L'ECOLE SAINT-SIMONIENNE
Saint-Simon ne peut être étudié isolément; toute enquête sur s^ doctrine doit s'étendre à l'école, nombreuse et puissante, qui s'est groupée autour de lui, et qui a développé, dans tous les sens, les principes posés en ses oeuvres. Bazard et Enfantin surtout facilitent l'intelligence de ses concepts en matière de propriété, de hiérarchie sociale, de dictature autocratique et de religion. Celui qui ne les a point lus risque de laisser dans l'ombre tout un côté des conclusions de la secte. Saint-Simon émet souvent des affirmations sur lesquelles il 9e garde de revenir. Noyées dans ses larges phases, elles pourraient se perdre; les disciples les recueillent, en dégagent le sens, en précisent tous les aspects. C'est ainsi que Bazard consacrera de longues et intéressantes pages à la conversion de l'esclavage en servage et en salariat, à peine ébauchée dans les livres du chef de l'école. C'est ainsi encore qu'Enfantin, interprétant et dépassant la pensée initiale, édifiera la théocratie la plus mystique qu'on puisse imaginer.
Au surplus, il est malaisé, lorsqu'on considère l'un des documents où se concentre la doctrine
dies sur le aroit ae succession, i:5azara pouvait se proclamer fidèle, et jusque dans les aberrations les plus étranges de la fin, Enfantin avait le droit de soutenir qu'il n'avait commis aucune trahison.
Le saint-simonisme a exercé une action énorme sur la mentalité de plusieurs générations françaises ; pratiquement, il a propagé le culte de l'instruction démocratique et le goût des grandes entreprises industrielles. Il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'il a prévu le percement des isthmes de Suez et de Panama et les barrages du Nil. Mais c'est surtout ou même exclusivement a sa doctrine que nous devons nous attacher, en recherchant ses relations avec le socialisme contemporain.
La vie de Saint-Simon est d'autant mieux connue qu'il a retracé lui-même sa biographie, insérée en tête des Œuvres complètes ^ par Olinde Rodrigues. Du reste, Reybaud et les nombreux commentateurs qui ont repris la tâche de l'auteur des Réformateurs^ n'ont rien laissé ignorer de l'existence très heurtée du philosophe.
Il a été fort riche. Ce descendant de Charle-
magne, ce très proche parent du duc le plus féodal qui ait été, possédait une fortune qu'il dépensa en voyages, en spéculations et en enquêtes sur toutes choses. A tout près de quarante ans, il se passionna pour les sciences; il se donna les meilleurs maîtres, et les plus coûteux, jusqu'au jour où il se trouva dénué de toute ressource. Il écrivait en 1812 : « Depuis deux semaines, je mange du pain et je bois de l'eau; je travaille sans feu et j'ai vendu jusqu'à mes habits ». Faut-il croire que cette misère^ comme certains l'ont avancé, influa sur le cours de ses idées et l'incita à décrire le mal social ? C'est là une question d'ordre secondaire, et nous n'essaierons pas plus de la trancher que d'insister sur la dévotion fanatique que les saintsimoniens professaient pour leur maître.
Pour comprendre la doctrine du philosophe, il n'est pas suffisant de se référer à l'une quelconque de ses œuvres. En dépit des répétitions qu'elles contiennent forcément, elles forment un tout homogène, orienté en une direction très nette. Le Catéchisme politique des Industriels, Libéra» lisme et Industrialisme , les Vues sur la propriété et la lénslationy la Lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains y V Introduction aux travaux scientifiques f la Lettre au bureau des Longitudes^ le Mémoire sur la science de Vhomme^ la Réorga^ nisation de la Société Européenne , V Indus trie ^ le Système Industriel^ le Nouveau Christianisme oflfrent un développement de thèses fort bien coor-
donnés et d'où les contradictions sont généralement éliminées.
