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CABET

Si Ton examine uniquement les solutions et les eonstructions sociales préconisées dans la seconde période de la monarchie de Juillet, Cabet se place à Fextrême avant-garde. Il ne se contente point de limiter le droit à Thérîtage ; il ne s'arrête pas à la proclamation du droit au travail ou à la défense de la coopération officiellement subventionnée et progressivement élargie. Il adhère de toute son énergie au communisme.

^ Il faut remarquer que les communistes avoués ont été assez rares dans l'histoire de la pensée socialiste. Nombre de publicistes ont été arrêtés par les conclusions dernières, par la suppression totale de la fortune, de la propriété individuelle, par la répartition des produits au prorata des besoins. Plus que les collectivistes ou que les purs étatistes, à la façon de Vidal et de Louis Blanc, les successeurs de Babeuf se sont attiré les quolibets des uns, les critiques furieuses des autres. L'étatiste, par sa confiance en l'Etat, qui est forcément et pour un temps l'Etat moderne avec toutes ses armes de coercition et son appareil constitutionnel plus ou moins adapté, n'inspire pas une horreur absolue, invincible, aux tenants de }'économie libérale ou

orthodoxe. Ils le regardent comme un adversaire, mais non point comme un ennemi^ contre lequel tout serait autorisé, — fussent les pires violences ou les plus détestables abus du droit. Le collectivisme qui remet à la société Tadministration des choses, et qui prétend dissoudre Je gouvernement des hommes, proclame lui-même son programme transitoire, — car il n'abroge ni la faculté de tester, ni celle de succéder. Mais par un lien, bien fragile il est vrai, il touche à l'organisation contemporaine ; aussi quelque porté qu'il puisse être à passer à la communauté intégrale, il ne suggérera jamais aux défenseurs du bon ordre la répulsion qu'ils marqueront pour le communiste.

Celui-ci est l'être hideux par excellence ; le sauvage qui menace la paix des villes, jla stabilité des familles et la pureté de la femme, — le Vandale ou le Hun qui cherche la brèche de la cité moderne pour s'y introduire et y semer la terreur en promenant le massacre. Telle était la conception des paysans de 1848, auxquels les comités royalistes, bonapartistes et cléricaux s'efforçaient d'inculquer la haine du socialisme ; telle est aujourd'hui encore la notion que tâchent de répandre nos professeurs de droit auxquels les programmes recommandent la lutte contre la poussée prolétarienne. On conviendra que pour soutenir le communisme, pour s'en réclamer, pour en étudier le développement éventuel, il faut se railler quelque peu des opinions de bon ton et aimer les audaces brutales, et c'est pour avoir tout bravé et s'être exposé aux brocards et aux vengeances que Cabet mérite une large place dans la littérature socialiste.

Il la mérite même doublement : il ne s'est pas borné à exposer ses idées sous une forme dogmatique ou polémique ; il a écrit un roman commu* niste qui demeure comme l'un des meilleurs, nous dirions même volontiers le meilleur qu'on ait jamais écrit.

Il a trouvé de nos jours des imitateurs en Angleterre, aux Etats-Unis, ailleurs encore, et ces imitateurs, qui étaient souvent des écrivains remarquables^ ont obtenu des tirages considérables et même très disproportionnés à l'effectif de l'armée socialiste. Mais aucun d'eux n'a su présenter avec plus d'agrément, et surtout avec plus de précision et de scrupule, les détails de la vie communiste.

Certains penseurs, quoiqu'ils adhèrent aux thèses défendues dans ces livres, critiquent volontiers la forme qui les revêt. Peut-être leur semble-t-il que la doctrine perde en dignité, à être propagée ainsi sous une enveloppe badine ; peut-être supposentils aussi qu'il faut s'adresser toujours à la raison, à la logique, éliminer le sentiment et l'imagination. C'est là un abus d'austérité et qui ne saurait se justifier, pour peu^ que l'on se reporte aux précédents historiques.

