CHAPITRE VI
Avec le règne du roi Jean commence la période la plus vivante de l'histoire des Etats provinciaux au xiv'' siècle. En Normandie, comme ailleurs, les assend)lées furent fréquentes. Aux malheurs de la guerre, ;\ l'alTaiblissement et aux angoisses de la royauté, semble correspondre un certain éveil de la vie provinciale. Dans leur détresse, le roi et son hls aîné, le duc de iNorniandie, s'adressent à leurs sujets et pour un peu d'argent leur font des concessions et des promesses. Maliieureusement les documents pour les années i35o-i3Go sont rares ou imparfiiits. A part une ou deux pièces vraiment détaillées et instructives, c'est à l'aide de témoignages indirects et insuffisants qu'il faut reconstituer la série des Etats du roi Jean.
Après la prise de Calais en 18/17, une trêve d'un an avait été conclue le 98 septembre entre les rois de France et d'Angleterre. Plusieurs fois f^ prolongée, elle durait encore, mais pour cesser bientôt (avril i35i), lorsque Philippe de Valois mourut (22 aoiit i35o). 11 était à prévoir que les hostilités ne tarderaient pas à reprendre; elles n'avaient même jamais cessé entièrement, malgré la trêve en Guyenne et surtout en Bretagne, où le parti anglais, vainqueur depuis le combat de la Boche-Derrien, se livrait à mille excès. La situation était donc difficile et l'avenir incertain.
Grande était en môme temps la pénurie du trésor royal. Le nouveau roi résolut de s'adresser aux Etats du royaume pour leur demander un subside dont son avènement récent devait faciliter
l,ts Etats de \iinMv\nir.. ■*
roclroi. La i-éunion eut lieu à Paris le 16 février i35i'''. La Langue d'oïl et même la Langue d'oc étaient représentées. Le roi fit exposer son vif désir de rétablir la paix et d'assurer le bien-être de ses sujets : il déclara qu'il ne pouvait y travailler sans leur aide. La réponse ne fut pas telle qu'il l'espérait. Le clergé seul accorda un subside. Les nobles et les députés des villes montrèrent des dispositions favorables, mais se trouvèrent en trop petit nombre pour prendre une décision et demandèrent à retourner dans leur pays pour conférer cum aliis sue condicionis^^K II fallut céder. Les Etats de Normandie furent convoqués à Pont-Audemer. 11 y eut des jours différents pour chaque ordre, le dimanche 20 mars, hore de prime, pour les gens de bonnes villes, le jeudi suivant 2 4 mars pour les nobles. Il n'est plus fait mention des prélats et abbés qui avaient déjà donné réponse.
Nous avons un véritable procès-verbal de la réunion. C'est le document le plus considérable pour l'histoire des Etats de Normandie au xiv" siècle. Il a été publié dans le recueil des Ordonnances desrois de France^^K Le 20 mars, à l'heure dite, eut lieu la première réunion. Il y avait là « grant quantité de gens de la ville de Rouen et des autres bonnes villes de Normandie -n : 28 villes représentées par 68 députés pour le bailliage de Rouen; 5 villes et 8 députés pour le bailliage de Caen; 6 villes et 8 députés pour le bailliage du Cotentin; 28 villes et 3.3 députés pour le bailliage de Caux; 6 villes et 9 députés pour le bailliage de Gisors. Au total, 106 députés représentaient 63 villes normandes. Comme le montre bien cette hste, le nombre des villes représentées différait beaucoup selon les bailliages, sans doute en raison de leur éloignement du lieu de réunion; les deux bailliages de Rouen et de Caux étaient particulièrement favorisés.
Les Etats s'ouvrirent par un discours de l'un des deux commissaires royaux qui étaient Robert, évêque d'Evreux, et Simon de
'" Ordonit., t. II, p. 3ç)3; Picot, Ilis- '-> Pièces juslif. , n" VII.
toire des Etats jéncnnix , l. I, p. Sa. ''' Ordonn. , l. II, p. '10-2.
