‹ Les étapes d'une conversionChapitre 8 sur 15 · LE SOURIRE DE PAPA · texte numérisé non relu

LE SOURIRE DE PAPA

Le souhait de Charles ne devait pas être accompli; j'avais été remué trop violemment : après un sommeil très-court, je m'éveillai en sursaut, rêvant que papa m'appelait à son aide.

Il n'en était rien. Un calme profond régnait dans le cabinet où ma mère continuait de veiller et de prier. Je me rendormis après avoir élé jusqu'à la porte donner un coup d'œil au repos de mon père^ qui me parut doux et profond.

Dès que j'eus perdu connaissance de nouveau, je rêvai encore que papa m'appelait à son aide. Il était tout écarlate comme je l'avais vu ce soir : sa poitrine, sa face et son crâne avaient une couleur de feu. Il luttait contre le docteur Olivier qui

essayait de le guérir, et lui ne voulait pas être guéri. Il plaignait avec une toute faible voix d'enfant et disait :

— Moi qui t'aime tant, Olivier, pourquoi veux-tu que je travaille encore quand je ne peux plus? N'ai-je pas assez travaillé dans ce fauteuil et devant ce bureau ? Ce n'est pas moi qui ai coupé le mot, moi, je voulais bien Tachever, mon dernier mot, c'est la mort qui s'est glissée entre lui et moi...

Et de son doigt crispé il montrait une feuille de papier où était un mot que ni lui, ni le docteur ni moi ne pouvions lire, mais qui était terrible, malgré cela.

Et l'efTort que je faisais pour déchiffrer ce mot, qui n'était pas un mot, mais je ne sais quoi, une veine ouverte, une brûlure à vif, une chair sanglante et ruisselante, me baignait de sueur froide. Papa disait doucement:

— Jamais on ne vit mot semblable; Olivier, son commencement est sur la terre, et sa fm dans le ciel. Je t'en prie, je suis le chien couché aux pieds de son maître, aie pitié de moi, ne me guéris pas!

Et comme un chien en effet, je le voyais couché sous le grand Christ de notre paroisse. Il avait la tête au ras de terre, il haletait, il soufflait et sa langue pendait comme celle des chiens rendus de fatigue. Une compassion poignante m'étreignait le cœur : c'était l'agonie d'un chien que je voyais et c'était le martyre de mon père!

Tu écriras cela si tu peux récrire, et tu ajouteras que j'avais dix ans quand je vis en rêve cette image effrayante de la condition de l'homme ici-bas.

El tu diras que ce chien à la langue pendante, ce vaincu des amertumes de la vie, ce pauvre juste, mon père, ne perdait courage que dans le mensonge de son délire ou dans le mensonge de mon rêve à moi.

Dans la réalité il mourait à la peine avec la gaieté des héros et des saints.

Et c'est bien vrai, pourtant, qu'il soufflait, la langue dans la poussière, sous le pied de Dieu supplicié, mais il ne songeait pas, vaillant soldat qu'il était, à raccourcir d'une minute l'heure de sa faction si dure; il aimait ardemment son poste de

souffrance; il s'oubliait en nous qui vivions de sa moelle, et quand il avait élevé pour nous jusqu'aux plaies de Jésus les tendresses de sa prière, il disait, — pour lui :

— Seign«^.ur, je ne veux rien, sinon que votre volonté soit faite !

Rien n'est si grand sur la terre que le travail ingrat. Rien n'est si beau qu'une haute intelligence s'usant avec résignation, sans protester ni murmurer, au douloureux frottement d'un labeur incessant et obscur. Que Dieu répande ses miséricordes sur les vainqueurs, récompensés par la fortune ou par la gloire; prions pour eux, mais implorons les prières de ces nobles vaincus dont le combat fut silencieux, la tâche inconnue, le dévouement puni. Ceux-là sont les chiens du Maître, humiliés comme le Maître; leur langue pend, leurs flancs batten des fatigues et de la misère du Maître ; ils ont léché la honte du Maître; ils seront avec le Maître dans la majesté de sa gloire éternelle.

