CAMPAGNE D*ÉGYPTE. CONQUÊTE DE LA BASSE-ÉGYPTE
Doas après? Je Tignore encore, mais il est à présumer que nous faisons voile pour TÉgypte, du moins les préparatifs le font croire.
Peut-être prendrons -nous à Malte les fonds dont nous avons besoin et, après, nous pousserons plus loin.... Quel que soit le temps que nous passerons sur mer, nous le rendrons le plus agréable possible. J'ai fait d'amples provisions de vivres, de musique; et si la mer ne me rend pas malade, j'espère ne pas m'ennuyer. C'est ce que je saurai demain; ce soir je me trouve assez bien.
Le 8 prairial (27 mai) (En mer).
... Nous avons beaucoup de malades, et, quoique nous soyons fort bien sur notre aimable Joséphine (c'est le nom du bâtiment que je monte) cela ne m'empêche pas de payer le tribut qu'on doit à la mer; et, si cela continue, nous aurons des vivres pour longtemps.... Majou est très malade ; je crois qu'il rendra l'ôme; Parât (1) est aussi un peu dérangé; Pierre (2) qui ne veut rien emporter de Civita- Vecchia restitue sans efforts tout ce qu'il a pris. Jusqu'à présent je n'ai pas lieu de me plaindre; cependant ce matin après avoir eu fumé du tabac trop fort, je me suis trouvé UQ peu ivre et jusqu'à 4 heures du soir je n'ai pas été très ferme au poste. J'ai même refusé les vivres ; mais le soir l'appétit est venu et, maintenant, il n'est plus question de rien. Notre convoi marche sous d'heureux auspices ; depuis notre départ nous sommes accompagnés par des tourterelles et des pigeons ; il passe aussi quelques cailles....
12 prairial (31 mai).
Si le temps calme est ennuyeux, il a aussi ses avantages. Lorsqu'on se trouve plusieurs vaisseaux réunis, on en profite pour se rendre visite ; alors toutes les chaloupes sont mises à la mer ; on se croit transporté à Venise ; on court d'un bord à l'autre et l'on dissipe un peu ses ennuis, ceux qui en ont. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le temps d'en prendre; un peu sur le pont, un peu dans les haubans et galanbans, un peu de lecture, un peu de musique et le temps
(i> Capitaine, deuxième aide de camp.
(S) Probablement son soldat de conflance.
coule sans qu'on s'en aperçoive. Ce matin, j'ai reçu la visite du général Priant, de son aide de camp, du chef de la 82* demi-brigade Conroux, et des deux Colbert. Nous avons déjeuné ensemble; ensuite, nous sommes allés voir le général Desaix; c'est un bord qu'on visite toujours avec plaisir et l'heure qu'on y peut passer sert toujours à l'instruction. Le citoyen Monge est si honnête, si bon; il ressemble tant au meilleur de mes amis, qu'on est toujours heureux lorsqu'on se trouve avec lui.
Le 20 prairial (9 juin).
Enfin on aperçoit une forêt flottante, très éloignée, à la partie de l'ouest-nord-ouest et se dirigeant, sur nous avec vent arrière. On grimpe au perroquet, on braque les lunettes. C'est l'escadre; on reconnaît les vaisseaux de guerre; on croit déjà voir VOrient, ce fort ambulant, s'avançant tout glorieux de porter le vainqueur d'Italie, qu'il semble vouloir protéger pour remporter de nouvelles victoires. Tous nos cœurs sont contents de revoir leurs camarades et leurs amis.
A midi, l'avant-garde a paru devant l'île de Malte; une frégate est venue de l'avant. La reconnaissance s'est faîte à une heure et nous voilà réunis. Â 4 heures, l'armée est arrivée, précédée de VOnent; le convoi le suit de très près sous l'escorte des vaisseaux et frégates chargés de le convoyer....
Aussitôt l'arrivée du général Bonaparte, le général Desaix est allé le voir; les dispositions se sont faites pour attaquer l'île et avoir de l'eau de gré ou de force. Il est décidé que lorsque ce petit bonhomme arrive, on ne doit pas rester tranquille.
A 9 heures, le général m'a fait appeler à la frégate pour me donner Tordre de réunir tous les bâtiments de la 21* demibrigade légère et de me tenir prêt à débarquer le lendemain avec elle. Ce n'est pas fort aisé, tant à cause du calme qui règne dans ce moment, que parce que les bâtiments se sont mêlés. N'importe, la nuit est longue; demain nous irons à terre et nous nous mesurerons avec les Maltais. Les divisions Vaubois, Reynier et Baraguey d'Hilliers doivent aussi descendre.
... A la pointe du jour, les troupes du général Vaubois et celles du général Baraguey d'Hilliers se sont mises dans des
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chaloupes et canots; elles se sont avancées à terre et ont opéré leur débarquement à 8 h. 30, sans éprouver beaucoup de résistance....
... A midi, ne pouvant approcher terre davantage, les troupes de notre division, destinées au débarquement de gauche se sont en partie mises dans des chaloupes ; elles ont été jointes par des détachements des V demi-brigade légère, 19* et 80* de bataille. Tout le convoi s'est mis en marche à la rame, sous l'escorte de trois chaloupes armées et deux demigalères, les vaisseaux de guerre ne pouvant pas s'avancer pour nous protéger. Le général Desaix m'a donné des instructions et nous voilà partis pour chercher un point de débarquement. Après quatre heures de marche, nous sommes arrivés entre la pointedes Tombarelles et celle de (1).... Nous avons été reçus par cinq batteries qui ont fait sur nous un feu... les chaloupes armées, etc., ont répondu à Tennemi. Un bataillon ennemi d'environ mille hommes s'est présenté pour nous recevoir à terre.... Les boulets, qui pieu valent en assez grande quantité, ont intimidé les marins conduisant les canots chargés de troupes et ils n'avançaient plus. Le capitaine de vaisseau et moi nous avons été obligés de retourner sur nos pas pour rallier et faire avancer tout le convoi. Pendant quelque temps, le débarquement a balancé; mais les chaloupes canonnières ayant tenu bon, on a marché droit à terre sur une des batteries, qu'on a fait taire. Quelques canots qui les suivaient sont arrivés et nous voilà sur l'île de Malte. Nous débutons par prendre cinq pièces de canon; les autres canots, voyant les premiers arrivés, ont doublé de rames pour nous joindre. Le bataillon ennemi qui s'était avancé sur le rivage où il croyait que nous arriverions, ne pouvant rien faire parce que nous avions dirigé nos projets d'un autre côté, gagna de suite la hauteur et voulut faire quelque résistance, mais il fut bientôt chassé et obligé de chercher son salut dans la fuite. Je marchai de suite pour m'emparer de la baie de Marza Sciroco; je n'eus pas de peine à prendre une partie des (1).... J'ai poursuivi l'ennemi jusqu'au village de Cazal Zaeton où la nuit m'a obligé d'arrêter. J'y ai établi mon avant-garde. Demain, nous
(1) Lacune dans le texte.
recommencerons et il y a lieu de croire que la journée sera aussi heureuse que celle-ci. Les ennemis que nous avons à combattre sont les habitants du pays; ils ont tous pris les armes; à peine trouve-t-on dans les villages des femmes, des enfants et des vieillards ; tout est désert.
Le 23 prairial, à la Gazal-Zaeton (11 juin 1798).
Dans la nuit, j'ai bivouaqué avec le peu de troupes que j'avais en réserve, en arrière du village de Cazal-Zaeton, à portée de soutenir Tavant-garde et les troupes qui étaient allées armer le fort Rohan. A une heure du matin, j'ai entendu une fusillade assez vive et plusieurs coups de canon : c'était la division du général Vaubois qui s'était avancée près de la ville. Les troupes et les habitants qui se trouvaient sur les remparts ont cru qu'on voulait monter à l'escalade, ils ont fait un feu très suivi pendant un quart d'heure; le reste de la nuit a été tranquille.
A la pointe du jour, le fort Rohan s'est rendu; la garnison a capitulé et l'officier du génie l'a traitée un peo domameut
Les cent soixante hommes qai se trouvaient dedans sont sortis avec les honneoni de la guerre ; ils nous ont laissé dix-huit piècee de canon et beaucoup de munitions.