La notion capitale qui se dégage de cette série est celle d'une philosophie de l'histoire assise sur l'évolution permanente du monde vers le mieux être. Dans sa Lettre au bureau des Longitudes j Saint-Simon annonce déjà sa découverte : « Je crois avoir trouvé une conception encyclopédique meilleure que celle de Bacon, une conception du monde meilleure que celle de Newton et une meilleure méthode que celle de Locke ». Dans le Mémoire sur la science de Vhomme^ il expose la marche en avant ininterrompue de l'humanité ; il invoque Condorcet, il réhabilite le moyen âge qu'il déclare supérieur à l'antiquité, quoique inférieur à l'époque moderne ; il prétend discerner, dans la vie des peuples, les mêmes traits que dans la vie ,des individus. Ce qui caractérise à ses yeux le progrès, c'est la désagrégation de l'esclavage, la formation de sociétés élargies, la poussée des sciences, et jetant les yeux sur l'avenir, cherchant le but suprême, il le définit ainsi : « Améliorer le plus pos* ^ible le sort de la classe qui n'a d'autres moyens d'existence que le travail de ses bras. » a L'âge d'or, dit-il encore^ n'e»t pas en arrière, mais en avant », et à ce titre il se differencie.de certains grands publîci^tes deee dix-huitième siècle, auquel il appartient; «epeoKla&t par tant de côtés.
Mais quel est le prijoicipe même de cette évolution dont la &^e &otî<Ma comp^orte en soi tant de
ferments de subversion ? C'est le changement incessant du régime de la propriété. Pour la première fois, dans tout le procès philosophique, Saint-Simon attribue au système d'appropriation le rôle décisif qu'il joue dans les communautés humaines; il n'a pas été plus loin; il ne nous a pas encore montré les transformations de ce système même, dominées par le jeu des forces productives, mais sa découverte est essentielle déjà. D'un seul eoup, il substitue au concept politique le concept économique, et nous verrons qu'il tire de ses prémisses d'importantes déductions :
a II n'y a pas de changement dans l'ordre social sans un changement dans la propriété.
(« Il est évident que, dans tout pays, la loi fondamentale est celle qui établit les propriétés et les dispositions pour les faire respecter; mais de ce que cette loi est fondamentale, il ne résulte pas qu'elle ne puisse être modifiée.
« Ainsi donc ces questions : Quelles sont les choses susceptibles de devenir des propriétés ? Par quels mc^ens les individus peuvent-ils acquérir des propriétés ? De quelle manière ont-ils le droit d'en user ? sont des questions que les législateurs de tous les temps et de tous les pays ont le droit de traiter toutes les fois qu'ils le jugent convenable ; car le droit de propriété ne peut être fondé que sur l'utilité commune et générale de Texercice de ce droit, utilité qui peut varier selon les temps D.l
Auiii Saint-Simon exclut l'immutabilité de la formule d'appropriation. U n'ira pas jusqu^à la commufiâutéy mais peu nous importe, puisque déjà
11 a quelque peu Dauu en orecne le uogme ue la propriété éternellement et inviôlablement réglée de la Constituaixte et de la Convention.
L'auteur du Système industriel a émis une affirmation non moins décisive, lorsqu'il a déclaré dans ses viles sur la propriété et la législation : « Nous attachons trop d'importance à la forme du gouvernement ». Par là il a voulu enseigner que les problèmes économiques dominent tous les autres, et cette notion rentre en la précédente — mais aussi que l'administration des choses doit de plus en plus refouler celle des hommes.
Les appréciations qu'il a portées sur la Révolution sont très mêlées; il n'a jamais été un démocrate, mais il a reconnu que le mouvement de 1789 ^ était inéluctable, que la noblesse et le clergé étaient devenus inutiles et dangereux : celui-ci par sa servilité, celle-là par son oisiveté Leur restituer leur rôle dans l'avenir serait à la fois puéril et impossible, car la classe industrielle seule doit désormais commander. Dans les œuvres des disciples, nous retrouverons le développement logique de celte idée, mais elle ne laisse pas que d'être abondamment exposée dans les écrits du maître qui l'a considérée — et non sans raison — comme primordiale.
« La société tout entière repose sur l'industrie. L'industrie est la seule garantie de son existence, la source unique de toutes les richesses et de toutes les prospérités. L'état de choses le plus favorable à
rindustrîe est donc le plus favorable à la société.