En somme, la diffusion du socialisme ne doit pas s'opérer autrement que celle du libéralisme politique, il y a un siècle et demi, ou que celle de l'antiesclavagisme, à une date beaucoup moins lointaine. Les moyens qui peuvent être employés pour frapper les hommes, pour leur imposer certaines notions,

pour éclairer devant eiixcertainessîtuations,ne sont pas innombrables. A côté du procédé direct, qui est l'exposé abstrait de la négation et de l'affirmation, s'oflFre }e procédé indirect, qui substitue aux abstractions, à la dialectique sèche et nue, les fictions et les matérialités du roman et du théâtre. Nul n'ignore le rôle que jouèrent les contes de Voltaire ou les comédies de Beaumarchais,à côté des dissertations de Montesquieu, de Rousseau, et des encyclopédistes, à la veille de 1789. Le volume fameux de Mme Stowe, la Case de l'oncle Tom, par la curiosité même qu'il a suscitée, a contribué à renforcer singulièrement en Amérique le mouvement antiesclavagiste, qui a fini par prévaloir. Et si l'on veut d'autres exemples encore, tel volume de Victor Hugo a apporté plus d'arguments contre la peine de mort que les raisonnements les plus déduits et les plus éloquents. Et la Résurrection de Tolstoï a jeté dans l'esprit des classes dirigeantes, où les relations des sexes sont si souvent traitées avec un froid et cruel dédain, un ébranlement sans égal et des doutes longuement controversés.

Pourquoi le socialisme n'userait-il pas des armes qui ont si bien servi d'autres émancipations beaucoup plus restreintes, il est vrai, que celles qu'il poursuit ? Il ïie saurait, sans manquer à tous ses devoirs, refuser le concours des lettres et des arts. Sa doctrine, rédtrîtè^à elle-même, avec ses seules considérations écamàmîqttes ou historiques, suffit aux prolétaires instrufts, -Ôéjà versés dans la lutte. Elle peut rebuter dé^îïlteHîgences moins ouvertes, qui préfèrent les donnée* concrètes et qui garderont volontiers les aliments qu'on leur offre, à

condition qu'ils ne paraissent pas trop indigestes. Cabet a rendu ce service au communisme de le supposer en plein fonctionnement, de montrer tous ses détails d'application^ de démêler tous ses rouages, en mêlant, à sa description^ un scénario intéressant et plein d'agrément par lui-même. Mais pour comprendre toute sa pensée, pour en apprécier toute l'élévation, il est nécessaire d'analyser, à côté de son Icarie^ les traités ou les opuscules plus dogmatiques, le Vrai Christianisme entre autres (paru en 1847, un an après VIcarié) qui éclairent mieux encore sa solution communiste.

Dans le régime icarien, la propriété individuelle est ignorée; tous les citoyens jouissent de droits égaux 5 tous fournissent un travail égal ; la monnaie n'a plus cours ; les fonctionnaires sont élus à temps et d'ailleurs révocables; une chambre de 2.000 membres tranche les problèmes d'intérêt général, mais le peuple exerce, selon Toccurrence, son initiative ou son référendum.

Icara, la capitale, est une ville moderne qui eût comblé d'aise Fourier et Considérant euxmêmes, avec ses rues couvertes, son admirable expansion d'art, son outillage collectif qui facilite tous les approvisionnements, ses maisons modèles, son universalisation des connaissances scientifiques, professionnelles et pratiques. Le bonheur y règne sur les visages, la sécurité dans les rues, la cordialité entre les habitants. Tels sont les traits qui se dégagent au premier abord et qui incitent à

coup sûr le lecteur à pénétrer plus avant dans la constitution économique, politique et sociale de la république de Cabet.

La communauté qui dispose des capitaux, c'està-dire des machines, des chemins de fer, des matières premières, de tout ce qu'exige la production, détermine chaque année la somme des objets à fabriquer. En dehors d'elle, point d'industrie ; point de commerce non plus. Après avoir fixé, à l'aide d'une statistique tenue à jour, la demande de la consommation, elle assigne aux groupes de citoyens, aux citoyens, la tâche à fournir, et en même temps elle leur dispense les outils et les éléments de la fabrication. Lorsque la besogne est accomplie, les marchandises sont déposées dans des magasins communs où chacun viendra ensuite puiser pour ses besoins et selon ses besoins.

