PROUDHON
Prqudhon n'a abouti pratiquement ni au communfsme, ni au collectivisme, et pourtant nul ne s'aviserait d'écrire une histoire du socialisme en France, sans lui consacrer une étude proportionnée à l'ampleur de son rôle. Il s'est proclamé à maintes reprises socialiste, bien qu'il ne mérite guère ce titre par ses constructions positives. Ce qui est admirable chez lui, c'est la critique, la partie négative infiniment plus développée que l'autre, c'est l'analyse des tares sociales, la mise en lumière des principes mêmes qui fondent certaines de nos théories contemporaines.
A bien étudier les très nombreux ouvrages qu'il a publiés, et dont aucun n'est indifiFérent, on s'aperçoit qu'ir a présenté la synthèse la plus puissante des forces destructives du régime capitaliste, avant la grande œuvre de Marx. La lutte des classes devinée par Babeuf, masquée par Fourier et Saint-Simon, Considérant et Louis Blanc, Pecqueur et Cabet, devient chez lui le trait dominant du mouvement historique. Il renie hautement l'alliance des classes préconisée à chaque instant par
ses devanciers et par les autres penseurs de Técole de 1840. Partant de l'antagonisme irréductible de la bourgeoisie et du prolétariat, et répudiant la collaboration des initiatives d'en haut et de celles d'en bas, il a affirmé la nécessité inéluctable de la Révolution, sans du reste en préciser les conditions. Dans un autre ordre d'idées, il a ruiné totalement les doctrines orthodoxes de la propriété, attesté le droit du travailleur au produit intégral de son salaire, formulé la loi d'airain et exposé catégoriquement la formation du capital par la plus-value.
Comment ne pas être frappé de la similitude de ces déductions et de celles que libellait le maùifeste des Communistes, au moment où l'auteur du Mémoire sur la Propriété touchait à la plénitude de la vigueur intellectuelle? Comment ne pas oublier, en faveur de tant de services rendus à la cause prolétarienne, à la pensée socialiste, les injures décernées par Proudhon aux socialistes, les arguments involontairement fournis à leurs adversaires, les solutions qu'il a préconisées et qui n'eussent réussi qu'à consolider le régime social ?
Non moins étonnant que la^critique destructive, apparaît chez le grand publiciste le talent dialectique. On a pu lui reprocher, sur certains points, de s'attacher trop au raisonnement abstrait, de se laisser entraîner aux formules vides ou équivoques, de verser dans le pur sophisme, mais on. ne peut que s'incliner devant la richesse d'arguments, devant la force d'enchaînement qui sont ses caractéristiques, de l'origine h la fin. Et tandis que tant d'autres, une fois parvenus à maturité, cessent d'être euxmêmes et ne produisent plus que des œuvres infé-
rieures, il a progressé sans relâche, et son meilleur livre, celui qui suffirait à lui seul à perpétuer son nom, est la Capacité des classes ouvrières y paru en 1864, très peu de temps avant sa mort.
On a fait grief encore k Proudhon de ses assertions contradictoires, comme si, à la façon de ces rhéteurs helléniques, d'un Protagoras, d'un Gorgias, il se complaisait à émettre et à justifier par simple distraction d'esprit, les thèses les plus opposées. Il est exact qu'on découvre à chaque pas chez lui des notions adverses, et qui se détruisent Tune l'autre. Les gens qui l'ont lu peu et mal, n'ont souvent le temps que de découvrir en ses écrits un aspect, une face de sa doctrine, ou mieux de son raisonnement; l'autre partie leur échappe, et naturellement ils n'en font point état et la première seule leur fournit les citations qu'ils requièrent auprès d'un philosophe connu. Les discussions parlementaires, en France et ailleurs, nous offriraient de curieux et piquants exemples de cette impuissance h comprendre de certains esprits trop pressés — et l'on nous permettra de citer à cet égard les débats sur l'imposition du revenu — au Palais-Bourbon et partout, où Proudhon est tour à tour invoqué à l'appui et à l'encontre de ce mode de taxation. En réalité, ceux qui s'appuient sur l'autorité du grand publiciste pour défendre la progressivité ont raison : ceux qui s'appuient sur ses dires pour combattre la progressivité, ont encore raison, mais les uns et les autres n'ont poursuivi qu'une enquête incomplète; ils se sont jetés sur la première phrase qui servait leurs visées : ils ont négligé tout le reste du texte, et par suite en ont
méconnu les tendances et les conclusions réelles* A la vérité, la méthode dialectique de Proudhon échappe à tout reproche. Il n'est pas de ceux qui livrent leurs idées du premier coup, brutalement, sans examen personnel. Chaque théorie ou fraction de théorie résulte chez lui d'un raisonnement qui demande à être suivi minutieusement. Mais rien n'est plus injuste que de l'accuser de contradiction. Sa pensée est une et logiquement exprimée, — • qu'on prenne un de ses volumes ou bien toute la série de son œuvre — et jamais écrivain peut-être n'a été moins en lutte avec lui-même. Le Mémoire sur la Propriété (1840), les Contradictions écono" miqiies (1846), Uidée générale de la RéçoliUion (1851), et la Révolution sociale (1852), la Justice dans la Révolution et dans V Eglise (1858) et la Capacité des Classes ouvrières, — nous prenons à dessein des livres distants de plusieurs années les uns des autres et qui passent pour les plus essentiels, — découlent des mêmes principes et conduisent aux mêmes destructions et aux mêmes conclusions positives . Il est très curieux de noter que les détracteurs de Proudhon n'ont jamais essayé de démontrer, par des citations appropriées, sa prétendue infériorité de dialecticien.
Sa méthode comporte trois termes : la thèse, l'antithèse et la synthèse. Elle est surtout rigoureusement appliquée dans les Contradictions écono^ miques et dans le Traité de la Propriété, et nous en trouverons plus loin des illustrations significatives. Il est utile de la rappeler d'un mot, dès le début, pour faciliter l'intelligence de l'exposé que nous devrons tracer.
La partie faible et inadmissible du proadhonisme, c'est le système de solutions qu'il a essayé de dégager, et qui est à l'inverse même du socialisme. Par beaucoup de côtés, dans le domaine pratique, l'auteur du mot fameux : « la propriété, c'est le vol », demeure fort en arrière de Louis Blanc et de Considérant ; Pecqueur et Cabet le dépassent de cent coudées. Après avoir armé le prolétariat de tous les instruments de victoire contre le capitalisme et l'individualisme, il a ^oulu l'entrainer vers des voies détournées où toute sa vigueur se fût brisée : il est parti de la lutte des classes et de la négation du droit à la propriété personnelle (ce n'est qu'une thèse sans doute, et non une synthèse, mais le raisonnement juste n'en subsiste pas moins), pour aboutir à la coopération et à la mutualité. Autant valait dire : je veux désormais fonder sur le roc inébranlable la domination politique et économique de la bourgeoisie. Encore pourrail^on discuter, si Proudhon prévoyait l'épanouissement de sa société mutuelliste au lendemain d'une Révolution, où le peuple, saisissant et concentrant tous les pouvoirs, accaparerait TEtat pour bouleverser le droit ancien. Mais telle n'est point sa conception, et cette action collective lui répugne.
On comprend donc que dans l'ardeur de la lutte quotidienne, les adversaires de notre auteur se soient souvenus de ses injures ou de ses constructions chétîves, en méconnaissant la profondeur et la solidité de sa critique. Il n'a pas eu d'ennemi plus acharné que Marx, parce que Marx saisissait sur le vif toute l'action désastreuse, déprimante qu'il exerçait sur le prolétariat. De là des reproches
d'une réelle Virulence : « La nature de Proudhon, a écrit le penseur allemand, le portait à la dialectique, mais n'ayant jamais compris la dialectique scientifique, il ne parvint qu'au sophisme. En fait, cela découlait de son point de vue petit bourgeois : le petit bourgeois dit toujours : d'une pdrt et d'autre part. Il est la contradiction vivante ». Ailleurs encore, Marx a écrit à propos du Mémoire sur la Propriété : « Dans une histoire scientifique de l'économie politique, il ne mériterait presque pas d'être mentionné, mais de pareils écrits sensationnels jouent leur rôle, tout aussi bien dans les sciences que dans la littérature romancière. » Le manifeste des communistes a été non moins vif lorsqu'il a accusé Proudhon de dégoûter les ouvriers de la Révolution et de la politique. Enfin, nul n'ignore la lutte que Blanqui a menée contre son contemporain, dont il dénonçait surtout les vues coopéra tistes : « Il n'est socialiste, affirme-t-il, que par l'illégitimité de l'intérêt ».
Aujourd'hui encore, la bataille contre le proudhonisme n'a pas cessé. Au cours de leur grande polémique, Bernstein et Kautsky ont jeté ses arguments ou son évocation dans la balance. Kautsky a reproché à Bernstein de renouveler Proudhon, et Bernstein a riposté k Kautsky que les événements mêmes retiraient de la poussière les thèses proudhoniennes.