« La classe indnstrîelle doit occuper le premier rang, parce qu'elle est la plus importante de toutes, qu'elle peut se passer de toutes les autres et qu'aucune, autre ne peut se passer d'elle. »
11 dit encore dans son Catéchisn:e Politique, rédigé par questions et réponses, que deux classes seules subsistent dans l'Etat: les bourgeois et les industriels, — lesbourgeois comprenant les militaires, les légistes et les rentiers,, et les industriels groupant les fabricants, les négociants et les ouvriers. C'est à cette deuxième catégorie que le pouvoir doit être transmis par subordination de la première.
La fameuse Parabole de 1819, qui contient des attaques plus directes et qui lui valut d'être poursuivi, est autrement explicite encore :
« Nous supposons que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, ses cinquante premiers physiologistes, ses cinquante premiers mécaniciens, etc., etc.; ses cinquante premiers banquiers, ses cinquante premiers maçons, etc., etc., la Nation deviendrait un corps sans âme.
• « Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède et qu'elle ait le malheur de perdre le même jour Monsieur, frèie du Roi, Monseigneur le duc d'Angoulême, Monseigneur le duc de Berry, Monseigneur le duc d'Orléans, etc., et en sus les dix mille propriétaires les plus riches, il n'en résulterait aucun mal politique pour rÉtat. »
Et Saint-Simon continue par une critique im-
pitoyable : « La société actuelle est le monde renversé : les pauvres y doivent être généreux pour les riches; les voleurs généraux font punir les petits délits ; les incapables sont chargés de diriger les capables ». Il était dangereux de faire de semblables remarques sous la Restauration.
On conçoit que le philosophe n^ait eu que dédain pour les trois factions en lutte à son époque et qu'il dénommait ainsi ; les rétrogrades, les stationnaires et les libéraiix. Les plus avancés, à son avis, ne rêvent qu'à se constituer chefs de la nation pour exercer les privilèges à leur profit, et l'événement lui a toujours doiiné raison.
Saint-Simon estime la transformation sociale inéluctable, et nous savons déjà qu'il met à la base la refonte du mode d'appropriation. Cette transformation, par ailleurs, ne peut résulter que d'une forte organisation fondée sur une hiérarchie d'attributs. Si l'association est la formule de la société nouvelle, chaque capacité doit y garder le rang qui lui appartient, de même que chacun doit être rémunéré à proportion de sa tâche. Procéder autrement constituerait un flagrant déni de justice. Le philosophe répudie hautement l'égalité intégrale et aussi l'idée métaphysique de la liberté absolue qui lui paraît contraire à la civilisation, ce les hommes étant liés ensemble par la division du travail ». La souveraineté du peuple est exclue, car « le do^me de l'égalité turque, c'est-à-dire de l'égale 'admissibilité de tous à l'exercice du pouvoir arbitraire
peut encore faire de grands ravages ». U importe uniquement que « tout homme, quel qu'ait été son point de départ, puisse parvenir à la première des existences sociales, la royauté exceptée ».
La transformation de la France et du monde, — Saint-Simon englobe l'humanité tout entière dans ses vues — ne s'accomplira donc ni dans le sens de la démocratie ni par la démocratie : elle sera l'œuvre d'une sorte de despotisme éclairé, analogue à celui qui a prévalu dans nombre d'Etats d'Europe à la veille de 1789, et à ce point de vue encore, notre auteur est fils du xviii* siècle. Il a fait des appels désespérés à Napoléon pour qu'il fût l'artisan du grand changement; il accepta le dogme d'une royauté solidement armée et qui assurerait le passage de l'état actuel a l'état futur. Par la suite, elle s'évanouirait en quelque sorte mécaniquement, au fur et à mesure que triompherait l'administration des choses.
L'idée d*une évolution ou d'une révolution im-\ posée d'en bas est donc complètement absente. Saint-Simon conçoit même que les ouvriers puissent s'adresser aux chefs d'industrie, plus riches et plus éduqués, pour les prier de saisir la plénitude de l'anitorité.
