LES SOCIETES DU NORD ET DU SUD COMPAREES
par votre fidélité et votre diligence. C'est là ce qu'a déclaré Dieu lui-même'. »
Voilà donc uu évêque chrétien qui compare Dieu à un esclavocrate, et au commandeur d'une plantation. Rien peut-il mieux dépeindre la corruption et l'immoralité d'une institution qui transforme Dieu lui-même en instrument d'une politique égoïste et vile?
Mais en peut-il être autrement, quand les esclaves sont considérés par toute une population comme un simple article de propriété? Ainsi l'un des écrivains les plus autorisés du parti déclare que : « dans le Sud, un système d'écoles publiques est impossible. » Un autre affirme : « qu'il est nécessaire d'arrêter les développements de l'instruction parmi les blancs comme parmi les noirs. » N'est-il pas évident qu'avec un pareil système il faut renoncer à toute espérance de progrès, et que tous les maux résultant de l'esclavage doivent croître et multiplier en proportion des progrès de cette institution maudite?
Quant à l'influence de l'esclavage sur la morale, voici l'opinion exprimée par le chancelier Harper, devant la société pour la propagation de l'instruction dans la Caroline du Sud : c( La tendance de notre institution particulière est d'élever le caractère de la femme, aussi bien que celui de l'homme; or l'élévation du caractère féminin n'est pas moins imporlante que les progrès intellectuels et moraux ne le sont pour l'autre sexe. Autre-
» Olmsted, Seaboard Slave States, p. 118, 119.
ment il serait intolérable que la dégradation d'une partie de notre population ne contribuât pas à purifier et développer l'autre partie ! » On se demande comment la dégradation inlligée à la majeure partie des habitants dans la Caroline du Sud peut tendre à l'élévation et à la purification de l'un et l'autre sexe dans le reste de la population. Avant que l'intérêt commercial n'eût faussé le jugement et obscurci la perception morale des blancs esclavocrates, ils reconnaissaient que l'esclavage tendait plutôt à les dégrader qu'à les améliorer. Qu'on en juge d'ailleurs par le passage suivant, que nous extrayons du Southern Cultivator ^ : « Si nous pouvions en toute occasion remonter des effets aux causes, nous verrions sans aucun doute que la plupart des jeunes gens d'une naissance respectable et d'un avenir plein de promesses, qui se sont perdus de réputation, sont tombés dans l'inconduite pour avoir été témoins dans leur enfance des manières lascives et des conversations indélicates qui sont habituelles aux nègres domestiques. »
Voici l'opinion qu'exprimait à cet égard une dame de la Virginie : « Un des plus grands maux qui pèsent sur les Etals à esclaves du Sud, et détruit le bonheur conjugal et la paix du foyer pour des milliers d'individus, c'est ce que je qualifierai d'un mot : la promiscuité des blancs et des femmes de couleur. Elle n'existe pas seulement dans les couches inférieures de la population, elle pénètre la société tout entière, tous les rangs, tous les métiers, toutes les professions. Les mères, les épouses, les filles
' Juin 1855, voir Olmsted's Journeys, vol. II, p. 222.
LES SOCIÉTÉS DU NORD ET DU SUD COMPARÉES. !)5 du Sud en ont souffert pendant des années; elles ont vu leurs plus chères affections foulées aux pieds, leur espoir d'un bonheur domestique à tout jamais détruit ; leur vie a été remplie d'amertume, elles ont été même réduites au désespoir par ceux qui étaient leur tout, par leurs maris, par leurs fils, par leurs frères. Je ne puis employer de trop fortes expressions à ce sujet, dont la simple mention fera frémir le cœur de toute femme du Sud'. »
En admettant que dans le Nord la société est fort loin d'être aussi vertueuse et éclairée qu'elle devrait l'être; en admel tant que les nègres y sont sujets à beaucoup de privations et d'indignités, il est cependant notoire qu'en tout ce qui concerne la civilisation, les Etats libres sont de beaucoup supérieurs aux Etats à esclaves. Le Times de Londres disait en 1859 : « Aucune communauté dont nous ayons connaissance, n'approche pour l'instruction et la moralité générale des habitants de la Nouvelle-Angleterre. L'argent n'y est pas empilé comme à New- York, et cependant la pauvreté y existe à peine, l'éducation y est universelle, et le ton général de la société y est remarquablement libéral et élevé. » Depuis, le TîWïes a suffisamment invectivé le Nord pour qu'on puisse donner double valeur à ses éloges. Ce que les institutions libres ont fait pour le Nord, est-ce qu'elles ne pourraient pas le faire aussi pour le Sud?
