PIERRE LEROUX
De même que Considéraiït a prolangé Técole 'fourîériste, le «aint-sîmonisme a trouvé dans Pierre Leroux son dernier représentant — un représentant parfois peu fidèle, il est ^rai.
L'auteur de VEgalité^de V Humanité^ de la Plourtooratie et de tant fl'autres Irvres et opuscules, a été, comme tous'ceux dont nous avons déjà analysé la pensée, un convaincu «t un «désintéressé. A ce titre, il mérite Festime, quelque obscurs qu'aient été parfois ses concepts, quelque confusion qu'il ait introduite entre les chosres de la religion et celles de l'économie «ociale.
Il a laissé une critique violente du capitalisme : le saint-simonisme, comme le fouriérisme, en cédant la place à des écoles nouvelles et mieux adaptées aux nécessités du jour, a aggravé sa condamnaftion du régime actuel. L'un €(t Tautre ont tenu un langage quasi Tévdlutionnalire, allers qu'ils pro- *fessaien!t, f^our la ré volirtion 'Violente, ou même pour Taction populaire, une appréhension et des dédains ostensiblement exprimés. Dans l'ordre pratique, ils ont également répugné aux solutions extrêmes, mais l'on doit pourtant reconns^re que Pierre
son attention : il s'y serait sans doute exclusivement cantonné, s'il n'avait été entraîné par les événements mêmes. L'on ne dira jamais assez, en effet, quelle influence la décomposition sociale, si apparente dalis la seconde moitié du règne de Louis-Philippe, exerça sur les penseurs de cette époque.
Pierre Leroux est un philosophe humanitaire, un moraliste et quelque peu un métaphysicien; nous ne saurions lui refuser la qualification de démocrate et de socialiste, car il fut l'un des esprits les plus généreux de son temps, et le souci de l'amélioration de la classe la plus nombreuse, selon là formule des saint-simoniens, perce sous la complexité souvent mystique de sa doctrine.
La société a pour base le dogme de l'égalité, mais c'est l'inégalité qui règne, et par suite le monde est en contradiction avec la volonté divine qui a proscrit les distinctions entre les hommes. Tant qu'elles subsisteront, il n'y aura point de justice, mais oppression des uns par les autres. Pierre Leroux ne fande donc pas son système sur des dé-
ductions économiques, sur l'analyse des phénomènes de la production et du travail. Il procède différemment : il n'invoquera la domination bourgeoise et Taccaparement des capitaux et des machines que comme des arguments en faveur de ses conclusions, et il pourrait tout aussi bien conduire sa dialectique en un autre sens.
Montesquieu n'a pas compris la nécessité du | nivellement social; Rousseau, à l'inverse, l'a glorifié en termes inoubliables, et c'est à ce titre qu*il est inGniment supérieur à l'auteur de V Esprit des lois. Pour édifier une cité idéale, il suffirait d'en opposer tous les principes à ceux de l'état actuel où l'inégalité triomphe en souveraine maîtresse.
Elle prévaut dans l'industrie, où les instruments de travail sont accaparés par le plus petit nombre ; dans l'administration de la justice, dans l'exercice même de la liberté de pensée, simple droit théorique pour la foule laborieuse ; dans la condition de la femme toujours dirigée et subordonnée.
Lorsqu'on examine la France moderne, on constate que le dogme de l'égalité est généralement violé, et que la nation est subdivisée en castes, d'attributs superposés, et ennemies les unes des autres.
Les propriétaires n'y constituent pas, comme d'aucuns l'affirment, la majorité, mais un petit groupement noyé dans la masse. Sur près de 35 millions de citoyens, 12 millions au moins sont dénués de tout ou de presque tout, voués à la misère, au chômage, à la vie étroite et précaire : 4 millions de mendiants ; 4 millions d'indigents ; 4 millions de salariés sans ressources fixes. Et voici le tableau fidèle du pays : a 196.000 chefs de fa-
^O hES BTAPBS DU SOGIALIàME
mille forment une vaste maison de eammerce poi»sédant un ca|»tal qu'on ne «aurait «estimer et qui a nom la Fnmce. Cette maiscKn onet annuellement en activité 34 millions d'employés , d'ouvrier$, d'hommes^ de fernsmes et d'enfa2its« Le fruit de ses opérations «^ de rapporter,au minimum, 9 milliards de revenu brut, déduction faite des semefoees et autres frais matériels d'entretien de fton outillage général. Elle pai« ses salariés mn peu plus de 5 milliards : il lui reste «un béné&ce net de 3 milliards 800 millions ».
