I, 9; trad. Appuhn, p
ce qu'ils ont appris de leurs maîtres sans aucune démonstration, ou parce qu'ils ont expérimenté ce procédé souvent dans le cas de nombres très simples, ou par la force de la démonstration de la proposition 19, livre VII d'Euclide, c'est-à-dire par la propriété commune des nombres proportionnels. Mais pour les nombres les plus simples, aucun de ces moyens n'est nécessaire. Étant donnés, par exemple, les nombres 1, 2, 3, il n'est personne qui ne voie que le quatrième proportionnel est 6, et cela beaucoup plus clairement, parce que de la relation même, que nous voyons d'un regard qu'a le premier avec le second, nous concluons le quatrième '. »
89. — La science euclidienne a donc une fonction nettement définie : elle cherche à saisir les relations rationnelles par le détour de la généralité; elle s'exerce sur des concepts. Elle marque ainsi l'étape intermédiaire, la ligne de partage, entre deux plans d'intuition : l'un auquel correspond la connaissance purement Imaginative, l'autre auquel correspond la connaissance purement intellectuelle. 11 est à remarquer d autre part que les deux formes d'intuition ont le même domaine. A dessein peut-être, Spinoza se sert de l'expression : in numeris simplicissimis, pour désigner et l'objet auquel les marchands appliquent leurs procédés de vérification empirique, et celui sur lequel porte l'aperception immédiate et adéquate de la proportionnalité. Le contraste des deux modes d'intuition résidera dans l'attitude du sujet pensant. Par une vue de la raison, immanente à la constitution même du nombre 6, la science intuitive fournit directement la solution , qui chez Euclide apparaissait comme la résultante d'une série de démonstrations. A l'intuition sensible, faculté réceptive qui a pour contenu des images, l'idée s'oppose chez Spinoza parce qu'elle est un acte de l'esprit, c'est-à-dire l'établissement d'une relation, une mise en équation. L'intuition n'est pas une forme supérieure de représentation par laquelle l'esprit communiquerait avec une chose en soi, et affirmerait la réalité transcendante de l'objet; elle est l'intellection pure qui réunit dans un acte indivisible de connexion une diversité d'idées distinctes, et affirme leur unité comme vérité d'évidence; ce n'est pas une faculté métaphysique, c'est le principe d'une science parvenue à son plus haut degré de clarté et d'intelligibilité.
Que cette doctrine de l'intuition procède de l'esprit cartésien, cela n'est pas douteux. Le lien se précise même à l'aide des
1. Part. II, prop. 40, Sch. II, I, 110; trad. Appulia, 1909, p. 212.
LA CONCEPirON SPINOZl.STK DK LA VKRITK 141
Regulx, dont nous savons que la copie était conservée en Hollande tians le cercle des initiés au spinozisme', des SchiiUer et des Cllazemakoi". C'est une des conceptions les plus originales des Régula', que l'intuition y est définie comme un acte de l'esprit, comme l'intelligence immédiate d'une; relation-. Descartes ajoute que l'évidence et la certitude de l'intuition peuvent se transférer des simples énonciations à des discours quelconques; l'objet de l'intuition, ce n'est pas seulement 2-1-2 = 4 ou 3-hl=:4, mais c'est encore la nécessité d'en conclure que 2-|-^=:3-f-l^. Il n'y a donc pas de dillérence de nature entre l'intuition et la déduction; la déduction est comme la promotion de cette évidence qui est liée à la nécessité de l'intelligible, l'extension de la certitude à la série de plus en plus éloignée des conséquences. Aussi les anneaux, successivement forgés par cette pensée dont l'office propre est l'intuition singulière, peuvent-ils être rassemblés dans une conception totale où la chaîne est parcourue entière et d'un mouvement assez rapide pour que la fonction de la mémoire puisse être considérée comme éliminée. Pratiquement au moins, la synthèse déductive finit par équivaloir à la simplicité de l'acte intuitif^.