CAMPAGNES DE L ARGONNË ET DE BELGIQUE
alors une surprise des plus pénibles, une lettre anonyme l'avait dénoncé comme n'étant pas républicain. Il n'en fallait pas davantage pour perdre un bon officier. Sur ce simple avis, en effet, le ministre Bouchotte le suspendit de ses fonctions , le 30 juillet et, suivant un décret récent, lui ordonna de quitter Parib dans les vingtquatre heures.
Il dut alors se rendre à Angoulème où il resta deux mois. A partir de ce moment, ses démarches et ses préocupations n'eurent qu'un but : reprendre du service.
Un représentant du peuple dont il fit la connaissance l'autorisa à rentrer à Paris, pour demander sa réintégration dans les cadres. Il partit et passa un mois dans la capitale, allant du ministère au Comité de salut public, sans réussir à se faire écouter. On finit par lui répondre que les bureaux « accablés par les affaires générales, n'avaient pas le tenips de s'occuper de celles des particuliers ».
Il rentra à Fonlenay avec celle fin de non-recevoir, décidé à réunir le plus de témoignages possible pour les mettre à l'appui d'une nouvelle demande de réintégralion. Au mois de novembre, ses documents étant prêts, il obtint, du représentant du peuple Fazillac, l'envoi au ministre de la guerre d*une lettre qui attestait son dévouement à la République et sollicitait « son rappel i ractivité dans quelque grade que ce soit ».
Celte leltre était accompagnée d'un rapport sur la conduite de Belliard depuis son entrée au service à l'armée du Nord et de divers certificats :
1^ Un certificat des habitants d'Angoulème constatant sa présence dans cette ville pendant deux mois et affirmant qu'il s'était • comporté en bon citoyen » ;
2" Une attestation de civisme établie par le représentant du peuple Gouraud ;
3* Un certificat des membres directeurs du district de
Fontenay, affirmant que Belliard avait donné des* preuves évidentes du plus pur patriotisme, dès le commencement de la Révolution et que son père avait toujours marché dans le même sens » ;
4* Un certificat du chef d'escadrons Bousquet, affirmant que « Belliard, comme capitaine, s'était toujours dévoué à la chose publique » ;
5° Une déclaration d'habitants de la Vendée réfugiés à la Rochelle, assurant que « le citoyen Belliard avait donné par ses paroles et par ses actions, les preuves les moins équivoques de son attachement à la Révolution et que toute sa famille, qui était très nombreuse, avait professé constamment les mêmes principes » ;
6** Trois certiflcats de la commune de Fontenay-le- Peuple, de la société populaire et de tous les habitants du même lieu, rendant de lui le même témoignage.
Ces attestations, conformes à Tesprit du temps et garanties par les signatures les plus honorables, furent envoyées à Paris à l'appui de la demande de réintégralion, qui est restée dans le dossier de Belliard et qui porte encore ces simples mots inscrits à la suite de la signature de l'intéressé : ne se peut. Telle fut la réponse du ministre aux sollicitations du jeune adjudant général qui n'avait rien à se reprocher.
Il y avait à Paris un parti pris contre tous ceux qui avaient approché Dumouriez, et dans les sphères du gouvernement régnait un mécontentement qu'il fallait laisser se calnier. Il resta tranquille dans son pays natal, observant les événements, jusqu'au mois de juin 1794. A cette époque, la situation lui parut favorable; il renouvela sa demande, en sollicitant l'honneur de servir dans l'armée comme simple volontaire. Celte fois il fut écouté, « un décret daté du 15 août, lui accorda cette autorisation, mais seulement pour servir aux frontières ». L'adjudant général Belliard, heureux de celte décision, et cédant à un entraînement qui l'attirait vers la cava-
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lerie, s engagea aussitôt au 3* régiment de chasseurs à cheval, où tout d'abord, on le laissa au dépôt. Il y resta plusieurs mois et il fallut, pour l'en tirer, cette chance inespérée de voir des représentants du peuple qui, chargés de négocier la paix à la Haye, avaient besoin d'un secrétaire instruit connaissant un peu les Pays-Bas. Le soldat Belliard, ancien officier supérieur d'état-major, qui avait assisté à la conquête de la Belgique et parcouru la contrée jusqu'à Maëstricht, était tout indiqué. On le désigna et il fut apprécié par nos plénipotentiaires. Ils le recommandèrent au membre du Comité de salut public Defermon, qui en parla à son collègue, Aubry, chargé de la guerre. Tous deux se décidèrent à le réintégrer dans son grade.
Le 29 fructidor an III (15 septembre 1795) il fut remis en activité et nommé adjudant général, chef de brigade (colonel) à l'armée de l'Ouest. Il avait donc de l'avancement et pouvait se considérer comme très heureux de cette solution. Dix jours après il était à Nantes, accusait réception au ministre de sa nomination, réclamait son brevet et rendait compte qu'il allait servir dans la division du Sud, comme chef d'état-major. Il y resta jusqu'au commencement de ventôse an IV (février 1796) sous les ordres de Hoche, qui acheva la première pacification de la Vendée. Ce fut alors que sa destinée l'entraîna dans la sphère d'action de Bonaparte, au moment même où allaient s'ouvrir les mémorables opérations de la campagne d'Italie.
Campagne d'Italie.
Beïliard, chef d'état-major de Sérurier. — Siège de Mantoue. — Bataille de CastigUone. — Historique de la division Sérurier. — Chef d'étalmajor d'Augereau. — Occupation de Vérone, — Bataille de Roveredo. — Combats sur la Brenta. — Poursuite de Wurmser. — Beïliard à Legnago. — Rentrée à Vérone. — Combat de Caldiero. — Konco et Arcole. — Beïliard est cité et nommé général. — Son récit sur ces journées. — Nouvelle offensive des • Autrichiens. — Combat d'Ânghiari. — Beïliard quitte Augereau.
D'après certains documents, ce serait le général de Grouchy, qui, sur le vu des notes et des services de Beïliard, aurait conseillé à Paris son envoi à l'armée dllalie. Quoi qu'il en soit, ce fut au début même de celte immortelle campagne, le 4 ventôse an IV (22 février 1 796), que fut signée la lettre de service qui le plaça sous les ordres de Bonaparte. Toutefois il ne figure sur les situations de l'armée d'Italie qu'au commencement de juin 1796, n'ayant pu sans doute rejoindre son nouveau poste qu'à la fin de mai.
Peu de temps avant sa mutation, Hoche avait été mis à la t^te de Tarmée des côtes de l'Ouest, et avait commencé des négociations pour une pacification générale de la Vendée. Il avait besoin de tous ses officiers d'état-major; et peut-être voulut-il attendre la fin des négociations pour autoriser le départ de Beïliard. Elle n'eut lieu que le 4 mai, après la soumission de Stofflet.
Ed supposant que sa mise en route se fit vers cette époque et qu'il passa quelques jours à Fontenay pour revoir ses parents, il ne put se présenter au chef d'étatmajor général de l'armée d'Italie, à Valeggio, que vers la fin du même mois.
A son arrivée il fut affecté à l'état-major de Sérurier, général vigoureux, brave, fils d'un officier, ancien officier du roi lui-même,' mais âgé de cinquante-quatre ans et fatigué. La jeunesse de Belliard, chef de brigade (colonel) à vingt-six ans et devenu son chef d'état-major, allait suppléer à l'activité qui commençait à lui manquer.
C'est à ce général en effet qu'au mois d'août suivant Bonaparte donna la note ci-après : « Se bat en soldat; ne prend rien sur lui ; ferme ; n'a pas assez bonne opinion de ses troupes; est malade. »
Cette situation, loin de nuire à Belliard, le fit remarquer de Bonaparte et de Berthier. A partir de ce moment, il fut entraîné dans la glorieuse période des guerres napoléoniennes qui lui fournit mainte occasion de déployer ses talents, l'attacha à son général en chef et donna à sa carrière un éclat remarquable.
Après avoir pris part aux premières opérations de la campagne, la division Sérurier reçut, le 1" juin, Tordre d'aUer assiéger Mantoue. Belliard ne la rejoignit que vers le 28 prairial (16 juin) et prit aussitôt son service. L'investissement de la place n'était pas terminé. Le 4 juin, sous les yeux du général en chef, on s'était emparé des faubourgs de Saint-Georges et de Cerese et le blocus avait commencé aussitôt après.
Les travaux du siège, les cantonnements, les distributions, les communications sur les derrières, les terrains de rassemblement, les postes de surveillance, les rapports avec l'état-major général absorbèrent de suite le nouveau chef d'état-major. Son activité trouva amplement à s'y satisfaire; mais dès le début, l'état sanitaire devint pour lui un sujet de préoccupation.
Les chalears, les eaux environnantes, les marécages, l'humidité avaient altéré la santé des troupes. Lui-même fut bientôt éprouvé.
Le 19 messidor (7 juillet), à la suite d'un entretien avec Bonaparte, Sérurier transmit à Belliard Tordre qu'il avait reçu, de préparer, pour le 22, une attaque des ouvrages avancés > du côté de la porte de Cerese. En même temps, les troupes de siège étaient renforcées et Belliard était admis à concourir avec les généraux de brigade et les autres adjudants généraux, aux commandements des troupes dans les opérations qu'il y aurait à tenter.
Les dispositions nécessaires étaient prises depuis le 8, notamment en ce qui concernaitles emplacements d'artillerie.
Les ordresde détail pourTaltaque projetée furentremis à Belliard, le 28 messidor (16 juillet). Il s'agissait d'essayer une attaque par surprise d'un côté de la place, au moment où la tentative la plus importante se développerait d'un autre côté. Ces opérations comportaient l'établissement d'un pont volant, l'ouverture des feux de toutes les batteries, l'enlèvement d'un ouvrage extérieur et une entente générale pour l'exécution du mouvement à une heure déterminée. Belliard prépara et transmit tous les ordres relatifs à cette grave opération ; puis il s'assura que chacun les avait reçus et compris.
Dès que le général en chef en fut avisé, il se rendit à Mantoue le 17 juillet, et sans attendre la date primitivement fixée, il ordonna l'attaque le jour même. Belliard raconte dans son Journal qu'une baisse inattendue des eaux l'empêcha de mettre son projet à exécution, mais qu'il le reprit le lendemain sur de nouvelles bases. Il fît former quatre colonnes et donna à chacune son objectif. Belliard, avec le général Sérurier, fut attaché à une colonne d'observation qui forma réserve. Les attaques coïncidèrent avec l'ouverture de la tranchée et furent
par un feu violent de toutes les batteries. A partir de ce moment, les travaux de terrassement et la canonnade continuèrent avec une activité soutenue. Belliard visitait chaque jour les tranchées, ménageant si peu ses forces qu'il en tomba malade, sans toutefois cesser son service. Bientôt du reste la situation allait se modifier.
Le 29 juillet, on apprit que les Autrichiens, ayant reçu des renforts, avaient forcé nos lignes à la Corona, puis vers Bassano et Salo. Le général en chef ordonna la retraite, la concentration de Tarmée derrière le Mincio, et la levée du siège de Mantoue.
La division Sérurier dut faire enterrer ou noyer Tarlillerie de siège, envoyer les troupes de Saint- Georges et de la Favorite à Goïto pour y passer le Mincio, se rendre avecle reste au pont de Marcaria sur TOglio pour s'en emparer, puis se joindre à celles d'Augereau et de Kilmaine pour combattre Tennemi.
Les événements qui en résultèrent, ont été racontés par Belliard, dans son Journal des mouvements, actions et affaires qui ont eu lieu pendant le blocus de Mantoue. Toute la partie qui a trait à la levée du siège, à la marche vers Castiglione et à la bataille de ce nom, donne une idée nette du style de Tauteuret de Tesprit qui l'animait.
/ 3 ihermifior an 77 (31 juillet 1796). — Les !«' et 2« bataillons de la 69" demi-brigade ainsi que la 45* et toutes les troupes de Saint-Georges, la Favorite, Saint-Antoine, aux ordres du général de brigade Pelletier, sont partis à 10 heures du soir pour Goïto, pour y être employés aux ordres du général divisionnaire Augereau, ainsi que la cavalerie et Tartillerie, conformément aux ordres du général en chef.
Le reste de la division, composé de la 12" demi-brigade d'infanterie légère, 19", 3* bataillon et 4 compagnies du 1" de la 25% 3* bataillon de la 69% 6^ et V bataillons de grenadiers avec Tartillerie de campagne, quelques dragons du 8** régiment et les sapeurs, occupant Pietoli, Gerese et Pradella, ont Içvé le siège de Mantoue à onze heures et demie du soir, et
se sont mis en mouvement pour Marcaria par Rivalta, à environ 1 heure du matin. Le départ a été retardé pour protéger l'artillerie et lui faciliter les moyens d'enlever le plus de pièces et munitions possible; malgré cela, il en est resté la majeure partie, qu'on a enclouée et les roues ont été brisées, ainsi que les affûts. Les ponts de San Benedetto sur le Pô, de Formigosa et celui qui conduisait à la tranchée sur le Mîncio, ont été coupés.
17 thermidor an IV (i août 1796). — A quatre heures du soir, la division reçut Tordre du général en chef de partir sur lechamp pour se rendre à Castiglione de Stivïere et envoj'er en avant un corps de grenadiers de 500 hommes. De suite on donna Tordre au 1" bataillon de la 19** demi-brigade qui était à Gasolo et au 3^ bataillon de la 69* qui formait la garde du quartier général à Pozzolo, de se réunir à la division.
La santé du général divisionnaire Sérurier ne lui permettant pas de marcher à la tête des troupes, il remit le commandement entre les mains du général de brigade Gardanne qui se trouvait le plus ancien officier général.
La division ne se trouvant pas avoir le nombre des grenadiers demandé, on organisa un corps de 500 hommes avec le 7* bataillon des grenadiers, le 3* de la 12* demi-brigade d'infanterie légère et deux cents hommes y compris les grenadiers des deux derniers bataillons de la 19* demi-brigade d'infanterie de bataille, qui partit de suite sous les ordres du général de brigade Fiorella pour se rendre à marche forcée auprès du général en chef.
A 9 heures du soir, le reste de la division, composée de la 12* demi- brigade d'infanterie légère, de la 19* d'infanterie de bataille, du 1°' bataillon et de 4 compagnies du 3* de la 25* de bataille, du 3* de la 69* et 200 hommes du 1*' bataillon de la 45*' a quitté la position qu'elle occupait sur la rive droite • de TOglio près Marcaria, et s'est mise en mouvement pour se diriger sur le point qui lui avait été indiqué.
i 8 thennidor an IV [^ août 1796). — Le général Gardanne arrêta la troupe à San Martino et ne voyant point de reconnaissance de cavalerie que le général en chef devait envoyer à sa rencontre, il fit tirer trois coups de canon pour annoncer son arrivée; ensuite la division continua sa marche. A environ 10 heures du matin, elle rencontra l'ennemi à
Medoli; l'affaire s'engagea avec les tirailleurs. Le général ordonna aux adjoints Martineau et Sulkowski de se porter en avant et d'attaquer le village; Le feu devint plus actif; les tirailleurs et les carabiniers ne se trouvant pas assez forts, il fît avancer les deux premiers bataillons de la 12'' demibrigade d'infanterie légère avec une pièce de 8. L'ennemi fit une vigoureuse résistance ; la fusillade devint très vive de part et d'autre pendant environ trois quarts d'heure; enfin on bat la charge, toute la colonne s'ébranle, la valeur republicaine l'emporte et nous nous rendons maîtres du village, ou nous fîmes quelques prisonniers.
... Le reste de la division, que le général ne voulait pas compromettre contre l'ennemi, ne connaissant pas le dessein du général en chef, resta au village pour protéger les troupes qui étaient en avant. Cette manœuvre eut le plus heureux soccès; car aa moment où le général en chef attaquait la droite de l'armée ennemie, les deux petites colonnes qui se trouvaient en avant du village attaquèrent la gauche. L'ennemi se croyant pris en arrière par des forces majeures, commença à chanceler; nos troupes montent la colline, chassent l'ennenai des hauteurs ; celui-ci, dans sa fuite précipitée, nous abandonna cinq pièces de canon et plusieurs caissons remplis de munitions ; toutes les troupes, officiers et soldats, se sont conduites avec la plus grande bravoure.
... Peu de temps après l'expédition, la division reçut du général en chef Tordre de se porter sur Borghetto. )^e général Gardanne fit reposer un moment la troupe : on lui distribua le vin et le peu de pain qu'on put trouver dans le village de Medoli; ensuite elle se mit en mouvement pour sa nouvelle destination. La fatigue qu'elle avait éprouvée par la marche forcée qu'on lui fit faire la nuit précédente ne lui permit d'aller qu'auprès du village de la Volta, ou elle a bivouaqué la nuit du 18 au 19 (5 au 6 août).
19 thermidor an IV {6 août 1796). — D'après les ordres du général en chef, le général Fiorella vint prendre le commandement de la division, qui partit à onze heures du soir pour se porter sur Peschiera, où elle resta trois heures, pour se reposer et recevoir les vivres.
En conséquence des ordres du général en chef, la division a quitté sa position à 2 heures du soir, pour marcher sut Vérone. En route, le général en chef donne l'ordre au général
Lasalcette de se porter avec la 19* demi-brigade sur Villafranca. Le reste de la division continua sa marche sur Vérone, où elle rencontra l'ennemi à dix heures du soir. Les portes se trouvant fermées et le gouverneur, malgré les sommations qu'on lui fit, ne les ouvrant point, on les fit enfoncera coups de canon. Le général envoya de suite deux compagnies de la 12^ demi -brigade d'infanterie légère pour faire des patrouilles, reconnaître l'ennemi et s'assurer s'il avait entièrement évacué la place : on ne rencontra que quelques traineurs qui furent faits prisonniers. Le même soir, toutes les portes de la ville furent occupées par nos troupes et le reste de la division bivouaqua sous les murs de la place, sur la route de Peschiera.
