LA DÉGRADATION
Dreyfus fut dégradé dans la cour de l'École militaire le 4 janvier 1895. Voici le récit que fit de cette cérémonie tragique un journal du matin, des plus hostiles à Dreyfus.
Le premier coup de neuf heures sonne à l'horloge de l'Ecole. Le général Darras lève son épée et jette le commandement, aussitôt répété sur le front de chaque compagnie :
— Portez armes !
Les troupes exécutent le mouvement.
Un silence absolu lui succède.
Les cœurs cessent de battre, et tous les yeux se portent dans l'angle droit de la place où Dreyfus a été enfermé dans un petit bâtiment à terrasse.
Un petit groupe apparaît bientôt : c'est Alfred Dreyfus, encadré par quatre artilleurs, accompagné par un lieutenant de la garde républicaine et le plus ancien sousofficier de l'escorte, qui approche. Entre les dolmans sombres des artilleurs, on voit se détacher très net l'or des trois galons en trèHe, l'or des bandeaux du képi; l'épée brille et l'on distingue de loin la dragonne noire tenant à la poignée de 1 epée.
Dreyfus marche d'un pas assuré.
— Regardez donc, comme il se tient droit, la canaille, dit-on.
Le groupe se dirige vers le général Darras, devant lequel se tient le greffier du Conseil de guerre, M. Vallecalle, officier d'administration.
Dans la foule, des clameurs se font entendre.
Mais le groupe s'arrête.
Un signe du commandant des troupes, et les tambours et les clairons ouvrent un ban et le silence se fait de nouveau, cette fois tragique.
commandant Henry, devenu, depuis lors, lieutenant-colonel, pour convaincre les ministres de la guerre, fabriqua une lettre fausse où il écrivit en toutes lettres le nom de Dreyfus. %
Les canonniers qui accompagnent Dreyfus reculent -de quelques pas, le condamné apparaît bien détaché.
Le greffier salue militairement le général et, se tournant vers Dreyfus, lit, d'une voix très distincte, le jugement qui condamne le nommé Dreyfus à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire.
Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salut militaire.
Dreyfus a écouté silencieusement. La voix du général Darras s'élève alors et, bien que légèrement empreinte d émotion, on entend très bien cette phrase :
— Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons!
On voit alors Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute, s'écrier d'une voix forte, sans qu'on distingue le moindre tremblement :
— Je suis innocent, je jure que je suis innocent ! Vive la France !
— A mort! répond au dehors une immense clameur. Mais le bruit s'apaise aussitôt. On a remarqué que
l'adjudant chargé de la triste mission d'enlever les galons et les armes du dégradé avait porté la main sur celui-ci, et déjà les premiers galons et parements, qui ont été décousus d'avance, ont été arrachés par lui et jetés à terre. Dreyfus en profite pour. protester de nouveau contre sa condamnation, et ses cris arrivent très distincts jusqu'à la foule.
— Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis innocent. Je le jure ! Vive la France !
Cependant l'adjudant a arraché très rapidement les galons du képi, les trèfles des manches, les boutons du dolman, les numéros du col, la bande rouge que le condamné porte à son pantalon depuis son entrée à l'Ecole Polytechnique.
Reste le sabre : l'adjudant le tire et le brise sur son genou : un bruit sec, les deux tronçons sont jetés à terre comme le reste.
Le ceinturon est ensuite détaché, le fourreau tombe à son tour.
C'est fini. Ces secondes nous ont semblé un siècle ; jamais impression d'angoisse plus aiguë.
Et de nouveau, nette sans indice d'émotion, la voix du
condamné s'élève :
— On dégrade un innocent !
Il faut maintenant passer devant ses camarades et ses subordonnés de la veille. Pour tout autre, c'eût été un supplice atroce... Dreyfus ne paraît pas autrement gêné, car il enjambe ce qui fut les insignes de son grade, que deux gendarmes viendront relever tout à l'heure, et se place lui-même entre les quatre canonniersqui, le sabre nu, l'ont conduit devant le général Darras,
Le petit groupe, que conduisent deux officiers de la garde républicaine, se dirige vers la musique placée devant la voiture cellulaire et commence à défiler devant le front des troupes, à un mètre à peine.
Dreyfus marche toujours la tête relevée. Le public crie : c A mort! ». Bientôt, il arrive devant la grille, la foule le voit mieux, les cris augmentent, dés milliers de poitrines réclament la mort du misérable qui s'écrie encore : c Je suis innocent ! Vive la France ! »
La foule n'a pas entendu, mais elle a vu Dreyfus se tourner vers elle et crier.
Une formidable bordée de sifflets lui répond, puis une clameur qui passe comme un souffle de tempête au travers de la vaste cour :
— A mort î A mort !
Et, au dehors, un remous terrible se produit dans la masse sombre, et les agents ont une peine inouïe à empêcher le peuple de se précipiter sur l'Ecole militaire et de prendre la place d'assaut, afin de faire plus prompte et plus rationnelle justice de l'infamie de Dreyfus.
Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de la presse.
— Vous direz à la France entière, crie-t-il, que je suis innocent !
— Tais-toi misérable, répond-on, lâche, traître, Judas !
Sous l'outrage, l'abject Dreyfus se redresse ; il nous jette un coup d'œil de haine féroce :
— Vous n'avez pas le droit de m'insultcr.
. Une voix nette sort du groupe de la presse :
— Vous savez bien que vous n'êtes pas innocent. Vive la France — Sale juif, crie-t-on.
Dreyfus continue son chemin.
Ses vêtements ont un aspect pitoyable. A la place des galons pendent de longs bouts de fil, le képi n'a plus de l'orme.
Dreyfus se redresse encore, mais les cris de la foule commencent à avoir raison de lui. Si la tête du misérable est encore insolemment tournée du côté des troupes, ses jambes commencent à fléchir.
Le tour du carré s'achève. Dreyfus est remis entre les mains des deux gendarmes qui sont venus ramasser ses galons, ils le font monter dans la voiture cellulaire.
... Dreyfus, dans un complet mutisme a été réintégré au dépôt. Mais là, il a de nouveau protesté de son innocence.