LE RÉTABLISSEMENT DE LA TRAITE RÉCLAMÉ PAR LES PLANTEURS
S'il fallait au Sud de nouveaux territoires, il lui fallait à plus forte raison de nouveaux travailleurs. Une petite quantité seulement des terrains susceptibles de produire le colon a été mise en culture, non parce que les planteurs sont indifférents à la richesse, mais parce que les cultivateurs manquent. Toutes les conditions de production sont des plus favorables, — le climat, le sol, une demande constante, des prix sans cesse croissants, — et cependant d'immenses étendues de terrains restent encore inutiles. M. de Bow, le coryphée des économistes qui se sont donné pour mission de défendre l'esclavage, constate ainsi le manque de bras : « On se figure généralement que les seules limites à la production du colon sont celles du climat et du sol convenables à la croissance de la plante. S'il en était ainsi, la production serait pratiquement illimitée dans les Étals-Unis; mais cette
opinion repose sur une grave erreur. La limite à la production est le manque de travailleurs. Quand le prix du coton monte à 10 pence la livre, le travail devient trop coûteux pour que la production puisse augmenter rapidement \ »
Les États éleveurs, nous le savons, faisaient de leur mieux pour fournir aux États producteurs de coton les travailleurs qui leur manquaient : les recensements sont là pour le prouver. Pendant la période décennale de 1840 à 1850, l'augmentation de la population servile dans tous les États-Unis, fut de 28,90 pour 100. Si la proportion de l'accroissement avait été uniforme, les huit Etats cotonniers auraient dû gagner 240,515 nègres; mais ils en gagnèrent 557,959; c'est une preuve qu'ils en avaient importé 297,616 des États du centre, la Virginie, le Kentucky, le Maryland. De même, pendant les dix années qui se sont écoulées de 1850 à 1860, l'accroissement de 613,096 noirs dans les États cotonniers ne peut s'expliquer que par l'importation de 190,652 esclaves des États éleveurs. Ainsi, dans l'espace de vingt années, les planteurs du Sud ont accru leurs bandes de travailleurs par l'acquisition de 488,248 nègres, représentant à 400 dollars par tête, la somme de 195,299,200 dollars, soit plus d'un milliard de francs'.
Cependant le prix sans cesse croissant des travailleurs prouve que l'offre n'était pas égale à la demande. Depuis l'abolition de la traite par les États-Unis, le Sud n'avait pu compter que sur l'accroissement naturel de la popu-
♦ Resources of the South West,
- Boston Board of trade, 1805, p. 100.
lation esclave, tant sur les planlations que dans les établissements de la Virginie. Cette ressource étant tout à failinsuffisanle, les planteurs réclamaient avec une insistance croissante la réouverture de la traite. M. Russell, l'ex-correspondant du Times, l'a fort bien dit : « Un État à esclaves ne peut subsister sans un marché d'esclaves ^ »
Dans des lettres et des discours qui ont acquis une certaine célébrité, M. Yancey, sénateur de l'Alabama, le premier des commissaires confédérés envoyés à Londres, attaqua vivement l'aboli lion de la traite par le congrès, et ne craignit pas d'affirmer que trafiquer en nègres était aussi légal que de trafiquer « en baudets ou en noix de muscade, » et bien plus nécessaire aux Etats cotonniers que le libre échange pour toute autre espèce de marchandises. Il constatait aussi que les importations d'Africains donneraient au Sud le double avantage d'augmenter à la fois le nombre de ses nègres de champ et de ses représentants au congrès.
L'opinion professée par M. Yancey trouva rapidement de nombreux adhérents. Tous les jours il devenait plus évident qu'à moins d'augmenter considérablement et promptement le nombre de ses nègres, il serait impossible au Sud de peupler le Texas de propriétaires d'esclaves, de partager cette vaste contrée en plusieurs Etats et de coloniser ces territoires mexicains que leur avait ouverts le compromis de 1850. Et cependant, il fallait réaliser ces plans, ou renoncer à l'espoir de conserver
' Riisscirs Diani, vol. I, p. 12.1.
