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LES ÉTATS PROVINCIAUX ET LA DÉFENSE LOCALE

Bien des faits curieux de l'histoire de Normandie au xiv^ siècle, bien des détails de la lutte contre les Anglais envahisseurs de la province restent encore à connaître. Ce fut en effet une époque fertile en événements imprévus, singuliers, héroïques. Mais nul moment peut-être n'a été, pendant la guerre de Cent ans, plus rempli d'incidents terribles, d'angoisses déjà patriotiques que les années i356 à i364. C'est là que se place la partie la plus glorieuse de notre récit : car elle a pour objet de retracer les efforts presque quotidiens faits par les Normands eux-mêmes contre les ennemis du royaume, d'énumérer toutes les dépenses d'hommes et d'argent qu'ils se sont imposées alors afin de rester sur une terre vraiment française.

Le 19 septembre i356, la bataille de Poitiers vit la chevalerie française se briser pour la seconde fois contre les hommes de pied d'Edouard III. Tandis que le roi de France était emmené captif à Bordeaux, le dauphin rentrait tristement à Paris; le cœur du royaume était ouvert à l'invasion. Les ressources de toute espèce semblaient épuisées. De nouveaux et terribles embarras financiers se préparaient; plus que toute autre partie de la France, la Normandie devait souffrir de ces circonstances.

Nulle part, en effet, la guerre n'était plus complètement déchaînée. Depuis la scène fameuse du 5 avril i356 à Rouen, où le comte d'Harcourt avait été exécuté et Charles le Mauvais, roi de Navarre, appréhendé, Philippe de Navarre et Godefroy d'Harcourt tenaient la campagne en Basse-Normandie. Là les deux maisons de

ORIGINES F/r HISTOIRE DES ETATS. 83

Navarre et d'Harcourt occupaient Sainl-Sauveur-le-Vicomte, le clos du Colentin, les vicomtes de Valognes et de Coutances, Carentan, Cherbourg, le comté de Mortain, Avranches, Gavray, etc. '"'. Vers le même moment, le duc de Lancastre, pour se joindre à ces utiles alliés, était descendu sur les côtes du Colentin. Dès la fin de l'année i356, tous les ennemis du roi et du royaume étaient ainsi réunis sur le sol de la Normandie, qui resta livrée pour longtemps à ces bandes variées et bizarres ([u'on appelle d'ordinaire les Anglo-Mavarrais.

M. Luce a raconté, avec preuves à l'appui, les incessantes misères de tout ce beau pays, surtout entre l'Orne et la Vire, entre Coutances, Saint -Lo, Baveux et Caen. Le succès des armes anglaises à Poitiers avait donné aux ennemis de la France une audace inouïe. La campagne était devenue inhabitable. Les actes officiels, si froids d'ordinaire, portent la trace de je ne sais quelle émotion à retracer ces soufl"rances : cr Les liabitants de la terre qui se tient Françoise et bienveuillant de nostre dit seigneur et de nous, disent des lettres de rémission de i358, n'osent demourer en leurs hostels, maisons et habitations, mais a convenu les uns rctraire en marois, les autres en bois et les autres en villes, forteresses et divers pais; et ont tous laissé le leur pour l'amour de nostre dit seigneur et nous--', r^ Quelle devait être, par exemple, la vie à Caen, lorsque, antourde la ville, les ennemis formaient comme un cercle de fer? Us étaient maîtres en effet du château de Creully, de Coulombs, de Cristot, des églises fortifiées de Rots et de Cairon, de Fontenay-le-Pesnel, de Saint- Vaast, de Lingèvres, d' Aunay-sur-Odon, de Villers-Bocage, de Saint-Sever, de Saint-Denis-le-Gast, de Verson, de Demouville, d'Argences, de l'abbaye du Val, de Neuvy'^l

Pour résister, la Normandie et Caen en particulier déployèrent la plus grande énergie. Un chroniqueur anonyme qui a assisté à

'"' S. I.uco, Histoire de du (jiicscliii , ''' (.liroiiiqiic normande, éâ\\. \io\'inm-,

]i. a56, aSy. p. 3o6; Delisle, Histoire de SaintSaureur.

'** //)/(/., p. ssy."). I. I, p. ii'^.

quelques-uns de ces événements nous dit, îi propos de la reprise du château de CreuHy : ftFut prins le chastel. . . par les gens d'armes, qui lors estoient au régent de ses gaiges en la basse Normandie et autres du pais, qui n'estaient de riens aux gaiges, et moult vaiUamment se portèrent cenJx du pais en cellui temps •^. On va voir précisément ce qui fut fait (t moult vaillamment-) par ftceux du pais^^'r».

Ce fut un grave problème pour le gouvernement du dauphin, au lendemain de la défaite, de se procurer les ressources nécessaires à la continuation des hostilités et à la défense du royaume. En Normandie, le dernier subside établi en mai i356 était mal rentré. Les officiers rovaux ne versaient plus leurs recettes. Pour prendre un exemple entre plusieurs, on voit que le lieutenant du duc en Basse-Normandie, Amaury de Aleulan, ne pouvant cfiner d'argent des aides r^, est obligé d'user de violence : il raconte lui-même qu'il a fait venir à Caen un officier récalcitrant, le vicomte de Falaise, et qu'il l'a retenu trois jours prisonnier, tandis que des sergents allaient à son hôtel de Falaise prendre tout l'argent qu'il refusait de donner. Cela se passait au mois d'août i356'-.

Le dauphin réunit bien un mois après le désastre de Poitiers, en octobre i356, à Paris, les Etats généraux de la Langue d'oïl. Mais les trois Etats furent exigeants et leurs conditions parurent trop dures aux conseillers du prince. L'accord ne se fit qu'au commencement de Tannée suivante. Les États convoqués en février iSay votèrent une aide destinée à foui'nir 3,ooo payes d'hommes d'armes pendant un an. Cette aide devait être levée de deux mois en deux mois par sixième sous forme d'une taxe sur le revenu pour les nobles et gens d'église et d'une sorte de fouage pour les bourgeois'^). Les Etats se réservaient d'en contrôler la levée : il fut décidé, cà cet effet,

''* Chronique noitnaiide, p. i2->. — ■'' Bihl. nul.. l'iiVcs ori^in.. Metilan. II. — ■"■'• Ordonii., l. IV, p. t83.