A porter un coup d'œil en arrière, jusqu'aux sociétés antiques, nous nous apercevons que la justice n'a pa6 toujours été «un vain mot. Pierre Leroux, tombant dans une erreur qm a été souvent répétée, nous présente Sparte et la République utopique de Platon commue des modèles «d'équitable réparr tition. Le chri^iani^ne a détruit les castes, .aJ:>o<li les di-flRérences entre les catégories sociales, ^et là est encore le meilleur de son oeuvre. « On pourrait, jusqu'à un certain points ne voir dans l'Évangile qu'une c&ose : le projet formé et exécuté par Xésus de donner un sens profond au signe de l'égaiité des ancieniieB Républiques », et le repas en «omimm apparaîtrait comme un symbole de ce dessein . Tel est le thème qu*e ^Leroux a développé dans «on Hvre VÉgalUéy paru» en 1838.
Le mal du monde contempOTtain résulte de l'ndïatidon des principes de l'antiquité et du diristianieme. La vie antérieure de l'humanité conttenait en germe l^a démocratie, mais les enseignements de Platon eft du Christ 'ont été désertés à tra^vers les âges. 'Le lait l>rutal a prévalu sur le droit, ou
plutôt, entre les mains d'écrivains trop hàiblles ou tvop sotœieux de conserver l'état existant, il est deTenutout le droit. Si aujomrd'huî nous cherchons de toutes parts une solutio-m au problème des sociétés, c'est que nous avons reconnu le long divm'ce entre le fait et le droit, et que aous entendons adapter le prenrier au second.
Les conclusions de Pierre Leroux sont complexes : elles comportent un aspect philosophique on métaphysique traité dans le livre de V Humanité (1840), et un aspect économique ou politique, éclairé par les Aphcriames de ta Doctrine que Luc Desages et Auguste Desmoulins publièrent en 184&. "' La religion est la condition suprême de tout bonheur social. Elle n'est qu^.une philosophie qui se connaH, de même que la philosophie est une religion qui se cherche. N'est-ce point là toute la pensée saint-sîmonienne avec son permanent essai de conciliation du rationalisme et du dogme?
C'est à Dieu que l'homme doit demander la solution du problème de la vie, et tout le rôle des écrivains modernes a consisté à dégager les vérités du mosaïsme et du christianisme. Ils ont détruit la forme, mais ils n'ont pas touché à la substance même.
Pour réaliser l'égalité, tous les êtres humains se proclameront citoyens, associés, fonctionnaires dans la cité nouvelle, dans la République de liberté et de fraternité. Toute constitution est fondée sur la Triade, en d'autres termes sur la
juxtaposition de trois éléments. Par exemple, l'association devra satisfaire aux trois exigences de notre psychologie :, sensation, sentiment, connaissance ; trois corps gouverneront l'Etat au point de vue administratif, éducatif, législatif; Téducacation sera triple, comprenant la gymnastique, l'éducation proprement dite et l'instruction. Et l'on pourrait poursuivre encore, en se demandant toutefois quelle est la valeur positive de cette combinaison singulière et qui se représente à chaque pas.
Pierre Leroux — et ceci est infiniment plus intéressant — aboutit à une apparence de communisme (nous écrivons à une apparence, parce que sa formule exclut la clarté). — Tout homme a droit à l'habitation, à la nourriture et au vêtement, sans toutefois que le droit individuel puisse contrarier le droit de tous. Tout homme aura accès a la propriété, car chacun doit pouvoir user d'une chose déterminée de la façon que la loi détermine. C'est à peu près le dispositif que Robespierre avait inséré dans la fameuse déclaration qu'il soutint devant son club, pour l'abandonner à la Convention. Mais Leroux va plus loin encore, ou tout au moins, les Aphorismes de la Doctrine sont infiniment plus radicaux. Il ne suffit pas de modifier l'organisation de la propriété en la déclarant pure convention, instable, et dépendante de la volonté des contractants. Les instruments, les matières premières seront concentrées par l'Etat. C'est lui qui sera chargé d'assurer une production égalé à la demande de la consommation et qui, par suite, dirigera les travaux. Quant aux producteurs, ils
seront classés selon leur capacité, rétribués selon leur tâche et selon leurs besoins.
A tout bien compter, Pierre Leroux, saintsimonien d'origine, élargit singulièrement, dans ses conceptions sociales, la doctrine de l'école, si hostile à la communauté. De même que Considérant, il forme transition entre les précurseurs et les communistes ou collectivistes de 1840. Là est toute la valeur de son système, si suranné et si puéril à tant d'égards.