‹ Les étapes d'une conversionChapitre 7 sur 15 · L AFFAIRE SIGARD. — CHARLES. — LE MÛT COUPE EN DEUX · texte numérisé non relu

L AFFAIRE SIGARD. — CHARLES. — LE MÛT COUPE EN DEUX

Tout le clergé de notre paroisse était là, parmi les assistants. Pendant que la foule s'écoulait lentemen et en silence, suivant le a bon Dieu » qui se retirait aux mains d'un de nos vicaires, j'entendis le docteur Olivier qui disait tout près de moi :

— Je donnerais ma main droite pour croireî

M.' Jamond et lui étaient de vieux camarades et ils disputaient souvent religion chez nous, sans que le feu de leurs controverses pût altérer leur mutuelle amitié. Le bon curé répondit :

— Garde ta main droite, docteur, et coupe ton orgueil!

Puis il le prit à part et tous deux se mirent à causer à voix basse. Il ne restait déjà plus qu'une

demi-douzaine de parents ou amis très-intimes^ avec maman et mes sœurs autour du lit. Encore se retiraient-ils après quelques bonnes paroles pour ne point fatiguer le malade.

Evidemment Timpression générale était plus que bonne; maman et mes sœurs la partageaient. Sans aller jusqu'à la conviction de Julienne qui, hautement et intelligiblement dans la pièce voisine, proclamait le miracle accompli, nos amis emportaient un espoir. C'était d'un ton presque joyeux qu'ils promettaient d'envoyer le lendemain matin «prendre de meilleures nouvelles, » et maman leur serrait la main à tous en souriant parmi le restant de ses larmes.

Quand il n'y eut plus personne, elle se tourna vers M. Jamond et le docteur qui causaient toujours.

— Eh bien! fit-elle, croyant dire une contre-vérité, vous vous cachez de nous, vous deux?

Le curé se rapprocha tout de suite ; mais M. Olivier prit son chapeau qu'il avait déposé sur mon lit^

dans notre trou à Charles et à moi. Charles rôdait autour de lui^ papa dit :

— Ce Charles est bien le chevalier de la triste figure !

Et tout le monde rit, maman plus haut que les autre^j'. Charles essaya de rire aussi. Il n'était pas moins aimé que nous, seulement, j'ai dû te le dire déjà, il avait trop de dévotion et trop de perfections, même pour une famille de Dieu comme la nôtre. On se défendait contre lui. L'homme qui le jugeait le mieux était ce païen d'Olivier. Mes deux sœurs dirent ensemble :

— 11 y a eu un moment où nous n'osions plus le regarder !

Après quoi, Louise l'embrassa, craignant de l'avoir blessé.

— Vous Y0U3 en allez, Olivier? demanda paps dont la voix était faible, mais libre. Je ne sais pas si la crise est finie, mais je ne souffre pas du tout en ce moment.

Le docteur évita de répondre à la question contenue dans ces derniers mots et dit asccz gaiement :

— J'ai quitté madame la préfète en couches pour accourir près de vous^ je vais aller voir si nous avons un petit préfet.

— C'est bien le moins, reprit papa. Merci de tout cœur, bon ami, et à demain.

Comme le docteur allait passer la seuil, papa dit encore en clignant de l'œil à la ronde :

— Payerez-vous votre gage?

— Quel gage? demanda M. Olivier.

— Vous avez promis d'aller à confesse, si vous me tiriez d'affaire...

— Tu entendais donc? s'écria maman.

— Il a oublié, dit Louise qui était la favorite du bon docteur, mais M. le curé est témoin.

Le curé garda le silence. INlon cœur se gonfla, je n'aurais pas su dire pourquoi. Il était dans le caractère du docteur, et aussi dans son devoir de passer la porte sans autre discussion, car on l'attendait réellement à la préfecture, d'où l'on était venu le chercher déjà plusieurs fois. Cependant, il revint sur ses pas et prit la main de papa qu'il tint pressée longuement entre les siennes; quand il s'en alla enfin, il dit :

— Ce qui est promis est promis.

Il y eut parmi nous tous un sentiment de surprise. Je pense bien que j'étais ici celui de tous qui s'intéressait le moins à la religion, car mon étonnement n'était pas joyeux. Charles, depuis qu'on lui avait reproché sa tristesse,, essayait gauchement de se montrer gaillard^ ma mère et mes sœurs battaient des mains, et M. le curé souriait d'un air un peu incrédule.

