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ESTERHAZY

Le silence s'était fait sur Dreyfus qui de son île du Diable continuait à jeter à sa femme des appels désespérés, criant son innocence d'un bout à l'autre de chacune de ses lettres, lorsque l'attention du ministère de la guerre fut ramenée vers lui dans les circonstances que voici :

Le colonel Sandehr, chef du bureau des renseignements, était mort dans une maison de fous. On lui avait donné pour successeur le lieutenant-colonel Picquart, un des officiers les mieux notés de l'étatmajor et de l'armée (1).

Un hasard mit cet officier sur la piste d'un commandant dont il avait surpris les relations suspectes avec un attaché militaire étranger : le commandant Walsin-E'sterhazy.

Voici comment le commandant Ravary, dans un rapport nettement et lourdement hostile au colonel Picquart, véritable plaidoyer pour Esterhazy, voici comment le commandant Ravary résumait l'enquête du colonel Picquart :

(1) Depuis 189G on a pu injurier, calomnier, chasser do l'armée, poursuivre, emprisonner le lieulenant-colooel Picquart. On n'est pas parveuu à prouver l'inexactitude d'une seule de ses assertions.

Au milieu du mois de mai 1896, l'attention du lieutenant-colonel PicqOart fut attirée pour la. première fois sur le commandant Eslerhazy par les fragments d'une carte-télégramme (1) portant son nom et son adresse. Le texte en était conçu dans des termes tels qu'il y avait lieu de penser que des relations louches existaient entre le destinataire et l'expéditeur ; les fragments, dont l'origine était pour lui la, même que celle du bordereau, lui avaient été remis comme'pièces de service par le lieutenant-colonel Henry sans que celui-ci, contrairement à son habitude, y eût apporté une attention particulière. La carte n'était signée que de l'initiale C.

Le caractère de gravité que lui parut présenter cette carte lorsqu'elle eut été reconstituée était si accentué, que le lieutenant-colonel Picquart résolut de n'en point parler à ses chefs avant de s'être renseigné sur la personnalité du commandant Eslerhazy qu'il ne connaissait pas.

Il jugea nécessaire d'ouvrir une enquête très discrète sur la vie du commandant, ainsi que sur la considération dont il jouissait à son régiment. (2)

A cet effet, il s'adressa à l'un de ses amis, autrefois collègue d'Esterhazy, qui lui parla de cet officier dans les termes les plus sévères, disant « qu'il était toujours en quête de documents, tout en étant loin d'être un officier s'occupant avec zèle de son métier. »

D'autre pari, l'agent très sûr qu'il employait dans son enquête, les renseignements que lui donna la poste, car il faisait saisir la correspondance de l'officier suspect, lui apprirent que le commandant Esterhazy menait une vie dissolue et avait de grands besoins d'argent.

Jusqu'alors, le lieutenant-colonel Picquart ne

Cl) Le petit bleu dont il a été si souvent question.

(2) On le voit : lo petit bleu n'a été pour le colonel Picquart qu'un indice. Accuser le chef du Bureau des renseignements de l'avoir fabrique* est aussi absurde que le serait l'accusation contre le chef de la sûreté de s'adresser une lettre pour se mettre sur la piste d'un çssassin.

s'était pas préoccupé de comparer, ainsi qu'il est d'habitude au bureau des renseignements pour les personnes soupçonnées, l'écriture d'Esterhazy avec celles des pièces compromettantes renfermées dans les caisses de sûreté.

Avec l'assentiment de ses chefs, il se procura de l'écriture du commandant Eslerhazy, aGn d'en faire l'objet d'une comparaison officielle.

Quand il reçut les spécimens réclamés, il les compara avec le bordereau attribué à Dreyfus dont une photographie figurait naturellement parmi les pièces des caisses de sûreté et il fut frappé, à première vue, de la ressemblance des écritures.

Toutefois, ne voulant pas s'en rapporter à ses propres impressions, il fit tirer des photographies de ces spécimens, en ayant soin d'enlever les entêtes et les autres parties qui auraient pu dénoncer l'auteur ; puis il les montra à plusieurs personnes qui déclarèrent spontanément : qu'il y avait identité entière avec l'écriture du bordereau.

A l'audience du procès Zola, le lieutenant-colonel Picquart complétait en ces termes ces renseignements :

— Je montrai les photographies des spécimens à deux personnes parfaitement qualifiées pour se rendre compte de la chose. L'une était M. Berlillon, l'autre le commandant du Paty de Clam. M. Bertillon, dès que je lui eus {présenté la photographie, me dit : c C'est l'écriture du )ordereau. » — Je lui dis : c Ne vous pressez pas ; voulez-vous reprendre cet échantillon et l'examiner à loisir ?» — Il me répliqua : t Non, c'est inutile ; c'est l'écriture du bordereau ; d'où tenez-vous cela ? » — c Je ne puis vous le dire. » — c Enfin, c'est d'une époque antérieure... » — Je lui répondis : c Non, c'est postérieur. »

Alors M. Bertillon me dit textuellement ceci :

« Les juifs font depuis un an exercer quelqu'un pour avoir, l'écriture du bordereau. Ils y ont parfaitement réussi, c'est évident. » Je laissai deux jours la photographie de la lettre du commandant Esterhazy et une photographie du bordereau entre les mains de M. Bertillon. Au bout de ces deux jours, M. Bertillon arriva en me disant identiquement la même chose qu'il m'avait dite deux jours auparavant.