21 thermidor an/F(8août 1796). —Le même jour, d'après les ordres du général en chef, la division fut relevée dans ses positions sous Vérone par celle du général Augereau et partit pour se rendre à Villafranca, avec 50 hussards du l""' régi* ment et 40 du 10® de chasseurs, qui remplacèrent le 5' de dragons.
22 thermidor an IV (9 août 1796). — La division ne fit aucun mouvement et conserva la même position. .
Elle reçoit ordre de partir pour se rendre à Marmirolo ; le général Fiorella, se trouvant indisposé, remit le commande* ment au général Lasalcette. Les troupes, fatiguées^ ne marchant pas aussi vite que le général l'aurait désiré, il se porta lui-même avec 30 hussards au pont de Marmirolo qu'on lui avait dit être coupé, afin de le faire rétablir de suite. Le pont n'était point coupé ; le peu de troupes qu'il avait avec lui pénétra dans Marmirolo où Ton ne trouva qu'un petit poste endormi et qui fut fait prisonnier. Ce détachement était destiné à escorter et faire filer sur Mantoue un convoi de fourrages de 12 voitures qui tombèrent en notre pouvoir ainsi que quelques prisonniers.
La division arriva à midi à sa destination et prit position entre Marmirolo et Mantoue.
Là, j'ai quitté la division et je suis passé par ordre du général divisionnaire chef de l'état-major général, à celle du général Augereau. Signé : Belliard.
A cette époque, Augereau se trouvait sans chef d'élal-major et en avait un besoin urgent. Il venait d'en
réclamer un instamment au général Berthier qui avait déjà jeté les yeux sur Belliard pour l'étal-major général. Mais en présence des nécessités du service, il renonça à celte idée et le désigna pour servir auprès d'Augereau. Il écrivit à ce dernier le 4" fructidor (18 août) «... J'ai prévu votre demande en vous envoyant Tadjudant général Belliard, Tun des meilleurs de notre armée, mais qui sort de maladie. Je comptais le garder à Tétat-major ; mais je vous l'envoie, etc. »
En même temps, Belliard reçut la lettre de service suivante, datée de Brescia, où était alors le quartier général :
L'adjudant général Belliard se rendra auprès du général Augereau, pour y être chargé du détail de sa division. Les adjoints de l'adjudant général Boyer seront aux ordres de l'adjudant Belliard, pour être employés au détail de Tétatmajor de la division.
Ce dernier se rendit à son nouveau poste à Vérone et en prit aussitôt les fonctions, qui furent notifiées aux troupes par l'ordre du jour suivant :
Vérone, le 3 fructidor, an IV (20 août 1796).
L'adjudant général Belliard est arrivé à la division pour y remplir les fonctions de chef de Tétat-major.
Cette nomination était la première manifestation de l'intérêt que Bonaparte et Berthier lui portaient. Son zèle, son courage et son activité avaient conquis leurs sympathies. Augereau, qui l'avait vu sous Mantoue, lui témoigna bientôt de son côté la plus grande confiance. Après deux mois et demi de service à l'armée dltalie, la réputation de Belliard était faite. Comme chef d'étatmajor et comme soldat, il avait su gagner l'estime de ses chefs. A celle époque, la première qualité que le général en chef demandait à ses officiers, qu'ils fussent de Vétal-major ou des troupes, c'était le courage. La
seconde, spéciale aux états-majors, c*était l'exactitude dans leur correspondance, quelle qu'en fût la difficulté. Sous ce rapport, à Tarmée d'Italie Belliard s'était déjà distingué. Il devait en être ainsi dans tout le cours de sa carrière. De 179G à 1814, il n'a pas manqué un seul instant d'avoir ses rapports et ses lettres de service, tenus au courant jour par jour, datés, enregistrés, classés et même reliés. Sa correspondance, souvent accompagnée de comptes rendus de reconnaissances, de marches, d'opérations ou de combats, est celle d'un chef d'étatmajor modèle.
Malgré cela, l'opinion qu'on se faisait alors de l'officier d'état-major n'était pas, comme on l'a vu depuis, celle d'un homme de bureau. Gela tenait à ce qu'on le voyait au feu. Les colonnes d'attaque étaient toujours conduites par des adjudants généraux ou des adjoints, qui marchaient à leur tête, remplaçaient à l'occasion les commandants des troupes, représentaient le général en chef, entraînaient les soldats et étaient toujours les premiers exposés. Avant tout, c'étaient des soldats et quand on les voyait ensuite s'occuper des besoins des hommes, veiller à tous les soucis du commandement, et achever chaque jour leur correspondance militaire, nul ne songeait à les critiquer.
Dès son début, Belliard, qui avait déjà de beaux services de guerre, s'était montré ainsi, esclave de ses devoirs et passionné pour son métier. Constamment aux tranchées ou en tète des colonnes, il s'était fait connaître sous Mantoue par sa bravoure et, au quartier général, par ses aptitudes d'officier d'état-major. On le retrouvera plus tard justifiant ces appréciations et méritant d'une façon spéciale l'amitié de P^^apoléon et de son major général. 11 arriva près d'Âugereau, dans un moment difficile, où l'armée d'Italie allait avoir à déployer ses plus grands efforts.
Il n'était pas brillant. Les fièvres contractées au sièg^e
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(le Mantoue, Vavaient éprouvé; et la campagne de Casti- ^liooe, faite dans ces condition^, ne l'avait pas remis. D était encore affaibli, mais en état d*organiser son service qui en avait grand besoin. Sa première lettre fut pour le chef de Tétat-major général.
Au général Berlhier.
2 fractidor, an IV (19 août 1796).
D'après vos ordres, je suis parti de Brescia pour me rendre à la division du général Augereau, où je suis arrivé ce matin. De deux adjoints que vous m'avez dit devoir rester sous mes ordres, Tun est malade et l'autre s'en va à Milan pour donner des soins à l'adjudant général Boyer et à son camarade. 11 ne me reste plus qu'un des miens qui a la fièvre tous les jours: je vous prie donc, mon général, de donner des ordres pour qu'il en vienne deux de i'état-major, autrement je ne pourrai pas, étant encore malade, suffire seul pour faire le service, surtout si la division faisait un mouvement. 11 paraît, d'après les renseignements qui m'ont été donnés, que la cavalerie attachée à la division forme un corps séparé, commandé par un général divisionnaire et que les états de situation sont adressés directement à Tétat-major général; il me semble cependant que c'est contraire à Tordre établi et que tous les corps qui font partie d'une division doivent adresser à l'état-major de cette division leurs situations journalières, afin qu'on en puisse connaître la force. Le général Augereau m'a dit que c'était convenu entre lui et le général de la cavalerie : ainsi ne soyez pas surpris si je ne la porte pas sur l'état général.
La réclamation de Belliard fut écoutée, d'autant mieux que la division Augereau avait alors à Vérone un rôle des plus importants; on lui donna deux adjoints, auxquels du reste, cette désignation devait être fatale; car tous deux périrent, comme on le verra plus loin^ dans un des futurs combats.
La situation à Vérone était alors assez grave. L'ennemi ne s'était pas éloigné de TAdige, et attendait des renforts
pour reprendre rofîensive. Nos avant-postes ne dépassaient guère les portes 'de la ville et étaient souvent aux prises avec ceux des Autrichiens. La plus grande vigilance était nécessaire.
Belliard fit de son mieux. Mais cela ne Tempècha pas, à la fin d'août, de recevoir des reproches du général Gaultier, qui faisait fonction de chef de Tétat-major général, à Brescia, pendant une absence de Berthier. Très zélé, exact et dévoué, Belliard supportait mal les observations qu'il ne croyait pas mériter; et il le fit sentir à son supérieur dans des termes qui témoignaient à la fois de sa franchise, de son caractère et aussi de son éducation.
Au général divisionnaire Gaultier^ chef de Vétat-major à Brescia,
12 fructidor, an IV (29 août 1796).
Mon général, depuis que je sers, voilà les premiers reproches que je reçois et je ne crois pas avoir mérité ceux que vous me faites de mon inexactitude. Je n'ai point reçu de lettre pressante du général Berthier qui me demandât Tétat de quinzaine du 25 du mois dernier. Il savait bien, et vous devez vous rappeler vous-même, qu'à cette époque j'étais à Brescia et que je ne suis arrivé à la division du général Augereau que le 2 de ce mois, où Ton ne m'a pas dit que l'état de quinzaine n'avait pas été adressé à Tétatmajor général. Cependant pour remplir vos intentions, j'ai écrit au général Verdier, qui était alors chargé du détail, pour lui demander des renseignements ou pour refaire un état approximatif sur celui de 25 au 10, que vous trouverez ci-joint. Soyez assuré, mon général, que mon plus grand plaisir est de remplir avec exactitude les devoirs que m'impose ma place et que si quelquefois je ne le fais pas, c'est que les difficultés sont insurmontables.
Au quartier général, où Ton reconnut la justesse de sa réponse, on n'eut pas le temps de s'attarder à des questions de bureau. Dès les premiers jours de sep-
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tembre, Wùrmser, ayant refait son armée, avait pris position sur la Branla, en laissant à Trente, sur le Haut-Adige, un corps important. Bonaparte résolut de marcher à Tennemi, et, tout d'abord, sur les forces qui pouvaient menacer ses communications, celles de Davidowich sur l'Âdige. Augereau, Masséna et Vaubois furent désignés pour cette opération. Le premier devait s'avancer sur les hauteurs à Test vers Rovere, tandis que le second se porterait sur Borghetto et Ala. Le mouvement commença le 16 septembre.
Augereau partageant sa division en deux colonnes, se fit couvrir sur sa droite par son chef d'état-major, à la tête d'une demi-brigade, dirigée sur la vallée d'Arsa, qui rejoint celle de l'Adige à Roveredo. En suivant cette voie, Belliard arriva sur la gauche des Autrichiens, la fit tourner par un détachement, enleva la position qu'elle occupait et rejoignit ensuite son général devant Roveredo.
Le 18 fructidor (4 septembre) on se heurta, sur ce point, aux masses ennemies qui furent battues et rejelées sur Calliano, puis sur Trente. Le rôle principal de la journée appartint à la division Masséna, qui s'empara de Trente le lendemain et rejeta Davidowich sur le Lavis. A ce moment, Bonaparte, apprenant la marche de Wûrmser sur Bassano, par la vallée de la Brenta, laissa Yaubois à Trente et se rabattit sur la droite, contre cet adversaire, avec Masséna, la cavalerie de Murât, et Augereau qui, cette fois, était en tête.
Belliard accompagna son général à Levico, puis à Boi^o-di-Val-Sugana où eut lieu un premier engagement. L'ennemi refoulé, fut poursuivi et atteint le 21 fructidor (7 septembre) à Primolano, qui lui fut enlevé ainsi que le fort de Covolo (1). Il fut rejeté vers
(1) Ce combat fut reproduit par une belle gravure, qui orne les salles du Service géographique de l'armée, ancien dépôt général de la guerre.
Bassano, en perdant 10 canons, 18 caissons, 8 drapeaux et 4,000 prisonniers.
Dans la soirée, Belliard transmit aux troupes, Tordre de passer la Brenla à Carpane dans la nuit, et de marcher sur Bassano. Le lendemain, en débouchant des gorges de la Brenta, à Solagna, la division se heurta aux Autrichiens qui occupaient une forte position. Après un rude combat, elle les poursuivit et entra sur leurs talons à Bassano. Le général en chef ennemi, Wtirmser, qui s'y trouvait, faillit être pris. Il n'eut que le temps de se sauver a Yicence, où il avait encore une division forte de 8,000 hommes, seul reste de sa seconde armée.
La journée du 22 fructidor (8 septembre) nous rapporta 35 pièces attelées, deux équipages de pont, 200 fouirons, de nombreux bagages et 8,000 prisonniers.
Belliard n*eut pas le temps de s'arrêter et repartit aussitôt avec sa division, marchant sur Citadella et Padoue. A peine arrivé dans cette dernière ville, son chef reçut Tordre de marcher sur Porto-Legnago pour y prévenir l'ennemi et lui couper la retraite. Il se mit en route aussitôt, mais ne put atteindre le but qui lui avait été tracé. Wurmser, coupé de Padoue et fuyant, avec les débris de ses forces, dans une direction opposée à sa ligne de retraite, n'avait plus d'autre refuge que Mantoue. Aussi le 23 (9 septembre), ayant Glé le long de TAdige, il trouva libre le pont de Legnago, dont la défense n'avait pas été préparée. Quand Augereau y arriva le lendemain, un détachement ennemi le gardait. Un combat s'engagea, dans lequel Belliard eut un cheval tué sous lui; l'ennemi fut battu et la ville enlevée, avec 22 canons et 1,700 hommes qui s'y trouvaient. La division se porta ensuite sur Mantoue où elle prit part à la bataille de Saint- Georges, qui eut pour résultats la prise de ce fauboui^, celle de la Favorite, de 25 canons, de 2,000 prisonniers, et le refoulement de Wurmser dans la place. Belliard qui s'était distingué dans cette
rapide campagne, mérita d*ètre cité dans le rapport du général en chef du 30 fructidor (16 septembre). € L'adjudant général Belliard, écrivit-il au Directoire, officier de dislincLion et qui a eu un cheval lue sous lui dans une des précédentes affaires, s'est parfaitement conduit. »
A la suite de ces derniers événements, le siège de Mantoue fut repris et confié à Kilmaine. Belliard fut envoyé à Vérone avec le général Augereau, tandis que Masséna occupait Bassano. Yaubois restait sur le Lavis.
Augereau pariit seul avec Belliard, laissant ses troupes sous les ordres du général Bon, le plus ancien de ses brigadiers et son état-major sous ceux du capitaine Malhelon, un de ses adjoints. En roule, ce dernier crut pouvoir rédiger le compte rendu des marches et combats de la division depuis son départ de Vérone, le fil signer parle commandant de la colonne et Tenvoya au général en chef. C'était un empiétement sur les droits de son supérieur qui, malgré sa bonté naturelle, ne tolérait jamais les fautes de service. Il en eut connaissance à Vérone, et d'accord avec Augereau, il adressa à son adjoint, alors à Governolo, la verte leçon qu'il méritait.
Au citoyen Mathelon à Governolo.
Vérone, le 8 vendémiaire, an VHI (29 septembre 1796).
Je suis fort surpris qu'on ait profité de mon absence pour faire le rapport de la marche- de la division depuis son départ de Vérone, et pour l'adresser à l'état-major. Vous deviez savoir que ce n'était ni à vous, ni au général Bon qui ne commaodait pas alors, à s'en occuper, et que c'était ou au général Augereau, ou à moi, à le faire. Lorsque j'ai accepté ia place de chef d'état-major de cette division, j'ai cru pouvoir remplir les devoirs qu'elle m'imposait et n'avoir pas besoin de faiseurs pour travailler ma besogne. Vous voudrez donc bien, à l'avenir, vous renfermer dans les limites qui vous sont prescrites; je me réserve de témoigner au premier jour mon mécontentement au général Bon. S'il
était si envieux d'y apporter sa signature pour envoyer le rapport chez lui, il pouvait se contenter de le viser et l'honnêteté exigeait au moins qu'il me le fît passer pour l'envoyer à rétat-major. — Je compte au premier jour aller vous joindre avec le général Augereau qui est arrivé hier soir à Vérone.
Auguste Belliard.
Ce n'était pas un chef commode qui parlait ainsi, mais un chef qui savait commander. Le capitaine Mathelon se le tint pour dit et ne recommença plus. Le repos accordé alors aux troupes servit à les remettre en état et à remplacer les effets usés ou détruits, les munitions, les armes, etc. Malheureusement, à cette époque, les services administratifs secondaient mal les généraux; et Augereau qui entendait être obéi, chargea Belliard de transmettre ses réclamations au général en chef. Ce dernier s'adressa au général Berthier.
Au chef de V état-major général.
il brumaire an V (2 novembre 1796).
Le général Augereau me charge de vous instruire, que malgré toutes les démarches qu'il a faites, la division n'a pas encore pu obtenir les effets d'habillement et d'équipement que vous lui aviez annoncés.... Vous jugerez sûrement comme moi, mon général, qu'on ne se joue pas ainsi de la misère du soldat en renvoyant de Pierre à Paul, pour retarder la livraison des besoins de la troupe et rendre illusoires les intentions du général en chef et les vôtres. Vous jugerez, dis-je, que cette foule d'égoïstes, peu habitués à supporter les fatigues de la guerre et la rigueur de la saison, calculent seulement sur leur bien-être et leur tranquillité au lieu de s'occuper des besoins de la troupe. Ils s'imaginent parce qu'ils sont chaudement dans leurs palais que le reste des hommes doit être comme eux. Une pareille conduite ne peut pas être tolérée plus longtemps, et je suis assuré d'avance, mon général, qu'il suffit de vous la faire connaître pour être persuadé que vous ne permettrez pas qu'on enfreigne plus longtemps vos ordres et qu'on refuse
les besoins du soldat, cette classe d'hommes si précieuse et à laquelle la patrie doit tout. Veuillez, mon général, donner les ordres les plus précis pour que la division reçoive très promptement ses habits, vestes, etc. ; cela est d'autant plus urgent que le froid commence à se faire sentir et que beaucoup de militaires sont tout nus....
Il y eut alors, pour l'armée d'Italie, une période de repos qui se prolongea jusqu'au 10 brumaire (1" novembre 1796). Mais ce ne fut qu'un instant. Pendant ce temps les Autrichiens rassemblaient le plus de troupes qu'ils pouvaient, résolus à faire Timpossible pour sortir d'une situation dont ils sentaient la gravité. Chez nous, au contraire, l'armée affaiblie par ses succès, par ses prodigieux efforts, n'ayant pas reçu les renforts qui lui étaient si nécessaires, devait se trouver bientôt dans la position la plus critique de la campagne.