Quelque opinion qu'on ait de l'auteur des Contra^ dictions, on ne peut méconnaître le rôle qu'il a joué dans l'évolution prolétarienne en France et au dehors, puisque les premières proclamations de l'Internationale, les premières délibérations des
Congrès de cette grande association portent son empreinte manifeste. Ce rôle a été néfaste. Les proudhoniens se sont attachés, non à la critique destructive de leur maître, qui est inattaquable et qui demeure, mais à son système de réalisation qui est tantôt impraticable et tantôt puéril ou rétrograde. Les conclusions de Proudhon ont effacé les raisonnements si vigoureux qui les fondaient ; les adversaires du socialisme se sont emparés de la mutualité pour masquer la lutte des classes et le vice de la propriété : une partie de la classe ouvrière, qui puisait dans les faits quotidiens trop d*arguments contre l'action politique, s'est laissée entraîner dans les voies infécondes du pur syndicalisme. Proudhon, suivi par une fraction importante du prolétariat, exalté par la bourgeoisie qui Tavait jadis détesté et diffamé, a été tourné contre le socialisme dont il avait pourtant reforgé les armes. Peut-être Marx n'avait-il pas tort, envisageant seulement l'aspect pratique du grand problème immédiat que posait lé concept proudhonien, mais dans une histoire des idées, il importe d'analyser le système, de discerner les éléments qu'il a apportés à la doctrine socialiste contemporaine, et les éléments qu'elle doit répudier.
C'est dans le livre des Contradictions économiques que Proudhon a énuméré les tares du monde moderne, et dénoncé les forces antagonistes qui le disloquent. Dès le début, il avait résumé en ces termes le programme qu'il poursuivait : « Si je
démontre que Téconomie politique, avec toutes se» hypothèses contradictoires et ses combinaisons équivoques, n*est qu'une organisation du privilège et de la misère, j'aurai prouvé par cela.même qu'elle contient implicitement la promesse d'une organisation du travail et de l'égalité... Donc, exposer le . système des Contradictions économiques^ c'est jeter le fondement de l'association universelle. »
Pour l'instant, nous ne nous préoccuperons pas du régime préconisé ou annoncé : nous donnerons toute notre attention au tableau de la société et des oppositions qu'elle recèle à chaque pas.
L'industrie, caractéristique de notre âge, est fondée sur la division du travail, sans laquelle il n'y a ni richesse, ni progrès, mais qui subalternise l'ouvrier, rend l'intelligence inutile, la richesse nuisible, l'égalité impossible... Quelle est, après le travail, la cause première de la multiplication des richesses et de l'habileté du travailleur ? La division. Quelle est la cause première de la décadence de l'esprit et de la misère civilisée? La division. Voilà une grave antinomie.
La machine nous en offre immédiatement une seconde. « Dans la société, l'apparition incessante des machines est l'antithèse, la formule inverse de la division du Travail : c'est la protestation du génie industriel contre le travail parcellaire et homi* cide ».
^.... « Par la machine, il y aura restauration du travailleur parcellaire, diminution de peine pour l'ouvrier, baisse de prix sur le produit, mouvement dans le rapport des valeurs, progrès vers de nouvelles découvertes, accroissement du bien-être
général... La machine est le symbole de la liberté humaine, l'insigne de notre doininatiçn sur la nature, l'attribut de notre puissance. »
On pourrait s'en tenir là et supposer que l'extension de l'outillage mécanique n'a produit que des bienfaits. Mais à côté des avantages, il y a les inconvénients. Pourquoi donc les masses ouvrières ont-elles brisé les instruments nouveaux et plus perfectionnés que les inventeurs mettaient en leurs mains ?
« Par cela même que les machines diminuent la peine de l'ouvrier, elles abrègent et diminuent le travail, qui, de la sorte, devient de jour en jour plus ofiFert et mpins demandé... L'influence subversive des machines sur l'économie sociale et la condition des travailleurs s'exerce en mille modes : la cessation du travail, la réduction du salaire, la surproduction, l'encombrement, l'altération et la falsification des produits, le déclassement des ouvriers, la dégénération de l'espèce, et finalement les maladies et la mort ».
La concurrence aussi mérite, comme la division ou le machinisme, d'être envisagée len ses deux aspects. Elle est nécessaire, mais elle détruit la liberté. « La concurrence est le résultat de l'intervention des machines, de la constitution de l'atelier et de la théorie de la réduction des frais généraux... elle est l'expression de la spontanéité sociale, l'emblème de la démocratie et de régalité, l'instrument le plus énergique de la constitution de la valeur, le support de l'association, » mais elle conduit au monopole, qui à son tour devient antisocIé^ par l'abus. Et ainsi se forme ou se déve-
loppe la propriété qui résulte d'un ensemble de faits, et qui est la base même de toute organisation.
Reportons-nous maintenant au célèbre mémoire : Qu est-ce que la Propriété^ qui a imposé d'un seul coup notre auteur, par la hardiesse de la pensée et la précision de la forme, à l'examen des savants et à l'attention de la foule. Jamais jusqu'ici pareille analyse n'avait été produite au jour.
« La propriété, c'est le vol. » Déjà Brissot de Warville s'était exprimé dans des termes analogues, au xviii® siècle, mais sans toutefois justifier cette conclusion' par un raisonnement méthodique.
La Déclaration des Droits a bien considéré la propriété comme un droit naturel, mais ce droit est refusé en pratique à la majorité des hommes. D'ailleurs, l'Etat, en principe, tient pour inviolables la liberté et l'égalité, et même la sûreté, mais jamais il n'a adopté une telle conception de la propriété qu'il atteint et ébrèche à chaque instant, par l'impôt proportionnel, par la taxe des pauvres, par la conversion, par le rachat des rentes. Contre elle, il se fait chef de bande. Si, au surplus, elle résultait d'un droit naturel, on ne se préoccuperait pas tant de son origine.
Dérive-t-elle de l'occupation ? Si Ton répond oui, on tombe dans un cercle vicieux, le phénomène se donnant comme explication du phénomène. Mais poussons plus avant. Le droit d'occupation, s'il en est un, est égal pour tous, et comme la mesure de
roccupation n'est pas dans la volonté, qu'elle est dans les conditions variables de l'espace et du nombre, la propriété ne peut se former.
S'expliquera-t-elle mieux par le travail? Si celui-ci est son fondement, pourquoi est-elle trop souvent refusée au travailleur? Si l'ouvrier trouvait toujours une occupation, on devrait aboutir à l'égalité des propriétés. En réalité la propriété nie pourrait pas s'établir ; elle serait détruite par le travail dans l'ordre de l'égalité. De plus, en admettant l'hypothèse, le Code serait convaincu d'imposture, car comment justifier les successions, les donations et les multiples règles qui concernent la majorité, l'émancipation, etc. ?
Il faut donc aboutir a reconnaître que la propriété repose sur une simple convention sociale, ce qui revient à ne rien dire, car si l'on évoque un acte de vouloir collectif,, on a le défaut de se taire sur les motifs de ce vouloir, et c'est sur ces motifs qu'il conviendrait d'être éclairé.
La propriété eat un fait ; elle n'est qu'un fait ; elle est le vol, et le concert universel même ne pourrait l'excuser, car l'homme ne peut pas plus renoncer au travail qu'à la liberté, a Le droit de propriété a été le commencement du mal sur la terre, le premier anneau de cette longue chaîne de crimes et de misères que le genre humain traîne depuis sa naissance ». Cette affirmation rappelle une phrase célèbre de J.-J. Rousseau : — « J'intente une action pétitoire à la société tout entière ; je pense que ceux qui ne possèdent pas aujourd'hui sont propriétaires au même titre que ceux qui possèdent, mais au lieu de conclure à ce que la
propriété soit partagée entre tous, je demanaeque par mesure de sûreté générale, elle soit abolie pour tous ».
