LES SOCIÉTÉS DU NORD ET DU SUD COMPARÉES
de s'intéresser particulièrement à l'administration politique'. Nous maintenons au contraire que pour tous ces objets, l'esclavage a été un obstacle et un empêcbement, et que sous d'autres rapports, d'une importance égale ou même supérieure, il a été vraiment funeste. En effet, c'est au iNord qu'appartiennent presque tous les noms qui se sont distingués en litléralure, dans les sciences et dans les arts et sont parvenus jusqu'en Europe. Presque toutes les grandes et utiles entreprises du pays, ses triomphes commerciaux et industriels sont dus au capital, à l'énergie et au savoir faire des gens du Nord. La raison en est évidente. En dégradant le travail, l'esclavage a paralysé la population blanche du Sud ; les planteurs vivant dans la paresse, n'ont plus été aiguillonnés par la nécessité, ce puissant et universel incitant au travail intellectuel comme au travail physique. L'homme n'est point organisé pour la paresse ; le travail est la condition même de son existence. Voilà ce qui a fait le malheur du Sud. Et quant à sa supériorité en politique, dont il argue avec tant de complaisance, eh bien ! les nécessités de cette politique ont fait sa ruine, elles ont même failli ruiner le pays tout entier.
De tout temps, l'éducation a été négligée dans le Sud. Les enfants des plus riches planteurs étaient envoyés en Angleterre pour y recevoir leur éducation; mais ce n'était là qu'un très-petit nombre. Les colons en général faisaient si peu de cas du savoir et de l'instruction, qu'en 1640, le gouverneur de la Virginie, sir William
* Adresse du gouverneur Hammond, de la Caroline du Sud, publiée dans le Southern Literary Messenger.
Berkeley, disait : « Dieu merci, nous n'avons ici ni écoles libres, ni imprimeries, et j'espère que nous n'en aurons pas d'un siècle. » Mais dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre, on se préoccupait avant tout de l'éducation. Dix-huit ans après la fondation de la colonie de Massachusetts, en 1658, l'université de Harvard était établie. Alors que dans la Virginie et les Carolines il n'existait ni écoles, ni imprimeries, ni librairies, la ville de Boston, fondée vingt ans au moins après la colonisation de la Virginie, possédait à elle seule cinq librairies et autant d'imprimeries. Jamais les Etats libres n'ont perdu de vue l'imporlancc d'une éducation intellectuelle et morale pour le peuple ; ils comprenaient que dans un pays où l'urne électorale est ouverte à tous et qui reçoit chaque année une telle masse de population ignorante, il n'y a pour les institutions libres qu'un seul moyen de salut, celui de donner au peuple une éducation digne de ses droits et privilèges. Un historien, M. Howison s'exprime ainsi sur le compte des classes supérieures de la Virginie en 1750 : « Aristocratie, non pas de talent, ni d'instruction, ni de morale, mais aristocratie foncière et esclavocrate. » Et parlant de ce qu'il voyait un siècle plus tard : « Si l'on demandait : Où est la littérature de la Virginie? il ne serait pas facile de répondre. C'est un fait triste à dire; mais les habitants de ce pays ne lisent pas. La multitude montre, au sujet des belles-lettres et de l'éducation en général, une indifférence des plus affligeantes pour ceux qui voudraient voir la nation heureuse et respectable. C'est avec peine que nous sommes obligés de
LES SOCIÉTÉS DU NORD ET DU SUD COMPARÉES. 75 constater riiorrible nuage d'ignorance qui pèse sur la Virginie. » Il estime que des 166,000 enfants de ce pays âgés de sept à seize ans, 126,000 n'allaient à aucune école, et ne recevaient aucune éducation, sauf celle que des parents pauvres et ignorants pouvaient leur donner. En outre, 449,087 esclaves et 48,852 nègres libres étaient complètement sans instruction. Il continue : « Il est indnp ensable de maintenir tous ces noirs dans l'ignorance; mais ce fait n'en subsiste pas moins que chez nous (en 1848), il se trouve au moins 683,000 êtres raisonnables dépourvus de toute instruction, même la plus élémentaire ^ » Or, il faut savoir qu'en 1848, la population totale de la Virginie s'élevait à 1,400,000 âmes, dont la moitié, on vient de le voir, n'était pas ignorante, mais ignare.
Les planteurs, comme classe, et surtout les plus riches d'entre eux, ne négligent pas l'éducation de leurs enfants; ils les envoient dans leurs collèges ou même dans les écoles du Nord; mais pour l'éducation du peuple presque rien n'a été fait; il a été même dit avec une grande vérité, que « tout système d'éducation populaire est inapplicable dans le pays; que les vastes plantations, occupées par des esclaves et livrées à des cultures épuisantes, augmentent constamment le nombre des champs infertiles et rendent complètement impossible l'établissement d'écoles primaires ^ « Dans un discours lu devant le South Carolina Institute, M. Gregg s'écriait :
« Olmsted, p. 172, 175.
