‹ Les étapes de la philosophie mathématiqueChapitre 117 sur 505 · Entretiens, VIII · texte numérisé non relu

Entretiens, VIII

.3. Ibid. VI, 5.

science de l'essence; elle repose sur la révélation, non sur rintclligence : « Certainement il n'y a que la Foi qui puisse nous convaincre qu'il y a eiTectivement des corps... 11 n'est pas même possible de connaître avec une entière évidence si Dieu est ou n'est pas véritablement Créateur du monde matériel et sensible; car une telle évidence ne se rencontre que dans les rapports nécessaires, et il n'y a point de rapport nécessaire entre Dieu et un tel monde K »

La conclusion à laquelle conduit toute la doctrine spéculative de Malebranche, c'est la nécessité d'appuyer au Dieu de lÉvangile, au Verbe médiateur, la dualité de la mathématique et de la physique. D'une part, les mathématiques pures ont leur siège en Dieu; elles font connaître ce que Dieu nous laisse voir de son essence, et c'est pourquoi « l'application à ces sciences est l'application de l'esprit à Dieu^ ». D'autre part, la mécanique, la physique ont un contenu proprement contingent; car la communication des mouvements, l'union de l'àme et du corps, sont des relations en soi inexplicables qui manifestent seulement le décret d'une volonté toute-puissante et libre; si elles retiennent un caractère scientifique, c'est par la généralité que Dieu s'est plu à leur imprimer, afin de manifester sa gloire. Il n'y a rien de commun entre les vérités immuables, nécessaires et éternelles, qui constituent le monde intelligible du mathémalisme , et les lois procédant de l'acte arbitraire et gracieux du Créateur, qui commandent le monde sensible du mécanisme.

Section C. — La philosopliie mathématique de Spinoza.

l'intuition spinoziste et l'intuition cartésienne

88. — La philosophie de Spinoza prétend, comme celle de Malebranche, satisfaire à l'exigence des idées claires et distinctes, mais suivant un rythme tout autre de pensée. La lumière qu'apportait avec elle la géométrie cartésienne, et que Malebranche concentrait sur l'objet, sur le siège de la science, Spinoza la réfléchit vers la source dont procède la vérité de la science.

Le caractère de la géométrie cartésienne, c'est qu'elle applique une méthode originale à des problèmes qui avaient été, ou qui auraient pu déjà être, résolus par le raisonnement

\. Recherche de la vérité, 6" éclaircissement. 2. Rech. de la vérité, 1. V, cliap. v.

l'intuition SPINOZISTK KT L INTIITION fiARTKSIENNK 139

synlluHi(iue des anciens. Sans niodiliei- à i)roi)roineiil parler la réalité sur latiiielle porte la inatliémalique, elle transforme le mode d'application de l'esprit à cette réalité ; elle restreint la part de l'ima^inalion, elle met en jeu l'activité de l'intelligence. La méditation de la science cartésienne conduit à dégager une hiérarchie de fonctions spirituelles, (jui se succèdent pour la solution d'un même problème.

Sur ce point, du Court traité à VÉt/iiejue, les textes se correspondent d'une façon remarquable. Supposons, lit-on au début de la deuxième partie du Court traité, qu'il y ait lieu d' « appliquer la règle de trois; l'un dirigera son travail d'après une indication recueillie au cours d'une conversation; un autre véritiera l'exactitude de la règle par le calcul de quelques cas particuliers — méthodes trompeuses qui correspondent à ce que Spinoza dans VÉthique appelle connaissance du premier genre. Celui qui possède une règle universelle raisonne en s'appuyant sur les propriétés des nombres proportionnels. Un quatrième, entin, n'a besoin ni de l'autorité, ni de l'expérience, ni même de l'art de conclure : « par son intuition claire, il aperçoit aussitôt la proportionnalité dans tous les calculs*. » La différence de ces deux derniers degrés, qui constituent dans VEthique la connaissance du second genre et la connaissance du troisième genre, est précisée dans le traité inachevé de la Réforme de l'entendement et dans la deuxième partie de VÉthique. En ces deux endroits Spinoza renvoie à Euclide. « Les Mathématiciens (écrit-il dans le Traité) s'appuyant sur la démonstration d'Euclide (proposition 19, livre Vil), savent quels nombres sont proportionnels entre eux : ils le concluent de la nature de la proportion, et de cette propriété lui appartenant que le produit du premier terme et du quatrième égale le produit du second et du troisième; ils ne voient pas toutefois adéquatement la proportionnalité des nombres donnés, ou s'ils la voient, ce n'est point par la vertu de la proposition d'Euclide, mais intuitivement, sans faire aucune opération '-. » L'Éthique est plus explicite encore : « On donne, par exemple, trois nombres pour obtenir un quatrième qui soit au troisième comme le second au premier. Des marchands n'hésiteront pas à multiplier le second par le troisième et à diviser le produit par le premier; parce qu'ils n'ont pas encore laissé tomber dans l'oubli

1. Court Traité de Dieu, de Vhommc et de la santé de son âme, II, 1; éd. Van Vloten et Land (à laquelle nous renvoyons dans la suite), La Hâve, 1882-83, t. II, p. 303; tr. Appuhn, 1907, p. 102.

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