Ce travail n'est pas rebutant comme celui de la société capitaliste. Au contraire, facilité déjà par le progrès continu du machinisme, qui remplace l'énergie humaine, il est approprié aux dispositions naturelles ou aux goûts innés des membres de la communauté. L'on a droit au choix de sa profession; au cas de compétition, si plusieurs briguent la même place dans l'organisme économique, c'est le concours qui décide. Mais ces rivalités sont rares ; elles ne s'expliquent guère au reste, car il n'y a plus de travail noble et de travail méprisable, plus de labeur bien payé ou mal rémunéré. D'une part, la communauté n'use pas du procédé de distribution d'un patron, qui rétribue à proportion de l'ouvrage abattu. De l'autre, tous les emplois sont également considérés, car chacun lient son travail

pour une fonction, de même que chaque fonctionnaire tient sa fonction pour un travail. On ne sert plus un individu^ un groupe de capitalistes, mais la société tout entière, et tout service est forcément estimé, dépouillé de ses caractères humiliants.

L'agriculture dans Icara, comme dans le phalanstère fouriériste, joue un rôle prépondérant, et les icariens sont pourvus de toutes les connaissances qui se réfèrent à la terre. La religion n'a aucune attache avec l'Etat. Dû reste, elle n'est qu'une morale de fraternité, couronnée d'un vague déisme, et la plus grande tolérance règne, ainsi qu'il est juste, pour toutes les conceptions méta^ physiques. L'opinion fait de la fidélité une obligation stricte pour les époux, c'est-à-dire que le concubinàt et l'adultère sont sévèrement proscrits et qu'en dépit des calomnies des écrivains aristocratiques, la monogamie est la loi des rapports entre les sexes.

Dans l'assemblée nationale — qui est le premier pouvoir après le peuple — on parle peu, car les bavards ne conquièrent pas l'estime, mais l'pn s'efforce d'agir pour le bien général. La chambre n'a, au surplus, que des attributions restreintes, les assemblées provinciales et communales conservant des prérogatives fort étendues, et la décentralisation s'exerçant largement. Le nombre des journaux est limité ; leur texte se borne de plus à un simple proîîès-verbal des événements.

N'oublions pas le théâtre ; comme la masse des produits, destinés à être consommés selon les besoins de chaque citoyen, il est à la disposition de tous les icariens qui y pénétreront à tour de rôle.

i78 LES ÉTAPES DU SOCIALISME

• Telle est, en substance, Torganisation de la cité* communiste. Il reste à savoir comment Thumanité y a accédé, en partant du régime ancien; où les capitaux étaient accaparés par la minorité, où le désordre régnait, où les députés parlaient plus qu'ils ne travaillaient, où le théâtre n'était qu'exceptionnellement gratuit, c'est-à-dire ouvert à la foule. Cabet n'a pas éludé la question. Au début la propriété individuelle avait été maintenue, mais des impôts lourdement progressifs sur le capital ou sur les successions resserrèrent assez rapidement son domaine ; la réglementation des salaires par la loi porta une nouvelle atteinte au capitalisme. Des centaines de millioni^ puisés dans les contributions fiscales, ou alimentés par la suppression des budgets militaires, permirent de donner du travail, d'assurer le logement des pauvres, de distribuer l'instruction. C'est à peu près le programme minimum de la démocratie sociale des Deux-Mondes, et, en hypothèse, les fondateurs d'Icarie l'exécutèrent plus d'un demi-siècle par avance.

Cabet, dans la deuxième partie de son roman, a apprécié l'œuvre des plus connus de ses devanciers socialistes, S'il exalté Babeuf — point n'est besoin de s'en étonner, puisqu'il a repris . tous les principes des Egaux, — il adresse certaines critiques au saint-simonisme et au fouriérisme. Le premier de ces systèmes a eu tort de tout ramener à la religion et à la théocratie : grief un peu étrange sous la plume de l'auteur du Vrai christianisme ^

qui, lai aussi, se croit obligé d'invoquer la révélation. Quant au phalanstère, il n'a pas su déraciner l'inégalité des fortunes, et par suite n'a apporté qu'une solution bâtarde.

