CAMPAGNES DE L ARGONNE ET DE BELGIQUE
ÂQ mois d* avril 1791, sa compagnie de volontaires futiacorporée dans la garde nationale de Fontenay qui Tenait d*èlre réorganisée et formée en bataillons. Cette fois, Belliard dut se résigner et accepter le grade de lieutenant à la 9"" compagnie qui lui fut décerné par voie d'élection. Quelques jours après, il fut chargé d'une mission à Fougères, et la remplit à la satisfaction de ses concitoyens.
A son retour, les esprits étaient surexcités par Tan- Donce dun rassemblementd'insurgés récemment signalé à Challans. Malgré la fatigue, il demanda encore à marcher, mais en simple volontaire, cédant le commandement a un camarade plus expérimenté, qui avait déjà servi dans Tarmée.
La vocation militaire du jeune Belliard s*était maintenant dessinée et Ton pouvait déjà prévoir de quel côté ses goûts allaient bientôt Tentraîner. Mais par un mélange de qualités qui était tout à son honneur, on était frappé surtout de sa modestie et de son abnégation.
L'ambition semblait lui être étrangère, et le patriotisme était son seul mobile; ces sentiments, qui le dominèrent pendant tout le cours de son existence, eurent sur sa destinée une inQuence indéniable.
La fin de 1791 lui offrit à cet égard une occasion de se montrer. Sous Texcitation des émigrés et la pression des circonstances, les puissances étrangères avaient formé sur la frontière des rassemblements qui étaient devenus une menace pour la France. L'opinion publique s'alarma et de divers côtés des groupes de volontaires s'oi^anisèrent. A Fontenay, au mois de novembre, la municipalité ouvrit un registre pour l'inscription des jeunes gens de bonne volonté qui avaient le désir de se rendre aux armées. Belliard, très décidé, s'offrit le premier et fut inscrit en tête de liste. Son exemple fut promptemeot suivi et un bataillon de guerre fut bientôt constitué. On procéda, suivant l'usage, à l'élection des
officiers, et, le 8 décembre» par 48 voix sur 54 votants, il fut choisi pour commander une compagnie. La commission du directoire départemental le proclama élu et le nomma officiellement capitaine de la l'^" compagnie. Ce fut son entrée dans Tarmée active. Il avait alors vingt-deux ans.
Après une seconde expédition à Ghallans, où il put contenir les habitants prêts à s'insurger et qui Toccupa jusqu'au mois de mai 1792, son bataillon reçut Tordre de partir pour la frontière et de rejoindre Tarmée du Nord, sous le commandement du général La Fayette.
De graves événements venaient de justifier cette mesure. Le 20 avril, TAssemblée nationale, sommée par l'Empereur d'Autriche de restaurer la monarchie, et menacée par une armée de soixante mille hommes, avait déclaré la guerre à ce souverain. Nos premiers efforts avaient été malheureux. Nos troupes s'étaient débandées à la vue de l'ennemi et avaient fui, sans combattre, en criant à la trahison. Le 28 avril, nous comptions déjà deux défaites, à Tournay et à Mons. Et pendant que le bataillon de Fontenay se rendait à l'armée, l'excitation des esprits s'exaltait chaque jour. Le 11 juillet, sous la pression des circonstances, l'Assemblée proclduna. la pairie efi danger. La révolution prit à Paris un caractère insurrectionnel; le roi, accusé de trahison, vit son palais envahi par la populace dans la journée du 10 août, son trône menacé, et ses pouvoirs suspendus. L'Assemblée nationale se déclara en permanence et la formation d'une Convention fut décrétée. A la suite de ces événements, les ambassadeurs étrangers quittèrent Paris, et la France fut mise au ban de l'Europe. L'Autriche, la Prusse, le Piémont se coalisèrent contre elle et la grande armée des alliés, commandée par le roi de Prusse, partit de Coblentz le 30 juillet, pour atteindre Longwy et percer le centre de nos forces, éparpillées de Bâle à Dunkerque. Nos adversaires disposaient de cent soixante mille hommes, aux-
CAMPAGNES DE l'aRGONNE ET DE BELGIQUE 9
quels nous opposions deux armées, du Nord et de la Meuse.