Il faut que tu te mettes bien dans la vérité de la situation; à des degrés différents tout le monde chez nous était rassuré. La terreur passée restait comme une meurtrissure, mais cela ressemblait aux pleurs de maman qui séchaient dans le sourire. Si près de l'extrême-onction donnée et reçue avec tant de solennité, l'idée de la mort prochaine s'élait dérobée. Si quelqu'un nous l'eût rendue à cette heure, elle nous aurait écrasés. Papa dit, et je ne sais pas si jamais je l'avais vu plus doucement gai, malgré sa grande fatigue :

— Olivier a du plomb dans l'aile ! Je m'y connais. Pendant qu'il me tenait la main, il ne m'a pas

mênietâté le pouls! vous figurez-vous cela? Lui qui a pour moi un attachement si profond et S\ sincère!... Maintenant qu'il est parti, je vais vous confier mon petit secret, à vous, Jamond, et à tous mes chéris que j'ai pleures tout à Theure. Au moment où je croyais mourir, et je Tai cru jusqu'à ressentir l'angoisse même de la séparation, j'ai eu une pensée qui restait claire dans la grande nuit de mon cerveau. J'avais ouï dire qu'au dernier moment, on peut obtenir du cœur de Jésus la conversion d'une âme... et ne dites pas non, curé, bon ami, car feu ma sœur, la mère assistante du Sacré-Cœur, demanda mon âme sur son lit de mort, et elle l'obtint. Et je n'étais pas un simple incrédule comme Olivier, moi ! Vous savez bien que j'ai gardé ma méchanceté caustique même en étant chrétien. Avant d'être chrétien, je jouais, sottement, il est vrai, mais de mon mieux, le jeu de Voltaire...

— Voyons, vieil ami, dit ici M. Jamond en l'interrompant, vous parlez, vous parlez comme s'il ne vous manquait pas deux ou trois palettes de sang.

Voulez-vous m'en croire, bonne dame? mettez-nous tous à la porte...

— Non! s'écria mon père, je vous en prie, restez tous, au contraire. J'ai besoin de vous sentir auprès de moi, do vous voir et de vous parler. C'est si bon de renaître au milieu de ceux qu'on a pleures!... Où en étais-je? à mon métier de ricaneur voltairien. J'appris la mort de ma sœur un 14 décembre et je communiai à la Noël. Eh bien! je l'aime tant, ce bêta de noble esprit, ce pauvre diable de grand cœur, notre Olivier, et il y a si longtemps que je l'aime, qu'en mourant, c'était lui que je demandais au cœur de Jésus !

— Ah! fit maman, et nous? tu ne pensais donc pas à nous!

— Vous autres, vous êtes à Dieu, dit mon père en attirant sa main qu'il appuya contre ses lèvres. Est-ce que tu crois, chérie, que j'étais inquiet sur vous? Non! Je puis t'apprendre ce que c'est que la mort, puisque j'en ai ressenti les déchirements et les consolations. Ce que mon corps souffrait, je ne saurais le dire. Cela se perdait dans une défaillance de tout l'être, pénétrée et comme avivée par une

angoisse pleine d'horreur, qui était la lutte suprême, et, au travers de tout, la grâce de mon divin Maître me soutenait et me soulevait. J'entendais un chant qui disait : a Venite, adoremus... Aimez! oh! adorez le Jésus d'amour et de miséricorde ! ayez espérance et contlance! et certitude! si vous aimez beaucoup, aimez mille fois davantage!... » Ma femme et mes enfants, vous êtes mon cœur! mais, puisqu'il me prenait, ce grand Dieu, ce bon Dieu, c'est qu'il adoptait les objets de ma tendresse ! J'étais sûr de cela; c'était un pacte entre sa gloire et mon néant. Oh! non! l'heure était passée déjà des prudences et des inquiétudes que nous avons sur la terre. Dieu devait un appui à ma veuve, un père à mes orphelins, et je m'en allais tranquillement, comptant sur la dette de Dieu...

— On demande M. le curé tout de suitu^, dit Julienne à la porte ; c'est pressé.

M. Jamond se leva aussitôt.

— Ne vous étonnez donc pas, bon ami, continua mon père, qui suivait son idée, si Olivier nous a

quittés tout songeur. Dieu le cherche, Dieu le lient, mon doigt Ta désigné à Dieu... Eh bien, oui, là, c'est vrai, un petit instant, j'ai oublié pour lui n)a femme et mes enfants! Et j'ai senti que Dieu me le donnait !

