CHAPITRE XIX L'IDÉE DE LA DÉDUCTION ABSOLUE
247. — Si dans la pensée de M. Russell le prestige du réalisme survit aux contradiclions mortelles que la critique logistique a elle-même dévoilées, c'est qu'il lui paraît nécessaire pour échapper au scepticisme scientifique de poser en principe que les propositions de la sciences sont vraies, non parce qu'elles sont crues, mais parce qu'elles existent à titre de réalité transcendante antérieurement à leur vérification. Ou la science est un tissu d'impressions illusoires, un rêve humain et subjectif; et, suivant la curieuse interprétation que M. Russell donne de la philosophie kantienne, le point de vue critique se ramène au psychologisme '. Ou il y a, ontologiquement parlant, telle chose que mouvement absolu, temps absolu, espace absolu.
Selon nous, ce prétendu dilemme implique entre le langage de la métaphysique et le langage de la science une série de confusions qui ont jeté leur ombre sur maintes discussions contemporaines, et dont il serait désirable que l'horizon de la philosophie mathématique fût définitivement dégagé.
L'idée du mouvement absolu est liée aux données de la vie intime : le mouvement émane de nous, ou, se représentant en nous, il s'accompagne de sensations d'ordre particulier qui ne laissent pas de doute sur la réalité du phénomène. Nous croyons spontanément au mouvement absolu, et cette croyance suffit dans bien des cas. M. Bergson rappelle la boutade de Morus, écrivant à Descartes : « Quand je suis assis tranquille, et qu'un autre, s'éloignant à un mille, est rouge de fatigue, c'est bien lui
\. Bullelin de la Société française de philosophie (séance du 23 mars 1911) 11° année, p. 58.
t|ui se mcul, el moi qui me repose'. » Or, à mesure qu'on dépasse l'Iiori/onde raclion iiidivicliK^lle, doimée à la conscience sous une lornie originale, les inductions tirées de la perception risquent de nous induire en erreur. Les illusions visuelles dont nous sommes à chaque instant les victimes détruisent l'idole du vulgaire : le mouvement qui paraît absolu est relatif à la perspective ((ue nous im[)osfnt et lendroit de l'espace dont nous regardons, et linstant du temps où nous vivons. Pour l'astronomie moderne, ce n'est pas le soleil qui se meut, quoique nous le voyions se mouvoir; c'est la terre, et pourtant elle paraît immobile à nos yeux. La science établit ainsi une distinction positive et légitime entre les mouvements apparents et relatifs, par exemple les mouvements des planètes aperçues d'un point déterminé de la surface terrestre, et ces mêmes mouvements s'accomplissant par rapport à un repère supposé fixe tel que seraient les étoiles. Ces derniers mouvements peuvent-ils être absolus au sens rigoureux et ontologique du mol? Newton n'hésitait pas à le déclarer, et c'est sur son autorité que presque toujours a reposé le débat. Mais, en lait, il n'y a pas de savant qui ail été plus pénétré que Newton de la relativité des notions fondamentales que l'on introduit au début de l'exposition scientifique : « Pour lui, la partie synthétique de la science, celle qui déduit dos définitions admises la suite des vérités qu'elle rcnfei^me, n'est ni la seule, ni la plus importante. Elle doit toujours être précédée de recherches analytiques qui aboutissent justement aux définitions -. »
Il est vrai seulement que, pour des raisons qui tiennent au caractère de son esprit, aux préoccupations de l'époque, un passage brusque se fait chez Newton de la « philosophie expérimentale » à une théologie qui veut ne rien ignorer de la structure de r « Être universel », ou de la relation entre le Créateur et la Créature. L'absolu du mouvement apparaît alors comme la résultante de l'absolu du lemjjs et de l'absolu de l'espace, lesquels trouvent leur principe et leur support dans l'éternité et dans l'infinité de Dieu : « Durât semper et adest ubique, et existendo semper et ubique durationem et spatium, œternitatem et infinitatera constituit-^ ». La science positive n'a pas à faire état d'un tel rapport, « plutôt mystique que métaphysique» selon
1. Matière et mémoire, p. 21.5, voir Lettre du o mars 1649, AT, V, -312.
2. Léon Bloch, La philosophie de Newton, 19U8, p. 13-3. Cf. Traité d'Optique, qu. XXIX, trad. Coste, t. 11, Amsterdam, 1720, p. .579.