‹ Les étapes du socialismeChapitre 6 sur 19 · FOURIER · texte numérisé non relu

FOURIER

Fourier, comme Saint-Simon, a formé une école, et cette école a été exceptionnellement brillante. SoD enseignement, largement répandu, a provoqué des groupements dans toute la France ; il s'est perpétué bien au-delà de la mort du fondateur. Les principes du système ont trouvé dans Considérant, que nous étudierons plus loin, leur formule la plus nette et aussi la plus politique, à la veille du grand sursaut social de 1848. Aucune doctrine"' n'a exercé sur le socialisme français — à part le marxisme — une influence aussi profonde et aussi » durable. Même sous la troisième République, le fou-"^ riérisme n'est pas mort, puisque Pellarin Ta encore propagé, et qu'à notre époque il compte d'assez nombreux disciples. Jusque dans le roman et au théâtre, il a suscité des descriptions et des essais. Dans la vie pratique, il a tenté vainement de s'implanter, ou, s'il a rencontré de ci de là quelque réalisation, elle n'a pas été durable, ou elle a conservé un caractère partiel. Mais ces échecs ne sauraient passer pour une condamnation suffisante, et le communisme intégral n'a pas été plus heureux dans les entreprises qu'il a affrontées en Europe

à un autre point de vue, et nous essaierons de discerner en lui ce qui nous apparaît erroné et ce qui nous semble incontestable et acquis à jamais. Pour l'instant, nous voudrions indiquer les causes de la diffusion très réelle et très ample que sa propagande a assurée. Le saint-simonisme fournissait une critique un peu étroite du régime social, et des vues d'avenir plutôt nébuleuses. Le fouriérisme a apporté, dès la première heure, une discussion facilement accessible du régime industriel, de ses tares, des conséquences funestes qu'il engendre, . et aussi une conception fortement charpentée, très ^claire et très séduisante, de la société future. Le phalanstère n'a rien que d'attrayant ; les maux du morcellement et de la concurrence sont aisés à découvHr, et chacun peut les constater ou les vérifier. De là, le succès que les thèses de Fourier ont obtenu dans notre pays, et la vogue qu'elles ont acquise ou retrouvée, toutes les fois que les problèmes sociaux sont venus au premier plan de l'actualité.

Elles ont d'ailleurs moins effrayé la bourgeoisie que la théorie saint -simonicnne. Celle-ci s'est attaquée presque tout de suite à l'une des racines de la puissance capitaliste, c'est-à-dire au droit d'héritage ; celles-là n'ont prévu qu'une modifica-

tion lente de la société, une réduction du rôle du capital par le relèvement du travail. Ceux des dirigeante qui les acceptaient, s'attachaient plus à cet -aspect positif qu'à l'aspect négatif : l'analyse mi- ,nutieuse et implacable des institutions économiques régnantes. Il n'en reste pas moins que l'œuvrç socialiste — nous ne dirons pas sociale — du fouriérisme a été plus large que la tâche du sainlsimonisme. Après l'auteur du Nouveau- Monde ^ il ne reste plus rien à dire. contre le morcellement de la production, contre la concurrence, contre la multiplication des intermédiaires et des parasites.

La vie de Fourier est trop connue, depuis Reybaud et tant d'autres, pour que nous y revenions. Elle a étrangement contrasté avec celle de Saint- Simon, mais pourtant l'influence du milieu d'origine s'affirme avec vigueur chez l'un comme chez l'autre. Tandis que le second, aristocrate de naissance, demeurait aristocrate jusque dans ses conceptions les plus audacieuses, le premier, élevé dans une boutique, a sans cesse gardé sous les yeux, dans tous ses exposés, les tromperies, adultérations et sophistications qui sont la monnaie courante et la triste nécessité du petit commerce. Tous deux sont, au surplus, fils du dix-huitième siècle, par la philosophie générale et la morale tout au moins, qui sont celles de Condillac et ^es sensualistes. Saint- Simon a cru. au progrès indéfini; Fourier n'a que des expressions haineuses et virulentes pour la civilisation moderne. Mais Condorcet et Rousseau .offrent les mêmes exemples d'une apparente contradiction.

