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L'auteur de V Unité universelle et du Nouveau Monde s'est complaisamment étendu sur la phalange. Elle comprend 1.600 à 1.800 personnes, dont un tiers de célibataires. Elle doit englober des personnes d'âges, de fortunes, d^éducations
diverses, mais au plus un huitième de capitalistes, de savants et d'artistes* Elle est le noyau, l'embryon de la société nouvelle, la cellule de toute l'organisation, et celle-ci croulerait si celle-là n'était pas fondée sur des règles précises, sur le respect de certaines proportions, hors desquelles la confusion renaîtrait.
Les hommes s'y associent selon les principes déjà exposés, au gré de leurs multiples passions ; les tâches s'y distribuent de même et les dividendes s'y répartissent d'après la méthode que nous avons résumée succinctement.
Cette phalange s'abrite dans un phalanstère, — immense domaine, où se concentre toute la vie de la collectivité. Les bâtiments s'élèvent sur un terrain qui a été choisi minutieusement pour sa salubrité, sa composition, sa diversité, la juxtaposition des plaines et des collines. Ils forment un grand édifice régulier et servant à une double fin, au logement des adhérents ou sectaires et à l'installation de tous les services communs : au centre, la tour d'ordre, le temple, etc. ; aux ailes, les ateliers et le caravansérail ; l'atmosphère est purifiée conformément à toutes les données scientifiques^ car elle est une partie du vêtement ; des galeries chauffées font communiquer entre elles toutes les portions di# phalanstère, intérieurement et extérieurement. Ce superbe monument qui recèlera tous les conforts, et qui charmera les regards, ne coûtera pas plus que les 400 chaumières nécessaires à l'habitation de 400 ménages. Et Fourier s'étend avec délices sur les avantages et les économies que fournit une telle combinaison. Au lieu de 300 ou
400 cuisines, il n'en faudra plus que 5 ; des greniers, caves, magasins communs, rétréciront notablement l'espace que prendraient 400 greniers, caves, magasins individuels. De même, on épargnera du temps et des,e^fforts pour une multitude de démarches qui seront opérées par un seul, au profit de tous.
Ainsi, toute initiative deviendra plus féconde parce qu'elle ne sera plus gênée par une autre initiative rivale ; les parasites, les improductifs qui pullulent aujourd'hui, grâce au désordre et à la confusion, seront astreints à une besogne efficace. Il en sera de l'économie des bras comme de l'économie de l'espace. Le travail accompli en commun au nom de la collectivité, selon des méthodes concertées^, rendra le maximum. Les gaspillages, les déperditions de toutes catégories qui stérilisent l'action de l'humanité, pourront être éliminés jusqu'à complet épuisement. Fourier estime que le revenu devra quadrupler en peu de temps.
Autour du phalanstère, la population se livrera à la culture et aux diverses transformations manufacturières qui s'y rattachent, puis à celles qui dérivent des autres modes d'exploitation de la nature. Il n'y aura plus ni banquiers, ni commerçants, ni bureaucrates. Les services domestiques seront exécutés par des séries recrutées spécialement à cet effet, et la tâche qu'ils comportent ne sera point répugnante, puisqu'elle aura le caractère social. Nul n'aura son serviteur attitré, mais chacun aura cinquante serviteurs qui lui seront attachés pour les courts instants où il recourra à leur activité. Si, du reste, il n'était pas pourvu suf-
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fisamment, par le choix .autonome, à aine mission que l'on pourrait encore ^(atawisme ou fausse éducation) tenir pour moins noble, lefi enfants^, les <(j)etites hordes» , les « ps^es^cltpe^gesfies » en seraient obligatoirement investis.
Au dehors du phalanstèi^e, le pays changera d'jœpect. Plus de haies, plus de clôtures; toutes Les traces du néfaste morcellement de notre époque s'évanouiront. A quoi bon les maintenir, puisque r exploit attion sociétaire me connaîtra plus les domaines individuels, et, -que par ailleurs, l'aisance régnant chez tous, le vol ne sera plus à redouter ?
La police disparaîtra et l'aveu de son inutilité s'imposera à tous les harmoniens. Non seulement, on ne se battra pilus poutr saisir la pr€)priété, mais encore les haines sociales tomberont, par la cohabitation et la collaboration ipermanente des séries et des groupes. Il n'y aura même aucun inconvénient à admettre l'élection des ohels à tous les degrés : car en les ^nommant les citoyens s'inspireront uniquement de l'intérièt de la phalange, et par ailleurs les « unarques ;» et autres dignitaires ne disiposeront d'aucun moyen de compressîan. La ' liberté est respectée pair l'éviction de toute constitution politique.