ORIGINES ET lllSTOir.E DES ETATS. 85

qu'une nouvelle réunion aurait lieu le lundi après la Quasiraodo

Mais le 5 avril, d'une manière tout à fait inattendue, furent criées par la ville de Paris des lettres du roi qu'on n'attendait point. Elles annonçaient une trêve conclue à Bordeaux par le roi Jean avec le jirince de Galles, Elles déclaraient de plus trque le roy ne vouloit pas que l'on paiast le subside qui avoit esté ordené par lesdis trois Estas et aussi il ne vouloit pas que les trois Estas se rassemblassent à la journée par eux ordenéeàla quinzaine de Pasqucsne àautres'^'n. Il y eut trois jours d'agitation à Paris. Le prévôt des marchands et ses alliés obtinrent ou exigèrent, a par conseil ou contra inten, l'annulation publique des lettres royales. Par toute la Normandie circulèrent de nouvelles lettres « envoiées sous le signet du Parlement n, rétablissant le subside, convoquant les Etats pour le 3o avril, et faisant «commandement de par le duc à touz les prelaz, barons, bonnes villes et nobles famés vesves... que il soient à Paris à ladite journée ou personne par eulz suffisant fondée, si il n'ont exoine de maladie ou trop grant empeschement^^'^5. L'assemblée se tint en elTetle 3o avril iSSy : elle maintint l'aide votée en février, tout au moins pour quatre mois , et se prorogea au jour de la Madeleine, 2 2 juillet'**. Cette troisième réunion ne parait pas avoir donné grand résultat. De tous côtés la levée de l'aide rencontra une vive opposition'^'.

Des ressources aussi précaires, des subsides ainsi accordés, puis annulés ou réduits à quelques jours de distance ne suffisaient point pour la défense efficace de la Normandie. Le dauphin, avant échappé à la tutelle du prévôt des marchands Etienne Marcel, vint dans son duché vers la (in d'août tSSy ''''). ARouen('), il réunit seulement les

!" 0)y/ok.,I. III,p. i28;l.IV,i). i8/i; '^' fi/i/.nnï., fonds franr., 95701,808.

Grandes Chroii., élit. Paris, t.Vl, p. 5/i. ''' Grandes Chronit/ues, t. VI, p. 59.

'■' Gramles Chroniques, t. VI, p. ït-j. '"' Secousse , Histoire de Charles le Mau-

•'' B(7»/.«»(., fonds IVanr., 26001,7 10; vais, t. I, p. ii3.

•26000,772. ''' 616/. H«t., fonds franc., 26002,778.

86 LES ÉTATS DE NORMAiNDIE.

gens d"t5glise el les nobles : il leur demanda un subside et leur fit à ce propos de grandes déclarations el de belles promesses : a C'est, disait-il, pour la delTense du pais, de leurs personnes et de leurs biens, et ce n'est pas nostre entente que aucune chose en tourne à uostre proffit singulier, ainçois avons voulenté, entencion et ferme

propos de leur aider du nostre Car c'est nostre entente de

mettre nostre corps, de noz frères et de nostre lignaige et noz biens et tout quanque nous pourrons finer à la tuicion et deffense de nostre dit pais de Normendie qui est nostre propre domaine*').^ La demande du dauphin fut reçue favorablement. Quant aux yilles, leur consentement fut-il demandé? Voici ce que disent simplement les lettres du duc au sujet de l'aide : « Et aussi tenons nous fermement que les bonnes villes et plait pays de nostredit pais de Normandie le veullent faire mesmement.^ Il semble bien, d'après ces mots, que les villes n'aient point été appelées à l'assemblée. Mais les Grandes Chroniques sont plus explicites : « Et dès lors chevaucha ledit Ms"" leduc de Normendie par aucunes des bonnes villes et leur fist requeste en sa personne de avoir aide d'eux, comme de autres choses <-'. v Sans doute la conduite des Etats généraux à Paris, l'agitation dans la ville, dont le dauphin avait eu tant à souÛVir, lui inspiraient une grande défiance à l'égard de toute réunion commune de ceux qui n'étaient ni nobles ni gens d'église. C'est ce qui explique comment, au lieu de convoquer les députés du troisième Etat, il s'en alla de vdle en ville requérir l'aide.

L'aide octroyée était, comme l'année précédante, de i o sous par feu pour un an^^). H est curieux de constater en même temps combien les gens du dauphin étaient pressés d'en toucher la recette, conibien aussi la perception rencontrait de résistance et de mauvaise volonté. Ainsi le dauphin avait donné ordre, dès le 12 septembre 1 357, à Robert d'Outrelaue, « commissaire en ceste partie n, de mettre (Tgrantpaine et diligence par voie de contrainte, induccion ou autre-

-'' Pièces juslif., n" XV. — ■ Grandes Chroniques, 1. \'l. p. 60. — ' Picees juslif., n' XV.

ment que les preiniers quatre mois du subside soient paiez tost et Jjastiveinentt'Jn. A cetelïel, GautierdeTourpes, bourgeois d'Aïques, honorable homme et sage , fut étabU receveur en la vicomte d'Arqués. Un mois après (aS octobre), il n'avait encore rien versé. Les généraux élus en Normandie et toute la province de Rouen sur le fait de l'aide en sont très étonnés et très irrités. Les pouvoirs authentiques qu'ils ont reçus du duc à cet effet seraient-ils contestés, méconnus? cEt si le monstrerions par l'original, qui en feroit double, écrivent-ils. Si cuidons que vous ayes retardé à envoier les deniers devers nous, pour ce que vous araez plus les mettre en autres mains qui seroiont pour vous moins seures que les nostres, si voulons bien que vous sachiés que nous savons bien ou pensons savoir (juelle somme d'argent vous aviés au jour de nostre mandement à vous fait, et se depuiz pour quelconque mandement de quelconque personne que ce soit vous en avés baillié denier, vous le nous rendrez une fois. Et pour ce que le besoing est si grand d'avoir la finance du pays que dedens cest mardi prochain il nous faut trouver la finance de mil hommes d'armes nous vous prions bien affectueusement et mandons sur tant que vous amés vostre honneur et [craignez] à avoir villenie de laquelle nous ne autres ne vous pourroient garder, que dedens cest lundi disner, vous envoies à Rouen toute la finance que vous avés du dit subside et gardés que en ce n'ait deffaut^^^-

Les hommes d'armes dont le payement était si urgent allaient, sous le commandement de Louis d'Harcourt, rejoindre le dauphin qui était rentre à Paris aux derniers jours de septembre de cette même année iSSy^''. Là, malgré les précautions prises, les événements de l'année précédente se renouvelèrent aussitôt. Le prévôt des marcliands et ses partisans rétablirent comme par le passé leur

•'' Pièces jiistif. , n" \V. docunienU de l'année i355. {Pièces jus-

('' Bibl.nat., fonds fraïK., aGooi , 488. lif., n° XVI.) — CcUe pièce est classée à tort parmi des ''' Secousse, op. cil. , I. I , p. i -'i.'î.

orgueilleuse tutelle sur le gouvernement ro\al. Pour leur plaire, il fallut réunir encore les Etats généraux.