On a reproché au théoricien des Quatre Mou-

céments des idées bizares et des expressions plaisantes. Il est vrai qu'il ne s'arrête pas aux plans d'ensemble^ qu'il aime la minutie, qu'aucun* détail ne lie rebute. Il aurait été volontiers jusqu'à indi^ quer la largeur des portes dans son phalanstère^ car il s'est complu souvent dans des recherches à peine plus intéressantes. Il est exact aussi qu'il a multiplié les néologismes pour parer à tous les besoins de son exubérante imagination. Mais que sont ces petites lacunes dans le grandiose exposé d'une des plus hautes critiques sociales qui aient été jamais formulées, et en quoi nous importent les faiblesses un peu ridicules du philosophe, alors qu'il a doté les adversaires de l'économie industrialiste de leurs armes les mieux trempées? On conçoit fort bien que les ennemis du socialisme essaient de déverser sur lui épigraiULmes et quolibets, et qu'ils aient tâché de mettre en relief certaine indécision, certaine crainte devant les audaces suprêmes. Mais c'est là leur tâche et non la nôtre.

Saint-Simon part de la loi historique du développement humain pour aboutir à la conciliation de la science et de la religion. La métaphysique est chez lui un couronnement. Fourier consulte tout d'abord la volonté divine pour en déduire tout un système de régénération.

L'important, lorsqu'on s'attaque à raQ>alyse de» institutions humaines, est de percer les vues de la Providence. Il est nécessaire d'explorer les décrets

da ciel, de rechercher le code social qu'il a prétendu imposer. Or, les vues divines doivent s'inspirer d'un principe unique, car autrement elles seraient contradictoires entre elles — ce qui ne saurait être : « Dieu dirige l'univers matériel par l'attraction ; s'il employait un autre ressort pour la direction du monde social, il y aurait duplicité d'action dans le système )>.

De plus, cette attraction s'exerce sous cinq formes; deux d'entre elles méritent d'être signalées dans une étude sur l'humanité : la forme intellectuelle ou mouvement, juxtaposition et combinaison des passions; la forme sociale, ou mouvement instinctif de l'homme vers l'avenir.

Partant de ces assertions, Fourier estime, d'une part, que la divinité a voulu l'association toujours plus élargie, et de l'autre que le christianisme a eu tort de condamner les passions. Maintenir cette réprobation, c'est proclamer en effet que Dieu ne sait pas ce qu'il fait, ou qu'il a introduit en l'homme le ferment du mal, et alors il ne serait plus Dieu. Tout cela est un peu simpliste, mais ne saurait être exclu d'une analyse exacte et consciencieuse.

Les passions vont jouer un rôle énorme dans le phalanstère, dans l'organisation nouvelle que Fourier veut édifier de toutes pièces. Il sied donc d'insister quelque peu sur la classification^ qu'il opère parmi elles.

Les passions qu'on croit ennemies de la concorde.

sent comme les meilleurs ressorts de Tactivité individuelle. Il n'est pas vrai que l'homme soit en lutte avec lui-même, ni qu'il doive éternellement demeurer en conflit avec ses semblables.

Fourier, avant de passer a l'examen de notre état social, présente ses vues générales sur l'histoire : elles sont loin d'oflrir la même valeur philosophique que celles de Saint-Simon. Le monde durerait 80.000 ans — on. ne sait pourquoi cette précision a paru nécessaire — dont 40.000 de

progrès et 40.000 de décrépitude. L'humanité parcourt trente-six périodes, dont trois antérieures à 'industrie, trois de l'industrie morcelée répugnante, la patriarcat, la barbarie et la civilisation, et trois de rindustrie sociétaire attrayante, le garantisme, le sociantisme et l'harmonisme. Puis se développent d'autres phases dont la caractéristique n'est point donnée. Les six premières ont été parcourues dans les 7.000 ans qui se sont déjà écoulés, et c'est aux trois suivantes que songe Fourier, en préparant ses combinaisons d'avenir.