Bucy, président au Parlement. L'orateur dut reprendre et expliquer le contenu de sa commission : « Nous exposasmes et deismes Tentencion et très bonne volenté de noslredit soigneur, et comment il a très grant affeclion de gouverner sondit royaume à l'onneur de Dieu et au proffit et à l'utilité de ses subgiez, en ostant toutes oppressions de ses diz subgiez, et comment il entent toutes ses guerres à la grâce de Dieu mettre à bonne el briesve fin, en telle manière que le peuple soumis à luy en son temps puisse demourer en plaine pais et parfaite tranquillité, lesquelles choses, il ne puet faire sanz le conseil et aide de son dit peuple, n Puis le commissaire du roi raconta l'histoire de l'assemblée générale tenue le mois précédent à Paris et rappela que les députés des bonnes villes avaient sollicité quelque délai pour retourner consulter les gens du pays. C'était pour entendre leur réponse que se tenait la présente assemblée. Les députés répondirent en demandant un certain temps pour délibérer: tr Lesquels nous requidrent temps et deliberacion jusques au mardy ensuivant pour avoir plus plenier avis et deliberacion ensemble, laquelle chose nous leur ottroyasmes. ii
Le mardi 22 mars, députés et commissaires du roi se retrouvèrent en présence. 11 est probable qu'un député prit la parole au nom de tous. Naturellement il commença par de vives et apitoyantes doléances, il exposa tt combien eulx par les guerres devant dictes, par la mortalité et autres charges, plusieurs ont esté grevez et dommagiez grandement, tant en destruccion et arsure de villes et de pays, des gens d'icellui meurdris et tuez, femmes ravies et par excessives rançons de prison, et les biens dudit pays pris, gastez et pilliez, et toutes marchandises dont ledit pays esloit gouvernez •". 11 se plaignit encore de la mutation des monnaies, des abus commis par les odiciers royaux, de la violation des privilèges solennels de la Charte aux Normands. «Ils ont, dit-il, pluseurs privilèges, tant generaulx pour tout le pays, comme especiaux pour aucunes villes singulières, comme Houen et pluseurs autres, par lesquels ils ne sont tenus à faire aide ou subside aucun, se ce n'est au cas où
il convcndroit cle nécessité l'arriére ban estre crié et pour occasion des choses dessus dictes, ils se peuvent souffîsaranient excuser de faire aides. -n Cependant tous étaient disposés à simposer des sacri- 6ces, à condition qu'aucun préjudice n'en résulterait pour leurs privilèges généraux et particuliers, et que la chose serait expressément stipulée dans un acte solennel. Avec cette garantie, ils se déclaraient prêts à aider le roi, à lui donner le moyen de faire une bonne paix; finalement une imposition de 6 deniers pour livre sur les ventes était accordée pour un an à partir du i" mai i35i. Au cas où la paix serait faite, v cessera du tout la dicte imposicion n. Les conditions de l'assiette et de la perception furent aussitôt dressées et acceptées de part et d'autre. Les droits des fermiers de l'aide sont en particulier établis avec beaucoup de soin.
Ce n'est là que la première partie du procès-verbal. La seconde est très importante et marque un nouveau progrès. Aux Etats de mars i3i8, tenus également à Pont-Audemer, les députés de la Normandie avaient simplement obtenu la promesse que des réformateurs seraient envoyés dans la province. En mars i35i, ce sont les députés eux-mêmes qui semblent avoir fait l'enquête; ce sont eux qui proposent les réformes nécessaires et les discutent avec les commissaires du roi. Ainsi fut préparée et rédigée une grande ordonnance, acceptée parle roi le 5 avril, où, pour donner satisfaction aux Normands, sont passés en revue les monnaies, le droit de prise, les sergents, la procédure, les requêtes de l'Hôtel, la juridiction ecclésiastique, celles des baillis, vicomtes, maîtres des eaux et forêts et amiral de la mer, les guerres privées, etc. Le roi s'engageait, d'autre part, à ne violer ni diminuer en rien les coutumes écrites, privilèges et franchises de la Normandie, tt comme les especiaulx de certaines villes et lieux ti. Après quoi l'assemblée se sépara.
Le jeudi suivant -2 h mars, l'assemblée des nobles se tint au même endroit. Le procès-verbal donne une liste de trente-deux noms. Un court délai fut demandé pour délibérer. Le lendemain vendredi, on
OllIGINES ET HISTOIRE DES ETATS. 69
s'accorda: les nobles consentirent à ce que rimposition promise par les villes fût levée sur leurs hommes. Ils y mirent toutefois cette condition qu'il n'y aurait exception pour aucun noble ni prince du sang, ni même pour le ducd'Orlrans, le roi de Navarre et Madame de Valois. La taxe ne devait pas frapper ce qu'ils vendraient cde leur creu et autres biens qu'ilz n'auroient achatez pour revendre et gaingnier par manière de marchandise n. En échange, le roi s'engageait ;\ établir sur le pays des capitaines pris parmi les nobles de Normandie, et à leur donner des hommes d'armes et gens de pied à conmiander. Une députation fut, du reste, choisie pour aller, le jour des Rameaux, demander au roi l'exécution de cette promesse. Plusieurs chevaliers présents oiTrîrent cr leurs corps, leurs biens et tout ce qu'ils pourroient faire au service du Roy nostre sire».