- Et le réquisitoire de Proudhon ne s'adresse pas seulement à la propriété individuelle ; franchissant d'un bond les Irontières tracées par les conventions humaines, il retombe sur la propriété même des peuples : « La France, comme un seul homme, possède un territoire qu'elle exploite. Il en est des nations entre elles comme des individus entre eux : elles sont usagères et travailleuses. C'est par abus de langage qu'on leur attribue le domaine du sol. »
La propriété est illicite dans son principe ; elle se développe pourtant par les mêmes raisons qu'elle a surgi, par l'escroquerie, l'extorsion et la violence. Le patron pressure le prolétaire, lui arrache son produit contre une maigre rétribution et s'enrichit à ses dépens. « Sous prétexte de produit net, l'homme oisif, prenant pour lui une part de la production, enlève au travailleur l'épargne et le capital, et comme sans capital il est impossible de travailler à nouveau et de reproduire des valeurs, il s'ensuit que le producteur n'est plus qu'un instrument dans les mains du capitaliste qui lui vend ainsi le travail avant d'écouler son produit. »
Si le travailleur ne peut devenir capitaliste, quelque effort qu'il déploie, c'est qu'on lui paie juste la somme nécessaire à la consommation et à la reproduction. On lui donne, en effet, un peu plus que ce qui est strictement suffisant pour ses besoins immédiats, non point dans son intérêt et par
humanité, mais par calcul et dans l'intérêt des propriétaires. « U faut qu'il troinre dans sa produe» tion, outre sa substance actuelle, une garantie de sa substance future, sous peine de voir la sou rce du produit se tarir et sa capacité devenir nullp ». C'est bien là la formule de la loi d'airain, telle que l'ont reconnue Lassalle et Marx, mais elle n'est pas nouvelle et les économistes la possédaient déjà. Plus le propriétaire prélève sur la valeur de la denrée créée, et plus il s'enrichit, plus son capital s'accroît. Or, il y a contradiction entre ce mode de répartition et le système même de la production. Celle-ci est en effet collective ou sociale. L'homme isolé ne subviendrait qu'à une parcelle infime des nécessités de la vie. Il ne fabriqué pas tout, bien loin de là. L'individu n'est rien dans le monde moderne, et toute la puissance est accaparée par la société. Chacun reçoit sa consommation, non de soi-même, mais de tous les autres. En termes brefs, la production de tout homme suppose celle de tous les hommes. Un cultivateur conduira une voiture, portera des vêtements, boira du vin, entassera son foin dans une grange. Comment obtiendra-t-il cette voiture, ces vêtements, ce vin, cette grange, sinon de la collaboration d'une masse de gens ? Ainsi toutes choses résultent d'une participation générale. En toute justice, le producteur n'a droit qu'à une fraction du produit et en même temps, il exerce une hypothèque sur les autres produits. En pratique, pour que cette conclusion se vérifiât, il faudrait qu'avec son salaire, il pût racheter son propre ouvrage. Or il n'en est rien, parce que le propriétaire veut gagner sur l'effort du prolétaire,
et qu'il ne lui verse qu'une part de la rémunériation légitime. Si bien que finalement il lui revend son produit beaucoup plus cher qu'il ne le lui a payé. Et c'est tout le secret du système capitaliste. D'une part, il écrase le peuple en le restreignant au minimum de subsistances ; de l'autre, en le subordonnant pour son existence même aux propriétaires, il détruit pour lui l'égalité publique et sociale.
Nous connaissons la thèse de Proudhon. Il a jeté à terre la conception individualiste ou orthodoxe, et il n'en reste que des ruines. Il a dit luimême : « La propriété ne se relèvera^as ; partout où sera commenté ce discours, là sera déposé un germe de mort pour elle ». Il a écrit encore : « Si jamais homme a bien mérité du communisme, c'est assurément l'auteur du livre publié en 1840 ». Et appréciant en quelques mots toute l'œuvre sociale de sa génération, il concluait non sans raison : « La conspiration contre la propriété est universelle : elle est flagrante ; elle anime tous les esprits et inspire toutes nos lois, elle est au fond de toutes nos théories »... Conspiration victorieuse d'ailleurs, — « la propriété attaquée de toutes parts, au nom de la charité, de la justice, de l'économie sociale, n'a jamais pu répondre, pour sa justification, que par ces mots : « Je suis parce que je suis ».
En bonne logique, Proudhon devrait en venir au régime communiste. Mais voici l'antithèse : il le rejette avec horreur. La communauté est conçue sous l'influence du préjugé propriétaire. Elle veut être maîtresse à la fois des biens, des personnes et des volontés j elle exalte la puissance publique, que l'auteur de la Résolution Sociale n'aime
pas ; elle organise l'exploitation du faible par le fort, ou mieux l'uniformité de la servitude.
La vérité est entre la thèse et l'antithèse, dans la synthèse qui réunit les éléments louables des deux conceptions individualiste et communiste. La propriété repose sur l'indépendance et la propor-» tionnalité ; la communauté, sur l'égalité et la loi. Ce qu'elles veulent est bon, ce qu'elles produisent est mauvais, car chacune d'elles est trop exclusive. Il faudrait conserver la possession en supprimant la propriété, c'est-à-dire découvrir une formule de transaction, mais nous la retrouverons plus loin.
Revenons sur l'attitude de Proudhon à l'égard du socialisme et du communisme. Il est très curieux "de rechercher les critiques qu'il leur a adressées, et les épigrammes qu'il a lancées, d'une main souvent lourde, à certains de ses contemporains, soucieux d'aménager, comme lui , une société meilleure...
Pour bien saisir l'esprit de ces diatribes, il est bon de se rappeler la méthode dialectique « toute pensée vraie se pose en un temps et deux moments. Chacun de ces moments étant la négation de l'autre, et tous deux ne devant disparaître que sous une idée supérieure, il suit que l'antinomie est la loi même de la vie et du progrès. » Proudhon ajoute aussi : « La vérité sociale ne se trouve ni dans l'utopie, ni dans la routine. ».
Les routiniers, ce sont les orthodoxes; lès uto-
pistes, ce sont les sociaKstes. Et comment ne pas évoquer ici les déclarations de foi socialistes que notre auteur a faites à maintes reprises? Mais son socialisme n'a rien de commun avec celui qu'il va qualifier et condamner, en lui-même, et dans ses représentants les plus connus :
« Le socialisme a raison de protester contre l'économie politique, de lui dire : vous n'êtes qu'une routine qui ne vous entendez pas vous-même, et l'économie politique a raison de dire au socialisme : vous n'êtes qu'une utopie sans réalité ni application possible. Mais Tun et l'autre, niant tour à tour le socialisme, l'expérience de l'humanité, l'économie politique, la raison de l'humanité, — tous deux manquent aux conditions essentielles de la vérité humaine. »
Mais Proudhon ne s'en tient pas à ces assertions presque anodines ; il s'emporte, il devient plus violent, il fulmine. « Le socialisme est la communauté du mal, l'imputation faite à la société des fautes individuelles, la solidarité entre tous des délits de chacun... La communauté est la religion de la misère ; elle réduit la consommation, donc la production, donc les salaires d'une foule d'artisans. S'il y a une horloge, plus d'horlogers ». Quelle mine inépuisable pour les économistes oflSciels dont la mission même consiste à pourfendre le socialisme !
Mais poursuivons encore, en passant aux appréciations sur les sectes et les individualités : (c Les communistes sont des huîtres attachées côte à côte sans activité, ni sentiment, sur le rocher de la fraternité »... Ils propagent « le dégoût du travail.
byGoOgV
l'ennui de la vie, la suppression dé la pensée, la mort du moi, raffirmation du néant »... « Quelle philosophie intelligente et progressive ! Loin de moi, communistes, votre présence est une puan-teur, et votre vue me dégoûte ! »
Le saint-simonisme, aussi bien dans les œuvres du chef de Técole, que dans les vulgarisations des disciples, paraît insupportable à Proudhon. Il parle avec mépris des « folies » saint-simoniennes ; il tçaite avec un certain dédain les <c billevesées phalanstériennes », bien que certaines parties de Fourier lui semblent pouvoir être acceptées. Il dénonce surtout chez ce penseur le travail parcellaire, à la fois court et incessamment varié, qui annulerait la faculté synthétique du travailleur, heurterait la division nécessaire des tâches, et réduirait la production. Il reproche au créateur de la phalange son intransigeance, son entêtement et son opposition à la démocratie.
Considérant et Pierre Leroux sont loin de bénéficier d'une pareille indulgence qui peut passer, chez Proudhon, pour un témoignage de haute estime, et presque d'admiration. Mais il garde toutes ses rigueurs pour Louis Blanc. Il le dénoncera comme un des réacteurs de 1848. Ce qu'il déteste chez lui, c'est moins sa participation au pouvoir, moins la complicité obligatoire qu'il a donnée au gouvernement provisoire, que sa thèse étatîste :
tt Louis Blanc, placé sur, les confins du socialisme et de la démagogie, un degré plus bas que la République, deux degrés au-dessous de M. Barrot, trois degrés au-dessous de M. Thiers, est encore luimême, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, un des-
cendajit à la quatrième gérjération de M. Guizot, un doctrinaire. » Toute l'école de 1840 est ainsi accommodée, pour la plus grande joie des conservai;eurs sociaux.
Si Proudhon a dénoncé Louis Blanc avec tant de fpreur, c'est que l'auteur de V Organisation du Travail personnifie avant tout à ses yeux l'interventionnisme et l'étatisme. Or, ces deux formules, qui peuvent presque se confondre, n'ont jamais eu, dans l'histoire, d'adversaire plus acharné que le philosophe de la propriété.
Tout le mal social, d'après les thèses éparses dans les Contradictions, dans la Ré{>olution^ dans la Capacité des classes^ et développées surtout dans les Confessions d'un révolutionnaire, procède de l'organisation politique et administrative. Tant qu'un gouvernement subsistera, quelle qu'en soit la structure, l'homme sera asservi. La mission obligatoire de l'Etat est de paralyser, d'écraser, d'imposer. Par lui, toute liberté est nécessairement tuée, toute initiative éteinte. Il n'est qu'un des aspects de cette constitution oppressive, dont les deux autres faces sont le capital et la religion. Entre les trois termes: Etat, Eglise, propriété, l'identification apparaît absolue. Ils méritent d'être combattus également, et le monde ne s'appartiendra qu^ du jour où se seront écroulées les réalités qu'ils déguisent.