Le tableau qu'il présente de l'ère régnante ou civilisation n'est pas flatté. Il constitue l'une des parties capitales de l'œuvre et il n'est guère d'écrit iourîériste qui n'y revienne avec complaisance. \S Unité universelle et le Nouveau Monde en contiennent les données essentielles.

L'état social du monde est funeste, honteux et déprimant. Il se résume en effet dans le morcellement, qui anéantit l'activité humaine et qui paralyse tout progrès. « C'est en vain, philosophes, que vous aurez amoncelé les bibliothèques pour chercher le bonheur, tant que vous n'aurez pas extirpé la souche de tous les malheurs : le morcellement, industriel ou travail incohérent qui est l'antipode des vues de Dieu. . . L'industrialisme est la plus récente de nos chimères scientifiques : c'est la manie de produire confusément, sans aucune méthode en rétribution proportionnelle, sans aucune garantie pour le salarié de participer à l'accroissement de richesse. » Les efforts ne sont point concertés; chacun se livre à sa propre inspiration, sans associer son initiative ou son labeur au travail du voisin. De là

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les extraordinaires résuitâts auxquels abofttit ce déyèglejnent. « L'ua met en* prairie^telle pente que la nature destine à la TÎgne ; l'antre place du froment où conviendrait le fourrage. Celui-ci, pour éviter l'achat de blé, défriche une pente roide que les averses déchausseront yannée suivante ; celui-là, pour éviter l'achat de vin, plante des vignes dans une plaine humide. Les 300 familles perdent leur temps et leurs frais à se barricader par des clôtures, et à plaider sur des limites et des voleries. Toutes se refusent à des travaux d'utilité commune qui pourraient servir des voisins détestés; chacun ravage k l'envi des forêts et oppose partout l'intérêt particulier au bien public, n

Ainsi, au sein de la société industrialiste, une lutte acharnée, incessante, se livre entre les citoyens : « Tout industrieux est en guerre avec la masse ». L'absence d'unité dans les plans et dans l'exécution conduit fatalement au gaspillage, à la perte des efforts les mieux intentionnés. Chaque génération est condamnée à reprendre la tâche de la précédente, faute d'accord et de solidarité, en sorte « que le peu de bien qu'on trouve dans l'ordre civilisé n'est dû qu'à des dispositions con*traires à la civilisation » .

Comment voudrait-on, du reste, que l'action individuelle fût profitable et féconde pour la foule ? A chaque instant la production est erl travée, ralentie, disloquée par la mort du a fonctionnaire », c'est-à-dire du chef d'industrie, par « l'inconstance personnelle, » par « les contrastes de caractère du père au fils », par « l'absence d'industrie mécanique », par (( la fraude, le larcin, la défiance »,

par a l'intermittence d'industrie en raisoB du défaut de moyens », par « le conflit d'entreprises contradictoires ».

Le vice essentiel du régime est encore la concurreace qui précipite les crises, déchaîne la bataille sans trêve, soulève des animosités furieuse» et multiplie les. malheureux. Fourier a admirablement saisi les déclassements qu'elle opère à chaque instant, les subversions partielles qu'elle provoque dans l'état^ social. En ruinant les uns, le grand nombre, elle élève les autres, l'infime minorité, et, par là, elle reconstitue une aristocratie mercantile, une féodalité d'industrie qui se saisit du gouvernement et écrase les dirigés. Mais ce ne sont pas seulement les chefs d'usine qui sont atteints, déracinés de leur condition : ce sont les ouvriers dont la situation est pire qu'auparavant.