M. Jamond n'eut garde de le contredire, mais il croyait savoii mieux que personne pourquoi le docteur Olivier était songeur. En sortant, il dit à maman qui le reconduisait :

— Du courage, ma fille; il nous en donne à tous un bel exemple!

— Oh! fit-elle, on ne sait pas comme on peut aimer. C'était moi qui suais son agonie. Et je n'ai pas encore ma tête, non ! Tenez, j'ai oublié de demander au docteur pour s'il voulait manger. Peut-être que cela lui ferait du mal...

— J'ai demandé, moi, ma fille. Vous pouvez lui donner ce qu'il souhaitera.

— Pas beaucoup à la fois?

— Et la potion tous les quarts d'heure.

— C'était cela qu'il vous disait quand vous causiez tous les deux?

— Oui, c'était cela.

— Et vous avait-il dit s'il avait encore des inquiétudes?

— Oh! ma filial après une crise pareille...

— Sans doute, ah! sans doute! Je vivrais cent ans que je m'en souviendrais! Mais je m'y connais, moi aussi, un petit peu. Depuis que le docteur est parti, le mieux augmente, augmente... Je n'ai pas fait de vœu, moi, monsieur le curé, mais c'est tout comme : je sais bien qui j'irai remercier quand tout sera fini...

M. Jamond se sauva, parce que Julienne, revenue à la porte, lui disait :

— Paraît que c'est pressé, pressé!

Mes deux sœurs avaient pris la place de maman au chevef, et Charles se tenait debout derrière l'oreiller. Moi, j'étais à côté de Louise, et papa, qui m'avait appelé, caressait mes cheveux.

— Ah ! toi, petit Jean, me dit-il avec un gros soupir, tu as encore du temps avant de marcher tout seul!

Et comme maman se rapprochait, tenant à la main une cuillerée de potion, il ajouta :

— C'est « le sage » qui aurait été le chef de la famille.

On appelait ainsi Charles assez souvent, et ce sobriquet n^^était pas exempt tout à fait de moquerie, non point qu'il impliquât chez ceux qui le donnaient une contre-véïité ou même un doute, mais bien, au contraire, parce qu'il exprimait l'exacte réalité. Assurément ce surnom « le sage » n'était pas un écho de cet autre sobriquet «le cafard, » appliqué à Charles par les méchantes bêtes grandes et petites de notre lycée, mais il rendait, autant que cela se pouvait dans un milieu excellent, le même instinct de réserve, sinon de défiance.

Charles ne se plaignait jamais. Je me souviens qu'un jour, après des paroles un peu aiguës, échappées à Louise, qui était pourtant un grand cœur, mais qui avait hérité de mon père une tendance à la raillerie, Charles me dit, et il avait les yeux humides :

— Cela ne les empêche pas de m'aimer... C'était pour lui, d'ailleurs, qu'il était si sage,

c'est-à-dire sévère. Pour moi son indulgence dépassait souvent celle de ma mère.

— Charles est Taîné, reprit papa avec plus de gravité^ et cligne en tout, et capable de guider la famille.

— Personne n'a jamais prétendu le contraire, dit maman, qui attira en passant la tête de Charles et lui donna un bon baiser, mais pourquoi parler de cela?

— Quand on est comme nous prêta tout, répondit papa, il faut savoir parler de tout. Je me sens étonnamment bien, c'est vrai, mais j'ai vu de trèsprès une éventualité à laquelle je suis sujet comme tous les hommes, et j'étais un peu tourmenté de penser que je n'avais laissé à personne un pauvre mot de direction. 11 y a bien une certaine lettre, que j'avais commencée, l'autre soir, mais elle est loin d'être achevée, et, dès demain, je mettrai par écrit tout ce que j'ai à vous dire. Ce ne sera pas un riche testament...

— Père, petit père! dit Anne en joignant les mains.

— Toi, sensitive, repartit papa, tu sauras qu'un devoir accompli ne fait jamais de mal. On ne meurt pas plus d'un testament fait que de l'extrême-

onction reçue. Votre maman sera toujours la reine ici, n'est-ce pas vrai ? Tu n'as pas besoin de répondre, va, Charles, je te connais. Mais te rends-tu bien compte de ceci, c'est que, dans tel cas donné, tu aurais le devoir et probablement la possibilité de gagner de l'argent tout de suite?

— Ohî non, le pauvre garçon, dit maman, je réponds b:en qu'il n'y a pas pensé !

Papa se tourna vers Charles, et Charles répondit à voix basse :

— Si c'est mal d'y avoir pensé, je l'ai fait.