^ Olmsted's Seaboard Slave Stales, p. 601.
Par leur climat, les Étals esclavagistes ont un avantage marque sur les Etats libres. En fait de ressources naturelles, ils leur sont au moins égaux pour les mines et les forêts, et bien supérieurs pour la fertilité du sol. L'insalubrité de leur climat a été singulièrement exagérée par ceux qui voulaient prouver que des esclaves seuls pouvaient cultiver ces contrées. Il est à peine un État à esclaves où des milliers de blancs ne cultivent pas euxmêmes le sol de leurs propres mains. Le recensement de i850 donnait une population agricole de 67,742 travailleurs blancs au-dessus de quinze ans dans l'Alabama, de 50,028 dans le Mississipi, de 82,107 dans la Géorgie, de 11,524 dans la Louisiane, de 76,558 dans la Caroline du Sud, et de 5,472 dans la Floride. Ces États sont considérés comme les plus insalubres. Dans le Texas, on compte 24,987 blancs. Allemands pour la plupart, qui n'emploient pas d'esclaves, et produisent
du colon de la meilleure qualité, payé de iO à 15 centimes le kilogramme plus cher que le coton obtenu parle travail servile'. M. Hammond, gouverneur de la Caroline du Sud, s'exprimait ainsi : «La chaleur constante de nos étés est moins accablante que les courtes mais fréquentes explosions de chaleur dans les étés du Nord. » M. Cartwright, un médecin distingué de la Nouvelle -Orléans, conslate que dans cette ville, qui est certainement la plus insalubre du Sud, a les travaux manuels, les plus pénibles et ceux qui se font au grand soleil, comme les terrassements de chemins de fer, le pavage des rues, le creusement des fossés, la construction des maisons, occupent spécialement des blancs, Allemands ou Irlandais, w — Ce fait n'est point particulier à la Nouvelle-Orléans , il se reproduit constamment dans tout le Sud. Ainsi un entrepreneur de chemins de fer, établi dans un des principaux districts cotonniers, racontait à M. Olmsted qu'après avoir commencé les travaux avec des esclaves qu'il louait à leurs maîtres, « il a trouvé beaucoup plus avantageux de leur substituer des ouvriers allemands et irlandais. »
La statistique de la mortalité fournit des données analogues. En 1850, on comptait dans les sept Etats libres primitifs 1 décès sur G8,66 habitants, et dans les six premiers Etats à esclaves, 1 décès sur 78,30'. La moindre mortalité dans les premiers était en Penn-
' Helper, p. 54Ô-548.
- Ces chiffres, On le comprend, n'ont qu'une valeur relative. La faiblesSe de cette mortalité s'explique par l'excès des naissances sur les morts et par l'immigration de nouveaux habitants dans la force de Page, augmentant Id chiffre de la population sans accroître proportionnellement la mortalité,
sylvanie : 1 décès sur 81,05; la moindre dans les seconds était en Géorgie : 1 sur 91,95. Dans la Floride, la mortalité était de 1 sur 95,67; dans le Texas, de 1 sur 69,79. Celui des Etals libres où la vie moyenne était la plus courte était le Massachusetts, avec 1 décès sur 51 ,'25 habitants; dans le Sud, l'Etat à esclaves correspondant était la Louisiane, avec 1 décès sur 42,85; et dans ce dernier pays la grande morlalité ne provenait pas seulement de l'insalubrité du climat, mais aussi de l'excès de travail infligé aux esclaves.
