Travaux publics
Si l'histoire des pays d'états n'avait pas conquis à leur cause la plupart des grands publicistes des siècles derniers ; si leur supériorité administrative sur les pays d'élections (1) n'était pas constatée par le (cmoignage des Bodin (2), des Montesquieu,
(1) Les pays d'élections étaient les pays directement gouvernés par les officiers du roi. — Election signifie un tribunal composé de plusieurs officiers , comme présidents , élus , etc. , pour juger les diflérends touchant les tailles, les aydes et les gabelles. E/ec^zon signifie aussi toute l'étendue du pays qui est du ressort de ce tribunal ( Dictionn. de V Académie , édit. ]765).
(2) Il est certain, écrivait Bodin, en 1577, que les élections coûtent deux fois autant au roi et aux sujets que les états. En
desNecker, des Turgot, des Portalis, les monuments de toute nature , ponts, chemins , canaux , établissements d'utilité publique, que le temps passé leur a dus et qui survivront au temps présent, suffiraient pour attester la puissance du double principe de représentation et d'administration collective sur lequel ils étaient fondés. Aujourd'hui même, en ce siècle de chemins de fer et d'entreprises gigantesques, il est impossible de traverser Je Languedoc sans se sentir frappé d'admiration à l'aspect de ces admirables routes dont les ingénieurs modernes, au bout d'un ou deux siècles, n'ont encore qu'à surveiller l'entretien, à l'aspect surtout de ce canal qui réalise, entre l'Océan et la Méditerranée, une pensée aussi grandiose que le percement de l'isthme de Suez.
C'est aux états que le Languedoc doit, outre le canal du Midi, ceux de Saint-Pierre à Toulouse, de Grave et de Lunel ; ceux de la Radelle et de Silveréal , communiquant d'Aiguesmortes au Rhône, aux étangs et à la mer; le port et les remparts d'Aiguesmortes; le port de Cette; l'aqueduc de Montpellier, construit sur le modèle du pont du Gard ; les ponts de la Garonne et de
matière d'impôts , plus il y a d'officiers , et plus il y a de pilleries, et jamais les plaintes et doléances des pays gouvernés par élections ne sont vues, ni lues, ni présentées à qui que ce soit.
FAiido, et, parmi beaucoup d'autres importantes voies de communication, la magnifique grande route qui traverse la province du Pont-Saint- Esprit à Toulouse, et d'où se distribuent dans toutes les directions une multitude de chemins.
— (( C'est peut-être dans les travaux publics, disaient les auteurs d'un mémoire adressé au roi Louis XVI, en 1789, qu'éclate le plus ce qu'on aime à appeler la magnificence du Languedoc. Lorsque des chemins durs, raboteux et mal entretenus du Quercy et de la généralité de Bordeaux, on passe sur les routes unies, faciles et praticables en tout temps du Languedoc ; lorsqu'on pense que ces utiles communications commencent à s'étendre dans les parties les plus reculées ; lorsqu'on voit les mêmes soins se porter sur les ponts , sur les canaux , les rivières et sur toute espèce d'ouvrages publics ; lorsqu'on sait que les sommes employées pour ces divers objets montent à près de deux millions par année, on est tenté de croire que le Languedoc est la province la plus opulente du royaume et la moins ménagère de ses dépenses.
y> Mais si on voulait considérer l'étendue d'une province qui a 2,800 communautés et 1,800,000 habitants ; si on voulait penser que tout travail contraint y est proscrit et que tout s'y fait à prix d'argent; si on voulait mettre à part les ponts et les canaux dont aucune province n'a, comme le
Languedoc , à supporter les frais , et si ensuite on voulait mettre en balance le montant des diverses impositions de chaque généralité et ce que la caisse des ponts et chaussées leur fournit, tandis que le Languedoc ne reçoit de secours que de luimême; si on ajoutait le prix des corvées, qui, pour ne pas être soldées en argent, ne sont pas moins des dépenses réelles , et celui des terrains qui, payés en Languedoc , sont partout ailleurs gratuitement enlevés aux propriétaires ; si on pouvait calculer la dépense inestimable qui résulte pour le cultivateur et le manouvrier de ces mêmes corvées, souvent exigées au temps où le travail leur est plus précieux ; enfin réfléchir que dans la plupart des générahtés les communications se bornent aux lignes de poste , tandis que les chemins intérieurs y sont impraticables ; les états osent croire que non-seulement la préférence serait pour leur administration, mais même que la dépense y est moindre en proportion des ouvrages. ))
Jamais ne fut mieux démontrée par les résultats l'excellence du gouvernement du pays par le pays; jamais n'éclata avec plus de force l'évidence de cet axiome politique : administrer de près, gouverner de loin.