la suprématie. En conséquence, toutes les forces sudistes convergèrent à ce but : la traite des noirs. Vers la fin de 1856, une convention commerciale se réunit à Savannah pour discuter les besoins et les intérêts du Sud ; la réouverture de la traite y fut publiquement débattue, les délégués du Texas, de l'Alabama et de la Virginie appuyèrent la proposition'. L'honorable M. William Spratt, de la Caroline du Sud, était un des plus chauds avocats de la traite. « L'importation des esclaves, s'écriait-il, augmentera notre importance dans la législature nationale. De nouveaux nègres nous donneront de nouveaux États; les barbares Africains rendront au Sud la suprématie qu'il a perdue par la suppression de la traite. » M. Stephens, vice-président actuel de la confédération, ajoutait : « A moins d'augmenter nos ressources en nègres, il nous faut abandonner la partie, et laisser champ libre aux colons du Nord. Sans esclaves, impossible de fonder des Elals esclavagistes... Si nous ne nous procurons de nouveaux Africains, il est inutile de discuter des droits abstraits, ou des questions logiques. L'esclavage des noirs n'en est encore qu'à ses commencements.» M. Jefferson Davis, président actuel de la confédération, tout en désapprouvant l'importation des nègres d'Afrique dans l'Etat du Mississipi, affirmait « hautement n'avoir rien de commun avec ces gens qui déblatèrent sur les iniquités ou la cruauté de ce commerce, » les objections qu'il présentait étant uniquement basées sur les conditions actuelles de l'État du Mississipi et ne s'appliquant
' Ludlow's History of the lui ted Slates, p. 26 i.
nullement au Texas, au Nouveau-Mexique, ni à aucune autre acquisition à faire au sud du RioGrande '. »
En 1857, déjà, le gouverneur Adams, delà Caroline du Sud, dénonçait dans son message à la législature, la prohibition de la traite comme une violation de la constitution. A la suite d'une assemblée tenue à Vicksburg en 1859, et dans laquelle la réouverture de la traite fut votée à une grande majorité, il se forma pour l'acquisition de travailleurs nègres -, une association dont M. de Bow, l'éditeur de la principale Revue du Sud, fut nommé président. Dans l'Alabama, la ligue des Sudistes Unis'" déclara que la suppression de la traite était une lâche concession faite au fanatisme du Nord ; dans la législature de la Louisiane, une motion en faveur de la traite fut votée par les représentants e( fut défendue par une forte minorité du sénat; dans la Géorgie, le comité exécutif d'une société agricole offrit une prime de 125 francs pour le meilleur échantillon vivant qui serait importé d'Afrique dans l'année et présenté à la prochaine réunion de la société. Dans le Mississipi, le Free Southern proposait de stimuler le zèle des prédicateurs en fondant un prix pour le meilleur sermon délivré en faveur du libre échange en nègres '.
En 1857 et 1858, le gouvernement fédéral, sous l'administration de M. Buchanan, cédant aux insistances du Sud, protesta contie le droit de visite que les croiseurs
* Cairnes, op. cit., p. 241, 245.
- African labor supply Association.
' League of United Soiillierners.
'' Ludlow, op. cit.
anglais exerçaient sur les vaisseaux américains, soupçonnés de faire la traite des nègres. Le cabinet de Saint- James céda, et le commerce des noirs prit à partir de ce moment un énorme accroissement '.
Mais, pourrait-on dire, toutes ces choses se passaient avant la rupture de l'Union ; depuis, l'opinion des sécessionistes a pu changer. Voyons s'il en est ainsi.
Le premier congrès rebelle, composé de délégués des six États qui, les premiers, levèrent l'étendard de la révolte, se réunit le 4 janvier 1861. Un de ses premiers actes fut de passer un bill pour favoriser la reprise de la traite. Jusque-là, ce commerce avait été assimilé à la piraterie par la loi des États-Unis, et le capitaine du négrier pouvait être condamné à mort ; en outre, le gouvernement fédéral ramenait les nègres saisis dans la colonie libre de Libéria. D'après le nouveau bill des confédérés, la traite devait être considérée comme une simple infraction punissable par la vente publique, au bénéfice de l'État, du navire et de sa cargaison humaine. Il faudrait être aveugle pour ne pas s'apercevoir qu'une loi pareille serait déjà une incitation puissante à la traite. En effet, qui dans le pays aurait eu le courage de se porter partie civile contre des négociants pratiquant un commerce favorisé par les passions du Sud, et bravant le danger d'être capturés par les croiseurs fédéraux et européens? Quand môme le négrier eût été arrêté, et sa cargaison confisquée, une seule réussite l'eût dédommagé complètement de deux voyages inutiles et de la perte de
' Rigelow, op. cit.