Dès la fin d'octobre, les renseignements venus du Frioul firent pressentir à Bonaparte une nouvelle série d'opérations. Le 2 novembre, Masséna qui occupait Bassano en poste avancé, le prévint que Tennemi avait passé la Piave et marchait sur lui. L'ordre fut aussitôt envoyé à Augereau de se rendre à Montebello, sur la route de Vérone à Vicence et de se mettre en rapport avec Masséna. Belliard transmit les ordres nécessaires et quitta Vérone le 4, avec son chef, renforcé de deux régiments de cavalerie. A peine était-il arrivé à destination que le général en chef rejoignit la division et la porta sur Vicence. Les Autrichiens ayant occupé Bassano, Masséna eut ordre de les déloger. Il réussit à leur faire repasser la Brenta, mais après une lutte si acharnée qu'il fallut aviser. En même temps, Vaubois, assailli par des forces supérieures, battu le 3 et le 1 novembre, était rejeté sur Rivoli. Il fallut se concentrer auiour de Vérone. Bonaparte partagea alors ses forces en deux groupes : l'un sous Masséna, entre l'Adige et le lac do Garde; l'autre, sous Augereau, défendant
Vérone et le Bas-Adige. Pendant ce temps, le général autrichien Alvinzi, ayant repassé la Bren ta, avait gagné Vicence, Montebello, Villanovaet marchait sur Vérone. Bonaparte, ainsi menacé, quitta cette dernière ville, le H novembre, pour se porter à sa rencontre avec la division Augereau. Celle-ci trouva Tavant-garde ennemie à San Martino, à 8 kilomètres de Vérone, la refoula et la poursuivit. Le lendemain, Augereau renforcé par des troupes de Masséna, attaqua la position de Caldiero. Belliard, engagé déjà la veille, prit une part active au sanglant combat livré ce jour-là. Mais sa division lui tant contre des forces supérieures bien retranchées, sans réserve pour la soutenir, fut forcée de reculer. Elle prit une position en arrière et dut bientôt résister à son tour aux assauts de Tennemi. Augereau se dégagea par un retour offensif et conserva sa position jusqu'à la (In de la journée. Son chef d'état-major eut un cheval tué sous lui. C'était une lutte indécise; mais les Autrichiens, forts de leur nombre, avaient en somme, arrêté notre offensive et restaient maîtres du terrain.
La situation était grave; et le temps, devenu mauvais, augmentait les misères du soldat déjà excédé de fatigue. Bonaparte se résigna à replier ses troupes sur Vérone.
D'après un aide de camp de Belliard, le général en chef réunit le lendemain un conseil de généraux pour examiner les mesures à prendre. Le chef d'état-major d*Augereau, venu à Vérone pour connaître ses intentions ayant pénétré par mégarde dans la salle du conseil, voulut se retirer. Bonaparte s'y opposa et l'engagea à donner son avis. Belliard conclut à une nouvelle tentative pour repousser Alvinzi. Augereau et Bonaparte partageaient cette opinion, alors que les autres généraux parlaient de repasser TAdige et de se reporter derrière le Mincio ou l'Adda. Le général en chef, persistant dans son projet, résolut d'attaquer l'ennemi sur le flanc et sur ses derrières pendant qu'il marcherait de Caldiero sur
VéroDe. Il compta it, en franchissant rAJige à Ronco, déboucher sur des marécages, où les Autrichiens, forcés de combattre sur d'étroites chaussées, perdraient Tavanlage du nombre; puis, enlever Arcole, gagner Villanova et leur couper la retraite. Ce plan fut aussitôt mis à exécution.
Augereau, après avoir quitté Vérone, le 15 novembre, tourna à gauche, longea la rive droite de TAdige jusqu'à Ronco, où un pont avait été jeté, franchit le fleuve et marcha sur Arcole, tandis que Masséna, placé à sa gauche, contenait les Autrichiens vers Caldiero. Arrivés au pont de TAlpone, qui les séparait d'Arcole, les soldats d'Augereau furent accueillis par un feu meurtrier et repoussés. Une seconde tentative ayant encore échoué, Augereau prit un drapeau et suivi de son état-major, le sabre à la main, alla le planter sur la digue à l'entrée du pont. Ses hommes s'élancent une troisième fois, et de nouveau sont refoulés. Belliard se dévoue pour aller chercher le drapeau et le rapporter.
Ce fut alors que Bonaparte, pressé d'en finir, mit pied à terre, prit la tète des troupes et les lança une quatrième fois. Augereau, Belliard, ses adjoints et tous les officiers présents excitent les soldats et le suivent; on arrive au pont; le feu redouble; les généraux Verdier, Bon, Lannes sont blessés; Belliard a ses deux adjoints, le capitaine Mathelon et le lieutenant Martineauqui sont tués. Les premiers pelotons disparaissent, fauchés par les balles; le reste de la colonne recule. Les officiers qui sont près de Bonaparte le poussent sur le revers de la digue pour le mettre à l'abri du feu. L'ennemi débouche et le dépasse. Belliard rallie les grenadiers, fond sur les Autrichiens, et reprend les abords du pont, dégageant son général en chef.
Ce fut le dernier effort de la journée qui finit ainsi par un échec. Belliard avait encore eu son cheval tué et ses habits criblés de balles.
à8 PÉRIODE RÉPUBLICAINE
Le lendemain 16, il était occupé à réorganiser les brigades entre Ronce et Arcole, quand Tennemi, débouchant du pont d' Arcole, essaya de reprendre Ronco. Il forma aussitôt une colonne et attaqua son avant-garde, pendant que le général Robert à la tête de la 75^ demibrigade, chargeait à la baïonnette sur ses flancs. D*autre part, sur la gauche, Masséna arrêtait les troupes de Proveraetles rejetait en arrière. Les Autrichiens avaient bien reculé devant la division Augereau, mais on n'avait pu encore franchir le pont d*Arcole.
Le troisième jour, 17 novembre, l'attaque recommença. Augereau passa TAlpone de vive force, sur un pont que Bonaparte avait fait jeter pendant la nuit. Le pont d'Arcole fut ainsi pris à revers. Au delà de la rivière, il chargea Belliard d'en descendre le cours pour opérer sa jonction à droite avec une colonne que le général Guieu amenait d'Albaredo. La bataille recommença avec Masséna à gauche, le général Robert au centre et Augereau à droite. Les habiles dispositions du général en chef assurèrent le succès. Les Autrichiens, tournés par leur gauche, abandonnèrent Arcole, qui fut occupé aussitôt et se retirèrent sur Montebello. A la nuit close, ils tentèrent un retour ofl^ensif; mais ils furent aperçus par Masséna, qui lança à la charge les troupes qu'il avait sous la main. Belliard qui se trouvait sur les lieux, reçut l'ordre de le seconder. On se jeta à la baïonnette sur l'ennemi qui ne put résister, et s'enfuit en désordre. La victoire, cette fois, était complète et décisive.
Le lendemain, quatrième jour de combat, la poursuite commença. Augereau fut dirigé sur San Martino pour couper la retraite au vaincu. Belliard, envoyé à l'avantgarde, s'empara de la position de Dolce. On fit de norabreux prisonniers et on saisit deux équipages de poat.
Alvinzi opéra sa retraite sur le Frioul; Bonaparte rentra vainqueur à Vérone et donna quelques semaines
de repos à ses troupes. Dans ces terribles journées Belliard avait échappé à tous les dangers; mais il avait eu à la jambe, une contusion dont il saressentit longtemps et qui fut relatée en 1802, dans un certificat médical délivré par Larrey. Ce qui fut plus important pour lui, ce fut la haute opinion que sa capacité et sa bravoure inspirèrent à ses chefs. Augereau, le comprit sur son travail de récompenses et demanda pour lui, malgré son refus, le grade de général de brigade. Bonaparte, qui l'avait vu à l'œuvre, appuya la proposition et écrivit dans son rapport aux Directeurs, sur les journées d*Arcole : « Je vous demande le grade de général de brigade pour les adjudants généraux Vial et Belliard, etc. » Et plus loin, il ajouta : « Les généraux et officiers de Tétatmajor ont montré une activité et une bravoure sans exemple, etc. »
La réponse ne se fit guère attendre et à la fin de décembre, Belliard reçut sa nomination.
11 eut alors un accès de modestie qu'on aurait de la peine à comprendre aujourd'hui, mais qui permet de juger son caractère. Il refusa son avancement par la lettre suivante adressée au général en chef :
L' adjudant général Belliard au Général en chef. Au quartier général, à Vérone, le 8 nivôse, an V (28 décembre 1796).
Mon Général, Après avoir comparé mes moyens avec les devoirs que mlmpose le grade de général de brigade, j'ai reconnu que cette position était au-dessus de mes forces. Je me décide donc, mon Général, à conserver le grade d'adjudant général qui convient beaucoup mieux à mon âge et à mon peu d'expérience. J'ai la conviction que jy pourrai servir mon pays plus utilement et continuer à mériter l'estime et la confiance de mes chefs. Je n'en suis pas moins reconnaissant de vos bontés et jaloux de conserver l'amitié que vous voulez bien avoir pour moi.
Auguste Bellurd.
Une lettre analogue fut adressée au ministre de la guerre et, le surlendemain, il écrivit à son père :
Armée d'Italie.
Le 10 nivôse, an V (30 décembre 1796).
Mon bon ami, Le général Augereau, malgré mon désir à lui exprimé de rester adjudant général, vient de demander pour moi le grade de général de brigade; j'ai même en mains la lettre du ministre qui m'annonce ma nomination. Ne me croyant pas assez d'expérience pour remplir dignement des fonctions si élevées, et servant mon pays par amour et non par ambition, j'ai refusé l'avancement qui mëtait offert. Je viens d envoyer au général en chef et au ministre deux lettres à ce sujet.
Je suis certain que tu les approuveras, toi qui m'as toujours recommandé de servir ma patrie sans ambition. J'aurais été d'autant plus heureux que je savais toute la satisfaction que tu en ressentirais, mais j'ai cru devoir suivre ton exemple et tes conseils.
Adieu, mon bon ami.
Belliard.
Le ministre de la guerre, tout en appréciant le sentiment élevé qui inspirait Belliard, lui répondit le 1" ventôse, qu'il maintenait son grade de général de brigade, et exigeait qu'il en portât les marques, distinctives. Mais en lui adressant le brevet, il Tautorisa à continuer ses fondions d'adjudant général. 11 ajoutait que cette décision avait pour but € de lui donner une nouvelle preuve de bienveillance et de Testime particulière du Gouvernement envers les officiers qui, comme lui, savaient allier le mérite à la modestie ».
Belliard avait alors vingt-sept ans. Il semble que la modestie seule Tait porté à refuser son grade. El la réponse que lui fit le ministre montre comment ce refus fut apprécié à cette époque. Il est toutefois permis de douter que TefTet produit sur Bonaparte lui fut favorable. Ce dernier était du même âge que Belliard et il n*aimail guère les hommes qui doutaient d'eux-mêmes.
Il avait jugé qu'il remplirait bien les fonctions de son nouveau grade; il ne dut pas être satisfait de voir iïntéressé lui-même en douter, et l'écrire au minisire. Il dut penser qu'il n'était pas fait pour les hauts emplois de Tarmée, ni pour les commandements d'ordre élevé. Et ce qu'il y a de plus étrange dans l'hésitation de Belliard c'est qu'avant peu il devait justifier le choix de Bonaparte, en montrant dans son nouveau grade, les aptitudes militaires les plus brillantes. Pour l'instant toutefois, le général en chef, répondant à son désir, lui laissa continuer près d'Augereau, son service de chef d'étal-major de la division.
Belliard nous a laissé, dans son rapport officiel sur les journées de Caldiéro et d'Arcole,un récit intéressant qui porte le cachet de la hâte avec laquelle il fut rédigé, roais aussi celui de la vérité exprimée par un témoin oculaire.
Le 21 brumaire, an V (H novembre 1796), le général Augereau reçut l'avis du général en chef qu'on devait attaquer l'ennemi en avant de Vérone et que les troupes de la division qui se trouvaient dans cette partie, formeraient lavant-garde de l'armée. Il fit ses dispositions sur les bords de TAdige et se rendît ensuite à Vérone.
A trois heures du soir la 3« demi-brigade d'infanterie légère, la 4* de ligne, les 10* et 24*' régiments de chasseurs et les ' 6 pièces d artillerie qui étaient restées à Vérone et à Saint- Michel se mirent en marche pour former l'avant-garde de l'armée et marcher à l'ennemi. A quatre heures, on rencontra les avant-postes de l'ennemi au village de Saint- Martin; ils furent bientôt repoussés et se replièrent sur le filage de Vago où ils avaient des forces et du canon.
Le général Augereau donna Tordre au général Verdier de tourner les hauteurs de gauche avec la V demi-brigade d'infanterie légère et deux bataillons de la 4% pendant qu'il se portait sur la route et par la droite avec le 3^ bataillon de la 4% un de la 18» demi-brigade d'infanterie légère qui vint joindre la division et les deux régiments de cavalerie. L'ennemi se trouva maître des hauteurs. Le général Verdier
l'attaqua. Il fit une vigoureuse résistance. Le général Augereau donna Tordre au général Dommartin de faire poster deux pièces d'artillerie sur la gauche, et d'en faire avancer deux sur la grande route pour répondre à celles que Tennemi avait établies en avant du village. Le feu de l'artillerie et de Tinfanterie fut assez soutenu de part et d'autre pendant environ une heure. Enfin nous repoussons l'ennemi, nos troupes s*emparent du village et font environ cent cinquante prisonniers. La nuit étant survenue, le combat cessa et la division renforcée de deux bataillons de la 40', prit position partie en avant du village et partie en arrière. Le 22, d'après les ordres du général en chef, la division quitta sa position pour marcher à l'ennemi dont les avantpostes étaient près des nôtres. Au premier mouvement, ils se retirèrent sur le village de Caldiero où était l'armée. Alor» le général en chef fit avancer la division du général Masséna, ordonna au général Augereau de suivre la chaussée et d'attaquer par la droite, pendant que le général Masséna, attaquant par la gauche, tâcherait de gagner les hauteurs afin de prendre Tennemi à dos.
... A dix heures, la fusillade s'engage de la droite à la gauche. Les colonnes s'avancent et repoussent l'ennemi sur la droite. Les troupes gagnent jusqu'aux pieds des hauteurs qu'occupait Tennemi par échelons, et déjà quelques soldats commençaient à gravir; mais le temps était si mauvais que les premiers glissèrent sur ceux qui les suivaient. Ce petit choc occasionna un peu de confusion ; l'ennemi, qui n'était point encore attaqué par la gauche, amena des forces sur la droite, et, profitant du petit mouvement que nos troupes avaient fait, attaqua à son tour et nous obligea de rétrograder pour prendre une position à peu de distance.... Le mauvais temps et les forces supérieures qu'on nous opposa ne permirent pas de s'avancer beaucoup et la vigoureuse résistance de l'ennemi qui était embusqué, obligea de prendre position et d'attendre que la division du général Masséna pût, par son mouvement, attirer une partie des forces ennemies auxquelles il fallait faire face.
A deux heures, l'attaque de gauche commença. Alors la division fit un mouvement et se porta en avant; mais la division Masséna qui, dans les premiers moments, avait obtenu du succès, n'ayant pu opérer sa jonction et se
trouvant forcée de faire sa retraite, il fallut s'arrêter et le général Augereau, voyant que l'ennemi commençait à le tourner par la gauche et même par la droite, afin de le venir prendre en queue, ordonna de se retirer lentement et de venir prendre la position que nous occupions le matin au village de Vago.
Le temps fut tout le jour pluvieux et nous avions contre nous un vent très grand et très froid; malgré cela la fusillade a duré tout le jour et l'affaire a été on ne peut pas plus chaude. Nous avons eu plusieurs blessés dont Tétat nominatif sera envoyé séparément. L'ennemi a perdu beaucoup de monde; nous lui avons fait près de 200 prisonniers. Le 23, à deux heures dans la nuit, la division reçut Tordre du général de quitter la position de Vago et de se rendre à Vérone.
Le 24, toute la division s'est réunie à Ronco; à onze heures du soir la 11« demi-brigade et 2 pièces d'artillerie ont traversé l'Adige sur des treilles pour aller occuper les trois chaussées qui aboutissent à Ronco et protéger les ouvriers qui travaillaient à la construction du pont sur lequel devait passer l'armée pour aller attaquer l'ennemi.
Le 25, à la pointe du jour, le général Bon prit le commandement de la 1" demi-brigade d'infanterie légère et le général Lannes, qui arriva la nuit, celui de la 11" de bataille. La division a passé l'Adige sur le pont de bateaux qui avait été jeté pendant la nuit pour se diriger sur Villa nuova et prendre l'ennemi sur ses derrières.