La première séance eutlieu le 7 novembre iSSy. Le lendemain, le roi de Navarre s'échappait de prison et se préparait à venir à Paris augmenter de sa turbulente présence l'agitation quotidienne. A cette nouvelle, apluseurs des bonnes villes qui estoient venues à Paris à ladite assemblée des trois Estas, par especial des parties de Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans prendre congién. Les gens de Normandie restèrent. Le 3 décembre, Etienne Marcel, Robert de Corbie, Jean de l'Isle «alerent heurter à Dinys de la chambrer où le dauphin et son conseil étaient. Ils déclarèrent «que les gens envoies de par les bonnes villes estoient à acort et s'en voulaient aler, mais que ils eussent fait leur responsef^'^i. Cela était vrai pour les villes de Normandie, non pour le reste des Etats. En effet, tandis que l'assemblée était prorogée au mois de janvier 1 358 , voici ce que nous savons pour la Normandie : c'est le récit sommaire d'un voyage à Paris de Jean de la Pioche, curé de Vinemerville, contrôleur de la recette générale des aides en Normandie : « Le x" jour de décembre, parti ledit M. J. de la Roche de Rouen, pour aller de recief à Paris par commission des diz generalz pour ce que par aucuns des gens des Estas de Normendie qui estoient à Paris, à l'assemblée qui lors estoit, leur avoit esté signefié que eulz estoient à conclusion et que eulz envolassent le dit M. Jehan pour avoir l'ordenance de M^"" le Duc sur i'ottroy et response des gens des diz Estas et que eulz ne povoient demourer pour les atendre et y ala('-).n D'après ces Indications bien sommaires, les gens des Etats de Normandie, réunis à Paris au mois de décembre loSy, y auraient formé alors comme une assemblée particulière, qui, sans suivre ni attendre le reste de la Langue d'od , traita rapidement pour son propre compte avec le dauphin. Un subside fut ainsi octroyé, sur lequel nous n'avons aucun renseignement précis. C'était au moins le troisième de cette année i3o7 pour la Normandie.

''' Grandes Cliioniijiiex , I. VI, p. Gi , 6'i, 68. — ■'' Pièces juslij., n" XVII.

Au commencement de i358, la situation à Paris ne fil que se compliquer encore. Le massacre des maréchaux de Champagne et de Normandie eut lieu le a a février. Etienne Marcel et Robert Le Coq, après s'être emparés du gouvernement par la parole, l'exerçaient par la violence. Le dauphin , devenu majeur et régent , parvint de nouveau à sortir de Paris. Pour organiser la résistance contre les ennemis du dehors et ceux du dedans, il devait se procurer beaucoup d'argent. Comme l'année précédente, il ne convoqua pas les villes, mais il tint une assemblée de nobles à Senlis, le 26 mars i358. La noblesse des bailliages normands de Caux et de Rouen, c'est-à-dire de la Haute-Normandie, y était seule convoquée avec celle de Vermandois, de Ponthieu, d'Artois, de Corbiois, de Yimeux et de Beauvaisis. Un détail surtout est à relever : le régent a bien soin de prévenir ceux qu'il convoque que l'assemblée ne comptera que le roi de Navarre, des princes du sang et des nobles : «Et leur signiffiez bien, dit-il au bailli de Rouen, que à la dite assemblée n'aura que nous, nostre dit IVere, aucuns autres de nostre sanc, eux et les autres nobles que nous mandons, comme dit est'^.'n Une aide fut votée. Jean de la Roche, commis pour les aides en Normandie, raconte qu'il alla rrà Scnliz devers M?' le Duc et son conseil pour savoir l'ordonance qui devoit estre faite à l'assemblée des nobles qui devoit estre le wv!*" jour de mars et ans jours ensuivans à Senliz. . . et arriva à Senliz le xw'' jour de mars ensuiant et y fu . . . pour attendre la response du conseil , laquelle fut telle que les nobles qui avoient esté des pays avoicnt acordé les aides à queullir de leurs hommes '-' v.

Ainsi deux fois de suite en dehors des Etats généraux, en i357 et i358, tandis que les villes semblaient tenues en suspicion, les nobles de Normandie, réunis en assemblées, avaient bien voulu prendre leur part des irais de la défense locale et laisser imposer leurs terres.

'■' Pures jintif.. n" Wlll. — -•' Ibid.. 11" \1\.

Bientôt après, les bonnes villes firent plus et mieux encore. Les événements se précipitèrent dans le courant de cette même année 1 358. Les Etats généraux, réunis au commencement de maiàCompiègne, furent favorables au régent. Les Jacques, dont les ravages venaient s'ajouter à ceux de la guerre anglaise , furent battus à Meaux le 4 juin; enfin Etienne Marcel était tué le 3i juillet, et peu après le dauphin rentrait à Paris.

Le succès semble avoir rétabli toute confiance entre ce prince et les bonnes villes.

Par lettres du i6 et du i3 septembre 1 358, il donne l'ordre aux conseillers du roi le clerc Giles de Maudestour, le chevalier Philippe de Troismons, le trésorier Jean d'Orbec et Jacques de la Vache, commissaires en cette partie, de se transporter, appelés avec eux les baillis , cr es parties des bailliages de Rouen , de Gisors et de Caux , de Caen et de Gonstcntinn, de réunir par devant eux, rà certain ou certains lieux et journées, les prelas et autres genz d'Eglise, les barons et nobles, les gens des bonnes villes et des chastellenies, subjectesde Ms"" et de nous, tantsanz moyen comme autrement''' n.

Il s'agissait, rrenles enduisant par toutes les voies et mauièresw, en les louant de a la bonne obéissance et loyauté que touz jours ont eue à nous et audit royaumes, d'obtenir des Etats les impositions que la ville de Paris avait déjà octroyées, c'est-à-dire 8 deniers pour livre sur toutes marchandises et denrées, la gabelle du sel pour un an, l'imposition des vins et breuvages, enfin 9 sous pour livre sur toutes rentes et locations de maisons '-'. Cet octroi, qui a échappé jusqu'ici aux historiens, avait sans doute était fait à l'occasion du retour du dauphin dans sa bonne ville.

Les commissaires exécutèrent les ordres du régent; on en a la

''' Pièces justif. , n° XX. — Jacques de la Vache ne (lui pas aller en Normandie, car il n'est question de lui que dans cette pièce. — '■ Pièces justif. , n" X\.

preuve pour le baiiliage de Caux. Vers le commencement d'octobre, Giles de Maudestour et Le Baudrain de la Heuse, maréchal de Normandie, allèrent à Caudebec crà certaine journée où il eut grant assemblées; il y avait là ft grant nombre de nobles, barons, chevaliers et autres du dit bailliage de Cauxn''^. L'assemblée, pour des raisons locales que nous ne savons pas, ne voulut pas accepter l'aide sous la forme variée qu'elle avait à Paris ; mais elle proposa aux représentants du dauphin un fouage d'un écu d'or par feu pour un an, dont le premier trimestre devait se lever en une fois au mois de novembre'-). Le commissaire royal et le maréchal de Normandie n'osèrent donner une réponse immédiate : il est probable qu'ils en référèrent aux autres commissaires. Un mois environ se passa en négociations. Enfin, entre le 17 et le 28 novembre i358, Giles de Maudestour et Le Baudrain de la Heuse revinrent à Caudebec'^\ et là, ttpar grant et meure dcliberacion eue sur ce

avecques les conseillers et officiers de nostre dit seigneur n, ils acceptèrent (îles diz accort et troictié du dit subside ou aide comme bonne, compétent et loable^"' n. Et même, pour plus de sécurité, sans doute aussi pour témoigner sa reconnaissance, le dauphin, après avoir approuvé l'octroi à lui fait, ordonna le 17 janvier i3;j9 que, pendant la levée du fouage, crnul ne fust si hardi de prendre ou faire prendre ou lever. . . . sur les subges illec, raençons aucunes, fust par manière d'aidez ou autrement n^).