La concurrence aboutit tout simplement à restaurer l'esclavage sous le nom de salariat. Le tra vail continue à être regardé comme un châtiment, comme une tare, et c'est justice, tant il est mal rétribué, mal organisé, rebutant et monotone. Les ouvriers sont si nombreux et trouvent si difficilement à gagner leur vie que la misère grandit avec l'abondance même. « Les régions industrialistes sont autant, et peut-être plus, jonchées de mendiants, que les eontrées indifférentes à ce genre de progrès. Il est évident que l'excès de concurrence industrielle conduit le peuple civilisé au même degré de pauvreté et d'asservissement que les populations de la Chine et de l'Indoustan. » Ce tableau est complet et comment pourrait«on y ajourter ?

pourrau aiminuer le cniure ae mouie ; les marchands, inutiles aux neuf dixièmes, et les agents de transport dont un tiers à peine doit être conservé. Les parasites accessoires forment un troisième groupe : ce sont les chômeurs légaux ou accidentels, les sophistes et surtout les controversistes ou légistes. Il y a encore les malades, les prisonniers, les gens qui répugnent à tout labeur, les scissionnaires ou révoltés, les chevaliers d'industrie, les femmes publiques, les filous. Personne n'est oublié. Une foule prodigieuse d'hommes exploitent ainsi leurs semblables, ajoutent à la confusion et se bornent à consommer.

Ce n'est pas tout : parmi ceux mêmes qui s'exténuent à la tâche, combien accomplissent, faute d'ordre, une besogne inutile ! Notre manie, c'est de mettre une quantité de salariés, alors que quel-

ques-uns suffiraient, s'ils étaient dirigés. <c Nous employons cent personnes, là où il en faudrait trois ». Et cette situation est imputable à notre amour de la routine, h l'ignorance des conditions mêmes qui facilitent l'existence, « Nous sommes aussi neufs que des peuples qui ne connaîtraient point l'usage des machines et qui emploieraient cinquante ouvriers à triturer les grains que broie aujourd'hui une seule meule ».

Les commerçants surtout, la classe parasitaire par excellence, ont le don de déchaîner la fureur de Fourier. A eux seuls, ils enlèvent par an de quoi nourrir quatre millions d'hommes. Ils ont été longtemps méprisés, et les anciens les reléguaient au dernier plan; mais aujourd'hui ils reprennent l'avantage et triomphent avec insolence. « Ennemis naturels des fabriques », ils se conduisent en vrais corsaires, et écrasent les manufacturiers. Maîtres de la circulation, ils peuvent à leur gré raréfier la vente de tel produit par l'accaparement, ou le livrer en masses pour en précipiter les cours. Ils font la hausse et la baisse à volonté, et c'est à leur action égoïste et funeste qu'on doit les plus sinistres contrastes : « Vingt-cinq millions de Français n'ont pas de vin, et l'on jette aux égouts des récoltes entières». Ces marchands déchaînent périodiquement les grandes catastrophes, le refoulement, comme dit Fourier, en envahissant un débouché dès qu'il est ouvert, esclaves de leurs convoitises, incapables de prévoir en même temps les appétits concurrents d'autrui.

Comment, d'un pareil régime, la fraude, la sophistication ne sortiraient-elles pas en permanence ?

Ainsi, il ne suffit pas que les ouvriers soient rivés aux bagnes industriels par les nécessités de la vie, que le désordre règne sur toute la terre, que les improductifs pullulent, que le parasitisme enlève des millions d'hommes à la culture et aux fabriques ; la duperie, la tromperie, la mauvaise foi, le mensonge sont les instruments de domination des inutiles; ceux-ci engendrent de proche en proche la perversion de l'humanité et nous imposent une mentalité déplorable.

Ce qui est grave surtout, c'est que ce régime ait reçu l'approbation d'une catégorie d'écrivains qui se sont empressés de le justifier et de le fonder sur des principes d'apparence scientifique. : € Les accapareurs et agioteurs ont trouvé des proneurs parmi cette classe de savants qu'on appelle économistes, et rien n'est plus respecté aujourd'hui que l'accaparement et l'agiotage, qu'on appelle en style du jour la spéculation et la banqiie, parce qu'il est indécent d'appeler les choses par leur nom... Confondre la fonction du commerçant et celle du manufacturier, c'est ignorer l'alphabet de la science. »

Il n'est donc point de partie du régime social que Fourier n'ait fouillée, examinée, critiquée. Sa réprobation est telle dans l'ensemble, qu'il ne voudrait rien laisser subsister de la civilisation actuelle, et il se réjouit de voir qu'il n'est plus seul à porter cette condamnation : € On a si bien reconnu le cercle vicieux de l'industrialisme que de toutes parts, on commence à le suspecter ».