deux navires. EL quant aux planteurs eux-mêmes, il devait leur être indifférent que le négrier lût saisi ou non, puisque, dans les deux cas, la cargaison était offerte sur leurs marchés, pour y être vendue, soit au profit du gouvernement, soit au bénéfice du négrier. Naturellement, le président Davis se vit obligé de repousser le bill; mais il le fit dans un message secret adressé au sénat. Le président avait assez de prudence pour deviner que la promulgation d'une semblable loi, à la naissance même de l'Etat rebelle et dix jours seulement après son inauguration, eût trop clairement révélé à l'Europe quels élaient les projets du Sud.
Il est vrai qu'au dire de la constitution confédérée, « l'importation de nègres africains provenant de toute autre contrée que les Etats à esclaves de l'Amérique du Nord est prohibée; » il est encore vrai que le congrès du Sud « est requis de passer telles lois qu'il sera nécessaire pour empêcher efficacement ce commerce» et qu'il aura le pouvoir d'interdire « l'importation d'esclaves provenant de tout Elat ou territoire ne faisant pas partie de la confédération. » (Art. I, sect. 9.)
Mais la nécessité d'importer des nègres était pour ces législateurs aussi évidente après la rupture du pacte fédéral qu'elle l'était auparavant. Leur constitution reconnaît u le droit de propriété en esclaves » (art. IV, sect. 2), elle prend des mesures conservatrices de celte institution, et pourvoit à son extension dans de nouveaux territoires (art. IV, sect. 5). Le vice-président du Sud a nettement déclaré que les Etats esclavagistes se séparaient de l'Union pour établir une nouvelle confédé-
ration basée sur l'esclavage comme sur une pierre angulaire. Nous avons vu combien de zèle montraient pour la réouverture de la traite les hommes les plus considérables du Sud, pendant qu'ils étaient régis par un gouvernement officiellement opposé à une politique de cette nature. Est-il croyable que c{îs mêmes hommes fussent moins favorables à la traite alors qu'ils n'avaient plus l'administration de Washington à ménager, alors qu'il fallait, de toute nécessité, augmenter les revenus du Sud par une activité plus grande dans toutes les branches du travail national, afin de subvenir aux dépenses de leur nouvel État?
Un double motif avait inspiré la prohibilion de la traite par navires étrangers. D'abord, les Étals éleveurs d'esclaves ne s'étaient joints à la révolte qu'avec une répugnance manifeste. 11 fallait les attirer par l'appât d'un commerce lucratif. En second lieu, il était important, pour s'assurer le secours de l'Europe, dont on avait un indispensable besoin, de faire croire à l'Angleterre et à la France que la nouvelle nation n'avait aucune intention de recommencer un trafic proscrit par les deux grandes puissances de l'Europe occidentale.
Cependant, il est notoire que les clauses prohibant la traite provoquèrent un mécontentement général. Car l'un des plus forts arguments qu'on eût fait valoir auprès des masses de la population, celles qui devaient se battre pour la confédération future, avait été précisément d'affirmer que la sécession aurait pour conséquence la réouverture de la traite et par suite un avilissement du prix des nègres, ce qui aurait assuré h chaque blanc la
faculté de devenir propriétaire d'esclaves. La presse ue manqua pas d'exprimer le désappointement de l'opinion publique. Ainsi la 5o'/i//?e?'/i Confederacy, journal de la Floride, s'écria: «Pour l'amour deDieu etdela logique, puisque nous formons une union avec l'intention exj)resse de maintenir et de propager l'esclavage des noirs, ne décrétons pas r.ne constitution qui commence par abolir le commerce des esclaves. La reprise de ce commerce est une simple question d'opportunité, dont la législature doit être juge '. »
La plus forte protestation contre cette clause de la constitution a été formulée par M. Spratt, le rédacteur du Charleston Mercury \ D'après lui, le Sud a pour mission de préserver la forme aristocratique qu'il doit à l'esclavage, celui-ci ne pouvant être conservé lui-même que par une importation incessante d'Africains. Il démontre que, dans les Etats du centre, la vente des esclaves a donné à la population blancbc, généralement très-pauvre, une supériorité numérique trop considérable sur la population noire ; tandis que pour la constitution d'une forte société esclavagiste, il faudrait au moins autant d'esclaves que de propriétaires. «Voilà, dit-il, pourquoi ces Etats, et même le Tennessee et la Caroline du Nord, ne sont pas cordialement dévoués à la cause de l'indépendance du Sud. Si des ouvriers blancs venaient prendre la place des nègres, ils mettraient en question le droit des maîtres à employer des esclaves pour les mêmes ouvrages qu'eux, et bientôt ils engageraient une lutte
' Prof. Cairiies, op. cit., p. 290.