A neuf heures du matin, on rencontra l'ennemi sur la chaussée qui conduit à Villanuova en avant du village d'Arcole. Le général Augereau ordonna au générai Bon commandant la 1'* demi-brigade d'infanterie légère d'attaquer. La fusillade commence; l'ennemi fait beaucoup de résistance; mais les chasseurs, soutenus par la 4" demibrigade que commandait le général Verdier, parvinrent à le repousser jusqu'au village. 11 se retranche derrière la chaussée sur le pont, et se plaça dans les maisons du village d'où il fit le feu le plus vif. Le général Augereau voulut faire enlever le pont à la baïonnette; mais les soldats intimidés par le feu très nourri qu'on faisait sur eux et trouvant un abri sur le revers de la digue, abandonnèrent leurs généraux et ne voulurent plus avancer. Alors le
général Augereau, qui avait déjà fait passer quatre compagnies de l'autre côté du petit canal de TAdige, ordonna au 3*" bataillon de la 11« de les suivre afin de tourner le village et de tâcher d'y mettre le feu s'il ne pouvait pas pénétrer. Ce bataillon s'avança jusqu'aux premières maisons, parvient à en brûler quelques-unes; le général fait avancer en même temps les deux premiers bataillons de la 51^ demi-brigade, commandée par le général de brigade Lannes, pour marcher de concert et parallèlement au 3* bataillon et tâcher d'emporter le pont; mais malgré la bravoure du général qui les commandait et Tinstigation de leurs officiers, ces deux bataillons suivirent l'exemple des premières troupes et ne voulurent pas seconder leurs chefs ; ils se jetèrent aussi au bas de la digue d'où ils se contentaient de faire feu. Le général Augereau tente avec deux bataillons de la 40® demi-brigade commandés par le général Verger, qui n'avaient pas encore donné; mais il ne fut pas plus heureux. Alors le général Augereau prend un drapeau s'avance sur la digue avec les ofliciersy encourageant les soldats et voulant les conduire à la victoire. Quelques grenadiers le suivirent jusqu'à cent pas du pont, ensuite se jetèrent au bas de la chaussée, l'abandonnèrent lâchement et le laissèrent exposé au feu de l'ennemi. Il était quatre heures du soir. Le général en chef arrive avec son état-major, parle au soldat, l'engage à marcher; mais il était insensible. Alors le général met pied à terre, s'avance à la tête de la troupe, et malgré les instances du général Augereau et de tous les officiers qui voulaient le retenir et l'empêcher de s'exposer, il se débarrasse de tout le monde et marche à la tête sur le pont. Mais malheureusement, son exemple ne fit pas plus d'impression sur Têsprit de la troupe, et le soldat frappé d'une terreur panique, l'abandonna comme les autres officiers généraux. L'ennemi, qui était assez près pour nous voir, redoubla son feu. Nos soldats furent épou* vantés et s'imaginant que la troupe ennemie marchait sur eux, firent un petit mouvement rétrograde; mais les pièces d'artillerie qui étaient en batterie sur la chaussée ne bougèrent pas et protégèrent la retraite. L'ennemi enhardi par le découragement de nos troupes et voulant profiter du petit mouvement de confusion qu'il apercevait, attaqua d'abord le 3^ bataillon de la 11*' qui était sur la droite, parvint aie
repousser et à lui faire passer le canal et sortit en même temps da village sur la chaussée pour nous poursuivre; mais quelques soldats se rappelant encore qu'ils étaient français, se rallient, font face à Tennemi et soutenus par le feu de rartillerie, ils parviennent à le repousser avec perte de plusieurs des siens. La nuit mit fin au combat et la division, après avoir été remplacée par une partie de celle du général Masséna qui garda la tête du pont pendant la nuit, repassa l'Adige et vint s'établir sur la rive droite où elle prit position jusqu'au lendemain.
Le 26, à la pointe du jour, Tennemi vint attaquer par les deux chaussées qui conduisent Tune à Saint-Martin et l'autre à Villanuova. La fusillade s'engage et devient très vive de toute part, nos troupes surprises sur la gauche commencent à plier et laissent obtenir à l'ennemi des succès qui auraient fait craindre pendant quelque temps qu'il ne s'emparât de la tête du pont; mais le général Âugereau et prend avec lui la 32"" demi-brigade, marche à l'ennemi et parvient à le culbuter; toute la division du général Masséna suivit par cette chaussée celle du général Augereau et reçut après l'ordre de se porter sur la droite qui avait su résister à l'ennemi; pendant longtemps on se disputa le terrain pied à pied. Le général Augereau donne l'ordre au général Robert, commandant la 75% de prendre avec lui 2 pièces de canon, et de s'avancer à la baïonnette pour balayer la chaussée et se porter sur le village d'Arcole. Ce mouvement produisit une partie du succès qu'on avait lieu d'en attendre; l'ennemi quitte sa position et nous abandonne 60 ou 80 prisonniers. On poursuit avec vigueur, mais, arrivés au village, l'ennemi se trouve retranché comme la veille, fait un feu de chaussée très vif et arrête nos troupes; il était deux heures. Le général voyant qu'on ne pouvait pas enlever le pont de vive force, prévint le général en chef qu'il était nécessaire de faire jeter un pont à rembouchure du petit canal d'Astego sur lequel on passerait une forte colonne qui tournerait le village de très loin et que c'était le seul moyen de s'en emparer. Les ordres sont de suite donnés en conséquence; on embarque à Ronco environ 2U0 hommes de la 1" demi-brigade d'infanterie légère commandés par le chef de bataillon Stock pour leur faire descendre l'Adige jusqu'au canal. Ce détachement devait
débarquer sur la rive gauche du canal, en chasser quelques tirailleurs qui s'y trouvaient et faciliter la construction du pont. Le débarquement était protégé par 6 pièces d'artillerie légère établies sur la rive droite de l'Adige, vis-à-ris Tembouchure du canal. Le bateau descend jusqu'à une certaine distance; mais l'ennemi, qui occupait avec du canon le village d'Albaredo, s'étant aperçu du mouvement, fît avancer des troupes et canonna la barque. Les matelots, épouvantés, firent échouer sur un banc de sable au milieu de la rivière et le débarquement ne put avoir lieu. Alors le général en chef ordonna au général Augereau de faire .marcher la 11" demi-brigade^ commandée par Tadjudant général Vial, et de la porter jusque sur le bord du canal pour fusiller Tennemi, protéger la construction du pont, qu'on ordonne au chef de brigade du génie Chasseloup, de construire, et passer de suite pour se porter sur le village. La troupe s'avance; l'ennemi, qui était embusqué derrière la chaussée, fait un feu très vif qui fut soutenu par nos troupes.
Les moyens qu'on employait pour faire un pont devenant illusoires, l'on voulait, en jetant des fascines de bois ^c et de petits fagots, combler un canal dont le courant est assez rapide; l'adjudant général Vial fait sonder la rivière, se jette dedans et traverse sur lautre rive, encourageant les soldats à en faire autant; il fut suivi par plusieurs officiers de la 11"" et quelques grenadiers, mais le reste des troupes ne voulant pas marcher sur les traces de leur camarades, ils furent obligés de revenir et de repasser le canal; on se contenta de fusiller jusqu'au soir et la journée se passa de même.
Le 27, d'après les ordres ultérieurs du général en chef, le général Augereau fit porter la 11' demi-brigade à quatre heures du matin au pont qu'on avait jeté sur le canal pour le garder et observer l'ennemi.
A la pointe du jour, la division s'est mise en mouvement pour aller attaquer l'ennemi par la droite pendant que la l'*' demi-brigade d'infanterie légère et la 75" marcheraient sur la chaussée d'Arcole et la colonne de Legnago, composée d'un bataillon de la 40% du 9"" régiment de dragons et de deux pièces d'artillerie, se porterait sur le village d'Albaredo ; l'ennemi de son côté, fit un mouvement, et envoya des forces sur notre droite, A sept heures du matin, la 11* demi-
de passa le pont, attaqua rennemi et lui fit quitter la première position qu'il occupait; arrivé à la deuxième, la fusillade fut si vive que les premiers soldats se replient et commuaiquent leur mouvement à toute la colonne qui se retira sur le pont. Le général Augereau fait avancer la 4' demi-brigade, ordonne à la 11*» de marcher, et fait attaquer eu même temps et le village d'Albaredo et les troupes ennemies qui se trouvaient au bas de la chaussée. Partout l'ennemi est battu; on prend dans le village deux pièces de canon attelées avec leurs caissons et environ 50 prisonniers.
Le général Augereau ordonne de poursuivre ; la 4® et une partie de la 11'' suivent la chaussée; la colonne de Legnago, commandéQ par les adjoints Panât et Nicolas, qui avait opéré sa jonction, marche par la droite. L'ennemi fut repoussé jusqu'au village d*Arcole après avoir laissé le champ de bataille couvert de morts et de blessés et environ 12U0 prisonniers. Pendant ce temps, la colonne de gauche qui marchait sur la chaussée, et commandée par le général Robert, s'avance jusqu'au pont; alors Tattaque devient générale. Le gauche plie et se retire sur Ronco. Les troupes de droite qui venaient d'obtenir le succès le plus brillant et qui étaient sur le point de s'emparer du village, voyant leur flanc dégarni et quelques houlans s avancer, abandonnent le terrain et se replient en désordre au pont que Ton avait jeté sur TArtego. Les prières, les menaces du général Augereau, rien ne peut les arrêter; plusieurs se sont précipités dans l'eau. Le général Augereau, connaissant l'esprit du soldat français et ne perdant pas encore l'espérance, rallie les troupes de l'autre côté du canal et leur laisse un peu reprendre leurs esprits; pendant ce temps, il fait prévenir le général en chef de porter des forces sur la chaussée d'Arcole pour soutenir l'infanterie légère et la 75^ Le général en chef envoie la 32* commandée par le général Gardanne faisant partie de la division du général Masséna. Les troupes reprennent courage, repoussent l'ennemi; font environ 800 prisonniers. Alors le général Augereau, profitant du mouvement, fait repasser l'Artego et les soldats qui, naguère, avaient fui lâchement, marchent avec le plus grand courage, repoussent l'ennemi qui laisse le champ couvert de morts, battant partout la charge et bientôt le village et le
pont sont en notre pouvoir. L'ennemi en pleine déroute nous abandonne environ 150 prisonniers, 8 caissons de munitions et se retire sur Villanuova.
... On le poursuivit quelques temps, mais la nuit ne permit pas d'aller très loin et nos troupes restèrent en position au village d'Arcole.
...Le 28 brumaire (18 novembre 1796), la division s'est mise en mouvement à 9 heures du matin pour marcher sur Villanuova par Santa Maria pendant que la division du général Masséna se dirigeait sur le même point par San Bonifacio. A Villanuova, on rencontra la queue de Tarmée ennemie qui faisait sa retraite sur Vicenza. La division Masséna la poursuivit et la division du général Augereau marcha sur Vérone où elle arriva le même jour à sept heures du soir sans avoir rencontré l'ennemi.
Le 30, d'après les ordres du général en chef, la division composée des 4% 51* et 75* demi-brigades de bataille, de la l'® d'infanterie légère, et du 9* régiment de dragons, s'est mise en marche à neuf heures du matin pour se diriger sur Santa Anna et Pori par la vallée Pantenna et Lugo, afin de faire diversion et de couper la retraite aux corps ennemis qui avaient passé l'Adige à Rivoli et que les divisions Masséna et Joubert devaient attaquer le lendemain. A trois heures, l'avantgarde rencontra les premiers postes ennemis au village de Brezzona. Le général, dont le but était d'ar river le plus promptement au lieu indiqué, sachant que dans une gorge une poignée de soldats peut arrêter une armée, et ne voulant pas engager une affaire qui retarderait sa marche et occasionnerait inutilement la perte de plusieurs militaires, changea ses dispositions. Il gagna de suite par sa gauche les hauteurs de Cressona avec les 11* et 4* demibrigades de bataille et ordonna à un de ses adjudants généraux (1) de poursuivre l'ennemi avec la 1" demi-brigade d'infanterie, la 75* de bataille et quelques dragons; de le tàter, sans cependant se compromettre et s'engager, afin de connaître sa véritable position et sa force; ensuite, de venir le rejoindre sur les hauteurs de Négraro où il se dirigeait pour faire faire halte à la troupe.
L'ennemi ne fait pas de résistance et tous les postes se
(i) L'adjudant gt^néral Belliard.
CAMPAGNE d'iTALIE 49
replient jusqu'au village de Cenago où la gorge se resserre et où il occupait la chaussée et les hauteurs; la fusillade s'engage avec la 1™ demi brigade d'infanterie légère et dura environ une heure et demie. L'ennemi fit avancer des troupes, et les rapports des prisonniers annoncent que les forces étaient à Longo. La nuit étant venue, les troupes se retirèrent conformément aux ordres du général Augereau sur le village de Cressano, où on laissa deux cents hommes pour garder la gorge et assurer une communication avec la ville de Vérone. Le reste joignit la division sur les hauteurs de Monten^^o.
Le /" frimaire (21 novembre 1796), la division a quitté sa position pour se rendre à Covacovalsa di Santa Anna.
... Le soir, le général en chef donna Tordre au général Augereau de se mettre de suite en marche sur Vérone ; alors le général partit avec la 4° et la 1'* d'infanterie légère, donna Tordre à Tadjudant général (1) qui était à Santa Anna de se retirer avec ses troupes sur la Chiusa par Péri où il prendrait la H* demi-brigade et le 9* régiment de dragons qui y étaient restés pour protéger la retraite. A 9 heures du soir, la' troupe quitta Santa Anna et arriva le 3, à quatre heures du matin à Péri, où elle fit halte pendant une demi-heure; ensuite elle se mit en marche avec la 11* et le 9'^ régiment de dragons pour Vérone, où elle arriva à six heures du soir.
On voit que le rôle joué par la division Augereau et surtout par ses chefs, dans la prise d'Arcole, fut prépondérant. Bonaparte ne l'oublia pas ; car tous ceux qui s'y distinguèrent furent plus tard amenés par lui en Egypte et traités avec la plus haute estime. C'est à Aréole que Belliard fut personnellement connu et apprécié par lui. Le grade qu'il obtint fut la première manifestation de l'intérêt que son chef lui porta dans la suite, notamment au moment de Tenvoi de Joubert dans le Tyrol. Ces combats établirent aussi entre eux, à celle époque, des rapports de confiance dont témoigne
(*) L'adjudant général Belliard.
la lettre suivante adressée par Belliard à son général en chef.
Au général en chef.
Le 27 frimaire, à Vérone (17 décembre 1796).
J'ai vu avec peine, mon général, que dans les rapports que vous aviez faits sur les affaires de Ronco, vous avez oublié de parler des adjoints Martineau et Mathelon qui furent tués le 25, en combattant à vos côtés. Ces officiers, aussi braves qu'intelligents, donnaient les plus grandes espérances pour l'avenir et ont laissé des regrets à tous les militaires qui les connaissaient. Je vous prie, s'il en est encore temps, mon général, de rectifier cette petite omission qui ne peut avoir été occasionnée que par le grand nombre d'affaires dont vous êtes accablé. Si les parents de mes amis ont des pleurs à verser sur leurs tombes, que leur peine et leur chagrin soient au moins diminués en voyant que leurs enfants se sont bien comportés et qu*ils jouissaient de Testinie de leurs chefs. Vous êtes trop juste, mon général, pour ne pas adhérer à la prière que je vous fais.
Auguste Bellurd.
Belliard, général de brigade depuis le 15 frimaire an V (6 décembre 1796), continua donc son service de chef d*élat-major d'Augereau. C'était le moment où le géaéral Clarke avait été envoyé de Paris à larmée dltalie, en apparence pour nouer des négociations avec les Autrichiens, en réalité pour surveiller Bonaparte. Ce dernier n*avait pas eu de peine à pénétrer le but secret de sa mission et à profiter de ses dispositions pour faire de lui un de ses partisans. Mais dans larmée, on avait cru un moment à des intentions pacifiques; et en voyant s'ouvrir des conférences, on s'intéressa à leur résultat. Toutefois, dès le début du mois de janvier 1797, on fut fixé et Ton comprit leur inutilité. Belliard, qui n'était pas à ce moment auprès d'Augereau et qui venait d'être renseigné sur la portée de ces négociations, s'empressa
de lui faire connaître la vérité et de lui transmettre les détails de nature à Tintéresser.
Au général divisionnaire Augereau»
Vérone, 15 nivôse à 9 h. du soir (4 janvier 1197).
Je VOUS préviens, mon général que les conférences de Vicenza sont rompues. Le général Clarke a passé ce soir à Vérone pour se rendre à Milan.
Les Autrichiens ont débuté par dire qu'ils ne reconnaissaieDt point la République française, qu'ils ne connaissaient que la France et l'armée dltalie. Le général Clarke leur a répondu : « En ce cas, vous ne connaissez pas votre a. b. c. et moi, envoyé de la République française, je ne reconnaîtrai pas Tempereur, mais l'Allemagne et l'armée autrichienne qui est en Italie. » Cependant, après plusieurs pourparlers, on en est venu aux propositions. Les Autrichiens ont commencé par demander de pouvoir ravitailler Mantoue, de changer les généraux qui s'y trouvent, ainsi que la garnison et de pouvoir en faire sortir tous les malades. A ces douces conditions, le général français s'est levé et a répondu au général autrichien : « Ne soyez pas surpris de voir recommencer les hostilités »; et il est parti. Je ne vous donne pas pour du certain toute cette conversation que je tiens cependant de Kellermann qui a accompagné le général Clarke ; mais ce qu'il y a de très sûr, c'est que le général est de retour, que les négociations sont rompues et que sûrement nous ne tarderons pas à faire sentir avec la pointe de nos sabres à Messieurs les Officiers autrichiens que les soldats de la République française la savent faire respecter et valent bien les soldats de Sa Majesté l'Empereur.
Adieu, mon cher général, je vais toujours tenir les administrations prêtes au cas de besoin et j attendrai vos ordres ultérieurs.
Auguste Belliard.
Lorsque Clarke eut quitté Vicence, les Autrichiens entamèrent de suite les hostilités. Bonaparte, prévenu de leurs mouvements, se disposa aussitôt à prendre Toffensive; mais il fut devancé par Tennemi qui se porta
à la fois sur le bas Adige, sur Vérone et sur le Montebaldo.
Le 19 nivôse an V (7 janvier 1797), l'avant-garde d'Augereau fut attaquée par des forces supérieures à Bevilacquaet refoulée sur Legnago. Quatre jours après, le 23 nivôse (11 janvier), celle de Masséna fut assaillie à son tour, à Saint-Michel, et, secourue à temps par son chef, elle mit les Autrichiens en déroute, en leur prenant 3 pièces et 600 hommes. Au Montebaldo, Joubert repoussait aussi Tattaque de son adversaire; mais il annonça deux jours après que des forces considérables tournaient son avant-garde à la Corona.
Bonaparte en conclut que Tattaque principale se produirait contre Joubert, vers Rivoli. Il y concentra le plus de monde possible et s*y rendit avec Masséna, en confiant à Augereau la défense de Vérone et du bas Adige.
Tandis qu*il gagnait, les 26 et 26 nivôse (14 et 15 janvier 1797), la célèbre bataille de Rivoli, Augereau s'engageait de son côté à Anghiari. Dès le 9 janvier, prévoyant une attaque, il s'était porté sur Legnago avec Belliard. Mais son adversaire ayant réussi à tromper sa surveillance et à franchir TAdige dans la nuit du 24 au 25 nivôse (13 au 14 janvier), il lui livra divers combats dont Belliard a fait le récit.