Nous ne connaissons pas d'une manière bien précise l'assemblée réunie par les mêmes commissaires, en exécution des mêmes ordres royaux, pour les deux bailliages de Basse-Normandie. Elle dut être tenue cependant vers le début d'octobre 1358, car les gens des bailliages de Caeii et du Cotenlin acquiescèrent aux demandes du régent. Les impositions ])arisiennes furent octroyées avec quelque atténuation, (i deniers pour livre sur les marchandises au lieu de 8, 12 deniers pour livre des locations au lieu de •>. sous; l'imposition

'" Pièces jmlif., n° XXIV. — '-' Ibid., 11° XXll. — '^' IlihI. nal., fomls français, •iGooa, 798.— '') Pièces juslif., n° XXII. — "' îbid., n" XXIV.

des breuvages eut ua tarif spécial '); la durée enûu ne devait être que de six mois à partir du mois d'octobre'-'. La perception ne se fit pas sans obstacle : dans la vicomte de Falaise, elle ne fut possible qu'à Falaise et à Saint-Picrre-sur-Divo ^^). A Caen, vers la fin de janvier iBôg, le commun refusa de payer : ttLe commun de la dite ville de Caen le fist cheoir tout à plain et ne le pourent lever les fermiers qui le tenoieut ***.•»

Ces résistances avaient une raison particulière. Le peu d'argent dont on pouvait disposer alors, les villes n'étaient guère disposées à le donner au roi ou à ses officiers ; elles entendaient l'employer à leur profit, pour leur propre défense. C'est ainsi que la ville de Caen avait, depuis quelques mois déjà, pris l'initiative d'armements et d'expéditions aux alentours dont elle faisait tous les frais. Des hommes actifs et énergiques y représentaient le roi et le dauphin, duc de ÎSormandie : c'étaient Philippe de Troismons, le commissaire royal, qui fait alors un long séjour à Caen '^'; Henri de Thieuville, capitaine de Falaise, lieutenant du duc de Normandie es bailliages de Caen et du Cotentin'*^'; Guillaume du Merle, capitaine de Caent'''; Robert de Wargnies, chevalier, bailli de Caen**'; Robert de la Coulombe, receveur des aides dans la ville'-''. Leur zèle sut trouver les auxiliaires les plus dévoués et les plus généreux parmi les liabitants : grâce à eux, la vieille cité sembla se ressaisir et reprendre en face du danger l'activité de la commune d'autrefois.

'■' rCest assavoir pour chascun galon "' iîiW. «af., fonds français, 2600a,

de vin vendu en détail en ladite ville de 810.

Caen, mi deniers; pour ehascun galon de >'' Pièces justif. , n" WUl.

sidre, 11 deniers, et pour ehascun galon '"' Bibl. nat., Pièces origin., Trois-

de cervoise, i denier. -^ (Bibl. nat., fonds mons, 17. 18.

franc., 126002, 800, et Pièces jiistif., ''' Bibl. nat., fonds français. Q2468,

n-XXIlI.) 189.

'*' Dans la vicomte de Falaise, la per- ''' /iiW., fonds français, 9 2 468, 17.

ception commença au mois d'octobre. '*' /iiW., fonds français, aa 4 68, a3;

(Bibl.nal., fonds français, 96002, 8i5.) Nouv. acq. franc.. 3654, 38. A Caen, elle ne dut être faite qu'à partir '"' /Ai'rf., fonds français, 22469, i45;

du 6 noyemhie. {Pièces justif. , n° XXIII.) 26609, 848; Pièces justif. , n°XXV.

Ol'.lGI.NKS ET HISTOIRE DES ETATS. O:',

Gaen avait vu ses institutions municipales dcciiner plus rapidement encore que bien d'autres villes normandes, que Rouen, que Falaise, par exemple. Déjà, dans la première moitié du xiv" siècle, le maire a disparu ; ses pouvoirs sont allés au bailli et au vicomte ('^. Il ne reste qu'un collège de six jurés auxquels on donne également le nom de «|)ersii; ils exercent les débris de la juridiction communale. Mais tout change, pour quelques années du moins à partir des derniers jours de i358. Les habitants s'assemblent sur le pont Saint-Pierre''^', délibèrent, votent des impositions, désignent des officiers. Les jurés organisent une force armée, la passent en revue, payent les hommes d'armes. C'est ainsi que, dans les premiers mois de i Soq, d'accord avec les officiers du duc, tr grant foison des bourgois de Caen, tant jurez que autres habilanst'N, auxquels s'en joignent d'autres «qui en ycelle se sont rctrcz ('' n , décident la levée, «pour l'évident proufit et pour la défense et seureté de la ville n, d'un subside de 8 deniers pour livre a de toutes manières de denrées vendues à CaenT) et de 6 deniers pour celles qui seront «portées hors n ; ce subside sera perçu pendant les trois mois d'avril , mai , juin; il sera converti «au paiement de gent d'armes et de archiersn'^'. Le subside levé et dépensé, 12 deniers pour livre sont encore accordés au mois d'octobre iSoQ, dans les mêmes formes, pour deux mois'"*. Les bourgeois désignent eux-mêmes le receveur qui encaissera les recettes; ce sera un bourgeois de la ville. Robert de la Coulombe^ '; le capitaine qui commandera les hommes d'ar-

'■' Les titres mêmes établissant les pri- inutile et oisive, le duc, par lettres du

vilèges de la ville de Caen furent perdus 1 1 septembre iSSg, dut les obliger au

lorsde la [)risede la ville,cn i3it').(/l/r/(. guet de jour et de nuit. (Arcli. mtin. de

mm. de Cnen , Malrologe, fol. i.) Caen, Matrologe, foi. aS.)

"' Itibl.nal., fonds français, aGoo-i, ''' Pièces juslif. , n° \\\ .

