PECQUEUR
Saint-Simon et Fourier d'une part, Proudhon de l'autre, ont plus particulièrement bénéficié de la curiosité de la critique depuis un demi-siècle et plus. Pecqueur, on ne saurait trop dire pourquoi, a été généralement délaissé, et pourtant il sollicite Tétude, et le plan de société future, qu'il a édifié, présente une ressemblance frappante ayec les constructions de notre époque.
Il se rapproche de Louis Blanc et de Vidal par la conception qu'il se forme de l'Etat et par sa foi en la collaboration des classes. Il se lie à toute l'école socialiste de la Restauration et de la monarchie de Juillet, Proudhon excepté, par son déisme, son souci d'expliquer les vues providentielles, ses préoccupations métaphysiques et morales. ^
Quelque importance qu'il ait accordée aux phénomènes économiques, il estime qu'ils ne suffisent pas à déterminer le statut social. Il attribue aux faits de la conscience, aux sentiments, k la notion du droit, de la justice, une influence décisive dans la vie des peuples, et par suite il porte bien l'empreinte de son milieu et de son temps. S'il se distingue de ses devanciers, c'est surtout par la con-
clusion à laquelle il aboutit et qui n'est autre que le collectivisme. Cette formule n'a point encore fait son apparition jusqu'ici. Les Egaux de 1796 s'élèvent 4'un seul bond au communisme absolu : le saint-simonîsme déracine l'héritage qui est la base même de tout système individualiste puT, et l'abrogeant totalement, il évolue vers la communauté ; le fouriérisme n'accorde aucun droit à la collectivité, et livre les instruments et la terre à des associations librement constituées. Louis Blanc et Vidal, étatistes, s'en tiennent a la coopération subventionnée et ne prévoient pas, du moins pour une étape très proche, la concentration des machinel sous une direction unique. Pecqueur fonde son régime socialiste sur la remise à la société des capitaux de toute nature, sur l'assimilation du travail individuel à une fonction, sur le maintien partiel de l'héritage, sur Fégalité de la rétribution, et ce sont là les éléments mêmes du colleçtirisme, tel qu'il a surgi en notre temps, et tel que ses défenseurs et ses adversaires Tenvi^agént.
A ce titre, il importe d'analyser, d'une part, le Traité des améliorations matérielles c^\ y evcioioXé à 1839, et de Tautre la Théorie nouvelle d'Economie sociale, qui porte la date de 1841. Les deux Kvrés représentent deux moments diflFëfétifc de là Jiensée de l'auteur. Le premier examine itil aspect sèillé*ment du problème des sociétés, l'ajyjplicatiôn de la science au développement de la fortune publique et du bien-être de tous; le second s'attachie à la fixation des principes sur lesquels doit s'ériger une société vraiment civilisée, consacrant la sécurité générale par la suppression dé la misère, — et une
LES ETAPes DU SOCIAUSME 155
organisation du travail qui assure le triomphe de Tactivîté, et non une eflFroyable et incessante déperdition d'énergies. Mais les deux ouyrages priuicipaux que nous venons de signaler (car il en est d'autres) of&ent pourtant une complète similitude de tendances, et jUi Nou^elU Economie se déduit très logiquement, tout en le dépassant^ et en embrassait un horizon plus large, du Traité des Amé" UonUioHs*
' Pecqueur prend soin d^sa déclarer fidèle aux enseignements de J^iHi^-Christ» de Rousseau, des révolutionnaires, de Saint-Simon et de Fourier. Il s'efforce cependant, de ^e différencier des deux chefs d'école socialistes. Il reproche au saint* simonisme d'^^voir fait descendre l'élection d'en haut, et d'avoir aboli ou riolé la liberté et le droit populaire. Il fait grief à Fourier d'avoir indirectement préconisé l'anarchie, en détruisant l'unité d'action et en combattant l'autorité. Quant au grand réformateur anglais Owen, il déclare inacceptable sa formule de répartition communiste.
C'est à Dieu qu'il faut remonter pour trouver le secret de toutes choses et s'orienter vers l'avenir, qui comportera plus de justice que l'époque actuelle. La divinité est la rè^le du droit et du devoir, et le devoir ne s'interprète que comme « l'obli^tion de faire la volonté divine ». Il est au reste d'autant plus nécessaire de connaître cette volonté que « l'économie (i'une société repose sur les croyances morale^^^t Religieuses qu'entretient la
généralité de ses membres », La sociologie de Pecqueur n'est donc pas plus émancipée que celle de ses prédécesseurs, et elle se complique de données qui demeurent étrangères à la science pure ou à l'analyse de l'évolution matérielle.