Lorsque les mutations prévues seront accomplies, tes producteurs seront les maîtres et, de concert avec les savants, ils régiront les destinées publiques. Sous quelle forme s'exercera cette prépondérance ? Ici le grand publiciste a souvent varié en ses réponses. Tantôt il prévoit, comme dans le plan de V Organisateur , trois Chambres, l'une dlnvention, l'autre d'examen, la troisième d'exécu-
tion, dont le rôle serait tout entier d'administration économique, et tantôt il veut faire de Tlnstitut un corps doté de la toute-puissance du Sénat romain. Par contre il n'a jamais hésité sur le rôle primordial de rÉtat, qui est de donner du travail aux hommes valides, de procéder à de grandes enti:eprises d'améliorations agricoles, de réduire la bureaucratie, et aussi de répandre dans la classe des prolétaires les connaissances positives acquises. Il disait encore qu'il fallait avant tout assurer à tous les hommes le plus libre développement de leurs facultés.
L'une des parties les plus largement traitées de la doctrine de Saint-Simon est celle qui est relative à la conception philosophique proprement dite et à la conception religieuse.
Nul n'a mis plus haut la science positive et la raison, et pourtant nul ne s'est efforcé davantage de trouver ou mieux de montrer une conciliation, une alliance entre la science et la religion. D'un bout à l'autre de sa vie, le chef de l'école a été obsédé par cette préoccupation, qui s'affirmera plus intense encore chez ses disciples, et qui aboutira chez Enfantin à d'extraordinaires imaginations.
Si Saint-Simon a écrit dans son Introduction aux travaux scientifiques : « La religion est destinée k périr et à être remplacée par le physicisme », il n'a pas voulu qu'on la désertât immédiatement et avant de lui avoir substitué une autre croyance ; mais il semble d'ailleurs qu'il ait jeté cette phrase
dans une époque de doute, d'hésitation, car de l'ensemble de ses œuvres se dégagent d'autres données : la religion, au lieu de mourir, s'absorberait avec la science dans un tout commun ; la science fait le fonds de l'histoire, mais la religion résume les sciences; celles-ci et celle-là progressent à la fois, et chaque époque scientifique engendre sa religion.
Prenant à partie le christianisme, Saint-Simon lui reproche d'avoir été défiguré. Le critérium du dogme à ses yeux, c'est la valeur sociale. Tous les clergés doivent prouver que l'amélioration de l'existence de la dernière classe est nécessaire et aussi qu'elle entraîne celle de l'état- des classes supérieures.
Le pape est hérétique, parce qu'il donne une mauvaise éducation aux catholiques et parce que sa conduite gouvernementale est plus contraire aux intérêts moraux et physiques de la classe indigente que celle d'aucun prince laïque. Hérétique encore Luther, parce qu'il se soucie trop peu du bien-être de la plèbe. Ce que l'auteur de Y Industrie admire surtout dans le christianisme, c'est qu'il a prétendu anéantir le pouvoir du glaive. Mais la religion de Jésus a été obscurcie, déformée, si bien qu'il faut la rajeunir, la renouveler, tout en demeurant d'accord avec la science, et en accordant la première place à la morale.
Le système de Saint-Simon se couronne ainsi , d'une construction vague où le déisme se mêle au \ positivisme, mais nous verrons que la plupart des| socialistes français, jusqu'en 1848, ont été impuissants à se dégager de ce spiritualisme complexe
3^8 LfiS ÉTAP£S 0tJ SOCIA.LISME
et que très so»Brvent ils «e croieat obligés d'invoquer la ^volonté providentielle pour justifier leur» concepts. Ce trait est encore plus visible chez Fourier que chez Sedn^Simtm, Baais Fourier, du moins, n'a pas«onsacré, à la recherche d'une fiision de la science et de la religion, de longues pages de ses écrits.