Le 19 août, la frontière fut franchie par Tarmée prussienne et l'invasion commença. Le même jour, La Fayette, après s'être vainement prononcé contre la Révolution du iO août, fut obligé d'abandonner ses troupes et de s'enfuir à l'étranger.
Dumouriez, nommé au commandement de l'armée du Nord, s'occupa d'abord de réorganiser ses états-majors. Belliard, désigné par ses chefs comme apte à en faire partie, fut nommé, le 22 août 1792, adjoint aux adjudants généraux, et affecté à l'état-major de l'Armée sous les ordres du général de division Moreton.
Le nouveau général en chef n'eut pas le temps de procéder à d'autres changements. Les nouvelles qu'il reçut de la marche des alliés le forcèrent de laisser le camp de Maulde sous le commandement de Beurnonville et de se rendre à Sedan, pour être plus près du terraia d'opérations. Belliard resta à Saint-Amand ave-c l'état-major général. Mais dès le commencement de septembre, Beurnonville ayant reçu de Dumouriez l'ordre d'être à Bethel, le 14, leva le camp de Maulde, laissa le général Moreton à la garde du camp de Bruille, et se mit en route le 1 septembre, emmenant Belliard dans son état-major. A Rethel, il trouva un nouvel ordre qui l'envoyait à Sainte-Menehould, motivé par l'enlèvement par l'ennemi du passage de la Croix-aux-' Bois, et l'abandon par le général Dubouquet du défilé du Chêne Populeux (1).
Belliard arriva à Sainte-Menehould le 19 septembre, non sans quelques incidents militaires de nature à fixer son attention. C'est ainsi que le 15, il avait vu arriver des fuyards disant tout haut que l'armée de Dumouriez était détruite. Le 16, on avait aperçu une forte colonne ;
(l) Voir la carie n« 1.
et, sans la faire reconnaître, croyant qu'elle était ennemie, Beurnonville avait pris la direction de Ghàlons, où il trouva les fédérés de Paris en pleine révolte contre leur respectable chef Luckner. Là, on apprit que la colonne aperçue en route élait justement composée des troupes de Dumouriez qu'on allait rejoindre. Ces faits frappèrent Belliard qui les jugea plus tard dans ses mémoires et en retira, malgré sa jeunesse, une bonne leçon d'expérience.
A Sainte-Menehould, notre armée, forte de soixantedix mille hommes, prit position en avant de la ville : Beurnonville au centre, Kellermann àgauche et Dumouriez à droite.
Le 20 au matin, le roi de Prusse, arrivé la veille, ordonna l'attaque de nos positions. Kellermann se porta en même temps sur la hauteur de Valmy qui dominait le terrain. Après une forte canonnade, le duc de Brunswick, commandant en chef de l'armée ennemie, lança trois colonnes contre Kellermann. Ce dernier, entraînant ses jeunes troupes au cri de : Vive la nation! les fit charger à la baïonnette, et arrêta l'élan des Prussiens. Ceux-ci se bornèrent jusqu'au soir à une lutte d'artillerie, que nos soldats, fiers de leur succès, soutinrent avec vigueur.
Ce fut la première affaire de Belliard. Dans celte journée, il eut à porter plusieurs ordres au moulin de Valmy, poste élevé, dit-il plus tard, d'où il voyait les deux armées. D'après son récit, le 21, l'ennemi fit de nouvelles dispositions pour attaquer, puis s'arrêta, en voyant la forte position défensive prise par Kellermann pendant la nuit. La journée se passa sans combat; les deux armées s'observaient. Le 22, on resta encore en présence; mais les Prussiens, découragés, ne songeaient qu'à la retraite. A la suite de pourparlers destinés à encourager leurs dispositions, ils quittèrent leurs postes le 30 septembre, et dessinèrent le lendemain leur mou-
CAMPAGNES DE l'aRGONNE ET DE BELGIQUE 11
vement de recul. Dumouriez se contenta de les suivre, sans les attaquer. Il laissa bientôt le commandement à Kellermann avec Tordre de reprendre Verdun et Longwy et partit pour Paris. Kellermann eut la satisfaction de voir Tennemi repasser la frontière et dirigea Beurnonville sur Yalenciennes. Belliard y arriva avec lui le 21 octobre et s'installa en ville avec le quartier général, tandis que les troupes s^établissaient au camp de Famars.