xVu sujet de la mortalité comparée des blancs et des nègres, M. Nott, médecin dans la Caroline du Sud, a constaté à Charleston une mortalité générale de 1 décès sur 51 habitants; soit 1 décès sur 58 blancs, et 1 décès sur 44 nègres^ Ainsi, contrairement à l'opinion généralement adoptée, les États du Sud sont au moins aussi salubres que ceux du Nord, pour les blancs comme pour les noirs. Conséquemment, on ne peut arguer du climat pour dire qu'il rend impossible le travail des blancs dans les plantations.
En 1850, la population des États libres était de 15,268,670 blancs et de 195,916 noirs, soit en tout 15,464,586 habitants. La population des États à es-
qui, dans tous les pays du inonde, sévi( surtout sur les enfants en bas âge. Mais c'est précisément dans les Etats du Nord que se rendent presque exclusivement les emigrants. C'est donc en grande partie à leur climat salubre que les contrées méridionales doivent la faible proportion de leurs morts à la population totale. D'après le National Almanac, la mortalité de tous les citoyens, y compris les immigrants, était en 1860 del sur 76 aux États- Unis, la morlalité des natifs seuls était de 1 sur 45,5. « Helper, p. 345-548. - Ellison, p. 181-184.
LES PLANTEtRS ET LES PLANTATIONS. 97
clavcs clait de 6,184,477 blancs, de 228,128 nègres libres et de 5,200,504 esclaves, en tout 9,012,909 habitants. La densité de la population était de 56,90 habitants par kilomètre carré dans le premier groupe d'Etats, et de 29,20 dans le second.
La population des Etats insurgés était, en 1860, de 5,549,405 blancs, 152,760 nègres libres et 5,520,116 esclaves. Total 9,202,559 habitants, soit 4,89 par kilomètre carré. La contenance du lerrain cultivé était de 17,075,986 hectares, celle du terrain non cultivé de 170,926,052 hectares.
La population des Etats restés fidèles à l'Union, y compris les États à esclaves du Delaware, du Maryland, du Kentucky et du Missouri, était, en 1860, de 21,726,736 blancs, de 561,462 noirs libres, et de 450,689 esclaves, soiten tout 22,518,887 habitants, ou 52,62 par kilomètre carré. Le terrain cultivé avait une étendue de 28,004,584 hectares, le terrain non occupé comprenant 257,584,624 hectares. Les territoires non encore admis au rang d'Etats comprenaient une population de 220,149 habitants , et une surface de 3,494,400 kilomètres carrés, soit près de 550 millions d'hectares, sept fois la France.
Examinons maintenant quelle est la richesse de la population blanche, et son degré de bien-être.
Voyons d'abord les planteurs. Le nombre d'esclaves qu'ils possèdent par tête s'élève de 1 à 1,000 et même davantage. Nous donnons à la page suivante les calculs faits pour l'ensemble des Etats du Sud, en 1850 :
08,820 blancs possédaient cliacnn. ... 1 esclave
de 1 à 5 esclaves
de 5 à 1 0 —
de 10 à 20 —
de 20 à 50 —
de 50 à 100 —
de 100 à 200 —
de 200 à 500 —
de 500 à 500 —
de 500 à 1 ,000 —
blancs.
1,000 — et au-dessus.
5,200,504 esclaves.
Le nombre moyen des nègres possédés ou loués par chaque planteur était de 9, '20.
