‹ Les États Affectifs Supérieurs Chez Les SchizophrènesChapitre 22 sur 38 · RAR LT · texte numérisé non relu

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d’une foule d’éléments surajoutés, hors de propos, qui les chargent d’une forte teinte d’étrangeté et les rendent presque méconnaissables. Parallèlement, son rire et toute sa mimique sont altérés par des tics qui témoignent d’un actif parasitisme psychomoteur.

La désagrégation favorise évidemment ces greffes. En se détachant, les éléments légitimes abandonnent la place à d’autres. C’est ce qu’exprime BreuERr à propos des troubles” conceptuels, quand il écrit : « Là où partie des liens associaüfs est brisée, d’autres influences qui, dans les circontances normales, passent inaperçues, s'installent au lieu et place de la direction logique. »

IT. — Ce vice éclate au maximum quand la fragmentation s’attaque à la structure essentielle du complexe, qui souffre, non plus de l’émiettement de sa partie affective, mais de son amputation totale. Sa ruine est suivie d’un travail de reconstruction sur des bases entièrement nouvelles. Le concept s’annexe un état affectif absolument inadéquat. Des complexes prennent naissance, qui n’ont plus rien de commun avec ceux qui se cristalhsent chez le normal sous l’influence de l'expérience, et sont du domaine de la tératologie pure. À quelles aflinités ces conjonctions obéissent-elles ? Pour BzeuLer, « la tendance aux ruptures associatives et aux associations inusitées est bien primaire, mais le choix des associations qui sont troublées est plutôt secondairement déterminé par des complexes affectifs », Dans la sphère affective, que nous avons en vue, la loi du hasard est bien souvent la seule, à notre avis, à qui l’on puisse faire appel. Des désirs, des répugnances, des amours, des haines émergent, toute gratuites, qui n’admettent aucune interprétation délirante, et restent inexplicables aux yeux du malade lui-même (1).

{1} Comme certains déficits. (Voir page 481.

Lette PEUR

— Îl s’agit parfois de simples caprices, dont l’absurdité ne peut que faire sourire.

— Je veux traverser le Sahara. Avec un cheval. — Ï] mourra de soif.

— Je lui grefferai une poche, comme celle des chameaux (ma-

lade Ab.).

— Docteur, donnez-moi la statue qui est dans la cour de l'asile, — Qu'en ferez-vous ?

— Rien... Je ne sais pas. Donnez-la moi (malade Gi.).

— Parle même mécanisme, s’élaborent des systèmes dont les effets sont plus dramatiques. Nous avons assisté à l’effondrement d’édifices aussi solides que le respect et l’amour fliaux chez un enfant affectueux. Sur leurs ruines se rebàtissent des combinaisons qui se présentent comme de véritables perversions de l’affectivité. Le désintérêt pour la mère fait place à une haine monstrueuse.

AIL., 36 ans, interné depuis l’âge de 23 ans, après de violentes crises d’agitation, s’est fixé dans un état de pure indifférence, exempte de toute manifestation hostile. Le 15 janvier, après un coma banal, il bénéficie brusquement d’une amélioration importante. Une vive animation s’empare de lui, qui contraste avec son apathie habituelle. Il chante, parle avec complaisance, accueille à bras ouverts son frère qu’il appelle Fernand, et embrasse sa mère, qui depuis 13 ans n’avait pas reçu de lui une seule marque d’affection. Il s’entretient correctement avec eux et fait preuve d’un certain intérêt envers sa famille. Sa mère se montre ravie de cette transformation « miraculeuse », Mais ce n’est qu’une fugitive échappée vers la normale. À ce trop brillant rétablissement succède une rechute immédiate. L’activation persiste, mais s’égare, et sous les yeux des siens, All. retombe dans l’anarchie schizophrénique. Ses gestes deviennent bizarres, ses discours incohérents ; ses traits expriment de la façon la plus décousue une joie, une ironie, une fureur, un étonnement singuliers. Dans ses paroles se laissent surprendre de vagues imprécations où figure le mot « maman ».