" Voyez Hislorical Sketch of Slavery, par M. Cobb, de la Géorgie, cité par Ludlow. Hislory of the United States, p. 189.
« Tandis que les Etals du Nord el de l'Ouest n'éprouvent aucune difiiculte; pour instruire leurs pauvres, nous désespérons presque de pouvoir jamais réussir à instruire les nôtres. Des lois pénales elles-mêmes ne contraindraient pas nos campagnards à envoyer leurs enfants à l'école. » Naturellement, une population disséminée, et qui s'accroît en se disséminant encore davantage, ne se prête point aux relations sociales; les routes, les canaux, les chemins de fer, tous les moyens modernes de circulation, ne s'établissent que très-lentement dans ce pays. Vraiment, l'avenir du Sud est bien sombre!
Les bienfaits mêmes de la nature, l'esclavage les rend inutiles. Dans les Etats du Sud, la population est moins dense dans les districts qui jouissent du sol le plus fertile et le plus approprié à de nombreux habitants. D'après le recensement de 1850, la Virginie, après 250 années de culture, n'avait, par kilomètre carré, que 60 habitants, dont le tiers étaient esclaves. Dans les sept États primitifs du Nord, on comptait, en 1860, 196 habitants par kilomètre carré, et 64 dans les six États primitifs du Sud'. Comparez l'accroissement du Massachusetts et celui de la Caroline du Sud, l'Étal esclavagiste modèle, « le plus pur, )) comme dit M. Spratt. En 1799, 578,717 individus, tous libres, habitaient le premier État, et dans le second on comptait 249,875 hommes libres et 107,694 esclaves. En 1860, la population libre du Massachusetts était de 1,221,464 habitants, parmi lesquels
* Voir, sur ce sujet, Tadmirable chapitre écrit par le professeur Cairnes, Slavc-Poivcr. p. 440-178.
LES SOCIÉTÉS DU NORD ET DU SUD COMPARÉES. 77 9,602 noirs; et la population libre de la Caroline du Sud était de 501,502, parmi lesquels 9,914 d'origine africaine. En d'autres termes, la population libre du Massachusetts avait augmenté en 70 années de 852,549 habitants, soit de 225 pour 100, et celle de la Caroline du Sud de 51,429 seulement, soit de 26 pour 100. Ce simple fait n'est-il pas une preuve convaincante de la supérioiité des institutions libres sur l'esclavage?
Maintes fois les gouverneurs des Etats à esclaves ont exhorté les législatures locales à combattre l'ignorance qui régnait dans le pays. M. Adams suppliait la législature de la Caroline du Sud « de faire quelque chose pour empêcher les pauvres du pays d'être irrévocablement condamnés à l'ignorance, à la misère et au crime \ » En 1857, le gouverneur du Kentucky avouait qu'un tiers des blancs adultes de ce pays étaient incapables de signer leurs noms. Le gouverneur de la Virginie déclarait la même année que sur 4,614 demandes en autorisation de mariage, 1,047 pétitionnaires avaient été incapables de signer^ Le surintendant des écoles publiques de la Louisiane réclamait, il n'y a pas longtemps, que sur trois directeurs d'écoles communes, deux au moins sussent lire et écrire, avant d'être nommés à leurs fonctions. Le même administrateur nous apprend que, dans une paroisse de cet Etat, douze directeurs différents ont apposé, non leur signature, mais leur marque, sur des certificats délivrés à des maîtres d'école^.
* OlmstcrPs Seaboard Slave States, \i. 505. - Helper, op. cit., p. 454.
'" Ludlow, op. cit., p. 190.
M. l.urnpkin, membre de l'assemblée législative de la Géorgie, parle de « noire populalion pauvre, dégradée, ignorante, babillée et nourrie à moitié, dépourvue d'écoles du dimanche ou de tout autre moyen d'instruction intellectuelle ou morale, etc. ^ » M. Olmsted dit aussi des blancs qui habitent les immenses forêts de pins de la Caroline du Nord, que « les nègres sont décidément supérieurs à la majorité d'entre eux, sous tous les rapports intellectuels et moraux". »
Un écrivain, cité par M. de Bow dans les Resources of the South-Wt'st, déclare avoir observé « une détérioration évidente dans le caractère des citoyens libres, non possesseurs d'esclaves, et généralement désignés sous le nom de petits blancs. Parmi eux, la jeune génération a reçu moins d'instruction, elle est moins industrieuse, et, sous tous les points de vue, moins respectable que la génération précédente. )>
Quant aux noirs, libres ou esclaves, il est expressément défendu dans la plupart ou dans la totalité des États du Sud de leur donner aucune instruction. Ce serait, dit-on, leur inspirer de la répugnance pour leur condition, ce serait les rendre moins gouvernables, moins heureux, ce serait les faire opprimer davantage. Qui donc a donné au maître le droit de réduire le nègre en esclavage, et de 1 empêcher de développer les facultés qu'il possède? Le priver de toute culture intellectuelle et morale, c'est le priver en même temps de cet avantage que les avocats de l'esclavage font valoir si haut, à savoir de
* Helper, op. cit., p. 405, ■* Op. cit.) p. 548, 549.