D'après M. de Bow, les propriétaires de noirs ne seraient que 186,551 dans tous les États à esclaves. Le nombre de ceux qui, en raison de leurs diverses plantations, sont comptés deux ou plusieurs fois sérail de 2,000; et 158,974 blancs ne seraient pas propriétaires, mais emploieraient des esclaves loués à d'autres maîtres. En adoptant ces chiffres, il existerait dans les Etals dits confédérés, — simple fraction des Etats à esclaves, — 271,629 blancs employant le travail servile, et seulement 142,952 propriétaires de nègres. Nous voyons que, loin d'être universellement répandus, la fortune et le bien-êlre ne sont l'apanage que d'un petit nombre de familles ^
Au premier abord, on se représente un planteur comme un homme jouissant du comfort, sinon du luxe. Parmi eux, il en est qui possèdent de grands revenus;
* De Bow's Ce)isits répons for ISùO; Helper, p. 117-120.
LES PLANTEURS ET LES PLAiNTATIONS. 99
ils ont de l'éducalion, des manières élégantes et vivent comme vivraient en Europe les hommes de leur fortune et de leur position ; mais leur nombre est relativement peu considérable. C'est, la conclusion que nous lirons de l'examen de certains faits relatifs à la récolte du coton, la plus importante et la plus lucrative de toutes.
M. de Bow évaluait à 1,800,000 le nombre d'esclaves employés en 1850 à la production de 2,400,000 balles de coton, soit un esclave pour 1 balle et 1/5. Toutes choses étant égales d'ailleurs, moins il y a de travailleurs sur une plantation, moins forte est la production de coton par tête de nègre, l^es propriétaires de 50 esclaves et au-dessus possèdent à eux seuls environ 420,000 noirs. S'ils produisent en moyenne 2 1/2 balles par tête d'esclave (hommes, femmes et enfants compris), il ne reste plus que sept-huitièmes de balle par esclave pour les plantations moins importantes. Ces dernières sont srénéralement situées dans l'intérieur, à une grande dislance du marché, tous les riches propriétaires s' étant rendus maîtres des terrains les plus avantageusement situés. Le coton du petit planteur est donc grevé de frais de transport considérables et ne lui rapporte que 70 centimes par kilogramme, soit 150 francs par balle. Si nous déduisons du nombre total des propriétaires ceux qui ne possèdent que des esclaves domestiques, nous Irouvonsquela moitié environ des cultivateurs cotonniers ne disposent pour leur culture que d'une famille de nègres, soit 5 individus de tout âge. En temps de paix, le revenu de ces planteurs évalué en
espèces, ne peut s'élever à plus de G25 francs dans les années normales, et à plus de 750 francs dans les années exceptionnelles. Avec cet argent il faut acheter l'habillemenl et les autres objets de première nécessité pour dix ])ersonnes (soit 5 blancs et 5 esclaves) ; il faut aussi se procurer des instruments de travail, ]}ayer ouvriers et mécaniciens, acquitter les impôts fédéraux, provinciaux cl municipaux, et, si le planteur s'accorde le luxe de la vie civilisée, solder encore le compte des médecins, des légistes, des ecclésiastiques et des maîtres d'école. 11 en résulte que la majorité des producteurs de coton sont pauvres, et même très-pauvres, plus pauvres que la généralité des journaliers du JNord.
Un calcul analogue nous montre que les planteurs possesseurs de deux familles d'esclaves ont un revenu en coton qui dépasse à peine 1,500 francs par an. a J'ai vu dit M. Olmsted, bien des logements d'ouvriers dans le Nord et en Angleterre où il y avait deux fois plus de bien-être que dans une maison ordinaire de planteur cotonnier, propriétaire de trois familles d'esclaves. »
Une autre catégorie de planteurs, sur laquelle le recensement nous donne quelques renseignements , est celle des propriétaires qui possèdent sept cases renfermant chacune 5 esclaves en moyenne. Sans doute, plusieurs d'entre eux cultivent le cotonnier et en retirent de beaux revenus; mais tel n'est pas le cas pour la majorité d'entre eux.