Aprèe la reddition du fort, j'ai réuni tout mon monde et je me suis mis en marche pour m'emparer des villages de Zabora, Castel-Novo et Bisbat. Ça n'a pas été chose fort difficile; il n'y avait plus d'ennemis; ils s'étaient tous retirés dans Malte.
Le résultat des deux journées des 22 et 23 est la prise d'environ soixante pîèees de canon, beaucoup de munitions, cent quatre-vingts prisonniers et enviroa dix ennemis de tués. De notre côté, nous n'avons perdu qu'un homme» qm & eu la tête emportée d'un boulet, dans un des canots, et un autre blessé à terre très légèrement. C'est opérer un débarquement bien heureusement. — Ce soir, nous nous reposons fort tranquillement et ce n'est pas sans besoin. Depuis deux jours, nous courons à pied dans un maudit pays qui n'est que pierres réchauffées par un soleil brûlant, qui vous poursuit impitoyablement partout, sans qu'on puisse trouver un arbre sous lequel on soit à labri.
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Le 24 prairial, à Malte (12 juin).
La négociation va grand train ; et, d'après ce que nous a annoncé le frère (1) du général Bonaparte, il y a grande apparence qu'on ne tirera plus de coups de fusil. Cependant, comme il faut toujours être en mesure en cas de non-réussite, le général Desaix et moi nous sommes allés reconnaître la place et ses approches depuis Cazal-Zabora jusqu'à la mer, partie occupée par les troupes que commande le général Priant. Partout le drapeau blanc flotte à côté du pavillon maltais. Nous avons profité de ce signal de paix pour nous avancer tout près de la porte de la Cotonière; les habitants sont accourus en foule, nous leur avons parlé pendant quelque temps, toujours en leur annonçant que nous n'étions point à Malte pour leur faire du mal, et engageant les hommes des campagnes à rentrer dans leurs foyers, au moins un par maison pour soigner leurs bestiaux et veiller à leurs propriétés. Ils ont bien goûté nos raisons et un of Gcier maltais qui ne paraissait pas fort content du contentement des habitants a voulu prendre la parole pour rompre la conversation ; mais on lui a imposé le silence et j'ai vu le moment où le peuple le ferait passer par-dessus le rempart. 11 s'est tu et a agi fort prudemment.
Quelques habitants ont profité de nos avis; ils ont fait rouvrir les portes et sont retournés chez eux. La conversation finie, nous avons demandé à l'officier de pouvoir passer dans le fossé de la place pour nous rendre à la mer; il n'a pas jugé à propos de refuser et nous avons fait la reconnaissance très commodément. A chaque pas, il fallait parler aux habitants dont les remparts étaient couverts : toujours même discours de notre part; chez eux même contentement et ils ont tous l'air plus portés à la paix qu'à la guerre; ainsi soit, car le morceau n'est pas aisé à digérer.
Nous continuâmes ainsi jusqu'à la mer; le général Desaix s'avança auprès du bord avec son chef d'état-major. Un chevalier de Malte partit de suite de la ville et vint dans une petite chaloupe offrir au général de traverser et d'entrer à Malte. 11 refusa très honnêtement et nous retournâmes.
(i) Louis Bonaparte, alors &gé de vingt ans.
d(( PÉRIODE RÉPUBLICAINE
Un habitant sorti de Malte court après nous à toutes jambes, nous saute au col, nous embrasse et nous dit que la paix est faite et signée et que le soir, les troupes françaises devaient, d'après la capitulation, occuper les forts principaux. Ce jeune homme, porteur de bonnes nouvelles, nous offrit des rafraîchissements dans sa petite maison de campagne qui se trouvait près de Tendroit où nous reçûmes le baiser de paix. Ses offres furent acceptées avec plaisir; nous avions une chaleur du diable et une soif à lavenant. Nous primes congé de notre hôte après avoir bu son bon vin et le général retourna à Cazal-Zaeton attendre les ordres du général en chef.
... J'espère qu'on ne peut pas agir plus lestement : s'emparer de l'île le 22, bloquer la place le 23, et entrer en possession de Malte le 24 : c'est une belle acquisition que nous faisons et à grand marché.
Le 25 prairial, à Malte (13 Juin).
... Je suis ensuite allé voir le général Bonaparte; mais il a été impossible de lui parler, attendu qu'il faisait son courrier pour la France. Il a fallu remettre et nous sommes allés visiter le général Desaix, qui nous a donné à dîner. Après dîner, j'ai visité la ville nommée la Valette : elle est fort belle, très bien bâtie. Trois grandes rues très larges et bien percées la traversent dans sa longueur; comme le terrain n'est pas très uni, elles forment des amphithéâtres dans plusieurs endroits ; il y a en outre beaucoup d'autres rues aussi très droites; toutes les maisons sont bâties en pierre et couvertes d'une espèce de mastic, de sorte que le toit forme une terrasse sur laquelle, le soir, on va prendre le frais. J'ai vu dehors fort peu d'habitants ; toutes les boutiques étaient fermées; en revanche il n y manquait pas de soldats qui, pendant le petit séjour que nous y avons fait, ont bien justifié l'opinion qu'on en avait donnée aux habitants. Il n'est point de sottise qu'ils n'aient commise : maisons enfoncées, pillage, vol, viol, assassinat; rien n'a été oublié. Et n'ayant plus rien à faire, ils se battaient entre eux à propos de bottes. Beaucoup en ont été victimes; très peu de personnes ont osé sortir, surtout les femmes qui sont toujours restées closes. La partie occupée par le général Desaix a été parfaitement tranquille et nous avons eu la
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saUsfacUon de ne recevoir aucune plainte contre nos troupes, même après leur départ. Elles ont été en ville plus raisonnables qu'en campagne où, malgré les précautions qu'on a pu prendre, les soldats ont très lestement dévalisé quelques maisons. C'est un malheur que ne peut éviter un pays sur lequel on fait la guerre, surtout les villages dans lesquels on se bat et dont les habitants font feu sur la troupe....
... Nous avons délivré à Malte environ mille esclaves Turcs qu'on va renvoyer au grand Sultan. Cela sera encore un moyen de resserrer les liens qui pourraient unir les deux nations et dont nous avons besoin dans ce moment pour faciliter l'expédition qu'on entreprend. Autrement l'exécution ne serait pas aisée et si l'on n'était pas d'accord avec le Grand Turc, elle éprouverait de très grandes difficultés, pour ne pas dire qu'elle deviendrait impossible, si vraiment elle a pour but un établissement en Egypte et ensuite la destruction des comptoirs anglais aux grandes Indes et l'envahissement de leurs établissements.
Le 26 prairial, à Marza Siroco (14 juin).
Ce matin, avant de quitter Malte, j'ai visité les fortifications de la cité Valette; c'est vraiment un prodige, et l'on croît voir plutôt l'ouvrage des fées que celui des hommes : les fossés sont creusés dans le rocher, qui forme la plus grande partie des remparts. On croirait en voyant l'immensité des travaux que cent mille hommes furent employés à les construire; et, encore, est-on surpris de voir qu'ils aient pu les terminer.
Le 21 prairial (15 juin).
... Après le bain, étant à la croisée, attendant pour souper Majou et mon aide de camp, j'entendis des soldats qui se disputaient assez vivement et qui étaient prêts à tirer le sabre; je pris la garde et je m'avançai pour les séparer; je trouvai quatre dragons avec un hussard, qui étaient cause de la dispute. Après leur avoir parlé, le dragon qui voulait se battre avec le hussard convint de ses torts et me raconta que le hussard ayant frappé un paysan et ensuite un de ses camarades, cela lui avait monté la tête qui se trouvait un peu montée par le vin. Je les fis prendre tous les deux et conduire au corps de garde. Chemin faisant, le hussard qui
n'avait pas dit un mot et qui même avait remis son sabre au caporal, s'approche de moi; il était ivre et commence à me dire des sottises; je le conjurai de finir, que je lui pardonnais son ivresse, et que, lorsqu'il aurait la raison, il reconnaîtrait sa faute. Il continua malgré cela; je lui dis qu'il me forcerait à en venir à des extrémités fâcheuses; alors il saute sur mon sabre que je tenais sous le bras: je n'eus que le temps d attraper la garde qui cassa et le sabre lui resta. 11 m'en détacha un coup sur la tête que je parai en me penchant et avec la main; après, il court sur la garde qui para avec le fusil et les baïonnettes, dont il reçut trois coups dans le corps et un coup de fusil à la figure qui le fit tomber à l'eau. Il s*était avancé dans la mer. On était sur le point de l'exterminer, lorsque j'arrivai. Ses cris me touchèrent tellement que j'arrêtai la garde et fis épargner un scélérat qui avait attenté à mes jours et que j'aurais peutêtre poignardé dans le moment, si le sabre me fût resté plutôt qu'à lui. On le conduisit dans une maison voisine; on l'a lavé et pansé tant bien que possible ; on prétend que les blessures sont mortelles; il a un coup de baïonnette dans la poitrine.
