L'ESCLAVAGE DOGME SOCIAL ET RELIGIEUX
nous détestons toute la kyrielle : culture libre, travail libre, société libre, volonté libre, pensée libre, école Hbre. Mais la pire de toutes ces abominations, c'est l'école libre ! » L'article discute ensuite sur la meilleure manière de se débarrasser des pauvres gens qui ne sont pas assez riches pour payer l'éducation de leurs enfants, et conclut ainsi : « Que notre législature rende une loi par laquelle celui qui se chargera des nécessiteux et de leurs enfants, les logera, les habillera et les nourrira, malades ou en santé, pourra exiger en retour de ses bienfaits que ces indigents le servent et lui obéissent ^ » Quels progrès peut-on espérer d'un pays où le clergé, les écrivains, le peuple et les hommes d'État sont pénétrés, ou plutôt infectés, des idées que nous venons do reproduire ? Elles n'étaient pas destinées à rester à l'état théorique, et nous verrons dans l'histoire du Sud l'application qu'elles avaient déjà commencé de recevoir.
Mais pourquoi ce changement d'opinion dans le Sud? Le clergé l'ciltribue, avons-nous vu, aux sentiments abolitionnistes du Nord, qui, en irritant les populations méridionales, les auraient excitées à commettre des excès auxquels elles n'auraient point songé. Est-ce bien vrai? Nous avons vu que déjà, du temps de la guerre d'indépendance, les politiciens les plus remarquables du Sud déploraient l'existence de ces mêmes iniquités que les évoques dénoncent aujourd'hui. Alors l'ignorance, l'immoralité grossière, la paresse, l'appauvrissement qui ré-
* Daily Neiv>;, 19 mars 1865.
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sullaienl de l'esclavage, étaient mentionnés comme des preuves convaincantes de la nécessité de son abolition. La vente des esclaves à l'intérieur n'avait pas encore commencé ; par conséquent, personne n'avait à déplorer, comme le font actuellement les évéques, la séparation forcée du mari et de la femme, des parents et des enfants. Les sentiments d'abolitionnisme étaient plus développés dans le Sud que dans le Nord ; des trente-quatre sociétés abolitionnistes qui, en 1850, existaient aux États- Unis, vingt-huit appartenaient aux Etals méridionaux, et le seul journal spécial qui demandât la libération des noirs se publiait à Baltimore, capitale d'un Elat à esclaves ^
Plus tard, le sentiment public se fit également jourdans le Nord contre l'esclavage; mais ce furent les agressions continues et croissantes des hommes du Sud contre la constitution qui en furent la cause. En 1852 ou 1855, le premier journal abolitioniste du Nord, le Libe.atur, fut publié à Boston; son rédacteur fut maltraité par la populace, puis emprisonné pour avoir excité des troubles. Peu à peu cependant, l'idée gagnait des adhérents; le Massachusetts envoyait un représentant abolilionniste au congrès, et plus tard un sénateur, M. Sumner. Mais on reconnaissait nettement que le congrès n'avait aucun droit d'abolir l'esclavage; tout ce qu'on espérait alors était d'en empêcher l'extension dans les nouveaux territoires. En 1840, les anti-esclavagistes ne donnèrent que 7,609 voix à leur candidat à la présidence ; en 1844,
* History of the United Statc.% by Ludlow, p. 14i. — Les Élats-Uiiis en 1863, par Bigelow.
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ils comptèrent 62,500 voix; en 1848, leur cnndidat, M. van Buren, quoique nommé par des délégués de tous les Etals libres, ainsi que du Maryland, de la Virginie, du Delaware, et du district de Colombie, n'eut le vote délinilif d'aucun État ; le total des voles exprimés en sa faveur fut de 291,205. En 18(30, le parti républicain auquel on doit la nomination de M. Lincoln, déclarait qu'il ne voulait aucunement s'attaquer à l'esclavage dans les États de la fédération, mais qu'il cherchait seulement à l'exclure légalement de tous les territoires publics et à prévenir ainsi son extension.
La question abolitionniste ne fut réellement posée que par les Sudistes eux-mêmes. En 1853, Calhoun établit à Washington un journal, tJie United States Telegraph, dans lequel il prétendait que, même dans le district de Columbia, placé sous le contrôle suprême et exclusif de la législature de Washington, le congrès n'avait conslilulionnellemcnt aucun droit d'abolir l'esclavage, ainsi que le demandait une société de quakers. La controverse s'envenima si bien qu'un esclavagiste, M. Hill, protesta dans le sénat contre l'agitation soulevée par Calhoun et ses amis. Il déclara que pour sa part il haïssait les abolitionnisles, mais que toutes leurs publications réunies seraient incapables de faire autant de mal que le seul journal de Calhoun. L'ex-président Madison, propriétaire d'esclaves lui-même, écrivait à un autre planteur, en blâmant Calhoun ; « Dans la voie adoptée par M. Calhoun, le premier pas sera la nullification, le second la sécession, le dernier une séparation définitive^ »
' Ludlow, p. 164.
40 LES ÉTATS CONFKDKRÉS ET I/ESCLAVAfiE.
Le Sud était de force à imposer au gouvernement les lois qui étaient à sa convenance. Le président Jackson, celui-là même qui avait comprimé en 1S52 la tentative d'insurrection de la Caroline du Sud, proposa en 1855 une loi interdisant la transmission par la poste de toute publication anli esclavagiste. Le sénat, il est vrai, n'y voulut pas consentir; mais la chambre des réprésentants décida que « les mémoires, pétitions, résolutions ou propositions ayant un rapport quelconque avec l'esclavage, seraient déposés sur sa table sans qu'il fût permis de les imprimer, sans qu'un comité pût s'en occuper, sans que la moindre attention pût leur être consacrée. » Cette loi ne fut abrogée qu'en 1845 *.
Que craignaient les planteurs de la part des abolilionnistes? Non pas certes qu'ils incitassent une rébellion parmi leurs esclaves. Au premier soupçon, l'instigateur de la révolte eût été brûlé vif ou pendu au premier arbre venu. Ils ne craignaient pas non plus que des publications de contrebande fussent distribuées aux nègres : sur cent mille il y en avait un à peine qui sût lire. Le journal de Calhoun exposait fort bien le vrai sujet de crainte : « Le danger d'une guerre servile est encore éloigné. Ce que nous redoutons le plus, c'est l'action des abolitionnisles sur les consciences des propriétaires d'esclaves eux-mêmes; nous craignons l'introduction de ces hérésies dans nos écoles, dans nos chaires et dans nos cercles domestiques. C'est seulement en alarmant l'esprit des faibles, et en répandant un sentiment de malaise
* Bigelow, p. \\\.