()(')K. ''' Bibl. imt., fonds français, aGooa,

^'' Pièces justif. , n' \\\' . 8/18, 898, 970; Pièces origin., Troi.i-

''' Bibl.nat., fonds français, aCoo-.!. mous, 10, 11. 818. Les réfugiés étaient en grand nom- '■ Bibl. uni., fonds français, aailM),

bre, et ronime ils formaient une foule l'iô.

mes et archers, c'est Jean d'Esmalleville, écuyer'". Le contrôle de la comptabilité est confié en partie à des mandataires autorisés de la cité, à des jurés : ainsi les montres seront reçues à la fois par Philippe de Troismons et par les jurés Richard de Bray et Jean Pilet'-). Les payements seront faits à la relation et sur lettres dun certain nombre de jurés ou bourgeois. Ce sont, d'ordinaire, Jean de Beausny, Colin Ansout, Robert Isoré, Robert du Val, Jean Filet, Richard de Bray, Jean de la Couture, Pierre Le Chevalier, Guillaume Damon, etc., les uns pour l'acquittement de certains prêts, d'autres pour l'artillerie ou les charrois, d'autres encore pour les journées de maçons chargés de saper les forteresses ennemies '^l L'activité de la commune s'étend plus loin encore : elle désigne Guillaume du Merle, seigneur de Messey, à la nomination du régent comme capitaine du château, ville et vicomte de CaenC*'; elle autorise l'abbé de Saint-Etienne à faire réparer les fortifications de l'abbaye '=1

Non seulement enfin elle a trouvé de l'argent, organisé un corps indépendant, donné son avis sur toutes les mesures intéressant la défense, mais plus tard, lorsqu'il s'agira de régler les comptes, elle couvrira tous les risques et répondra pour toutes les pertes possibles''').

Des faits semblables se passèrent à Bayeux au début de i36o. Le château de cette ville n'était pas moins menacé que celui de

'"' Pièces just if. , n° \W.

'*' Bibl. nat., fonds français, 2 a 408, i3, \h\.

''' Ibid., fonds français, 22^68, 19, 129; 2600a, 808, 809, 811, 812, 8t6, 84i, 85o, 859, 860, 874, 926; NoHv. acq. franc., 3654, 87-41; Pièces origin. , Harcoiirt, 6,7; Delisle, Histoire de Sainl-Sauveur, p. 117.

'" Bibl. nat. , fonds franc. ,99468,17.

'^' De la Rue, Nouveaux essaix sur

CaCIl , I. II. p. 9-2 '1.

'°' Bibl. nat., fonds français, 99469, 89. 11 est h croire que les sacrifices faits par les habitants de Caen, en 1859, furent renouvelés l'année suivante. Une aide de 1 9 deniers pour livre était encore perçue dans la ville, sous la haute direction de Philippe de Troismons , quand il fallut commencer à lever la rançon du roi Jean, h raison de 9 sous pour livre. Cette très lourde imposition entraîna l'abolition des taxes locales. [Bibl. nat., Pièces origin., Troismons , 10, 11.)

Caen par les ennemis, qui étaient installés dans les lieux fortifiés du pays environnant, La recette ordinaire, ft pour l'apeticement qui y est 17, se trouvait hors d'état de payer les dépenses qu'il fallait faire constamment alin de mettre la place en mesure de résister. La ville tout entière vint au secours du châtelain : «les gens d'eghse, nobles, bourgois et habitansii se réunirent, et cr comme bons, vraiz et loyaux subgez meuz de bonne voulenté^i accordèrent une aide nouvelle. C'était et une aide de deux deniers chascune sepmaine sur chascun feu convenable n de la ville et vicomte; elle devait être levée pendant un an. Le régent approuva nécessairement : trNous eue bonne considération et advis aux choses dessus dites, écrit-il, et à la bonne voulenté de noz diz subgez, avons le fait très agréable et nous plaist forment, n La perception commença dans les premiers jours d'avril; elle fut confiée à Jean Le Grenetier, huissier d'armes du roi, écuyer d'écurie du dauphin et châtelain de Bayeux(').

Quels furent les résultats produits par cette initiative municipale? Nous les connaissons imparfaitement, mais ils semblent avoir été très grands. Presque tous les lieux fortifiés des environs de Caen et de Bayeux furent repris successivement : c'est, en 1857, la tour fortifiée de Cairon, l'église de Rots, le château de la Bigne, Brémoy '^'. En i358, la conquête la plus considérable fut celle du château de Greully à laquelle prirent part non seulement les hommes d'armes du roi ou de la ville, mais, de plus, les paysans du Bessin (29 juillet); Thomas de Holland et les 100 Anglais qui l'accompagnaient se rendirent au bout d'un mois; avec Creully succomba encore la Ferté-Fresnel'^'. C'est en iBBg que furent faits les plus grands efforts : les Anglais abandonnèrent Verson, Cristot, Demouville, Rots, Aunay, l'abbaye du Val. Bien d'autres forts durent être enlevés; car, au traité de Brétigny, les Anglais n'occu-

''' Pièces justij., n°\\\\. ''' Liice, Histoire de du Guescliii,

'■''' Luce, Hisl. de du Guesclin, p. /i65- p. 283, iG6; Delisle, Histoire de Snint- 467 ; Dolisle, Histoire de S'-Sniweur, 1 lô. Sauveur, p. 116.

paient plus en Basse-Normandie que Saint-Sauveur, GrafTart, Baifleur, Saiiit-Vast et Lingèvres ('*.

Pendant ce temps, la Haute-Normandie, de son coté, ne cessait de recevoir des demandes de subsides toujours aussi rapprochées et leur faisait bon accueil. Le 8 mars i35f). Mouton, sire de Blainville, avait été nommé lieutenant du duc ce par tout le pais deçà la rivière de Saine dedans les bailliages de Rouen, Caux et ressorsn; cette désignation avait été faite , tr par grant et meure délibéracion -n , dans une réunion très solennelle où figuraient «pluseurs nobles du pais de Normendie et aussi avec les amez et feaulx maire et aucunes personnes notables de la ville de Rouen, venues à Paris r'-'. Avec une singulière précipitation, le nouveau lieutenant appela près de lui, le 3i mars iSBg, «toutes manières de genz d'église, barons et autres nobles et as bonnes villes notables ■» des bailliages

de Caux et de Rouen, a pour avoir conseil et avis ensemble

sur le fait du gouvernement dudit païs(^>^\ 11 est malheureusement, impossible de définir ce qui fut fait dans ceinte réunion, de savoir même si elle put être tenue. Il n'y a aucune trace daide accordée vers cette date.