Moi, cependant, je m'efforçais de voir au fond de ce rêve où tout devenait confus, et je subissais une

angoisse qui allait sans cesse croissant. Il me semblait que maman essayait de retourner la feuille commencée, la feuille où était le mot coupé,, et que le mot coupé se roulait dessous et se tordait comme un serpent.

Je m'éveillai par l'effort désespéré que je faisais pour crier, et un instant je restai tout coi d'horreur. La respiration de mon frère arrivait à mon oreille égale et tranquille.

Vn bruit venait du cabinet; je sautai hors de mon lit et je courus vers la porte.

La lumière avait changé de place.

Tout à l'heure la lampe était sur un guéridon auprès de maman qui disait son chapelet dans la grande bergère. Maintenant, il n'y avait plus rien sur le guéridon, sauf la potion et la cuiller. Maman s'était endormie, à ce quil me parut ; elle avait gardé ses mains jointes, mais le crucifix avait ghssé jusque sur ses genoux.

J'ai dit : « à ce qu'il me parut, » parce que maman était dans le noir, et à ce premier instant je

ne devinais même pas d'où venait le restant de

Jl

lueur qui continuait d'éclairer le cabinet^ comme si la lampe à demi éteinte eût été cachée derrière un écran.

J'étais encore sous l'impression de mon rêve, et il y avait beaucoup de trouble dans mon esprit ; aussi commençai-je par douter du témoignage de mes yeux, quand mon regard passant de la bergère au lit le trouva vide et tout bouleversé.

Evidemment, je devais me tromper, on est le jouet d'illusions si singulières, la nuit, quand de certaines clartés mystérieuses rendent à peine les ténèbres visibles.

Mais, d'autre part, tout petit que j'étais, je n'ignorais point que ces maladies inflammatoires du cerveau peuvent amener des catastrophes funestes : nous avions une tante qui s'était précipitée par la fenêtre dans un accès de fièvre chaude. Je regardai bien vite du côté de la croisée, elle était fermée. Cela ne me rassura point parce qu'un second regard jeté sur le lit me convainquit bien réellement que mon père n'y était plus.

Maman soupira dans son sommeil. C'est certain qu'elle dormait. Pauvre maman! Elle avait veillé

sept nuits de suite sans fermer Fœil pendant la grande maladie de mon frère François^ le soldat^ mais j'ai dû te dire qu'elle sortait d'une crise, et le docteur se servait de morphine pour engourdir ses douleurs...

Julienne ronflait de Tautre côté de la porte ouverte qui communiquait avec la chambre voisine; elle avait apporté son matelas tout près de « son monsieur. » A la rigueur, le père avait pu s'enfuir et passer auprès de Julienne sans réveiller. Mes sœurs qui couchaient au delà du salon n'auraient pu ni le voir ni l'entendre.

Tout cela montait, montait dans ma tête, et j'allais donner l'alarme quand mes yeux furent frappés par l'objet même qui me cachait les rayons de la lampe : l'écran.

La lampe achevait de brûler à gauche de moi, sur le bureau môme, à la place où papa travaillait d'ordinaire; elle dessinait un nimbe faiblement lumineux autour d'un objet de volume considérable qui occupait le lieu où nous avions coutume de voir le fauteuil de cuir. Cet objet, du reste, n'avait pour

moi aucune forme précise, et comme il était plutôt blanc, je le pris pour un paquet^ fait de linges de literie.

Seulement, je m'étonnais, car il n'était point là lorsque maman avait commencé sa veillée, une ou deux heures auparavant.

— J'aurai beau chercher, dit en ce moment et tout près de moi la voix de papa qui me fit sauter, jamais je ne trouverai : ce n'était pas un mot; c'était le contraire d'un mot : un mot est le signe d'une pensée et ceci représente le travail de ma main qui continuait d'agir quand ma pensée n'était plus...