(( La meilleure forme de gouvernement, comme la plus parfaite des religions, prise au sens littéral,
est une idée contradictoire ; le problème n'est pas de savoir comment nous serons le mieux gouvernés, mais comment nous serons le plus libres )). L'Eglise doit être ruinée par notre effort continu, parce qu'elle nous accable, parce qu'elle prétend justifier le paupérisme et faire de l'inégalité naturelle un principe du droit public. La propriété individuelle- ne peut subsister, car elle viole l'équité et la liberté ; l'Etat, conservateur par essence, c'està-dire défenseur de la dictature d'une minorité, tombera de même devant l'assaut d'une majorité consciente, et cette majorité ne pourra s'émanciper qu'en détruisant l'Etat.
On conçoit donc la colère que Proudhon déployait contre les communistes qui voulaient se servir de l'organisation politique, pour transformer le mode de l'appropriation, et doubler ou tripler ensuite la puissance du gouvernement en le dotant encore de la direction économique. Tout le livre des Confessions est destiné à battre en brèche la doctrine soutenue, soit dans le conseil exécutif, soit au dehors, par les chefs et les penseurs socialistes de Février.
— Les Jacobins profèrent assez volontiers cet aphorisme : « La révolution sociale est le but ; la révolution politique est le moyen ». La philosophie dit, au contraire :« la révolution politique, c'est-àdire Tabolition de l'autorité, est le but ; la révolution sociale est le moyen ». Le socialisme a eu le tort de donner en plein dans l'illusion du jacobinisme. Il appelle la révolution d'en haut. Comment se ferait-elle? Le gouvernement ne peut se révolutionner, se détruire.
Leô mots : gouvernement du travail, par lesquels on a qualifié la République de Février, sont antmo* miques. Les hommes qui ont participé à ce régime n'ont rien fait, parce qu'ils étaient les gouvernants. « C'est qu'en matière de révolution, l'initiative répugne à l'Etat autant que le travail répugne au capital. Le gouvernement et le travail sont incompatibles comme la raison et la foi ».
Poursuivant cette idée, Proudhon opposa la constitution sociale et la constitution politique. La constitution sociale n'est que l'équilibre des intérêts, fondé sur le libre contrat et l'organisation des forces économiques. La constitution politique a pour principe l'autorité. L'effet du suffrage universel sera de changer de fond en comble le droit public en supprimant le gouvernement. « La constitution sociale subalternise et nie la constitution politique». Pour avoir ignoré cette vérité, ou pour l'avoir sciemment violée, les hommes de 1848 se sont jetés aux pires aventures. Les prescriptions socialistes, qu'ils avaient introduites dans le statut de la République, étaient inconciliables avec les attributions du pouvoir. Le droit à l'assistance, le droit au travail ne sauraient figurer dans une constitution politique sans la faire éclater, ou sans être annulés par elle.
Si Proudhon dénonce sur un ton agressif les publicistes socialistes de son temps, c'est qu'ils ont tous méconnu le sens profond des événements ; ils les ont contrariés ; ils en ont arrêté le cours. Ils se sont jugés eux-mêmes et successivement, Louis Blanc en demandant son ministère du progrès, Considérant en sollicitant 4 millions et une lieue
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carrée pour sa commune modèle, et Pierre Leroux en restaurant les superstitions antiques.
Lorsqu'on lui offrit la candidature à la Législa* tive, en Juillet 1849^ le philosophe fit cette réponse : <( Je ne veux pas faire durer plus longtemps les partis et le pouvoir ; je ne veux être ni un gouvernanty ni un gouverné. Plus de gouvernement de rhomme par l'homme au moyen du cumul des capitaux ».
L'histoire de la République de 1848, d'après les Confessions y n'est que l'histoire des réactions successives de*^ partis de plus en plus rétrogrades et de l'autorité publique de plus en plus affolée. L'exemple était admirablement choisi pour justifier la thèse. Seulement il faut bien admettre, et c'est là une restriction fondamentale, que le socialisme n'avait pas conquis le pouvoir en Février. Tout au plus avait'il été conquis par lui.'
« La faute, la très grande faute des gouvernants provisoires ne fut pas de n'avoir pas su édifier; c'est de n'avoir pas su démolir. » Marx, dans sa Guerre des classes, a exprimé une opinion très voisine de celle-ci. Pour que le vieux régime politique et social s'écroulât, il n'était même pas nécessaire de pousser le bélier contre lui ; il suffisait de ne point l'étayer. Par malheur, on le consolida, et la meilleure illustration qu'on puisse donner de cette assertion est la proclamation du cours forcé qui sauva la Banque de France et le grand capitalisme.
La journée du 17 Mar^ marque la réaction de Louis Blanc» Le représentant des prolétaires au pouvoir croit le moment venu de ce couper sa queue », comme l'on. dit vnlgairement. Il tient contre les
ouvriers le langage de Guizot ; il dénonce les agitateurs, et aperçoit dans la foule des figures sinistres et inconnues : ce sont les militants plébéiens qui réclament justice, qui lui font peur, et qui ne lui arrachent que le premier signal de la répression.
Le 17 Mars, commence cette longue réaction qui passe successivement du socialisme au jacobinisme, du jacobinisme au doctrinarisme, du doctrinarisme au jésuitisme. Le 16 Avril, en effet, Ledru-Rollin , fait battre le rappel ; le spectre rouge emplit Thorizon, Barbes et Pierre Leroux offrent leur concours à TExécutif. Un nouveau pas est fait en arrière. Le 15 Mai, le recul est plus violent encore. Cette fois la révolution a fléchi. Cavaignac ne fera plus, malgré ses actes draconiens, qu'en constater le désastre.
Elle s'annonçait superbe, ardente, victorieuse en Février. Il lui suffit d'effleurer la participation au gouvernement pour qu'elle tombât en ruines. Elle s'est effondrée sous sa propre illusion, etc^est parce qu'elle a a obstinément voulu la réforme sociale par la réforme politique » qu'elle a été vaincue, ou plutôt que son heure a été ajournée, et que la cause du prolétariat et des nationalités a été perdue en première instance par toute l'Europe.
Peut-être la pensée de Proudhon se dégage t-elle assez nettement de ces citations que nous avons multipliées à dessein. Il a la haine de l'Etat; le prolétariat ne doit pas compter sur le gouvernement ; il commettrait une folie en essayant de s'en servir : même s'il s'en emparait, il n'aboutirait qu'à perpétuer sa servitude. Son premier objectif doit être de jeter à terre la constitution politique»
mais il n^ réussira qu'en édifiant un autre statut social.
La thèse, historiquement, n'a pas été démontrée, parce que le gouvernement provisoire de 1848 n'a pas été prolétarien et qu'il s'est orienté dans le sens petit bourgeois, puis capitaliste. Il a pu s'entourer d'institutions sociales, comme Ta écrit Marx dans la Lutte des classes^ il n'a pas été socialiste au sens propre du mot — car il s'est gardé d'effrayer la propriété. Tout au plus le qualifieraiton d'interventionniste, mais l'Allemagne et l'Autriche, et la Suisse, et la Belgique actuelles sont aussi interventionnistes, et nul ne représenterait, comme dévoués au prolétariat ou au communisme, les gouvernements de ces contrées. Pour que Proudhon eût raison, pratiquement, il faudrait qu'il pût citer l'exemple d'un parti ouvrier national conquérant le législatif et l'exécutif et défendant le statut ancien. Mais l'exemple ne se présentait pas encore au milieu du siècle et il n'a même pas surgi depuis.
Théoriquement, on se demande comment le prolétariat peut détruire l'Etat — expression de la domination d'une classe — sans l'avoir auparavant saisi, soit par la force, soit par le simple jeu des élections. Si Proudhon avait voulu signifier que la lutte pour l'appropriation de la puissance publique offre de graves dangers, s'il s'était borné à dénoncer l'influence corruptrice de l'autorité, s'il avait avisé le peuple tout uniment du caractère conservateur qu'elle affecte par définition, on ne pourrait qu'acquiescer à ses vues. Mais il a été beaucoup plus loin ; il s'est refusé à envisager la
phase d€ transition^ si courte qu'on la veuille, où la plèbe, dominatrice à son tour, devra s'élever audessus de l'humanité en un extraordinaire sursaut de fraternité et d'intelligence, pour briser par le pouvoir le statut édifié par le pouvoir. Ici, comme en tant d'autres domaines du problème social, il s'est complu dans le jeu des abstraction». 11 s'est imaginé qu'il suffisait de construire une société neuve ; il a oublié que cette société neuve devait surgir des décombres d'un monde caduc.