L'année iSSg ne s'acheva pas sans que le dauphin ait adressé en personne une nouvelle requête à ses fidèles et dociles Normands d'en deçà de la Seine. Les États généraux avaient été réunis à Paris le 19 mai pour donner leur avis sur le désastreux projet de traité que le roi Jean venait d'envoyer de Londres au régent'*). A l'assemblée, les députés de Normandie durent être peu nombreux : toute la vallée de la Seine entre Rouen et Paris, tout le Vexin étalent occupés par les Navarrais ou les Anglais ; on ne pouvait circuler qu'en troupes armées. Les Etats, après avoir déclaré a que le dit traité n'estoit passable ne faisable n, reçurent une demande de subside pour l'entretien des hommes d'armes. Les nobles et gens d'église étaient prêts à accepter les impositions que consentirait le

''• Delisle, Histoire de Sainl-Sauveiir, p. 117. — ''' }>ibl. nat. , fonds français , aSyo 1 , 1^6. — '■' Pièces jmlif. , n" XXIV. — '"' Grandes Chroniques, t. VI, p. i5i.

troisième ordre. Mais les députés des villes, sauf Paris, ne voulurent et aucune chose ollroier sans parler à leurs villes i^; ils promirent d'envoyer leur réponse. Plusieurs de ces réponses parvinrent en effet au régent; elles furent inutiles, car presque rien ne put être levé'''. Restait la Normandie, dernier espoir du gouvernement royal, toujours prêle à payer quand personne ne donnait plus rien. Le 18 septembre i.SBg, le régent arriva à Rouen'-'. L'assemblée provinciale ne dut sans doute réunir que les députés de trois bailliages de Normandie, ceux de Rouen, de Caux et du Cotcntin. Elle accorda un subside nouveau représenté par une taxe indirecte sur les vins et autres marchandises, à lever à partir du 1" octobre. La discussion fut assez longue; le dauphin présida lui-même en ffgranl deliberacionn à la préparation de l'ordonnance'^'. Il ne quitta Rouen que le 7 octobre'*'. Sans doute les besoins d'argent le rendaient tenace et patient. 11 fallait que la Normandie non seulement payât les hommes d'armes, mais de plus qu'elle vînt au secours du régent lui-même, sans ressources et sans crédit pour son hôtel. Une certaine part du subside dut être affectée à l'état du prince ''^'. Mais si difficile était la perception, si grandes les exigences des hommes de guerre, qu'il fut impossible de satisfaire aux requêtes pressantes qui venaient de partout. Voici la missive éplorée que le régent envoyait le 27 janvier i36o à un des généraux conseillers; la pièce

'■' Gramles Cliroii., t. VI, p. i5'j-i55. d'or "pour un voyage qu'il avoit fait du

''' Ibid., t. VI, p. i63. commandement des généraux sur le fait

''' Bibl.nat., fonds français, 2061 5, des diz subsides et aides par devers M'' le

10; 25701, i85; 26002, 856, 872, Roy de Navarre». Nous constatons, en

875, gii ; 26006, 1228; Pièces origin., effet, qu'en février i36o, sur la paroisse

Le Tourneur, 3; Bibl. de Rouen, mss., Y', de Blainville, qui appartenait h Charles

28, 28. le Mauvais, l'aide était levée sous forme

'*' Grandes Chron., t.Vl, p. i%li.]]eM de fouage, tandis qu'une taxe indirecte

probable qu'un accord particulier, en de- avait été accordée pour le reste de la

iiors des véritables Etals, fut conclu avec Normandie. {Bibl. nat. , fonds français,

le roi de Navarre pour ses lerres de Nor- •j6oo8, gii; Bibl. de Rouen, Y', a3.)

mandie. Le 3i décembre 13.S9, Colin '*' Bibl.nat., Pièces origin. , Le Tour

RouRsarl reconnaît avoir reçu 6 florins neur, 3.

l,Bs Etat^ t>F. \nBM\>im',. 7

est curieuse et mérite dètre citée : rMaistre Thomas, vous avons par pluseurs loiz escript à vous et à voz compaignons les généraux depputez sur le fait des subsides à nous darrainement octroiez en nostre pais de Normendie. que vous nous feissiez délivrer par Jehan Le Villain. trésorier gênerai des diz subsides, la somme de quatre cenz royaux d'or des deniers que nous prenons pour nostre estât sur lez diz subsides, et par especial vous en avons pluseurs foiz escript. pour ce que nous cuidons que vous dehussiez mettre plus grant diligence que nul autres, toutes voies vous n'en avez riens fait, dont nous nous malvoilons naoult et tenons par très mal contemps; car sur esperence d'avoir la dicte finance, nous avons achetées certaignes besoignes à nous bien nécessaires et les avons promises à paier dedans certain jour à laquelle chouse nous avons failv, dont il nous desplait. Si vous mandons et tant estroitement comme nous povons. enjoingnons sur tout ce que \ous doubtez à courrocier. que encotinent ces lettres veues, toutes excusacions et delay cessans. vous nous faciez envoier la dicte somme de royaux par le porteur de ces lettres. Et gardez bien que en ce vous mettez telle diligence qu'il n'en convaigne plus envoyer par de làW. ^

La Chronique des quatre premiers Valois raconte un fait curieux qui ne peut se rapporter qu'à la première partie de l'année i36o. Au combat de Favril, avant Pâques, Louis d'Harcourt, lieutenant général en Normandie, avait été fait prisonnier. Au dire du chroniqueur, fcles nobles de Normendie et ceulx des bonnes villes du dit pais se assemblèrent à Rouen pour eslire ung cappitaine pour gouverner le païs. Aucuns alèrent trouver le roi de Navarre qui refusa. Et fut fait M?' Philippe d'Alençon, archevesque de Rouen, gênerai cappitaine de toute Normendie '"-\ ^ Ce récit est singulier. On n'y voit point intervenir le duc. L'assemblée normande, réunie à Rouen, choisit d'abord un prince suspect, hostile même, ce qui est étrange. Enfin il y avait alors en fonctions un lieutenant du duc

''' Bibl. de Rouen, \ 29. i.'ii. — '■' Chronique des t/uatre premiers ]alois. p. 110.

par tout le pays en deçà de la Seine, qui n'était autre que Mouton de Blainville. L'anarchie était grande depuis longtemps; elle n'était pas encore arrivée à ce point. Il est bien dillicile de voir là autre chose qu'un conciliabule tenu par les partisans de Charles le Mauvais.

Vers le même temps, il paraît que le Vexin normand et français eut également ses impositions et ses assemblées particulières. Ce pays était plus que tout autre éprouvé par la guerre que faisait le roi de Navarre au régent. La reine Blanche de Navarre y possédait des domaines assez étendus; les Anglais occupaient plusieurs forteresses; les Français étaient maîtres de Gisors'''. Le 97 février, Guillaume de Sacquen ville, sire de Blarru, fut envoyé comme lieutenant rrpar dessus et par devant touz autres au bailliage de Gisors

et es ressors anciens et nouveaux et es parties de Weulguessin

le François et de Weulguessin le Normant et en la terre de Couches et de Beaumont le Rogier-. Il avait pouvoir spécial rrde mander et faire assembler et venir touz les nobles, gens d'église

et communes des pais et ch'ascun d'iceulx toutes et quantes foiz que bon lui semblera pour avisier, ordener. ottroier, accorder et

imposer teles aides et subsides conmie bon, nécessaire et

proffitable sera'-'n. Il est certain que le sire de Blarru usa de ce pouvoir : il est question, au mois de mai i36o, des trimposicions, aides et subsides octroyés en ceste présente année au bailliage de Gisors et ressors d'iceli et es deus Weulguessins pour tous les vins creus, vendus ou dispensés t''). Nous n'avons aucun détail sur l'assemblée oià fut octroyée celte taxe indirecte.