Le !•' messidor (19 juin).
A minuit, le vent est passé au nord-ouest; à une heure, on a tiré le coup de départance; à 2 heures, tout le monde a mis à la voile et nous avons quitté la baie de Marza Sciroco où nous commencions à nous ennuyer. Après avoir doublé le cap des Tombarelles, nous avons aperçu l'escadre à laquelle nous nous sommes réunis à midi.
A 2 heures, le temps est venu calme. A 5 heures et demie, vent nord-ouest, petit frais, la mer très agitée. Le vent n'étant pas assez fort pour soutenir le bâtiment contre les vagues, nous sommes secoués de la bonne manière et quelques-uns en perdent l'appétit.
A 11 heures, le vent est devenu un peu plus fort, et nous nous éloignons de Malte, faisant route est-quart-sudest; c'est celle qu'a signalée ce soir le grand Orient, elle nous conduit droit à Alexandrie, où il paraît que nous allons débarquer.
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Le 6 messidor, an VI (24 juin 1798).
... Ce soir, j'ai reçu l*ordre d'envoyer à bord deux officiers de la demi-brigade que je commande. Ce sont les membres du Comité d'insurrection de Rome. Il paraît que le général en chef veut punir ceux qui se sont montrés les plus ardents; car chaque corps doit envoyer ses députés, et, en outre on nous a demandé les noms de tous les grands meneurs. Il est temps de se purger des mauvaises têtes et de faire des exemples qui soient dans le cas de retenir ceux qui seraient tentés de recommencer; car il ne serait pas très aimable de voir se renouveler des scènes pareilles, surtout dans le pays où nous allons, où la discipline doit être très rigoureuse si nous voulons nous y maintenir.
Le rôle de Belliard à la prise de Malte fut celui d'un commandant d*avant-garde; et quoique la résistance ait été peu meurtrière, le général en chef trouva sa conduite assez remarquable, pour le citer dans son rapport au Directoire, c Le général Desaix» écrivit-il, fît débarquer le général Belliard avec la 21 \ Il s'empara de toutes les batteries et de tous les forts qui défendaient la rade et le mouillage de Marsa Scirocco. »
La traversée de Malte en Egypte s'effectua sans encombre et avec un rare bonheur. Le 13 messidor (1" juillet), on était en vue d'Alexandrie. La division Desaix, ayant reçu ses ordres de débarquement le même jour, ne put l'effectuer que le lendemain, à 3 heures du matin, près de la Tour des Arabes, par une mer agitée qui le rendit difGcile. Elle fut ensuite passée en revue par Bonaparte, puis dirigée sur Alexandrie, qui fut enlevée après une courte résistance. L'impression que celte ville produisit sur Belliard ne manque pas d'intérêt.
Le i5 messidor (3 juillet).
La division est partie pour Alexandrie où elle est restée jusqu'à 7 heures du soir pour attendre l'artillerie qui, d'après les ordres du général Dommartin, fut rembarquée dans la nuit pour être conduite par mer à Alexandrie.... Me
voilà donc dans cette ville fameuse, bâtie par le grand Alexandre; on ne se douterait pas, en la voyant, qu'elle fut l'ouvrage d'un si grand conquérant. Nous n'avons pas de bourgade de nos pays, qui ne vaille cent fois mieux. Toutes les maisons sont recouvertes d'une terrasse et bâties en mauvaises briques de terre; le mystère qui les environne annonce l'esclavage et la tyrannie. On ne trouve dans les rues, fort étroites et sans pavés, que de grands hommes, barbus, brûlés par le soleil, couverts de haillons qui annoncent la misère, marchant nu-pieds et ayant à la main une pipe de cinq pieds qu'ils ne quittent pas tout le long du jour. C'est Je crois la seule jouissance qu'ils peuvent éprouver. Quant aux antiquités que renferme la ville, je ne peux pas en parler, le peu de temps que je suis resté à Alexandrie ne m'a pas permis de les visiter. L'enceinte de la ville, qui est fort étendue, est formée par une mauvaise muraille ayant plusieurs brèches et n'offrant aucun moyen de défense.
Le 3 juillet, la division reçut son ordre de marche sur le Caire. Elle formq,it Tavant-garde de Tarmée et alla d'abord prendre position à deux lieues de la porte de Rosette. Elle commença son mouvement par une chaleur accablante, à travers un vrai désert, appuyée par la division Reynier et par le général Leclerc qui avait été mis à la disposition du général Desaix, avec deux régiments de cavalerie. Belliard était à Tavanl-garde avec la 21* demi-brigade.
Après une marche des plus pénibles, mais sans incidents, on arriva à Damanhour, le 19 messidor (7 juillet). Ces premières journées en Egypte produisirent dans tous les rangs du relâchement et de la confusion. La vue d'Alexandrie avait déjà été un désenchantement. Puis Taridité du pays, son aspect désertique, la température élevée, le manque d*eau et de vivres, tout faisait naître le découragement. Des mécontentements et du désordre se produisirent. Il fallut passer deux jours à Damanhour pour remettre un peu de cohésion dans les rangs.
Lamarcherepritle 22 messidor (10 juillet). Cette fois,
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on allait vers le Nil, que Ton atteignit, dans laprès-midi, à El Rahmanieh, lieu de rassemblement des divisions Desaix, Reynier, Vial, et de Tavant-garde de la division Dugua. Belliard reçut, dans la journée, ses premiers coups de feu sur la terre d'Egypte. La tête de la division fut attaquée par un corps de 700 à 800 Mameluks, qui fut canonnéet se retira après une perte de quelques hommes. Les troupes, ranimées par la vue du Nil, restèrent deux jours à El Rahmanieh ; et, comme les vivres manquaient, elles furent autorisées à faire monter des hommes sur des bateaux et à les envoyer dans les villages voisins pour en trouver.
Le 24 messidor (12 juillet), on signala l'approche de Mourad-Bey, un des deux chefs des Mameluks, avec une troupe nombreuse et une flottille, qui allaient s'opposer & notre marche sur le Caire. On annonçait son arrivée à Chobrakhit.
Bonaparte se porta à sa rencontre, en ordre concentré. La division Desaix, toujours en avant-garde, fut poussée jusqu a deux kilomètres de ce dernier village.
Le combat eut lieu le 25 (13 juillet). Ce fut le premier engagement sérieux. Belliard, avec la 21'', forma un côté du carré de la division, qui eut à supporter les chaînes de l'ennemi. Lorsqu'elles eurent été repoussées, le général en chef donna à la division Tordre d'attaquer à son tour. Belliard, chargé d'enlever le village, y entra au pas de charge et dispersa les Mameluks, leur enlevant des canons et des bagages.
Ce succès montra aux troupes quelle était l'infériorité de leurs adversaires et ranima leur confiance. Le 26, elles reprirent leur marche sur le Caire, que les chaleurs, la fatigue et le manque de vivres rendirent extrêmement pénible.
En arrivant à un village appelé Omm-Dinar, le 2 thermidor (20 juillet), le général en chef apprit que les deux chefsdes Mameluks, Ibrahim et Mourad ne s'entendaient
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plus et que ce dernier avait rassemblé ses torces à Embabeh, près du Caire, pour livrer un nouveau combat. Il résolut de Tattaquer de suite.
Le lendemain, après une forte marche de douze heures, on aperçut ses nombreux cavaliers. L'action s'engagea et les divisions se formèrent en carrés. Celle de Desaix occupait la droite et, comme à Chobrakhit, Belliard eu commandait une face, composée tout entière de la 21'' demi-brigade.
L'attaque eut lieu vers 4 heures de l'après-midi ; on repoussa les charges de Tennemi ; puis, l'ordre fut donné d'enlever les retranchements qu'il avait élevés ainsi que le village d'Embabeh. Les Mameluks, repoussés partout, accablés par nos feux, firent de grandes pertes, s'enfuirent en désordre et furent poursuivis jusqu'à 9 heures du soir, au delà de Gizeh. Ce fut la célèbre bataille des Pyramides. Belliard en a laissé le récit suivant.