Ce même vendredi se produisit un incident final. Trois habitants de la ville et comté de Beaumonl-le-Roger, terre du duc d'Orléans, ainsi que les vicomtes et procureurs du roi de Navarre pour son comté de Longueville, déclarèrent ne pouvoir s'engager à rien. Ce n'était pas par désobéissance au roi de France, mais «pour ce qu'ils n'avoient nul mandement spécial de leur dit seigneurs.
Ce fut là une des plus actives sessions des Etals de Normandie au xiv"^ siècle; pour nous, c'est assurément la plus instructive, car aucune ne nous est mieux connue. Bien que le document olliciel ne sulljse pas pour nous la faire revivre dans toute son agitation pittoresque, les détails y abondent et nous révèlent l'organisation et la physionomie des assemblées normandes. Nulle part les rapports de la royauté avec les Etats ne sont plus nettement déterminés. Jamais surtout l'esprit à la fois indépendant et pratique de la province ne se laisse mieux surprendre.
Chose curieuse, ce subside voté aux Etats de Pont-Audemcr, après de si sérieuses délibérations, et entouré de tant de garanties, ne fut pas levé sans résistance. Il y eut encore une fois émeute à Rouen. Suivant les promesses faites, dès le i5 avril i35i, Simon
(le Bucy avait apporté trois chartes confirmant les privilèges de la Charte aux Nonmnds''^K Cela ne suffit pas. Vers le mois d'août, les habitants de la ville se sont rassemblez et aliez et [ont] fait ensemble certaine conspiration par manière de harelle et laquchain contre Testât du royaume et de la couronne de France Certaines personnes députez en ladicte ville à lever, cuillir et
recevoir certaine aide ou subside qui pour lors avoit esté ottroié par les bonnes villes en duchié de Normendie et par especial de ladicte ville de Roen pour cause des guerres, ont esté envaïs et chaciez et siviz pour mettre à mort; les compteurs, boistes et autres choses nécessaires à faire et exploiter la recepte touchant ledit ayde ont esté trébuchez et getez à terre de fait par les dessus diz aliez, et plusieurs autres graves excès commis et perpétrez, en commettant sur ce crime de leze majesté*-* t. Il y eut à la suite une répression terrible; vingt-trois ouvriers drapiers furent pendus ('l
11 s'en faut de beaucoup que nous ayons pour les années suivantes des renseignements aussi précis. Cependant il y eut encore en 1 352 une tenue d'États dont les préliminaires sont bien connus. Les assemblées de i35i avaient donné un subside important; mais la durée de ce subside n'était que d'un an et les besoins d'argent n'avaient point diminué. Le 9 mars i352, le roi envoya de nouvelles lettres pour ordonner la convocation des trois Etats '*'. Il y faisait la déclaration suivante : dans la triste situation où se trouve le royaume, ravagé par les ennemis, le roi ne peut se passer de l'aide et des conseils de ses sujets; à cet effet, il a déjà assemblé un grand nombre de prélats, barons et gens de bonnes villes, 'qui, tenant compte des circonstances actuelles, lui ont octroyé un subside de 6 deniers pour livre, pour la présente année. Les deniers de ce subside ont été consacrés aux frais de la guerre, à la répa-
'"' Chéruel, Histoire de Rouen, l. II, '^' Cheruei, Histoire de rwucn, I. II,
''' Pièces jiistif., a° \\I. '*' Pièces jttstif. , n" IX.
ration des forteresses, au recouvrement de places perdues. Depuis, c'est-i\-dire du ii septembre i35i jusqu'au 12 septembre de i'aanée suivante, des trêves ont bien été conclues; mais les ennemis n'en ont pas moins continué leurs ravages. Pour y couper court et rendre au peuple sécurité et bien-être, le roi désire encore une fois s'entourer des conseils de ses sujets. Il ordonne donc à Robert, évoque d'Evreux, à Simon de Bucy, président au Parlement, et à Pioljcrt dHoudelot, maître des arbalétriers, de se transporter dans le duciié de Normandie, de réunir à certains jours les prélats, barons, personnes ecclésiastiques, habitants des villes et chàlellenios, médiats et immédiats, de leur exposer l'état du royaume, entin d'obtenir d'eux, par persuasion et au nom de leur fidélité passée, le payement d'un nouveau subside , semblable au précédent; s'il y a opposition, les opposants les plus audacieux seront ajournés à certains jours devant le roi. En échange, une réforme immédiate de tous les abus commis par les officiers royaux est de nouveau promise. Les trois commissaires sont chargés de la mettre à exécution d'une manière expéditive, sans les lenteurs de la procédure ordinaire.
