LA GUÉRISON
Nous avons écrit que la plupart de nos résultats étaient également éloignés du succès et de l'échec, et que leur valeur thérapeutique demeurait obscure. La notion de trouble associatif, tel que nous l’avons étendu à toutes les activités de l’esprit, peut-elle apporter quelque lumière ? La correction de ce trouble peut-elle même servir de critérium de guérison ? Ces questions feront l’objet de notre dernier chapitre.
I. Sur nos 87 malades, 78 (c’est-à-dire 90 %) ont à un moment donné réagi favorablement au choc insulinique — 8 d’entre eux sont sortis en liberté. Nous ne nous hasardons à prononcer le mot « guérison » qu’à propos d’un seul. Nous sommes donc loin des 80 % de rémissions totales annoncées par certains auteurs.
La raison majeure d’un tel désaccord est à n’en pas douter dans la nature des états traités. Une conclusion s’offre d'elle-même, si nous mettons en jeu nos travaux personnels : la thérapeutique est favorable aux Schizophrénies selon Bzeurer. Elle sourit beaucoup moins aux D. P. de KRrAEPE- LIN.
En effet, dans le désir de rester positif, nous avons limité le champ de nos investigations, éliminé les cas douteux, et retenu les seuls sujets qui, grâce à la netteté de la symptomatologie, se rangeaient aisément dans une des formes
MO
hébéphrénique, catatonique et paranoïde, décrites par KrazpeziN. En présence de ceux qui s’échappent de ce cadre, nous avons préféré garder une attitude agnostique.
Cette méthode a pour avantage, à notre avis décisif (et c’est à lui que nous avons sacrifié) d’être la seule qui fournisse les bases de départ indispensables à la moindre conclusion. Il est essentiel d’abord de partir du connu. L’inconvénient est qu’en s'adressant à des états vieux de plus de six mois, notre action se privait des cas réputés favorables. Mais quelle est la valeur de cette règle des six premiers mois, période favorable, si l’on est parti pour l’établir d’une série de diagnostics douteux ? Car toute la question est là. Nous nous en sommes done évadé sans trop d’hésitation. En fait, notre malade « guéri » avait cinq ans de maladie. |
— En agissant en disciple de BLeuLer, on bénéficie d’un avantage énorme : la simple multiplication numérique des sujets traités augmente mathématiquement les chances de succès. Evidemment, qu'importe qu'il fût un schizophrène, si le malade est en fin de compte guéri ? Cela suffit au thérapeute qui a le droit d’être empirique. Mais s'il s’agit de définir une entité morbide, et de lui découvrir une médication spécifique, l’esprit a d’autres exigences.
S1 c’est avec ce dernier souci qu’on les examine, les statistiques les pus favorables à la valeur thérapeutique de l’Insuline n’apportent qu’une faible lumière. Leur interprétation reste difficile : il faut, en effet pour les accepter, faire intégralement sienne la conception bleulerienne de la Shizophrénie, Or, le maître de Zurich a défendu assez longuement la thèse de la pluralité des maladies et des étiologies, comparables à celle des néphrites, pour qu'on doive abandonner l'idée d’un agent et par conséquent d’un remède spécifique. Si lon s’en tient à son texte, il est donc aisé de faire la démonstration a priort de l’impossibilité d’une médication de cette qualité. Les esprits qui se réclament obligatoirement de Breurer pour interpréter favorablement leurs
RO TREEE
résultats sont donc amenés à la négation d’une thérapeuüque spécifique, ce qui n’est peut-être pas dénué de toute contradiction. Cette opinion est pour le moins obscure, et il est inexplicable pour nous qu’on puisse s’y tenir.
IT. Les modifications imposées à nos shizophrènes par le moyen de l’Insuline sont presque constantes, mais fragmentaires, incomplètes. C’est que l’Insuline agit en rétablissant les contacts associatifs, mais en nombre variable.
Cette notion de nombre nous paraît de la plus haute importance. Démence schizophrénique est pour B£euLER un concept non de profondeur, mais d'extension dans l’espace psychique. C’est au nombre des lacunes d’un sujet, et des productions pathologiques dont 1l est capable, qu’on mesure sa démence. À l’inverse, c’est au nombre des rectifications cliniques, et par conséquent des contacts rétablis que nous évaluerons sa guérison. :
— En nombre variable, les associations déficitaires sont récupérées, les parasitaires supprimées. Le jeu des affinités se corrige, les fragments se rejoignent, et le puzzle que représente l’esprit dissocié se reconstitue plus ou moins. La récue pération irradie avec caprice dans l’espace psychique et devient plus ou moins universelle. Parallèlement, les modifications cliniques sont des plus variables, et s’approchent à divers degrés de l’état normal. C’est à des états intermédiaires qu’aboutissent ces régressions plus où moins complètes. Nous réalisons ainsi toute une gamme de sch1zophrènes.