I 7. — Défense natioDale.
Le dévouement du Languedoc à l'honneur national égalait son attachement aux libertés provinciales. Dans la prospérité qu'il devait à ses libres institutions , il ne vit jamais qu'un moyen de contribuer plus efficacement à celle de la France. Pour le salut et la gloire de la patrie , il prodigua sans compter ses trésors et ses enfants. Le mot de république indivisible n'était pas inscrit alors en tête de tous les documents officiels et sur les murs de tous les monuments publics; mais le sentiment de l'unité française était gravé dans tous les cœurs. A cette grande cause , le Languedoc consacra toutes les forces qu'il puisait dans son autonomie. Par leurs généreux sacrifices, par les efforts de leur infatigable patriotisme, ses états ont indissolublement lié leur histoire à celle de uotre grandeur nationale.
Pendant la captivité du roi Jean, les états généraux , rassemblés à Paris, n'ayant répondu que par l'indifférence à l'appel du duc de Normandie et à l'exposé de Pierre La Forest, archevêque de Rouen
et chancelier de France , le prince royal s'adressa aux provinces,
(( Les gens des trois états du Languedoc, dit, en ses Annales de Franee, Nicolas Gilles, confirmant par son récit celui de l'historien Paul Emile (1), les gens des trois états du Languedoc, de l'autorité du comte d'Armagnac, qui était lieutenant du royaume au dit pays, s'assemblèrent à Tolose et libéralement octroyèrent un grand ayde au roi et promirent souldoyer pour un an 5,000 hommes d'armes, 1,000 gens à cheval armés, 1,000 arbalestriers et 2,000 pertuisaniers, tous à cheval, et, en outre, ordonnèrent qu'au dit pays, si le roi n'était délivré durant la dite année, homme ne femme ne porteraient en habillement or, argent ne perles, couleur de vert ne gris , robes ou chaperons découpés ne autres coinctises , et que jongleurs ou menestriers ne joueraient de leur mestier durant le dit an. »
(c Pendant la révolte de la Jacquerie, dit D. Yaissette, les états du Languedoc, assemblés à MontpeUier, ordonnèrent, pour la garde du pays, la levée pendant trois mois, à compter de la Saint- Jean-Baptiste, de deux deniers par livre sur toutes les denrées et marchandises qui seraient vendues. »
il) Delphinus, omissis Parisiis, reliquas civitates circumibat. opem rébus afflictis etpatri querens. Apud sinj^ulas perfecU quod apud univcrsas nequivcrat.
Stimulés par cet exemple , les états de plusieurs autres provinces rivalisèrent de zèle, et la France dut à leurs subsides la délivrance du roi.
C'est aussi du Languedoc quepartit, sous Charles le Sage, Tônergique et généreux mouvement qui poussa les provinces restées libres au secours des provinces envahies, et chassa le prince de Galles de la plupart des places dont il avait été investi par le traité de Brétigny.
Sous le règne du malheureux Charles VI, les baillages du Velay, du Valentinois, du Vivarais, les sénéchaussées d'Auvergne et du Gévaudan, le Rouergue, le Limousin, le Languedoc, multiplièrent leurs efforts et leurs sacrifices. Enfin ce fut surtout à l'aide des secours du Languedoc que Charles YII chassa l'Anglais de la Guyenne.
Après Pavie, la province tout entière prit le deuil; des prières furent ordonnées pour le salut de la France, et les ^Uats assemblés à Montpellier accordèrent la somme de 234,000 livres tant pour l'aide que l'octroi. Plus tard, lorsque François l^r, pressé par Charles-Quint de lui céder la Bourgogne, pour prix de sa rançon , parut tenté de faiblir, les députés des pf évinces, réunis à Cognac, ranimèrent sa fermeté par leur résistance patriotique.