Tel est le côté négatif ou destructif de l'œuvre de Fourier. Nous allons voir maintenant quels

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sant le« principes ikOU.^t9aQX qa'il préconisait pour la reconstruction de Ift société/ et comment il en concevait le fonctionnement transformé.

Dans une communauté bien' comprise, nul ne (feit mourir de faim, et, par suite, chacun doit avoir la faculté de produire sous certaines conditions. C'est la proclamation formelle du droit au travail : «Nous avons passé des siècles à ergoter ^ur les droits de Fhomme sans songer à reconnaître le plus essentiel^ celui du travail, sans lequel tous les antres ne sont rien ». Pensée juste et profonde! Que sont la liberté^ l'égalité, la fraternité? De pures abstractions, si l'individu n'a pas la possibilité de gagner sa subsistance. Mais ce droit au travail lui-même demeurerait trop théorique, s'il n'avait pour sanction une rémunération précise. Cette consécration, c'est l'établissement d'un minimum de ressources ou de salaire. Fourier — comme après lui, et grâce à lui, les socialistes de 1848 — a donc discerné tout de suite la brèche puissante qu'il pouvait creuser dans le régime capitaliste, par la simple énonciation d'un droit : « Il faut que le peuple jouisse d'une garantie de bien-être, d'un minimmn pour le temps présent et à venir, et que cette garantie le délivre de toute inquiétude pour lui et les siens ». Voilà certes une sérieuse atteinte à la conception de la jwopriété absolue et exclusive.

L'association seule peut amener le monde vers le régime d'harmonie. Toutefois il faut préciser.

aes passions, l. est en émancipant ceiies-ci et en leur permettant de se pénétrer, de se juxtaposer, sans contrainte, qua nous aboutirons à la forme la plus large de l'association, à une forme d'une ampleur que nous ne saurions même soupçonner, tant elle dépasse le groupement actuel et indéfiniment petit du travail familial.

Fourier a pris soin de classer nos penchants. Il en est trois parmi eux qui doivent exercer, en son phalanstère, une action dominante, et qui, au total, fournissent les grandes lignes du système. Tout d'abord, la « papillonne » qui n'est que l'amour du changement : — l'homme aspire à varier ses occupations comme ses fréquentations. Il n'est point interdit de lui offrir des travaux divers et aussi des milieux divers, en l'embrigadant dans des professions et des groupements successifs. L'auteur du Nouveau Mondcy qui est méticuleux, s'est astreint à dresser le tableau de la journée d'un travailleur : Lever à 3 heures et demie du matin ; à 4 heures, groupe des écuries; à 5 heures, groupe des jardiniers ; à 7 heures et demie, groupe des faucheurs; h 9 heures etdemie, groupe des légumistes ; à 11 heures, groupe des étables; a 2 heures, groupe des sylvains; à 4 heures, travail de la ma-

nufacture; à 6 heures, travail d'arrosage; à 8 heures, bourse pour la répartition des tâches et des plaisirs. Les harmoniens dorment donc peu, 4 heureç et demie seulement; mais Texcellente hygiène à laquelle ils se soumettent supplée au sommeil.

La passion cabaliste, ou esprit de parti, et la « composite» ou «exaltante », reçoivent aussi satisfaction, parla distribution des séries ou sectes. Ceux qui recherchent l'intrigué, ceux qu'animent l'am-. bition ou seulement le désir du mieux-être, peuvent laisser carrière ouverte à leurs sentiments. Pourquoi les réfréneraient-ils, alors qu'ils servent l'intérêt commun, et que celui-ci s'accorde lorcément avec les intérêts des individus? ce La série passionnelle contrastée, écrit Fourier, en sa langue un peu complexe, ne s'alimente que des disparates qui désorientent la politique civilisée ».