Ces lettres furent exécutées; nous avons, en elTet, deux mandements, l'un des commissaires royaux (i5 mars i35!i), l'autre de Guillaume Richier, bailli de Gisors(2i mars), ordonnant l'ajournement des députés de bonnes villes comprises dans le bailliage de Gisors('). La réunion eut lieu, pour les bonnes villes, le dimanche 25 mars, dans la salle du cbàteau de Rouen, à heure de prime; pour les gens d'église, le mercredi suivant 28 mars; enfin, pour les nobles, le samedi de la même semaine 3i mars. La réunion dut être fort courte; les commissaires royaux avaient écrit d'avance que la décision devait êti"e prise sans retard, «sans prendre delay de ce que nous leur dirons de par ycelui seigneur sur les choses qui porront estrc comprises et entendues en ladicte connnission. Car
''' Pièces jusiif. , u" X.
nostre entencion n'est pas de donner delay, ne prendre autres journées, es choses dessus dictes, n Mais là se bornent nos renseignements. 11 est probable qu'un subside fut accordé comme l'année précédente.
Les mêmes causes persistant, les mêmes faits se reproduisent d'année en année. La guerre continuait sans cesse, coupée par des trêves. En Bretagne, où se concentraient les efforts des ennemis, les hostilités avaient été suspendues depuis le mois de mars i353, pendant que Charles de Blois, prisonnier d'Edouard III, négociait sa mise en liberté. Les pourpalers échouèrent et la lutte allait recommencer. De nouvelles impositions devenaient nécessaires. Les Etals de Normandie furent probablement réunis encore une fois au mois de mai i 353 ''' et accueillirent les demandes du roi. Mais nous n'avons à ce sujet que des indications très sommaires. Nous savons seulement que le subside était de G deniers pour livre sur toutes marchandises pendant un an et qu'il fut levé dans le comté de Beaumont-le-Roger, les vicomtes de Falaise et d'Avranches et sur les terres de la reine Jeanne d'Evreux, veuve de Charles le Bel -'. Les commissaires royaux étaient encore l'évêque d'Evreux et Simon de Bucy.
Jusqu'ici nous avons vu une même assemblée réunir les députés de toute la province. Les Etats dont nous avons parlé étaient les Etats généraux de Normandie. A partir de l'année t353 et de la reprise sérieuse des hostilités sur la frontière de Bretagne, tout autre est l'aspect de la plupart des assemblées normandes. 11 n'y a
''' Dans les Extraits de journaux du aoôSi, ai; 26000, aig. Il est probable Trésor, il est fait mention de l'indemnité que la perception commença à la fin de donnée à Simon de Buci rde quodam juin i353; car il est question dans un viagio apud RotUomagum per ipsum facto acte du 7 août i354 de Tinipositioa de impositionum . . . . . n [Bibl. de l'Ecole des 6 deniers pour livre levala per unum an- Chartes, 1888, p. 198.) num,fmitum prima die juUiullerioris prae-
'"' Bihl.nat., fonds franc., 20679, 89; (e)i?(.(B(W.H«/., fonds franc., 26000, 283.)
plus qu'un petit nombre de convocations générales faisant appel aux représentants des cinq bailliages. La province est divisée dans ses Etats coninie elle l'était à certains égards dans ses intérêts et dans ses mœurs.
La Basse-Nonnandie surtout avait une vie à part. De nouvelles circonstances, des intérêts particuliers et pressants allaient encore l'isoler davantage pendant la guerre anglaise. Sa situation était beaucoup plus dangereuse que celle du haut pays : limitrophe de la Bretagne, elle était ouverte par sa frontière méridionale aux bandes anglaises qui guerroyaient sans cesse entre Bennes et Saint- Malo; parsemée de fiefs appartenant au roi de Navarre, à la famille d'Harcourt, elle sera bientôt comme déchirée et morcelée entre Français, Anglais et Navarrais. De là évidemment naissaient des besoins tout à fait locaux: pour organiser la résistance, pour mettre un terme au désordre qui allait grandissant, il fallait de l'argent et des hommes d'armes. Le gouvernement royal s'adressait alors en particulier aux habitants de la région intéressée à ces mesures de protection: il les convoquait à des réunions partielles. En semblant les associer à ses efforts, il rendait leur concours financier plus sûr et plus large. C'était un excellent moyen pour tirer rapidement de la contrée même les ressources indispensables à la guerre locale.