(( Le roi, dirent dans cette assemblée les députés de la Bourgogne, n'a pas le droit de nous céder sans notre aveu , puisque le serment qui unit les
sujets au souverain lie également le souverain à ses sujets, et ne peut être détruit sans un consentennent réciproque; et ce lien n'unit pas .seulement la Bourgogne au roi, mais à tous autres membres de la monarchie. Nous avons le droit de nous opposer à un engagement contraire aux lois et destruclif de toute liberté. »
Encouragé par cette protestation, François 1er reprenait son serment, et. la Bourgogne restait à la France. Pendant la captivité du roi, les députés des provinces, unis à ceux de Paris , commune ac politicitm civifatis corpus , dànsi qu'ils se qualifient eux-mêmes dans leurs délibérations, se chargèrent de pourvoir, de concert avec la régente, à la police générale, et votèrent des secours d'armes et d'argent aux villes frontières. Ils furent même appelés à donner leur avis sur le traité de paix à conclure avec Henri VIII (1).
Ne cherchons pas d'autres exemples : il serait trop facile de les multiplier. Invinciblement attaché à la France dans les revers , le Languedoc prit une part éclatante à ses succès. Avec la même énergie qu'il mettait à défendre ses franchises administratives et la libre gestion de ses deniers ,
(Ij Voir les portefeuilles Fontanieu, 11°^ 199, 200. ~ Rathery. Histoire des Etats-généraux, p. 188, etc., etc. Chronologie des Etats -généraux^ par Jean Suvaron, conseiller du roi.
il se voua à la défense et au triomphe de Tunité nationale. Ses soldats marchèrent toujours au premier rang dans l'armée royale; ses écrivains, ses jurisconsultes, ses savants n'appartiennent pas seulement à leur province; ils sont des gloires françaises. Telle est la vertu des libertés provinciales, accusées par les absolutistes de tous les régimes de contenir en elles le germe du fédéraUsme, que c'est à leur ombre qu'est née et a grandi l'unité du royaume. Hélas ! c'est à la dissolution politique et sociale de la France que menace d'aboutir, au bout d'un siècle à peine , l'excès de notre régime de centralisation !
§ 8. — Premiers coups portés aux libertés provinciales par le pouvoir royal.
L'esprit de liberté,^ retranché dans les institutions provinciales comme dans une forteresse, devait avoir à y subir le double assaut de l'esprit d'absolutisme et de l'esprit de révolution.
La monarchie, qui s'était donné pour mission de guérir les plaies encore saignantes du déchirement féodal, commit la faute de se laisser entraîner à l'exagération de son principe, pente fatale sur laquelle glissent tous les gouvernements. Dans
Tunité française, son œuvre et sa gloire, elle ne se borna point à chercher ralïirmation de TindividuaUté nationale ; elle y chercha aussi, par la concentration de tous les pouvoirs administratifs et politiques dans la même main, l'accroissement du pouvoir royal. Dès les premières années de François I^r, les progrès de la centralisation commencèrent à ébranler la constitution iraditionnelle des états provinciaux. Chacune des anciennes provinces, divisées en douze gouvernements, eut à sa tête un gouverneur nommé par le roi et dont une ordonnance pouvait suspendre les pouvoirs (1).
Le chancelier de THospital, qui voyait surtout dans Tunité du pouvoir la garantie de la justice et delà concorde universelles, et qui redoutait les obstacles que l'esprit provincial pourrait opposer aux progrès de l'action monarchique, restreignit à son tour les attributions des assemblées provinviales. Elles n'eurent le droit de dresser leurs cahiers et de choisir leurs délégués qu'avec son agrément (2). Les hbertés locales pâlirent sous la royauté de cour, et les gouverneurs des provinces purent, sans qu'on s'en étonnât, recevoir et se croire tenus d'exécuter les arrêts d'une politique sangui-
|l) Anciennes lois françaises, t. Xii, p. 779. (2) Collection des états généraux de May et — Paris 17.^^> , t. XII, p. 360.
naire. Dans les pays d'états, hâtons-nous de le dire, cette politique rencontra une courageuse et noble résistance. C'est ainsi que furent épargnées à Nimes, à Garcassonne et à d'autres villes du Languedoc, les horreurs de la Saint-Barthélémy.