Selon les rencontres, les combinaisons autonomes de leurs penchants, les hommes se fédèrent en associations de travail. L'action individuelle ne se conçoit donc plus que dans l'action commune; chacun n'est qu'un rouage dans un syndicat de lorces, mais la liberté de personne n'est pourtant atteinte, puisqu'on ne peut être forcé d'entrer de préférence dans telle société. De plus, il serait à craindre que la concurrence, abolie entre les citoyens, dans ses effets néfastes et stérilisants tout au moins, ne ressuscitât entre les sociétés de producteurs, mais il n'en est rien, parce que tous les harmoniens passent sans cesse d'un groupe à un autre groupe, et qu'en conséquence ils se gar-deront bien d'écraser celui auquel ils participaient

hier ou auquel ils participeront demain. S'il y a rivalité, elle ne fonctionnera qu'au profit de la généralité, -de l'universalité des membres, et elle n'aboutira qu'à un accroissement continu de la production en nombre et en qualité. Enfin, cliaque série touchera, avec son dividende sur son propre traA^ail, un dividende sur le travail des autres séries, et le lien des intérêts collectifs sera si résistant, de la sorte, que les convoitises des personnes ne sauraient le rompre. Fourier résume tout le système en ces termes : « Absorber la cupidité individuelle dans les intérêts collectifs de chaque série, et les prétentions collectives des séries par les intérêts de chaque sectaire dans une foule d'autres séries ».

Quant au travail — jadis ennuyeux, servile, répugnant — il devient attrayant, et ses séductions grandissent d'autant plus, qu'il est plus vea^ié. S'il est pénible aujourd'hui, c'est que le tisseur surveille son métier, ou que le mineur pique le charbon douze ou quat($rze heures par jour, trois cents jours par an, et durant trente, quarante, cinqiiante années de son existence. Comment résister à une pareille monotonie qui tue les facultés intellectuelles et fait de l'être humain un automate ? Il ira à la tâche non plus. en protestant, en gémissant, et par contrainte, mais avec une joie sincère, lorsque ce labeur pourra être choisi librement et que les occupations diverses se succéderont d'heure ea heure, de journée en journée, et le travail sera» d'autant plus fécond et d'autant plus parfait qu'il sera exécuté, non plus par des esclaves, mais par des créatures émancipée^, conscientes de leur

devoir social et aussi de Futilité de leur application. Nous avons dit qu'on passera directement de l'agriculture à l'usine. On a reproché justement à Fourier de n'avoir pas tenu compte du princip<?^ nécessaire de la division permanente des tâches, qui, par une spécialisation durable des agents de production, développe une compétence technique très large. Les socialistes contemporains ont cherché l'amélioration du sort des prolétaires moins dans la variabilité des besognes, que dans la réduction de la durée. Mais le syfttèm« fouriériste, fondé sur l'expansion intégrale et la combinaison autonome des passions, ne pouvait conclure autrement.

La communauté, dite phalange, se subdivise en un certain nombre de séries correspondant chacune à une profession; par exemple, trente seront affectées au règne anin^al, élevage, conduite des bestiaux, domestication, etc. ; cinquante au règne végétal, agriculture proprement dite, viticulture ,^ etc. ; vingt aux manufactures, et l'énumération continue. Chaque série se distribue à son tour en vingt-^juatre, trente ou trej;ite-deux groupes qui se répartissent les diverses fonctions de la profession. Entre deux groupes voisins, la diflTérence est parfois très faible, presque insignifiante. « Chacun d'eux, dit le philosophe, exerce une espèce dans uBe passion de genre » et leur classement judicieux affecte une importance exceptionnelle, car ce l'émulation, le perfectionnement iiidividuel et le bénéfiée croissent en raison de Texactitude qu'on met à écheloniier les nuances de pienehanis et à fovmer de chaque nuance autant de groupes dont se compose la série ».

il ne recevra pas une quote-part uniforme, et les besognes difficiles et peu demandées auront des avantages pécuniaires refusés aux tâches agréables ou brillantes. Ajoutons que la formule est corrigée par l'allocation d'un minimum de subsistances, allocation justifiée par les prescriptions de la loi du Christ et par le nécessaire remboursement des droits naturels de chasse, de pêche, de cueillette et de pâture, dont l'homme a été frustré. Tant que ce minimum n'aura pas été édicté et accordé, il y aura oppression et par conséquent péril de révolution.