En i35.3, le cas se présente pour le bailliage du Cotenlin. Les affaires de Bretagne devenaient menaçantes. Il était bon de se mettre en garde du côté de Pontorson , qui commandait la frontière sud-ouest. C'est pour délibérer à ce sujet que les prélats, clercs, nobles cl autres du ])ays de Cotentin sont réunis à Valognos lors de l'expiration de la trêve (août i353). Ils ordonnent l'envoi à Pouiorson et à Sainl-.lames-de-Beuvron de deux hommes notables et sullisaiits pour s'informer avec précision de l'état des ennemis sur la fionlière et venir en faire rapport à l'assemblée ''). Ces Etals de
''' S. Luco, Histoire de du Giicsctin, p. 5 19.
bailliage faisant faire une enquête en leur nom avant de prendre une décision ne sont pas un des détails les moins curieux de cette histoire.
Ce sont des faits semblables que nous trouvons l'année suivante, en i35A, encore pour la Basse-Normandie. Une nouvelle trêve avait été convenue en Bretagne, le 20 novembre i353, encore pour donner à Charles de Blois le temps de réunir sa rançon ; cette trêve expirait du 1" au i5 avril i35i. Dans une lettre du 16 janvier i35/i, Arnoul d'Audrehem, maréchal de France, lieutenant du roi par toute Normandie, annonce au vicomte de Falaise qu'il a mandé apluseurs prelaz, chapitres, gens d'iglese, barons, chevaliers et autres nobles et genz de bonnes villes pour avoir avis, conseil et deliberacion sur pluseurs choses touchantes l'oneur et prouGl du roy nostre sire et de son peuple -o. 11 y eut une première assemblée à Saint-Lo, le dimanche 26 janvier i354, et peut-être une seconde en février, à Gaen ''l Ce n'est sans doute pas à une réunion des Etats de toute Normandie qu'il est fait allusion dans ces quelques lignes. Le mot et pluseurs n indique que l'assemblée ne fut pas générale; elle dut être composée seulement des députés de la Basse- Normandie; eux seuls étaient directement intéressés à ce qui se passait sur la frontière de Bretagne, vers Pontorson.
Cependant la grande guerre allait reprendre avec une nouvelle vigueur en i355. Les trêves entre France et Angleterre, prolongées en avril 1 354 à la suite des conférences laborieuses de Guines, finissaient le 26 juin i355. Le roi d'Angleterre préparait une double attaque par l'Artois et par la Guyenne. Plus que jamais Jean le Bon était obligé de s'adresser à ses sujets pour leur demander de l'argent. Peut-être faut-il conclure une demande aux Etats de Normandie d'une lettre du roi aux gens des Comptes (21 janvier i35o), où il est dit qu'au jour de Noël, le comte de Valentinois et d'autres avaient été itenvoiezTi à P»ouen pour trrequerre l'imposi-
'"' Mémoires présentés à l'Académie des liiscriinioiis et Belles- Lettres , a' série, t. VI, 1" pai'lic, p. !i-2, cl Pièces jiisllf., 11°' XVIII, XIX et XX.
clon(')n. En tout cas, la Normandie, en celte année i355, paraît bien avoir supporté double charge, puisqu'on trouve mention de deux impositions locales. Dans les premiers mois de l'année, il est question pour plusieurs vicomtes d'une imposition de 6 deniers pour livre'-'. D'autre part, les Etats provinciaux curent certainement une nouvelle réunion vers le mdieu de mai de cette même année i355. La situation était chaque jour plus inquiétante; les armements des Anglais avançaient; le roi de Navarre, Charles le Mauvais, s'agitait et allait reparaître en Normandie. Le jeune dauphin Charles, pourvu du titre de lieutenant général du roi en Normandie, s'adressa aux gens de la province pour obtenir les fonds nécessaires aux opérations militaires. Dans une assemblée que nous connaissons mal, un subside de 2,000 hommes d'armes fut octroyé pour trois mois, juin, juillet et août, sous forme de louage, à raison de 5 sous par feu et par mois. Martin Evrart, chanoine de Rouen, et le sire de Sainte-Beuve en étaient les commissaires généraux '^l Mais il semble que, malgré l'octroi des Etats, la perception de ce second subside imposé à la Normandie y ait rencontré une mauvaise volonté générale. Dès les premiers jours de juillet, Robert Estrigai était envoyé par le dauphin tr exciter les conmiis et députés à faire
faire les assiettes n et receveurs des vicomtes de Beaumont, Orbec, Conches, Evreux, Breteuil et autres parties'*'. Le 12 août i355, ce sont les commissaires généraux qui adressent de vifs reproches au receveur de Montivilliers. A les en croire, la négligence du receveur menace d'amener la perte de la province : (tNous avons entendu que vous avés receus les deniers et appliquiés à vous en vostre profit, au grant domagc dudit seigneur et du pais de Normendie, que parce le pais porroit estre perdu pour cause des gens
<'' /Jii/.iifl/., fonds Iranr., 9,5700, 88. 3o, Sy, etc.; aSg^y, 769; D. Lonoir,
'^' /A»/., fonds Iraiirais, 2G000, 827, La Normandif:, pays d'Etuis, p. '17;
3a8. Grandes Chroniques , l. VI, p. 16.
