‹ Les étapes du socialismeChapitre 8 sur 19 · II · texte numérisé non relu

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Nous ne voulons pas reprendre par le menu dans l'œuvre de Considérant : Destinée sociale ou Résumé de la Doctrine^ Jes concept^ fouriéristes déjà analysés. Tout au moins notre intention n'estelle point de leur consacrer de longues pages. Mais il importe pourtant d'y revenir, ne fût-ce que pour discerner les diflFérences qui surgissent entre l'auteur du Nouveau Monde et son disciple le plus connu et le plus éminent*

La Destinée sociale ne prétend point bouleverser le gouvernement de la France. Bien au contraire, elle contenait une dédicace au roi, « comme étant à titre de chef de l'État et de premier propriétaire, le plus intéressé à l'ordre, à la prospérité politique et particulière, au bonheur des individus et des nations ». Tel est le texte de 1834. Dans l'édition de 1847, Considérant a ajouté une nouvelle préface en affirmant qu'il n'accordait plus la même confiance au pouvoir de Louis-Philippe.

« L'organisation de la commune est la pierre angulaire de l'édifice social. Quelque vaste et quel-

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<jue parfait qu'on le suppose, on ne peut avoir de bon gouvernement, tant que les intérêts restent divisés dans la commune... Jusqu'ici on a organisé la guerre, les finances, — non l'industrie, le travail productif qui créent la vie ».

Partant de ces principes, Considérant cherche,\ après Fourier, les lois et le mécanisme d'un ordre nouveau, car il se refuse à perfectionner la société actuelle, mauvaise en soi et .que nul ne peut rendre bonne. Ce qui prépare sa destruction^ c^est l'incohérence, le morcellement, les luttes qu'elle découvre à chaque pas. Elle emploie une énorme quantité de travail et de puissance à ne rien produire ; de plus les forces mêmes appliquées a la production sont loin d'atteindre au rendement logique et normal. La concurrence, qui est l'âme du système, conduit au monopole et à l'écrasement des salariés. Quant au commerce, il est^ malmené par l'élève comme par le chef de l'école, puisque tantôt on le qualifie d'institution-vampire et que tantôt on assimile ceux qui l'exercent aux bandits des grandes copapagnies d'autrefois, « La forme sociale actuelle est contraire aux intérêts généraux des individus et des peuples. Elle affame et appauvrît le corps social ».

Nous n'insisterons pas sur l'exposé historique de la vie de l'humanité qui n'offre rien d'original, avec son déroulement de périodes. Passant à l'organisation future, Considérant exprime une idée digne d'attention en proclamant qu'elle doit comporter une réelle abondance de biens. « Le développement harmonique des sentiments sociaux veut être assis sur une large base de richesses sociales ».

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La liberté ne saurait même se concevoir autremeîït. « Peènft d^instmctkm, de libei^té, de bonheur, ni d^bar-monie, sans une grande augmén«tation de da richesse sociale )> .

Cette croissante de la foi^une publique qui semble si nécessaipe, qui est même la condition de tout progrès, on l'olbtieiïéra à la fois de l'expansion des découvertes 'scîentifiqueB et du groupe-^ ment des efforts. Le mode d'associertion préconisé — et qui est 'exactement celui de Foorîer — se tient à égale distance du 'morcellement etdelaicommunauté. Cette dernière formule — *en .d'autres termes le communisme — égalisation >de tous les élérafents humains, entrame l'injustice ^et la conlusion, etTi'e»isrte que par le despotisme.

Considérant «nlntroduit aucune innovation dans le phalanstère. Remarquons pourtant qu'il iconsacre de longues «et icurieuses page^ au Tole des machines. Loin de chasser, de miner l'ouvrier en le privant brusquement de son travail, elles te serviront et multiplieront, pour le bien de tous, l'activité delà production. De même encore, l'auteur de la Destinée sociale insi^e fsur l'hygiène et la salubrité de la cité future, qu'il oppose à la malpa^opreté de nos villes et de nos villages actuels, où l'homme manque ;à la fois de logement, de vêtemeiiit et fie nourriture. L'hahiitation décèle la phase de la civilisation à laquedle He monde est arrivé : « L'évolution socialle, ^qui conduira l'humanité en période harmonienne, ntous apportera des palais là où l'on n'a su bâtir que des maisons de boue et de crachat ». Et après avoir indiqué en détail l'aménagement de sa 'commune, desjaéristères au.atelier^.