Maman eut comme un choc, mes sœurs baissèrent les yeux, et j'avoue que j'éprouvai une impression très-pénible, mais papa tendit la main à Charles, et murmura :

— Mon pauvre garçon, tu es le meilleur de nous tous.

Il se reprit brusquement, car il avait la volonté de ne point s'attendrir :

— Il est certain que ma mort, quand elle viendra^ ouvrira pour toi une succession d'espèce particu-

loti LES ÉTAPES D'UNE CONVERSION.

lière. J'ai plusieurs bons amis en position de faire quelque chose auprès du gouvernement. Gomme lu seras soutien de famille...

— Ecoute, interrompit maman, tu as dit que j'étais la reine, alors, obéis-moi ; je t'ordonne de ne pas fatiguer ta pauvre tête à nous torturer à petit feu...

— Sois bonne, interrompit mon père à son tour, j'ai presque tlni, et j'aurais déjà fini sans toi. Charles m*a peut-être compris.

— Oui, père, répondit Charles à voix basse, j'ai compris.

Papi fat étonné et dit :

— Voyons, explique-toi.

Charles eut de la peine à parler, mais il répliqua d'un ton qui nous sembla plutôt froid et assurément très-réfléchi :

— J'ai compris qu'à cause de vos services et de votre influence, je serais sans doute nommé substitut d'emblée...

— Il a songé à cela ! dit ma mère en un véritable gémissement.

Et mes deux sœurs répétèrent :

LES ÉTAPES D'UNE CONVEBSION. li^T

— Il a songé à cela !

— Et Julienne, qui écoutait sans doute derrière la porte, eut une quinte de toux qui valait une malédiction.

Moi-même j'étais péniblement frappé , mais papa dit :

— Bien, Charles, tu as bien pensé! Tu as du courage, garçon, beaucoup, du vrai courage, et ta religion est la bonne, parce qu'elle marche sur le respect humain. Tu vaux mieux que je ne valais à ton âge. Les enfants n'osent jamais, et les hommes n'osent pas toujours dire les choses qui, selon l'apparence, doivent être mal interprétées. Toi, tu oses tout ce que lu dois.

— Alors, murmura ma mère, nous autres, iious n'avons pas bien agi !

Charles avait l'air tout contrit. Evidemment, il se défiait un peu des éloges de papa, qui avait trèssouvent des façons de parler ironiques. Papa dit encore :

— Personne n'a mal agi, pas même Julienne, qui ferait mieux d'entrer pour écouter plus conimodément, mais il est certain que je m'en irai tranquille

quand Dieu le voudra, à cause de ce Charles que vous connaîtrez mieux un jour ou l'autre. Ne vous excusez pas auprès de lui, vous Tétonneriez, et peut-être que vous lui feriez de la peine.

Ceci était un ordre déguisé; je m^élançai le premier, et je me suspendis au cou de mon frère aîné, sentant confusément qu'il y avait là une grande justice rendue. Charles me repoussa presque, mais, quand ma mère vint à son tour lui prendre la tête à deux mains, pour abaisser son front jusqu'au gros baiser qu'elle lui donna de bon cœur, il eut des larmes plein les yeux. Mes sœurs vinrent à leur tour, et Julienne, qui était entrée sur les dernières paroles de moii père, dit :

— C'est sûr qu'on écoutait, notre monsieur, mais ce n'était pas par curiosité, c'était par attache : il y a vingt-trois ans qu'on est chez vous!

Le baiser de Louise et celui d'Anne retentirent en même temps sur la joue gauche et sur la joue droite de Charles qui les attira toutes deux sur sa poitrine. Je ne crois pas que j'eusse vu encore mon père si

franchement ému. Ce fut à Julienne qu'il répondit :

— Il n'y a pas de reproche, ma bonne amie, lui dit-il, vous êtes entrée jeune fille dans notre ménage déjeunes gens, et voilà que nous sommes devenus vieux ensemMe. Sûrement, sûrement, ce n'est pas de la curiosité que vous avez, c'est de l'attache, et vous faites bien : vous aimez ceux qui vous aiment, Julienne.

Elle fit la révérence sans pouvoir parler; son cœur l'étouffait.

Papa reprit en promenant son regard sur nous tous :

— Il en manque deux ici. Notre religieuse aura eu ma visite puisqu'elle me voit en rêve chaque fois que je suis malade. Notre soldat est peut-être en goguette, le maître étourdi... Je voudrais les avoir... nous les aurons en septembre... mais pour vous voir, quand vous n'êtes pas là, je n'ai qu'à regarder votre mère; je vous sens tous ensemble dans son cœur.