Trois graves problèmes appellent Texamen : la liberté, l'autorité, la réforme politique. Le dernier peut être moins décisif, et il est permis de l'ajourner en le rattachant aux deux autres, car ta réforme politique est subordonnée à la réforme sociale, dont elle est le moyen ou si l'on préfère la première phase, et elle est impliquée dans le débat de principe que suscitent les deux autres questions.
Il n'y a pas de liberté sans propriété : celle-ci est l'apanage du petit nombre, et par suite la liberté est dérobée à la majorité. Cet accaparement des terres, des machines, des capitaux de toutes sortes, est la source de tout le mal social. C'est ainsi qu'une théorie de la propriété s'impose à l'écrivain « qui veut semer pour des siècles ».
A l'heure actuelle, la matière de la production manque à la plupart des hommes, et ceux qui ne la possèdent point, sont obligés de se mettre au service de ceux qui la détiennent. Les non-possédants sont à la merci des autres ; ils aliènent tout entre leurs mains et perdent l'égalité naturelle. En même temps, les gens privés de la propriété travaillent au profit des gens qui la concentrent et qui, eux, ne travaillent point. Les prédications du christianisme, le commandement célèbre de Saint-Paul sont violés, et la. morale est ^faussée, puisqu'une foule d'oisifs vivent dans l'or. Ces premières constatations sont déjà concluantes, mais elles ne
suffisent pas encore à Pecqueur qui examine la propriété, et qui la condamne^ en sa forme individuelle et présente, sous trois rapports distincts.
Du point de vue religieux, Thomme ne peut rien ^ posséder, car tout appartient à Dieu. Du point de vue moral, il n'a droit à aucune parcelle de la terre, parce que l'humanité doit disposer du sol et de tout ce qui en provient. Du point de vue social, il ne saurait enclore le moindre espace du champ ou de la vigne, tous devant être propriétaires au même titre. Et si tojis ne peuvent être propriétaires, nul ne doit prendre cette qualité. Et comme chacun doit posséder, dans l'intérêt de son développement et dans l'intérêt du développement d'autrui, le droit restera commun à tous. En d'autres termes, la propriété des choses matérielles et la propriété de ce qui est immatériel^ au lieu de relever des personnes, relèveront, de la communauté. Or, aujourd'hui, le statut social est en désaccord avec cette conclusion logique. Il ne saurait subsister ; il est voué à déchéance : le droit de propriété est sacré comme la vie, car il est la condition de la vie.
La forme actuelle de la propriété ou de la détention n'est pas une création de la nature. Elle est une pure fiction légale. La propriété légale de chacun est la part d'utilité que la loi lui concède ; elle est modifiable. Par suite le régime d'appropriation, qui a prévalu, et qui est oppressif doit disparaître devant un régime nouveau, qui garantira la liberté de tous et qui sera par ailleurs exposé^
Dans une vraie démocratie, l'autorité ne saurait
158 JuBS. tjJkfES ou SOCfÂLISB^E
être exclue. Son règne commence seulement en fait d'économie, et il se légitime par la nature des richesses et par les conditions mêmes de leur création. Elle est la sauvegarde d^ la liberté qui, sans elle, périclite à ckaque instant. Fourier luimême, si hostile qu'il lui fût par tempérament et par déduction, ne Ta pas absolument éliminée, ou du moins il ne l'a écartée ^u'enapppènce, puisqu'il n'autorise les besoins à se saii|faire que d^ns la mesure où ils respectent Tordre-,
Plus on approfondit 1^ problème de la liberté et le problème de r!autp;çjitéj,et plus une conciliation semble possible, n^^"^^i^e même entre ces deux principes qu'on a^Ipî*g|^Ws tenus pour antagonistes. C'est en les alliant Tun à l'autre qu'on aboutira à un régime réellement égalitaire ettplérable. Car si aujourd'hui l'ouvrier est esclave, il doit, sa condition à l'omnipotence des chefs d'industrie qui ne sentent aucun pouvoir au-dessus d'eux , et qui par suitQ se çomporteajt, eu m^îtrjes. . . . .^
Pecqueur ,ne se ç|^ntentje^ .pas ^ d'indiquer" ce,tte solution p^r.ement ajï^ti^l^^^ IX p^^ pouvait .^^^^isT penser, avant de proposer des re^a^ièdes pl^u^§ ;çbnerets, et une organi^tj^pn économique, de pousser plus avant son analyse Se la structure sociale, <l'en montrer les tares, d'en déduire l'impuissance, — qu'on envisage le bien être matériel de l'humanité on qu'on s'attache k ses intérêts moraux. Au risque de tomber 4an,^ des redites, il est néces-^ saire de grouper quelques traits de ce réquisitoire ♦ Il permettra de miçjix saisir les conclusions, collectivistes qui se dégagent des deux volumes .^oyftt nous avons essayé de résumer la substance. : , ,/f
LES ÉTAPBS DU SOCIÀCISMB 159
C'est surtout dans le Traité des améliorations matérielles qu'est présentée la critique du régime moderne. Les améliorations sont en effet la condition de tout progrès ; elles ont pour objectif de faciliter, de simplifier, d'embellir la vie ; or la distribution de la richesse est telle que loin de servir au bien général, elles ne font qu'aggraver l'inégalité.