- Numéro du 13 février 186i.
LE RÉTABLISSIiMENT DE LA TRAITE. (iô
inexorable sur le terrain électoral. Le Sud, continue-t-il, a un double intérêt au rétablissement de l'importation d'esclaves nègres : celui de son agriculture, et celui de son aristocratie politique et sociale. Quels droits ont les Etals frontières à demander que leurs esclaves, ou leurs produits de nimporte quelle espèce, soient protégés au delà de leur valeur réelle? Aux producteurs de coton il i'aut des esclaves, et ils les tireront des Etats maritimes s'ils ne les importent d'ailleurs ; mais ils ne veulent pas les payer deux ou trois fois plus que le véritable prix. » M. Spratt trouve ridicule qu'on redoute l'accroissement de la population servile, « tant qu'elle sera, comme par le passé, régie par la loi martiale la plus efficace qui puisse exister. » Du reste, entre le commerce d'esclaves et celui des coolies, te] que le pratiquent la France et l'Angleterre, il n'est pas de différence essentielle... Puisque ces deux pays n'ont pas de répugnance pour l'esclavage tant qu'il ne s'oppose pas à leurs intérêts, ils ne s'opposeront pas à son extension, et empocheront à la fois leur philanthropie et leurs profits^ »
La dépêche suivante, que le gouvernement confédéré adressait à son agent de Saint-Pétersbourg, et qui fut interceptée, permet de deviner quelles étaient les intentions du Sud au sujet de la réouverture de la traite, dès qu'une opportunité favorable se présenterait. Dans le cas où quelque tentative vînt à être faite par l'empereur de Russie pour introduire quelque clause prohibitive de ce commerce, cet agent devait déclarer que la constitution
' Voir Philosophy of Secession dans l'appendice de Slave Power, par le professeur Cairnes.
04 LKS ÉTATS CONFÉDÉRÉS ET L'ESCLAVAGK.
confédérée clanl le résultai d'une alliance entre des Étals parfaitement indépendants, le gouvernement central n'avait aucun pouvoir pour rien cnnclurc à ce sujet. La dépêche continue : « Nous espérons qu'aucune discussion inutile ne s'engagera sur cette question. Si malheureusement nos prévisions ne devaient pas cli'c justifiées, déclinez personnellement toute continuation des négociations, qui seront conduites avec beaucoup plus de facilités et d'avantage sous la surveillance directe du président \ »
Après toutes les considérations que nous venons d'exposer, est-il possible de douter que la politique bien arrêtée du Sud était de recommencer la traite, dès qu'il serait possible de le faire?
En Europe, les avocats du Sud prétendent que l'abolition de l'esclavage serait plus probable de la part du Sud indépendant que du Nord triomphant. Cet argument, que n'a pas manqué de faire valoir M. Spence, l'agent financier du gouvernement confédéré en Angleterre , n'a point été goûté par ses commettants. Le Richmond Enquirer blâme vertement M. Spence, et s'écrie : « Le public anglais est grossièrement déçu, s'il s'imagine que, dans cette question relative à nos institutions domestiques, on lui permettra la plus modeste ingérence ou le plus timide des avis. L'xVngleterre nous reconnaîtra ou ne nous reconnaîtra pas, à son choix, mais nous n'avons ici que faire de sa philanthropie'. »
• Journal des Débats, 2'i avril 1863.