Dans ces deux dernières années, i358 à i36o, la Normandie, au nord comme au midi, avait donc entrepris avec courage sa propre délivrance. Des assemblées d'Etats avaient été tenues et s'étaient chaque lois terminées par des impositions librement consen-

*'' Grandes Chroniques, t. VI, p. ifio; ''' Arch. nat., JJ 87, n° 212.

ChroniquedesfiunlrepreîniersValoift .p.S-] \ ''' Bibl. nat., fonds français, aSyoi,

Chronique noi-mnndc , p. 3ifj. ' 170; a6o02, 978.

ties. Les villes enfin, Caen surtout, avaient appoiié aux ofiiciers du roi un concours puissant et généreux. Tant d'efforts étaient heureusement payés à la veille de la paix par les succès obtenus. Mais le pays restait désolé , à bout de ressources.

Le traité de Brétigny conclu, il fallait encore délivrer la France des compagnies ou bandes armées que la guerre civile avait laissées sur le territoire, vivant de brigandage et de désordres. Le métier des armes était, à cette époque, un moyen de s'enrichir : on cherchait à faire des prisonniers pour en tirer une forte rançon ; on s'emparait dun château pour le faire racheter à deniers comptants. C'est ce qui arriva pour nombre de lieux fortifiés de la Normandie, toujours occupés ou repris, malgré la paix, par les compagnies anglo-navarraises. qui ne cessaient d'infester le pays. Edouard III ne put leur imposer l'exécution de l'article 28 du traité de Brétigny, qui promettait l'évacuation des forteresses normandes. Pour rentrer en possession de ce qui leur appartenait, pour rendre enfin au pays la sécurité dont il avait tant besoin, le roi Jean et le duc de Normandie furent souvent forcés d'entrer en composition avec les chefs de bande. Il importait, par exemple, de recouvrer les places du Neubourg, non loin d'Evreux. de Saint-Vaast et de Lingèvres, dans la région de Caen. Louis d'Harcourt, vicomte de Châtellerault, fut spécialement chargé de ce soin; il se donnait le

litre de n lieutenant du roy sur le fait du wydement des for-

teresces détenues et occupées au pays de Normendie par les gens du costé du roy d'Engleterre^^ '''. Avant toutes choses, il devait s'assurer le concours financier des habitants de la contrée. Les assemblées qu'il réunit à ce sujet sont tout à fait locales, comme les intérêts qu'elles ont à débattre. Ainsi, en janvier i36i. le lieute-

''' Bibl. nat., fonds français. aCooi, i-i86.

ORIGINES ET HlSTOlUE DES ETATS. 101

liant du roi parle d'une réunion des frgens du cleigié, des nobles et des autres bonnes gens du pais raenchonné à la forteresclie du Neufbourcfl, et il se conforme à leur avis et conseil pour l'établissement de receveurs du c? quart de la raençon pour un ann''^.

Le rachat de Saint-Vaast et de Lingèvres fut fait de la même manière. Dès iSBy, on avait tenté, mais vainement, de les reprendre aux Anglais. En i36i. Louis d'Harcourt négocia leur évacuation avec Thomas de Clislone, délégué de Robert de Ewes, capitaine au nom d'Edouard lii (-). Le i" février, il réunit à Gaeu les gens d'église, nobles, bourgeois et habitants treu bailliage de Caenu; l'assemblée s'occupa de trouver les 16,000 écus au roi Philippe exigés par les ennemis ftpour vuidier hors des dis forsi. Une imposition de G deniers pour livre, que rTachateur paiera oullre l'imposicion de 1 2 deniers pour livre ordenée pour la redempcion de mon dit seigneur -n, fut accordée pour trois mois'**. Des commissaires, pris parmi les bourgeois de Caen, furent députés par les gens du pays pour assister le lieutenant du roi. Les indemnités étaient fixées pour Louis d'Harcourt, les commissaires et autres venus en sa compagnie rtès parties de Caen*^. 11 fut décidé enfin que, «considéré la chicM'té des vivres du pais, tant des personnes que des chevaux, que lour faut tenir pour ce fait'^, les commissaires. Raoul de Brav et (iuillol Hanion, bourgeois de Caen, recevront chacun 2 llorins d'or royaux par jour ''. D'autres assemblées eurent lieu encore cette année à Caen. \ ers le milieu de mars, les bourgeois de Caen, réunis en la présence d'Aymar Bourgoise, vicomte du lieu, accordèrent à Roger Le Masnier, seigneur de Couvrechef, alors prisoiniier des Anglais, une aide volontaire, afin d'acquitter le prêt que ce chevalier avait fait à la ville «pour la vui(lan;;e -n de Saint-Vaast et Lingèvres'^'. Quelques mois plus tard ,

''' Pil;ccsjustif.,ii°W\ll;\Mce,Uis- '■'' Pièces justif. , n" WW.

mire de (In Guesclin, p. /172. ''' Bibl. nat., fonds français, a6oo5,

"' Delislp. Ilisl. de S' -Sauveur, p. lao. iSaS; Delisle, Histoire de Saliit-Sauieiir,

'' /Vt'CMyH.s/;/"., Il" Will. p. la'i.

lOâ LES ETATS DE NORMANDIE.

le la juillet, le bailli de Gaen convoquait à Caen môme, pour le dimanche suivant, alouz abbé, prieurs, chevaliers, chastellain de Falaise, maire et bourgois de la dite villd '^'. Il est vraisemblable qu'il s'agissait encore du rachat de quelque forteresse, peut-être de Rupierre.

Les mêmes faits se produisent au même moment dans la Haute- ^ormandie. Un subside d'un quart de royal par feu fut accordé dans des circonstances tout à fait semblables par les gens des bailliages de Cau\ et de Rouen, en ce qui touche les vicomtes de Rouen, de Montivilliers. de Caudebec et d'Arqués'-). Il s'agissait du rachat de la place de Honfleur, qui commandait l'entrée de la Seine. Cependant on peut croire qu'il n'y eut pas d'assemblée générale où le subside fut accordé'^. Mouton, sire de Blaiiiville, et Jean Le Mercier durent se transporter dans les principales villes des vicomtes et présenter à chacune leur requête. Au mois de mai, Honfleur était certainement délivré'*'.