Dans cette rapide campagne de TArgonne, Belliard avait été frappé du peu de solidité de nos soldats improvisés. Sans leurs officiers, qui avaient une valeur réelle, on n'aurait pas réussi à les faire marcher et combattre. D après lai, dans la canonnade à distance de Valmy, ils s'étaient conduits en conscrits ignorants de leur métier et n'osant pas avancer; nous avions exagéré notre succès qui était dft surtout à la faiblesse de nos adversaires.
Quoi qu'il en soit, le 24 octobre, Dumouriez avait rejoint l'armée, avec l'idée de reprendre son projet de conquête de la Belgique. Il se mit bientôt en marche sur Mens, ayant comme avant-garde le corps de Beurnonville. En face de nous, Tarmée autrichienne se concentrait. Les hostilités recommencèrent le 3 novembre et, après divers engagements, l'ennemi se retira dans son camp retranché de Jemmapes. Le 6, la bataille s'engagea. Beumonville, avec l'avant-garde, marcha sur Cuesmes; la droite se déploya devant Jemmapes et la gauche se porta sur Careignon, appuyée par la réserve. Après avoir commencé le combat, Beurnonville, ne recevant pas d'ordre de Dumouriez, envoya Belliard au général d'Harville, qui se dirigeait sur Cypli, pour lui demander de couvrir sa droite. Obligé de passer entre deux pièces de i6, au moment où elles tiraient, Belliard eut un premier accident. Son cheval effrayé se renversa et le contusionna assez fortement, tandis que les coups des deux pièces lui causaient une forte commotion. Il en resta un
peu sourd et souffrant pendant quelque temps, mais n*en continua pas moins son service et accomplit sa mission.
Quand il rejoignit le général Beurnonville, celui-ci venait de recevoir de Dumouriez Tordre d'enlever Cuesmes, ce qui fut exécuté aussitôt. Jemmapes tombait aussi en notre pouvoir. Après la prise de Cuesmes, le capitaine Belliard fut encore chargé d'aller trouver le général d'Harville pour lui dire d'occuper le mont Berthemont, et d'en chasser Tennemi qui y tenait encore avec deux batteries et une troupe d'infanterie. Ce fut l'un des derniers actes de cette bataille qui était gagnée à 2 heures de l'après-midi.
Parmi les faits de guerre remarqués dans cette journée, on cita la prise de la redoute de gauche, à l'attaque de Jemmapes, par le 1" régiment de hussards (Berchini). C'était sur l'avis de Belliard que ces cavaliers, tournant la redoute, et y pénétrant par la gorge, avaient sabré les défenseurs et pris cet ouvrage. Appréciant plus tard nos mouvements, Belliard estima qu'on aurait dû faire tomber les positions de Careignon et de Jemmapes, en attaquant Cuesmes par la droite. Mais l'important était d'avoir vaincu. L'armée coucha sur les positions conquises et, malgré la saison avancée, Belliard bivouaqua avec les troupes sur les hauteurs de Cuesmes. Le lendemain, il entra dans Mons à la suite de son général, qui y reçut l'ordre d'aller commander l'armée de la Moselle. Il était remplacé par le général Dampierre.
Ces fréquents changements de généraux entraînaient aussi des mutations dans les états-majors. Belliard, qui avait déjà assisté à deux batailles, et suivi toutes les opérations de l'armée depuis la formation du camp de Maulde, se trouvait à cette époque un de ses officiers les plus expérimentés. Aussi le général Dam pierre n'hésita pas, malgré sa jeunesse, à le prendre pour chef d^élalmajor au moment où il allait continuer sa marche en Belgique.