A reprendre, dans une analyse f!onci<îe, l'œuvre du chef de l'école que nous étudions^ on peut dégager de $a doctrine les principes suivants^ particulièrement dignes d'être signalés : il a admis la nécessité d'une transformation nouvelle du monde ; il a prêché la substitution de Tadmiaistration des choses an gouvernement clérical, militaire et bureaucratique. Il a reconnu à la propriété le caractère d'une simple convention sociale et susceptible de se modifier; il lui a reconnu en outre un rôle fondamental dans la contexture de l'Etat. Enfin la philosophie de l'histoire qu'il a défendue conclut à l'émancipation progressive du prolétariat -—émancipation à la fois matérielle, intellectuelle et morale.
Les disciples de Saint-Simon n'ont pas trahi la parole du maître; bien au contraire, aucune écol^e ne fut plus fidèle que celle-ci à une direction unique ; mais il n'était point étonnant que chacun des membres de la famille se consacrât tout spécialement à la propagande de cette partie du sys* tème qui le passionnait le plus, et que, se vouant à la diffusion de telles ou telles idées, il tâchât d'en extraire tout le contenu .
On ne sduoradt êilr« surprix nom plus>que^ dans le domaine social, ocvlains écriv^iik^ d» saint-simo^ nisme aient outré Tandaee, poussé à leurs coudusioas extrêmes des préimsses modérées eu elles^ mêmes.
Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici l'histoire de la « j[amille », de ses conférences, publiques, de ses procès, de se^ schi&mes, de ses grandeurs et de ^s ennuis. C'est aux idées sentes que nous nous attachons.
L'un des documents capitaux est celai qu e les saint-simoniens^ et parmi eux Bazard et Enfantin, signèrent en 1830 pour réfuter des attaques assez vives portées contre eux à la tribune de la Chambre. Ce manifeste, qui parut en brochure, contient en substance toute leur théorie de la propriété, de l'égalité et de la production.
« Les saint-sîmoniens repoussent le partage égal de la propriété, qui constituerait à leurs yeux une violence plus grande, une injustice plus révoltante que le partage inégal qui s'est eflfectué primitivement par la force des armes, par la conquête.
« Car ils croient à l'inégalité naturelle des hommes et regardent cette inégalité comme la base même de l'association, comme la condition indispensable de l'ordre social.
« Ils repoussent le système de la communauté des biens, car cette communauté serait une violation manifeste de la première des lois morales qu'ils ont reçu mission d'enseigner, et qui veut qu'à l'avenir, chacun soit placé selon sa capacité et rétribué selon ses œuvres.
<c Mais en vertu de cette loi, ils demandent l'abo-
phases critiques, où tout se disloque, en attendant la reconstitution. La dernière phase critique a été inaugurée par la Réforme et elle se prolonge toujours. Les trois organes de la vie sociale, la science, l'industrie, les beaux-arts, fonctionnent péniblement ou plutôt sont arrêtés à chaque instant en leur exercice normal. C'est ainsi que la science actuelle est exclusive de toute coordination, que ses pouvoirs ne sont plus hiérarchisés, et qu'elle est même incapable d'inventorier ses découvertes.
L'industrie est encore plus déchirée et plus impuissante. La dispersion des efforts, la prédominance des cupidités égoïstes, l^gnorance des besoins jde^ la consommation, les assauts des Intérêts individuels contre Tintérêt collectif, les méfaits du. machinisme qui frappent comme ceux de la guerre, l'attribution des instrument* à la naissance — et non à la capacité — voîih ses caractéristiques. Le mal ne sera extirpé que du jour où l'exploitation sera régularisée par des vues générales, j
Les beaux-arts enfin sont en décadence, parce que l'égoïsme tue les sentiments; ils ne seront revivifiés que par le triomphe de l'universel amour.
Mais cette passion d'humanité est destinée k s'imposer ayant longtemps. L'intelligence occupe une place de plus. en plus haute. L'humanité estua être collectif qui se développe, et qui marche vers une forme toujours plus large de l'association, et telle est la loi de perfectibilité.
Bazard nous montre cette humanité évoluant de^ puis lafamillejusqu'auxgroupements généraux, — à travers les luttes furieuses, — et les combinaisons de forces écrasant peu à peu les antagonismes. Ainsi
42 LES iTJLF£& DU SOClALiaME
la manifestatiG^n la plus vive de rantagonisme, la guerre, en déterminant des agrégations de populations auparavant isolées, a rendu possible plus tard leur association.
