I. Cf. B. XXX. AKB, ni, l'J; Ba, I, 34 et TP
nr. KANT A COMTE 283
conquérante. Ils se sont conlenlrs (renvisagcr lo savoir humain comme une vaste encyclopédie, régulièrement (lislrib\iée en une série de cadres auxquels la philosophie avait pour l'onction d'assigner un nom et de marquer une place précise dans le syslème universel des choses; de telle sorte qu'à ce mouvement admirable dans Tordre de la pm-e spéculation métaphysitiue nous navons pas le moyen de faire correspondre une étaj)e spéciale dans l'évolution de la philosophie mathématique.
Du point de vue où nous nous plaçons, l'héritier de Kant ne serait ni Fichte, ni Hegel, ni Schopenhauer; ce serait Auguste Comte.
La Critique de la Raison pure est établie sur deux postulats. D'une part, la science est en possession d'une certitude interne, c'est-à-dire qu'elle est capable de faire le départ entre les énoncés vrais et les énoncés faux. D'autre part, la science est en possession d'une constitution définitive, c'est-à-dire que le système des principes est établi ne varielur; le progrès de la technique aura pour effet d'augmenter le nombre des consé- (|uences, mais non de changer la nature des propositions initiales. Le rôle propre de la critique est de rechercher les conditions d'existence qui sont impliquées dans le développement organique de la science, et, rattachant ces conditions d'existence aux formes et aux catégories qui dessinent la structure mentale de l'homme, d'ajouter à la donnée de fait une sorte de légitimation juridique.
Pour Auguste Comte, comme pour Kant, la vérité est intérieure à la science, sans qu'il y ait lieu de pratiquer de séparation entre la méthode de démonstration et le contenu des connaissances techniques, sans qu'il y ait lieu de suspendre la certitude des notions fondamentales à l'issue d'une discussion dialectique. Pour Auguste Comte, comme pour Kant, la mathématique est une discipline constituée, dont la physionomie générale est tellement accusée qu'il n'y a plus à craindre de transformation ou d'altération; la mathématique fournit au philosophe le type définitif du savoir.
Par ces postulats communs, l'œuvre de Comte se relie à celle de Kant; mais de ces postulats communs, il arrive que Comte ne tire pas les mêmes conséquences que Kant : il refuse de poser la question de droit, il se borne à enregistrer le fait.
171. — Cette opposition initiale d'attitude, qui modifie l'objet et la fonction de la philosophie scientifique, a donné lieu à des jugements fort sévères pour Auguste Comte. Il peut sembler, en effet, que le positivisme écarte par une fin de non-recevoir à
la fois brutale et injustifiée le problème qu'il appartient au philosophe de traiter, et que cet abandon le condamne à retomber nécessairement dans les errements du dogmatisme. Le positivisme serait, suivant la formule de M. Liard. « un dogmatisme sans critique * ».
Or, selon la méthode que nous avons pratiquée jusqu'ici, un jugement de cette nature nous paraît soulever une question préalable. La philosophie mathématique de Kant et la philosophie mathématique de Comte ne seraient directement comparables, ne relèveraient en quelque sorte d'un même système de mesure, que si la mathématique était encore à la veille du Cours de philosophie positive ce qu'elle était à l'époque de la Critique de la Raison pure, si des œuvres capitales n'avaient pas été publiées qui avaient eu pour effet de modifier, je ne dis pas les solutions de la philosophie mathématique, mais les problèmes eux-mêmes.
Les maîtres de la génération à laquelle appartenait Auguste Comte sont, pour la mathématique, Lagrange et Laplace, héritiers de la pensée des Encyclopédistes, et qui eurent, avec Monge, l'initiative de la réorganisation de l'enseignement scientifique en France, qui, en particulier, furent parmi les premiers professeurs de l'École polytechnique.
La Mécanique céleste de Laplace est à la fois une traduction des Principes de Newton dans la langue de l'analyse moderne, et une vérification de la loi de la gravitation par l'accord de ses conséquences avec les observations les plus précises, par la connexion étroite et perpétuelle de l'astronomie mathématique et de l'astronomie physique. Suivant l'expression remarquable de Fourier, auquel Auguste Comte était intimement attaché, Laplace « a, pour ainsi dire terminé - » les grandes questions dont la discussion et l'approfondissement avaient rempli tout le xviii'^ siècle. Étant ainsi terminée, l'astronomie est un modèle de positivité; Auguste Comte consacre « l'une des rares intermittences de [sa] grande élaboration philosophique » à la publication de son cours public d'astronomie populaire. Son objet est
1. La science positive et la métaphysique, 2' édit. 1883, p. 72. Cf. Haanequin, Préface à la traduction Tremesaygues-Pacaud de la Critique de la Raison pure (1905), p. III : « On étonnerait... beaucoup la plupart des savants français, gagnés en grande majorité à un positivisme sans critique si on leur apprenait que la Critique de la Raison pure a posé, dès 1781, c'est-à-dire soixante ans avant la publication du Cours de philosophie positive, les fondements d'un positivisme rigoureu.\ ».
2. Éloge historique de M. le marquis de Laplace (1829), Mémoires de l'Académie des Sciences (t. X, 1831, p. xc).