Qu'on crée en effet un canal, qu'on perce une route, qu'on opère une grande découverte, la communauté des citoyens ne profite point de cet accroissement de moyens ; il va tout entier à ceux qui détiennent les capitaux, et leur met entre les mains de nouvelles armes de despotisme. L'Angleterre, par exemple, le pays où le progrès matériel a été conduit le plus avant, est aussi celui où éclatent les plus vifs contrastes de situations. La fortune et la pauvreté y sont également immenses, parce que l'expansion du machinisme, qui accroît la somme d'énergies productrices, n'a abouti qu'à déprimer un peu plus les salaires. Les relations des patrons et des ouvriers qui logiquement pourraient devenir plus amicales, puisque les produits à distribuer grossissent en nombre, se tendent à l'extrême.
Ce phénomène étrange, contraire à là raison, honteux pour notre âge, ne s'explique que par le déchaînement inouï de la concurrence. Elle n'est elle-même que la lutte des égoïsmes, lutte immorale et désastreuse, qui fait des victimes de tous
160 LES ÉTAPES DU SOGIAtISME
leé côtés. Ce conflit permanent ne se serait jamais élevé, si Ton n'avait confondu^ sous la catégorie de liberté^ deux notions antinomiques. La liberté économique, telle que la défendent les économistes orthodoxes^ n'est que la faculté d'écraser autrui, de semer la société de ruines, de constituer le monopole. Et Pecqueur trouve ici une expression retnarquablement forte : « Le laissez faire est pour le XIX® siècle ce qu'a été le laissez faire guerrier des seigneurs du viii® et du ix® siècles; c'est encore le prélude d'une féodalité... c'est l'agonie de l'égalité, de la liberté, de tous les principes, de toutes les promesses de la Révolution de 1789 ».
Comme la loi a reconnu le droit d'user et d'abuser du sol et de tous les capitaux, chacun se croit autonome et se livre à ses caprices. La propriété exclusive des moyens de production, la fabrication et l'échange arbitraires, lé prêt à intérêt sous toutes ses formes, le droit de transmettre les capitaux par l'héritage : telles sont les sources du mal contemporain, qui est l'anarchie. Le désordre naît de la licence, du monopole, et de l'usure ; l'impuissance résulte du morcellement. Les banqueroutes, les crises, les chômages désolent, à jet continu, ce monde sans équilibre, sans principes, sans organisation, où triomphent les plus forts et les moins scrupuleux. Mais le siipple exposé des méfaits du système le condamne de toute évidence, et appelle une transformation intégrale.
Cette réforme de la société ne doit être ni l'œu- | vre de la violence, ni le résultat de l'effort des op- j primés. La bourgeoisie ne saurait vouloir que \e/^ statut en vigueur soit renversé brutalement par un assaut des plébéiens, des non-possédants, et par suite il faut qu'elle comprenne son devoir : a Laisser les masses pauvres, c'est éterniser l'émeute ».
Pecqueur, évoquant l'histoire du passé, signale l'aberration permanente des classes qui ont arraché les privilèges sociaux, et qui, oublieuses de leurs propres souffrances, ont refusé ensuite de dé* livrer les classes inférieures : à peine émancipées, elles se constituent en antagonisme avec les autres catégories de citoyens. Hier confondues avec cellesci, dans l'égalité de l'esclavage, elles prétendent aujourd'hui créer un abîme de différences. Elles ne comprennent pas qu'il est absurde et ridicule de résister au progrès et qu'il a toujours son heure.