En même temps le sort du genre humain s'améliore au triple point de vue moral, physique et iflLtelleetuel. Autrefois an bataillait pour piller ; la force brutale était la maîtresse suprême. Elle se manifeste encore dans le gouvernement, dans la législation, dans les rapports entre les sexes : elle s'est pourtant bien adoucie.
Autre exemple ; l'exploitation de l'homme par l'homm e a été s'atténuant de génération en génération. A l'origine, elle embrasse toute l'existence, car l'esclave ne possède rien, ni argent^ ni famille, ni liberté de se mouvoir. Le serf déjà peut changer de place, avoir un ménage, des enfants. L'ouvrier est moins assujetti encore, quoique, son sort soit souvent cruel et qu'il soit pressuré par le patron.
Çazard trouve des termes vigoureux pour qualifier l'organisation sociale, dépassant de beaucoup Saint-Simon en audace. Il flétrit l'hérédité de la misère et dresse la classe des prolétaires, en face de cette autre classe « investie du monopole des richesses, qui dispose à son gré, et même dans l'oisiveté des instruments de travail », et, comme jadis Gracchus Babeuf, il écrit : « Une nouvelle révolution est inévitable ».
Or, quelle est la racine du mal ? Le régime de l'appropriation. Un préjugé regarde la propriété
LBS B7APBS DU SOCIALISME 43
comme inviolable. Tous la proclament base de Tordre politique : à la rérité, elle n'est qu'un fait, et pent être réglée de diverses manières.
La constitution de la propriété doit être changée en conformité avec le principe de l'égalité de naissance. Son statut actuel disparaîtra donc avec l'exploitation de l'homme par l'homme.
La loi est sans cesse intervenue pour modifier la propriété, — en particulier pour supprimer l'esclavage. Elle interviendra encore pour une modification suprême, car la propriété actuelle touche à sa phase dernière; il faut qu'elle soit abolie, lâ Ton veut réellement organiser la production,
Bazard pose cmsuite les bases de l'état social futur. La communauté politique, coûveiiie eu association de travailleurs^ s'arrogera le droit d'héritage refusé aux individus. Nul n'aura droit à la richesse, s'il n'a la capacités L'autorité sociale fixera à chacun sa place, selon ses capacités, et rétribuera chacun suivant ses œuvres. L'inégalité et Témulation, nécessaires à l'existence et au progrès de l'humanité, seront maintenus, mais le dérèglement de la production, abandonnée à l'arbitraire des appétits, sera supprimé, puisque l'on ne pourra plus produire qu'avec l'agrément de l'Etat, détenteur des instruments. Ainsi la 'thèse de ^aint- Simon se précise, se complète, et le premier pas est accompli vers le communisme ; avec l'exclusion de l'héritage, le groupement de l'outillage et des capitaux est désormais assuré. Machines et ressources de toute nature seront centralisées k la disposition d'une banque nationale, projetant partout des succursales, qui distribueront aux plus capables les éléments
de la fabrication. Par suite, la propriété ne reposera plus à l'avenir que sur le travail, sa base légitime, et elle ne subsistera qu'autant que le travailleur luimême. Il est curieux de voir les saint-simoniens, et Bazard en première ligne, se défendre de toute velléité communiste, alors que fatalement, en interdisant de succéder, ils proclament TÉtat Théritier suprême.
Le développement sur les rapports de la religion et de la science devait se placer dans l'Exposé de la doctrine, car il constitue l'un des traits fondamentaux du saint-simonisme.
/ L'heure est venue de créer une religion nouvelle V qui embrasse toutes les conceptions modernes, La science, loin de toucher h la notion de Dieu, ou au plan providentiel, se concilie avec eux. L'ordre n'est que la projection de la divinité dans l'organisation pratique. L'humanité a un avenir religieux illimité ; la religion future sera plus grande, plus puissante qu'aucune des religions dupasse..., son dogme sera la synthèse de toutes les manières d'être de l'homme..,, et l'institution sociale-politique, considérée dans son ensembhe, sera une institution religieuse.