Bien plus, nous provoquons parfois un simple déplacement des contacts pathologiques, créant ainsi toutes sortes de Schizophrénies. Ne nous étonnons pas que tel hébéphrénique simple devienne catatonique, ou que d’une façon plus générale certains troubles s’effacent au profit de nouveaux symptômes.
Guxor.
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Le malade Pe..., âgé de 38 ans, interné le 11 janvier 28, se montre depuis des années violemment hostile, négativiste. Le traitement fait tomber cette hostilité. Il répond au bonjour du médecin, et aux questions sur sa santé. Mais au bout de trois semaines apparaissent de curieuses stéréotypies motrices, dont la plus extraordinaire est la suivante : Pe... marche d’un pas long et glissé, puis fait brusquement un saut vertical très vif, pendant lequel il écarte les jambes, met son rachis en extension forcée, jette la tête en arrière et lance les bras en l'air. Cet exercice difficile dans lequelil se montre maître, n’est Jamais suivi de chute.
— La variabilité des résultats est liée non seulement au nombre des contacts récupérés, mais encore à la nature des édifices psychiques qu’ils sous-tendent, et se trouve augmentée par l'arbitraire dont fait preuve l’action de l’Insuline dans ses points d'application. Certaines récupérations brillantes mais parcellaires, peuvent faire illusion, car elles deviennent de véritables critériums de guérison si elles portent sur le trouble estimé « fondamental ».
La famille réclame rapidement la sortie, quand les Sentiments familiaux renaissent. Si la Shizophrénie est une « démence de la sympathie », 1l faut lui donner raison. Nous avons publié en octobre 1937 l'observation suivante :
Le malade Pa., 24 ans, est le 6 août 1936 l’objet du certificat que voici : syndrôme d’indifférence affective, de dyspsvchie et de discordance.
Signé : Docteur CourBoNx.
Depuis le 13 août, date de son entrée à Villejuif, il témoigne d’une indifférence absolue, notamment pour sa famille, Mutisme presque complet. I est mis au Uraitement le 15 mars 1937.
21 mars : parle à son père.
25 mars: À Ja fin du parloir il fait au revoir de la main à ses parents.
28 mars : Écrit son nom et son adresse.
1er avril: [répond «€ Ça va » à sa mère qui l’interroge sur sa santé. I colle sa joue contre la sienne, il lembrasse.
8 avril: 1 lit le journal du dimanche et s'inquiète de l’applica-
tion de la semaine de 40 heures et des difficultés financières de cette réforme.
19 avril : Il accueille ses parents € comme il ne l’avait pas fait depuis deux ans » au dire de sa mère.
Le 13 juin, il sort en permission. Le 9 juillet, nous le revoyons ainsi que ses parents. Selon ceux-ci, il est doux et affectueux, sort seul, se promène à bicyclette, va au bal avec son frère, exprime le désir de reprendre son métier. Lui-même nous déclare qu’à son âge (25 ans) on doit travailler, et il fait des projets d'avenir et de mariage.
Ce malade est toujours en hberté, mais nous l’avons revu avec sa famille à plusieurs reprises : le premier enthousiasme tombé, les craintes et les doléances maternelles réapparassent (novembre 1937}. Pa... est agité de tes «il a des manières Imcompréhensibles », QC1l n’est pas facile », 1l ne sourit Jamais. Son attitude reste compassée, raide, bizarre, et manque de souplesse. I} élabore à nouveau certains sentiments sociaux qui lui permettent de fréquenter ses semblables, mais 1! reste dissocié. La régression de la maladie est parcellaire et incomplète.
Les Relations avec le monde extérieur sont parfois l’objet ‘d’une remarquable correction.