Henri lY ne convoqua point, au début de son règne, les états généraux. 11 se défiait un peu, comme Sully, des assemblées délibérantes, et il hésita même à accueillir la demande des députés de Bordeaux qui le priaient de convoquer les états de la Guyenne. « Le temps, écrivait-il au maréchal de Matignon, n'est pas propre pour faire de telles assemblées, lesquelles ordinairement tendent plus à décharger mes subjects de dépenses qiCà me fortijîer et assister dans mes affaires. y> Il se décida cependant à convoquer d'abord les états deGuyenne, puis ceux de Bourgogne, de Normandie et du Languedoc , et n'eut point à s'en repentir : il trouva en eux les meilleurs auxiliaires de sa politique nationale. ,
Jusque-là les libertés provinciales, atteintes dans quelques détails, n'avaient point souffert dans leur principe. A la mort d'Henri IV, elles eurent à traverser une crise dont elles sortirent mutilées et expirantes.
Louis XIII avait en horreur les privilèges des provinces, « à tel point, dit Boulainvilliers , que sa colère s'allumait, rien que d'en entendre pro-
noncer le nom. d Le cardinal ministre s'associa aux desseins du roi. Par l'édit qui créait un siège d'élection dans chacun des vingt-deux diocèses du Languedoc, il entreprit de détruire les états de cette province qui lui paraissaient , dit-il dans ses mémoires « redoutables par leur indépendance. » Toutefois , malgré le régime des intendants dont Baville, ce roi du Languedoc, comme l'appelle Saint-Simon , avait fait un instrument de despotisme, le Languedoc conservait encore, sous Louis XIV, la liberté de ses assemblées et de son administration sous la surveillance des commissaires du gouvernement, c'est-à-dire de l'intendant de la province, d'un lieutenant-général, de trois lieutenants du roi et de deux trésoriers de France. Pendant les troubles de la Fronde, ces états prêtèrent même un loyal et utile concours à la royauté. (( 11 eût été à désirer, écrivait à ce sujet M. de Boucherat, maître des requêtes, aux consuls et aux capitouls des villes-maîtresses , eA les remerciant d'avoir fait rentrer dans le devoir quelques populations soulevées, il eût été à désirer que dans d'autres provinces on eût suivi votre exemple et vos maximes. Nous n'aurions pas eu dans l'état ces tempêtes fatales , ces soudains et impétueux débordements de la fureur et de l'emportement des peuples ; nous n'aurions pas été en danger de faire naufrage par tant de tourbillons qui
— esse sont élevés contre nous. Cette province a été presque la seule qui , en ces temps fâcheux et difficiles , ait conservé sa constance et sa fidélité. »
Louis XIV, malheureusement, ne tarda pointa oubher ces marques de loyauté. Lorsqu'il traversa le Languedoc, en 1659, pour aller au-devant de sa fiancée , l'infante d'Espagne, il rétablit l'édit de Béziers qui limitait à quinze les séances des états. En même temps, sans compter un don extraordinaire de trois millions, il établissait, comme imposition ordinaire et perpétuelle, la moyenne des sommes auxquelles s'étaient élevés les comptes des étapes durant les trois dernières années. Il exigea en outre que l'arrêt du conseil , du 24 octobre 1657, relatif aux tailles, fût désormais exécuté en Languedoc comme partout , et publia enfin la célèbre déclaration du mois de décembre 1659, par laquelle il affirmait en ces termes l'excellence et l'omnipotence du pouvoir monarchique: « La royauté, qui a été rec9nnue pour la plus excellente forme de gouvernement, est d'autant plus recommandable que les rois qui possèdent seuls toute l'autorité pour régir avec bonté les peuples qui sont leurs sujets, exercent sans jalousie et sans division ce pouvoir qui leur appartient. y>
A partir de ce moment , les assemblées d'états , humbles satelUtes, disparaissent dans l'éclat du roi-soleil, et l'insignifiance du rôle auquel les
condamne le triomphe delà monarchie absolue, les expose à des attaques d'autant plus redoutables que les abus qui se sont glissés dans l'institution ne sont plus couverts par les services qu'elle rend.
g 9. — Attaques des pkilosophes et des novaleurs. Suppression des provinces.