La notion de la lutte des classes a été exprimée par Proudhon avec une vigueur qui n'a jamais été dépassée. C'est par la formule qu'il a donnée et développée, à maintes reprises, de cette opposition fondamentale qu'il se distingue et qu'à certains égards il s'élance au-*dessus des autres écrivains français de l'époque -
Tout le livre, si ample et si plein, de la Caporcité des classes ouvrières est consacré à l'exposé de cette thèse. La société, -^ et il ne s'agit pas exclu^^ sivement de la société française, toutes les sociétés civilisées sont dans une condition identique, — se divise en deux grands groupements : la bour« geoisie d'uâ côté, le prolétariat de l'autre. L'un comprend le noyau des dirigeants, l'autre est la masse des dirigés. Ceux-ci devaient fatalement se poser le problème de la légitimité du statut social, le jour où le suffrage universalisé les mettrait de niveau avec les bourgeois. et où ils discerneraient le contraste de leur souveraineté politique et de
leur état économique. Depuis 1848, le prolétariat, chez nous et en Angleterre, a pris conscience de sa capacité d'action et de ses droits, et cet avènement à la vie normale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre est un fait énorme, un des événements capitaux de l'histoire. Devant cette brusque apparition du peuple, la bourgeoisie s'est aflolée, roulant éperdument dans tous les sens. Elle n'est plus maîtresse d'elle-même, elle flotte au gré des circonstances ; elle ne songe plus qu'à assouvir ses convoitises extrêmes, parce qu'elle sent Teffondremcnt tout proche. Républicaine ou légitimiste ou encore doctrinaire, ou juste-milieu, elle n'estime du pouvoir que ses profits ; elle n'y tient que par la peur de Tinconnu, elle ne cherche dans les fonctions qu'un nouveau champ d'exploitation. Ce n'est plus une classe qui veut et qui pense, c'est une minorité qui trafique. Son rôle est fini.
Le prolétariat n'est pas né d'hier, comme d'aucuns pourraient le croire. Il surgit déjà sous la première Révolution : maratistes, hébertistes, babouvistes donnèrent une secousse à l'idée qu'il exprimait. Mais la répression sanglante s'exerça et le mouvement fut enrayé. Le prolétariat pourtant n'a cessé de croître en nombre et en énergie, et son rôle se substitue à celui du tiers état.
« La bourgeoisie, notre aînée en émancipation^ dut, en 1789, absorber la noblesse et détruire d'injustes privilèges. » Le tour de la plèbe est venu. II faut qu'elle s'organise pour transformer à son profit la constitution sociale, et son heure est proche parce qu'elle n'est plus une masse informe, baignant dans l'obscurité : au contraire, la lumière
1^ pénètre de toutes parts et elle connaît ses droits. L'histoire prolétarienne succédera à l'histoire bourgeoise, ou plutôt — car le terme serait inexact — les couches sociales sont vouées à la fusion.
Est-ce à dire qu'après avoir proclamé l'antagonisme des classes, Proudhon préconise leur alliance pratique et en attende la brusque ou lente modification du régime économique? C'est ici qu'il dépasse et Saint-Simon et Fourier, Louis Blanc et Leroux, Cabet etPecqueur. Il croît cette collaboration néfaste, ou mieux il se tefuse à l'envisager. Le prolétariat doit accomplir lui-même sa besogne libératrice. Ce serait folie de sa part que d'attendre le concours de ses adversaires naturels, emportés par un flux de générosité et d'enthousiasme. Il ne peut même pas figurer dans te Parlement où ils siègent.
Jamais écrivain socialiste n'a conduit à cette conclusion extrême la doctrine de la lutte des classes. Formulée pour la première fois dans notre pays, elle s'élève du même coup à son point culminant. Elle illumine à l'infini la pensée de Proudhon. Ses prédécesseurs se cantonnaient dans les frontières de la nationalité. Armé de sa claire vision, il la promène sur le monde. Il aperçoit, il signale les prolétaires debout partout contre l'aristoratie dominante et s' apprêtant à lui donner le suprême assaut. Pour que la bataille soit féconde, il faut qu'elle se livre dans tous les pays à la fois. Restreinte à une ou plusieurs contrées, elle serait d'avance perdue, car le temps des races initiatrices est passé et la régénération ne peut venir, comme il y a dix-huit siècles, que d'une propagande cos-
mopolite, soutenue par les hommes qui, après avoir renoncé aux faux dieux, protestent contre la corruption.
Si nous extrayons bien, de ces exposés successifs de la pensée de Proudhon, leurs données essentielles, nous constatons :
1** Que Tétat social est intenable pour le plus grand nombre et qu'il est travaillé, ébranlé, disloqué à fond par ses contradictions internes;
2** Que la propriété individuelle, exaltée ou défendue par les économistes, ne peut se justifier, heurte tous les principes du droit et aggrave chaque jour son désaccord avec le mode de production;
3** Que TEtat, serviteur de la minorité dirigeante et conservateur de toutes les iniquités, oppose une formidable barrière aux conquêtes de la démocratie;
4® Que la transformation politique n'est rien, ou mieux, qu'elle sera une simple conséquence immédiate; que la transformation sociale au contraire est à la base de tout;
5° Que les éléments actifs de cette transformation sociale ont surgi au sein de la société par sa -division en deux classes, d'aspirations et d'intérêts opposés*
Coordonnons toutes ces s^ffirmations. Nous en déduisons la fatalité d'un changement brusque, violent, intégral. « Il y a raison suffisante de révolution sociale au xix® siècle ». Cette assertion en
elle seule différencierait Proudbon de tous les écrivains que nous avons déjà analysés. Tous, plus ou moins, ont montré le soulèvement du peuple k l'horizon comme un péril, comme un avertissement, mais ils ne Tout pas jugé inéluctable. Ils l'ont évoqué, ils l'ont exploité pour exercer une pression sur la classe dirigeante, leur classe, et l'amener a entamer les démolitions et les reconstructions qui conjureraient la suprême poussée. Mais, au fond, ils écartaient avec horreur l'hypothèse d'un mouvement qui né serait que prolétarien, et qui à leur sens entasserait les ruines, consommerait seulement le pillage et le massacre, sans rien pouvoir fonder. Louis Blanc et Considérant et tous les autres sont animés de compassion, de sympathie vraie pour la plèbe ; ils déplorent son sort ; ils cherchent à l'améliorer ; ils veulent plus de justice, toute la justice sociale, mais ils laissent à un tribunal supérieur le soin de la faire, ou tout au moins ils entendent que les plaignants ne rendent pas le jugement. Proudbon ne s'arrête pas à cette conception, ou s'il l'examine un instant, s'il envisage l'éventualité d'une transaction, c'est pour l'exclure sur le champ. Comment un compromis interviendrait-il, en effet? Comment la bourgeoisie, en possession de l'Etat, tournerait-elle la puissance de l'Etat contre ses propres intérêts ?
(( Depuis 1848, et je pourrais remonter bien plos haut, un sort est jeté sur les chefs politiques de la France. Ce sort, c'est le problème du prolétariat, la substitution de l'économie à la politique, en un mot, ridée sociale.... Le socialisme n'est pas vaincu ; — toute révolution est par essence négative
Le peuple, dans ses masses profondes, ressemble à un criminel jeté au bagne. Le gouvernement est le maillot d*un peuple au berceau. » « La révolution démocratique et sociale, -— tous les deux, entendez-vous, — - est désormais pour la France, pour l'Europe, une condition forcée, presque un fait accompli. »
Jadis la révolution pouvait être domptée dans les cœurs, refoulée d'avance, par la crainte, par l'écrasement moral, par l'exploitation des superstitions, de la crédulité populaire. La plèbe n'avait conscience ni de sa vigueur, ni de sa cohésion, ni de ses droits, ni de la terreur qu'elle inspirait. Mais les temps sont changés, et les fictions sur lesquelles reposait l'ordre social s'étant effondrées, il vacille lui-même, voué à la mort.
(c Le travailleur crie avec la révolution : justice, balance, affranchissement. Le vieux monde répond fatalité, nécessité, prédestination, hiérarchie. Quelle sera l'issue du débat?
u Pour moi, elle n'est pas douteuse. Credo in reifolutionem,
« Le travailleur n'engagera la lutte, ni sur la question personnelle, ni sur la question politique, ni sur celle d'éducation, mais pour le travail.
« Qui pourrait retenir l'insurrection ? Dans les temps féodaux, le travailleur avait la conviction de son infériorité ; il croyait à la providentialité de sa condition. Aujourd'hui, il hait ou soupçonne tout ce qu'il accuse de l'exploiter, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas comme lui travailleur.
a .... La bataille est forcée et, vainqueur ou vaincu, le travail imposera la loi au capital. Car ce
qui est dans la logique des faits arrive toujours. Contre le droit, il n'y a rien de plus inutile au monde que la victoire. »
Cette révolution qui se produira à une date indéterminée, mais que tout contribuera à déchaîner, n'aura rien de commun avec la Révolution de 1789 : elle ne se servira pas non plus des mêmes moyens d'action. Ici il faut s'arrêter, et étudier d'un peu plus près la pensée de Proudhon.
Pour lui, le renversement de l'ancien régime affecta un caractère exclusivement politique. La propriété ne changea pas de forme ; elle changea de - mains. L'équilibre social ne re^ut pas des principes nouveaux ; un déplacement de l'autorité fut consommé. La structure interne de la société demeura immuable. On se contenta d'aménager une assurance générale des propriétés du tiers contre les « avanies » du privilège féodal.
A l'inverse, le renversement du régime actuel, ou du régime de 1849, si l'on veut, car c'est dans les Confessions d'un Révolutionnaire que la comparaison est posée, sera de nature essentiellement sociale à l'origine. La propriété, loin de passer d'un maître à un autre, perdra sa constitution présente. Les travailleurs organiseront une assurance générale du travail contre les abus de la propriété. Celle-ci n'avait rien à craindre en 1792 ; elle a tout à redouter.