S. et H. ont une histoire d’une grande analogie. Tous deux muets, négativistes, indifférents, alités depuis des mois, et même gâteux, ils sont « débloqués » par le choc insulinique. [ls deviennent souriants, expansifs, aimables, désirent se rendre utiles et s’adonnent effectivement dans le service à de menues occupations. Bref, ils ont retrouvé le contact avec le réel, Mais ils se plaignent tous deux des mêmes troubles : ils pensent € trop », et non pas à ce qu'ils veulent. « Leur pensée va où elle veut » et telle idée leur « vient dans la tête malgré eux » (H). Ils pensent trop et trop vite. Mais ils savent qu’en comparaison de leur état antérieur, ces « malaises » (5) sont insignifiants, que c’est € un reste de la maladie » (H}. Bref, 1 ont l’un et l’autre une conscience parfaite du caractère patholo-
gique des symptômes qu'ils nous confient,
19 Il y a contact avec le réel : leur comportement traduit un sentiment suffisamment exact de la valeur des choses du monde extérieur.
20 Il y a trouble associatif avec parasitisme et égarement de la pensée.
Quant aux Retours affectifs, qui doivent, si l'indifférence est la lésion majeure de la Shizophrénie, traduire une amélioration, nous avons vu ce qu'on pouvait penser des plus impressionnants d’entre eux (1). La plus vive manifestation affective n’a qu’une faible valeur pronostique si elle reste altérée par la dissociation.
Quoique à nouveau affectif, «réinséré », et capable de sentiments sociaux élémentaires, le malade continue à souffrir du trouble le plus tenace, parce que sans doute le plus basal : le désordre des associations. Sans lui, certaines récupérations parcellaires peuvent faire illusion. A l'inverse on peut méconnaître le sens exact de manifestations en apparence défavorables ; rappelons l’exemple de Ha... qui sort d’un long silence affectif pour se livrer aux éclats anxieux les plus vifs à chaque visite de son père. Là où celui-ci voit une aggravation qu'il déplore, nous voyons la renaissance d’un fragment de cet état complexe qu'est l'amour fihial : la crainte.
— Les lignes qui précèdent n’ont pour objet que l’action de l'insuline sur cette partie du cerveau proprement accoclative dont parle PIERON, et par suite sur le désordre des associations. Pour se faire une idée exacte des améliorations obtenues, il convient de replacer ce trouble au milieu des autres signes de la série primaire, et d’examiner l’évolution de l’ensemble.
En effet, les centres affectifs sous-corticaux, les centres sympathiques et para-sympathiques, et ceux du tonus, semblent se prêter plus volontiers, d’une façon plus rapide
(1) Voir page 74.
et plus globale, à l’influence de la médication. Et comme ils donnent lieu à une symptomatologie souvent impressionnante, qui emplit le tableau clinique, celui subit une transformation radicale et présente par contraste un vide qui en impose.
Si bruyante était l'anxiété de Bi, si impénétrables le mutisme et la catatonie de Br., si impressionnante la cyanose presque noire de CI., et son immobilité de statue égyptienne, que leur disparition rapide et complète devraient à première vue entraîner un pronostic des plus favorable.
En fait, en dépit de la disparition du blocage et de la réac-
tivation du psychisme, ils restent freinés par une influence inhibitrice, compassés, hésitants, raides, sans souplesse, sans initiative, étranges. Bref, ils gardent cette dégradation légère que nous avons analysée plus haut, et qui montre que Porgane associatif, moins docile, n’a pas recouvré son intégrité. k Nous conclurons donc qu’en dépit de la régression de certains symptômes, fût-elle impressionnante, le malade reste un schizophrène si l’imperfection des contacts associatifs demeure décelable. La persistance de ce trouble et son étendue jugent en dernier ressort de son état et du résultat thérapeutique.
° — Aucun fait anatomique ou expérimental, à notre connaissance, n’a jusqu'ici vraiment éclairé le problème de l’action organique du choc insulinique. Tout au plus pouvonsnous, en examinant les modes de réaction des malades, nous permettre quelques remarques très générales et absolument hypothétiques.
Le chiffre des comas nécessaires, et leur profondeur apportent peu de renseignements. Le malade se « débloque » au bout d’un nombre de chocs qui varie de 5 à 17. Fait 1mportant, il semble que l’Insuline donne d'emblée son maximum. Après une rechute, la répétition de la cure reste le plus souvent inefficace. Il semble également qu’on doive se
montrer sceptique sur l’action des doses d’entretien dont on fait suivre la série de chocs.
Quant à la profondeur des comas, elle reste sujette à discussion. P. Agezy a obtenu récemment une amélioration remarquable avec des chocs atténués. Une publication de Y. Porcuer met en lumière l’action modificatrice de la période pré-comateuse. Pour nous, nous avons fréquemment observé dans le service du DT Ducosre des récupérations impressionnantes mais éphémères à la Phase IT, où l’activation est au maximum.