Les difficultés soulevées par l'exécution du traité de Brétigiiy et la pacification de la Normandie se prolongèrent encore pendant quelques années. Elles nécessitèrent, notamment en i369, une importante réunion d'Etats, et, par suite, de nouveaux et grands sacrifices de la part de la Normandie. Voici quelles furent les circonstances : malgré les traités, malgré les atta([ues ou les rachats, les compagnies anglo-navariaises sont loin d'avoir évacué toute la Normandie. Les bandes qui, après avoir reçu rançon, ont rendu certaines forteresses, se sont établies dans d autres. Poui' y remédier, le roi Jean se décide à agir vigoureusement : il donne de largent et des hommes à du Guesclin, il met le connétable Robert de Tiennes à la tête d'une petite armée, afin de nettoyer la province. C'était à la fin de 1 36 1. Au printemps suivant, les opérations vont

"' Pièces juslif. , n' yiJiX. ''' Mémoires présentés à l' Académie des

''' Bi'W. «ai. , fouds français, 26oo4, Inscriptions et Belles-Lettres, a' série,

ia43; D. Le Noir, La Normandie, pays l. VI, p. ao3.

d'h'lats, p. if). (*> Lncp. Hist. de du Guesclin, p. 466.

ORIGINES l-T HISTÛli'.t; DES ETATS. 103

èlre menées vivement par les hommes de du Guesclin ot du connétable réunis. Au mois d'avril, les deux capitaines allaient de Saint-Maitin-de-Scez vers le val de Vire, quand ils apprirent que James de Pipe venait de s'emparer de l'abbaye de Cormeilles, entre Lisieux et Pont-Audemer'''. Ce James de Pipe était un aventurier anglais qui, sans tenir compte de la conclusion de la paix et des ordres du roi d'Angleterre, continuait à guerroyer en Basse-Normandie et à y établir ses bandes dans les lieux fortifiés. Il s'était ainsi installé à Vaudry. à Aunay-sur-Odon, surtout au llommct et à Rupierre. La ville et le bailliage de Caen avaient dû. en i36i, faire les mêmes elforts que les années précédentes pour s'allVancliir de ce voisinage dangereux. L'assemblée, réunie au milieu de juillet et signalée plus haut, eut sans doute pour objet la levée de la rançon de i5.ooo royaux que demandait James de Pipe'-'. Rupierre fut rendu au commencement de février i36'j. Le pays, en dépit de la rançon payée, no fut pas encore délivré de cette bande. C'est presque au sortir de Ru[)ierre qu'elle alla s'emparer, le 1 7 avril,de Cormeilles'-'''. ■

Ce nouveau succès de James de Pipe était un désastre pour toute la région intermédiaire entre le haut et le bas pays. Il fallait agir avec énergie, pour agir, avoir de l'argent, et pour avoir de l'argent, en obtenir des habitants. Une assemblée dut être tenue pour la Basse-Normandie, car rien n'arrête les gens du pays pour recouvrer la sécurité. Voici du moins ce que dit le duc de Normandie : (fNous afin de pourveoir sur ce, [avons] eu par nous conseil et avis sur certain subside que pour remédier à ce de fait oiïroient nos bien amez les bonnes gens et habitans des villes et lieux de noslre pais de Normendie cstans oultre la rivière de Saine W.-^ Mais les gens du pays d'outre-Seine mettaient à cet offre une condition : Hs n'étaient prêts à s'imposer que «en cas où les autres en pais decha

''' Lucc, Ilixl. (le (li( (lucxclin, f. 'M>\. '^' \o'\r\a Chronique normande, i^.^açi.

''' Pièce-t jiisiif. , 11° X\\; Uelisle, !Iis- 11° iî. loire (le Saint-Suiteeiir, [i. i-a/|. ' Pièces jiislif. . n' \\\\.

la rivière en seroient dacort^i. L'établissement de James de Pipe à Cormeilles menaçait également les deux parties du duché ; il était équitable que chacune prît part aux frais de son expulsion. Se conformant au vœu exprimé, le duc fit aussitôt réunir à Rouen rr toutes les personnes de gens d'église, nobles et gens de bonnes vHles et autres fl des bailliages de Rouen, de Caux et de Gisors, devant ses commissaires. L'aiïaire ne fut pas sans doute sans présenter quelques difficultés : il y eut longues délibérations, continuation de journées, et ce n'est qu'après avoir hésité que les députés donnèrent une réponse favorable. Mais n'osant prendre une décision définitive, probablement à cause du grand nombre d'absents, ils n'accordèrent leur consentement qu'en tant qu'il touchait ries présens t:. Il fallut donc convoquer une nouvelle réunion générale et décisive. Elle se tint à Rouen le jeudi après la Pentecôte. 9 juin i362('>. Les commissaires royaux, Thomas Le Tourneur, archidiacre de Tournay, Saquet, sire de Blarru. Jacques du Chastel et Jacques Le Lieur, exposèrent les souffrances et les besoins de la Normandie tout entière; puis ils demandèrent l'octroi d'une aide de 5 sous tournois par feu, à lever de mois en mois pendant trois mois. La question ayant déjà été discutée, le principe étant admis, il ne put Y avoir de nouveaux délais, de nouvelle continuation de journées; la décision devait être bonne, quel que fut le nombre des absents (-). L'assemblée accepta l'aide demandée, qui put alors être levée également de chaque côté de la Seine. Du reste, 1 effort tenté fut couronné de succès : car, dès le mois d'août, les Anglais de Cormeilles s'engageaient à évacuer l'abbaye moyennant rançon. Des faits analogues à ceux qui viennent d'être racontés durent avoir lieu encore pendant l'année i363. Quelques rares détails nous font entrevoir la part volontaire que la ville de Caen, fidèle à son passé, dut prendre à l'attaque du château du Molay et autres lieux avoisinants '^'.

"' Pièces justif. , n°' XXXI . \X\\ . <'' Ost sans doute à ces opérations

''> Ibid.. n'XXXIl. XXXIll, XXXIV. nouvelles que se rapportent les pouvoirs

OIUCI.NES ET HISTOIHE DES ETATS. lOÔ

Les armements ne furent point interrompus par le cruel hiver de i3G3 à i36i. Le Molay succomba^'*.

Le f) avril i36/l, le roi Jean mourait. Aussi bien la situation (le la Normandie s'était-elle beaucoup améliorée, grâce à l'activité incessante des du Guesclin, des Mouton de BlainviHe, des Guillaume du Merle, des Philippe de Troismons. Désormais l'initiative locale n'est plus aussi nécessaire. En tout cas, elle se ralentit beaucoup avec Charles V, ou plutôt le nouveau roi ne lui laissa guère l'occasion de s'exercer. L'autorité royale, de faible et lointaine qu'elle était, se fit exigeante et jalouse.

nouveaux conliés à Roliei't de Wargnies, aides, pour paier et avoir gens d'armes»!,

le 97 décembre i3Ga, "d'assemliler les [Bibl. nal., fonds français, 39468, 28.^

habitans d'ieelle ville [Caen] et autres qui "' S. Luce, Histoire de du Guesclin,

sont à appeller pour ordonner subsides et p. 4i 4.

lOG LES ETATS DE NORMANDIE.

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