Brusquement, il crache sur sa mère, éclate de rire, et giffle son frère. Par la suite, il témoignera envers lui, et lui seul, d’une haine vivace, qui se substitue à la simple indifférence à laquelle ils’était jusqu'alors tenu.

À l'inverse, c’est un vif sentiment d’amour qui s’épanouit chez La, pour la personne d’un infirmier. Sentiment d’ailleurs éphémère, qui ne survit pas à l'interruption du traitement.

— Ilest des états affectifs et intellectuels bien déterminés à qui leur nature même semble interdire toute conjonction. Non seulement l’expérience ne les a pourvus d’aucune connexion, mais ils se présentent, en raison de leur contenu, comme de véritables pôles répulsifs. Il est impossible à l’homme normal, par exemple, de se concevoir heureux, et de se sentir malheureux dans le même moment. Les rapports entre l’intellect et l’affectivité prennent un aspect logique, et leur parallélisme relève du nécessaire.

Le schizophrène ignore cette « logique » idéo-affectuive, aussi bien que la conceptuelle. Reproductions l’une et l’autre des associations créées par l’expérience, elles sont minées par le même processus et, par leurs défaillances, ouvrent le champ de la conscience à des unions d'idées contradictoires, ou de concepts et d’affects qui jurent ensemble. Un dissocié peut ainsi se contredire non seulement dans le plan purement idéique, mais aussi dans le domaine combiné idéoaffectif.

€ Aujourd’hui, aflirme Ab., je suis content, je me sens bien, je suis Joyeux ». Cependant, son visage dément ses paroles. Sa mimique est celle de langoisse. Il s’agite, jette des regards inquiets autour de lui, fronce les sourcils, semble intensément préoccupé. Sa respiration est superficielle, son pouls accéléré. De temps à autre, 1l pousse de gros soupirs.

BLzeuzer insiste sur le fait que le délire, aussi bien que la

roles

pensée normale peut s'accompagner de réactions affectives discordantes.

— De tels troubles sont exactement désignés par les termes de « discordance entre l’activité intellectuelle et l’activité affective de l'esprit », de € parathymie », ou encore, selon Srransky, d’ « ataxie entre la noopsychie et la thymopsychie ». De toute évidence, ce n’est là qu’un aspect très particulier du dysfonctionnement associatif, qui ne s’adresse qu'aux rapports de l’intellect et de l’affectivité. Ces définitions limitatives ne conviendraient que si l’on pouvait considérer l’affectivité comme un ensemble, alors que nous sommes obligés de la pénétrer par l’analyse, et conduits de la sorte à la notion de troubles structuraux purement affectifs, à l’éclaircissement desquels elles ne peuvent prétendre. Bien au contraire, « c’est toute la synthèse affective qui est touchée, et avec elle l’équiibre entre l’affectivité et la logique ».

III. — En effet, dans la sphère affective pure, aussi bien, le schizophrène marie les inconciliables, et réalise l’union d'états qui dans l’âme normale s’excluent par leur nature même. Nous venons de voir son « 1llogisme » idéo-affectif. Nous savons que dans l’ordre intellectuel, «il est insensible à de grossières contradictions ». BLOND£EL a souligné qu’une phrase comme : « Il me semble que je suis un autre », constitue un illogisme formel qui exprime positivement l'identité des contradictoires. Les productions affectives de lesprit dissocié abondent en semblables paradoxes. Nous avons vu qu’un sentiment était l’équivalent d’un jugement. Le schizophrène est capable d’union de sentiments aussi déconcertante pour l’affectivité du normal que l’est pour sa logique une contradiction dans les termes.

