L'INTERNATIONALE ET LA COMMUNE
Le socialisme français, au lendemain de 1848, ou plus exactement après la mort des publicistes de cette période (1), n'oflfre plus aucun trait original. Désormais, la maîtrisé du prolétariat passe à FAUemagne, qui, avec Marx et Lassalle, présente à la fois une pensée forte et une organisation grandissante.
La seconde moitié du xix® siècle est aussi vide d'idées neuves chez nous que la première moitié avait été féconde. Peut-être doit-on attribuer cette stérilité subite a deux phénomènes d'ordres très différents, mais qui se sont complétés l'un l'autre : le désastre du socialisme en Juin, et la diffusion du Manifeste des Communistes qui formulait totalement et exactement la revendication prolétarienne.
La répression sanglante de Cavaignac (de même que plus tard celle de Thiers et de Galliffet) avait
~fl) Proudhon et Blanqui, qui ont continué à écrire fort au delà de 1848, se sont bornés à développer les conceptions qu'ils avaient déjà produites auparavant. Et tien que la Capacité des classes ouvrières soit à peu près contemporaine du Capital de Marx, -la division du siècle en deux fractions égales se justifie fort aisément. Nous Voulons dire surtout qu^aucun écrivain socialiste de premier plan n'a paru en France après 1848.
et la révolution sociale, noyée dans le sang des fusillés des faubourgs, sembla morte à jamais.
Lorsque les prolétaires relevèrent la tête et reprirent conscience de leurs intérêts et de leurs devoirs de classe, les déductions de Marx, peu claires pour eux dans le Capital, mais exposées avec une netteté plus accessible dans le Manifeste, leur imposèrent une philosophie toute prête. Elles alliaient aux éléments puisés dans tout le socialisme français, depuis Babeuf, des données originales, surtout une coordination et une logique supérieures. Et comme le marxisme exposait à la fois F économie en vigueur et ses tares, et les principes mêmes du communisme futur, comme il traitait de tout et paraissait répondre à tout, il domina les écrits plus ou moins essentiels qui furent publiés chez nous ou ailleurs. Les études ou les programmes socialistes des trente dernières années sont issus des conclusions du Capital,
Nous ne méconnaîtrons pas le rôle encore joué dans notre pays par l'idéalisme, dont Saint-Simon, Louis Blanc, Cabet, Proudhon avaient été les te« nants. Mais son influence, exclusive avant 1848, fut loin de demeurer prépondérante ensuite. Lors de la formation de Tlnternationale^ le proudhonisme entrera en lutte avec les conceptions réalistes des
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penseurs allemands ; il déclinera peu à peu jusqu'à perdre tout prestig-e à la veille de la Commune. Après TefiFroyable massacre de Mai 1871, lorsque le prolétariat tâchera de soulever la dalle scellée sur lui, le proudhonisme se manifestera encore, mais il sniccombera bien plus vite, cette fois, devant le collectivisme et le communisme révolutionnaires. Sans doute il n/a pas, même de nos jours, totalement renoncé a la bataille ; il se présente sous des formes nouvelles. Mais qaelle est son autorité à côté de la puissance énorme exercée internationalement par le matérialisme historique et ses conséquences logiques ?
Si, à l'heure où nous écrivons, deux grands courants semblent se partager le socialisme français, Tun idéaliste, Fautre marxiste, l'antagonisme au total ressort beaucoup moins accusé que d'aucuns le supposeraient. Les idéalistes eux-mêmes sont obligés de reconnaître révolution de la société, les transformations nécessiûres qu'entraîne le mécanisme de la production ; ils n'osent formuler le système de la collaboration des classes. Ils s'efforcent seulement de montrer une conciliation possible entre le déroulement inéluctable des phénomènes économiques et les conclusions auxquelles les por-* tent leurs concepts de la justice et de l'égalité abstraites. Ils sont à tout le moins des demi-marxistes ; ik ne répudient ni la lutte des classes, ni l'explication de l'histoire qui en découle, et l'idéalisme, revanche de l'intellectualité latine, héritage des publicistes sociaux du milieu du siècle, n^aboutit plus qu'à corroborer les assertions du Manifeste de 1848 et du CapitaL II ne peut tout au moins sou-
lution armée et à la conquête violente de la puissance publique.
Mais en même temps, l'événement dissolvait pour la seconde fois les raisonnements fallacieux que l'école de 1840 s'était efforcée de propager. Le 18 Mars 1871, comme les jouriïées de Juin 1848, attestait brutalement que le prolétariat ne pouvait rien attendre de la bourgeoisie, que la collaboration des dirigeants et des dirigés, tant de fois invoquée, de Saint-Simon et de Fourier à Louis Blanc et à Cabet, n'était qu'une illusion, et que la plèbe devait compter sur ses seules forces. La Commune constituait donc une application, la plus éclatante de toutes, de la méthode blanquiste, mais elle rendait hommage à la fois aux conclusions du manifeste de 1848, et le caractère international^ dont elle se dota soigneusement, compléta les autres traits qui la présentent comme un mouvement d'une saisissante originalité.
Au lendemain de 1871, il n'y a plus un socialisme français et un socialisme allemand. La fusion est désormais accomplie.