Il parlait bas et avec calme. En même temps l'objet, -- l'écran remua, et je vis que l'objet était mon père lui-même qui, en quittant sa couche, s'était entortillé dans sa couverture.

Pourquoi il s'était levé, tu supposes bien que je iie me le demandais pas : je le savais. Il avait profité du sommeil de maman pour se ghsser hors de ses draps, gagner son fauteuil et retourner la page.

La page où était le mot!

Et il était là peut-être depuis longtemps, la tête entre ses mains, les yeux rivés à ces syllabes énig-

matiques dont la réunion proposait à son esprit un problème insoluble. Je ne voyais pas ses yeux^ mais je les devinais brûler. A vrai dire, je n'apercevais rien de lui puisqu'il me tournait le dos et ne me présentait qu'une masse informe empaquetée dans les couvertures; mais pour moi, il y avait dans cette masse une physionomie trahissant l'immense désir de pénétrer le mystère.

Et je comprenais d'autant mieux ce désir, qu'il était en moi : le même désir, mêlé à d'enfantines terreurs. Je me figurais ce mot comme un abîme ou comme un éblouissement. Se perdait-il dans la nuit ou lançait-il des éclairs? Il y a dans l'Ecriture des mots insondables et des mots qui foudroient.

Ecoute! j'avais un grand et pieux respect de mon père, puisque, dans l'envie efïrénée qui me tenait, je ne me glissai point derrière lui pour regarder le papier par-dessus son épaule. J'étais si siàr que j'aurais pu lire, moi, déchiffrer, deviner, savoir....

Il parla encore, disant :

— Tant que cela existera, cela me tentera. Toujours, et toujours j'accepterai le défi de cette mons-

trueuse charade qui na que son premier, deux lettres de son second et dont Ventier s'enfuit au delà des bornes de la vie. Evidemment, c'est venu tout seul; cela n'a aucun rapport avec les phrases qui précèdent tracées et pensées par moi. Ce n'était déjà plus moi qui écrivais. Qui était-ce?... En ajoutant quelques lettres à celles qui sont là, on arriverait à former le cri de ce découragement horrible qui est entré en moi, sans être de moi, quand je n'étais plus moi . . . Gloire soit au Père, Gloire soit au Fils, Gloire soit au Saint-Esprit; retire-toi, ange malheureux et méchant! Voici de nouveau mes mains glacées et ma tête en feu parce que j'ai conversé avec toi, même pour repousser la tentation de ton énigme. Ennemi! retire-toi!

11 déchira la feuille en deux, puis en quatre, puis en un nombre infini de petits fragments. Et il voulut se lever, mais il ne put.

Ses deux mains qui tremblaient se portèrent à son front et il murmura:

— J'ai eu beau le détruire, je le vois encore... Seigneur, vous savez bien que je veux vivre. Je n'ai

pas écrit cela, moi, je le jure! Ils m'aiment tant! Et ils sont troiS;, au moins, qui ont besoin de moi ! Du fond de mon cœur, Jésus, je vous le demande : laissez-moi tout mon fardeau de la vie ! Ce n'est oas moi, ce n'est pas moi qui vous implorais pour mourir !

Alors ridée me vint que Dieu allait peut-être le récompenser par la mort, mais l'instant d'après, il parvint à se lever sans beaucoup d'efforts; il se retourna et, m'apercevant immobile derrière lui, il ne témoigna aucune surprise.

— Puisque te voilà, petit Jean, me dit-il, aide-moi à refaire mon lit et n'éveille personne.

Il n'avait pas mauvais visage. Nous nous mîmes à recouvrir son cadre, et cela fut vite achevé. Il se coucha sans secours et poussa un soupir de bienêtre, comme quelqu'un qui a fait une longue route et qui s'assied au bout du chemin. J'éprouvais pour un peu et comme par contagion ce sentiment de soulagement. Mon émotion était solennelle, quoique assez vague.