Son sourire devint meilleur, mais plus triste.

— Est-ce que ce serait possible, dit-il tout à coup

kO LES ÉTAPES D'UNE CONVERSrON-

en fermant les yeux, de quitter ce petit monde-là sans avoir l'âine déchirée?

— Ne voudrais-tu point reposer a la fin? demanda maman.

Il fut du temps avant de répondre. Je ne saurais dire ce qu'il y avait de calme et même de bien-être physique dans la mélancolie de ce visage qui nous semblait éclairé en dedans, au travers d'une transparence, et rajeuni, et embelM. Nous pensions tous ce que Julienne dit entre haut et bas en regagnant sa cuisine :

— Le pauvre monsieur avait bon besoin de cette saignée-là!

Quand le père reprit entin la parole, ce fut pour répondre à la question de maman.

— Non, dit-il, je n'ai pas envie de dormir, et il faut que nous causions raison, un peu, tous ensemble. Je crois bien que Dieu me signe un nouveau bail au milieu de vous, mes enfants, mais pour combien de temps? Ce qui vient d'arriver est un avertissement, et quand même je devrais avoir de longs jours à vous aimer ici-bas, il est bon que tout

le monde soit prêt, celui qui s'en va comme ceux qui restent. Voilà pourquoi je désire mettre les points sur les i. Ce ne sera pas long, et ainsi je vous garderai un instant de plus serrés autour de moi. Charles le sage a deviné le vrai de la situation. Comment? je n'en sais rien, car il n'a pas eu beaucoup d'occasions de faire connaissance avec le monde. Peut-être y a-t-il en lui l'étoffe d'un jugeur de situations, tant mieux pour nous, car c'est là tout le secret de la réussite en ce monde, et Charles ne nous abandonnera jamais, quand même il monterait très-haut. Je n'ai pas été bien traité de mon vivant ; ceux qui auraient pu me traiter mieux ont conscience décela; si je disparaissais tout d'un coup, il y aurait derrière moi un mouvement de tardive justice, c'est certain, parce que les trois quarts et demi des hommes sont portés à faire de la sensibilité sur les tombes. On aime celui qui dort d'autant mieux qu'on ne le craint plus. Dans le cas dont je parle, Charles aurait une place du jour au lendemain; d'un autre côté, la pension de ma femme serait lestement réglée, on donnerait une bourse à petit Jean, et même le trousseau... Voyons! je ne

veux pas de pleurs : nous faisons nos affaires d'avance, longtemps d'avance, et tout cela est pour en arriver à dire à notre Charles qu'il possède deux qualités très-voisines de deux défauts : la sagesse qui fait si gloire et l'économie qui lui a valu beaucoup de lardons, même chez nous. Sage, tu as bien vu que je ne te jugeais point mal, n'est-ce pas? S'il faut te dire toute ma pensée, je compte sur toi comme sur moi-même, et peut-être un peu davantage. Accepte donc ma leçon, mon fils, toi qui es la sécurité de ton père. La sagesse n'est sagesse qu'à la condition d'être large, tempérée par l'indulgence, éclairée par le discernement. Ces choses sont la sagesse même, mais nous savons très-bien dans quel sens nous employons le mot sagesse entre nous, quand il s'agit de toi. Nous n'avons pas toujours été avec toi comme tu le méritais. Sois indulgent quand tu seras le maître, et mets de côté l'économie toutes les fois qu'il s'agira de ta mère et de tes sœurs.

Charles écoutait les yeux baissés au milieu de nous tous qui fondions en larmes, car la tournure prise par l'entretien nous ramenait aux impressions

les plus douloureuses de la soirée. Papa^ lui, n'était pas triste, et même, dans la petite allocution qu'il venait d'adresser à Charles, il avait mis çà et là un peu de moquerie parmi beaucoup de vraie tendresse. Charl<',sétait le seul chez nous qui n'eût pas cette pointe de moquerie dans l'esprit. Il tenait plutôt de ma mère : une rieuse à la bonne franquette.

— C'est fini, reprit papa avec un brusque élan de gaieté qui fit sourire tous nos yeux mouillés, maître Charles en sait aussi long que moi maintenant, et désormais, le premier ou la première qui pleurera, donnera un gage. Tel que vous me voyez, je suis capable de prendre une pleine journée de congé demain î

— Une journée! répétèrent d'une seule voix ma mère et mes deux sœurs.