Il nous semble bien, en effet, que l’ambivalence ne réponde pas exactement à la peinture qu’en a faite Breurer. Si le schizophrène « aime la rose pour son parfum et la déteste

pour ses épines », il n’est qu’un psychasthénique dont l’aboulie hésite interminablement entre un avantage et un inconvénient. Chez le dissocié, l'exécution de l’acte est neutralisée parce que coexistent deux affects (c’est-à-dire deux déterminantes motrices) opposés, dirigés sur un objet identique. À propos d’une perception, il admet avec la même faveur deux sentiments contraires comme 1l élabore deux jugements contradictoires.

— De quelles synthèses affectives le schizophrène n’estil donc pas capable ? Sans atteindre toujours à son comble, et réaliser des conjonctions aussi criantes que dans l’ambivalence, à quels édifices donne naissance l’anarchie de ses associations ? Quel est Le sort de cette affectivité supérieure corticale, fruit de l'intervention la plus active des fonctions associative et abstractive de l'esprit ? Ces représentations affectives, ces abstraits d'émotions et de sentiments, dont Risor a montré l’existence, (voir page 28), ont la même genèse, nous l’avons vu, que les états intellectuels, atteignent à la même originalité puissante et comme eux caractérisent l'individu. Bâtis selon la même structure, 1l subissent la même désagrégation, et libèrent des fragments d’affects qui vont, en vertu des affinités hasardeuses propres à la schizophrénie, être l’objet des conjonctions les plus fortuites. Ainsi vont s'élever des synthèses aussi hermétiques pour l’âme affective du normal que les condensations et les fusions d'ordre conceptuel le sont pour son intellect. Complexes pathologiques inextricables, aussi éloignés de la simple euphorie ou angoisse morbide que l’est de la décharge voluptueuse de l’acte sexuel la joie supérieure qui illumine l’appréhension soudaine d’une vérité scientifique, pour reprendre un exemple que nous avons proposé plus haut.

— Si, en vertu d’un parallélisme que nous nous sommes efforcé de mettre en lumière, aux productions les plus élevées de la pensée symbolique ne peut s’accoler qu’une forme

très évoluée d’affectivité, imagine-t-on l’étrangeté des sentiments qui accompagnent un discours comme celui-ci.

« Sous le système d’une inclination de la terre dans un espace qu’on a toujours mesuré et qu'on sait sous l’action d’une vitesse quelconque, on peut remarquer des chutes d’eau, en même temps qu’on pourrait se développer dans un sens vertical par rapport au pôle exsphéral de la terre, considéré par rapport à l'équateur quand on est au sud de la terre. Car un volt n’est pas un coulomb et peut-être est-ce de l’air électrogène ». (Malade Ab., 20 mai, période de réveil}.

Les mots peuvent à la rigueur faire concevoir, sinon sentir, ce que peut être l’ambivalence. Mais ils nous feraient totalement défaut pour exprimer les états affectifs dont il est question ici, si toutefois nous n’étions entièrement impuissants à les éprouver : nous ne pouvons qu’en constater Pexistence. La simple lecture de ce texte traduit seulement (outre l’inévitable « perte du contact avec le réel ») une préoccupation des plus certaine. Mais le spectacle du malade activé par l’insuline et débitant ses démonstrations est autrement évocateur. La vive animation qui s’est emparée de Jui traduit de vifs sentiments. Certes, le détail nous échappe invinciblement, mais de toute façon, l’espèce de fureur sacrée qui agite les traits de son visage et jusqu’à ses membres le porte à cent lieues de lindifférence. C’est au contraire le langage éloquent, quoique nouveau, d’une affectivité qui, pour être impénétrable, n’en est pas moins évidente, aussi évidente que le demeure l'exercice de la pensée. Mimique affective qui, à l'instar des néologismes traducteurs d’édifices conceptuels qui échappent à notre entendement, sert de mode d’expression à des créations sentimentales qui sont pour nous de véritables non-sens affectifs.

Comme ceux du normal, ces états sont originaux et caractéristiques de lindividu, et nous rejoignons par ce chemin l'observation générale de BLeuzer : « Le caractère des schizophrènes est de la sorte aussi varié que celui des normaux ».

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