Le 3 thermidor (-21 juillel).
L'armée était sur notre gauche, à portée de pièces de 4
Alors notre avant-garde joignit Tarmée, que nous aperçûmes en avant du village d'Embabeh. Nous ne fûmes pas plus tôt établis, que les Mamelouks montent à cheval et viennent livrer la bataille. Ils partent comme l'éclair et arrivent comme la foudre. Ce furent nos divisions qui eurent la préférence. Ils nous chargent avec une impétuosité et une bravoure peu communes. Nos soldats, revenus de leur terreur panique, les reçoivent avec sang-froid, les arrêtent avec un feu bien nourri et, dans cinq minutes, Taffaire est décidée.
Je n'ai point vu, depuis que je fais la guerre, de charge poussée avec autant de vigueur et qui ait coûté à Tennemi autant d hommes. Le front des divisions était couvert de morts; il en est même qui sont venus expirer dans les rangs.
Lorsque la charge fut finie, l'ennemi se répandit dans le village où beaucoup de soldats étaient allés chercher de Teau. Ils nous y auraient fait du mal, si les dragons à pied qu'on avait envoyés chercher des chevaux ne s'y fussent pas
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trouvés pour protéger les hommes sans armes. Ils montèrent sur les baraques et tuèrent un grand nombre de Mamelouks; les autres furent obligés de sortir du village.
Pendant ce temps, le général en chef ordonna à la division Bon de marcher sur le village d'Embabeh, où se trouvait le camp de l'ennemi, protégé par une petite flottille et défendu par cinq ou six cents hommes de cavalerie (chose nouvelle de voir de la cavalerie défendre un village retranché).
La division se met en mouvement, suivie du reste de l'armée; elle est reçue par une décharge d'artillerie considérable et par trois charges de cavalerie, peu nombreuse à la vérité, la force principale, qui était de notre côté, aimant mieux tirailler sur nous que de porter du secours à leur camp. Tous les obstacles furent bientôt surmontés et le village ainsi que les effets, bagages et artillerie de Tennemi, dont deux ou trois cents furent précipités dans le Nil, devint notre propriété. On a pris beaucoup d'armes, et il est des soldats dont la journée valut deux ou trois cents louis ; les sequins sortaient de leurs poches, tant elles étaient remplies.
L'armée continua sa marche, poursuivant l'ennemi qui fuit de tous côtés. On arriva jusqu'à Gizeh dont on s'empara, et Tarmée y prit position, nous en avant du village et les autres divisions dans l'intérieur en arrière. Auprès de Giseh, on trouva sur le Nil un bâtiment armé de plusieurs pièces de canon qui fit feu sur nous, et, la nuit, l'ennemi y mit le feu parce qu'il ne pouvait pas le faire remonter.
Cette journée a été la plus fatigante que nous ayons eue; mais le soldat ne s'est pas plaint; la présence de l'ennemi lui donne de nouvelles forces et la bataille lui fait oublier la fatigue lorsqu'il est vainqueur. Elle a coûté aux Mamelouks environ mille hommes tués ou blessés, 30 ou 40 pièces de canon, prises tant au camp que sur les barques, plusieurs bateaux chargés de munitions et d'effets, plus l'arsenal de Mourad-Bey q^'on a trouvé dans sa maison à Gizeh. De notre côté, nous n'avons eu que trente hommes tués ou blessés dans toute l'armée. Nous avons été heureux de commander des troupes aguerries, autrement il n'existerait pas beaucoup de Français en Egypte, et si l'expédition eût été entreprise avec d'autres troupes et sans cavalerie, comme nous l'avons craint, il n'y a pas de doute qu'elle n'eût échoué. Mais les Français raisonnent; il n'est pas un soldat qui ne
sentit qu'il travaillât pour lui, et que de la bravoure de chacun d'eux dépendait le salut de tous, dont ils faisaient nombre.
Demain, on s'occupera sûrement de passer le Nil pour aller au Caire.
La bataille des Pyramides eut un résultat décisif. Elle brisa la résistance des Mameluks, entraînala reddition du Caire et la conquête de la Basse-Egypte; elle permit d'occuper, sans coup férir, Damiette au nord, Suez sur la mer Rouge et le Fayoum dans la Moyenne-Egypte.
Le lendemain de la bataille, on arriva au Caire, qui ouvrit ses portes. Le quartier général s'installa à Gizeh, sur la rive gauche du Nil, en face du Vieux-Caire, tandis que la division Desaix fut portée à deux lieues au sud, sur le chemin de la Haute-Egypte, qu'elle .devait conquérir. L'annonce de cette destination provoqua des mécontentements et des offres de démission, qui furent toutes refusées.
Cette expédition dans le Sud exigea de nombreux préparatifs qui prirent du temps. Ils étaient d'autant plus nécessaires que Mourad-Bey s'était porté dans cette région, avec tous ses Mameluks. Ibrahim-Bey, de son côté, s'était réfugié avec le reste, auprès des Turcs, en Syrie. D'autre part, la division Desaix allait se trouver à certains moments isolée du gros de l'armée. Il fallait donc la compléter et assurer son indépendance d'action. On la cantonna d'abord aux environs de Gizeh. Belliard fut nommé commandant de la province, et chargé d'établir un camp retranché avec une batterie à Tarfaieh. Il s'installa tant bien que mal à Gizeh, le 19 thermidor (6 août).
Ces différents travaux exigèrent près d'un mois, pendant lequel le général en chef acheva l'occupation des provinces d'Alexandrie, de Rosette, de Qelyoub, etc. Ce fut aussi à cette époque (26 thermidor, 13 août) qu'il apprit le désastre d'Aboukir. Belliard en eutconnaissance
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le lendemain par le général Ândréossy qui était venu partager son dîner. La conversation qu'il eut à ce sujet avec son camarade lui suggéra Vidée d'aller, trois jours après, faire une visite au général en chef, au Caire. Ce dernier ne lui parla que de la perte de ses vaisseaux, mais en dissimulant ses impressions et en ne laissant percer que sa force de volonté et son énergie. Il ne songeait, depuis la fatale nouvelle, qu*à soutenir le courage de ses subordonnés.
A ce moment, la crue du Nil s'achevait. C'était l'époque d'une cérémonie annuelle que Bonaparte tenait à accomplir. Elle consistait à donner, avec solennité, le signal de l'inondation fertilisante, en rompant la digue placée à la naissance du canal du Caire. On l'appelait le mékias. Belliard y fut convié, comme les généraux stationnés au Caire et aux environs. Elle fut célébrée avec une grande pompe et suivie de la fête du prophète, qui donna aux habitants une preuve de notre respect pour leurs usages et leur religion. Ce jour-là, Belliard, invité par ses camarades, déjeuna chez le général Lannes et dîna avec le général Marmont. Il apprit dans ce milieu que le départ de la division Desaix était différé de quelques jours.
Rentré à Gizeh, il fut atteint d'ophtalmie, affection qui sévissait alors sur nos troupes. Elle prit rapidement chez lui un caractère de gravité, qui l'ennuya d'autant plus que le départ de sa division approchait. L'ordre en fut donné le 6 fructidor (23 août). Desaix devait se rendre dans le Fayoum, en organiser le commandement et protéger le général Rampon contre les tentatives de Mourad-Bey, dont on signalait l'approche. Malheureusement pour Belliard, son mal d'yeux avait augmenté et son médecin l'obligea à renoncer, la mort dans l'âme, à partir avec son chef, qui se mit en route, le 8 fructidor (25 août) au soir, le laissant à Gizeh. Les soins qui lui furent donnés, produisirent chez lui une première amé-
lioralion qui ne dura pas. Il n'avait pas cessé son service et, confiant dans sa vigueur, il continuait la vie active qu'exigeait son commandement. .