Dans la nuit du 24 au 25 (13 au 14 janvier 1797) l'ennemi est parvenu à passer l'Adige en avant du village d'Anghiari. Il fit traverser dans trois barques environ quatre cents hommes d'infanterie qui, soutenus par une artillerie formidable, repoussèrent bien vite les troupes que nous y avions et facilitèrent la construction du pont qui fut jeté en moins de deux heures. Alors la division se trouva coupée. Le général Augereau, qui avait très peu de forces à Legnago, ne voulut pas dégarnir la place, et prévoyant que Tennemi se porterait de suite sur Mantoue, il ne crut pas devoir s'opposer à son passage; il fit ses dispositions pour l'attaquer, couper la ligne et lui ôter toute communication avec le corps
de troupes qai se trouverait de l'autre côté de l'Adige. De suite, ii écrit au général Guieu, commandant à Ronco, pour le prévenir que l'ennemi avait passé l'Adige et dans le cas où il serait attaqué, de réunir toutes ses troupes et de faire une vigoureuse résistance, et se transporte à Bartholomea où l'en Demi paraissait faire encore une tentative. Les ordres sont donnés à toutes les troupes, depuis Legnago jusqu'à La fiadia, de quitter leurs positions et de se rendre en toute diligence sous les murs de Legnago.
Pendant que ce mouvement s'opérait, le général Bon, qui se trouvait à Roverchetto avec le 3® bataillon de la 11* demibrigade et le 9** régiment de dragons, instruit du mouvement de l'ennemi, marche dessus et parvient dans le premier moment à le repousser. Déjà le 9® régiment de dragons a percé la ligne; déjà il a fait mettre bas les armes à trois mille hommes d'infanterie; mais les ennemis ne les voyant pas suivis par notre infanterie qui n'avait pu venir assez vite, font avancer leur cavalerie. Ceux qui avaient déposé les armes les reprennent et s'en servent contre nous. Alors, les dragons, se trouvant pris entre deux feux, sont obligés de se faire jour au travers des baïonnettes pour se réunir à l'infanterie. Les renforts qu'on attendait n'étant pas venus assez promptement, la troupe se replia lentement sur Tomba
et Ronco Pendant ce temps, le général Augereau
réunissait ses troupes à Legnago. A une heure après midi, il organisa deux colonnes. La première, composée des 20"" et :2l' demi-brigades d'infanterie légère, d'un détachement du 18* régiment de dragons et de deux pièces d'artillerie légère, commandée par le général de brigade Lannes et l'adjudant général Duphot, longea la digue en remontant l'Adige pour attaquer le village d'Anghiari.
La seconde, composée du 1*' bataillon de la 40% du 2* de la 51% d'un détachement du 25* régiment de chasseurs, et de deux pièces d'artillerie légère, reçoit l'ordre de longer la rive droite du canal de Nichesella pour prendre l'ennemi à revers et lai couper la retraite au-dessus d'Anghiari.
Ce mouvement eut un plein succès et l'ennemi fut complètement battu. Mais le corps autrichien qui venait d'être défait n'était qu'une fraction des forces sorties de Padoue, Le reste, sous Provera, continuait sa marche,
quand Augereau enleva son arrière-garde, lui prit 2,000 hommes, 16 canons, et fit brûler les ponts qui avaient été jetés sur TAdige. Le gros des troupes autrichiennes fila sur le faubourg de Saint-Georges devant Mantoue, où il se présenta le 26 nivôse (15 janvier) et d'où il fut repoussé.
Le lendemain, Bonaparte arrivant de Rivoli, avec Masséna et Victor, livrait à Wûrmser la bataille de la Favorite, le rejetait une dernière fois dans la place et forçait Provera à capituler.
Le 29 nivôse anV (18 janvier 1197), deux jours après cette bataille, qui amena la capitulation de Mantoue, le général en chef, voulant confier à Joubert la mission de refouler les troupes autrichiennes restées dans le Trentin et plus tard de couvrir son flanc gauche quand il marcherait sur Vienne, lui désigna deux généraux de brigade de choix, Monnier et Belliard. Ils eurent ordre de se rendre de suite à leur nouveau poste (1).
(1) Correspondance f II, 331.
Expédition du Tyrol.
Belliard à la division Joubert. — Combat de Trente. — Prise de Bedol. — Combat de Brusago. — Confiance de Joubert. ~ Passage du LaTÎs. — Combat de Neumarkt et de Saint-Valentin. — Prise de Botzen. — Combat d'Inspruck. — Citation. — Prise de Lientz. — Jonction avec l'armi^e. — Retour à Vérone. — Commandement du Vincentin. — Soumission de Sept-Communes. — Fête de la République. — Marche sur Rome. — Mission à Civita-Vecchia et à Naples. — Préparatifs pour la campagne d'Egypte.
Belliard dut résigner les fonctions de chef d'étatmajor qu'il avait si bien remplies, faire ses adieux aux généraux Sérurier et Augereau dont il restait l'ami et aller de suite prendre les ordres de Joubert, qui s'était distingué récemment dans Ta vallée de TAdige. C'était un chef de grande valeur, dont la modestie égalait la sienne et dont les hautes qualités avaient déjà attiré ses sympathies. De son côté, il allait inaugurer ce commandement de général de brigade qu'il avait refusé naguère, et que le général en chef, meilleur juge que lui de ses aptitudes, n'hésitait pas à lui confier, dans des circonstances difficiles.
A la suite des derniers événements, le général autrichien Alvinzi s'était retiré vers Trente, sur le haut Adige, avec les débris de son armée. Bonaparte avait ordonné à Joubert de marcher sur Mori, Roveredo, Trente et d'en chasser l'ennemi. Il lui avait constitué pour cette opération une division forte de trois brigades
commandées par les généraux David, Monnier et Belliard. Celle-ci était composée de la 22* demi-brigade légère et de la 85" qui devait acquérir sous son nouveau général un grand renom de bravoure et d'énergie.
Le 9 pluviôse (28 janvier), Belliard reçut un premier ordre, qui lui fît occuper les positions de Villa et de Ghisola; puis un autre, le lendemain, qui lui prescrivit de marcher sur Roveredo pour faire sa jonction avec le général David et attendre de nouvelles instructions.
Le mouvement s'effectua sans obstacles. Belliard, placé sur la rive gauche de TAdige, manœuvra à travers une région montagneuse, de façon à tourner les postes de l'ennemi et le força à évacuer les retranchements élevés en avant de Roveredo.
La réunion avec David étant faite, on se porta sur Trente. Belliard, qui formait Tavant-garde, se heurta, à Âvio, aux troupes d*Alvinzi, engagea vigoureusement le combat, infligea à son adversaire une perte de 300 hommes, lui enleva deux bouches à feu et le refoula sur Trente, où il ne put tenir. Ses approvisionnements tombèrent entre nos mains. La ville de Trente fut occupée et devint momentanément le quartier général de Joubert, dont les forces venaient encore d*ètre augmentées. Sa division, qui comptait un effectif de 10,000 hommes, était renforcée par deux autres de 4 à 5,000 hommes chacune, dont Tune placée sous les ordres du général Rey. C'était un véritable corps d armée. Joubert rendit compte du dernier fait de guerre dans des termes élogieux, que le général en chef, Bonaparte, renouvela, en citant Belliard, dans son rapport au Directoire du 13 pluviôse {V février). « Le général Belliard, disait-il, chercha à tourner Tennemi par la droite, dans le temps que le général de brigade Vial continua à marcher sur la rive droite de TAdige. >
Une fois à Trente, Joubert porta ses forces sur le Lavis et envoya Belliard sur la position de Bedol : .c Je
ne puis, lui disait-il, vous donner d'ordre précis pour roccupalion de Bedol; mais ce poste ferait avantageusement ma tète de ligne. Réglez-vous pour le mieux. » Belliard y arriva le 1" février 1797, chassa ses défenseurs, s'en empara, et rendit compte de cette opération dans les termes suivants :
Au général de division Joubert,
13 pluviôse (i*' février 1791).
Je suis arrivé, mon général, au village de Bedol, à neuf heures du matin ; Tennemi Toccupait avec environ 4 à 500 hommes^ presque tous paysans. Après une légère fusillade, j'ai fait marcher au pas de charge pour épargner les cartouches et bientôt Tennemi nous a cédé la place. Nous avoDs été très heureux de les trouver si honnêtes, car s'ils eussent voulu résister, ils nous auraient fait beaucoup de mal parce que la position est fort difficile à tourner.
J'ai fait poursuivre l'ennemi sur ma droite, et j'ai envoyé sur ma gauche un bataillon pour s'emparer des hauteurs qui dominent Segonzano et même du château s'il est possible.
Auguste Belliard.
Le même jour, le général Joubert, rendant compte de ce fait d'armes à Bonaparte, lui écrivit : « Belliard a chassé Tennemi de Bedol, ce matin, et lui a fait une douzaine de prisonniers. Mais Segonzano n'est point encore à nous; je lui ai ordonné de faire ses efforts pour l'avoir demain. Je me porterai moi-même sur ce point. »
Trois jours après, il écrivait à son subordonné : « Je vous félicite de vos promptes expéditions. »
Ainsi placé à Bedol avec sa brigade, Belliard se trouvait en poste avancé sur le Lavis, couvrant la droite de Joubert. Suivant l'excellente habitude qu'il avait prise depuis longtemps, il fit faire et exécuta lui-même plusieurs reconnaissances aux environs, ce qui l'amena à occuper le château de Segonzano et Brusago. Ces mouvements entraînèrent quelques coups de fusil entre ses
hommes et les paysans tyroliens révoltés. Cette attitude de la population rendit très difficile Texécution des ordres du général en chef qui recommandait la douceur et la modération vis-à-vis des habitants. Belliard et Joubert, malgré leurs efforts et l'influence dont ils jouis* saient auprès de leurs soldats, ne purent empêcher le pillage. Belliard s'en désolait et, dès ses premières marches dans le Tyrol, il exprimait à son chef tout l'ennu^ qu'il en éprouvait.
Au général divisionnaire Joubert,
18 pluTiôse, an V (6 février 1797).
C'est avec autant d'étonnement que vous, mon général, et même avec douleur que j'ai appris les excès auxquels se sont livrés quelques soldats ; je ne sais pas si c'est des demibrigades que je commande, mais je vous assure que j ai donné les ordres les plus sévères pour faire respecter les personnes et les propriétés; je vais les réitérer aujourd'hui et soyez assuré que je tiendrai la main à leur stricte exécution.
Ses tentatives à cet égard, comme celles de Joubert, furent loin d'être couronnées de succès. Du reste, il n'eut guère le temps de s'absorber dans ces préoccupations. La nouvelle de la prise de Mantoue, qui leur fut transmise à ce moment, vint d'abord causer à tout le corps d'armée de Joubert une joie générale. Partout on s'occupa de la fêter. La lettre que Belliard adressa à ce sujet à son divisionnaire met en relief l'amitié qui les unissait. < Demain, écrivait-il, nous célébrons la prise de Mantoue. Si vous êtes tenté de venir participer à un banquet frugal dans notre charmant séjour, je vous y engage, ainsi que vos officiers. > Mais Joubert, absorbé par les détails de son commandement, ne put répondre i cette invitation.
Le poste de Bedol n'était pas d'ailleurs un séjour de fêtes et de distractions, mais plutôt un terrain de combat.
Lennemi se tenait aux environs et la plus grande vigilaace était nécessaire. Aussi le commandant de la division crut devoir renforcer son brigadier en lui envoyant la 14* demi-brigade de bataille etTadjudant général Liébauld. Ce secours lui vint à propos ; car, le 8 ventôse (26 février), Tennemi fit une tentative pour reprendre les villages de Brusago et Bedol. Belliard le repoussa et envoya, le soir même, à Trente, le compte rendu de cette affaire.
Au général divisionnaire Joubert,
Le 8 ventôse (26 février 1791).
L*ennemi, fort de 6 à 700 hommes, est venu ce matin, mon générai, attaquer le poste de Brusago, et, en même temps, celui de la Croix au-dessus de Bedol. Dans les premiers moments, il est parvenu à nous repousser et a débouché au-dessus delà montagne de gauche pour tourner le village. Nos troupes ont été obligées de se retirer jusqu'au moment où le renfort de Bedol est arrivé, partie sur la crête et partie à mi-côte. Alors le chef de bataillon a fait faire demi-tour à droite, la charge a battu; Tennemi a été mis en fuite, laissant une quinzaine de morts et nous avons repris nos premières positions d*où j'arrive à l'instant.
Auguste Belliard.
Joubert ne voulut pas en rester là. Prévoyant que la prise de Mantoue allait bientôt permettre au général en chef d'exécuter sa marche projetée sur le Frioul et la Carinthie, il s'attendait à recevoir prochainement l'ordre de se porter sur Botzen. Il tenait alors à dégager ses flancs et à éloigner les Autrichiens. En conséquence, il prescrivit à Belliard de prendre l'offensive et de les rejeter le plus loin possible. Le H ventôse (!•' mars), cet ordre était exécuté et donnait lieu au rapport suivant :
Au général divisionnaire Jouberi
H ventôse, an V (1" mars 1797).
Contormément à vos ordres, mon général, j'ai attaqué ce matin l'ennemi en avant de Brusago. Il a été partout battu et obligé de prendre la fuite; nous nous sommes emparés sans beaucoup de peine des villages de Monte et Sovero. Malheureusement, l'ennemi n'a pas voulu tenir, car la colonne de droite qui a passé sur la cime des montagnes, dans la neige jusqu'à la ceinture, en débouchant au-dessus de Sovero, aurait coupé la retraite à environ 200 Autrichiens qui, pour se sauver, ont été obligés de se précipiter du haut d'un rocher, de traverser la rivière à gué, la colonne de gauche s'étant emparée des ponts, et de monter par un chemin très escarpé. La majeure partie des paysans ont disparu.
... J'ai été assez malheureux, mon général, pour ne pas empêcher le pillage, pendant que je poursuivais l'ennemi. Les soldats qui venaient derrière, sont entrés dans les villages et, animés de ce que l'on avait tiré sur eux, ils ont à peu près enlevé ce qui s'y trouvait. En remontant pour ordonner la retraite, j'ai trouvé les maisons pleines, les soldats' emmenant vaches, chèvres, etc. J'ai voulu les faire lâcher; qu'en est-il arrivé? C'est qu'ils les égorgeaient, en prenaient un morceau et laissaient le reste. Alors j'ai pris le parti d'envoyer au devant de la colonne, avec ordre d'arrêter tout; il se trouve environ 40 bêtes à cornes que j'ai fait parquer.
... Après avoir balayé ce qui se trouvait de ce côté-ci du Lavis, je suis revenu prendre mes positions; je ne sais si l'ennemi a repris les siennes.
Auguste Belliard.
Cette expédition procura un peu de repos à la brigade; et comme on ne présumait pas que Tordre de marcher en avant arriverait avant quelques jours, Belliard en profita pour demander au général Joubert une permission de trois ou quatre jours pour se rendre à Trente. Elle était pour lui d'une nécessité urgente. « Je suis tout nu, lui écrivait-il, sans argent, et j'ai vrai-
ment le plus grand besoin d'aller voir le payeur général. Si cependant vous prévoyez avoir du nouveau, prenez que je n*ai rien demandé; j'attendrai encore quelque temps. »
Belliard ne devait pas ignorer à ce moment qu'il avait été compris, pour une somme de dix mille francs, dans les gratifications que Bonaparte avait accordées à ses généraux après la conclusion du traité de Tolentino. Cette aisance, du reste, n'était que relative, car il dut continuer l'expédition du Tyrol, dans les conditions de misère qu'il venait d'annoncer à son général de division.
Une raison inattendue l'empêcha de partir. Le lendemain, le temps se mit à la neige et dans ces hautes régions elle tombait avec une telle abondance que les communications devenaient difficiles. « Nous sommes dans la neige jusqu'aux genoux, écrivait-il le 15 ventôse (5 mars) à Joubert; et s'il en tombe encore tout le jour, nous en aurons ce soir jusqu'au col et nous serons bloqués. » Et cependant, parces temps rigoureux, les rudes soldats qui composaient sa brigade continuaient à bivouaquer. Ils n'étaient pas d'ailleurs plus satisfaits pour cela, et les souffrances physiques qu'ils enduraient provoquèrent, dans la 22* demi-brigade, des actes d'indiscipline. Le colonel en rendit compte à son chef, en lui annonçant qu'il proposait pour la cassation, des sergents coupables d'excitation à la révolte. Belliard lui répondit :
Au chef de la 2^' demi^brigade,
22 ventôse, an V (12 mars 1797).
... S'il est des sous-officiers qui soient les moteurs de Tinsubordination, c'est trop peu de les casser; il faut les faire arrêter et juger par un conseil de guerre, afin que la peine qui sera prononcée contre eux serve d'exemple aux autres. S'il en est qui se comportent mal, envoyez-moi leurs noms
62 PÉRIODE RÉPUBUGAINE
et je VOUS promets qu'ils ne seront pas épargnés. Vous verrez d'après la lettre de ce matin que j'ai prévu vos intentions à l'égard de Tofficier qui commande à Segonzano. Faites tout votre possible pour maintenir et ramener la discipline et soyez assuré que je vous seconderai de tous mes eflForts.
Tandis que ces incidents se passaient, Joubert recevait de Bonaparte Tavis que la marche sur le Frioul étant commencée, Bellune allait être occupé et que sa droite, placée à Segonzano, aurait à surveiller les mouvements de Tennemi de ce côté. Le moment allait arriver d'occuper Bolzen.