Pourtant ce corps de dogmes différera du christianisme. L'aspect le plus frappant, le plus neuf, sinon le plus important du progrès général que l'humanité est aujourd'hui appelée à faire, consiste , dans la réhabilitation de la matière, réhabilitation qui ne pourra avoir lieu qu'autant qu'une concep-
tion nouvelle aura fait rentrer dans l'ordre providentiel, et en Dieu mème^ cet élémeiît, ou plutôt cet aspect de l'existence universelle, que le christianisme a frappé de sa réprobation
De cette conjonction de la science et de la religion rajeunie, Bazard déduit Tordre social qui prévaudra. La religion ou morale; la théologie ou science ; le culte ou industrie: voilà les trois modes de l'activité humaine. Les prêtres, les savants et les industriels : voilà la société !
Le prêtre, inspirateur du savant et de l'industriel, est encore le lien entre les hommes, entre les hommes et Dieu. Le prêtre gouverne, domine la science qui est la théorie, — et l'industrie, qui est la pratique ; il exerce des fonctions multiples « et l'artiste même est son verbe ». C'est une théocratie qu'installe Bazard, et il ne s'en défend pas, mais il s'efibrce de la différencier de celles qui l'ont précédée.
Au-dessus de toute la hiérarchie, se dresse le prêtre social, érigé sur un socle gigantesque d'omnipotence. C'est lui qui fait la loi, ou plutôt il est toute la loi, la loi vivante, incarnant le commandement à la façon de Moïse ou du Christ, et les décrets d'organisation ne sont que les expressions de sa volonté infaillible. Dictature douce et légitime, parce que l'obéissance à la loi vivante n'est qu'une des formes de l'amour qu'elle inspire : ce règne de l'autorité est aussi le règne de la liberté. Ainsi les conclusions sociales, si intéressantes, si décisives de l'Exposé, vont s'abîmer dans les rêveries mystiques.
Lorsque Bazard ^»l termiaé son enseignement en 1830, Enfantin commença le sien. Point n'est beso-in de montrer les discussioiis, Tantagonisme de ces deux hommes. Enfantin est presque à l'antipode de Bazard. Celui-ci, sans exclure la métaphysique, se passionne surtout pour la réforme sociale ; il prévoit les transformations économiques qui s'imposent; il monte à la tribune, comme un professeur d'université, pour en décrire le cours. Celui-là, au contraire, ne donne que peu d'attention aux problèmes de la production ; il voue toutes les forces de son intelligence, qui fut active et pénér trante, au développement d'une pensée théocratique, dont la clarté est souvent douteuse, et dont certaines déductions ont été contestées au nom de la morale vulgaire. On peut dire, en s'en référant aux résultats, qu'Enfantin a contribué à imprimer un recul à l'école saint-simonienne, et par les maximes qu'il prêcha, et par les allures de pontife et de directeur ecclésiastique qu'il affectait.
Il n'a rien abandonné du système juridique et social du maître. Dans une lettre qu'il écrivait en 1838, il s'élève contre l'exploitation de l'homme par Thomme, contre la transmission de la propriété par droit de naissance. «La nouvelle constitution de la propriété, dit-il, c'est la répartition des instruments de travail selon le degré de capacité industrielle ; — la nouvelle combinaison des efforts, c'est
LBS BTAPBS DU SOCIALISME 47
l'association. » Il a été plus avant encore dans ses Mémoires d'un industriel de Van 22i0. Là il essaie d'étudier l'organisation de la société future. Les conflits de la propriété y sont inconnus ; on n'y discute plus que sur les droits de tel ou tel aux instruments. La banque centrale est l'arbitre de ces contestations. De même encore la vente, les transferts sont ignorés, puisque la transmission des biens n'est qu'une forme du bail ; le sort des veuves et des orphelins est assuré par la commune.
L'Europe se fédère, et la guerre ne s'exerce plus que pour porter la civilisation au loin, etc., etc.