Et maman ajouta :

— Si tu crois que nous te laisserons travailler avant quinze jours !

La figure de papa peignit l'effroi.

— Charles! s'écria-t-il, je te confère décidément la régence, parce que je te sais capable de m'obéir

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comme un esclave. Tu m'aideras à mettre toutes ces femmes insurgées à la raison... Mes pauvres enfants, nous ne sommes pas assez joyeux! Voici Anne qui a l'air d'une petite déterrée, et petit Jean tremble encore de tous ses membres, et Louise a sa figure des grandes circonstances, et ma femme ne rit que d'un œil. Quelle heure avons-nous?

La pendule du salon sonnait justement, on écouta, c'était onze heures.

— N'oubliez pas de remonter ma montre, dit le père. Onze heures seulement! Ce qu'il peut se passer de choses en rien de temps ! Était-il six heures quand je suis tombé?...

— Mais tu n'es pas tombé! rectifia maman avec vivacité.

— Bon ! fit papa, allez-vous avoir peur de me faire peur, et prendre des ganls a\v3C moi comme avec le pauvre oncle Michel quand il eut son coup de sang? Si vous voulez, nous irons nous coucher au coup de la demie.

— Tous ces pauvres enfants- là sont bien fatigués! dit maman qui prenait ce détour pour ne

point mettre en avant la lassitude du père luimême.

— Moi, fit-il, je causerais comme cela jusqu'à demain. Vous vous en irez quand vous voudrez, mes chéris, mais serrez-vous que je vous aie tous contre moi... et mets-toi devant moi, Charles, je ne t'avais jamais oi bien vu que ce soir.

— Décidément, dit Louise, le sage est à la mode! ~ Quelle peste tu ferais, toi, murmura mon père>

si tu n'avais pas ton cœur!... Mais la drôle de maison que nons sommes! Personne ne m'a encore demandé comment « cela m'avait pris. » Vous n'êtes pas curieux, au moins !

— Toi, tu es méchant, dit ma mère en lui présentant sa potion. Je ne suis pas médecin, mais je suis sûre que tu as déjà trop parlé.

Il repoussa la potion et dit :

— Embrasse-moi, c'est vrai, je ne vaux rien... Mais voici bien autre chose ; au lieu de ta médecine, j'aimerais mieux souper.

Mes deux sœurs s'envolèrent aussitôt, et on le s entendit remuer la vaisselle dans la salle à mancrer.

seulement, elles revinrent les mains vides en disant :

— Qu'est-ce qu'il faut apporter à papa?

— C'était ce qu'il fallait savoir ava'iit de partir, répondit maman.

Et tout le monde de rire parce que le père en donnait le signal. Julienne fit ici Sa seconde apparition solennelle avec un plateau qui supportait une tasse de bouillon bien chaud, un blanc de poulet et des confitures. Elle triompha modestement de mes sœurs et leur permit de servir elles-mêmes le cher malade.

Quand je pense à cette heure si ca'me et si heureuse, prise entre les récentes terreurs de la soirée, et le deuil profond qui allait venir, je redeviens enfant pour ressentir avec une vivacité 4'impression que rien n'a pu émousser la série de nos craintes, de nos espoirs, de nos joies inquiètes et de nos sécurités à travers lesquelles des menaces passaient.

— Le docteur a-t-il permis? demanda papa, qui jetait sur le plateau un regard gourmand.

— Tu penses bien, repartit maman, qu'on t'aurait refusé tout net si le docteur n'avait pas permis.

— Et qu'a-t-il permis?

— Tout ce que tu voudras.

Il y eut dans le regard de mon père un peu d'étonnement.

— Ah! fit-il, ce bon Olivier! il sait que je suis un avale-midi.

Et refusant le potage ainsi que la viande froide, il se fit préparer par Louise une mince tartine de pain beurré avec une couche de confitures, selon la mode de notre pays. Il mangea avec plaisir, j'allais dire avec sensualité, et quand sa tartine fut finie, il en demanda une seconde. Puis, ayant bu un doigt de vin pur, il dit :

— Quand on est malade, le vin ne semble pas bon; or, le vin me semble très-bon, donc, je ne suis pas malade. Sage, qu'as-tu à reprendre dans ce syllogisme ?

— Alors, tu te sens tout à fait bien? demanda maman.