« Les plantations cultivées par dix familles de nègres au moins, jouissent, dit M. Olmsled, de certains avantages pour la culture, le nettoyage, le pressage, l'embar-
quement et la vente du colon, et ces avantages se traduisent par de gros bénéfices. Le nombre total des propriétaires appartenant à cette catégorie est, selon M. de Bovv, de 7,929, parmi lesquels, outre les grands planleurs de sucre, de riz, de tabac, on compte 7,000 producteurs de coton. Lorsque ces grands propriétaires résident dans leurs plantations, ils habitent en général des localités où, en fait de population blanche, il n'existe, en dehors de leur famille, que des surveillants, et quelques vagabonds avec lesquels ils n'ont guère de relations intimes, ni même amicales'. »
Il est donc évident que la grande majorité des producteurs du coton, dont le revenu total est si considérable, n'ont, chacun pris isolément, que peu d'argent .à dépenser après s'être procuré les objets strictement nécessaires. Les planteurs opulents, qui peuvent se permettre du luxe, et qui ont de l'éducalion el des manières, cherchent en dehors des Etats à esclaves des conditions sociales qu'avec toule leur forlune ils n'auraient pu se procurer chez eux. Ajoutez que, vu la dissémination el le caractère de la population blanche, le peu de civilisalion el d'industrie qu'on trouve dans ces pays, une portion considérable du revenu des planteurs se dépense au dehors en achat de mille objets d'usage domestique ou agricole, que le pays ne pourrait fournir. Voilà pourquoi, malgré son apparente richesse, le Sud est pauvre. La cause de celle pauvreté est, sans conteste aucune, l'esclavage; et aussi longtemps que l'esclavage durera, le Sud sera pauvre, irrémédiablement pauvre.
1 Olmsted's Journey's, vol. I, p. 8-27.
Il est facile de citer des autorités parmi les écrivains du Sud, pour confirmer notre assertion. Ainsi nous lisons dans les Indmtrial Resources de M. de Bow' : « Si quelqu'un, peu au courant des affaires du Sud-Ouest, apprenait que pendant les vingt dernières années la récolte du coton se vendait deux cent cinquante millions de francs par an, il en conclurait que le district cotonnier est le plus riche du monde. Il s'imaginerait que tous les planteurs vivent dans des palais, sur des domaines améliorés par tous les procédés scientifiques, que les canaux, les chaussées, les chemins de fer, que toutes les choses utiles ou agréables abondent dans le pays, il supposerait qu'on n'y a jamais ressenti le manque d'argent. Son imagination lui dépeindrait de splendides édifices consacrés au culte religieux ou à l'instruction ; il se figurerait que tous les arts libéraux se sont acclimatés dans le Sud comme dans une nouvelle patrie. Mais quelle ne serait pas sa surprise, en apprenant que, loin d'habiter des châteaux, beaucoup de planteursvivenl dans des cases tout à fait primitives et si mal bâties qu elles ne donnent pas même, contre le vont et la pluie, une protection suffisante; il saurait que les champs voisins sont épuisés, défoncés, abandonnés; qu'on n'a point amélioré pour la navigation les cours d'eau naturels, encore moins creusé des canaux ; il apprendrait que les routes sont à peine carrossables, que les bâtiments scolaires ou religieux sont fréquemment construits en troncs grossièrement équarris. Quant aux beaux-arts, on lui dirait qu'ils sont aussi peu encouragés qu'il est possible, et qu'à vrai dire,
* Vol. II, p. 115, 114.
on les ignore... Là-dessus notre homme supposerait que ce pays est habité par des avares, qui amoncellent leurs ecus dans quelque cachette au détriment du monde qui les entoure. Son élonnement redoublerait en apprenant que les habitants ne sont pas des avares, que loin d'empiler des ecus ils en manquent le plus souvent, et que parmi eux il est beaucoup de pauvres et de faillis! »
En effet, la majorité des planteurs sont endettés auprès de leurs courtiers et agents commerciaux, et l'argent qu'ils empruntent leur est avancé snr des récoltes futures. Deux ou trois mauvaises années suffisent pour rendre un débiteur insolvable, ou pour grever une propriété d'hypothèques dont elle ne peut plus se purger.