''' Ibid., fonds français , aW68, lig; '*' BiU. nat., fonds français, 27701,
d'armes qui s'en vont et lessié le seigneur et le païs par deffaut de paiement de jour en jour parvostre coulpe'''.^ L'instant était critique en effet : vers la fin de l'été, on s'attendait à un débarquement du roi d'Angleterre à Calais et du duc de Lancaslre dans le Cotentin, à une attaque du prince de Galles du côté du Languedoc. Le dauphin, lieutenant du roi, avait besoin de toutes ses ressources. Au moment oh le subside allait finir, dans les derniers jours d'août, il ordonnait à un de ses clercs, aux baillis et vicomtes de Caen de faire venir à Caen ou ailleurs tttouz trésoriers, collecteurs, impositeurs et autres receveurs d , afin , disait-il , w que nous puissions plus certainement savoir de quelle cbevance nous nous pourrons aidier des bailliages de Caen et du Cotentin-:'-). Peu de temps après, le 26 octobre i355, Tarrière-ban était crié'^^. Cependant l'orage se dissipa très vite. Les deux expéditions d'Edouard III et du prince de Galles ne durèrent même pas un mois et furent sans résultat.
Les besoins furent plus grands en i35G, mais nous ne pouvons donner à cet égard que des indications assez vagues, faute de documents précis et développés. Il faut revenir aux derniers mois de i355 pour comprendre les faits. Rien n'était moins sûr alors que la situation de la Normandie, et la cause de toutes les difficultés était la présence du roi de Navarre. Charles le Mauvais avait fait mine de débai-quer dans le Cotentin, puis, aussitôt à Valognes, le 10 septembre i355, s'était réconcilié avec le roi de France. Le 2Z1 septembre, il avait reçu solennellement au Louvre le pardon du meurtre de Charles d'Espagne '"). Il n'y avait de sincérité d'aucun côté; on le vit bientôt. Des événements étranges se produisirent coup sur coup dans les mois qui suivirent.
Dès le mois de novembre ou le commencement de décembre
''' Bibl. liât., funds français, 26000, ''' Bibl. nat., fonds français, 26000,
hh-2. 5i2.
'"' Ibid., fonds français, 2570 j, >'' Secousse , Histoire de Charles le Mau-
n" 56. i-ais, t. I, p. 56.
OniGINES ET HISTOIRE DES ETATS. 77
i355 , des bruits de complots circulèrent autour du roi Jean. Charles de Navarre, disait-on, avait entraîné le dauphin à de sinistres projets : il ne s'agissait pas moins que de faire partir le jeune prince pour l'Allemagne, puis de s'emparer de la personne du roi et de lui enlever sa couronne^'). Malgré l'obscurité des détails, il semble avéré que le roi de Navarre se livra à toutes sortes de machinations perfides. Ce fut le dauphin lui-même qui révéla tout à son père. Non seulement il fut pardonné, mais il reçut en apanage, le 7 décembre i355, le duché de Normandie, dontil n'avait que la lieutenance(^). Quant au roi de Navarre, des lettres de rémission du 6 et du 9.3 janvier i356 lui assurèrent une apparente immunité. Charles le Mauvais était incapable de repos : à peine ce complot avorté, on devine ses intrigues dans tous les conflits qui éclatent aussitôt. Ce sont tout d'abord des murmures dans la province : les baillis sont obligés décrire de tous côtés « que le roy avoit entendu que aucuns murmuroient que nonobstant la remission faite par le roy au roy de Navarre et à ses complices, le roy avoit eu propos de faire .justice, dont le roy avoit déplaisir et estoit vrai le contraire -nW. Puis surgissent d'insolentes résistances, secrètement excitées sans doute. Dans les premiers jours de janvier i356, le dimanche après l'Epiphanie, les nobles de Normandie se présentèrent à Rouen devant le nouveau duc pour lui prêter l'hommage (*' : il y avait 1;\ le roi de Navarre, le comte d'IIarcourt et les plus grands barons du duché. Pendant la cérémonie, Godefroy d'Harcourt, qui du reste avait alors des comptes à rendre à la justice royale, eut l'audace d'apporter ffsur sa teste j)ar devant le ducfl l'exemplaire de la Qiaiic aux Normands conservé à la cathédrale, et de dire croyant tous a : a Mon seigneur naturel, vecy la Charte des Nonnanx. En la fourme qu'il est contenu dedens s'il le vous plaist à jurer et tenir, je suy tout prest de vous
''' Sacousae , Histoire de Cliurlcs le Mmi- ''' Itil/l. nul., fouils IVanrais, aGooi,
vais, l. I, |). Gi'i. 5/11 .