En face de lui, au Vieux-Caire, se trouvait son camarade d'Italie et du Tyrol, le général Veaux, avec lequel il entretenait de fréquentes relations. Le 12 thermidor (29 août), il reçut sa visite et celle d'Andréossy ; il allait mieux et les retint à diner. Quelques jours après, le 18 (4 septembre) en allant chez Veaux, il rencontra au Vieux-Caire, le général Bonaparte qui était venu s'y promener. Ce dernier, le trouvant en meilleur état, l'invita à dîner le 21 (7 septembre). Ce jour-là, suivant une habitude qu'il avait prise quand il s'attardait au Caire, Beliiard s'arrêta chez le général Veaux pour y passer la nuit. Ces allées et venues donnèrent lieu à une nouvelle inflammation des yeux, qu'il attribua au peu de confortable de son habitation. Pour en changer, il s'adressa au général en chef sur ce ton d'intimité qui existait alors entre ce dernier et quelques-uns de ses généraux et lui envoya le petit mot ci-après :
Au général en chef, Gizeh, le 30 fructidor (16 septembre 1798).
Je suis encore repris par les yeux, mon général; la petite maison que j'habite, ouverte à tout vent, ne convient point à mon état. Si vous voulez me permettre, j'irai passer quelques jours dans un petit coin de la vôtre, indépendant du logement que vous devez occuper.
Auguste Belliard.
Bonaparte ne put accueillir sa demande. Mais deux jours après, le 2* complémentaire, il vint lui-même à Gizeh passer une revue des troupes et inspecter les travaux de fortification. Il y fut reçu par Belliard qui l'accompagna malgré l'état de sa santé. Il le maintint dans le commandement de la province, l'invita à bâter l'achèvement des fortifications, et l'autorisa à s'installer
CAMPAGNE d'Egypte, conquête de la basse-égypte i07
pour quelques jours, au Caire, dans la maison de Mourad- Bey, vaste immeuble où il serait fort bien. 11 en ressentit un mieux sensible et put assister, le 5' jourcomplémentaire (21 septembre), à la cérémonie militaire organisée par Bonaparte, pour célébrer l'anniversaire de la République. Le 3 vendémiaire (24 septembre), se sentant en voie deguérison, il retourna à Gizeh, où l'appelaient les affaires de son commandement.
Des bruits couraient sur Mourad-Bey, dont les cavaliers recommençaient leurs incursions. Ils avaient coupé un canal aux environs et étaient venus s'approvisionner dans un village de la province. Mourad, disait-on, était dans le Fayoum, entretenant des relations suivies avec Ibrahim, en Syrie. Belliard transmit ces renseignements au général en chef. Son ophtalmie diminuait et lui permit de fréquentes visites au Vieux-Caire et au Caire, où il rencontra, chez le général en chef^ Lannes, Monge, Caffarelli, Dupuy le commandant de la place, etc. On atteignit ainsi le milieu d'octobre, sans se douter encore des idées de révolte qui fermentaient sourdement dans les bas-fonds de la capitale. Bientôt cependant on sut que l'esprit des habilanls était surexcité et que les têtes s'échauffaient. Le 30 vendémiaire (21 octobre), la situation s'étant aggravée, une insurrection formidable éclata, suscitée par le fanatisme et la haine des Français. Le général Dupuy, commandant de la place, en fut une des premières victimes. Toutefois les énergiques dispositions prises par Bonaparte et les canons de la» citadelle en vinrent promptement à bout.
Dès le soir du premier jour, 30 vendémiaire (21 octobre 1798), Belliard reçut Tordre de se rendre au quartier général et concourut à la répression de l'émeute. Le lendemain, 1" brumaire (22 octobre), Bonaparte le désigna pour prendre le commandement de la place. Il n'occupa guère ces fonctions qu'une quinzaine de jours, pendant lesquels il dut déployer autant de tact que de fermeté, et
1 08 PÉRIODE RÊPUBLICAIT^E
eut ]*occasion d'assister, chez le général Lannes, à un dîner donné en Thonneur du général en chef.
Cet emploi de commandant de place ne lui convenait pas et il ne pouvait s'empêcher de penser à sa division alors à la recherche des Mameluks et menant, dans le Fayoum,une vie des plus actives. Profitant des occasions qu'il avait de voir le général en chef, il lui exprima son vif désir de reprendre le commandement de sa brigade. Bonaparte savait toujours condescendre à de pareilles demandes et, le 16 brumaire (6 novembre), il lui expédia Tordre de rejoindre Desaix, avec un bataillon de la SS"" demi-brigade et une pièce de 8. Le lendemain, Belliard alla remercier Bonaparte, fit ses apprêts et remit le commandement de la province de Gizeh au général Andréossy.
Le 18 brumaire (8 novembre), il partit à midi avec un petit bataillon de 340 hommes, sa pièce de campagne, un convoi de munitions et des vivres pour huit jours.
Conquête de la Haute^Égypte.
Belliard commande la province de Beni-Souef. — Prise de Fayoum. — Bataille de Sédiman. — Marche sur la Haute-Egypte. — Détails sur Davout. — Arrivée à Minyeh, à Syout. — Séjour à Girgeh. — Arrivée de la flottille. — Départ pour le Sud. — Combat de Sahmoud. — Arrivée à Syène et à la première cataracte. — Inscriptions. — Belliard commande la province de Thèbes.
Après cinq jours de marche, le 22 brumaire (12 novembre), Belliard rejoignit les troupes de la division à Saoul, où il retrouva son camarade le général Zayonchek, alors commandant de la province de Beni-Souef, dont la santé laissait à désirer. Il y reçut le lendemain l'ordre de rester à Saoul jusqu'à nouvel avis et d'y prendre le commandement des troupes d'infanterie. Le même soir, Desaix lui envoya des nouvelles sur les récentes défaites des Mameluks et sur sa victoire de Sediman.
Trois jours après, Bonaparte rappela le général Zayonchek au Caire pour raison de santé, et le remplaça par Belliard dans son commandement de Beni-Souef. < Il me semble, lui écrivait-il, que du moment que vous vous trouvez à Beni-Souef, les chemins doivent être sûrs et qu'on peut facilement passer partout. » Il le chargeait de faire des réquisitions de chevaux, de recueillir l'impôt du miri et de commencer les établissements nécessaires pour faire de ce poste une base d'opéra-
tiens sûre, quand Desaix entamerait la conquête de la Haute-Égyple.
Belliard rendit compte à son chef des ordres qu'il avait reçus et prit aussitôt son service.
Il rassembla d'abord tous les détails concernant les affaires auxquelles sa division avait pris part depuis qu'elle avait quitté Gizeh et les consigna dans son Journal, Sa narration est restée le document le plus précis des marches et combats du général Desaix.
Détail des affaires de la division.
Le 19 brumaire an VII (9 novembre 1798), le général Desaix, faisant sa tournée dans le Fayoum, rencontra à Kerim un rassemblement de paysans réunis aux Mamelouks; il marcha dessus avec la 21« et les culbuta. Kerim fut brûlé.
Mourad-Bey, qui avait fait son possible pour soulever la province de Fayoum, fit marcher, le 18, un corps de troupes sur Fayoum, où le général Desaix avait laissé un détachement pour garder les magasins et les malades. Les Arabes et les paysans marchèrent sur trois colonnes et attaquèrent le village de Fayoum; ils furent reçus avec vigueur; on battit la charge et bientôt ils furent chassés de la ville où ils étaient entrés, après avoir laissé 150 morts sur le champ de bataille. Six cents Mamelouks, qui étaient avec les Arabes, restèrent tranquilles spectateurs de l'affaire et se retirèrent après la débâcle.
Vers 4 heures du soir, les Mamelouks, qui avaient reçu un renfort, se présentèrent encore; mais ils n'osèrent avancer... dans la nuit, tout disparut. Cette victoire a soumis tous les villages, qui sont venus demander la protection des Français. La ville de Fayoum n'a point pris part à la révolte. Les Mamelouks se sont retirés du côté de Behnesé; la division a repris sa position à Fayoum. De notre côté, 15 blessés, 4 tués.
Le 3 frimaire, an VII (23 novembre 1198).