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et ouvert à l'art des horizon» merveilLeusemeat élargis. Considérant s'écrie : « Cela est tr0p beau pour n'être pas la vérité elte-mêrae,. la diestdûée de rhofflime, la votenté de Dieu sui Ik terra »..

L'éducationy qui tient déjà ume sî laarge place d^ns la doctrine, de Potirî«r, ne pouvait être rtégligée. Le troisièn^e fasdeule de la Destinée sociaie lui est réservé tout en*ier et les idées qui j sont défendues>, avec uaie surprenante abondance d'argumeats, n'ont rien perdu dte leur valeur. La soeijété doi* rinstrnJCti?on k l'individm^ Aujourd'hui on. se borne à donner aux gens quehfuies ems«igneinents de caractère militaôire : « On ne leur apprend qu'à se présenter régulièrement à la gueule des canons chargés à mitraîHe »•

L'éducation qui est dispensée aux classes riches est inféconde et ridicule, et à. aucun égard, elle ne saurait être envisagée comme modèle. Reposant en efiFet sur l'exclusion de la liberté, sur l'asservissement de l'intelligence, sur l'uniformité de méthodes et de rations, elle ne peut produire des générations utiles. Par ailleurs, trop souvent distribuée en particulier, à domicile, elle entretient la notion des distinctions sociales et va ainsi contre tout objectif rationnel. Il faut donc faire table rase des procédés en vigueur.

L'éducation doit être unitaire, c'est-à-dire cohérente, par rélimination des conflits entre les données religieuses et les données scientifiques ; elle sera rapide, pocir que l'honame ne demeure pas un parasite et remplisse de bonne heure une fonction active. Elle sera universelle et allouée à tous le« citoyens sans exception, conforme aux vocations et

purgée de tout arbitraire, intégrale et non partielle ; elle n'exercera aucune contrainte, de peur de rester rebutante. Comme l'on en peut juger, le système de Considérant est conçu au rebours de la méthode classique, qui consiste à favoriser une élite de privilégiés, à forcer la nature, et à cultiver certaines facultés au détriment de toutes les autres.

L'instruction, qui est maintenant dévolue pour une faible part à l'Etat, pour une large part aux personnes privées, incombera à la collectivité, — à la phalange. Cette dernière seule peut se conformer à tous les principes préconisés, et elle ne saurait s'y soustraire sans manquer à sa mission même qui est d'assurer le bonheur et le développement commun. Intéressée à trouver des serviteurs dans tous les domaines, elle se gardera bien de produire des déclassés et des impuissants, et elle comprendra qu'elle préparera son avenir, non point en imposant des directions, mais en soutenant les vocations naturelles..

Dans ce fascicule de la Destinée sociale^ Considérant, toujours fidèle à la pensée de Fourier, l'a encore élargie en déduisant toutes les conséquences d'une admirable formule pédagogique. Rien de plus beau, de plus judicieux, de plus complet n'a été écrit sur l'éducation sociale dans le siècle écoulé. Et n'eût-il laissé que ce morceau de tant d'ampleur, que le premier des fouriéristes mériterait d'être classé parmi les champions les plus éminents de la démocratie. Mais après avoir montré le premier courant de ses concepts économiques ou moraux, il convient de passer au second aspect de sa doctrine.

Dans ses Principes du Socialisme (1847), Considérant a lancé contre la société capitaliste de irès âpres critiques qui lui ont assigné un rôle très militant. Il faut joindre d'ailleurs, à ces accusations véhémentes, quelques extraits de ses autres écrits : le Socialisme devant le Vieux Monde spécialement, et Ton saisira tout de suite les dissidences qui ont surgi entre la thèse fouriérisle pure et cette thèse transformée au contact des réalités, des phéno* mènes économiques quotidiens.

Fourier a fait appel, toute sa vie durant, au financier qui lui permettrait de réaliser ses desseins et de constituer une phalange, d'édifier un phalanstère sur des bases solides. Quelques griels qu'il développe contre le désordre existant, il n'a jamais eu la conception d'un soulèvement imminent des travailleurs ; il n'a jamais exprimé, en termes distincts, sa notion d'une scission interne du corps social.