■■2 20 juin 1863.
Le bruit s'étant répandu que, dans une conversalion avec M. Emile de Girardin, M. Slidell avait affirmé que le Sud était tout disposé à se dégager de l'esclavage, comme d'une institution qui lui était plus nuisible qu'utile, le commissaire du gouvernement confédéré à Paris fit démentir cette assertion dans les termes suivants : « M. Slidell n'a pu faire cette déclaration, pour trois raisons. La première, c'est qu'il n'en avait pas le droit, et que le gouvernement de Richmond lui-même n'aurait pas qualité suffisante pour décider d'une chose qui dépend, non point de lui, mais des divers Etats souverains. La seconde raison est celle-ci : l'esclavage, s'il est destiné à disparaître un jour, ou à se modifier comme toutes les institutions humaines, ne sera certainement pas modifié au lendemain d'une révolution, alors que la première nécessité du Sud sera de réparer ses pertes. La troisième raison est que le Sud entend résoudre celte question par lui-même, et de sa propre autorité, et ne permettra, en aucun cas, que l'Europe fasse de l'abolition de l'esclavage la condition de la reconnaissance des Etats confédérés \ »
Le Richmond Examiner., après avoir mentionné l'assistance opportune que la confédération sudiste a reçue de l'Angleterre par la souscription de l'emprunt sur le coton, la construction et l'armement de corsaires, et les témoignages de sympathie que lui adressaient presque unanimement les journaux et les hommes d'Etat anglais, expose ainsi sa profession de foi :
' Courrier des États-Unis, 5 avril 1805.
0() LI'S ÉTATS COiNFÉDÉRÉS ET L'ESCLAVAGE.
« Plût à Dieu que chacun de nous comprît pleinement et prît à cœur notre mission, notre destinée et notre responsabilité! L'établissement de notre confédération est en opposition directe avec la fausse tendance de notre civilisation moderne tout entière. Telle est la vraie raison pour laquelle nous avons dû nous passer de la sympathie générale, jusqu'à ce que nous l'ayons conquise à la pointe de l'épée. A la devise : « liberté, égalité, fraternité, » nous avons délibérément substitué celle de : « subordination, esclavage, gouvernement. » Ces problèmes politiques et sociaux qui font la torture et le désespoir des nations modernes, nous avons entrepris de les résoudre à notre manière, avec nos principes propres, et pour notre avantage particulier. Parmi les égaux, l'égalité est lin droit, mais elle est un chaos parmi ceux qui, par la nature, sont inégaux. Il est des races esclaves nées pour servir, et des races maîtresses nées pour commander. Tels sont les principes fondamentaux que nous a légués le monde antique, et que nous maintenons en face d'une génération perverse oublieuse de la sagesse de ses pères. Ces principes sont notre vie, et pour les défendre, nous avons montré que nous étions prêts à mourir. Nous avons la conscience que notre confédération est instituée par Dieu pour prêcher aux nations de grandes vérités. Nous leur parlerons hardiment, et que ceux-là entendent, qui ont des oreilles pour ouïr^»
Nous ne cacherons pas l'humiliante vérité que le Nord, représenté par des hommes très-influents du parti
* Pdchuiond Examiner, 28 mai 18G5, cité par ie Daily News du là Juin.
démocratique, a, jusqu'à l'élection de M. Lincoln, puissamment contribué aux succès du Sud. Depuis la guerre, ces hommes n'ont cessé d'opposer toutes sortes d'obstacles à l'action prompte et énergique du gouvernement fédéral; sous le masque d'une sollicitude active pour les droits populaires et les prérogatives de la liberté individuelle, tels qu'ils sont garantis par la constitution, ils se sont montrés les plus dangereux ennemis de la république. Ne prenant souci que de leurs intérêts politiques et pécuniaires, ils appartiennent à cette classe que le grand citoyen de Florence décrivait si bien :
A quel cattivo coro Degli angeli, che non furon ribelli, Ne fur fedeli a Dio, ma [)er se foro.