« Dans de certaines monarchies en Europe, dit Montesquieu {Esprit des loiSyLiwe 3, chap.13), on voit des provinces qui, par la nature de leur gouvernement politique, sont dans un meilleur état que les autres. On s'imagine toujours qu'elles ne payent pas assez, parce que, par un effet de la bonté de leur gouvernement, elles pourraient payer davantage, et il vient toujours dans l'esprit de leur ôter ce gouvernement même qui produit ce bien qui se communique, qui se répand au dehors et dont il vaudrait bien mieux jouir. »
Les attaques auxquelles faisait ainsi allusion l'illustre écrivain, étaient de deux sortes. Les unes se rapportaient à quelques défauts d'organisation qu'il était facile de corriger, sans qu'il fût nécessaire pour cela de porter atteinte au principe; les autres
avaient pour objet, non-seulement l'institution, simple détail d'un ensemble qu'on voulait détruire tout entier, mais les bases mômes de la société. Une réforme pouvait donner satisfaction aux premières; les secondes ne pouvaient réussir que par une révolution.
A côté de ses avantages incontestables, le régime provincial offrait quelques abus aggravés par la vétusté et qui frappaient tous les yeux. Ainsi la multiplicité des lignes intérieures de douanes était pour le commerce une cause permanente de coûteuses entraves; les formes administratives et même judiciaires présentaient, dans les pays d'états et dans les pays d'élections , de choquants disparates ; la législation elle-même, variant sous l'empire du droit écrit et du droit coutumier, de province à province, manquait de cette unité, sans laquelle il ne saurait y avoir une bonne administration de la justice ; l'attribution, par droit de charge ou de naissance, des sièges d'états à d'immuables titulaires supprimait enfin toute représentation élective.
Les partisans les plus convaincus de l'ancienne constitution étaient les premiers à proclamer l'urgence de certaines réformes. Déjà, même avant 1789, l'initiative royale en avait spontanément opéré quelques -unes, celle des douanes intérieures par exemple. Le président des états du Languedoc, l'archevêque de Narbonne, avait élaboré un projet ,
d'après lequel un nombre égal de députés élus dans chacun des ordres était ajouté à ceux qui, en vertu des anciens usages, siégeaient de plein droit, annuellement ou à tour de rôle. Le premier acte de la dernière assemblée des états du Languedoc avait été une lettre au rôi, par laquelle tous les évoques, les barons et les chefs du tiers-état avaient déclaré renoncer à leurs avantages pécuniaires. Ces améliorations ne pouvaient pas désarmer des novateurs qui n'avaient d'autre but que la destruction. Une école d'économistes s'était formée qui, sur les ruines de la constitution traditionnelle de la France — ce constitution confuse et irréguhère», — rêvaient l'établissement d'une société oii tout serait « simple, ordonné, uniforme. » Les idées abstraites d'égalité sociale avaient envahi tous les esprits. Les grands mots de l'Encyclopédie et du Contrat social, (( tyrannie des privilèges, droits sacrés de l'humanité », avaient pénétré des livres des philosophes dans le langage des courtisans et jusque dans les actes de l'autorité. Dans un mémoire sur la constitution des états provinciaux, et des états flu Languedoc en particulier, un gentihomme du Vivarais, le comte d'Entraigues,dénonçait les libertés de cette province comme « la plus acerbe, la plus cruelle et la plus dangereuse des servitudes ! » La cour des aides de Montpellier, rendait elle-même, le 9 janvier 1789, un arrêt dans lequel elle qualifiait les états
de corps sans réalité, d'ensemble sans caractère , d'administration sans pouvoir.
Au fond , sous ces prétextes d'intérêt public , s'abritaient des haines de classe, les plus implacables de toutes après les haines religieuses. Si quelques esprits étaient sincères dans leur désir de réformer utilement les institutions provinciales, la plupart ne voyaient dans la province qu'un rouage essentiel de la machine qu il fallait briser. Elle était à leurs yeux aveuglés une des assises du régime aristocratique qu'ils voulaient détruire, et ils lui faisaient la guerre, sans se demander si la passion ne les égarait pas, et s'ils n'allaient pas , sans profit pour l'égalité, porter un coup mortel à la liberté.