... La réquisition des chevaux va très vite; les villages se soumettent volontiers, à l'exception de ceux qui avoisinenl Mourad-Bey. Il n'y a pas de doute que si les Mamelouks étaient détruits, nous ne fussions tranquilles possesseurs
de notre conquête ; mais pour en venir à ))out, il faut que la division soit organisée de manière à former deux carrés de trois mille hommes chacun, qu'elle ait 1,000 à 1,200 hommes de cavalerie et quatre ou six pièces d'artillerie légère. Alors elle pourra marcher avec succès et exterminer les Mamelouks, ou les repousser hors de TÉgypte; autrement, ce sera une guerre perpétuelle, Tinfanterie seule ne pouvant pas profiter de la victoire, les Mamelouks ayant soin de fuir quand les charges qu'ils ont faites n'ont pas réussi... Si l'on veut entreprendre la conquête de la Haute-Egypte, il sera nécessaire de former plusieurs établissements pour assurer la communication et veiller à l'organisation des provinces : un à Beni-Souef, l'autre à Siout et le troisième à Girgeh. Dans chacun de ces établissements, on laisserait 400 hommes, les malades; on ferait des fours où Ton cuirait du biscuit. Il faudrait en outre des bâtiments en croisière pour assurer la navigation du Nil et escorter les convois ; ou si Ton ne voulait pas former d'établissements, qui sont cependant nécessaires pour le recouvrement des impositions et l'organisation des provinces, on pourrait avoir des grandes barques armées sur lesquelles seraient et les magasins et l'ambulance.
Le 4 frimaire, an VII (24 novembre 1798).
D'après les détails qu'on m'a donnés de l'affaire de Sediman, la bataille a été des plus opiniâtres. Deux mille hommes à pied au plus ont résisté à quatre charges de huit à dix mille hommes de cavalerie. Un des petits carrés qui protégeaient le grand fut attaqué vigoureusement; il fit une décharge à bout portant et se trouva si serré qu'il ne put plus charger ses armes ; il présenta la baïonnette ; les Mamelouks arrivent dessus, font leurs décharges; ne pouvant pas enfoncer le carré, ils jettent à la tête des soldats leurs fusils, leurs haches d'armes, leurs pistolets et parviennent, par ce moyen,' à ébranler ce petit nombre d'hommes. Alors, ils pénètrent et de part et d'autre on se battit avec un acharnement incroyable. Ils se tournèrent sur le grand carré; mais leur charge fut vaine. Un feu de file bien nourri, tant de mousqueterie que d'artillerie, les repoussa avec perte de beaucoup des leurs. Ils se retirèrent; alors on s'occupa des blessés. Pendant ce temps, l'ennemi gagne la montagne,
établit dessus trois pièces d'artillerie et tire avec avantage sur le carré. Plusieurs files sont emportées, deux chevaux d'un des caissons furent tués. Le général Desaix, se voyant en même temps assailli de toutes parts, se décida à marcher et fut obligé de laisser quelques blessés à mort qu'il fut impossible d'emporter. Tous tiraient des larmes par leurs cris ; tous demandaient à mourir de la main des Français ; aucun de leurs camarades n'en eut le courage et ils furent mutilés par les Mamelouks. L'un d'eux se couvrit les yeux avec un mouchoir et se tourna la face contre terre attendant la mort. Un autre, qu'un de ses camarades portait, voyant qu'il était obligé de s'éloigner du carré et qu'ils ne tarderaient pas à être pris, dit à son camarade : « Laisse-moi, nous périrons tous les deux, je suis perdu, tu seras encore utile » et le força à rejoindre la troupe. La division marcha sur les pièces, s'en empara et tous les Mamelouks prirent la fuite, gagnant leurs bagages, qu'on aperçut à trois lieues dans le désert, portés par trois ou quatre mille chameaux.
Ces succès étaient un heureux prélude pour les opérations à venir. A ce sujet, Desaix avait déjà donné ses premiers ordres pour la concentration des troupes. Il avait prescrit à Belliard de marcher sur Beni-Souef avec rinfanterie dont il disposait, Tambulance et la flottille dedjermes(i) qui devait seconder l'expédition en remontant le Nil. Le reste de la division, parti de Fayoum, devait y arriver le 2 frimaire (22 novembre). Belliard s'y trouva le même jour, heureux de revoir ses camarades, son chef et ses soldats delà 21\Les djermes et les barques de transport, faute de vent, n'avaient pu partir et restaient en arrière. Mais le séjour qu'on allait faire à Beni-Souef devait leur laisser le temps d'arriver.
Au même moment, le capitaine Rapp, de retour du Caire, apporta un courrier de France. Ce fut un événement; car depuis la destruction de l'escadre, on ne comptait plus guère avoir des nouvelles de la mère patrie.
L'organisation de la colonne de la Haute-Egypte fut
(1) Grandes barques armées.
ralentie par les circonstances et par la dif Acuité de réunir tous les éléments destinés à en assurer le succès. La division resta ainsi trois semaines à Beni-Souef, ce qui permit à Belliard de faire de nombreuses reconnaissances, d'assurer les réquisitions de chevaux et la rentrée du miri.
Dans ces courses il eut un jour, à Dcndil, village des environs, une invitation qui Tintéressa. « Le soir, dit-il dans son Journal^ nous eûmes un souper villageois, apprêté par les ordres du cophte et servi sur la natte, à la manière turque. Il y avait trois plats de soupe qui pouvaient bien contenter trois ou quatre cents hommes, un petit veau bouilli divisé en deux plats et trois modestes plats d'œufs, de cinq cents chacun. »
Peu de temps après, désireux de faire les honneurs (le son commandement, il donna chez lui une de ces réceptions de campagne où Ton est toujours heureux de se réunir et de causer. Il avait invité à dîner, le général Desaix avec son état-major, et un certain nombre d'officiers. Le repas fut gai et animé. « On y a beaucoup parlé politique, dit Belliard, sur notre établissement en Egypte, qui demande la destruction entière des Mameluks, enfin sur la paix. »
L'annonce de l'expédition de Desaix dans la Haute- Egypte avait éveillé plus d'une ambition; et, parmi les savants qui avaient accompagné Bonaparte, il y en eut qui ne purent résister au désir d'aller visiter les monuments de l'antique civilisaticm égyptienne. L'un des membres de l'Institut, Vivant Denon, obtint du général en chef l'autorisation de se rendre auprès de Desaix. Parti à la hâte du Caire et pressé de rejoindre les troupes, il arriva à Beni-Souef dans la nuit et se trouva assez embarrassé pour trouver à s'installer. « Le général Belliard, dit-il, dans le récit qu'il fit plus tard de son voyage, m'offrit obligeamment de partager sa demeure : c'était bien partager un infiniment petit; nos lits occu-
paient toute notre chambre; on les ôtoit pour mettre la table, et on ôtoit la table lorsque nous avions quelque toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car nous ne nous quittâmes plus de la campagne ; je désire qu'il ait conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé sa douceur, son égalité et Tamabilité inaltérable de son caractère. La seconde nuit, notre cuisine éboule, ainsi que notre écurie ; mais, aussi flegmatiques que des musulmans, nous ne désemparâmes pas; etd*ailleurs, malgré cetaccident, cette maison était encore la meilleure et la plus apparente du village (1). »
Le 11 frimaire (1" décembre), Desaix laissant le commandement des troupes à Belliard, partit pour le Caire afin d*y conférer avec le général en chef. Son absence offrit à son remplaçant Toccasion de connaître plus intimement Tadjudant général, chef de brigade, Donzelot, chef d'état-major de Desaix, qu*il qualifie < dofficier plein de mérite ». Guidé par lui, il réussit â se procurer une assez grande quantité de bons chevaux dont Bonaparte avait grand besoin et qu'il apprécia vivement pour la remonte de ses escadrons.
Déjà â cette époque une véritable amitié, basée sur une estime réciproque, acquise au milieu des privations et des dangers, régnait entre Belliard et Desaix. Comptant que ce dernier réussirait auprès du général en chef à compléter tous les besoins de l'expédition, il lui écrivait le 14 frimaire (4 décembre) : « Envoyez-nous beaucoup. Obtenez ce que vous êtes allé chercher et revenez nous joindre. Nous vous attendons tous avec impatience, etc. » Il y ajoutait ses appréciations personnelles sur les moyens de venir à bout de Mourad-Bey et des Mameluks. Il avait en effet longuement réfléchi sur les conditions dans lesquelles allait s'effectuer la
(1) Voyage dans la Basse et la Haute-Egypte, par Vivant-Dcnon.
CONQUÊTE DE LA HAUTE-ÉGTfPTE 115
prochaine expédition et sur les moyens de la faire réussir. Il les avait résumés dans son journal de façon à bien fixer ses idées sur la conduite qu'il aurait à tenir le cas échéant.
Le 14 frimaire, an VU (4 décembre 1798).
