LE MANIFESTE DES COMMUNISTES
Bîen qu'il ait été rédigé en Février 1848 par deux penseurs étrangers, Marx et Engels, le Manifeste du parti communiste ne saurait être éliminé de ce livre. Il mérite d'être envisagé à deux titres différents : il révélera au lecteur, avec une réelle précision, l'apport du socialisme français dans le système marxiste ; et, par comparaison avec les publicistes ou les documents que nous analyserons ensuite, il déterminera l'influence du marxisme sur le socialisme français contemporain.
Le Manifeste marque une date capitale dans l'histoire du prolétariat. Jusqu'ici la révolution économique et sociale, prêehée ou prévue, sous une forme violente .ou pacifique, par nos écrivains de 1840, a été tenue le phis souvent pour un mouve» ment d'ensemble auquel la classe dirigeante ellemême s'associerait. Proudhon qui l'a conçue comme une action autonome de la classe ouvrière en a si bien restreint la portée» qu'il lui a presque enlevé sa raison d'être. Marx et Engels, en proclamant l'ère de la révolution, montrent à la fois que les éléments en existent dans la société^ et que ses arti^ «ans exclusifs, les prolétaires, sont prêts a l'accom*
sant encore, la grande industrie s'est substituée à la manufacture.
Ce régime économique a fondé là puissance de la classe bourgeoise. Le gouvernement n'est plus qu'un comité administratif qui gère les affaires de cette caste.
Elle a joué dans le passé un rôle essentiellement révolutionnaire, en établissant l'exploitation directe de l'homme, et le salariat. Elle n'existe qu'à la condition de révolutionner sans cesse les instru- Tnents de travail, c'est-à-dire le mode de production, c'est-à-dire tous les rapports sociaux. Pour conquérir les débouchés nécessaires à sa vie, elle envahit le monde* Elle a créé la production cosmopolite, détruisant les industries nationales, et le trafic universel a fait surgir l'interdépendance des peuples.
La bourgeoisie a encore soumis la campagne à la ville, subordonné les pays agricoles aux pays industriels, centralisé à la fois la propriété, les moyens de production et l'organisation politique et administrative. Brisant le mode de production féodal, la libre concurrence a fondé la dictature de cette classe nouvelle.
Mais depuis trente ans (le Manifeste, rappelonsle, est de 1848) les forces productives se révoltent contre les rapports de propriété. On produit trop. La propriété est une entrave. Le système est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu'il a créées. La bourgeoisie est contrainte de détruire une foule d'énergies, et ï!)ar la conquête inême des débouchés nouveaux, elle prépare les crises futures.
Les prolétaires sont une marchandise, une annexe de la machine .: « Le coût de production de l'ouvrier se réduit à peu près aux moyens d'entretien, dont il a besoin pour vivre et propager sa race ». Les petits bourgeois prolétarisés par le mouvement économique sont progressivement versés dans la plèbe.
Cette masse ouvrière, au début, est embrigadée par la bourgeoisie, dont elle sert la cause, en la défendant contre les restes de la. monarchie absolue, contre les propriétaires fonciers ; et dans <;ette première phase, toute victoire est une victoire bourgeoise.
Mais la misère et l'effectif des prolétaire» vont croissant ; les salaires s'abaissent en se nivelant au taux le plus faible, et par leur concentration dans les usines, les ouvriers prennent conscience de leur solidarité. Ils profitent des divisions de la bourgeoisie pour faire réglementer le travail, puis ils entrent en lutte ouverte avec elle, et « à l'heure suprême, une partie de la classe régnante s'en détache et se rallie à la classe révolutionnaire ».
Seul le prolétariat est capable d'accomplir cette subversion dernière. La petite bourgeoisie, les paysans, représentent des éléments antibourgeois, mais conservateurs, et l'initiative ne saurait venir d'eux. Tous les mouvements historiques jusqu'ici ont été des mouvements de minorités au profit des minorités. Le prolétariat agira pour l'immense ma-
lent rabolitîoû de la propriété privée 5 la propriété personnelle, fruit du travail, est d'ailleurs morte de longue date. Le travail n'aboutit plus qu'à créer le capital, force sociale qui n'est mue que par des collectivités. En rendant ce capital commun, on ne convertit point une propriété personnelle en pro* prîété sociale : c'est le caractère social qu'on modifie en lui.
Aujourd'hui l'ouvrier est réduit au minimum de salaire : il reçoit tout juste ce qui lui est nécessaire pour entretenir une maigre existence et se reproduire. Son travail concourt avant tout à accroîtrele travail accumulé, mais il n'a pas droit à la propriété privée. Le communisme ôtera à la oxinorité le pouvoir de s'assujettir le labeur d' autrui.