CAMPAGNES DE L ARGONNE ET DE BELGIQUE i3
Le 8 novembre, il se présenta devant la ville d'Alh. Belliard, envoyé en reconnaissance, fut chargé de la sommer d*ouvrir ses portes. Les Autrichiens l'avaient évacuée et la municipalité s'empressa de lui offrir les clés. Belliard jugea inutile de les accepter, se contenta de faire occuper la ville et de commander les vivres nécessaires. Le soir même, le général Dampierre s'y installa.
Le 9, il reprit la marche en avant et le 12 eurent lieu les premières escarmouches.
Le 13, on se heurta aux Autrichiens qui furent attaqués à Vagenvier, puis à Saint-Péterleuw, et refoulés jusqu'à Bruxelles, que nous occupâmes le lendemain. Après avoir assisté à ces deux combats, Belliard installa Tétat-major du général Dampierre à Laeken. En pénétrant pour la première fois dans cette belle capitale, il était loin de se douter de l'influence qu'elle aurait un jour sur sa destinée.
Les 16 et 17 novembre, Belliard eut l'occasion de séjourner à Malines. Le corps du général Dampierre, qui formait la gauche de l'armée, reprit son mouvement le 18, ayant pour objectif Liège, qui fut occupé le 28, après une attaque insignifiante. On se dirigea ensuite sur Aix-la-Chapelle, que l'on atteignit le 8 décembre. L'ennemi, qui s'était constamment retiré devant nos troupes, s'arrêta derrière l'Erffe, et y choisit une bonne position défensive.
La saison s'avançait et, suivant une vieille tradition, qui ne devait pas tarder à être abandonnée, l'armée prit ses cantonnements d'hiver. Le général Dampierre établit son quartier général à Aix-la-Chapelle, d'où il devait commander le pays environnant.
Belliard, qui s'était acquis l'estime de ses généraux, fut appelé le 11 du même mois à l'état-major général. Très observateur des faits de guerre auxquels il assistait, il en lirait des réflexions que l'expérience devait plus
tard confirmer. Les mouvemeots de Tarmée depuis la prise de Mons lui semblaient trop lents et trop peu conformes aux règles ordinaires de la guerre. Il ne comprenait pas qu*après nos premiers succès, on n'eût pas poursuivi Tennemi à outrance. Il en fut de même après Jemmapes. A Bruxelles, au camp de Gontich, on avait perdu un temps précieux. Devant Liège, lattaque lui avait paru mal dirigée. Après la prise de cette ville, il croyait que l'armée, portée en avant avec toutes ses forces réunies, aurait été cantonnée entre la Meuse et le Rhin, où elle se serait rapidement refaite.
Mais rien de tout cela n'avait eu lieu; et, pour le moment, on ne songeait qu'à attendre sur place une saison plus favorable. Le général en chef, cependant, se décida à assiéger Maêstricht et en chargea le général Miranda. Belliard eut plusieurs fois l'occasion de lui porter des ordres et de voir les dispositions adoptées pour la prise de la ville. Ce qui le frappa le plus, c'est qu'on aurait sûrement enlevé la place, si on l'avait attaquée aussitôt après avoir pris nos cantonnements sur la Boër et sur la Meuse.
Aussi l'ennemi, profitant de notre inaction, appelait ses renforts et se réorganisait. A la fin de février 1793, prêt à reprendre l'offensive, il passa la Boër, et vint attaquer nos différents postes. L'armée, surprise, dut quitter ses cantonnements et battre en retraite sur Aldenhoven, puis sur Eschweiler, en avant d'Aix-la- Chapelle, et sur Hervé où était le général Dampierre. Celui-ci recula à son tour sur Soumagne, où il rejoignit le général Valence. Cette concentration permit de ralentir la marche des Autrichiens, sans toutefois les arrêter. Nos généraux gagnèrent alors Liège, suivis par l'ennemi qui était d'ailleurs peu entreprenant. Us franchirent la Meuse et se portèrent sur Louvain où ils rallièrent Miranda avec les troupes du siège de Maêstricht.