— Tout à fait, sauf un vide que j'ai là (il montrait son crâne) ; c'est sans doute tout mon sang qui

s'était logé dans ma tête et que le bon docteur a fait dégringoler. Je ne m'en plains pas, puisque c'était justement ma maladie... Mais est-ce assez singulier ce qui se passe dans notre pauvre mécanique ! J'étais supérieurement portant, je travaillais comme un tigre, et j'avais le cœur bien aise parce que je commençais à toucher le joint, — le vrai joint, — pour démontrer clair comme le jour à ces Messieurs qu'il n'y a pas lieu à suivre, dans l'affaire de ce malheureux Sicard. .. Et à ce propos, maître Charles, fais bien attention à ceci pour le cas où besoin serait : tout ce qui regarde cette affaire Sicard se trouve dans le deuxième carton à gauche, excepté la page que j'étais en train d'écrire quand «cela m'a pris.» Il y a une note détaillée des pièces, la lettre dont j'ai parlé, qui n'est que pour vous, plus un résumé. En cas d'empêchement de ma part, il faudrait aller au plus tard mercredi, chez le président^ avec les pièces que j'ai paraphées en rouge, et lui lire le résumé toi-même, en ajoutant que j'exige de sa bonne amitié une heure de sérieuse attention pour compulser les pièces paraphées; il y en a six, mais elles ne sont pas longues. Ce sera fait, pas vrai?

— Ce sera fait^ père.

— Dire que ce Sicard lui trotte toujours dans l'esprit! murmura maman qui ajouta: Mais dis-nous donc ce que tu as eu?

— Eh bien! répondit papa, c^est quand le jour a baissé. J'aurais voulu vous avoir, et j'ai été sur le point d'appeler...

— Pourquoi?

— Pour causer. Je me sentais envie de rire et de

faire sauter mon petit Jean. Et puis, j'ai été triste

tout à coup; j'ai songé aux choses qui me font de

la peine : j'en ai pas mal dont je me tourmente,

comme si la Providence n'était pas là ! J'écrivais

toujours pourtant, et c'était bien, ce que j'écrivais.

A un moment, il m'a semblé que la fenêtre que

j'avais à ma gauche devenait rouge. J'ai tourné la

tête pour la voir en face, et la fenêtre était blanche

comme à l'ordinaire, mais dès que je remettais mes

yeux sur mon papier, je voyais la fenêtre rouge par

côté. En même temps, il y avait des ondes sur mon

papier qui remuait. L'endroit où mes yeux se

fixaient était noir, bordé de couleur orange, et tout

autour, il y avait ces ondes, les unes très-brillantes^

l'O LES ÉTAPES D'UNE CONVERSION.

les autres ternes comme de la cendre. Elles allaient se mangeant les unes les autres^ et les noirs changeaient de place quand mon regard marchait. J'ai été très-longtemps avant de m'effrayer. Au commencement j'examinais cela comme une chose curieuse pour vous le raconter. J'ai eu une fatigue à la nuque, puis une douleur, pas très-forte, mais ma tête était pesante, et quand j'y ai porté mes mains, j'ai senti qu'elles étaient glacées et que mon front brûlait. J'éprouve cela souvent. J'ai repris ma plume sans m'en occuper autrement, et j'ai voulu achever un mot que j'avais laissé écrit à moitié. C'est là que j'ai eu vraiment peur, mais peur! Je ne reconnaissais pas celte moitié de mot qui était pour moi de l'hébreu. A l'heure qu'il est, je ne sais pas encore ce que c'était ce mot...

Il sembla chercher, puis il ajouta :

— Non, je ne sais pas !

Maman fit le tour du lit pour aller vers le bureau. Je pense qu'elle voulait voir le mot.

La voix du père s'altéra, car il avait cette même idée.

— Non, non ! dit-il, ne retourne pas la feuille, c'est moi qui l'ai mise à l'envers pour ne plus voir

ce mot, au milieu duquel j'ai perdu la faculté de penser. Il me semble que si je le voyais je retomberais...

Il eut un grand frisson et ses yeux exprimèrent un effroi d'enfant.

Maman ne toucha pas à la feuille retournée et revint à sa place.

Moi, j'aurais voulu voir ce mot que je me figurais terrible.

Papa reprit :

— Si je n'avais pas tourné la feuille, je serais mort sur ce mot... et je le voyais encore à travers le papier. J'ai voulu me lever. La table allait se balançant comme un navire. Ce qui a suivi, je n'en sais rien, jusqu'au moment où j'ai vu mon sang tout autour de moi dans mon lit, et Olivier avec sa lancette et ses manches retroussées. Je sais content de vous avoir dit cela, nous n'en parlerons plus jamais... jamais!