Joubert, qui s'impatientait à Trente, s'empressa d'écrire à Belliard : « Nous allons marcher,' mon cher général » et il lui annonça en même temps, le départ de Bonaparte de Bassano vers Primolano. Toutefois, malgré son énergie et son activité, Joubert, qui avait une entière confiance dans son subordonné, voulut connaître son opinion sur la façon d'exécuter à travers le Tyrol soulevé, la marche audacieuse dont il était chargé. Il fallait d'abord franchir la ligne du Lavis. Il lui écrivit à ce sujet, le 25 ventôse (15 mars 1797) :
Tenez-moi toujours au courant de ce qui se passe. Où croyez-vous que le Lavis soit plus à portée d'être passé? de Soveo, Faveo, ou Cembra? Où croyez-vous que l'attaque serait plus facile, de ces trois villages, en la combinant avec celle que nous ferions sur Villa, vers la Palu et Lirignago? Mon intention serait de balayer en un jour tous ces points ; le second, de me porter sur Saluro, par le chemin de la montagne qui y conduit de Cembra, et sur Cas telle et Cavalezo, par le grand chemin, en me divisant en deux corps de 4 à 5,000 hommes chacun, avec une petite réserve à Segonzano et Pinet. Il me semble que cette manière d'attaquer serait la plus prudente. Il ne s'agirait que du premier coup de collier.
Donnez-moi vos idées sur le passage du Lavis. Je voudrais que vous le passassiez à Foveo, en vous rabattant sur Val
de Foveo et Cembra. Si vous croyez réussir autrement, faites-m'eu part, etc.
Le lendemain, Belliard, appelé par Joubert, se rendit à Trente pour convenir avec lui des dispositions à adopter.
Le mouvement, retardé d'un jour par suite d*un malentendu, commença le l*' germinal (21 mars 1797). Le La^is fut franchi par toute la division, qui se porta en avant sur Botzen (Bolzano). Belliard, à la tête de sa brigade, franchit la rivière à Levignano, sous le feu des Autrichiens, qu'il refoula sur le plateau de Cembra, où se trouvait le reste des troupes du général Kerpen. La brigade, continuant son attaque, rejeta l'ennemi sur Saint-Michel dans la direction de Botzen, après lui avoir enlevé quatre canons, deux drapeaux et de nombreux prisonniers.
Dans la soirée, Joubert ayant rejoint Belliard, lui adressa ses félicitations et lui prescrivit de se porter le lendemain sur Neumarkt, en cherchant à couper en deux les forces autrichiennes, afin de séparer le corps de Kerpen de celui de Laudon.
Cette nouvelle journée fut des plus rudes. Il fallut s'avancer sur des chemins escarpés et couverts de neige. Après ce pénible effort, Belliard rencontra Tennemi et Tobligeai reculer sur les hauteurs de Pexa. Puis, continuant à le refouler, il réussit à tourner Neumarkt et à occuper la route de Cavaleze, pendant qu'une autre fraclion de la division surprenait le pont de Neumarkt sur TAdige.
Joubert fut rejoint ce jour-'là par la division Baraguey d*Hilliers et la cavalerie du général Dumas, que Bonaparte lui avait envoyées deFiume. Ce dernier fut dirigé contre Laudon, qui venait de tenter une attaque sur le flanc gauche de Joubert, menaçant ainsi sa ligne de retraite. Dumas fut soutenu par Belliard avec la 85^
Joubert de son côté se portait au delà de Neumarkt sur Branzoll et Botzen.
L'infanterie du général Dumas fut bientôt enj^agée et ne put s'avancer qu'en corabatlant. Les Autrichiens ne cédaient le terrain que lentement, après une défense énergique. Ils s'arrêtèrent un moment sur un poste fortifié, à Saint- Valentin, d'où Belliard les chassa en enlevant les retranchements à la baïonnette, à la tète des compagnies de grenadiers. La cavalerie acheva la déroute des Autrichiens qui furent poursuivis jusqu'à Tramin. Laudon se trouva ainsi rejeté dans la vallée de Méran et séparé deKerpen. Belliard rentra ensuite à Neumarkt, avec deux pièces de canon, six cents prisonniers et de nombreux équipages.
Le lendemain, 3 germinal (23 mars), Joubert occupa Botzen et continua son mouvement sur Klausen, où Kerpen s'était retranché. Belliard qui l'avait rejoint, concourut à la prise de Klausen et s'avança jusqu'à Bruher, point de réunion de deux grandes routes.
L'ennemi reculait sur Inspruck. Les troupes de Joubert l'y suivirent et occupèrent une position défensive à l'entrée des gorges de Nutterwald. Un nouveau combat, qui prit plus tard le nom de combat d'Inspruck, fut livré sur ce point le 8 germinal (28 mars 1787). Cette affaire fut assez chaude. Pour arriver à un résultat décisif et faire plier la ligne ennemie, Belliard forma, en colonne serrée par bataillon, les soldats de la 85' et, par une charge à la baïonnette, vint à bout de son adversaire. A la suite de cette affaire, Kerpen, rejeté sur Inspruck, se trouva annulé; et, malgré le soulèvement du Tyrol, Joubert se trouva libre désormais de se porter sur la vallée de la Drave, pour rejoindre le général en chef dans sa marche sur Vienne.
Ce dernier, heureux de voir réussir l'opération qu'il lui avait confiée et appréciant l'importance du dernier combat, en rendit compte au Directoire et, sur le rap-
porlde Jouberty cita de nouveau Belliard, dans les termes suivants.... « Le général de brigade Belliard, qui commandait la SS"", le brave Gaspard qui en est le chef el laide de camp Lambert, se sont particulièrement distingués.... »
Après avoir chassé les Autrichiens au delà dlnspruck, Joubert revint à Brixen, d'où il demanda à Bonaparte de nouvelles instructions, en lui exposant ses raisons pour cesser toute opération dans le Tyrol et pour rejoindre larmée. Bonaparte lui ordonna de descendre le cours de la Drave, de s'emparer de Lienlz et de se réunira lui.
Lorsque le mouvement commença, le 16 germinal (5 avril), le soulèvement des montagnards tyroliens s'était étendu et tout le pays avait pris les armes. Kerpen et Laudon se sentant appuyés, avaient réorganisé leurs régiments. Ils tentèrent de nouveau une attaque sur nos postes avancés, à Milbach et à Bolzen. Mais Joubert réussit à dissimuler sa marche, et laissant devant eux des arrière-gardes qui les tinrent en respect, arriva à Lientz le 19 germinal (8 avril). Deux jours après, il était à Saxembourg avec ses trois divisions, se dirigeant sur Spital, où il arriva le 22.
Il put alors conclure avec le général autrichien Kerpen un arrangement par lequel chacun d'eux devait laisser ses troupes sur leurs positions respectives. Puis, confiant la garde de Spital à une de ses divisions, il continua sa marche pour rejoindre son général en chef.
Malgré ses hautes capacités, Joubert n'avait pas toujours une humeur débonnaire. A ce moment, fatigué par sa rude expédition et par la lourde responsabilité qui lui incombait, il adressa de vifs reproches à ses généraux de brigade pour une question d'administration. Malgré son amitié pour lui, Belliard en eut sa part. Quoique peu endurant d'habitude, il ne s'en irrita point. Il aimait trop Joubert pour céder à un mouvement d'impatience.
Mais il ne put s*empècher de se plaindre et lui adressa une lettre qui témoignait de la cordialité de leurs rapports.
Au général JouberL
23 germinal, an V (12 avril 1797).
Les vampires de la République, je veux dire les commissaires des guerres, fournisseurs et autres, chargés de la subsistance, vous avaient sûrement fait sortir de votre assiette ordinaire, mon cher général , lorsque vous avez gratifié les généraux de brigade du corps de bataille, de Taimable lettre que vous leur écrivîtes hier.
Les 85* et 93" demi-brigades n'ont pas encore eu de pain hier; et qu'ils (les commissaires) n*attirentpas à des officiers qui servent avec honneur et qui, peu jaloux de leur ressembler, ne méritent sûrement pas les vifs reproches et même les menaces que vous leur avez faites. Je voudrais que vos occupations vous permissent de vous mêler de la partie administrative; alors les quartiers-maîtres et les hommes de corvée ne seraient plus envoyés de Caïphe à Pilate pour avoir du pain que malheureusement trop souvent ils n'obtiennent pas.
Auguste Belliard.
Cet incident n'altéra en rien les liens d*amitié qui les unissaient. Trois jours après, le 26 germinal (15 avril), Joubert retrouvait BonaparteàLéoben et reprenaitsimplement le commandement de son ancienne division» dont Belliard faisait toujours partie. Mais tandis que le gros de Tarmée allait jouir du repos qu'amena la signature des préliminaires Je paix, il fut bientôt obligé de se remettre en marche |)Ourallerconcourirà(le nouvelles opérations.
En suivant le cours de la Drave pour gagner la roule de Vienne, nos forces avaienl mis à découvert la vallée de IWiii^e el laissé le chemin libre à Laudon pour descendre en Italie sur les derrières de notre armée. 11 s'empressa d*en profiler, réoccupa Trente et entra sur le territoire de la République de Venise, où la guerre civile venait
d'éclater. Les villes, travaillées par les idées de la Révolution française, s'étaient mises en révolte contre le Sénat, tandis que Taristocratie, soulevant les campagnes, avait armé des bandes de paysans qui demandaient notre extermination. A l'approche de Laudon, le Sénat avait jeté le masque et signé avec l'Autriche un traité secret, en vue de couper la retraite à notre armée. A la suite de ce traité, vingt mille montagnards et dix régiments d'Esclavons s'étaient portés sur Vérone. Des centaines de Français, surpris dans les rues et dans les hôpitaux le 26 germinal (1 5 avril), avaient été massacrés ; et la garnison avait été forcée de s'enfermer dans les châteaux des environs. A ces nouvelles, Kilmaine accouru avec les troupes qu'il avait pu rassembler, avait livré, sous les murs de Vérone, une bataille sanglante et victorieuse qui nous avait dégagés. Mais ce succès ne pouvait suffire à Bonaparte. Il déclara la guerre à la perfide République et le 5 floréal (24 avril) dirigea Joubert sur Sacile, tandis que Baraguey d'Hilliers pénétrait dans Venise et renversait le gouvernement de Saint-Marc, le 27 floréal an V (16 mai 1797).
Belliard reçut de son côté, le 20 floréal (9 mai), l'ordre d'occuper Vérone, sous l'autorité du général commandant le Véronais. Il s'y rendit avec la brave 85% et y resta plus d'un mois, occupé à pacifier ce pays que la chute du gouvernement vénitien et la leçon infligée par Kilmaine, avait tout à fait calmé. Pendant ce temps, Jou« bert avait été envoyé par Bonaparte à Bassano, pour commander la province.
A ce moment, eut lieu une réorganisation de l'armée d'Italie. La division Joubert fut constituée comme les autres à deux brigades. Celle de Belliard prit le n° 9 et perdit la 85*; elle comprit la H"" demi-brigade de ligne et la 14« ; tandis que la 85« forma, avec la 33*' de ligne, la brigade du général Monnier. Au moment où il alla s'installer à Bassano, Joubert retira Belliard de
Vérone, pourlui confier, suivant les ordres du général en chef, le commandement de Vicence et de son territoire (2 messidor, 20 juin).
Avant son départ de Vérone, Belliard eut à recevoir des observations du général Berthier pour une affaire de peu d'importance, qui lui fut cependant assez désagréable. Le général en chef l'avait chargé de rassembler les chevaux de prise et de les faire livrer à Tartillerie, moyennant un prix d'estimation, ce qui fut fait sans difficulté. Mais l'artillerie ne voulut en recevoir qu'un certain nombre et réclama auprès du chef d'état-major de l'armée le remboursement du prix des autres. Ce dernier demanda des explications à Belliard qui les donna, avec sa franchise habituelle et sur un ton qui trahissait sa mauvaise humeur.
Je ne suis point du tout maquignon, mon général, et lorsque le général en chef m'ordonna, à Bassano, de réunir tous les chevaux de prise pour les faire rendre à rarlillerie, je ne regardai pas à la dent ni à FœH, pour savoir s'ils étaient, ou non, admissibles.... Tous ceux qui ont été reçus ont été payés et je suis surpris que le citoyen Doleu, sergent-major auquel j ai fait la même réponse, se soit adressé à vous. Voilà, mon général, tous les renseignements que je peux vous donner. Si vous exigez l'original de la déclaration du citoyen Faure, alors aide de camp du général Dommartin, je vous le ferai passer.
Auguste Belliard.
Son changement de résidence et de commandement lui fit promplement oublier cette affaire. Le 2 messidor (20 juin), il reçut l'ordre d'aller à Vicence où d'autres questions absorbèrent son attention. Il fut chargé de désigner les membres du gouvernement central du Bassanais et du Vicentin réunis, de les soumettre à l'approbation du général divisionnaire et de les installer. Ce travail devait être fini le 16 messidor (4 juillet). A peine nommés, ces personnages donnèrent lieu à des plaintes.
dont quelques-unes assez graves. Ils s'entendirent avec les habitants d'une dizaine de villages voisins pour forcer les portes du local où étaient renfermées leurs armes et s'en emparer. Belliard dut envoyer de nuit deux bataillons et 20 dragons au village deTiene, où elles se trouvaient, pour les reprendre et les rapporter à Vicence. Il devait eu outre faire^arrôter les chefs de tout attroupement.
Près de Tiene, sur les frontières du Tyrol, se trouvait la ville de Sept-Communes, dont les habitants s'étaient groupés en vue d'une révolte contre les Français, et avaient organisé un conseil de régence, véritable comité d'insurrection.
Joubert invita Belliard à s'y rendre, pour s'assurer des dispositions des habitants et punir les rebelles selon les lois de la guerre. Il devait emmener trois bataillons avec de Tartillerie, et, secondé par son ami le général Veaux, enlever le village de Lusiano, en désarmer les habitants, et proniettre protection à ceux qui feraient acte de soumission. Il trouva la situation assez grave pour agir militairement. Les mécontents de Sept-CommuDes avaient entraîné leurs voisins les Tyroliens, à soutenir leur cause, et, surexcitant leur esprit naturellement turbulent, leur avaient fait arborer la cocarde de Saint-Marc, en les engageant à descendre dans la plaine pour combattre les Français. La résistance s'était organisée dans le village de Luziano.
Belliard et Veaux se portèrent sur ce point en deux colonnes. A leur approche le tocsin sonna dans tous les villages, et il fallut livrer un véritable combat. Mais en présence des rebelles, Belliard fit battre la charge et les groupes de paysans, attaqués à la baïonnette, n'osèrent pas tenir. On en tua une dizaine; plusieurs furent pris les armes à la main; le reste s'éparpilla et disparut dans les montagnes. Nos colonnes se réunirent et on procéda à la soumission des révoltés.
La régence qu'ils avaient installée, vint implorer la
clémence de Belliard. Au fond, ce mouvement était sans consistance; mais ses auteurs devaient être punis. Il exigea de tous les villages une reconnaissance formelle du gouvernement central de Vicence, la reddition, dans les quarante-huit heures, des armes qui avaient été reprises, la livraison de Targenterie des églises et le rappel immédiat des familles patriotes qu'on avait chassées.
Puis, confiant dans l'exécution de ces mesures et n'ayant pas dans le pays de ressources suffisantes pour Talimentation de ses troupes, il les ramena à Vicence, après avoir promis aux insurgés d'oublier leur conduite, si les conditions imposées étaient scrupuleusement remplies.
De retour au siège de son commandement, il rendit compte de ce qui s'était passé. Or, les mesures de douceur n'étaient pas du goût de Bonaparte. Il fut loin d'approuver la conduite de Belliard et lui fit adresser, par Joubert, une lettre assez raide.
Au général Belliard.
10 thermidor, an Y (28 juiUet 1797).
Le général en chef parait fâché de ce que les troupes n'ont pas attendu, sur le terrain, le désarmement de Sept- Communes et la punition des principaux coupables. Il me prescrit de faire brûler quatre maisons des principaux coupables et surtout de... le curé accusé d'être Fauteur des troubles; d'exiger le désarmement complet de Sept-Communes et Tenvoi à Mantoue de tous ceux qui sont arrêtés. Exécutez donc de suite ses ordres ; et, pour ne pas fausser la parole que vous avez donnée de relâcher les otages volontaires après Texécution des conditions, si on les a exécutées, nous n'enverrons que ceux pris les armes à la main.
Belliard donna dans cette circonstance une nouvelle preuve de cette loyauté et de cette indépendance de
caractère qui devait plus tard devenir proverbiale dans l'armée. La volonté de Bonaparte était, on le sait, impérieuse et absolue. Il n'admettait pas Thésitation dans Tobéissance, encore moins la résistance à ses ordres. Vainqueur de l'Autriche, pacificateur de l'Europe, il était alors un demi-dieu pour ses soldats. On pouvait tout craindre de ses colères. Pourtant, la conscience de Belliard ]ui traçait des devoirs d'un autre ordre que celui des prescriptions du général en chef. Il n'hésita pas; et, le jour même, il répondit à Joubert.
Au général divisionnaire Joubert,
10 thermidor, an V (28 juillet 1191).
Je reçois à Tinstant votre lettre qui m'ordonne de faire brûler les maisons des principaux coupables de Sept-Commânes et d'envoyer à Mantoue les habitants qui seront arrêtés.
Quand j'ai donné ma parole d'honneur, elle est sacrée, et ce serait la violer que de ne pas me rappeler que j'ai promis aux habitants d'oublier ce qui s'est passé, s'ils déposaient les armes et s'ils se soumettaient aux ordres qu'on leur a donnés et à la volonté générale. Je vous ai fait part de ces mesures; vous les avez approuvées.
En conséquence, je vous demande de me faire remplacer, si vous exigez, avant l'expiration du délai qu'on a accordé, l'exécution des mesures que contient votre lettre.
Aujourd'hui est le jour fixé pour la reddition des armes et de l'argenterie. Si, ce soir, les Conrimunes ne se sont pas exécutées, alors demain, d'après les ordres que vous me donnez, je marcherai avec les troupes et, comme je le marque dans ma lettre aux représentants des Sept- Communes, ils n'auront pas de pardon pour leur pays. Alors le feu et la flamme sauront réduire les hommes que nous voulions rendre à la raison par la clémence et les représentations. Mais jusqu'à ce moment-là mon honneur et ma délicatesse m'ont empêché de bouger.