Par exemple, la bourgeoisie, après avoir longuement lutté pour la conquête de l'électorat, le dénie aux prolétaires. Comme si ce qui a été le droit pour elle n'était point le droit pour eux ! Comme si son inexplicable attitude ne la vouait pas à ui^ échec certain ! Le principe du cens n'est autre que celui du conservatisme le plus pur. On s'imagine que ceux-là seuls qui ont quelque chose à garder sont intéressés à Tordre. Peut-être l'opinion estelle juste. Mais pourquoi alors ne pas étendre à tous la propriété ? Et pourquoi ne pas assigner des intérêts à tous les citoyens ?
La bourgeoisie, au lieu de se laisser imposer le progrès, serait avisée en en prenant l'initiative. Elle peut le conduire, en demeurer maîtresse ; elle fournil*^ les chefs de demain, pourvu qu'ils sachent agir au profit de la collectivité, se dévouer à son bien iBt toiîi'ner à l'utilité générale les améliorations matérielle^, qui jusqu'ici ont abouti à des fins tout autres, et moins élevées.
Parmi les solutions que propose Pecqueur, il faut distinguer celles qu'il a considérées comme immédiates ou transitoires, et celles vers lesquelles il veut acheminer la société, en les tenant pour définitives.
Les premières sont particulièrement exposées dans le Traité des Améliorations^ mais on trouve au^si en germe, dans ce volume, les théories qui seront plus abondamment défendues dans V Economie sociale. Nous savons que notre auteur entend associer l'autorité et la liberté, en universalisant la propriété, et en détruisant le travail incohérent, pour lui substituer l'organisation concertée.
Pour préparer l'acheminement au régime collectiviste, et émanciper les ouvriers, le gouvernement, en qui Pecqueur a pleine confiance, doit multiplier les améliorations matérielles, et poursuivre de grands travaux publics, le dessèchement d«s marais, entre autres, à Taide d'un budget extraordinaire. Quand la foule acquerra plus d'aisance, plus de sécurité, le nombre et les besoins des consommateurs croîtront tout naturellement, et
LCS BTAPES DU SOCIAXISME 163
par suite les marchandises trouveront des débouchés élargis. En même temps, l'Etat dispensera Tinstruction à tous, et spécialement Fédncation pro* fessionnelle. Dé même qu'on affecte de fortes dotations à la subvention de l'élevage, on doit s'efforcer de rehausser la moralité et Tintellectualité du peuple sans ménager les sacrifices. Verser les millions dans une telle entreprise, c'est s'enrichir. De la sorte, sera^ï^sffîS^e tine certaine égalité de cultiiré qui fait^ dëïulH^^àujouf d'hui. Lorsque cette éducatioti isttiri ^M^ré^ Petite là: masse, le Trésor public poùfW' Sè^càih^lùèr banquier et prêter à crédit, lÉSme'a' èétik' qui tf offrent aucune garantie mobilière et imiitbtiilière. Enfin les capitalistes et les travailleurs s'^allieront, constitueront une forme nouvelle de l'industrie, contracteront des assurances mutuelles et toucheront, par leur accord^ à la première phase de la rénovation sociale.
Mais ce ne sont là que des moyens temporaires et provisoires. Il faut voir plus haut ; il serait pué* ril de s'arrêter aux expédients qui se posent de tous côtés, limitation des heures de labeur, détermination légale du salaire, proclamation du droit au travail. Aucune de ces mesures ne va au fond même du problème social. — Rien de plus exact, et il est fort intéressant de trouver déjà chez Pecqueur des critiques que d'aucuns seraient tentés de supposer toutes contemporaines. Au temps où paraissait le Traité des améliorations y c'est-à-dire neuf ans exactement avant la Révolution de Février, au temps encore où fut publiée la Théorie nouveUe d'économie sociale^ en 1842, la foule se laissait prendre volontiers au mirage de cette expression
si pleine de promesses : droit au travail, et pour beaucoup elle libellait la revendication suprême de la génération vivante.
Le droit au travail n'a point de valeur en luimême ; il n'en prend que si on lé pousse en toutes ses conséquences, et pour les esprits logiques et conscients, il comporte nécessairement la réorganisation de la propriété et la socialisation des capitaux. La majorité des hommes de 1848, même en dehors de'la masse électorale, nous disons les publicistes et les politiciens, n'ont point saisi tout le sens qui s'attache à ces mots. On a cru qu'il suffisait de les énoncer, comme l'on avait; inscrit jadis sous la première Révolution : liberté, égalité, fraternité, sans passer de la formule h l'action. Le gouvernement provisoire, en contresignant le décret fameux du 27 Février, ignorait dans quel engrenage il s'engageait, à moins (et l'hypothèse est fort vraisemblable), qu'il n'eût la ferme intention de lancer une simple phrase. Le débat qui s'ouvrit après les journées de Juin à la Constituante et qui fut très remarquable pourtant et par le nombre et la qualité des orateurs, et par l'abondance des arguments présentés, attesta de même l'erreur de certains défenseurs du droit au travail.