a Le sol de la Géorgie moyenne se compose de fertiles alluvions reposant sur un sous-sol argileux et compacte. Dans les contrées les plus riches, presque tout le pays, déboisé et approprié à la culture, a déjà été complètement épuisé. Le voyageur y est témoin des plus désolants spectacles, il voit des demeures ruinées, des collines rougeâtres, dépouillées de leur végétation native et de leur sol vierge, ravinées par de profondes coupures; il voit enfin çà et là quelques champs de pois, et quelques pins chétifs et rabougris sur un sol qui, jadis, était l'un des plus riches de l'Amérique \ »
Il en est de môme dans tous les États à esclaves, dans les nouveaux comme dans les anciens : le terrain y est tellement épuisé par une culture extravagante et maladroite que les planteurs trouvent plus économique de se déplacer, et de commencer à nouveau sur un sol
' De Bow, Piesourccs of the Soiilh, cité pnr Olnisteil, p. 555.
vierge, que de laisser leurs chnmps en jachère, ou de leur restituer la fertilité perdue au moyen d'engrais ou autres moyens artificiels; de plus, leurs cultures sont trop peu nombreuses pour qu'ils puissent adopter un système de rotation. L'Alabama fut admis dans le sein de l'Union en 1 8 1 9, deux siècles après la fondation de la colonie de la baie de Massachusselts. En 1855, M. C. Clay, dans un discours prononcé devant la société horticole de l'État, faisait les aveux suivants : « C'est avec regret que je vous montrerai dans les anciens districts de l'Alabama, et dans mon propre comté de Madison, les tristes résultats d'une culture épuisante. Nos petits planteurs, après avoir écrémé leurs terrains, sont trop pauvres pour les fumer, et les engraisser à nouveau ; ils émigrent donc vers l'Ouest ou le Sud, en quête de terrains vierges qu'ils dépouilleront et stériliseront comme les premiers. Nos planteurs plus riches, disposant de plus de ressources pécuniaires et industrielles, achètent les propriétés de leurs voisins pauvres pour étendre leurs plantations et le nombre de leurs esclaves. Les quelques propriétaires qui sont à leur aise, ceux qui peuvent se contenter de bénéfices relativement moindres et laisser à leurs champs épuisés quelque repos, font ainsi reculer devant eux la foule des colons moins favorisés par la . fortune. Des cent millions de francs que l'Alabama produit chaque année en coton, tout ce qui nest pas dépensé pour faire vivre les cultivateurs est investi à nouveau dans l'acquisition de nègres et de terrains. C'est ainsi que la population blanche a diminué et que la population noire s'est accrue presque dans la même pro-
portion. En 1825, le comté de Madison donnait trois mille voles; il n'en donne plus aujourd'hui que deux mille trois cents. Celui qui le traverse y voit de nombreuses fermes, autrefois la demeure de citoyens libres, industrieux et intelligents, remplacées par dos cabanes d'esclaves ou par la ruine et la solitude; il y voit des champs, fertiles jadis, mais aujourd'hui dépourvus de clôtures, abandonnés et couverts d'herbes sauvages; il y voit la mousse tapissant les murailles de villages autrefois florissants; il voit qu'un seul maître s'est emparé du domaine sur lequel une douzaine de familles de blancs avaient trouvé autrefois un heureux séjour. Il n'est que trop vrai, un pays où, il y a cinquante ans à peine, la hache du premier pionnier abattait le tronc du premier arbre, nous montre déjà les pénibles signes do cette sénilité et de celte décadence qui sont trop apparentes dans la Virginie et les Carolines. La fraîcheur de sa gloire agricole a disparu, la vigueur de sa jeunesse n'est plus; on dirait que le génie des ruines y a fait sa demeure \ »
c< La majeure partie des planteurs de l'Alabama, dit M. Olmsted, habitent des /ogf-Z/ojiS^s, dont quelques-unes sont très-élégantes et confortables; mais la plupart sont d'une construction très-grossière. Les interstices des poutres ne sont pas bouchés, les fenêtres n'ont pas de vitres; l'intérieur est dépourvu de tous ces meubles dont les plus pauvres fermiers et journaliers du Nord ne voudraient pas se passer. Plusieurs planteurs, qui vivent de
< Olmsted, p. 570, 577.