Je ne comprenais pas tout, mais il y avait des choses que je comprenais mieux peut-être qu'un

homme fait. Il est manifeste pour moi que j'étais plus près alors qu'aujourd'hui de pénétrer le mystère de ce mot mutilé^ qu'il fût prière, menace ou oracle.

Aujourd'hui, je ne sais même plus s'il y avait mystère, puisque le sort commun des hommes est d'avoir la parole coupée à l'heure glorieuse ou funeste où leur temps se noie dans l'Eternité..

— Petit Jean, me dit mon père, qui avait les yeux fermés à demi comme pour savourer mieux quelque joie intime, tu n'es pas encore fatigué, toi. La vieillesse c'est la fatigue. Il y a du bon dans la fatigue qui est la soif du repos... Ah! j'ai aimé mon travail, et je l'aimerai encore si Dieu le veut ! Ceux qui sont riches ne connaissent pas ce bonheur sans pareil de dépenser sa vie, de l'épuiser goutte à goutte comme ta mère faisait avec toi, quand tu étais petit enfant et qu'elle te donnait sa propre substance à boire et à manger. Les pauvres sont riches au dedans d'eux-mêmes, et les riches sont pauvres. . . Es-tu bien avancé dans ton catéchisme?

— Je le sais tout, répondis-je, non sans orgueil.

— Dis-moi ce que c'est que Dieu.

— Dieu est un pur esprit, éternel, immuable, infini, parfait...

— Oui, fit-il en m'interrompant, c'est bien vrai, tu as raison; Dieu est le pur esprit d^amour, l'amour sauveur... Prends le crucifix sur les genoux de ta mère, mon petit Jean, et donne-le-moi. J'ai besoin de mon Dieu pour reposer bien et longtemps.

Il prit le crucifix que je lui tendais et en pressa les pieds contre sa bouche.

— Quand tu fermes les yeux, dit-il, dans ce baiser : habitue-toi à voir le vif des miséricordieuses blessures, et souviens-toi que c'est Lui, Lui surtout qui se donne en nourriture et en breuvage à ses enfants : sein généreux ! source prodigue! Comment aimes-tu Dieu, petit Jean?

— De tout mon cœur et par-dessus toutes choses, répliquai-je, toujours avec mon catéchisme.

Son regard était une chère et bonne caresse, et il prononça tout bas :

— C'est assez, puisqu'on ne peut rien de plus. Qui aimes-tu le mieux après Dieu ?

— Toi et maman.

— Maman d'abord ! interrompit-il vivement. C'est

leO LES ÉTAPES D'UNE CONVERSION.

l'amour de la mère qui est le plus près de l'amour de Dieu par le sang, par le sein, par les larmes. L'âme de Jésus est mère... Jean, mon petit Jean, si tu savais combien je déplore les jours où je n'avais pas encore appris à aimer Jésus-Christ de toute la ferveur, de tous les élans de mon être, et les hommes, mes frères, comme moi-même, pour l'amour de Jésus-Christ ! C'est une loi, c'est la Loi. Ce n'est pas la nature; c'est au-dessus de la nature. Cela s'apprend dans la vérité, dans la foi, dans la douleur. C'est une science, c'est la Science. La grande ! l'unique !... 0 cœur de Jésus! ciel ouvert! comment se peut-il rencontrer un seul ennemi de vos adorées tendresses!...

C'était comme un chant doux et lent qui tombait de ses lèvres, et chacune de ses paupières avait une larme qui faiblement brillait. Je n'avais jamais entendu ni rien vu qui fût pareil à cela.

Charles était pieux autrement, et maman ne savait que ses prières.