Quelques hommes , parmi ceux qui s'étaient dévoués avec le plus de talent, de zèle et de courage au triomphe des nouveaux principes, s'aperçurent de la confusion qui se faisait dans les esprits et protestèrejnt, au nom même des idées de 4789, contre la suppression des institutions provinciales. Nous connaissons déjà les pressentiments sinistres qu'inspirait à Barrère l'abolition des étals. Mirabeau se montra tout aussi hostile que Barrère à cette mesure. Fidèle sur ce point aux traditions paternelles (4) , il combattit de
(1) Mirabeau, l'économiste, fut un dès défenseurs les plus
toutes les forces de son éloquence la division arbitraire de la France en circonscriptions étroites, inégales et factices. A coup sûr, ni Barrère, fidèle à la république du premier au dernier jour de sa vie, ni Mirabeau, le fougueux adversaire de la séparation des trois ordres, ni les constituants appartenant au tiers-état, Mounier, Bergasse, etc., ni les membres libéraux de la noblesse qui avaient abdiqué leurs titres, dans la nuit du 4 août, n'entendaient ressusciter les privilèges abolis; ils ne voulaient pas davantage conserver les rouages compliqués et rouilles de l'ancienne organisation provinciale. Le péril qu'ils redoutaient et voulaient prévenir, c'était l'émiettement administratif de la France, menace perpétuelle de mort, non-seulement pour nos libertés politiques, mais pour notre indépendance nationale.
Contre le flot déchaîné de la révolution, ces
énergiques des états provinciaux. — « On ne nie pas, disaitil, qu'il ne faille réunir toutes les lignes au centre ; mais la première condition pour cela, c'est de faire des lignes. Or, je prétends que ces lignes n'existent pas, là où il n'y a point d'autorité médiate et organisée de façon que le gouvernement ne soit que l'inspecteur et non le précepteur éternel de ses préposés. Au prince donc le gouvernement ; à l'ordre municipal l'administration du pays. " — » Nous sommes français, disait-il encore, mais nous voulons rester bretons , normands, provençaux, languedociens. »
prévoyanies résistances devaient rester impuissantes. Les intérêts sont trop intelligents pour chercher leur satisfaction dans des bouleversements qui manquent presque toujours le but, en le dépassant ; ils aiment mieux demander un progrès plus sûr aux réformes. Ce sont les passions qui font les révolutions. Jamais cette vérité ne fut mieux mise en lumière que par les événements accomplis de 4789 à 1793. Au milieu de Tentraînement universel, le pays tout entier perdit de vue le véritable sens et le vrai but des vœux déposés par lui dans les cahiers des états généraux. Le roi Louis XVI, qui avait dit au début de son règne : « L'administration des pays d'états , à quelques exceptions près; le régime des intendants, à quelques abus près , est ce qu'il y a de mieux dans mon royaume y> (1), le roi Louis XVI finit lui-même par céder au mouvement, sans se douter, hélas! des révolutions qu'il nous préparait par l'invincible prépondérance quel la suppression des provinces allait donner à Paris.
Dans une lettre au roi , les prélats et les barons du Languedoc s'étaient exprimés en ces termes : « Si les états du Languedoc présentent des imperfections dont aucune constitution ne peut se croire exempte , que Votre Majesté daigne interroger nos
(1) Louis XVI peint pa?- lui-même, p. 361.
sentiments et provoquer notre zèle ; elle trouvera dans nos cœurs et dans nos esprits les moyens les plus propres à concilier les vœux de nos concitoyens et l'intérêt d'une grande province avec les principes de la constitution et les droits de la propriété. » Louis XVI remercia les états dans une lettre adressée, le 43 février 1789, à l'archevêque de Narbonne; mais là se bornèrent les marques de sa bienveillance, et, le 4 février 1790, il tint à l'Assemblée nationale , où il s'était spontanément transporté, le langage suivant :
(( Je ne puis saisir une plus grande occasion que celle où vous présentez à mon acceptation des décrets destinés à établir dans le royaume une organisation nouvelle (1) qui doit avoir une influence si importante et si propice sur le bonheur de mes sujets et sur la prospérité de cet empire. Vous savez , Messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps où le vœu de la nation ne s'était pas encore expliqué sur les assemblées provinciales, j'avais commencé à substituer ce genre d'administration à celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacré. . . Vous avez amélioré ces vues de plusieurs manières, et la plus essentielle, sans doute, est cette subdivision égale et sagement motivée, qui, en affaiblissant les anciennes sépa-
(1) La division de la France en départements.