Considérant, au contraire, affirme, dans la languè^\ la plus précise, l'antagonisme des propriétaires et des non-propriétaires. Il montre par une série de dé-^^ ductions comment la Révolution de 1789, accomplissant une tâche insuffisante ou instable, a laissé subsister des cloisons entre les catégories sociales. Elle a bien manifesté un droit nouveau ; il reconnaît l'ampleur de ses principes, mais elle a eu le tort de briser trop tôt son élan et de n'exécuter qu'une œuvre négative. Elle s'est trop satisfaite dans le jeu des nobles abstractions, laissant au

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temps, à une sorte de fatalité, le soin de compléter son entreprise. De la sorte, le passé a bien été sacrifié, mais l'avenir n'a été ni organisé, ni prévu. L^administration politique de la France a été bouleversée, la prédominaïnce passant de certains éléments à certains autres, mais la constitution économique a été si négligée, que lia direction est revenue tout de suite aux plus forts ou aux pliis , avides.

La- suppression des corporations,^ oppressive»^ pour la masse, pouvait se défendre^ à condition qu'on les remplaçât et qu'un autre système d'association prévalût. Or, les hommes de 1789 ont tout livré au hasard, et de leur incurie sont issus tous les maux actuels. La thèse est remarquable, quoique fort en contradiction déjà avec le fouriérisme, qui veut dissoudre F Etat, et qui combat son action. Considérant, dans cette critique, apparaît nettement interventionniste et même, dans ses exposés phalanstériens, il a toujoors été quelque peuj gêné par ses préférences pour une décision fondamentale de la puissance publique. Notons que les socialistes de la seconde moitié du xix* siècle, Marx et Engels eux-mêmes, n'ont pu se soustraireà cette difficulté.

La concurrence, Tanarchie, le monopole, ont exercé leurs méfaits au lendemain de 1789. Les forces productives sont si mal réparties et si exactement accaparées par une infime minorité, que la foule est exploitée et asservie. Fourier avait déjà, comme du reste Saint-Simon, posé cette aiGrma* tion si évidente, mais Considérant les dépasse étrangement l'un et l'autre dans son réquisitoire et dans son analyse de la condition prolétarienne.

LES ÉTAPES »tJ SFOCIALIffltfE 9^t

« L'brganisatioa industrielle 'est une colos^sale roacbîne, qm fait ées pauvres et des prolétaires, en q^a«tité d'autant jdus grande qne son travail est ptuB fart et son mouvement plus intense. Les éco»nomîstes vantent la liberté, fille dn 14 juillet et du 4 août. Mais la liberté absolue, sans organisation^ n'est que l'abandon des masses désarmées et dépourvues à la discrétion des corps armés et pourvus... Où sont les hommes libres? Vous faites semblant de regarder comme libres ces najasses innombrables de prolétaires sans capitaux, sans. ' instruments de travail, et qui sont contraints , de par la mort qm plane incessamment sur eux et lenrs familles, de trouver chaque jour un maître. » Une aristocratie s'est reconstituée en fait et l'accès en est soigneusement interdit. Le pauvre meurt pauvre ; il- ne saurait s'élever : il est vrai que le riche risque toujours de tomber dans la gêne ; en attendaa:tt, un certain nombre de familles,, comme sous rancieui régime, accapaarent les fonctions : (c Pratiquement, positivement, nous virons toujours sous uik régime de castes..» ». « La guerre industrielle, succédant à la guerre militaire, a constitué un servage, non plus personnel et direct, mais indirect et collectif, la domination de Ja classe des possesseurs de capitaux, de machines et d'instruments de travail sur les classes déshéritées ». Et ce servage se présente comme jadis l'esclavage. 11 vre surprend, Il ne scandalise plus personne, a il es* d'oidre naturel et légitime aux yeux de la société officielle ».

La condition des travailleurs n'est pas seulement mauvaise ; elle va s'aggravant sans relâche : par

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la concurrence quî s*exerce entre eux, le salaire tombe à la limite des nécessités extrêmes de Texistence. Que si quelques chefs d'industrie, plus humains, pins conscients de leurs devoirs, s'ef-» forcent de résister à ce mouvement de dépréciation continu, leurs bonnes dispositions ne tiennent pas; il faut qu'ils suivent, sous peine de succomber.