Ces assertions de Proudhon, qui ont. exercé, sur l'esprit du prolétariat, une influence décisive et prolongée, ne sont-elles pas, pour partie du moins, ^n désaccord avec la notion que nous nous faisons maintenant du mouvement de 1789?
LES ÉTAPES DU SpCÏALISME 213
A coup sûr, îl n'est pas douteux qu'il n'ait fondé et consacré le mode d'appropriation toujours en vigueur, mais ce niode d'apjpropriation lui-même différait profondément de celui auquel il se substituait.
La Constituante et la Convention ont prononcé des confiscations, des expropriations, — les plus grandes qui aient été peut-être dans les temps modernes ; à la propriété féodale, à la hiérarchie de propriétés qu'elle comportait, elles ont opposé la propriété individuelle et parcellaire, Tégalité des terres affranchies ; elles ont dépossédé les seigneurs et maîtres pô*ur livrer les domaines à leurs serviteurs, les paysans. Elles ont abrogé, sans indemnité, une multitude de droits et de redevances, la dîme en première ligne. N'est-ce point assez pour qu'on reconnaisse à la transformation de 1789 une portée sociale ? C'est justement le mérite et l'originalité de Karl Marx et d'Engels d'avoir montré à la base des changements politiques, brusques ou méthodiques, le travail des forces économiques et sociales en lutte. On ne peut contester ici l'infériorité de Proudhon. Pour lui la révolution du xviii® siècle se ramène à un simple renouvellement du personnel dirigeant; il n'a pas vu nettement le lien étroit qui existe entre la poussée du tiers- État et la poussée prolétarienne.
Par ailleurs, il a admirablement perçu le sens du mouvement profond qui s'élaborait dans la masse ouvrière et qui s'y élabore toujours. Tout au plus, devrait-on lui reprocher d'avoir quelque peu restreint le but de ce mouvement. Quant aux procédés à employer, il a établi qu'ils devraient
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être très distincte à notre époque de ceux de l'époque antérieure.
Il n^admet par suite ni le terrorisme, ni l'extermination de la classe à vaincre. Il prévoit la fusion de tous les éléments sociaux en une masse unique, la suppression de toute dictature et de tout as6er\âssement : « La révolution qui reste k faire consiste à substituer le régime économique ou industriel au régime gouvernemental, féodal ou militaire. Par régime industriel, nous entendons, non pas une forme de gouvernement où les hommes adonnés aux travaux de l'agriculture et de l'industrie, entrepreneurs, propriétaires, ouvriers, deviendraient à leur tour caste dominante, comme faisaient jadis la noblesse et le clergé, maïs une constitution de la société ayant pour base, à la place de la hiérarchie des pouvoirs politiques, l'organisation des forces économiques ».
Cette révolution est en marche depuis la fin du siècle dernier. Les gouvernements, qui ont surgi successivement sur notre sol, l'ont méconnue. La bourgeoisie a essayé de l'étouffer en 1789; Napoléon P^ a poursuivi sa compression. Le Deux-Décembre 1851 a été encore une de ses manifestations, au sens non point équivoque, mais clair et précis. Louis Bonaparte qui était «la révolution au xix® siècle », qui ne «pouvait être autre chose », n'a point compris sa mission. Tous les régimes ont menti à la révolution sociale. Mais elle aura son tour, et comme l'antagonisme des classes déborde les frontières, que la bourgeoisie française fait cause commune avec celle d'ailleurs, et que tous les prolétariats du monde serrent les rangs, cette
LES BTÀP&S DU SOGIALiSMfi 215
révolution sera internationale. Elle « proclamera le drapeau rouge étendard fédéral du genre humain ».
La synthèse ou solution générale que propose Proudhon offre Un contraste frappant avec les di^ verses notions que nous venons de poser. Il a proclamé la lutte des clauses, l^imminence de la révolu^ tion sociale, et il aboutit à un système que tous les conservateurs un peu intelligents peuvent avouer, parce qu'il ne menace en rien- leur privilège.
C'est dans le domaine pratique à coup sûr que le philosophe apparaît le plus faible, le moins bien armé. Tantôt il cherche une transaction entre la propriété individuelle et la propriété collective, en préconisant une sorte de détention-possession précaire qui sauvegarderait a la fois et la liberté et l'égalité — qui, en réalité, allierait les dangers signalés dans l'individualisme et les périls du eommu* nisme. Tantôt il développe la conception de sa cé-^ lèbre Banque du peuple, qui n'eut qu'un succès très limité. Devant la Constituante, elle n'obtint^ le 31 Juillet 1848, que deux voix contre six cent quatre-vingt-onze. Pratiquement, ouvert en Janvier 1H49, cet établissement de crédit à peu près gratuit ne subsista que quelques semaines.
Proudhon avait défendu vainement cette idée devant le comité des finances de l'Assemblée nationale : r augmentation du crédit est h. la base de la transformation sociale. En diminuant à la fois les rentes, le fermage, l'escompte, les salaires, d'un
tiers, on accroîtrait d'autant la circulation et par suite la fortune publique et privée. On ne comprit pas le projet, qui d'ailleurs manquait de clarté.
Passant au fait, Proudhon créa sa Banque du peuple qui n'était, — il nous Ta dit, — ni une banque d^Etat, ni une banque d'actionnaires, mais une banque gratuite offrant des capitaux à un taux infime à tous ceux qui en accepteraient les services. Mais pour vivre, et assurer tous les avantages qu'on attendait d'une pareille méthode, peu commer* ciale, Il était nécessaire de disposer de beaucoup de numéraire, et l'argent manqua. Par haine de l'action collective organisée, le critique de la propriété, l'écrivain qui avait si bien flétri le tempérament intellectuel de la bourgeoisie, faisait appel aux initiatives généreuses de tous. L'échec était certain : la tentative même était puérile.
La capacité des classes ouvrières, à laquelle Ton doit toujours se reporter lorsqu'on entend saisir la pensée de Proudhon sous sa forme la mieux définie, résume assez nettement le régime qu'il prêchait. Jusque-la son concept d'avenir ne s'est révélé que par fragments : il réclame l'équilibre des forces productives, l'association libre, l'échange des services, le droit pour le travailleur à la valeur totale de son produit, mais les réalités n'apparaissent pas toujours suffisamment délimitées sous les formules sonores.
Proudhon, en somme, a prévu l'expansion à l'infini de la mutualité et de la coopération. Ces deux principes doivent triompher dans l'organisation économique de la société, les hommes exerçant des
droits égaux par l'échange de services égaux. Tout produit sera payé par un produit, coûtant les mêmes peines et les mêmes frais. Et la base de fixation du prix est la journée de travail normale d'un homme moyen. Les mêmes données doivent asseoir la constitution politique. Ni hiérarchie, ni autorité. La nation n'est que l'union autonome des sujets. Le gouvernement, réduit à sa plus simple expression, «e ramène à un système de garanties. Le centre de l'Etat nouveau, pour conserver cette expression, d'ailleurs impropre, n'est pas dans une cité déterminée : il est partout ; ce qui veut dire qu'il n'est plus. Chacun des territoires agrégés en fédération s'administre à sa guise. Les districts se bornent à établir, par contrat spontané, leurs relations, et à instituer un conseil pour les affaires communes. Cette fédération, d'abord nationale, grandira de proche en proche jusqu'à couvrir le monde, et à se substituer au morcellement des puissances antagonistes, qui se surveillent jalousement les unes les autres.
Mais c'est le statut économique qui mérite d'être approfondi. Car il ne suffit pas de poser des éléments fondamentaux ; encore faut-il que le monde fonctionne et vive et que les abstractions s'animent. La coopération s'exercera pour la production, pour la consommation, pour le transport. Comme le régime de propriété sera modifié et que la possession précaire du sol deviendra accessible à chacun, que par suite la détention individuelle, interdite à la plupai^t, deviendra une réalité, l'association sur- -gira viable, féconde, omnipotente. Les sociétés industrielles, constituées par les prolétaires, livre-
enfin géreront des entrepôts où les citoyens viendront puiser les denrées et les marchandises nécessaires. Le petit commerce pourra même subsister ^ fournissant des succursales aux magasins plus vastes. Des statistiques, soigneusement dressées^ assureront l'équilibre permanent de la production et de la consommation.
Ce n'est point tout. Des sociétés de constructions feront bâtir des habitations hygiéniques qui seront cédées à peu près au prix coûtant. Des banques distribueront le crédit presque gratuit ; des écoles mutuelles dispenseront l'enseignement ; des assurances mutuelles lieront les hommes contre la vieillesse, l'invalidité, la mort, tous les sinistres.
Tel est le système qui se dégage de la capacité des classes ouvrières et qui correspond au concept le mieux précisé de Proudhon. Il n'est pas douteux qu'il îie respecte la liberté dans toute sa plénitude. Nul n'est tenu d'entrer dans une coopérative, ni de s'affilier à une mutualité. Nulle part la loi, même bienfaisante, n'intervient ; nulle part la discipline, l'unité des vues n'apparaissent. Les écueils du com* munisme sont donc évités, mais les périls et les tares de l'individualisme sont-ils de même éliminés?