LES SOCIÉTÉS DU NORD ET Dl SUD COMPARÉES. 71> l'avantage qu il aurait de se civiliser, de se moraliser et de se christianiser.
Dans le Nord, le nombre des nègres qui fréquentent les écoles publiques est relativement plus grand que celui des enfants blancs dans les écoles du Sud. Au Massachusetts, un sixième de la population noire entre cinq et vingt ans est élevé dans les écoles publiques; c'est aussi la proportion qui existe en Prusse, dans le pays d'Europe dont le système d'instruction est le plus libéral \
D'après le recensement de 1850, la population des Etats libres était composée de 15,208,470 blancs et de 196,116 noirs; celle des États à esclaves de 6,184,477 blancs, 228,128 nègres libres, et de 5,200,504 esclaves. Dans ces derniers Etats 8,57 pour 100 des blancs, natifs adultes, et 9,09 pour 100 des blancs, étrangers adultes, ne savaient ni lire ni écrire. Dans les Etats libres, la proportion des ignorants parmi les blancs natifs était de 2,40 pour 100, et parmi les étrangers de 6,57 pour 100. Elle était de 20 pour 100 dans la Virginie, de 25 pour 100 dans la Caroline du nord. Dans les États libres, on comptait 62,455 écoles, soit une pour une population de 215 individus; dans les États à esclaves, on n'en avait que 18,507, soit une pour 546 blancs, sans compter les 5,428,452 nègres. Dans les Étals libres, le nombre des élèves dans les écoles de l'État, indépendamment des écoles privées pour les deux sexes, les collèges, les pensions et les universités, s'élevait à 2,769,901 ; la dépense
* Ludlow, op. cit., p. 191 ,
était de 55,901,075 fraiics. Dans les États à esclaves, les élèves étaient au nombre de 581,801, et les divers budgets de l'instruction étaient de 15,597,050 francs.
Les écoles du dimanche constituent une des particularités les plus remarquables du système de l'instruction publique aux Etats-Unis. Dans les Elats libres seulement, plus de quatre cent mille instituteurs et institutrices donnent des leçons à plus de trois millions d'enfants. Les instituteurs ne reçoivent aucune rémunéra lion pour leurs services; le système tout entier est dirigé et payé par les différents corps religieux ou par des églises particulières.
Dans les États du Nord la libéralité des citoyens connaît à peine des limites quand il s'agit de doter le pays d'institutions d'enseignement. M. Putnam vient de donner 580,000 fr. pour la construction d'une académie, à Newbury-Port, dans l'État du Massachusetts. A Norwich, dans le Connecticut, quelques citoyens ont fait présent de 425,000 fr. pour une institution analogue. En 1800, un négociant de New- York a souscrit deux millions de francs pour l'établissement à Poughkeepsie, sur les rives du Hudson, d'une école pour les jeunes demoiselles. M. Lowell, de Boston, a fondé une institution qui a pour but principal d'instruire le public au moyen de cours sur divers sujets. M. Peabody, originaire du Massachusetts, mais depuis longtemps établi à Londres et devenu l'un des principaux banquiers d'Angleterre, a richement doté une académie dans sa ville natale et une autre dans la cité de Baltimore. Un des plus grandioses établissements de celte espèce est dû à la munificence du Français
LES SOCIÉTÉS DU NORD ET DU SUD COMPARÉES. 81 Girard, qui, arrivé aux Élals-Unis sans le sou, amassa peu à peu une immense fortune. 11 légua 75 millions à la cité de Philadelphie. Un de ses principaux legs servit à la dotation d'un collège pour l'éducation et l'entretien d'enfants orphelins. On en compte trois cents dans cet établissement'.
Dans les États libres, paraissaient en 1850 1790 journaux, revues et diverses publications périodiques, ayant une circulation annuelle de 554,146,281 numéros. Dans les États à esclaves 704 publications analogues avaientune circulation de 81,058,695 numéros. Dans les États libres on comptait 14,911 bibliothèques publiques avec 5,888,254 volumes, contre 695 bibliothèques et 649,577 volumes dans les Etats à esclaves; 4,059 brevets industriels étaient pris dans le Nord, et 625 dans le Sud.
M.Goodrich, dans les Souvenirs d'une Vie [Recollections of a Life lime), résume ainsi la valeur des livres vendus dans les États-Unis de 1820 à 1850 :