rations de province à province et en établissant un système général et complet d'équilibre, réunit davantage à un même esprit et à un même intérêt toutes les parties du royaume. »
En présence de cet accord, troublé à peine par quelques dissidences; au milieu de Tenthousiasme excité par la loi nouvelle , qui pouvait se souvenir encore de la prédiction de Barrère? Ainsi disparurent, après avoir consumé les dernières années de leur existence à se défendre contre les exigences du fisc, les coups du pouvoir absolu et les attaques de l'esprit révolutionnaire, ces institutions, que Fénelon , témoin de la prospérité des pays d'états, proposait comme modèles au duc de Bourgogne, dans les plans de gouvernement qu'il lui destinait ; ces provinces qui répondaient à des besoins si vrais , si naturels , qu'elles sont encore vivantes, après quatre ou cinq révolutions et quatre-vingts ans d'administration départementale, dans nos mœurs et; dans notre langue!
§ 10. — Réaciiou libérale contre le régime de centralisation.
Pendant longtemps, les hommes qui se sont proclamés les héritiers de la révolution , fût-ce à titre
desimpies collatéraux, n'ont pas permis de toucher à l'arche sainte dont ils s'étaient constitués les gardiens. Il y avait dans leur admiration pour les lois qui portent cette date quelque chose du culte fanatique des Musulmans pour le Coran ; comme le Coran pour les Turcs , ces lois renfermaient pour eux toute la sagesse et toute la science humaines , le premier et le dernier mot de tout progrès et de toute civilisation. Mais, parmi les conquêtes de la Révolution,ladivision de la France en départements leur semblait surtout réaliser l'idéal de la perfection poHtique. Emettre sur ce point un simple doute, c'était se rendre coupable à leurs yeux du crime de contre-révolution et de lèse-nation. Vainement vous auriez réduit la question aux simples proportions d'une délimitation de territoire : le département, élevé à la hauteur d'un principe, était pour eux inviolable et sacré; ils étaient là-dessus intraitables. Quelques hommes, supérieurs aux préjugés de leur parti et éclairés par l'expérience , ont fini cependant par se demander comment les principes de 1789 pourraient se trouver menacés par des lois de décentralisation qui, sans porter atteinte à l'unité politique do la France, feraient une meilleure part aux Ubertés municipales et ouvriraient une sphère d'action plus large à l'autonomie départementale. Les exaspérations du principe de centralisation, faciles à expliquer.
à l'origine, par la violence de la réaction contre des abus trop réels, leur ont paru dénuées désormais de toute raison. Déjà quelques esprits élevés, M. Louis Blanc entre autres , avaient affirmé le principe d'association, si longtemps et si impitoyablement proscrit par l'école révolutionnaire , sous prétexte que les corporations ont autrefois doRné naissance aux jurandes et aux maîtrises. M. Proudhon, M. E.Renan (1), M. Michelet, M. Ed Quinet(2), M. Leplay (8), M. Laferrière, M. E. Regnault, M. Dolfus, M. Ghevillartl, etc. , peu suspects, à coup sûr, d'un respect exagéré pour les traditions dupasse, ont compris à leur tour que la question des franchises provinciales et de la gestion des deniers du pays par le pays est absolument indépendante de celle des privilèges électoraux héréditaires et des anciennes prérogatives nobiliaires. Le principe de liberté, revendiqué aujourd'hui par tous ceux qui. dans la centrahsation haïssent le plus redoutable instrument du césarisme , ne saurait avoir rien de commun avec les souvenirs , à jamais éteints, de la féodahté.
Les périls du morcellement provincial, entrevus
(1) Philosophie de V histoire contemporaine. — Revue des Deux Mondes. 1" juillet 1868.
(2) Histoire de la Révolution. Livre iv.