L'éducation joue un igrand rôle en Harmonie et Fouriei' s'applique à présenter, sur cette matière essentielle, desidées aussi judicieuses quenouveEés. Dès le plus ijeune âge, il veut faire éclore les vocations d'instincts, afin d'appliquer ensuite les individus aux diverses fonctions auxquelles la nature les destine, ce 11 s'agit de développer non pas xine seule vocation, mais une trentaine ». Les vues inté-
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Fessantes^ et originaltes abondtent sur Tàrt d'exploiter les manies dfe Fenfant (le « furetage », le « fracafr», la « singerie », la a miniature industrielle » ou imitation de l'atelier) et de « P entraîner progressivement du faible au fort. »
Fourier de m^me s'est classé parmi les féministes le plus convaincus du xix® siècle ^ Il a tranché un problème, vital* entre tous pour les sociétés, selon les concepts que le socialisme a adoptés définitivement après lur; en* d'autres tJermesil a lié cette question à l'évolution sociale envisagée dkns son ensemble. « Les progrès et les changements de périodes s'opèrent en^ raison dU progrès des femmes vers la liberté et Ifes décadences s'opèrent en raison du décroissement dfe lia liberté des lem;nes ». Il écrit encore ; « LJextensibn du privilège dès femmes est le principe général' dé tous les progrès sociaux». Le philosophe estime que les deux sexes doivent coopérer également à la vie de la collectivité et à là production, sous lies réserves nécessaires. Aujourd'hui' la femme ne vit que de privations. Englobée d'ans rindustrialisme, saisie par la machine, elle s'épuise en durs labeurs. Trop souvent, pour subsister, elle est contrainte de recourir à la prostitution. Fiii Harmonie, émancipée par la^ pleine expansion de ses facultés, elle surpassera l'homme dans toutes les fonctions de l'esprit et dli corps qui ne sont pas l'attribut de la force physique .
Il reste à dire comment Fourier définissait succinctement l'état social qui devait succéder tout de suite à la période civilisée, — et aussi comment en Harmonie, les phalanges se fédéreraient pour les grands travaux généraux.
Sous le régime du garantîsme, le phalanstère ne surgira pas encore, mais des comptoirs commerciaux se dresseront de toutes parts; ce seront des entrepôts de produits, qui réduiront les frais de gestion économique, qui prêteront aux cultivateurs, et peu à peu développeront l'esprit coopératif. A • côté d'eux se créeront des assurances mutuelles, et d'autres établissements déjà fondés sur des principes plus radicaux, des pharmacies communales, par exemple, En outre, la lutte sera dirigée activement contre les intermédiaires, les parasites du négoce, afin d'en réduire l'effectif. Les marchands seront écrasés par des patentes croissantes. Chassés ainsi, par la fiscalité même^ de leurs boutiques^ ils se réfugieront vers la terre, et pour les recueillir, des fermes seront installées aux champs. Elles porteront le nom de fermes d'asiles, et avec les comp* toirs commerciaux, susciterontl'organisation à venir. Elles se concerteront en effet pour les achats en commun, ruineront le commerce et, par contrecoup, la banque. Les capitaux qui étaient employés au trafic des marchandises ou de l'argent, reflueront vers la terre ou les fabriques, qui se grouperont de plus en plus autour des fermes. La gestion de ces institutions sera tellement prospère que les détenteurs de domaines fonciers s'en déferont volontairement, pour devenir actionnaires de la société nouvelle, et sans ' heurts ni difficultés, avec une liberté totale, les hommes passeront du garantisme à une (orme supérieure.
En Harmonie^ rorganisation essentielle étant connue, l'humanité pourra accomplir de gigantesques travaux, et tels queie monde n'osa jamais en tenter. Si le globe n'est pas mieux cultivé, si la nature offre partout dés barrières à nos entreprises, si nous demeurons impuissants à transformer le milieu où nous vivons, la responsabilité de notre faiblesse revient au morcellement, qui a prévalu. Comment pratiquer les dessèchements, les défrichements, les percements indispensables, lorsque nous ne savons concerter nos efforts et que chacun, préoccupé de ses mesquins intérêts personnels, entre délibérément en lutte avec l'intérêt collectif ?
Fourier constate que des contrées, jadis fertiles et vivantes, comme une partie de l'Asie et le nord de l'Afrique, sont devenues improductives et presque désertes, La civilisation est seule coupable de cette détérioration de deux Continents. Les phases qui vont suivre, devront s'attacher à la remise en valeur de ces territoires négligés.
La phalange à coup sûr, avec ses contingents minimes de travailleurs, serait incapable de pourvoir aux besoins généraux ; mais elle n'est qu'une cellule, qu'une molécule sociale. A côté d'elle, des villes plus peuplées recèleront des moyens plus amples, — quoique l'auteur du Nouveau Monde ne soit guère favorable au système des grandes agglomérations. Mais rien n'empêchera de constituer de puissantes armées industrielles qui parcourront
le phalanstère, en préconisant la êommunauté des biens et la répartition des produits» selon: les bô^soins essentiels» Il éliminait aussi la notion de la divinité — trait cuiieux pour L'époque-— €t réduisait la religion à la» charité, à>lâ recherche du vrai,, à l'amour, a la poursuite du bonheur général. Devançant les écoles orinrinaliistes contemporaines > il établissait rirres^ponsabilité de l'homme, esclave du milieu^ et par suite supprimait les récompenses et les peines. Il se rapprochait de; Fourier par d'-autres- côtés, montrant,, dans son fameux mémoire au congrès d^Aix-la-Chàpelle^ la croissance pài^l* lèlie des forces productive» et de Dsl misère^, réclamant l'extension des machines au profit dfe tous, et il concluait k rinstitution dfe petites communautés à la fois agricoles et industrielles, et entre lesquelles se distribueraient autant que possible les cités populeuses.