J'attends vos ordres.
Auguste Belliard.
Joubert estimait trop son subordonné pour se fâcher de cette réponse. Il ne voulut pas non plus la transmettre au général en chef et se contenta d'envoyer à Vicence le billet suivant :
Au général Betliard.
10 thermidor, an V (28 juiUel 1797).
Rien ne doit m'empêcher, ni vous non plus, citoyen général, d'exécuter les ordres du général en chef; ils sont précis ; je suis obligé d'y obéir. Si les Sept-Communes ne sont pas exécutées ce soir, faites-le-moi savoir : je vous enverrai du renfort et des vivres et vous donnerai de nouveaux ordres.
Signée Joubert.
Heureusement ces nouvelles dispositions furent inutiles. La soumission des révoltés était complète. Les armes et l'argenterie furent livrées, et les prisonniers envoyés à Manloue. Joubert rendit ensuite compte à Bonaparte qui se contenta des résultats obtenus. Peu de temps après, le 4 fructidor (21 août), ayant besoin de prendre un congé, il prévint le général en chef qu'il laissait, en partant, sa S* division aux mains du général Belliard, ce qui fut approuvé.
Ce commandement avait alors une importance qui tenait à sa situation géographique. Il touchait en effet à la frontière autrichienne et, tant que la paix n'était pas conclue, on devait s'attendre à une reprise d'hostilités. Il fallait donc s'y préparer, tenir les troupes en haleine, perfectionner leur instruction, surveiller nos adversaires, se tenir sans cesse au courant de leurs actes et de leurs mouvements. Soit par modestie, soit qu'il redoutât les rcsponsal)ilités qui pouvaient surgir de cette situation» Belliard essaya de les éviter en adressant au général en chef une lettre qui n'était pas de nature à le rehausser dans son esprit. Atrlant qu'il est permis d'en juger aujour-
d'hui, auprès d'un chef du caractère de Bonaparte, elle devait plutôt lui nuire que lui servir.
Au général en chef.
15 fructidor, an V (2 septembre 1797).
Au départ du général Joubert, j'ai accepté avec plaisir le commandement de la division, parce que dans un temps paisible, tous les soins se bornent à Tinstruction, la discipline et Tadministration, et que j'ai cru pouvoir m'en occuper. Mais comme il serait possible que les résultats des conférences nous obligent encore à recommencer la guerre, je vous prie, dians ce cas, de me donner un successeur, mes faibles moyens ne me permettant pas de garder une tâche aussi grande.
Auguste Belliard.
Bonaparte, qui n'avait aucune raison de douter de la paix, ne tint aucun compte de cette lettre. Son idée sur Belliard était faite. Il le savait brave, instruit, dévoué, très franc, parfaitement apte à conduire au feu une brigade ou une division et il comptait pouvoir, dans ces fonctions, en tirer un parti remarquable. Pour le moment, il ne demandait pas autre chose. La division Joubert conserva donc son chef intérimaire qu'elle connaissait et estimait. Celui-ci continua de son côté à prendre des renseignements sur les dispositions des Autrichiens, sur leurs rassemblements, sur les bruits répandus dans leurs rangs et à rendre compte au général en chef.
Il n'en est pas moins vrai que parmi les hommes de guerre de Tarmée dltalie qui furent appelés plus tard à exercer de grands commandements, tels que Masséna, Berthier, Augereau, Lannes, Murât, Victor, Bernadette, aucun ne songea jamais à décliner des responsabilités. Seul Joubert, qui fut général en chef, réclama plusieurs fois une simple division. L'excès de modestie de Belliard, très louable à tous les points de vue, ne
pouvait pas cependant être une recommandation auprès d'un chef comme Bonaparte.
Il y eut, au mois de septembre, dans lune de ses demi-brigades, une dénonciation anonyme adressée au général en chef, contre le chef de brigade. Ce document fut envoyé par Berthier à Belliard avec une demande d'explications. Il ne put s'empêcher dans sa réponse d'exprimer son indignation contre de semblables manœuvres.
Au général en chef.
29 fructidor, an Y (15 seplembre 1797).
J'ai pris, mon général, les renseignements nécessaires sur la dénonciation faite contre le chef de brigade Moreau. Si les officiers osent avancer que c'est la majorité de ceux de la demi-brigade, ce n'est sûrement pas la majorité des bons et des plus instruits; et s'il y en avait beaucoup moins, la brigade irait beaucoup mieux.
Quant à moi, mon général, je puis certifier que le citoyen Moreau sert avec beaucoup de zèle depuis que je commande la brigade et je suis un peu scrupuleux sur l'article; et si Ton porte des plaintes, c'est peut-être qu'il exige qu'on serve comme lui : il est vrai que quelquefois il est un peu vif; mais, qui n'a pas ses défauts et quel homme, avec tout le sang-froid possible, peut se garantir de quelque mouvement de vivacité, lorsqu'il voit aux exercices des mâchoires d'officiers ne pas pouvoir conduire huit hommes; et ils sont malheureusement trop communs.
Vous savez qu'il existe dans cette demibrigade deux partis prononcés, et la pétition qui vous est adressée est faite par l'opposition, qui est plus instruite à dénoncer qu'à commander; j'en ai fait 1 expérience hier soir en prenant au hasard dans la foule pour conduire les bataillons. La majorité des officiers n'a pas cru vous faire de demande, ni donner de certificats; elle est confiante dans votre justice et elle espère, ainsi que moi, que la cabale n'aura pas le dessus.
Auguste Belliard.
Le général en chef partagea l'avis du commandant de la division, forlifiant ainsi son autorité et celle du chef de corps.
Six jours après cet incident, les troupes de Tarmée d'Italie eurent à célébrer une fête qui avait pour elles une importance exceptionnelle. C'était le l*'' vendémiaire an VI, 5' anniversaire de la fondation de la République. La jeunesse d'alors était dans l'enthousiasme de cet événement; et, en 1797, ce sentiment se manifestait, surtout dans les troupes en campagne, avec plus d'éclat que les années précédentes, parce que l'ère des épreuves de la République semblait terminée et remplacée par une période de triomphes.
Au début du nouveau régime, la passion de la liberté, souillée à l'intérieur de crimes et d'abus, s'était réfugiée dans les armées. Là, elle avait électrisé les cœurs et enfanté des prodiges. Animés par elle et disciplinés sous le canon, nos soldats avaient fini par vaincre et repousser hors du sol de la patrie, les vieux régiments que l'Europe leur avait opposés. En Italie, le Dieu des victoires leur était apparu; guidés par lui, ils avaient conquis des provinces et forcé FAutriche à s'humilier. Ce fut sans doute au souvenir de ces hauts faits que Belliard, inspiré par eux, fît à ses troupes, pour fêter le 1" vendémiaire, une proclamation enflammée dont voici quelques extraits :
A la 5^ division de Varmée d'Italie.
1" vendémiaire, an VI (22 septembre 1797).
Qu'il est beau, camarades, le jour qui nous réunit, ce jour correspondant au 22 septembre, où le peuple français reconnut tous ses droits, abolit la Royauté et se forma en République ! Un si grand élan vers la liberté ne pouvait pas rester sans opposition.
... Le fanatisme secoue les brandons de la discorde et allume bientôt le feu de la guerre civile....
... L'anarchie, non moins ennemie de la liberté que le despotisme, tente aussi de nous asservir; pendant quelque temps elle obtient des succès ; mais la République triomphe encore de ses efforts et fait sortir du chaos anarchiste la constitution de Tan 111, qui l'établit sur des bases inébranlables.
Des victoires successives nous rendent maîtres de la Hollande et en font une alliée ; la Prusse, le Danemark, TEspagne, le Piémont et Naples, reconnaissent la République française; les troupes de l'Empire fuient de toutes parts devant notre énergie et notre courage, abandonnent au -nord la Belgique, au midi l'Italie; et l'Europe consternée nous voit, dans un an, détruire six armées et porter le théâtre de la guerre des portes de Rome aux portes de Vienne.
... Tel est le précis rapide des événements qui ont précédé et suivi la fête que nous célébrons. Que de devoirs elle nous impose et combien elle doit ranimer dans tous les cœurs l'amour de la patrie! Puisse ce sentiment sublime réchauffer tous les esprits, réunir tous les partis à la République et leur persuader que le vrai bonheur ne peut se trouver que dans l'amour de sa patrie
Cette proclamation, lancée quelques jours avant la signature du traité de Campo-Formio, fut suivie d'un compte rendu qui achève de peindre Télat des esprits à l'armée d'Italie.
Au général en chef.
3 vendémiaire, an VI (24 septembre 1797).
Le 1" vendémiaire, mon général, nous avons célébré la fête de la République. Malgré la pluie, la division s'est réunie à midi au Champ de Mars autour de la pyramide. L'allégresse était dans tous lés cœurs. Des discours analogues à la fête ont été prononcés, des chansons patriotiques chantées, et on a tiré les douze coups de canon en l'honneur des braves qui sont morts pour la patrie. Nous comptions faire la petite guerre; mais le mauvais temps ne l'a pas permis. La division, avec son enthousiasme ordinaire, a renouvelé le serment de haine à la Royauté, d'attachement à la République et de défendre la constitution de l'an III
jusqu'à la mort. Elle a aussi promis, mon général, et ce ne sera pas en vain, de ranger la victoire sous les étendards que vous lui avez confiés, si l'Empereur veut encore tenter le sort des armes. Ensuite, elle a défilé et chacun est allé se réunir autour du banquet civique qui l'attendait le soir; les musiques guerrières se sont fait entendre dans la ville, qui était illuminée; et, pour terminer la cérémonie, nous avons eu un bal qu'a donné la municipalité; mais les aimables clames de la ville n'ont pas répondu aux intentions des administrateurs et aux désirs de la galanterie française; nous en avons vu très peu; le petit nombre n'est que plus méritant. Après-demain nous continuerons et la petite guerre aura lieu.
Auguste Belliard.
Tandis qu'il célébrait ainsi les dernières victoires, Belliard, préoccupé par les dispositions des Autrichiens, redoutait plus que jamais une rupture des négociations. Le 15 vendémiaire (6 octobre), les nouvelles qu'il reçut de la frontière le forcèrent de se rendre à Bassano et à Primolano. Là, il apprit que Tennemi avait récemment doublé ses postes avancés, qu'il avait envoyé deux mille hommes sur le territoire de Sept-Communes, et que des officiers autrichiens avaient paru à Aziago. Il se porta aussitôt sur les points signalés et après s'être rendu compte des faits, adressa une lettre d'observations au général autrichien qui commandait dans cette région.
A M. Kerpen^ lieutenant général,
19 vendémiaire, an V (10 octobre 1791).
Je suis instruit, monsieur le général, que quelques-uns des postes que vous avez près les frontières de Sept-Communes, se permettent de passer les limites, sûrement contre vos intentions, et de pousser des patrouilles sur le territoire vicentin. Une pareille conduite était contraire à l'armistice qui règne entre les deux puissances et que vous et moi, sommes charges de maintenir dans l'arrondissement dont le commandement nous est confié. Je vous engage à donner les ordres nécessaires pour que les commandants se renfer-
ment dans les bornes qui leur sont prescrites; autrement je me trouverai dans la dure nécessité de repousser la force par la force.
Auguste Belliard.
Cette lettre suffit à mettre un terme à ces incursions. A la même époque, Belliard fut chargé d'organiser, dans le Vicentin, une troupe italienne dont on voulait pouvoir disposer à l'occasion . Cette opération ne se fît pas sans difficulté et quand elle fut à peu près terminée, il en avisa le général en chef sur ce ton de familiarité que Bonaparte admettait encore de la part des généraux qu'il avait vus au feu et dont il appréciait la valeur.
Au général en chef.
19 vendémiaire, an VI (10 octobre 1197):
Quelle corvée, mon général, que Torganisation d'une troupe italienne! Que de réclamations, que de maladies votre ordre a fait développer! La compagnie n'en est pas moins organisée et j'ai trente-trois jeunes gens, tant de bonne volonté que de mauvaise. Deux, de Bassano, sont douteux pour la fortune et la santé; je vais les remplacer par d'autres. Comme j'ai pensé que votre intention était d'avoir des otages plutôt que des soldats, j'ai pris tant parmi les patriotes que les aristocrates , dans les familles dont l'influence est plus grande ; il en est encore cinq ou six, que je pourrai bien ajouter quoique l'ordre ne porte que trente. Je pense que vous ne le trouverez pas mauvais.
Auguste Belliard.
Les diverses mesures prises alors dans la S* division étaient toujours dictées parla prévision d'une prochaine reprise des hostilités. Mais ces craintes allaient se dissiper. Le traité de paix de Campo-Formio fut enfin signé le 26 vendémiaire (17 octobre 1191). Il donnait à la France, avec ses limites naturelles et des républiques voisines soumises à ses lois, la paix la plus glorieuse
qu'elle eût jamais faite. Il fut publié au milieu des transports d'une joie universelle.
En même temps, Bonaparte fut nommé plénipotentiaire au congrès de Rastadt et général en chef de l'armée d'Angleterre.
Une expédition contre cette puissance, alors notre plus mortelle ennemie, venait en effet d*êlre décidée. Mais dans Tesprit de Bonaparte, c'était en Egypte qu'il fallait rattaquer, quoique ce pays ne fût pas encore sous sa domination. Dans ce but, dès le 20 vendémiaire (10 novembre), il avait désigné les généraux qu'il choisissait pour faire partie de l'expédition d'Angleterre. Belliard était du nombre, avec les plus célèbres de ses compagnons d'armes.
Bonaparte laissa bientôt l'armée d'Italie sous le commandement de Berthier et se rendit à Paris, où l'attendait une fête triomphale. Quelques jours auparavant il avait chai^ Joubert d'une mission spéciale auprès du gouvernement, ce qui empèchale commandant de la 5" division d'aller revoir ses troupes. Belliard saisit cette occasion de lui exprimer les sentiments qui ranimaient.
Au général Joubert,
8 frimaire, an VI (28 novembre 1797).
Nous avons tous été fâchés de ne pas vous voir, mon cher général; mais si la mission honorable dont le général en chef vous a chargé (et qui flatte infiniment les troupes que vous commandez) retarde nos plaisirs, ils ne seront que plus vifs lorsque vous nous rejoindrez. Votre division est en bon état, bien équipée, bien armée, habillée et surtout disciplinée; en suivant votre exemple, je tâche de lui conserver la bonne réputation que vous lui aviez si justement acquise, et j'espère qu'elle quittera le pays, sinon aimée, du moins estimée et sans qu'on ait la moindre plainte à porter, et contre les offlciers et contre les soldats, etc.
•' Après avoir vivement parlagé la joie que la paix avait fait naître, Tarmée d'Italie s*était mise en état de refaire ses forces. Dans la 5*" division ce travail élait fini, mais le paiement des fonds qui lui étaient dus était toujours en retard; et tout le monde sentait qu'avant de rentrer en France, ce paiement était indispensable.
Belliard adressa à ce sujet une réclamation à Bonaparte. Il lui fit savoir que ses ordres n'avaient pas été exécutés, et qu'il fallaitau moins payer un mois de solde aux officiers. Sans cela les dettes, même celles d'honneur, ne pourraient pas être acquittées. Il avait dû autoriser le payeur à emprunter 30,000 francs pour remettre aux officiers le mois de fructidor et cette somme restait à acquitter. « Venez bien vite à notre secours, mon général, écrivait-il, envoyez-nous des fonds; ce sera nous mettre à même de partir quittes avec tout le monde et de ne pas faire crier après nous en quittant le pays. »
Il adressa en même temps ses félicitations au général Berthier qui venait de lui notifier sa prise de commandement. € Je savais, disait-il, avant la réception de votre lettre, mon général, que le Directoire exécutif a su rendre justice à votre mérite et à vos talents, en vous confiant le commandement en chef de l'armée dltalie. Si votre ambition se borne à mériter l'estime et l'amitié de vos camarades, elle doit, je crois, être déjà satisfaite, etc. »
En ce moment, l'armée s'attendait à rejoindre en France le général Bonaparte. Mais déjà un grave événement, survenu à Rome, avait modifié ses destinées.
A la suite d'une révolution qui venait d'éclater dans la ville sainte, les troupes pontificales avaient tiré sur notre ambassadeur, Joseph Bonaparte, et tué le général Duphot, qui lui était adjoint.
Le Directoire ordonna à Berthier de marcher sur Rome pour venger cet assassinat et y proclamer la République.
BelUard, désigné pour faire partie de cette expédition à la tête d^une brigade, formula, avant son départ, une nouvelle réclamation.
Mais son général, très embarrassé lui-môme, ne put lui venir en aide et se contenta de lui écrire de Manloue le n nivôse (6 janvier 1798) ; « Je suis désolé, mon cher Belliard, de ne pouvoir parer à ces besoins, etc. »
Quelques jours après, la marche sur Rome commença. Elle s*acheva sans combats, et au commencement de février, cette capitale fut occupée. Aussitôt après, le 20 pluviôse (8 février), Belliard reçut Tordre d aller s'emparer de Civita-Vecchia. On lui constitua, pour la circonstance, une brigade mixte, composée de deux bataillons de la 39' brigade de bataille, trois compagnies de grenadiers de la même demi-brigade, deux pièces d'artillerie légère, un escadron du 20*" dragons et deux caissons dlnfanterie. Cette prise de possession s'efTeclua sans résistance, et Belliard en avait à peine rendu compte qu'il fut invité à rentrer à Rome, pour recevoir une nouvelle mission.
Il confia le commandement du pays de Civita-Vecchia, au chef de la 39* demi-brigade, et laissa ses instructions à la municipalité.
A la municipalité de Civita- Vecchia.
23 pluviôse, an VI (Il février 1798).
Vous continuerez, citoyens, à exercer vos fonctions comme vous le faisiez avant l'arrivée des troupes françaises, jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par mon général en chef.
