RECOURS A LA PHYSIQUE
assurée do posséder les fails objectifs, que la science effective du physicien. En attribuant à la géométrie la valeur d'une science naturelle on avait supposé qu'il est possible de placer à la base de la déduction euclidienne un faisceau de faits primordiaux, comparables aux faits d'observation qui supportent la science de la pesanteur, de la chaleur, de l'électricité; et c'est ce que jKMisait Auguste Comte par exemple. Or, depuis le Cours de Philosophie positive, les savants sont arrivés à se demander ce que c'est qu'un fait physique. Est-ce bien une donnée immédiate, apparaissant au cours de la recherche expérimentale, avec un tel caractère d'évidence qu'elle s'inscrive en quelque sorte d'elle-même dans la science, qu'elle consacre en même temps de son autorité les théories qui s'accordent avec elles, qu'elle les fasse passer de létat d'hypothèses à l'état de réalités? A la suite de critiques pénétrantes, au premier rang desquelles il convient de citer les travaux de j\I. Duliem, les physiciens semblent d'accord pour reconnaître la relativité du fait scientifique. Il n'y a pas <ï experimentum crucis : le défaut de coïncidence entre les conséquences concrètes d'une théorie et les résultats directs de l'observation condamnent sans doute la théorie ; mais ils la condamnent dans son ensemble sans permettre de faire le départ entre les diverses hypothèses qui la constituent, sans indiquer que tel ou tel postulat serait définitivement erroné. Il sera toujours loisible au savant de réformer à son gré les hypothèses auxiliaires qui sont les parties intégrantes de la théorie physique de façon à ce qu'elle ne soit plus démentie par les faits connus ; mais, du même coup, il lui est interdit d'espérer que les éléments de la théorie expriment adéquatement et objectivement les éléments de l'expérience. La représentation qu'il a des faits est relative aux suppositions primordiales qu'il a introduites dans son raisonnement, aux instruments qu'il a construits, à l'énoncé même des problèmes expérimentaux qu'il se propose ; c'est-àdire que les faits scientifiques sont conditionnés par la théorie au moins autant que la théorie est suggérée par les faits.
;La physique ne connaîtrait donc pas de fait à l'état brut, entièrement dégagé de toute intervention des savants, pas de fait dont on puisse dire qu'il est absolument réel ; elle ne connaît pas non plus de théorie dont on puisse dire qu'elle est absolument vraie ; par leur nature les conceptions générales et fondamentales de la science échappent à toute tentative de vérification. « Peu nous importe, écrit M. Poincaré, que l'éther existe réellement, c'est l'affaire des métaphysiciens : l'essentiel pour nous, c'est que tout se passe comme s'il existait, et que
cette hypothèse est commode pour Fexplication des phénomènes. Après tout, avons-nous d'autre raison de croire à Texistence des objets matériels? Ce n'est là aussi qu'une hypothèse commode ^ »
277. — Ainsi au mouvement même de l'intuitionisme qui rapproche la vérité mathématique de la vérité physique, s'apparente une réaction contre la tradition mécanistequia pour effet, sinon de compromettre la solidité de la physique, du moins de modifier l'idée qu'on se faisait de sa structure et de son équilibre. La philosophie mathématique subit naturellement le'i contre-coup de cette réaction. Par le fait même qu'on avait espéré de saisir l'espace comme une réalité objective et absolue, il se trouve qu'on ébranle la certitude de la géométrie, qu'on vide la science de sa vérité intrinsèque.
Le développement des géométries non euclidiennes avait déjà montré que les principes de la géométrie ne sauraient être assimilés aux principes de l'arithmétique, qu'ils ne correspondent pas à des jugements synthétiques a priori. Or, une fois, que ces principes ont été ramenés du côté de l'expérience, on . s'aperçoit que l'expérience est incapable d'en établir la vérité. ; Pas plus que les théories générales de la physique, les axiomes' fondamentaux de la géométrie ne peuvent se réduire à des données de l'observation. Dès lors, il semble qu'on ne dispose plus» décadré pour recevoir les principes de la géométrie. « Conven-: tions » ou « définitions déguisées », ils demeurent comme suspendus en l'air, et la déduction que l'on voudrait y rattacher, risque d'être précipitée dans le vide. Le problème de la vérité, auquel le progrès de la géométrie moderne aurait dû apporter une solution plus subtile et plus précise, se trouve éliminé. « Les hypothèses fondamentales de la géométrie ne sont pas des faits expérimentaux; c'est cependant l'observation de certains phénomènes physiques qui les fait choisir parmi toutes les hypothèses possibles. D'autre part, le groupe choisi est seulement plus commode que les autres, et l'on ne peut pas plus dire que la géométrie euclidienne est vraie, et la géométrie de Lobatschewski fausse, qu'on ne pourrait dire que les coordonnées cartésiennes sont vraies et les coordonnées polaires fausses^. » « Que doit-on penser, se demandera quelques années plus tard M. Poincaré, de cette question : la géométrie euclidienne est-