Avant cet instant, je regardais maman et surtout Charles comme des dévots de premier rang. Papa ne

parlait jamais de religion. Il disait tout haut le Bénédicité et les Grâces; c'était lui qui nous faisait la prière du soir, mais hors de cela, dans les instants si courts qu'il passait avec nous, il causait, il riait, et ses historiettes de deux minutes avaient souvent une teinte un petit peu gaillarde.

Une fois qu'on m'avait envoyé le chercher pour dîner, je l'avais surpris agenouillé devant le Christ de sa bibliothèque, et j'en étais resté étonné. Il m'avait dit en m'enlevant dans ses bras : a Croyais-tu que le bon Dieu était ici pour des prunes, petit Jean? »

Non, assurément, je ne croyais pas cela, mais le docteur Olivier ne l'impliquait jamais dans les « bonnes plaisanteries » dont il accablait maman, mes sœurs et surtout Charles que le brave homme aimait de bon cœur, mais qu'il appelait a le cafard, » ni plus ni moins que les gredinets du lycée.

On s'accordait à reconnaître au Palais, dans l'Université et parmi les personnes sages de la ville, que papa avait une foi « éclairée. »

Prends la chose comme tu voudras, mais je ne

serais point flatté qu'on parlât ainsi de moi dans certains milieux.

La foi « éclairée» de ces messieurs ressemble à la république « modérée » qui bâties murailles et que chacun regarde tituber en tremblant.

Moi, je ne puis cacher que j'aimais assez entendre, en ce temps-là, les louanges prodiguées à papa sur sa foi éclairée. Je n'étais pas du tout une de ces petites bêtes matérialistes qui empuantissent maintenant nos écoles, mais la ferveur ne m'étouffait pas non plus, et j'étais bien aise de pouvoir opposer la a foi éclairée » du père à la cafarderie de maître Charles. Gela me rachetait et me relevait auprès de mes camarades dont les papas avaient rhonneur d'être des libéraux, car on était alors en plein libéralisme, et ce qui en est sorti, tu le sais.

Eh bien, malgré tout ce que je puis dire, le cantique de suave piété qui s'exhalait des lèvres de mon père et qui ne semblait point être de mon père luimême, tel que je Tavais senti et vu jusqu'alors, ne me causait point de surprise; et il ne m'étonnait pas non plus beaucoup que celte parole pénétrante remuât en moi des fibres qui m'étaient inconnues.

LE? ÉTAPES L'UNE roXYERSIOX. 193

J'étais averti et j^étais préparé par les grandes émotions de la soirée.

Parmi les sentiments nouveaux et les sensations ignorées que j'éprouvai cette nuit, il en est que je ne devrais même pas essayer de rendre, à cause de leur nature^ ou trop vague, ou complètement contradictoire, mais quelque chose me pousse à te dire tout, et ce que tu ne pourras pas exprimer selon l'intégrité de l'impression communiquée àtoiparmoi^ tu le rejetteras.

Ainsi, je croyais mon père hors de danger; à la surface de ma pensée, il était convenu que la mort ne menaçait plus: au moins la mort prochaine, et pourtant Tidée, la saveur plutôt de la mort, débordait de moi.

Pour te faire comprendre cela, je suis encore obligé de parler rêve. Au-dessus et autour de ma sécurité très-réelle, il y avait une inquiétude ambiante qui n'entrait pas, mais qui tendait à entrer, comme il arrive au milieu d'un songe pénible où Ton essaye de se rassurer dans la conscience vague qu'on a de subir les illusions du sommeil.

Seulement ici, c'était le contentement et la paix que j'avais en moi, et c'était la vague conscience du malheur qui, autour de moi, rôdait comme un menaçant réveil.

Il y avait des instants où l'anxiété extérieure s'approchait si près, que j'en ressentais un malaise physique. Je regardais alors papa, dont la physionomie reposée ne peignait pas seulement l'absence de toute souffrance, mais aussi une gratitude, une confiance, une force, un bonheur.