... Il serait bien à désirer que Ton pût poursuivre les Mamelouks sans relâche; la lenteur que Ton met dans les opérations militaires et dans l'envoi de tout ce qui est nécessaire pour marcher avec succès, leur donne le temps de se ravitailler, leur facilite les moyens de lever des contributions et exposent le malheureux pays près lequel ils se trouvent avec nous, à devenir le théâtre de leurs rapines, en étant le dépôt de nos besoins. Peut-être ne peut-on pas agir avec plus de célérité; cependant le général en chef doit tout employer pour détruire Mourad-Bey; autrement nous ne serons jamais tranquilles en Egypte. Les habitants, croyant toujours dans le retour des Mamelouks, se refuseront à acquitter les contributions et à nous fournir les grains et les subsistances; il faudra, pour les obtenir, avoir toujours des troupes en mouvement; l'organisation du pays éprouvera des difficultés; nous aurons sans cesse des querelles avec les villages et jamais de tranquillité; la navigation du Nil sera peu sûre et par conséquent larrivage des subsistances très difGcile. Les Mamelouks étant détruits, plus d'espoir pour les habitants ; tous les obstacles s'aplanissent; le pays s'organise; la confiance renaît; les villages sont soumis et l'armée est heureuse. Tous les soins du chef doivent donc tendre à l'anéantissement des restes de l'armée ennemie; ensuite on s'occupera de la destruction ou de la civilisation des Arabes, ce qui sera un peu plus difficile. Quoiqu'il soit réservé au génie de Bonaparte de faire de grandes choses, il pourra bien éprouver des difficultés dans cette entreprise, si jamais il la tente ; mais si elle réussit ce sera un titre de plus qu'il aura acquis à la reconnaissance des peuples civilisés et de l'humanité .
Tandis que Belliard se rendait ainsi compte du but à atteindre et des moyens d'y parvenir, Desaix avait quitté le Caire et revenait à Beni-Souef, le 19 frimaire (9 dé-
lie PÉRIODE RÉPUBLICAINE
cembre), dans une belle djerme, armée de six pièces de canon. Il annonçait à son brigadier que sur ses instances, le général en chef Tavait désigné pour raccompagner dans la Haute-Egypte et qu'il Tavait remplacé, dans son commandement de Beni-Souet par le général Veaux. Il aurait sous ses ordres un groupe de douze cents hommes renforcés de trois pièces d'artillerie.
Il lui donna d'intéressants détails sur les ouvrages entrepris au Caire, sur le plan de défense de cette place, sur les forts de Rosette et de Damiette, en un mot sur tous les travaux en cours d'exécution. Il comptait que dans quatre mois environ, notre occupation serait solidement établie et à l'abri de toute insulte. Il lui faisait connaître l'expédition coudée au général Bon pour l'occupation de Suez où Bonaparte comptait faire une excursion.
Ënfln il lui parlait des demandes qu'il avait faites pour son expédition dans la Haute-Egypte.
Le général, écrivait Belliard, dans son Journal^ a obtenu à peu près ce qu'il demandait; cependant il ne paraît pas content du général en chef sur Tarticle de lartillerie. Il a renvoyé un obusier, que Bonaparte a fait reprendre parce qu'il en avait besoin. Le général Desaix, tenant toujours à son opinion, a combattu, et la contrariété a fait le mécontentement parce qu'il a fallu finir par céder. Voilà comme de petites choses rendent petits des hommes à talents. Je suis persuadé que le général Desaix, qui veut mettre son obusier sur des barques pour ne pas démordre de son opinion, finira par Tatteler de huit bons chevaux et le trouver fort utile; ainsi sont les hommes.
Le détachement des carabiniers et grenadiers est rentré et a trouvé à Bouche la cavalerie. Il doit arriver un convoi de biscuits, de munitions et un renfort d'environ deux cents hommes d'infanterie.
Le 20 frimaire (10 décembre), une brigade de cavalerie et un renfort d'artillerie vint se joindre aux trou-
pes de la division. La cavalerie était sous les ordres de Davout, le futur duc d'Auerstœdt, qui déjà à cette époque n'était pas très sympathique à ses collègues. Belliard a laissé, à son sujet, une note significative.
Le 20 frimaire, an VU (10 décembre 1798).
Toute la cavalerie est arrivée avec Tartillerie, commandée parle général Davout; elle s'est établie en arrière de Tinfanterie pour donner aux chevaux le temps de se reposer. Le général D... est fort jaloux du commandement qu'on lui a donné; il craint beaucoup que le général Dumas (1) n'arrive pour le mettre en sous-ordre ; son ambition va au général de division ; il compte sur la place, s'il est heureux ; et si Ton ne réussissait pas contre les Mamelouks avec la cavalerie, il parait décidé à se... s'il a de l'avancement. On lui rendra justice; il est depuis longtemps général de brigade, et n'est pas sans moyens, au dire des chefs de brigade de cavalerie. Mais il devrait au moins cacher son ambition. Si l'on se bat, il sera satisfait et nous aussi; si l'on ne se bat pas, il continuera son commandement sans exécuter les projets qu'il a formés.
Les divers éléments de l'expédition étaient maintenant réunis sauf la flottille qui apparut, enfin, le 24 frimaire (14 décembre). Ce fut une joie pour tout le monde; car c était Tannonce du prochain départ. Les dispositions de la troupe étaient excellentes, ainsi qu'en témoigne une note de Belliard.
Le 21 frimaire, an VU (11 décembre 1798).
L'artillerie et la cavalerie se sont exercées à faire le simulacre des feux. Les chevaux, quoique jeunes et neufs à ce genre de service, vont fort bien; les hommes paraissent on ne peut pas mieux disposés; et d'après cela, les probabilités de victoire sont pour nous, si les Mamelouks veulent nous attendre. Mais il serait très possible qu'à notre approche, ils levassent le camp, pour retourner au Fayoum ; car lorsqu'ils auront quitté le canal Joseph, ils ne pourront plus tenir
(1) Général de division.
près du désert; le manque d'eau les obligera à se rapprocher du Nil. Le Fayoum, où il y a des eaux, les en dispense; et, en se dirigeant de ce côté, ils restent dans un pays à ressource, au lieu qu'en remontant dans la Haute-Egypte, ils abandonnent le bon pays, s'éloignent des communications, sont obligés de suivre le Nil et s*exposent alors à recevoir la bataille et à perdre leurs équipages.
J'ai repris le commanden&ent de la 21» demi-brigade d'infanterie légère; le général Robin (1) part pour la division Reynier.
Le 25 frimaire (15 décembre), Desaix donna l*ordre de départ pour le lendemain. Belliard passa la revue de la 21" légère, la trouva en bon état, pleine d*entrain et prit le 26, avec elle, la direction du Sud. Â partir de ce moment, les incidents de la marche ont été relatés par luimême, dans un récit qui ajoute à Tattrait de la vérité, celui des impressions d*un témoin oculaire.
Le 26 frimaire, an VII (16 décembre 1798).
La division, composée de la 21" brigade d'infanterie légère, des 61« et 88* de bataille, 1,000 hommes de cavalerie des 7* hussards, 24<' chasseurs, 14«, 18* et 20^ dragons, 8 pièces d'artillerie, s'est mise en marche à 3 heures après midi, avec des vivres pour huit jours. Elle doit être suivie sur le Nil par les djermes armées ïltalie, la Casablanca^ la Brueys, la Thébaïde, qui sont chargées de l'escorte de l'ambulance, des vivres et des munitions. Les 27 galères et 200 hommes de différents corps de cavalerie et d'infanterie sont restés en station à Beni-Souef , pour établir la communication avec le Caire.
Nous marchons enfin contre les Mamelouks et nous voilà à El Baranqui où la division restera la nuit. Elle a passé, en suivant le Nil, aux villages d'El Mantani et El Mezi. L'avantgarde, qui était partie le matin avec les sapeurs pour préparer les chemins, a couché à Behné où elle a rencontré quelques Mamelouks qui ont fui à son approche. Quoique sur le bord du Nil, il y a beaucoup de terrains incultes, la
{i) Son remplaçant provisoire.
UNlVERSn
route est coupée de canaux qui rendent la marche difficile, surtout pour rartillerie et la cavalerie; à droite, on voit une grande plaine mieux cultivée que sur les bords du Nil, et beaucoup de villages qui sont sur la carte ainsi que les canaux avec les distances de l'un à Tautre
Le 27 frimaire, an VII (17 décembre 1798).