Pecqueur a eu le mérite, assez rare à cette époque, de prévoir que la formule serait en elle-même illusoire et qu'il faudrait aller sans hésiter à la transformation de la propriété, sous peine de mentir à la masse. Aussi ne s'est-il pas contenté de montrer que chaque homme devait pouvoir vivre de son effort, il a élaboré un système qui permît à tous d'user des capitaux, de }a terre, des machines, de
toucher un salaire, de conquérir la liberté a l'ombre de la propriété, et c'est de la sorte qu'il a mar- ^ ché vers le collectivisme.
(( Il ne doit y avoir dans une nation qu'un seul propriétaire, qu'un seul entrepreneur, qu'un seul ! capitaliste, l'Etat, le peuple dans ses représentants ».... « Le sol national et tous les instruments de travail dérivés, appartiennent à tous et n'appartiennent à personne. Ils sont régis, exploités et employés sous la suprême direction des. pouvoirs représentatifs ».
Si l'on entend donner la propriété à tous, l'on ne peut oisciller qu'entre deux conceptions : celle qui assigne à chacun une parcelle de la terre et des autres biens ; celle qui réunit tout à la disposition de la collectivité.
La première est celle de certains publicistes d'avant la Révolution, celle des paysans aussi, avànt^ pendant et depuis la Révolution, mais elle est stérile et néfaste. Car, perpétuant et aggravant l'anarchie, elle anémie le corps social et intensifie la lutte économique.
« Prétendre, comme quelques-uns, universaliser la propriété individuelle, c'est une folie : chacun aurait une motte de terre dans la main ».
Le second système est celui de Babeuf et des. Egaux, des théoriciens communistes du xviii® siècle ; Fourier s'est acheminé vers lui en « rendant le droit de propriété corporatif » et en socialisant jusqu'à un certain degré les instruments : accordant une
166 LES bVapes du socialisme
moindre part au capital dans les fruits, revenus, dividendes, il en a encore préparé la destruction. Autrement dit, il a ébranlé le statut régnant, mais il ne l'a pas disloqué. Pecqueur ne craint pas de le bouleverser.
Et, assumant cette colossale entreprise, il ne se pique pas seulement de conférer aux prolétaires la liberté, il entend surtout en finir avec les gaspillages de forces qui sont la caractéristique de l'état individualiste. La volonté des personnes doit être , subordonnée à la volonté souveraine. Il faut un centre ordonnateur. Les producteurs ne sauraient décider eux-mêmes quelle nature ou quelle quantité de produits ils créeront. « L'idée la plus féconde que la science sociale puisse introduire est celle d'une administration centrale, intermédiaire nécessaire et absolue entre le producteur et le consommateur, présidant légalement à la délégation des instruments et à la distribution des richesses ». — Tels sont les principes de l'organisation économique, et aucun doute n'est possible sur les conséquences qui vont s'en déduire naturellement.
Dans la société ainsi constituée, tout citoyen a droit de réclamer de l'administrateur un emploi, ■donc l'outil nécessaire à l'exercice de sa profession. Deux questions se posent qui réclament une solution immédiate : comment se répartissent les tâches ? Comment sont-elles rétribuées ?