■' Grandes Clironiiiiies,[.\],\^. -îo. '*' /iiW., fonds fianç., aGooi, 5io.
faire liommaifjo. i Et comme le duc refusait d'oblempérer à celle sommation sans prendre connaissance de la charte, Godefroy d'Harcourt erse parti sans faire liommaiye, de la court du duc et prinst congié du duc, disant qu'il lui convenoit estre brief en sa terre v (''.
En même temps, on refuse par toute la Normandie de paver les impositions en cours. Dans les premiers jours de décembre i355, les Etats de la Langue d'oïl avaient accordé au roi une imposition de 8 deniers pour livre sur les ventes et une gabelle sur le sel. Soit que cette aide fut insuffisante, soit plulôt qu'elle n'ait pu être levée par toute la Normandie, vers le milieu de février i356, le duc Charles, étant à son château du Vaudreuil, y convoqua les Etats de la province (■-). La réunion fut très agitée, et c'est encore un d'Harcourt qui en fut la cause. Jean, comte d'Harcourt, neveu de Godefroy, se prononça avec violence contre les exigences royales. 11 dit apluseurs injurieuses et orgueilleuses paroles contre le roy, en destourbant de son povoir celle ayde estre accordée et mise à execulionn'^). Laroque, dans son Histoire de la maisoti d'Harcourt, commente ainsi les faits : crLe comte d Harecourl et d'autres avoient représenté au duc de Normendic les inconvéniens qu'ils prévoioient de l'issue de ceste levée, qui ne povoit et ne devoit estre faite suivant la Charte aux ISormans, confirmée en tous les règnes, si ce n'est qu'il V eust nécessité urgente et très pressante et du consentement de trois Estats'''. ii Le comte dHarcourt devait bientôt expier sa hardiesse. Quant au résultat de l'assemblée, il est inconnu : on ignore quelle décision fut prise après les menaces du comte d'Harcourt. Il semble bien certain, en tout cas, que laide demandée,
'"' Chronique des quatre premiers Va- d'Harcourt , t. I, p. 07G. Laroqiie dit en-
lois, p. .34. core que le comte crHarcourt fil opposition
'"' Delisle, Histoire de Saint-Sauveur, ir combien que le duc de Noruiandie
p. 79. [et le Roy] de Navarre, comte d'Évreux ,
''' Grandes Chroniques, t. VI, p. 27. y eussent consentir (p. .îy/i). Nous ne sa-
'"' Laroque, Histoire de la maison vons d'où vient ce renseioncniont.
quelle qu'elle fi\l , ne put être levée sur les terres des barons de Normandie. Froissart parle longuement de l'opposition des nobles. Le comte d Harcourt et le roi de Navarre donnaient l'exemple : a Le rois de Navarre qui pour ce temps se tenoit en le conté d'Evrues. . . dist bien que ja cesle imposition ne corroit en sa terre. Aucun baron et cbevalier du pays tinrent leur oppinioa et se alliièrent tout par foy jurée au rois de Navarre et li rois avoech yaus. Et furent rebelle as commandemens et ordcnances don roi, tant que pluiseur aultre pays y prisent pict''i.Ti Longtemps après, le notaire Pierre Cochon a encore toute une histoire à nous conter à ce sujet : Le roi de Navarre ttpromist aux Normans que, s'ilz vouloient obéira
lui et qu'il lust duc, il s'obligoit à les tenir en leurs franchises
et libertés en la manare que les tenoit le bon roy saint Loys. Des baronz et chevaliers de Normandie grant quantité si accordèrent
et en firent lettrez pendantez et ce fait requistrcnl à Caen,
Evreeuz, Bayeeuset autres cités que il y pendirent leurseaulz. Lesquielz respondirent que se Rouen y pendoit son seel, il y poudroient les leurs, autement non, car c'est la mestresse chité de Normandie, -n Les nobles viennent à Rouen : ff Le maire et les bourgois, eulz avisés sur ce, respondirent ([iie quand il plairoit au roy et à son noble conseil, il les tiendroit en leurs franchises et libertés, et que ilz n'y pendroient point leur séel. Ainsi l'aillèrent ces chités, dont le roy de Navarre et les baronz furent tous conchiés^-'. n Tous ces détails ne peuvent pas être acceptés sans défiance, lis n'en prouvent pas moins en général le trouble que jetèrent dans le duché les intrigues de Charles le Mauvais. Du reste, les résistances ne s'arrêtèrent pas là. Aux Etals généraux tenus peu après, le i" mars i356 à Paris, les nobles et plusieurs grosses villes de Normandie firent défaut, et la taxe sur le revenu qui y fut votée ne dut guère être perçue sur les Normands '').