La seconde personne à qui je montrai un échantillon de l'écriture du commandant Esterhazy fut le colonel du Paly,. alors commandant. Je ne le lui laissai que quelques minutes, cinq minutes, je crois, et il me dit : « C'est l'écriture de M. Mathieu Dreyfus. » Il faut vous dire, pour expliquer cela, que le colonel du Paty prétendait que, pour écrire le bordereau, Alfred Dreyfus avait fait un mélange de son écriture avec celle de son frère. Enfin, l'indication était précieuse pour moi.

Il y avait encore autre chose qui pouvait attirer mon attention sur le commandant Esterhazy et j'y reviendrai au moment où je parlerai des enquêtes. Un agent avait dit qu'un officier, — je ne sais plus si c'est un officier supérieur ou un chef de bataillon, je ne veux pas présiser, n'étant pas tout à fait sûr, — mettons que ce soit un officier supérieur, lequel était âgé d'environ cinquante ans, — fournissait à une puissance étrangère tels et tels documents. Or, tels et tels documents étaient précisément ceux dont m'avait parlé le camarade auquel je m'étais adressé, lorsque j'avais découvert la cartetélégramme.

Je viens de vous exposer la question des écritures ; j'arrive maintenant à une période où je fus chargé par le général Gonse de rechercher, ainsi qu'on a pu le voir par les lettres, si des documents qui figuraient au bordereau avaient pu être copiés au profit du commandant Esterhazy. Je savais que le commandant Esterhazy faisait copier chez lui pas mal de documents qu'il se procurait. On m'avait dit de m'adresser aux secrétaires qu'il avait eus, pour tâcher de savoir par là s'il avait copié réellement ces documents.

La chose était très grave. Je vous avoue qu'à ce

moment-là je considérais presque ma tâche comme ter- "ïiinée. Je me disais : voilà une carte-télégramme qui m'a mis sur la trace d'Esterhazy; ce n'est pas un document suffisant pour le faire condamner, mais c'est un indice. Ensuite, nous ayons la déposition d'un agent — ce n'est pas encore suffisant, — mais enfin il y a cette coïncidence étonnante ! cet agent dit : « Voilà un homme qui fournit tel ou tel renseignement », et d'autre part un camarade de régiment d'Esterhazy me dit : c Cet officier demande tel ou tel renseignement» »

Ajoutons que la pièce secrète communiquée au Conseil en 1894 s'appliquait bien plutôt à Esterhazy qu'à Dreyfus. >

Ajoutons encore que la phrase du bordereau a ce document (le manuel de X\v) est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours » inexplicable, s'il s'agissait d'un officier d'artillerie attaché à Tétat-major, était toute naturelle de la part d'un officier de troupes d'infanterie (1).

Ajoutons enfin que si le mobile de la trahison était incompréhensible avec Dreyfus, officier riche et de moralité parfaite, il apparaissait clair avec Esterhazy, officier besogneux, viveur, ayant ruiné sa femme et qui devait plus tard aller vivre à Paris dans une intimité étrange avec une fille galante du Moulin-Rouge.

Dreyfus était fils d'alsacien ayant opté pour la France, il sortait de Polytechnique et de l'Ecole de guerre. Esterhazy, vrai rastaquouère militaire,

(1) L'auteur du bordereau offre aussi de « faire copier » le projet de manuel de tir. Le capitaine Dreyfus n'avait point de secrétaire. Le commandant Esterhazy, major de son régiment, en avait un à ooste fixe

était l'auteur de lettres que Le Figaro publia plus j tard et dont voici quelques échantillons.

Voilà la belle armée de France ! C'est honteux, et si ce n'était pas la question de position, je partirais demain. J'ai écrit à Constantinople ; si on me propose un grade qui me convienne, j'irai là-bas ; mais je ne partirai pas avant d'avoir fait à toutes ces canailles une plaisanterie de ma façon .

Nos grands chefs poltrons et ignorants iront une fois de plus peupler les prisons allemandes.

Je suis absolument convaincu que ce peuple (le peuple français) ne vaut pas la cartouche pour le tuer ; et toutes ces petites lâchetés de femmes saoules auxquelles se livrent les hommes, me confirment à fon^l dans mon opinion. Il, n'y a pour moi qu'une qu'alité humaine, et elle * manque complètement aux gens de ce pays ; et si, ce soir, on venait me dire que je serais tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais parfaitement heureux.

... Ah les hommes immondes qui vont d'une femme à une autre colporter leur ragoût de lupanar, et que chacun écoute, comme cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d'assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres.

Voilà une fête que je rêve ! Ainsi soit-il ! (1).

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