Est-il possible de présumer dès maintenant du caractère curatif ou palliauf de l’action de l’Insuline ? Autrement dit, peut-on envisager si elle agit sur la cause de la maladie, ou sur un effet ? Quelques éléments font pencher en faveur de la seconde hypothèse : théoriquement, la pluralité des étiologies s'oppose à l’idée d’une action curatrice. En fait, la rapidité d’action, et la quasi-constance des rechutes, font penser à une action simplement compensatrice. Le malade qui se ressaisit instantanément au sortir du coma, pour retomber rapidement dans son état antérieur évoque en nous l’idée d’un cœur décompensé à qui l’Ouabaïne administre un coup de fouet. Nous obtenons un renouveau temporaire du cours de l’influx nerveux, en rétablissant par artifice les contacts associatifs. Mais la cause première de la rupture du circuit échappe à notre action. Peut-être sera-t-elle atteinte par une médication complémentaire, que nous envisagions en octobre 1937 d’une façon purement hypothétique, et à la recherche de laquelle certains auteurs se sont depuis effectivement attachés (1).
TIT. Il est bon d'éviter l'illusion et d’assigner à l’action de l’Insuline ses véritables limites. Mais ce serait la méses-
timer et retomber dans l’erreur que de la considérer comme
(1) Paul ABezy. — Vie Médicale, 25 mai 4938.
nulle en fin de compte et dans tous les cas, Nous avons donné des exemples de modifications parcellaires et fugitives, nous terminons par celui, d’ailleurs unique, d’une récupération particulièrement étendue, qui envahit tout l’espace pSYchique et semble durable.
Cependant, malgré notre désir de terminer sur une note optimiste, nous ne pouvons nous empêcher de faire dès nos premières lignes d’indispensables réserves que nous devons à la vérité. Nous avons dit notre souci d’éliminer les cas douteux : André M. précisément nous a fait longuement hésiter. Au moment de publier son histoire, et surtout de la présenter comme une guérison, nos scrupules nous reprennent. Toutefois, 1l est notre seule « rémission totale » et mérite à ce titre qu’on examine son cas de près. A fin d'éviter les interprétations qui pourraient nous être personnelles, nous allons simplement exposer les documents assez nombreux, qui permettent de reconstituer son histoire, en évitant les commentaires le plus qu’il nous sera possible.
16 septembre 1936 :
Présente un état de dépression nerveuse, caractérisé par du mutisme, du refus d’aliments nécessitant l’alimentation artificielle, du « toedium vitae », idées vagues de persécution avec phénomènes d’ordre hallucinatoire ; préoccupations hypochondriaques. Cet état qui remonte en 1933 à été coupé par de courtes phases de réveil avec reprise de l’activité et de l’alimentation, surexcitation, correspondance abondante et cohérente où il manifeste ses préoccupations de santé et une tendance revendicatrice.
Signé : Docteurs Vizcer-Desmarers et J, Buvar.
Tel est le premier certificat que nous ayons sur le jeune André M. Le premier épisode dépressif l’a frappé à l’âge de 16 ans, et les signataires qui l’ont soigné trois ans dans leur maison de santé, hésitent devant cet état dépressif atypique entre le diagnostic de pes périodique et celui de dément précoce (lettre du 25 septembre 1936).
19 septembre 1936 : Asile clinique. Le ARR A
Catatonie avec stupeur et mutisme. Difficultés d'alimentation.
Signé : Docteur GÉNIL-PERRIN.
23 septembre 1936 : Asile de Villejuif.
Démence précoce. Catatonie. Mutisme. Refus de nourriture. Signé : Docteur Ducosré.
Nous le voyons pour la première fois en novembre 1936. L’exploration psychique est totalement impossible. Toute tentative se heurte à un mutisme inébranlable. Nous devons nous contenter d’un examen purement somatique. André M., est en décubitus dorsal, dans une immobilité absolue. Ses lèvres sont pincées, ses yeux fermés. Il s'oppose par une contraction violente à toute tentative d'ouverture des paupières, et ne laisse en aucun cas voir sa cornée. Seule la sclérotique est apparente.
La face est pâle et luisante, avec hypersécrétion sébacée et desquamation par plaques. Les extrémités sont froides et légèrement cyanosées. Le 7 décembre 1936 apparaît à la face dorsale du pied droit une infiltration élastique qui disparaît en quelques jours. Réflexes rotuliens vifs et amples.
L'alimentation à la sonde est l’objet d’une résistance quotidienne.