Au reste, le prolétariat n'est pas le seul à souffrir des phénomènes de la concurrence : à côté de lui la classe moyenne se disloque, minée de toutes parts, attaquée par en bas et par en haut, vouée à un écrasement prochain et définitif. Les propriétaires, dont les ressources sont réduites, dont les domaines sont trop étroits, dont l'outillage ne peut se renouveler à chaque instant, sont condamnés. Le machinisme pèse sur eux et les étouffé ; il le» ruine après avoir asservi les travailleurs.

Ainsi la concentration de» la puissance économique se poursuit avec une effroyable rapidité et une invincible logique. Les couches sociales intermédiaires disparaissent, versées dans le prolétariat qui devient le réservoir immense des vaincus du régime. Possédants et non-possédants, grands capitalistes et déshérités de la fortune se dressent les uns contre les autres, et cet antagonisnte des classes n'est pas particulier à la France : il s'affirme dans toutes les contrées qui nous entourent, en Belgique et en Angleterre par exemple.

Ce qui est plus grave que tout le reste, c'est rinféodation du gouvernement à la caste indus* trielle. Il n'agit que sur âes ordres : toutes les lois sont faites pour elle. Comment douter qu'on marche aux pires bouleversements ? « Les bourgeois nç

veulent pas reconnaître que la Révolution n'est pas terminée, qu'elle sera en permanence jusqu'à l'avènement d'une société nouvelle ». Voilà presque les accents de Babeuf et des Egaux, Mais Considérant, nous le savons déjà, ne les imitera pas dans leurs conceptions positives.

Il proclame le droit au travail, le droit de tous | à la propriété, mais il s'en tient, avec son maître, à l'union du capital et du travail et à l'association l phalanstérienne. Tout au plus admettrait-il, au début, un acte de la puissance publique pour frayer les voies à l'avenir. Il est curieux de constater que, tout en prévoyant les initiatives destructives du prolétariat, il se garde bien de recourir à lui. Il en a peur : il le considère comme une masse sans pensée, mue par ses seuls instincts, incapable de construire ; il s'adresse « aux vrais conservateurs », soucieux de la concorde. Il attend d'eux une sorte de 4 août bourgeois, une rçnonciation partielle à leur privilège économique et politique.

Surtout, il exclut la communauté ou le communisme, système de réaction dont il impute l'idée mère aux saint-simoniens et à leur théorie de l'illégitimité de l'héritage. Suivons-le au reste, un instant, dans ses appréciations sur les divers partis politiques ou sociaux de son époque. — En réalité, les fractions politiques n'ont plus ni principe d'action, ni raison d'existence : les questions électorales et autres, qui remplissaient leurs loisirs, ont

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fait leur temps ;. la cïMrruption, l«s intrigues toujours renaissantes,, qui sont la monnaie courante de la vie parlementaire, leur ont d'ailleurs retiré la sympathie du puMie. Le* problèmes sociaux primant tout, elles ne méritent même plus d*ètve examinées...

Quant aux partis qui se préoccupent de la constitution économique de la France, ils sont rangés par Considérant en plusieurs catégories : les doctrinaires qui n' offrent aucune solution; la; démocratie rétrograde ou révoèutdonnaire, qui médite la substitution de la République à la monarciie ou Taboliti^m de la propriété, et la démocratie pacifique et organisatrice. C'est le programme de cette dernière que le disciple de Fourier n'a cessé de défendre, non sans talemt, non sans péril même pour sa liberté-^ puisque son journal, intitulé la Démocratie pacifique^ fut saisi et poursuivi en 1847, pour excitation à la haine contre des classes de personnes et contre 1^ gouvernement.

A l'association rêvée par l'auteur du Noiiçeau Monde, Considérant superposa d'autres conceptions : la proclamation de l'unité religieuse par lia liberté de conscience, une sorte de fusion du protestantisme, du catholicisme et de la philosophie rationaliste, la substitution de l'arbitrage à la guerre ; il marqua une certaine indiflFérence pour la forme de gouvernement, mais il ne manifesta aucune répulsion pour l'action de l'Etat : c'est à ce titre, et aussi par sa critique plus violente, qu'il se distingue de son maître.

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