Enfantin ne s'en est pas tenu, malheureusement, à ces pensées généreuses. Il s'est posé un peu comme un nouveau père de l'Eglise; il monte voloiktiers sur un piédestal d'où il permet à ses disciples de Tadorer. a Enfants », a-t-ill'habitude de s'écrier, en s' adressant aux membres de la a famille » . Ilnese bornepas à glorifier Dieu et Saii\t-Simon, il se glorifie lui-même. Il institue la confession à son profit, dans ses leçons de la rue Monsigny, puis de la rue Taitbout. Les saint- simoniens d'Eichtal, Rodrigues, Duguet, Clouet, Holstein, etc., s'ouvrent à lui de tous leurs sentiments .et saluent en lui le représentant de la divinité. Au fur et à mesure
?u'on avance dans la lecture de ces conférences, école s'assimile plus nettement à une congrégation mystique. Les déclarations^ qu'on dirait extraites de quelque vieux livre du moyen âge chréjtien, se ramènent à de simples et inintelligibles divagations, où de temps à autre éclatent l'appel à la femme ou la réhabilitation de la chair. A la place du prêtre de Bazard et de Saint-Simon, Enfantin
dresse le couple sacerdotal, qui a pour mission de développer la science, l'industrie et la morale, de consacrer le mariage et le divorce, de régner par l'intelligence et par la beauté. Mais tout cela nous entraîne trop loin de la raison et du socialisme.
Quelques erreurs qu'elle ait engendrées, la doctrine saint-simoniénne a frayé la voie aux concepts plus clairs de la pléiade de 1840. Par les extraits que nous avons présentés, par Tenchaînement dialectique qui apparaît chez le maître et chez ses disciples, Bazard tout d*abord, le lecteur a pu juger de Tinfluence que Técole devait saisir.
Cette influence, à vrai dire, n'a jamais beaucoup pénétré dans les masses. Les tendances du saintsimonisme, avec sa forte hiérarchie, étaient trop aristocratiques pour plaire a l'ensemble du prolétariat. Est-ce à dire que l'œuvre de la secte ait été stérile ? Il y aurait injustice et puérilité à le prétendre. Un mouvement aussi vaste, un courant aussi subversif, laisse toujours des traces profondes derrière lui, et ce n'est point en vain que l'auteur du Système industriel et ses disciples démontrèrent le caractère instable de la propriété à travers les âges, ou encore l'iniquité de l'héritage, ou mieux la nécessité d'une organisation sociale de l'industrie*
On a l'habitude de classer les saint-simoniens,
comme Fourler et les fouriérîsles, parmi les romantiques ou les utopistes. Ils furent des romantiques, ils furent aussi des utopistes, en ce àens qu'ils crurent trop à la générosité des classes supérieures, qu'ils ignorèrent le fonds réel et permanent de rhistoire, c'est-à-dire l'action des forces productives, et qu'ils confondirent trop volontiers; les problèmes économiques avec les questions reli-\ gieuses ou métaphysiques. Mais aux hommes de^ 1820 et de 1830, il était impossible de demander des analyses et des déductions-prématurées ; ils n'avaient encore sous les yeux ni la grande expansion manufacturière, ni la révolution générale des moyens de transport. Il n'est pas étonnant par suite qu'ils aient rattaché leurs conclusions et leurs syistèmes à une idée de droit ou de justice, ou à une vue un peu superficielle des changements du monde, plutôt qu'à une interprétation strictement correcte des phénomènes de l'économie. Cette interprétation, que Gracchus Babeuf et les Egaux n'ont même pas abordée, elle est déjà en germe dans le saint-simonisme, avec les thèses de la propriété, du désordre social et du rassemblement des instruments de travail ; elle se précisera dans Fourier ; elle s'élargira notablement dans la génération de Pecqueur, de Louis Blanc, de Proudhon, tout en"j coexistant avec l'idéalisme nuageux de 1820. Et( nous avons pris. soin de dire que cet idéalisme ^j persisté dans le socialisme français, même après la: Commune, même jusqu'à nos jours. Nous ne pré-^ tendons pas pourtant que le matérialisme, exposé avec tant d'éclat dans le Manifeste des Communistes de 18(t8y n'ait pas en France groupé une école, ou