Qu'il y ait droit quiritaîre ou droit a la posaes^ sion prolongée, la propriété subsiste et, avec elle, tous ses inconvénients. Ou bien la distribution devra être renouvelée chaque année, à chaque instant, ou bien le droit individuel sera violé. De plus,.
les citoyens ont la faculté d'assocîer leurs usufruits, ou de les exploiter à titre personnel. S'ils forment un domaine commun, tous les progrès scientifiques trouvent leur application^ toutes les économies de frais généraux apparaissent réalisables et la fortune publique et privée s'accroît. Mais si le détenteur précaire refuse de se syndiquer, si ce refus se généralise, au fur et à mesure que le morcellement s'accentuera, la société est vouée à la disette, à la misère, qui prépareront un nouvel écroulement.
Remarquons que, dans tous les cas, Proudhon maintient la concurrence, qui fonctionne entre ses coopératives autononies, co^me elle sévissait, dans Louis Blanc, entre les coopératives subventionnées. Le résultat ne sera-t-il pas, dès lors, celui qui a été signalé en traits si saisissants dans les Contra^ dictions y c'est-à-dire le monopole, et en attendant qu'il soit atteint, la lutte quotidienne ne disloquera-t-elle pas tout le système en interdisant l'échange des produits sur la base de la journée de travail ?
La conservation du petit commerce perpétuera tous les dangers qu'il offre : multiplication des parasites sociaux, sophistication des produits, rançonnement du consommateur, etc. L'assurance mutuelle n'aura qu'une valeur réduite, parce qu'elle n'englobera pas tous les hommes, que tous ne pourront pas y participer, et que, par suite, le problème vital du paupérisme subsistera.
Ainsi — et l'on pourrait multiplier les critiques — Proudhon, après avoir dissous les thèses individualistes, a fini par s'y rallier, en quelque sorte inconsciemment. Sa passion de la liberté abstraite, sa haine du communisme mal compris l'ont écarté
de plus en plus du socialisme, et Ton comprend à merveille que les conservateurs d'aujourd'hui s'accordent à lui dresser un piédestal.
De même que Louis Blanc consommait une déviation en entraînant le prolétariat vers le pur étatisme, vers la collaboration inféconde des classes, vers l'exercice partiel d'un pouvoir hostile et impuissant, Proudhon, après avoir ébranlé sur sa base la propriété individuelle, inaugurait une autre déviation, en prêchant la coopération et la mutualité*
Lune et l'autre sont nuisibles, si on les considère comme le but, comme le terme du mouvement social. Elles gaspillent les énergies plébéiennes ; elles conservent le statut économique actuel, avec lequel elles s'accordent à merveille, et qui est même leur condition nécessaire. Elles ne requièrent pour s'exercer, ni bouleversement de la propriété, ni destruction des classes, ni extinction de la dictature bourgeoise ; Proudhon, par ses synthèses où l'orthodoxie finit par prévaloir, a exercé^ sur le prolétariat, une influence néfaste qui a été dominante sous le second Empire, qui s'est raffermie après la Commune, qui n'est pas encore tout à fait morte. On se demande pourquoi il a promené, toute sa dialectique destructive, toute son admirable vigueur de négation à travers le régime contemporain, s'il entendait le sauvegarder sous une forme plus ou moins atténuée. Mais pouvait-il, par ailleurs, atteindre à d'autres conceptions positives, puisqu'il répudiait toute action d'ensemble et que la révolution sociale, si haut proclamée pourtant, n'était guère chez lui qu'une expression équivoque ?
BLANQUl
On sera peut-être étonné de trouver ici une analyse de la doctrine de Blanqui ou même de lire son nom dans la liste des écrivains qui ont concouru à former la thèse socialiste en France. UEnfernié est généralement considéré comme un meneur de sociétés secrètes, comme un promoteur d'émeutes, comme un chef de barricades. IF est connu surtout pour ses longues incarcérations et ses complots toujours renaissants. Notre génération ignore, ou peu s'en faut, les pensées qu'il a formulées sur le régime économique moderne et son évolution nécessaire ; et pourtant ces pensées, où la concision le dispute à la clarté, méritent d'être étudiées» Elles représentent l'état dernier de la conception communiste dans notre pays, avant que l'influence de Marx et d'Engels ne se fût exercée par la formation du parti ouvrier.
A vrai dire, bon nombre des pages de Blanqui, qu'on a réunies dans le livre de la Critique sociale j ont été écrites après la publication du Manifeste des Communistes^ Il en est, par exemple, qui se rapportent aux années où le parti révolutionnaire pur était en lutte avec le parti proudhonien ,• mais le
tinii i£u ciic a ciiijjrctssc piu» uc9 iiuis «quarts uu
siècle, reliant pour ainsi dire le babouvisme à la phase contemporaine. Elle s'est écoulée pour une très grande partie dans les prisons^ car la monarchie de Juillet, la seconde République, le second Empire et la troisième République ont nourri les mêmes sentiments a l'égard de Thomme qui s'était constitué le défenseur infatigable de la démocratie ouvrière, et aujourd'hui encore Blanqui est demeuré le maître de conscience d'une large fraction du prolétariat organisé.
Nous aurons, dans une autre section de ce volume, à discuter les modes d'action qui s'oflPrent au socialisme français ou international pour la con*quête de la puissance publique et la réalisation de ses vues. Le blanquisme, dans la période historique qui était comme son cadre naturel, c'est-à-dire la monarchie de Juillet, s'identifiait absolument avec la tactique qui avait été adoptée successivement, sous la première Révolution, par les Girondins et> les Montagnards ; il croyait k la toute-puissance du coup de force, qu'accomplirait une minorité disciplinée et capable, par l'homogénéité même de ses troupes, d'entraîner la masse inorganique. L'émeute du 12 Mai 1839 est la meilleure illustration de ce système. Le blanquisme encore, tout comme 1q jaco*
LES ÉTAPES Dt SOCIALISME 225.
binisme de 1793^ et même plus que le jacobinisme^ qui avait poussé de larges ramifications dans les départements, estime pouvoir tenir la France par Paris ; il n'a jamais visé, dans l'ordre matériel, qu'à saisir les administrations de la capitale, afin d^ maîtriser la vie nationale tout entière en en conquérant l'organe central. Ce n'est point ici que nous discuterons ces deux thèses, qui s'adaptaient exac-» tement à l'état politique et économique du pays^ il y a soixante-dix ans, que les événements et les transformations accomplies ont, depuis, abouti à dissoudre ou à affaiblir.
Les méthodes évoluent, parce qu'elles doivent, sous peine dé caducité, être appropriées aux réalités concrètes de l'ambiance ; mais les idées restent, et c'est à la doctrine sociale de Blanqui, car il eut une doctrine sociale, que nous entendons nous attacher, en l'examinant d'un bloc, sans tenir compte des modifications apportées, de-ci, de-là, par les années.
Blanqui se rapproche par beaucoup de points de l'école communiste-étatiste. Plus que tout autre, à son titre d'homme d'action et de conducteur de foules armées, il était amené à lier la révolution sociale à la révolution politique. En d'autres. termes, il croyait que TEtat confisqué par la plèbe était apte à bouleverser lé statut économique et a reforger la société. La notion de la conquête des pouvoirs publics^ admise aujourd'hui par le socialisme international^ est une donnée à la fois blanquiste et
Oigitized
babouvîste. On discerne tout de suite Tabime creusé entre le blanquisme et le'proudhonisme. Celui-ci, en effet, subordonne Ift révolution politique à la révolution sociale et , pars«iite, répudie toute mainmise, même momentanée, sur le gouvernement.
- Entre les deux systèmes, uùe autre dissidence et non moins sensible^ et non moins grave, a surgi, Blanqui est communiste, Prondhon et les proudhoniens sont des coopérateurs et des mutuellistes^ et leur querelle a rempli de longues années de notre histoire.
Mais si Blanqui semble se classer, sur un ou plu^ sieurs points^ du côté de Louis Blanc, de Vidal, de Pecqueur, de Cabet, qui ont conduit la marche vers le communisme, en s'arrètant à des stades divers, il garde par un détail au moins, et qui a sa valeur, la pleine originalité de la pensée. Nulle part il n'a préconisé la collaboration des classes ; nulle part, il n'a condamné la révolution entendue dans le sens d'un assaut violent du prolétariat contre Torganisation bourgeoise. Il s'est dépouillé totalement de l'optimisme qui caractérisait certains de ses contemporains, de leur foi soutenue dans la générosité des dirigeants. Et tout bien pesé •— sauf peut-être pour la tactique, qui est forcément variable — le socialisme contemporain doit réclamer Blanqui comme l'un de ses maîtres les plus accomplis.
VEnfermé a été non moins catégorique sur la propriété, que Proudhon dans sa thèse fameuse : « La
propriété territoriale n'a que trois origines : la force, Tachât, le travail. «« La force se condamne par son nom n)ème. L'achat est l'acquisition par le capital. Le capital est illégitime, comme produit du travail d'autrui et ne peut conférer un droit. Le travail ne donne droit qu'à la portion de tçrre cultivable par le possesseur* Tout ce qui n'est pro« duit que par le travail d'un autre est dérobé au travailleur. Le droit du premi^ occupant se borne donc à la portion que l'occupant peut exploiter par lui-même )>.0n pourrait en déduire^ le système parcellaire, qui fut tant en faveur à la veille de 1789^ et même sous la première Révolution, mais Blanqui s'empresse de corriger ses affirmations : (c L'appropriation du sol est une prodigieuse effronterie ».
