LES MATHEMATIQUES ET LA AEETAI'II YSIQIE DE LA NATUHE
ordres do rénlités hrlérof^ènes, par uni; limilalion et par un ajustcMuenl réciproques dont la Crilique de la Raison pure avait pour objet de déterminer la base juridique : à la possibilité lof/if/ue, définie on soi, par le princi|)e de contradiction, elle oppose el subslilue \i\ possibilité malhëmalif/ue, définie en connexion avec la réalité empiriijue.
167. — En pesant la portée de celte substitution, Kant pouvait légitimement comparer l'avènement de la philosophie critique à la révolution opérée parle système astronomique de Copernic. En elTel, le principe de contradiction ne fournit à aucun degré le critère entre la relation d'ordre scientifique et la relation d'ordre non scientifique; il suffit d'ailleurs de se rappeler que l'explicitalion du principe de contradiction est contemporaine dune métaphysique de la substance et de la finalité. La science d'Aristote est une science du général, qui, dans sa définition même, réserve la part de l'exception, du hasard, de la volonté transcendante.
Avec Galilée et Descartes, ce n'est plus la combinaison syllogislique, c'est la mesure dans l'espace et dans le temps, qui est l'instrument du savoir scientifique. Peut-on lui demander d'en être aussi la limite? Peut-on exclure les faits prétendus qui contrediraient aux conditions suivant lesquelles s'établit la connexion dans l'espace et dans le temps? La réponse des Cartésiens n'est pas douteuse, mais elle est surabondante; car elle implique une doctrine de la sagesse de Dieu : « la constatation d'un miracle, dit Spinoza, qui exprime sans aucune réserve la tendance de l'École, serait la démonstration irréfutable de l'athéisme * ».
La réponse de Hume n'est pas douteuse non plus; mais il est visible qu'elle pèche par défaut. En critiquant la prétention de la raison à la vérité, Hume s'est retranché la faculté de discuter en droit. 11 lui restera la ressource d' « éplucher le fait », pour reprendre un mot de Leibniz : il invoquera des règles de prudence historique, ou de l'uniformité du cours de la nature il tirera une sorte de « preuve » contre la réalité de l'événement qui dérogerait à l'ordre coutumier-. Mais il est clair que la
1. « Si quid igitur in natura fleret, quod ex ipsius legibus non sequeretur, id necessario ordini, quem Deus in ceternum per leges naturae universales in natura statuit, repugnaret, adeoque id contra naturam ejusque leges esset, et consequenter ejus fides nos de omnibus dubitare faceret, et ad atheismum duceret. . Tr. Theol. Pol. Ch. VI, éd. cit., I, 449.
2. Voir les Essais philosophiques sur l'entendement humain, dixième Essai ; Des Miracles, éd. Green-Grose, t. II, 1875, p. 93, trad. Renouvier-Pillon, p. 513.
possibilité du miracle n'est pas exclue. La confiance de Hume dans Funiformité de Texpérience pourrait être seulement le produit d'une observation superficielle, qu'une application plus profonde à l'expérience elle-même donnerait moyen de démentir; ce serait une impression subjective, attestant la variation dans ces croyances collectives qui avaient autrefois accrédité le miracle, l'ascendant du rationalisme cher au xviiP siècle sur celui-là même qui en avait le mieux dénoncé la fragilité. Et en effet, si le préjugé de la « connexion nécessaire » est véritablement renversé, il n'y a plus de fond à faire sur la vague généralité qui naît de l'habitude, sur l'uniformité approximative qu'offrent les successions naturelles. Les partisans des miracles ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, et ils s'accordent dans un même jugement : celui qui nie sans principe est moins éloigné d'eux que celui qui nie par principe. Pascal admirait l'ironie de Montaigne contre les douleurs de miracles^; et l'on verra de nos jours William James traiter Hume avec la même clairvoyance intéressée. Pour se donner la liberté de professer des doctrines toutes proches de la mystique de Swedenborg, James rompt a\ec les méthodes et avec les exigences de la Critique. Contre la science rationnelle dont la mathématique est la forme-, il cherche son appui dans le retour à la tradition anglo-saxonne de cet empirisme radical, selon lequel rien ne peut être a priori considéré comme contraire aux lois de l'univers, selon lequel « n'importe quoi peut produire n'importe quoi^ ».
Certes il demeure permis de prétendre, suivant la formule tant de fois débattue, que Kant n'a pas répondu à Hume; il est sûr du moins qu'après Hume une réponse était à faire, qu'intermédiaire entre la théologie du cartésianisme et la dissolution phénoméniste une place était à prendre pour l'établissement d'une doctrine de la science positive; et cette place, Kant a cru s'en emparer grâce à la réforme de la notion de possibilité.
168. — A cet égard, la tendance originale de son esprit se manifeste dès ses premiers écrits. Le réel n'est pas, comme le voulait Wolfî, le « complément du possible ». Le principe de contradiction n'est qu'un principe logique; or, la possibilité interne suppose un Bealgrund, qui est une réalité *. De cette vue