(3) La réforme sociale en France.
par ces éminenls publicistes, l'effroyable catastrophe de 1870 les a fait éclater au grand jour. N'est-il pas évident que notre organisation départementale n'a pas offert à la délégation de Tours les ressources que la défense nationale trouva, pendant la guerre de cent ans, dans la libre et forte organisation de nos provinces d'états? Les efforts du gouvernement de Tours, comme ceux de la France entière, ont été héroïques : on ne saurait assez les admirer ; mais , en l'absence d'institutions indépendantes et vivant de leur propre vie, en l'absence de tout cadre de résistance largement constitué, un temps précieux n'a-t-il pas été perdu en hésitations, en tâtonnements, en prépatifs que les nécessités d'une improvisation hâtive condamnaient forcément à l'incohérence?
Les faits, en politique, sont plus puissants que les paroles. Vingt années de discussions nouvelles, les eiforts réunis de la tribune et de la presse, n'auraient pas suffi peut-être pour ramener aux idées de décentralisation les esprits accoutumés à la routine de la bureaucratie. La présence de l'ennemi sous les murs de Paris a fait immédiatement conprendre à tous le besoin d'émanciper la province.
Un phénomène s'est produit alors , qui porte en soi un grand enseignement. De toutes parts , sous le nom de hgues de l'Est ou du Midi , du
Sud-Est ou du Sud-Ouest, se sont manifestées dans les départements des tendances à s'associer entre eux par groupes de cinq ou six, — aspirations inconscientes , sans doute , mais première et confuse réalisation du mot de Barrère. Ces ligues , plus révolutionnaires, dans l'esprit de leurs fondateurs, que nationales, plus agressives, au point de vue politique et social, que militairement défensives, n'étaient à la vérité qu'un essai de fédération démagogique; mais elles n'en attestent pas moins, dans les populations, un vague instinct du mal et du remède. De son côté, le gouvernement a essayé de recruter des armées dans les régions mêmes que ces armées étaient appelées à défendre. I] a créé des armées de la Loire , de la Bretagne , delaNormandie.Gesnoms,proscrits si longtemps du langage administratif, on les a vus reparaître , pour la première fois depuis quatre-vingts ans, dans les documents officiels. Malheureusement , une telle organisation ne s'iqiprovise pas. On a eu le mot sans la chose , l'ombre sans la réalité.
Fait intéressant à constater! c'est des rangs de la fraction la plus avancée du parti démocratique qu'est sorti cet appel à l'affranchissement des provinces, que la Convention aurait puni de mort comme un attentat à la Bévolution. C'est aussi, on s'en souvient, la démocratie la plus radicale qui opposa la première, en 1848, et qui oppose encore
aujourd'hui à rindividualisme révolutionnaire l'ancien, ou plutôt, l'éternel principe d'association. Tant il est vrai que le progrès indéfini n'est qu'un leurre, que l'humanité ne marche pas en ligne droite devant elle, mais qu'elle est condamnée à tourner dans le cercle des mêmes idées et qu'elle se rapproche fatalement de son point de départ , à force de vouloir s'en éloigner!
A dire vrai , il n'y a ni péril de révolution, ni péril de contre-révolution, dans la question telle qu'elle se présente aujourd'hui. L'unité française, bienfait de la monarchie , n'est pas plus menacée que le principe d'égalité, bienfait de la république, par une réforme qui ne tend en définitive qu'à mettre en harmonie les circonscriptions administratives de la France avec ses circonscriptions judiciaires , miUtaires , universitaires et ecclésiastiques. Par une étrange anomaUe, en effet, tandis que les anciennes divisions sont maintenues , ou à peu près , pour l'armée avec les commandements divisionnaires, pour la justice avec les ressorts des cours d'appel , pour l'EgUse avec les juridictions archiépiscopales , pour l'enseignement public enfin , avec les ressorts d'académie , elles n'ont été réduites que pour le pouvoir administratif, c'est-à-dire pour celui en qui se résument plus ou moins tous les autres. L'accord des esprits libéraux sur le terrain , si abandonné autrefois, des
idées de décentralisation, est trop cruellement justifié par les événements, pour ne pas se resserrer tous les jours davantage par la comparaison du présent avec le passé. Eclairés par le péril, rapprochés pax le malheur commun, également ennemis les uns et les autres des abus de Fancien régime et des exagérations du nouveau, nous sentons tous aujourd'hui la nécessité d'un système de gouvernement et d'administration qui se formule en ces deux mots : liberté à la base , unité au sommet.