La troisième partie de VIcarie est consacrée à un exposé de doctrine qu'on retrouve du reste dans le Vrai christianisme, La critique du monde industrialiste est peut-être moins véhémente, moins détaillée dans Cabet que dans Considérant ou Pecqueur. Il montre bien que la propriété individuelle, la circulation monétaire, l'anarchie de la produc- "^ tion sont les sources de nos malheurs. Mais il n'oublie pas de souligner l'antagonisme de notre société avec celle qu'avait forgée le christianisme, et c'est l'équilibre, l'économie de la famille chrétienne qu'il entend restaurer en y adaptant les moyens nouveaux dont l'humanité dispose.

Jésus est, à ses . yeux, un révolutionnaire qui veut bouleverser les idées admises, les empires constitués, et créer une démocratie sociale, où régneront la communauté des biens et l'égalité des salaires. La communauté ne serait aujourd'hui qu'une traduction, qu'une application de la morale primitive des apétres. Elle prend modèle sur le Dieu parfait et, d'après lui, établit la perfection de l'organisation sociale. Elle est la toute-puissance sur la terre, parce qu'elle concentre tout en elle et qu'elle ajoute, à la puissance de l'homme, la puissance indéfinie de l'industrie et des machines. Elle conserve la plénitude de la personnalité et assure la dignité, l'ordre, l'harmonie, la paix, c'est-à-dire qu'elle conduit aux fins mêmes que poursuivait le ChrisL Comme lui, elle prépare raffrancliissement

du sexe faible, et c'est à tort qu'on l'accuse de comporter la communauté des femmes: «Aucun de nos calomniateurs ne veut le mariage et la famille autant que nous ». Et Cabet adresse un suprême appel à tous ceux qui saluent^ dans Jésus^ Tincarnation et lé résumé de toute la sagesse, à ceux qui voient en lui un homme, à ceux qui l'envisagent comme un Dieu : d'un commun effort, ils doivent participer au triomphe du communisme.

Ainsi le déisme, trait dominant de la génération de 1848, l'impuissance à fonder la transformation sociale sur le simple processus organique de l'industrie, éclatent chez le plus avancé des publicistes de Juillet et lui assignent forniellement l'empreinte de son époque. Nulle part Cabet n'a pris la peine de montrer que la concentration du capital conduirait automatiquement^ en quelque sorte, à un autre mode de répartition : et c'est par de simples déductions de morale et d'équité qu'il a été entraîné a un système où les communistes libertaires sont loin de retrouver leurs propres coQceptiops, mais qui correspond bien néanmoins au communisme vulgaire ou traditionnel.

Par sa confiance dans la bonté de l'humanité, et dans la générosité des riches et des puissants, il se rattache encore nettement à toute l'école de Juillet. La notion d'un antagonisme profond des classes n'a point frappé son esprit et, par suite, il ne reconnaît au peuple aucun droit à l'insurrection. C'est parla persuasion, parla propagande de la fraternité, non par l'usage, même momentané de la force, que l'inégalité sera déracinée. Si dix ans ne suffisent pas à changer l'organisme, trente ans,

cinquante, cent ans pourront y être employés, car mieux vaut une transition prolongée qu'une rupture de la concorde publique. Les révolutions avortées, et elles sont nombreuses dans Thistoire, ne servent qu'à aggraver l'esclavage de ceux qui les ont vainement tentées. Le peuple, au reste, commettrait un abus, s'il exerçait la violence à son profit, parce que la violence a pour résultat la tyrannie, et l'oppression des riches n'est pas plus louable que celle des pauvres.

On connaît la phrase fameuse qui termine la première partie de VIcarie : « Si je tenais une révolution dans ma main, je la laisserais fermée, quand même je devrais mourir en exil ». Elle est à l'opposé de la méthode blanquiste sur laquelle nous devrons nous expliquer plus loin ; elle étonne un peu lorsqu'on songe qu'elle a été écrite entre deux révolutions — celles de Juillet et de Février — et presqu'au lendemain d'une série d'émeutes sanglantes. Mais elle eût pu se trouver tout aussi bien sous la plume de Considérant ou de Vidal, de Pecqueur ou de Leroux. Les penseurs, qui ont préparé par leurs livres le grand soulèvement prolétarien de 1848, n'ont jamais perçu — par avance — tout le rayonnement de leur doctrine, toute la fermentation qu'elle susciterait dans la classe ouvrière. Mais Montesquieu, Voltaire et Rousseau lui-même avaient-ils été mieux avisés, et avaient-ils prévu 1792 et 1793?

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