Vous veillerez à ce que les subsistances soient fournies exactement aux forçats.
11 ne sera rien changé au culte; vous aurez soin qu'on ne trouble pas les ministres dans leur service.
Belliard rentra ensuite à Rome, d'où le général en chef Vexpédia en mission à Naples pour sonder les dis-
positions du Roi et de la cour. Bien accueilli par toul le monde, il vit promptement que la crainte des Français était Tunique sentiment qui dominait à Naples. Cette petite puissance ne devait rien tenter contre nous; mais il ne fallait pas compter sur ses sympathies. Sa mission remplie, Belliard revint à Rome reprendre le commandement de sa brigade et recevoir les remerciements du général Berthier. Mais il eut en môme temps le regret de se séparer de lui.
Le commandant en chef était rappelé en Lombardie où sa présence était nécessaire et Masséna venait d*ètre nommé à sa place, à Rome. C'était pour Belliard un gros ennui. S*il admirait les qualités militaires de Masséna, il n'avait pour lui aucune estime. Â cette époque du reste, c'était l'opinion de l'armée, très surexcitée contre ce général dont les dilapidations avaient terni la gloire.
A Rome, ses pillages recommencèrent et l'indignation qu'ils soulevèrent provoqua une émeute des plus graves.. Belliard, profondément écœuré, ne put résister au dégoût qu'il éprouvait. Il adressa sa démission au Directoire et crut devoir l'expliquer au général Bonaparte. Ces deux documents peignent la situation des esprits à Rome à cette époque.
Au Directoire exécutif de la République française, Rome, le 25 ventôse, an VI (15 mars 4198).
Je croyais, après la paix du continent, me retirer au sein de ma famille; mais le désir de contribuer à détruire le plus perfide de nos ennemis et de répondre à la confiance que le général Bonaparte m'avait témoignée en me mettant au nombre des officiers généraux choisis pour l'expédition, m'avaient engagé à faire une campagne contre l'Angleterre. Mais maintenant que les circonstances sont changées et que le dernier travail me fait rester à l'armée de Rome, qui je pense, n'aura pas d'ennemis à combattre, je vous prie d'accepter ma démission. S'il vient un temps où la patrie en danger puisse avoir besoin de mes faibles services, vous me
trouverez toujours prêt à marcher. J'attendrai vos ordres à Rome où Ton vient de me donner le commandement d'une brigade.
Au général Bonaparte.
Rome, 25 ventôse, an VI (15 mars 1798).
Au moment où je partais, mon général, pour rejoindre à Rennes le corps dont on m'avait conflé le commandement, j'ai reçu l'ordre de rester à Rome. Vous savez, mon général, que je ne puis pas rester avec le chef qui y commande; je respecte en lui la personne du gouvernement à laquelle je dois obéir, mais je vois aussi en lui un homme dont la conduite est tarée et dont on doit s'écarter par tous les moyens possibles, pour ne pas compromettre la sienne. Si j'ai continué le service après la paix du continent, c'était pour faire partie de Farmée d'Angleterre et pour répondre à la confiance que vous m'aviez témoignée en me mettant du nombre des officiers généraux choisis pour Texpédition. Maintenant que les circonstances sont changées et que l'on veut me laisser en Italie, je suis décidé à me retirer et je viens d'envoyer ma démission au Gouvernement. Quoique retiré du service, si la guerre se rallume, vous me trouverez toujours prêt à marcher sous l'étendard de la République française, que personne mieux que vous ne sut déployer dans le chemin de la victoire. Recevez, mon général, mes regrets de ne pouvoir concourir sous vos ordres à détruire un ennemi que je déteste et veuillez agréer l'assurance de mon respect et de mon attachement. Vous savez maintenant ce qui s'est passé à Rome; les hommes qui aiment leur devoir en pleurent : le mal est grand, le remède très difficile, pour ne pas dire impossible si les mêmes hommes restent. Le gouvernement ouvrira peut-être les yeux; puisse-t-il donner l'homme à la place et non la place à l'homme !
Heureusement pour Belliard c'était le général Bonaparte qui réglait à Paris toutes les questions relatives aux armées dllalie et d'Angleterre, destinées dans sa pensée à se fondre prochainement. Il ne tint aucun compte de sa demande et le laissa attendre à Rome une
décision qui ne pouvait tarder. L'expédition d'Egypte était résolue, mais c'était encore un secret. Bonaparte en activait les préparatifs en parlant toujours de l'Angleterre; il complétait son personnel et faisait rassembler sans bruit, dans divers ports, le matériel à embarquer. Parmi les généraux étrangers à l'armée d'Italie, il avait choisi Desaix qui était fier et heureux de servir sous ses ordres. Il lui réservait le commandement d'une division dont les éléments devaient partir de Toulon, Marseille, Gênes et Civita-Vecchia. Il l'invita à celle époque à se rendre sur ces divers points de rassemblement pour y préparer leur départ. Quand Desaix arriva à Rome, il vit Belliard qui connaissait déjà sa réputation et il lui apprit que l'intention de Bonaparte était de le désigner pour être un de ses brigadiers. Toutefois la réponse du Directoire à l'offre de démission de Belliard n'étant pas connue, il y avait lieu de l'attendre. On ignorait toujours qu'il s'agissait d'aller en Egypte. Belliard avait conservé une correspondance active avec son dernier chef et ami, le général Joubert, et venait à ce moment de recevoir de ses nouvelles. En lui répondant, il lui fit part de sa nouvelle affectation, sans lui dissimuler sa joie, ni son opinion sur Masséna, ni l'incertitude où il se trouvait.
Au général Joubert.
Rome, le 23 germinal, an VI (12 avril 1798).
J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 17, que vous m'aviez adressée à Lyon. Je vous ai écrit dernièrement pour vous remercier des marques d'attachement que vous voulez bien me donner et vous faire part de la résolution que j'avais prise, croyant rester à Rome et n'être plus à l'armée d'Angleterre; mais depuis, tout est changé, et je m'étais trompé sur ma destination.
Le général Desaix est arrivé à Rome depuis quelques jours. 11 doit commander le corps d'armée qui s'embarque à Toulon, Marseille, Gènes et Civita-Vecchia, et je fais partie
decederuier embarquement. Il parait que le gouvernement
n'a^s voulu me réunir à vous, mon général, et si quelque
chose peut me dédommager de la séparation , c'est de me
trouver sous les ordres du général Desaix dont la modestie
égale le talent. Je n'ai point encore reçu réponse du Directoire;
s'il accepte ma démission, cela ne m'empêchera pas d'aller
coulreles Anglais, et j'espère, mon général, que nous nous
réunirons, car l'embarcation de Ciyita-Vecchia étant destinée
pour l'expédition, je compte partir de là pour voguer sur la
plaine liquide, sinon comme général, du moins comme
volontaire et contribuer un peu à abaisser l'orgueil et la
puissance des Anglais.
Le général Masséna est parti, vous le savez, et nous tous bien contents, car si le devoir nous obligeait à voir en lui l'homme du gouvernement auquel nous devions obéir, il ne nous empêchait pas de reconnaître en lui un fripon qui, en se déshonorant, a malheureusement laissé une mauvaise impression sur la généralité. Enfin, c'est un aimable citoyen dont on doit s'écarter par tous les moyens possibles. Ses projets étaient de me prendre pour son chef d'état-major et cela n'entrait point du tout dans mes vues. Alors l'ennui de n'être plus de la grande expédition, la crainte d'être une des branches principales d'un tronc gâté et le dégoût de servir avec des hommes qui avaient cessé de savoir obéir, me firent donner ma démission pour avoir ma liberté.
Auguste Belliard.
Dans les premiers jours de floréal (mai 1798), les hésitations cessèrent. On sut qu'on allait combattre TAnglelerre en Orient; rien de plus. Belliard faisait partie de la division Desaix, avec Priant, le futur divisionnaire de Davout, qui allait partir lui aussi comme général de brigade de cavalerie.
On n'avait plus que le temps de prendre ses dernières dispositions. Belliard avait laissé ses effets et ses chevaux à Milan, où se trouvait un de ses amis, le sieur Bernard, qu'il chargea de régler ses affaires. Sa lettre contient des détails curieux sur le service personnel des généraux de cette époque.
Au citoyen Bernard^ casa Aquanio contrada Cerva^ n° 342 à Milan.
30 floréal, an YI (19 mai 1798).
Je vous ai déjà écrit, mon cher Bernard , concernant la demande que vous m'avez faite pour tâcher de vous faire payer ce qui vous était dû ; Majou (1) vous a aussi adressé une lettre et nous n'avons point reçu de réponse. Je me décide à envoyer mes chevaux chez mon père; ainsi, je vous prie de faire partir mes domestiques et de leur faire délivrer une feuille de route. Ils amèneront avec eux mes quatre juments de selle à moins que la Babec n'ait été prise et payée cinquante louis d'après la lettre que je vous écrivis; et, si elle est encore à l'écurie, vous voudrez bien regarder Tordre comme non avenu et l'envoyer avec les autres, ainsi que les deux juments de voiture qu'on attellera au fourgon, en tout six juments. Vous vendrez les deux autres juments et le cheval noir. Quant au petit bai, le chef de brigade Marchand doit le faire prendre. Vous ferez mettre dans une malle tous les effets que j'ai dans la vache et la ferez charger dans le fourgon. Les domestiques du général Veaux doivent avoir laissé chez vous, ou chez le général Leclerc, des caisses pleines de marbres et de gravures; je vous prie, si elles ne sont pas chez vous, de les faire prendre chez Leclerc et de les envoyer dans le fourgon avec mes autres effets. Vendez à quelque prix que ce soit ma voiture ainsi que mes chevaux, dont je veux me défaire ; l'argent en provenant est à votre service si vous en avez besoin. Vous enverrez votre reconnaissance du montant à mon père. Dans le cas contraire, vous voudrez bien (^)... cette somme à soixante doubles que j'ai remis au citoyen Germain à son départ de Rome; prélevez dessus 600 francs que vous donnerez à mes domestiques pour les frais de route et vous chargerez le reste à la poste à l'adresse de mon père à Fontenay-le-Peuple. Vous aurez la bonté de lui écrire pour le prévenir, ainsi que des jours du départ des chevaux et des domestiques. Je lui ai marqué que vous aviez bien voulu vous charger de mes intérêts à Milan. Auguste Bellurd.
(1) Capitaine Majou, aide de camp de Belliard.
(2) Lacune dans le texte.
On voit par celle letlre quel était le train dû maison des généraux de Tarmée dltalie, à la fin de la campagne. Huit chevaux de selle, une voiture, deux chevaux de trait, un fourgon de bagages, probablement cinq domestiques , dont un soldat ordonnance , valet de chambre, un cocher et trois palefreniers constituaient, pour un général de brigade, un état luxueux. Bonaparte le tolérait sans doute depuis la conclusion de la paix.
On voit aussi que Belliard, s'il était un homme d*ordre, était très large sur les questions d'argent. Sa passion pour la carrière des armes et son admiration pour son général en chef, inspiraient tous ses actes et dominaient sa pensée. Il fit ses adieux à son père en lui annonçant le prochain envoi de ses chevaux par les soins du sieur Bernard et des 10,000 francs que lui avait octroyés le général en chef; le citoyen Trouvé, alors ministre plénipotentiaire de France auprès de la République cisalpine à Milan, s'était chargé de les lui faire parvenir.
On ne saurait terminer ce récit de la part prise par Belliard à la campagne d'Italie, sans s'arrêter un instant sur la position militaire qu'il avait acquise. Presque inconnu à ses débuts, il fut bientôt distingué pour ses qualités d'officier d'état-major, son initiative et sa bravoure, par des hommes de la valeur d'Augereau, Masséna, Joubert, Berlhier et Bonaparte. Après avoir gagné son grade de général sur le champ de bataille d'Arcole, et avoir été cité j^lusieurs fois, il acheva sa campagne sous les ordres du célèbre Joubert dont il devint l'ami. n était maintenant un chef connu de tous, très apprécié et Tun des héros de cette vaillante armée. Il partait pour TEgypte, choisi par Bonaparte et Desaix. L'avenir le plus beau s'ouvrait devant lui.
Campagne d'ÉgYpte.
Conquête de la Basse-ÉgYpte.
Embarquement à Civila-Vecchia. — Travereée. — Prise de Malte. — Débarquement en Egypte. — Marche sur le Caire. — Combat de Ghobrakhît. — Bataille des Pyramides. — Préparatifs de la marche sur la Haute-Egypte. — Désignation de la division Desaix. — Séjour de Belliard à Gizeh. — Atteint d'ophtalmie. — Rapports de Belliard avec Bonaparte, Lannes, etc. — Ses visites au général Veaux. — Sa guérison. — Belliard rejoint sa brigade.
La campagne d*Egypte est la période la plus curieuse de la vie de Belliard. Elle ne fut pas la plus éclatante; car elle ne saurait se comparer aux grandes chevauchées qu*il fit en Europe à la tête de la cavalerie de Murât. Mais elle fut entrecoupée de péripéties variées, imprévues, qui en augmentent Tintérèt. Elle fut peut-être aussi la plus malheureuse, car elle Texposa à de cruelles souffrances, et lui laissa comme souvenir une grave blessure dont Tinfluence se fit toujours sentir.
Le 20 floréal an VI (10 mai 1798), la plus grande partie delà division Desaix, rassemblée à Civita-Vecchia, n'attendait plus qu'un ordre venu de Toulon, pour s'embarquer. Il y avait là Desaix, son état-major et ses deux généraux de brigade : Priant, commandant les 61' et 88* demi-brigades et Belliard avec la 21* demi-brigade d'infanterie légère; puis, le savant Monge, de l'Institut, le commissaire ordonnateur Daure, et l'adjudant général, chef de brigade Donzelot, chef d'élat-major de Desaix,
CAMPAGNE d'Egypte, conquête de la basse-égypte 89
qui avait pour aides de camp Rapp et Savary, les futurs généraux aides de camp de TEmpereur, alors simples capitaines.
Tout le monde était impatient de partir. Mais, avec
Tordre du général en chef, il fallait un vent favorable,
deux conditions qui ne purent être réalisées qu'après
quinze jours d*attente fiévreuse. L*impatience était
d autant plus vive qu*on ignorait tout de Tavenir. La
proclamation de Bonaparte, datée du 20 floréal (10 mai),
avait simplement appris aux officiers et aux soldats, que
c Tarmée était une des ailes de l'armée d'Angleterre ;
et que le génie de la Liberté voulait que la République,
devenue l'arbitre de l'Europe, le fût aussi des mers et
des contrées les plus lointaines ». C'était tout ce qu'on
savait. Le reste, c'était l'imprévu. On allait vers l'Orient,
où tout était nouveau : le pays, le climat, la nation à
combattre, le but à poursuivre ; on se lançait dans l'in
connu avec Bonaparte pour chef. Lui seul savait ce
qu'il voulait et les autres avaient foi en son génie. Cela
suffisait.
Quand Tordre de s'embarquer arriva de Toulon, il manquait encore la frégate désignée pour recevoir le général Desaix. Le vent d'ailleurs n'était pas favorable. Belliard avait profité de ses loisirs pour commencer un journal qu'il devait continuer jusqu'aux derniers jours de l'occupation égyptienne, et qui nous a transmis, sur cette période, les plus précieux détails. Les premières pages, probablement adressées à son père, concernent I embarquement et la prise de Malte.
Le 7 prairial, an YI (26 mai 1798).
On devait partir à 4 heures du matin ; le bâtiment attendu n'était cependant pas encore arrivé. A 6 heures, il est entré dans le port, et le général (i) voyant le vent bon,
(1) Desaix.
croyait pouvoir faire donner le signal du départ; mais le vent, qui était bon pour les bâtiments de transport, se trouvait mauvais pour la frégate, qui ne pouvait pas sortir du port de CivitaVecchia du côté de l'ouest, et le vent soufflant très fort à l'est-sud-est, Tempéchait d'être remorquée par la partie de l'est. Nous voilà donc encore contrariés et retenus dans le port jusqu'à ce qu'il plaise à Éole de nous permettre de quitter l'Italie....
... Nous sommes commandés par la frégate la Courageuse de (1) ... pièces de canon, envoyée de Toulon pour assurer le convoi et surtout pour prendre à son bord le général Desaix avec son état-major, le citoyen Monge avec les interprètes arabes, le commissaire ordonnateur Daure, le chef de 1 etalmajor de la division Donzelot et plusieurs officiers. Nous serons convoyés par les chaloupes canonnières la Victoire, YHélène^ la Constante et YEspéi^ance et par les galères la Coquette et V Amoureuse,
Ces six bâtiments ont été pris à Civita-Vecchia. C'est le général Desaix qui les a nommés. L'arrière-garde sera formée par le chebeck Le Cerfei par le brick (1 ) .... Le convoi doit mâcher sur trois lignes.... A midi, le vent est toujours le même, et nous, toujours dans le port. Les troupes que nous amenons sont le 21" demi-brigade d'infanterie légère, que je commande, les Gl"" et 88® demi- brigades commandées par le général Priant....
... A 4 heures, le vent a un peu calmé; la frégate a tiré le coup de canon de partance et a fait le signal aux capitaines de chaque bâtiment d'envoyer sa chaloupe armée pour remorquer la frégate.... A 6 heures, elle a levé l'ancre ; chaque bâtiment en a fait autant et nous voilà enfin en pleine mer. Je te laisse à juger si nous étions contents.... La frégate a fait au fort le salut d'ordinaire ; le fort et la place ont répondu, mais ils se sont écartés de l'usage, car ils ont fait feu jusqu'à la sortie du dernier bâtiment. Le convoi, composé de la frégate et des bâtiments de guerre dont je t'ai déjà parlé et de cinquante-quatre bâtiments de tranport, formant en tout soixante-trois voiles, fait route ouest-sudouest, ayant le vent sud-sud-est. 11 se dirige sur les côtes de Corse, où nous devons nous joindre à l'escadre; où irons-
(1) Lacune dans le texte.