100 LES iVfATS CONFÉDÉRÉS ET L'ESCLAVAGE, celle fa(;on, possèdenl beaucoup d'esclaves, et chaque année ils en augmentent le nombre. La vie de frontière {fronlier life) qu'ils ont menée dans leur jeunesse semble les avoir rendus incapables dégoûter les douceurs de la civilisation '. »
La même triste description s'applique au Texas, l'État à esclaves qui, étant le plus récent, est encore le plus riche. M. Olmsted, fermier lui-même, s'exprime ainsi : « Par ce que j'ai vu, je puis affirmer que les sources de richesses contenues dans le sol du Texas auront été plus complètement taries par dix années d'esclavage qu'elles ne l'eussent été par deux siècles de travail libre. Ce n'est pourtant pas que les gaspillages de travail et de terrains soient inconnus dans le Nord^ »
Bref, les hommes les plus sincères et les plus intelligents du Sud avouent que leur pays s'appauvrit de jour en jour. M. de Bow lui-même le reconnaît^: a Nous pourrons citer des exemples, pris dans notre propre pays, d'Etats qui se sont appauvris par un système de travail peu judicieux; tels sont tous les Etats atlantiques situés au sud du Potomac. Personne ne contestera qu'ils sont plus pauvres de nos jours qu'ils ne l'étaient il y a vingt ans. Les travailleurs y sont devenus un peu plus nombreux, un peu plus adroits peut-être; mais le sol, cette grande richesse d'un pays agricole, s'est beaucoup détérioré, il est presque épuisé. Et l'on peut affirmer, sans crainte de contradiction, qu'aucune contrée, et plus
* Olmstod, p. 575.
* Voir Touvrage du profcs.sciir Cairncs. p. 85. -- Ibid.
particulièrement aucune contrée agricole , ne saurait augmenter en richesse, tandis que son sol s'appauvrit. » Les Sudistes intelligents comprennent donc combien est considérable la diminution de leur richesse foncière par suite du travail esclave. Bien plus, ils ont eu sous les yeux des preuves irréfragables de la supériorité du travail libre, et ces preuves, ils ont été obligés de les admettre. Les observations qui suivent ont été consignées dans le rapport du commissaire agricole au bureau des brevets, à Washington : « Ce pays (le comté de Fairfax, dans la Virginie) est si changé d'aspect, que le voyageur qui ne l'aurait pas revu depuis dix ans ne le reconnaîtrait plus. Des milliers d'hectares autrefois cultivés en tabac, puis abandonnés par leurs anciens propriétaires , s'étaient couverts d'une forêt de pins. Ces terrains ont été achetés par des immigrants du Nord, qui l'ont divisé, subdivisé en parcelles et défriché. De jolies fermes et des granges, de riches prairies et de riants champs de blé charment aujourd'hui nos yeux. Il y a dix ans, on se demandait encore s'il était possible de rendre la campagne de Fairfax productive, à des frais qui ne fussent pas ruineux. Le problème a reçu la plus heureuse solution, et en conséquence du changement, le nombre des écoles et des églises a doublé*. »
La convention réunie en 1852 pour la fondation d'une société agricole en Virginie, constatait ainsi la décadence de l'agriculture dans l'Etat : a Pendant que notre population a dans ces dix dernières années augmenté de 11,66 pour 100, celle de New-York s'est ac-
» Olmsted, p. 215.