Il en. résulte que la richesse privée est un vol sur l'humanité et que sa source est nécessaired^ent impure : « Les fortunes se sont faites, aux premiers temps de notre histoire, par la conquête ; plus tard par les confiscations, le pillage, les grâces royales ; chez la classe moyenne, par l'usure, les abus de confiance ; pendant la Révolution, par les achats de biens nationaux, par l'agiotage, par les fournitures d'armées ; sous l'Empire, par la guerre, les donations impériales; depuis 1814, par les spéculations, les jeux de bourse, les faillites habiles y).
Plus ces fortunes particulières s'accroissent, et plus le prolétariat est opprimé ; et inversement, telles ne peuvent s'augmenter que parce que le statut de la France moderne organise l'assujettissement du peuple. Nul, dans toute l'histoire sociale, n'a écrit un mot plus terrible que celui-'ci : « Le pauvre
constitue que grâce à la- -concurrence de ces innombrables travailleurs, manquant d'outils, et qui vendent leurs forces et leur vie pour en obtenir Fusage temporaire. Ceux-là sont aussi écrasés par la dasse gouvernante que l'esclave romain par le patriciat, ou les vaincus de l'antiquité par les races dominatrices : « La servitude ne consiste pas seulement à être la chose de l'homme ou le- serf de la glèbe. Il n'est pas libre celui qui, privé des instruments de travail, demeure à la- merci des privilégiés. C'est cet accaparement, et non telle ou telle constitution politique, qui fait les masses serves ».
' Mais, si puissamment armée qu'elle soit pour maîtriser le prolétariat, quelque rigoureuse mainmise qu'elle se soit arrogée sur toute l'organisation économique, la bourgeoisie n'en sent pas moins sa situation vacillante. Elle est menacée dans sa fortune par son avarice même ; plus elle pressure la plèbe, et plus elle amincit la base du régime. Pour qu'elle consolide ou simplement perpétue le système politique et social, il faut qu'elle vende. Vendre est une nécessité pour elle sous peine de mort, et elle ne vend jamais assez. Le crédit active la production sans pouvoir activer au même degré la consommation, par suite du prélèvement capitaliste qui ne permet pas aux travailleurs de racheter l'équivalent de leur produit. De là nécessairement la pléthore ^croissante, et, comme conséquence, une crise générale tous les cinq ou six ans.
La bourgeoisie ne connaît que deux procédés
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pour parer à la surproduction, maïs ils sont tirailleurs insuffisants. D'une part, la colonisation, inutile parce que ceux qui partent sont sur le champ remplacés, et que la concurrence n^en est pas moins intense, — épuisante aussi, car elle absorbe d'énormes crédits et il en coûterait moins de fournir assistance aux gens ainsi exploités.
D'autre part, l'appropriation de débouchés nouveaux dans des pays exotiques, qui demeurent autonomes politiquement, qu'on veut assujettir économiquement: « L'industrie s'en va courir le inonde à la poursuite de l'échange que lui refuse la détresse du travailleur... Lorsqu'il a organisé la misère et la mort dans son propre pays, le capitaliste va porter, aux plages les plus lointaines, l'escroquerie, le vol, le brigandage, l'assassinat )>. Et ainsi le système de l'oppression oligarchique s'étend de proche en proche de l'Europe sur l'Univers.
Aux maux de l'humanité, aux périls d'écroulement qui pèsent sur elle à chaque instant, à l'inégalité flagrante, à l'anarchie de la production, seul le communisme offre un remède décisif — et tout nous entraîne vers lui.
On objecte qu'il nous ferait rétrograder aux formes primitives : il n'en est rien. Le communisme n'est point l'expression première de la vie sociale : « il n'est que le terme final de Tassociation », et personne ne conteste que l'association ne soit le véritable instrument du progrès. « L'immo-
Si les terres n'étaient point divisées autrefois, c'est que la culture était inconnue; c'est cette ignorance même qui explique l'état social des Australiens du xix^ siècle. Comment tirer argument de ce passé obscur contre le socialisme? Depuis son apparition sur la terre, l'humanité n'a pas fait un pas en avant qui ne l'ait rapprochée du communisme. Toute son évolution naturelle, né« cessaire, l'entraîne vers cette nouvelle constitution économique, qui seule réalisera la justice et l'é* galité, car la création simultanée de la pauvreté et de l'opulence a découlé rigoureusement de l'appropriation du sol,
Blanqui se rattache donc de tpute la force de sa pensée au babouvisme; il conclut comme Cabet, mais il dépasse le mouvement de 1796, de même que le système de VIcarie, par sa conception réaliste de la transformation à poursuivre. Babeuf, opérant au lendemain d'une révolution qui s'est imaginé bouleverser le monde selon un programme préconçu, croit à la toute-puissance des décrets mûris en conseil. Cabet dresse le plan d'une communauté idéale, et, par un prodigieux élan de pensée, la suppose vivante. Blanqui, homme d'action, éduqué par la bataille quotidienne, se fiç moins aux prévisions de la raison pure; il laisse une large part aux événements qui ont, sous leur apparente diversité, un lien logique, mais qui offrent transitoirement des retours imprévus. Il combat les utopistes^ qui s'enferment dans leur cabinet, pour tracer une nouvelle constitution politique, économique et
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sociale. Là^dessiis, ses écrits sont fort explicites ; on ne peut pas construire de toutes pièces la société fiiture ; sinon Ton acheminerait les hommes vers un bagne d'une autre sorte. Il faut se borner à dénoncer le régime capitaliste et à formuler les principes essentiel» du régime qui lui succédera. « L'organisme social ne peut être Touvrage ni d*un seul, ni de quelques-uns, ni de la bonne foi, ni du dévouement. Il ne saurait être une improvisation... Le saint-simonisme et le fouriérisme se sont con* damné« par leur outrecuidance. Tout dogmatisme périra. de même... Nul n*a le plan de la terre inconnue »•
Mais si toute hypothèse trop minutieuse est puérile et inféconde, la diffusion des connaissances^ dans la masse, est la condition primordiale de toute révolution. Blanqui a écrit, sur renseignement du peuple, quelques-unes des pages les plus admirables qui soient dans toute la littérature démocratique du dernier siècle; elles doivent être rapprochées de celles de Considérant que nous avons citées. Elles les dépassent peut-être par la profondeur, par la vigueur de la forme.
VEnfermé^ qui avait pétri pour ainsi dire une fraction du prolétariat français, qui avait vécu dans la foule, chaque fois que son cachot le rendait a la liberté, percevait l'immensité de la tâche d'éducation à accomplir. La plupart des autres socialistes ont compris comme lui l'efficacité sociale, le rôle révolutionnaire de la science, mais ils ne
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charge. » Comme conclusion, Blanqui demande un budget de 500 millions pour l'instruction, qu'il veut en outre interdire au clergé. Jamais jusqu'ici le socialisme n'avait posé si fortement le problème de l'enseignement devant l'Etat et l'Eglise.
Le communisme étayé sur la diffusion des lumières : voilà le système. Il contraste avec celui de Proudhon, avec le coopératisme et le mutuellisme, qui ont travaillé la classe ouvrière durant le second Empire. V Enfermé a mené une lutte incessante, violente, souvent heureuse, contre le puis-
sant penseur de la propriété, détourné vers les solutions équivoques ou rétrogrades.
Pour Blanqui, le a coopératif» n'aboutira qu'à endormir l'esprit révolutionnaire, qu'à prêter des armes à l'ennemi ; il détruit le citoyen dans l'ou* vrier; il le réduit aux fonctions de l'estomac et supprime^» chez lui, celles du cerveau. Il n'apparaît donc que comme une manœuvre de l'ordre, que comme un expédient du capitalisme qui cherche à duper ses adversaires en les jetant dans de^s aventures stériles.
Ce n'est point par dépareilles tentatives dont, l'échec réjouira la bourgeoisie, dont le succès lui donnerait encore espoir et sécurité, que le peuple se libérera et secouera Toppression économique. Il ne sortira du servage que par l'impulsion de cette grande société, dont l'Etat est l'expression.
Ainsi, en dernier analyse, le communisme-étatiste, c'est-à-dire autoritaire, est la formule qu'adopte Blanqui. Remarquons tout de suite que le marxisme, en dépit de ses attaques contre l'Etat, produira la même conclusion. Et, en vérité, pourquoi tous les partis ouvriers, qui se réclament du marxisme, revendiqueraient-ils la conquête du pouvoir, si elle ne découlait pas en bonne logique des thèses de l'auteur du Capital? Mais il y a lieu de discuter quelque peu et de réduire à ses justes proportions la notion de l'action étatiste dans le socialisme contemporain.
Quelque âpreté, par ailleurs, qu'il apportât dans sa controverse avec le mutuellisme et le coopératisme, Blanqui n'a jamais été un sectaire. Il détes« tait trop tout doctrinanisme, pour méconnaître les