Le prolétariat n'a pas de patrie: comment lui ravîrait-on ce qui lui fait défaut ? Les antagonismes des nations diminuent avec le développement poli^ tique de la bourgeoisie. Les conditions de la production sont partout les mêmes : les éléments de bouleversement social sont partout identiques»
Pour accomplir la révolution, le prolétariat
■doit^se constituer en classe régnante, et saisir la suprématie politique. Alors il poqrra peu à peu exproprier ses maîtres de leur capital par une série de mesures : confiscation de la rente foncière, abolition de l'héritage, centralisation du crédit au moyen d'une banque nationale, centralisation des transports, multiplication des nianufactures nationales, défrichements, constitution d'armées inr dustrielles et agricoles., proclamation de l'obligation du travail, éducation gratuite. Ce programme permettra de résoudre les antagonismes et de concentrer la propriété aux mains de la communauté. Alors le pouvoir public, qui organise la dictature au profit d'une classe, perdra son caractère politique ; le prolétariat, en détruisant lejs rapports de propriété, détruira toutes les raisons, de la guerre sociale. Il fera surgir une association où le libre •développement de tous sera la condition du libre développement de chacun.
La troisiètae partie du Manifeste vise la littérature socialiste et communiste, dont elle fournit la critique. Marx et Engels distinguent le socialisme petit bourgeois, avec Sismondi, — le socialismebourgeois ou conservateur — et s'étendent surtout sur le communisme critico-utopique. A l'origine, le prolétariat ne dispose pas des éléments matériels de sa libération. Saint-Simon, Fourier, Owen se rendent compte de l'opposition des classes et apprécient les ferments de dissolution de la société, mais ils ignorent encore le rôle propre du prolétariat, et comme ils ne discernent pas les principes d'émancipation qu'apporte le développement industrialiste, ils tombent dans l'utopie. Ils forgent des
plans de cités futures ; ils font appel à la société iout entière, et de préférence aux dirigeants. Ils écartent toute violence, toute brusque innovation. Les systèmes se figeant, ne se modifiant pas avec le temps, deviennent réactionnaires chez les disciples. Ils continuent à interdire toute action politique aux ouvriers et, par suite, combattent leur org^^nisation.
Le rôle des communistes consiste à appuyer partout les assauts contre la société capitaliste et contre la propriété privée. Que les classes régnantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste. t( Les prolétaires n'ont rien à y perdre, hors leurs . chaînes: ils ont tout à gagner... Prolétaires de tous pays, unissez-vous ».
Si Ton reprend les idées essentielles du Manifeste, oTi peut les cataloguer comme il suit :
1° La lutte des classes forme le fonds permanent, la substance même de l'histoire. Cette notion a pu se trouver en germe chez les socialistes français de la première nioitié du xix* siècle : nulle part elle ne se présente en ces termes d'une frappante concision.
2^ Le communisme sort de l'évolution industrielle elle-même ; il existe en puissance, ou du moins tous les éléments en sont rassemblés. Aucun socialiste français n'a encore exprimé cette conclu* sion .
3® Le prolétariat, qui est destiné à révolutionner le monde, défend des intérêts strictement opposés à ceux de la bourgeoisie, et lui seul peut accomplir la révolution et il la fera par ses propres forces ou la bourgeoisie ne lui fournira qu'un appoint,
aperçu, mais les autres éerivains français, de Saint* Simon à Gabet, ont répudié Tantagonisme des di* rigeants et des dirigés en leur recommandant TaLliance.
4^ Ce n'est ni pour réaliser la justice, ni pour établir l'égalité que les prolétaires aboliront le régime capitaliste, mais parce que le déterminisme économique et rëTolytipn du mode de protection les y entraînent. Cette conception n'a pas encore été développée. Au contraire, la sentimentalité et la passion des entités se sont données libre car*rière pendant quarante ans. Le réalisme, le matérialisme envahissent brusquement le domaine des spéculations sociales.
5^ Le prolétariat aboutira à ses fins par la conquête de la puissance publique, mais conquête intégrale et non partielle ; il usera du pouvoir pour détruire le système en vigueur, et le pouvoir croulera de lui-même, une fois l'œuvre consommée, ou du moins ses attributs politiques seront annulés. En d'autres termes, la plèbe saisira l'Etat pour supprimer l'Etat. Cette thèse diflère à la fois de celle, des étatistes et de celle des anarchistes, tels que Proudhon ; car Marx et Engels ne considèrent ni que Tautorité, maniée par les dirigeants d a présent, puisse émanciper les ouvriers, ni qu'elle doive se perpétuer. Et, d'autre part, ils maintiennent pour un temps une puissance publique, afin de disloquer la hiérarchie que cette même puissance pubUque a établie et sauvegardée.
6^ Pour préparer l'avènement du communisme^ la plèbe prendra des mesures transitoires. Louis