crno de 27,52 pour 100, et celle du Massachusetts de 54,81 pour 100. Avec un vaste domaine agricole, un sol généreux, un soleil qui rayonne la fertilité, et des rosées qui distillent l'abondance, notre héritage est dévasté, et notre œil s'attriste à le regarder'. »
On supposerait que des hommes aussi intelligents , aussi avisés et aussi énergiques dans la poursuite de leurs intérêts pécuniaires que le sont en général les planleurs, auraient déduit de ces faits la conclusion que l'esclavage est la cause de la ruine et de l'appauvrissement de leur pays. Loin de là ; les uns le nient; les autres, encore plus insensés, s'en félicitent. C'est ainsi que M. de Bow fait suivre les remarques qui précèdent de ces réflexions étonnantes : « iMes remarques paraissant attribuer spécialement ce système de culture épuisante aux Etats à esclaves , les ennemis de notre institution pourraient prétendre que dans mon opinion le travail servile et l'épuisement du sol sont dans le rapport de cause et d'effet. J'admets volontiers que noire travail esclave a grandement contribué à cet épuisement, mais seulement parce qu'il offre une action plus grande et un mode d'opération plus expédilif. Si nos opérations agricoles détruisent la fertilité du sol, d'un autre côté les forces plus abondantes et moins coûteuses que nous avons à notre disposition nous permettent de procédera ce travail d'épuisement, comme à tout autre, avec plus de rapidité et d'efficacité -. » C'est ici le cas de répéter : Quem Jupiter rull perdere, prinsfjuam demeniat.
« Olmslnl, p. 160, 170.
- De How's Industrial Resources of the South, vol. II, p. 108.
Ainsi le succès qu'ont oblenu les esclavocrales est celui de dévaster leur pays et d'épuiser le sol plus rapidement et plus efficacement que tous autres qu'eux n'eussent pu le faire. En proscrivant le commerce et l'industrie, en restreignant l'exercice de l'agriculture dans les plus étroites limites et à la classe de travailleurs la plus ignorante et la plus dégradée, en empêchant l'immigration, et en rendant à peu près impossible la formation d'une classe moyenne respectable, industrieuse et prospère, l'esclavage a enrichi un petit nombre de propriétaires aux dépens de la civilisation elle-même, aux dépens de plusieurs millions d'habitants actuellement vivants, et au grand détriment des générations à venir! Dans quelques districts du Sud, nous avons vu qu'il existe un nombre restreint de petits fermiers, ne possédant pas d'esclaves, et cultivant le sol de leurs propres mains, ou au moyen d'ouvriers libres et salariés. Ils sont en général regardés avec méfiance et mauvais vouloir par les grands planteurs ainsi que par les petits blancs. Ils ne peuvent entrer en concurrence pour la culture du cotonnier avec les propriétaires opulents; en conséquence ils s'appauvrissent de plus en plus; ils vendent leurs petites fermes à leurs riches voisins, puis ils vont ailleurs.
LES l'ETITS BLANCS.
Les propriétaires de cinq esclaves ou plus sont généralement appelés planteurs ; ceux qui en ont moins sont considérés comme des fermiers. Suivant ce classement artificiel, il existait, en 1850, 175,022 planteurs dans l'ensemble des Etats à esclaves. Comme il arrive fréquemment que des blancs sont propriétaires de plus d'une plantation, il est permis de supposer que ces 175,000 individus disposent de 200,000 propriétés. Le nombre total des fermes et plantations s'élevait en 1850 à 575,10(3 (Colton's Atlas); d'après ce chiffre, 175,106 fermes environ appartenaient à la population blanche en dehors des planteurs.
Les familles blanches du Sud étaient en 1850 au nombre de 1,114,687. Si nous déduisons de ce chiffre les familles de planteurs, il reste 941,665 familles blanches, entre lesquelles sont réparties les 175,106 fermes. Or, il ne faut pas oublier que dans les Étals