Ses paupières fatiguées battirent, et maman nous fit signe de ne point bouger, mais il ne s'endormit

pas encore de cette fois. Il rouvrit les yeux à demi pour regarder mes sœurs d'abord, puis moi qui recommençais à trembler sans savoir pourquoi, car il n'avait point mauvais visage.

— Je suis bien, dit-il, j'aurai une bonne nuit. Si seulement mon petit Jean avait une quinzaine d'années! Mais c'est certain ils sont trois qui auraient encore besoin de moi.

— Oh! s'écria maman, nous avons tous besoin de toi!

Anne et Louise s'étaient emparées de ses mains; il les attira et prononça de nouveau mon nom.

— Vous trois! dit-il: avant de m'endormir, ii faut que je vide mon sac pour n'y plus revenir. C'est surtout contre vous trois que j'ai péché. Je ne plaisante pas, allez! le bon Jamond m'a grondé quand j'étais si bas, il m^a grondé au moment même où il allait me donner l'absolution... Je sais bien que je n'étais plus moi-même et que Dieu nous juge selon l'état où nous sommes ; mais écoutez, il y a eu un instant où j'ai été mauvais père, mauvais mari, mauvais homme et mauvais chrétien. Le travail qui a été ma vie et comme l'air que j'ai

respiré depuis plus de trente ans, m'a fait horreur tout à coup. Je me suis senti terrassé par une lassitude, par un dégoût, par un découragement, et ce n'est pas encore assez dire. J'ai demandé grâce comme un lâche et comme un paresseux. J'ai dit : « Je n'en puis plus! c'est assez ! c'est assez! je renonce ! » J'ai dit encore : « Mon Dieu, vous avez coupé en deux le dernier mot de ma dernière phrase pour qu'elle ne soit jamais achevée. Que ce soit donc la fin! J'ai trébuché sous ma croix, ne me relevez pas, je le demande à votre divine pitié. Rendez-les bien heureux, faites-les tranquilles, ceux que je vous laisse après moi. Ne me guérissez pas, mon Dieu ! je suis harassé jusqu'à l'épuisement, et je vous demande mon repos après ma journée rem^ plie ! »

Il y eut un silence où j'entendais mon cœur battre. Charles pleurait.

— Je voyais bien, murmura enfin ma mère d'un accent navré, comme le travail te faisait du mal! Il y a du temps que je hais cette table où tu l'assois à la torture !

— Mais non! s'écria papa, c'est tout bonnement

une minute de déraison. Est-ce que j'avais la tête à moi? Ce n'est pas vrai : j'aime ma tâche... et quand même je la détesterais, je vous aime tant! Et c'est un si grand bonheur pour moi de travailler pour vous ! Que ceux qui me pardonnent lèvent la main...

Nous nous jetâmes sur lui tous à la fois, et Julienne était encore là quelque part, car nous l'entendîmes sangloter.

— Mon pauvre homme ! mon pauvre homme ! balbutiait maman sans savoir ce qu'elle disait.

— Allons! allons! reprit papa, vous voyez bien que le bon Dieu n'a pas exaucé ma mauvaise prière. Maintenant que vous m'avez pardonné, je vais dormir. Que tout le monde en fasse autant, je n'ai besoin de rien ni de personne. Bonsoir, mes chéris, et bonne nuit!

Il posa sa tête souriante sur l'oreiller, et je crois bien qu'il dormait déjà en prononçant sa dernière parole.

Nous voulions tous le veiller, et maman fut obligée d'user d'autorité pour nous renvoyer dans nos chambres; il fallut la crainte d'éveiller notre cher

LES ÉTAPES D'UNE CONVERSION- l'5

malade pour réduire mes sœurs à Tobéissance. Nous nous retirâmes enfin à contre-cœur; maman resta seule dans la grande bergère qu'on roula tout contre le chevet. Julienne aussi eut ordre exprès d'aller se reposer.

Charles se mit au lit après que nous eûmes fait ensemble et tout bas une courte prière. J'avais laissé exprès la porte entre-bâillée et, avant de me coucher,, je pus voir maman qui avait repris le crucifix et qui le tenait entre ses bras en récitant son chapelet.

— Donne ton cœur à Dieu, petit Jean, me dit Charles, et dors tranquille. Tant que tu vivras tu te souviendras de cette nuit. Nous sommes les enfants d'un saint.

Il pouvait être onze heures et demie; je ne sais pas si Charles s'endormit tout de suite, mais, moi, je n'entendis pas sonner minuit.

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