Il y aura certainement compétition, rivalité entre les citoyens, pour l'admission à certaines fonctions, ^t l'hérédité et la nomination, doivent être également repoussées : l'hérédité, parce qu'elle est en contradiction avec le principe démocratique qtii
ordonne de tenir compte aux individus de leurs mérites personnels ; la nomination par le pouvoir, parce qu'elle pourrait être arbitraire, s'appuyer sur des considérations funestes au bien public. Le concours sera combiné avec l'élection. Comme tous seront égaux au départ, qu'une même éducation fondamentale sera dispensée aux enfants, que ceuxci seront ensuite, selon leurs qualités reconnues, spécialisés en telle ou telle technique professionnelle, la sélection s'opérera sans secousse, et il n'y aura plus qu'à choisir les chefs, les contremaîtres^ d'après le mode en usage dans les pays républicains. Au reste,, les élus pourront être toujours révoqués, si leurs s^pnces sont insuffisants ou critiqués. L'emploi, qui n'est pas héréditaire, n'est pas non plus viager.. ^ • -
En règle générale, les membres de la commu-"l nauté recevront une rémunération égale. Remar- j quons que la formule de Pecqueur n'est pas toujours aussi claire, qu'il l'a, à diverses reprises, libellée différemment, mais il a manifesté des préférences p^ur l'égalité ; il a combattu en tout cas la solution saint-simonienne, et plus encore la solution communiste pure qui suppose rhomme parfait ou qui autoriserait l'expansion illimitée de ses besoins. Il s'élève contre pareille conception qui aboutirait à doter richement le roi ou le chef du pouvoir et à abaisser à un taux infime le salaire du vidangeur : « Il est plus facile de trouver des gens qui consentent a être rois que des gens qui veulent exercer le métier de vidangeur ». On objectera peut-être qu'il y a intérêt à avaiit^g^^ le talent, le génie, mais ils seront assez pa^^$) .praiç l'e^stime, par la gratitude,
par la gloire. Et, d'ailleurs on oublie trop que toute différence dans la quotité du paiement comporte rinégàlité morale d'abord, puis un prélèvement de l'un sur l'autre : « Donner à quelqu'un, en raison de son travail et de son talent, c'est obliger quelque autre à ne pas obtenir en raison de son travail ; c'est obliger celui-ci à travailler pour celui-là ».
Comme ses prédécesseurs, Pecqueur garde une part des revenus publics pour les vieillards. S'il entend donc que chacun obtienne le friiit de son travail, il se borne à poser le principe — et dans la pratique, il s'écarte, forcément du reste, de la formule. L'égalité de la rémunération y attente gra • vement; mais comment la respecter dans son intégralité ?
' Nous avons saisi une première distinction entre le collectivisme et le communisme; la rétribution n'est pas conçue sur les mêmes bases. En voici une autre : les communistes n'admettent aucune propriété personnelle ; les collectivistes autorisent chacun à user, à sa volonté, du produit qui lui est alloué^ — sous cette réserve toutefois qu'il ne le convertira ni en instrument de production, ni en marchandise d'échangé. ' Mais tous les travailleurs ont la faculté de conserver leur émolument, soit pour vivre temporairement sans rien faire, soit même pour le transmettre à autrui. Une hérédité partielle, d'une forme spéciale, est donc maintenue.
' Tel est, en son ensemble, le régime économique qui se dégage des développements de Pecqueur. Affranchi de certains éléments parasitaires, de certaines complications métaphysiques, il s'offre sous une iorme aussi claire que méthodique. Mais il ne se-
, rait qu'imparfaitement apprécié, si Ton ne mettait en lumière certaines prévisions, qui sont éparses et dans le Traité des Améliorations matérielles et dans le Manuel (V Economie sociale.
L'auteur attend de la régénération du monde par le collectivisme une prodigieuse poussée d'énergies. Comme tout son système s'est étayé sur l'analyse du progrès scientifique, sur la critique des effets du machinisme en Etat morcelé, il ne peut se dispenser de montrer les conséquences de^ l'assimilation nécessaire des découvertes et des moyens nouveaux par une société autrement constituée. Le perfectionnement des transports, l'utilisation plus abondante de la vapeur, qui aujourd'hui aggravent le malaise général, ne serviront plus qu'à décupler la force humaine et qu'à assurer, pour le profit universel, la confusion, la jonction des marchés. Au. lieu de s'approprier par des procédés artificiels la possession exclusive de la clientèle nationale, au lieu de multiplier les fabrications et les cultures, même les moins favorisées par les ressources du sol ou le climat, les Etats se répartiront les tâches ; chaque peuple s'adonnera aux travaux et aux transformations pour lesquels il est plus spécialement doté d'avantages naturels.
Les terres habitées ne formeront plus, peu à peu, qu'une vaste fédération, qui chassera la guerre de son sein, et qui adoptera, pour la facilité des rapports, une langue commune. L'humanité se substituera à la patrie. 11 est remarquable non point de rencontrer ces idées chez Pecqueur, mais de les trouver si bien déduites, et surtout exposées avec tant de précision et ae hardiesse. L'auteur des Amé-
diverses communautés jp^'est pas encore développée av^js toute Tampleur qu'elle acquerra plus tard, maU par sa seule affirmation, elle suffirait à caractériser Ijoeuvre si digne d'attention d*un des penseurs trop publiés de la génération de 1840.