Les signes de vieillesse prématurée qui, depuis quelque temps surtout, se montraient sur son visage, avaient disparu. Et nul symptôme de fièvre ne restait.

Sa méditation planait à ces hauteurs héroïques où la parole du célébrant, avec la brave netteté d'un commandement militaire, nous appelle dans le saint sacrifice de la messe. Sursuyn corda! dit le prêtre: a Portez arme ! » car votre arme, c'est votre cœur. A quoi les fidèles répondent comme le soldat obéit: Habemus ad Dominum: « Notre cœur, qui est notre arme, est prêt pour le combat du Seigneur, o

Et reporte-toi aux temps où ces merveilleux dialogues de notre liturgie s'échangeaient dans la nuit des catacombes entre le martyr qui officiait, et les martyrs qui entouraient la pierre de l'autel : tous connaissant l'édit de César, tous préparés pour la torture :

« Haut les cœurs! » Sursum cordai que nos traditions catholiques sont grandes ! que nos souvenirs de chrétiens sont vaillants! Eabenms od Domînum: a 0 Seigneur 1 nos cœurs, les voilà ! »

Ce qui parlait sur les traits de mon père, c'était le sentiment même exprimé par cette réponse consacrée si touchante, si simple et si belle. Son cœur était tout porté, tout haut, tout prêt, et il relevait encore, dépassant d'une aire si large les niveaux de la terre qu'il me fallait pour le suivre les ailes de ma candeur d'enfant.

Je me souviens bien des sommets où cette heure emporta et ravit ma pensée, mais quand je veux traduire ce qui est dans ma mémoire par des mots, je n'en trouve plus. Les choses que je voyais et que j'écoutais, étaient déjà du ciel, et notre langue ter-

restre qui se heurte contre Temphase dès qu'elle essaye de mesurer le Grand ou de sonder le Profond, éclate entre mes mains qui ont cessé d'être pures... L'amour, un éblouissant amour^ tranquille parce qu'il était sans mélange et sans bornes, voilà le ressentiment que cette heure m'a laissé. Je sais qu'en me parlant, mon père voyait au delà de la vie, car tout reflet est engendré par une lumière, et à quel foyer aurait-il pu arracher ces rayons inetfables, s'il n'eîit contemplé le Souverain Cœur lui-même ! j'avais dix ans, ô Cœur que j'ai entrevu à travers la sereine extase d'un saint qui était mon père 1 Je ne demande pas ce qui est impossible, ce que je suis si loin d'ailleurs de mériter, je ne demande pas la vision parfaite de votre gloire, mais je demande, mais j'implore de la miséricorde infinie, la grâce de retrouver tout au fond de moi la figure du Juste icibas ; ce calme puissant, cette claire tranquillité, cette tendresse immense et limpide où se mirait l'amour même de Dieu! Je voudrais retrouver le sourire de mon père...

Papa avait cessé de parler depuis quelques instants,

mais il ne sommeillait pas encore, car il entendit deux heures de nuit sonner dans le salon. Ses yeux se rouvrirent.

— Tu es toujours là, petit Jean, me dit-il, bon petit Jean. Tu aurais du chagrin si je t'envoyais dans ton lit?

— Oh ! père, laisse-moi près de toi!

— Je veux bien, répondit-il, je veux bien. C'est toi qui m'auras veillé.

Puis, regardant maman qui dormait la tête renversée sur le dossier de la bergère, il ajouta:

— C'est la morphine du bon docteur... elle avait grand besoin de cela!

11 y eut encore un silence; je trouvais qu'il devenait plus pâle.

Il referma les yeux et ramena sur sa poitrine le Christ qui avait glissé de côté.

— Charles est de l'or, me dit-il tout d'un coup: de l'or! Tu l'aimes bien, pas vrai?

— Oui, père, je l'aime bien, bien.

— C'est de l'or. Je le vois mieux maintenant. Tu le feras souvenir pour les papiers du pauvre Sicard. Le casier à gauche; les pièces sont toutes ensemble.