Toutefois le Sud a eu d'autres auxiliaires. Dans les Etats libres la grande masse des habitants ne se fait pas une juste idée de la nature de l'esclavage ni de ses effets moraux, politiques, économiques; le même système qui donnait au Sud un monopole à peu près absolu de certains produits agricoles très-importants, rendait les États à esclaves tributaires du capital, des négociants et fabricants du Nord, et ceux-ci, parla suite, devenaient moins opposés à l'esclavage qu'ils ne l'avaient été précédemment. Môme d'honnêtes patriotes hésitaient à s'opposer aux usurpations constantes du parti esclavagiste, aussi sérieusement et aussi énergiquement qu'il eût été nécessaire, car ils craignaient d'amener la discorde, la rupture et la guerre civile. Les financiers n'osaient refuser au Sud leur appui, de peur de mettre leurs capitaux en
danger, et d'amener une crise commerciale. De même le clergé, les grands corps religieux du Nord, étaient pour la plupart infidèles à leur devoir envers Dieu et envers leur pays. Ils criaient : « Paix! paix ! » quand il n'y avait point de paix ; ils n'osaient troubler une tranquillité immorale el faclice, qui était en partie le résultat de leur propre complicité, et ne pouvait s'interrompre qu'au détriment de la paix de l'Eglise, de leurs intérêts privés et de leurs importantes entreprises religieuses. Ce n'est qu'une juste rétribution, si le Nord est maintenant forcé par celte guerre contre l'esclavage de perdre une grande partie des richesses que lui avait values sa complicité passive. Le Nord et le Sud avaient tous deux absolument besoin qu'une terrible convulsion de tous les éléments politiques et sociaux vînt purifier l'atmosphère morale et les convaincre que les péchés d'une nation appellent le châtiment sur sa tête.
Enfin le Nord a compris que l'esclavage est un crime; il a résolu de s'en purifier. Aujourd'hui il est devenu manifeste que l'Union ou l'esclavage doivent disparaître, el la nation semble décidée à faire son devoir.
Sans doute, l'abolition de l'esclavage effectuée sur une aussi vaste étendue que celle des Etats à esclaves, sans doute la loi libératrice imposée à une population aussi énergiquement organisée que celle des planteurs, seront accompagnées de malheurs immenses dans le présent et dans l'avenir. Le Nord ne désirait certes pas s'engager dans la voie qu'il poursuit aujourd'hui, il ne voulait point d'un affranchissement par la force, il eût préféré une
émancipation graduelle, déterminée en premier lieu par un arrêt dans les progrès de l'esclavage. Volontiers il eût même modifié la constitution pour déclarer absolument illégale toute ingérance du Congrès dans l'institulion particulière aux Etats esclavagistes. Mais rien moins qu'une reconnaissance positive et une protection efficace de l'esclavage par le congrès ne pourrait satisfaire le Sud. C était plus que l'administration fédérale ne pouvait accorder; et par son refus, elle se constituait, bon gré mal gré, la protectrice du droit et de l'humanité. Certes, le monde avouera que ce peuple auquel on reprochait d'être le plus avide du monde entier, a montré dans ses moyens d'action une sublime prudigalité qui jusqu'à nos jours n'a jamais été dépassée. Qu'il persévère! Que le gouvernement fédéral applique toute son énergie à la suppression de la grande révolte. Du reste, il y est tenu; c'est à lui qu'il incombe de sauvegarder la validité du titre que possèdent tous les habitants de l'Union sur un territoire qu'ils ont acquis pour leur commun avantage au prix de communs sacrifices ; c'est à lui de garantir aux citoyens de la république le bienêtre et la liberté; c'est lui qui doit venger l'humanité outragée par cette tentative monstrueuse d'établir le droit de l'oppression. C'est déjà beaucoup que d'avoir essayé de réparer les crimes de l'esclavage en l'abolissant; le dévouement patriotique ne fera pas défaut pour alléger et guérir les maux qui s'ensuivront. Accomplissons aujourd'hui notre grand devoir, et que demain se soucie de ce qui le regarde !
LES SOCIÉTÉS DU NORD ET DU SUD COMPARÉES AU POI^'T DE VUE DE L'INSTRUCTION, DE LA RELIGION ET DE LA MORALE.