La prééminence que le fouriérisme accorde à l'exploitation de la terre constitue encore l'un de ses traits distinctifs. L'agriculture, dans l'ensemble du système, joue un rôle prépondérant, et elle requiert les trois quarts de la journée de labeur. Cette préoccupation n'est pas particulière à l'auteur du Nouveau Monde, Elle a obsédé nombre d'écrivains sociaux de tous les partis, et au début du xix® siècle et à notre époque. Jusque dans les utopies récentes, celle de William Morris tout spécialement, elle s'exprime sous les traits les plus saisissants, et elle domine même tout le plan de l'existence et de la production.

Fourier, comme ses contemporains, a été frappé d'un certain nombre de phénomènes qui ont été se perpétuant, et se développant sans relâche. Ces traits caractéristiques de l'évolution économique moderne ne sont pas spéciaux à la France ou à l'Angleterre, qui étaient les principaux, sinon les uniques domaines d'observation, il y a soixantequinze ans; ils surgissent tout aussi bien dans des

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contrées neuves, ou que Tindustrialisn^ n'a touchées que plus tard : la Russie, la Hongrie, l'Unian Américaine, la R^public^ue Argentine, le Js^n, TAustralasie. C'est rémigration de la pc^pulatian rurale vers les villes, l'abandon des terres cultivables, l'expansion colossale des grands centres^ la pénurie des bras dans les campagnes, le déracinement des paysans par l'usine, l'écrasement du travail agricole par le travail industriel. Fourier a voulu réagir contre une transiormation qui lui paraissait dangereuse pour l'équilibre des énergies, pour la prospérité générale, pour la santé publique. Il est étrange de voir que son idée, contestable et même puérile, si on la prend, sous sa forme rudimentaire, (car le courant industrialiste, issu de l'évolution organique de la société, est trop fort pour être enrayé), a été adoptée, revêtue d'une enveloppe nouvelle et acheminée vers des solutions pratiques et très acceptables, par des sociologues de notre âge. Il est vrai que les récents perfectionnements de l'outillage ont singulièrement facilité les conditions d'application, et qu'en réalité il ne s'agit point de réduire l'importance de la transformation manufacturière, mais seulement de modifier son aspect et le jeu de ses forces.

Fourier n'attend rien de l'Etat. Comment lui demanderait-il aide et concours, puisqu'il le dissout ? Il n'attend rien non plus d'un brusque sursaut du prolétariat qui voudrait briser sa servitude. La notion de la lutte des classes ne perce nulle part en son œuvre. Quoique notre civilisation lui paraisse chaotique, inorganique, il n'y discerne pas l'antagonisme des catégories sociales — ferment de

subversion et de régénération. Les voies et moyens par lesquels on accéderait du régime actuel à celui qui le suivrait imtnédiatement — car. entre l'état insociétaire et l'harmonie, plusieurs phases historiques doivent s'écouler — n'ont pas sollieité son attention. II condamne^ il édifie, il affirme que le libre exercice des passions sauvera tout. Mais comment les libérera-t-il ? Il ne répond point. Ce qu'il sied de remarquer surtout, c'est que, comme Saint-Simon et les saint-simonîens, il se refiise même à examiner l'éventualité d'une révolution prolétarienne ; ou s'il en évoque le péril, c'est uniquement à titre d'argument, et pour justifier un aperçu partiel. Il n'a jamais cru sérieusement qu'elle pût se produire. A ce titre il se sépare des démocrates qui, tenant toujours sous leurs yeux les images de 89, de 92 et de 93, ont affirmé les uns la possibilité, les autres la nécessité d'un corup d'Etat dirigé par la plèbe. L'appel à l'histoire, la citation des événements du passé, qui font argument pour l'avenir, sont presque totalement absents des ouvrages fouriéristes. Ils reposent sur le raisonnement, sur la philosophie pure, — un raisonnement et une philosophie parfois un peu surprenants.

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