Le 7 janvier 1937, il laisse échapper les paroles suivantes : («On me fait manger le monde, je suis cause de la grande guerre... Je suis un grand coupable. » Peu après, il écrit la lettre qui suit.
« Monsieur le Docteur, je suis très coupable aujourd’hui, car je me suis trompé dans ma vie depuis mes trois dernières années. J’ai mangé le monde, terre, soleil, eau ; lumière, végétaux, animaux, hommes, corps. Tout est encore là cependant. J’avais cru et dit au mois de novembre 1933 que M. V., Docteur, et M. B., m’avaient fait connaître qu’ils voyaient mes idées dans ma tête au moyen de la radioscopie, des Rayons X, des rayons Roentgen ils ont répondu à mes idées les voyant. J’ai eu des idées hors de la tête, des horreurs.. avec mes idées çà ne voulait pas s'arrêter et à chaque idée 5 secondes les chevaux cités attelés de voitures passaient au rythme interne du cœur faisant du bruit jour et nuit 1 an... On parle à mes idées ; un malade M. D., qui me tue... Messieurs les Infirmiers parlent et marchent et font tout à cause de moi. Tous souffrent à cause de moi. Une affaire de traitement est faite à cause de moi. Le coma, c’est la mort. Le 1€T traitement fut mangé le monde sans lait. toutes les paroles, actions, bruits me visent, je suis obligé de causer tout bas à distance où Messieurs les malades et Messieurs les Pnfirmiers me font mal par les bruits des jambes... Je suis cause de la mort ct des morts de tous les malades. »
24 avril 1937 : il recoit la première injection d’Insuline.
2 mat 1937 : il s’'alimente correctement. Le 5, il parle longuement
aux infirmiers. À partir du 7® coma, il est entièrement transformé. Le 16 mai, il est levé, habillé, correct. Renonce à ses idées délirantes. Désire revoir € sa pauvre mère ». « Comme elle va être contente de me voir ainsi, J'ai été bien malade. Merci de m’avoir si bien soigné. Peut-être qu'avec l’Insuline çà va aller ». Aide au traitement dans la mesure de son pouvoir, il refuse des petits pois « parce qu'il y a du sucre dedans ».
« Ce traitement à sur moi les meilleurs effets », écrit-il à sa mèré ; « Je me sens plus porté à vivre depuis quelque temps. Viens done jeudi ; tu ne me reconnaîtras sûrement pas ».
Le comportement est changé de façon radicale. Si bien que sa mère demande rapidement la sortie (lettre du 31 mai 1937) :
«€ M. le Docteur, hier dimanche, j'ai rendu une petite visite à mon fils et je le trouve de mieux en mieux depuis votre traitement, Si vous pensiez qu'une petite sortie de deux jours puisse lui faire une réaction, je le prendrai sous ma responsabilité... »
16 juillet 1937 : Le malade est en permission, sa mère envoie la lettre suivante :
« Monsieur le Docteur, je viens vous donner des nouvelles de la sortie d'André ; dans l’ensemble, tout s’est bien passé ; mais voici quelques détails qui vous feront juger son état pas encore guéri. Il ne veut pas aller au cinéma, à l’exposition, dans tous les endroits où il y a du monde sous prétexte qu’il a une raison. J’ai essayé de savoir et voici ses réponses : tout le monde voit ses idées et il y a quelqu'un qui lui dit de marcher ou de s’arrêter. Il prétend être le seul au monde atteint de cette maladie qu’il dit être incurable... Il a surtout peur que si je venais à mourir, personne ne pourrait le retirer de Villejuif et il serait obligé d’y finir ses jours... Je lui explique que je n’ai pas le droit de garder un garçon sans travailler et encore bien moins sans manger. Sa réponse : Eh bien, sije ne mange pas, cela te fera des économies, qu'est-ce que cela peut te faire ? et puis si je ne peux pas guérir, tu me tueras.… Voyez, Docteur, que ses idées sont loin d’être justes. Il a aussi crainte d’un traitement qui m’a-t-il dit «endort les malades pendant un mois ».. mais Docteur, il ne vous dit rien à vous car vous ne le croiriez pas. »
Il rentre très déprimé, et nous tentons de l’interroger. Il expose sans difficulté les faits suivants :
— Je me sens moins de force, je suis seul, j'ai peur du monde, j'ai peur que ma mère se fasse écraser.
— N'y a-t-il pas autre chose ?