Avant d'examiner quelle a été l'influence respective de l'esclavage sur le Nord et sur le Sud, il importe de constater que ces deux grandes seclions de la communauté sont entrées à peu près en même temps dans la vie politique. La Virginie, la première des colonies du Sud, fut établie en 1607 ; New-York, la première colonie du Nord, date de 1614. Dès l'abord, le caractère et les habitudes des colons du Nord et des colons du Sud offrirent un contraste. Les premiers, et tout particulièrement ceux de la Nouvelle-Angleterre, étaient des gens industrieux et respectables, presque tous issus des familles plébéiennes de l'Europe; ils quittèrent leur patrie parce qu'elle leur refusait la liberté religieuse et politique. Réformés pour la plupart, ils firent comme la généralité de leurs coreligionnaires, qui, après avoir souffert chez eux de la persécution et de l'oppression, n'eurent aucun scrupule
LES SOCIÉTÉS DU NORD ET DU SUD COMPAREES. 71 d'infliger à d'autres les maux qu'ils avaient eux-mêmes endurés. Mais ils honoraient le travail et l'industrie, et ne supposaient pas que le labeur eût été imposé à l'homme comme un fléau ; ils le considéraient plutôt comme une bénédiction.
Par contre, les colonies du Sud furent pour la plupart fondées, soit par des membres de familles ruinées, appartenant à la noblesse anglaise et nourris dans le mépris du travail et de l'industrie, soit par des criminels, des réfugiés politiques, des aventuriers plus ou moins honnêtes courant à la recherche de la forlune ou d'une position sociale. Lors de l'établissement de la Virginie, les souverains d'Angleterre avaient la dégradante habitude de faire présent delà personne des criminels ou condamnés d'État à leurs favoris qui les vendaient aux planteurs. La première introduction des colons de cette catégorie remonte à 1619, et fut faite pour répondre à une pétition de planteurs qui suppliaient le roi de leur faire présent des vagabonds et des prisonniers. Le roi condescendit gracieusement à leur requête, et leur expédia une centaine de malheureux ramassés dans les prisons de Londres. Plus tard, Charles II fit déporter un certain nombre de quakers dans les colonies, où ils furent vendus comme esclaves. En 1720, Beverley, l'annaliste de la Virginie, écrivait les paroles suivantes: «Quant aux malfaiteurs condamnés à la déportation, ils sont toujours achetés par nos cupides planteurs; mais il esta craindre qu'ils ne portent le plus grand tort à nos colonies, qui ont beaucoup à souffrir des meurtres et des brigandages de toute espèce. » Déjà la réputation de la
nouvelle colonie était devenue si mauvaise à cause de tous les criminels qu'on y envoyait, que Smith, un des Yirginiens les plus distingués de celte première époque, s'ccriciit : « Il en est qui ont préféré la potence à la transportation dans ce pays et qui se sont fait pendre. » Il n'est pas étonnant que l'exemple et la mauvaise influence de tous les déportés aient exercé le plus fâcheux effet sur les colons honnêtes et industrieux, et qu'ils aient par suite contribué à modifier l'histoire de la colonie. Cet effet a dû s'aggraver par l'introduction de nègres d'Afrique on 1620, et par la formation graduelle d'une classe de travailleurs, qui par leur couleur, leurs habitudes sauvages et leur défaut absolu de civilisation, ont dû nécessairement créer ou augmenter l'aversion de la population blanche pour le travail.
Les colons de la Géorgie furent d'abord tirés exclusivement de la population honnête et industrieuse des villes, et plus tard des campagnes de l'Angleterre. L'esclavage était exclu de cette colonie par sa cliarte même. Mais après quelques années de séjour les colons se laissèrent tenter par l'exemple de leurs voisins des Carolines du Nord et du Sud ; et le fatal présent de la servitude leur fut aussi accordé'.
Un des avantages que les habitants du Sud prétendent retirer de l'esclavage est, à leur dire, celui-ci : il permet à la classe dominante de se livrer à une vie inlellecluelle, de cultiver les arts et les agréments de la vie sociale, et
' Bancroft's Ilislory of the United States ; Olmsted's Seabord Slave States; Colon's Progress of the United; Ludlow, History of the United Slates, etc.