Si grandes que fussent les difficultés, ni leroiJean, ni son fils, le
•'' Froissart.ddil. Lucc, t.Vl, p. 17"). — ''' Piorrc Cochon, Cliroiiijiic. — ''' Grandes Chroniques, 1. VI, p. 22.
duc de Normandie, n'eurent garde d'oublier les insultes qui leur avaient été faites par Jean d'Harcourt, et surtout la conduite toujours insoumise et parfois criminelle du roi de Navarre. Tandis que le dauphin était à Rouen, entouré des principaux seigneurs normands, le roi parut (5 avril i356) à l'improviste; d fit arrêter Charles de Navarre et mettre à mort le comte d'Harcourt. Ce fut la cause de misères infinies pour la Normandie. Philippe de Navarre, frère du roi Charles, Godefroy d'Harcourt, oncle de Jean, maîtres, grâce à leur alliance, de nombreuses places fortes, s'unirent aussitôt au roi d'Angleterre et l'appelèrent à partager les bénéfices de leur vengeance.
Le bas pays était surtout menacé par la reprise vigoureuse d'hostilités qui en résulta. Là était le quartier général des Anglo-Navarrais ; ce fut là, par suite, que les habitants sentirent tout d'abord la nécessité de s'imposer de nouveaux sacrifices. Les Etats des bailliages de Cacn et du Cotentin furent réunis sans doute à Caen vers le début de mai 1 356. Le duc obtint un subside de i -2 deniers pour livre, dont la moitié devait être employée au payement des gens de guerre et l'autre moitié aux réparations des forteresses; il fut décidé que la perception commencerait le i" juin'''. Cette première mesure était insuffisante. La Normandie tout entière était exposée au même danger. En effet, le duc de Lancastre, Robert Knolles, Philippe de Navarre et Godefroy d'Harcourt réunissaient une véritable armée; la lutte semblait devoir être vive du côté de Pont-Audemer et d'Evreux, c'est-à-dire à l'entrée du haut pays. Bien plus, c'était le royaume même qu'il fallait défendre contre les Anglais : le prince de Galles préparait une grande invasion à Bordeaux. Que faire ? Sinon tenter ce qui avait déjà été fait si souvent, réunir les Etats de Normandie et leur demander les mêmes concessions qu'aux autres pays de la Langue d'od. Cela était d'autant plus nécessaire que les taxes extraordinaires votées par les États généraux
''' Pièces justij. , n" XIV.
du i""' mars et du 8 mai i35G n'étaient sans doute pas levées dans le duché et que l'imposition de 8 deniers pour livre du mois de décembre 1355 avait été mise à néant à la fin d'avril '■'. Le dauphin tint donc une réunion générale des Etats normands vers le 20 mai 1 356. Tous les bailliages de la province durent y figurer, puisque tous payèrent l'aide octroyée qui était de 1 o sous par fou pour trois mois, juillet, août et septembre. Les généraux gouverneurs chargés de l'administration étaient les mêmes que pour le subside de 8 deniers pour livre : Giles de Maudcstour, Philippe de Troismons et Vincent de Valricher; le premier était chargé spécialement des bailliages de Rouen, Caux et Gisors; le second, de ceux de Caen et du Cotentin'"-). Au premier moment, il y eut quelques difficultés : les gens de Basse-Normandie, qui avaient déjà, quelques jours auparavant, consenti au prélèvement de 12 deniers pour livre à lever à partir du i*'"juin, protestèrent contre le surcroît de 10 sous par feu. On réduisit la première imposition de moitié, c'est-à-dire à 6 deniers pour hvre qui devaient être consacrés à des dépenses locales et très nécessaires, surtout à la réparation des forteresses*^^.
Quelques jours plus tard, un grand désastre allait troubler tout le royaume et rendre plus lourdes encore les charges locales : c'est la bataille de Poitiers.
'' Bibl. nat., fonds û-anrais, qGooi, fonds français, 26001,636,691; Pièces 5.S.S. origin., Troismoms, 3,4.
■" Pièces jiixt if. . n° XVI; Bihl. nat., >''' Pièces justif. , n" \l\ .