19S LES ÉTAPES D'UÎÎE COX^TRSION

Tu diras au docteur que j'ai bien parlé de lui.

— Mais il sera ici au petit jour, il Ta promis.

— C'est juste. Cher Olivier! Dieu le guette tu

lui diras...

Il hésita, puis il acheva :

— Tu lui diras... Est-ce cette année que tu fais ta première communion, petit Jean?

— Oui, père, au mois de mai, j'aurai onze ans tout proche.

— Tu lui diras: « Docteur, papa me Ta promis, vous et moi, nous ferons notre première communion le même jour. »

Ce fut en ce moment que la peur rentra en moi tout à fait, car je crus que le délire le reprenait. Et cependant, sa parole était si aisée et si douce ! Il reprit plus lentement, comme quelqu'un qui va s'endormir:

— Vois-tu, mon petit Jean, quand tu penseras à moi, c'est le moi d'aujourd'hui, le moi de cette heure bénie qu'il faut te rappeler...

— Oh! papa! m'écriai-je, pourquoi me parles-tu comme cela?...

— Chut ! lit-il, n'éveille pas ta mère... je te parle

ainsi;, parce que cette heure est grande et bonne parmi celles que j'ai vécu. Voici ce qu'elle m'a appris, petit Jean: il faut aimer; il n'y a qu'aimer. Il faut aimer de toute son âme, de toute sa vie et de toute sa mort. Jésus! amour divin, amant des âmes, je ne vous connaissais pas tout entier avant cette heure... petit Jean, pourquoi pleures-tu?

Je ne voulus pas le dire, mais je me couvris le visage avec mes mains.

— Pauvre cher petit! murmura-t-il. Ne pleure pas, je t'en prie... J'ai deux enfants qui sont loin de la maison. Tu leur diras que je ne les ai pas oubhés. Je les confie à la Vierge mère... et Louise,

et Anne, et toi, et ma sainte femme de femme

Va, Dieu ne meurt pas, et nul ne meurt en Dieu:

, je resterai avec vous...

— Papa, mon papa! suppliai-je, laisse-moi éveiller maman !

— Pourquoi? demanda-t-il doucement.

Et je voyais toujours à travers mes larmes la belle sérénité de son sourire qui répandait autour de soi comme un baume de lumière et versait l'espoir dans ma terreur.

— Pourquoi? répéta-t-il; elle sait comme je Faimais.

Alors, il leva les yeux au ciel en murmurant:

— 0 Christ ! ô Cœur ! Soyez ici le père ! . . .

Et comme il vit mon geste épouvanté qui cherchait le bras de maman, il posa un doigt sur ses lèvres en se jouant et me dit: ce Chut! » pendant qu'il mettait son autre main dans les miennes, de manière à les retenir toutes les deux,

— Père, tu ne veux pas que je l'avertisse ?...

— Je dors, mon petit Jean, bonsoir!

Cette chère main qui tenait les miennes prisonnières me rassurait, et aussi le souffle paisible qui passait entre ses lèvres entr'ouvertes, et encore son sourire reconnaissant et bon comme la joie des pauvres.

Je n'osais plus bouger de peur de troubler ce sommeil.

Au bout d'un peu de temps, il me sembla que les doigts se desserraient; la main perdait de sa chaleur; je n'entendais plus bien le souffle passer. Mais le sourire restait.

Quand sonna la demie après deux heures, la main était si froide qu'elle me glaçait jusqu'au cœur. Je voulus la poser sur la couverture pour avertir maman; le bras était lourd, il m'échappa et tomba, inerte, contre le fer du lit. Je comprenais enfm. Je me laissai aller sur le plancher, à la renverse, et ma propre voix qui m'effraya dans le silence comme un cri horrible, s'éleva disant:

— Maman, éveille-toi, papa est mort!

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