Owen ne saurait être étudié Ibngucment en* ce livre dont nous ne voudrions point,, sans nécessité absolue , déborder le cadre, mais il'convenait de signaler ses vues à côté de celles de Fourier. Le réformateur français lança, d'ailleurs contire le créateur* dte New-Lanark dies accusations parlois injurieuses, lui reprochant surtout^ dans l'ordre doctrinal, feon communisme, son athéisme et Texcessifr développement qu'il concédait aii travail nranufacturier.
^Les socialîslfes de lœ seconde moitié du xix^siècle ont été beaucoup plu s> durs pour les écrivains^ de
1840-1848, Louis Blanc, Pîerre Leroux, Pecqueur, etc., que pour Saînt-Sîmon et Fourier. Peut-être discernerons-nous quelque injustice dans les griefs opposée à V Oi^ganisation du travail ou au Traité des améliorations matérielles. C'est précisément parce que le socialisme de notre époque se proclame scientifique et s'oppose a l'utopie ou à l'idéologie pure qu'il devrait professer quelque générosité pour le passé. Il était impos» sible d'atteindre du premier coup à la plénitude des conceptions que Marx, Engels, .leurs contemporains et leurs successeurs, ont coordonnées et systématisées. Mais nous aurons lieu de revenir sur ce thème si digne de discussion.
Si Saint-Simon et Fourier n'ont pas succombé à une critique souvent facile, ils ont bénéficié du caractère purement spéculatif, littéraire de leur carrière. Louis Blanc, Vidal, Pecqueur, Proudhon, Considérant, ont été de près ou de loin mêlés à la direction politique de la France, à une heure solennelle de l'histoire de la démocratie» La défiance qui a pu s'attacher à leur attitude pratique a rejailli, parfois à tort, sur leurs écrits.
I Fourier a eu le mérite de nous transmettre une I condamnation vraiment intégrale de l'industrialisme^ I un état détaillé et complet du parasitisme social, I un exposé probant de la valeur de l'action collecj tive. Tous les publicistes socialistes qui se succcé-» deront de 1830 à 1848 lui devront une part plus ou moins développée de leurs propres œuvres. Sans l'auteur du Nouveau Monde^ et sans Saint-Simon aussi, ni le socialisme français, ni peut-être le socialisme allemand n'eussent pris l'expansion qui a
signalé la fin de la Monarchie de Juillet, Et si peu révolutionnaires qu'ils fussent, ou quelque ps^rti pris qu'ils aient montré contre un soulèvement plébéien, les deux précurseurs n'ont pas été étrangers au sursaut de Février. Fourier surtout, par ses attaques contre le capitalisme, contre les incohérences et les tares du système, a frayé la voie aux communistes les plus radicaux. Bien plus, il est le père naturel de leurs théories, si subversives qu'elles paraissent au regard des idées phalanstériennes.
CONSIDÉaANT
Victor Considérant forme transition entre la période des précurseurs et celle des écrivains plus politiques de 1840. Héritier direct et fidèle de la censée deFourier, il^'est efforcé, de la traduire et de la déveilapper ; il Ta préoisée parfois avec boniïeur ; mais, en même temps, il interprète les reveadications plus âpres ett plus pressantes d'un prolétariat plus conacient. La guerre sociale, considérée abstraitement a:^Eant Jm, grcmde comme une memace qpermanente dans -ses derniers ouvrages. 11 a formulé, en des termes très 'nets et très catégomques, Tantagonisme des classes. D'ailleurs sa doctrine^ surtout sa critique des hommes et des instâtulions, ouat évodQéforkeooaent depuis sa Destinée aoaiale iparue en 1B34 — ert pBns tard réimprimée — jusqnk ee& Pmndipas du soaidlisme «ou jusqu'au Socialisme déviant de Vieux Monde pi^liës 'en 1847 tet 1848. JiaurnaKste «et ^député, jefté par les événements à ^têie du paiiti démocn'aftique, ?1 se trouve contraint de rompre, durait la seconde partie de sa vie, avec la méthode sereine des livres conçus «dans le silence. Homme d'action, il modiQe, sinon ses théories, du ;moîns leur expression et leur or-
donnance. Il porte ainsi une double empreinte : celle des enseignements qu'il avait reçus ; celle Ûxx temps où il a*vécu. Les circonstances l'ont entraîné à ramasser, à condenser les thèses de son maître, pour en faire une arme du combat quotidien Il est curieux d'étudier successivement chez lui les deux influences maîtresses que nous signalons, et le simple exposé de ses idées conduit à le^î liiettre en relief et à en opérer le départ. * :