— J'ai toujours supposé qu'on voyait mes idées à travers ma
tête par les rayons de Roentgen. Quand je ferme les yeux, je vois comme des étincelles de pierre à feu. Je me sens moins solide sur mes jambes.
— Est-il possible de voir des idées ?
— Il se peut qu’on voit mes idées, les images qu’on a dans la tête quand on pense. Tout au moins on les devine. [ls savent chaque fois que j'ai une idée, peut-être ne savent-ils pas la nature.
— Que disent-ils ?
— Quand ma pensée ne leur plaît pas ; ils disent : ignoble, ignoble. Ils sont plus savants que moi. J'essaye de comprendre pourquoi.
Quand je me promène, je fais des déductions, des remarques sur la vie. Alors on me dit : ignoble. Un exemple ? Je tâcherai d’en noter un. Quand les autres voient dans votre tête, on est prisonnier de soi-même. C’est fantastique. Je voudrais en noter, il n’en manque pas, mais ils m’empêchent.
— Après le traitement, vous paraissiez calme et content ?
— Après le traitement, cela existait toujours, mais j'étais plus résistant. Hier, j'étais très fort : le plus beau jour que j'ai eu depuis ma maladie. Les Docteurs sont là (derrière le mur), pourtant je sais qu’ils sont chez eux. Comment cela peut-il se faire ? Le Docteur B. aussi est là. Il est venu après. Il y a 2 ans (5 juillet 35) J'étais très malade, le Docteur B., et sa dame est venu derrière le mur et 1l disait : ignoble, ignoble. Il m’a suivi à Sainte-Anne, puis ici. Pourtant cela ne se peut pas, car ma mère le voyait à la villa M. Peut-être est-ce par T. S. F. ou voix enregistrée sur un disque. Je ne les vois pas, mais je les entends. Et pourtant cela ne se peut pas. Car çà fait deux ans qu’ils me parlent, ils ne peuvent rester deux ans sans dormir. Ils ne peuvent pas s'occuper que de moi, ils ont leurs malades.
« Chaque fois que je me réveille la nuit, çà reprend : « Ignoble », et c’est fini. Depuis deux ans ils n’ont pas dit autre chose, mais le ton change. Ils sont plus savants que moi, et ils adaptent leur ton au jugement de ma pensée.
« Je ne suis pas maître de ma pensée, De la mort de mon père, il y a des idées que je ne peux réfréner. À la mort de mon père, j'ai vu en idée mon père tourner autour de la cour sans s’arrêter. Cette idée était sortie de ma tête et j'ai vu mon père. J’ai voulu rentrer cette idée dans ma tête. Tout çà ne se peut pas. Les idées sont dans la tête je le sais. Quand je mangeais, on me disait que je mangeais les hommes. On me reprochais des choses absurdes : la guerre de
1914, je suis né en 1916 ! s’ils disaient encore des choses raisonnables! Je ne comprends pas qu’on voit les idées, car on saurait tout des voleurs en posant des Rayons R. sur leur tête. Ils disent que je ne suis pas français. »
Il ne se laisse pas interrompre. Voix monotone. Absence de gestes.
10 août 1937 : Amélioration importante, Aucune trace de délire. Surtout a perdu la croyance en la réalité de ses hallucinations. En discute intelligemment les conditions d'apparition et l’impossibilité. « Il en prend son parti, vit avec elles, n’y fait plus attention ». Réalise ainsi l’ « hallucinose » telle que l’a définie CLaupe, unique reliquait de son grave état antérieur.
Le 6 septembre 1937, André M., est sorti en liberté, aMirmant qu’il n’était plus halluciné. Qui nous dira qu’il n’y a pas réticence ? En tout cas, il reste en contact étroit avec son médecin, à qui il écrit régulièrement. Il fait en janvier 1938, une pleurésie sérofibrineuse. Voici une de ses dernières lettres qu’il envoie du Sanatorium de Cannes-Écluse.
« Cher Docteur, J’ai bien reçu votre lettre et Je vous en remercie. J’espère que vous êtes en bonne santé.
« Je vais toujours très bien. La fièvre est tombée ; je n’ai plus que 3703 le soir. Mon poids est le même, je n’ai pas pris, mais je n’ai pas perdu.
« En ce moment, le temps est froid avec un fort vent. Il faut faire attention à ne pas prendre froid pour éviter une rechute. Je me plais bien à Cannes-Écluse. Maman est en bonne santé ainsi que ma sœur. Je vous prie d’agréer, cher Docteur, mes meilleurs sentiments. »
11 avril 193$.