A la pointe du jour, la division a quitté le village d*El Baranqui pour se porter à Fechné passant par Ben Endadi, " village dans un bois, avec trois autres petits qui en dépendent, Âkahiada, Koulloum, Beni-Assi. Ces trois villages sont petits ; Behné, grand village sur le Nil, est au milieu d'un grand bois de palmiers au nord-ouest. A Miniet Guitti, la division a fait halte, pour attendre Tartillerie qui avait cassé trois timons; et Tavant-garde s'est arrêtée en arrière du village d'El Fouyaya. Pendant la halte, un jeune enfant voyant un dragon endormi, s'est approché de lui et a enlevé le fusil qu'il portait; un autre dragon, s*étant aperçu du vol, a couru sur l'enfant qui fuyait à toutes jambes emportant son arme cachée, et on n*est parvenu à l'arrêter qu'après lui avoir donné un coup de sabre sur le bras. On Ta conduit au général Desaix qui l'a questionné, et il a répondu en regardant le ciel que Dieu lui avait ordonné de commettre ce vol et qu'il était maître de disposer de sa vie. Alors prenant son bonnet, il l'a présenté au général et a fini par le lui donner en lui disant de disposer de son sort. Il a gardé pendant tout ce temps un sang-froid incroyable, et a montré un caractère rare; le général, ayant égard à son jeune âge et à sa résignation, l'a condamné à recevoir le fouet; il s'est placé luimême et a reçu sur le derrière trente coups de verges sans dire mot et sans verser une larme. Il peut avoir huit à dix ans, de jolie figure; s'il pouvait recevoir de l'éducation, il ferait un sujet rare.
Le 28 frimaire, an VII (18 décembre 1798).
Nous nous sommes mis en marche pour aller chercher les Mamelouks et les attirer au combat ; ils étaient partis dans la nuit, se dirigeant sur la Haute-Egypte, et nous de même pour les suivre, de sorte que nous voilà en marche pour Sienne, si les ennemis ne font pas de crochet dans le désert;
mais, comme on ne peut pas toujours aller, nous couchons ce soir au village de Bermachié.
Le !•' nivôse, an VII (21 décembre 1798).
La division a quitté Tahta à la pointe du jour pour aller à Minyeh, suivant la rive gauche du Batei qui a plus d'eau qu'à son embouchure. Jusqu'à Denichir, on trouve un terrain inculte; dans sa plus grande partie, à droite jusqu'au désert, il n'y a pas de villages; à Denichir, on entre dans une plaine verdoyante jusqu'à une demi-lieue; ensuite, on reprend le terrain inculte jusqu'à Minyeh.... Minyeh, que Ton croit bâti sur les ruines de Cinopolis, est une ville fort grande et assez mal bâtie; il y a, comme dans toutes celles de l'Egypte, de belles maisons, à côté des décombres, et des masures qui vous fatiguent les yeux; il y a deux maisons fort grandes où l'on pourrait faire de beaux établissements. On ne trouve plus de Cinopolis que quelques restes épars de marbres, de tronçons de colonnes renversées et cinq colonnes de granit oriental dans la grande mosquée, dont trois sont fort belles.
Les Mamelouks ont laissé quatre belles barques, dont une armée avec 2 pièces de huit longues et en bronze et portant un mortier sans affût. Sur les trois autres, il y avait quelques mauvais canons, des munitions et des vivres.
Il est arrivé dix-huit canonniers déserteurs des Mamelouks qui ont amené quatre chameaux chargés de poudre; ils nous ont dit que les Mamelouks étaient dans la plus grande consternation, harassés, fatigués, marchant sans ordre et ne songeant qu'à nous éviter.
Les jours suivants, la division poursuivit sa marche vers le sud, espérant rencontrer les Mameluks qui fuyaient toujours, dévastant les villages et pillant les populations. Belliard utilisait ses loisirs en décrivant les sites et les monuments de Tantique civilisation égyptienne. Il complétait ses descriptions par des plan^ faits avec soin, qui sont aussi curieux que son texte.
Le 5 nivôse (25 décembre 1798), la division, ayant atteint Syout, fut répartie en deux colonnes commandées par Priant, plus ancien que Belliard, et par Desaix. Enfin
le 10 (30 décembre), elle arriva à Girgeh, que Belliard qualifie de capitale de la Haute-Egypte. Il y avait treize jours que Ton marchait sans s'arrêter. Desaix jugea nécessaire d'accorder à la troupe quelquesjours de repos, d'autant plus que les barques chargées de le ravitailler n'avaient pas encore paru.
La division se trouvait alors près des lieux de rendezvous habituels des caravanes de musulmans, qui venaient de Nubie, du Darfour, de la côte d'Afrique et même des Indes, pour se rendre au Caire ou à la Mecque par Kosséïr. L^une d'elles, composée de huit cents Nubiens, avec autant de femmes, portait au Caire des dents d'éléphant et de la poudre d'or pour les échanger contre du café, du sucre, des châles, des draps, du plomb, du fer, du séné et du tamarin. Son chef, qui était frère du souverain du Darfour, fut rejoint sur le Nil par un autre de ses frères, jeune prince qui revenait de l'Inde et qui fut longuement questionné par Belliard et par Vivant-Denon. Il était, dit ce dernier, « vif, gai, ardent et spirituel. Sa physionomie peignait tout cela. Il était plus que bronzé. Ses yeux étaient très beaux et bien enchâssés; le nez était peu relevé, mais petit; la bouche fort épatée, mais point plate; les jambes comme tous les africains, grêles et arquées ». Il raconta que son frère était allié du roi de Bornou, qu'il commerçait avec lui, et qu'il était constamment en guerre avec les gens du Sennaar. Questionné sur les distances, il apprit à Belliard, que de Darfour à Siout, il y avait quarante jours de marche, pendant lesquels on ne trouvait de Feau que tous les huit jours, soit dans des citernes, soit dans les oasis. Les profits de ces caravanes étaient assez élevés pour les indemniser de leurs frais et de leurs fatigues.... On parla à ce jeune prince, de Tombouctou, ville fameuse dont l'existence était alors en Europe un problème mystérieux. Le Nubien, loin d'être embarrassé, apprit à Belliard que Tombouctou était au sud-ouest de son pays, que ses
habitants venaient y commercer et qu'ils mettaient six mois pour s'y rendre. Ses compatrioles leur vendaient les objets qu'ils venaient chercher au Caire et s'en faisaient payer avec de la poudre d'or : ce pays s'appelait dans leur langue le paradis-, enfin la ville de Tombouctou était sur le bord d'un fleuve qui coulait à l'ouest; les habitants étaient fort petits et doux.
Il est curieux de voir que déjà à cette époque, nous avions sur le centre de l'Afrique, sur son commerce, ses caravanes, les routes suivies, des indications assez précises et que Belliard, fidèle à son habitude de prendre tous les renseignements qui pouvaient nous être utiles, eut Theureuse chance de les recueillir avec Vivant- Denon, devenu désormais son ami.
Cependant, les barques attendues n'arrivaient toujours pas et Desaix s'impatientait. Chaque journée perdue était en efi'et un avantage pour les Mameluks. Il fallut néanmoins se résigner pendant près de trois semaines encore.
Belliard en profita pour mettre au net un plan qu'il avait fait des grottes de Siout et d'un monastère cophte qu'il avait visité en détail.
Les officiers de la colonne étaient de plus en plus pressés de voir arriver cette flottille qui retardait les opérations et causait, dans la division, une inertie malheureuse. Belliard nous dit comment on employait ces loisirs forcés.
Le 16 nivôse, an VII (5 janvier 1199).
Dans lia nuit, on a encore volé des chevaux à la cavalerie. Les Mamelouks recrutent encore des paysans et se disposent sinon à nous attaquer, du moins à nous attendre. Cela nous donne Tespoir de pouvoir les atteindre; mais je crains bien que, selon leur coutume, ils ne mettent encore les paysans en avant et qu'ils ne prennent la fuite à notre approche.
On n'a point encore de nouvelles de nos barques; avanthier il est venu deux Turcs arrivant de Kosséïr, où ils ont été pillés par les Arabes; d'après leur rapport, auquel on
ne peut pas trop ajouter foi, quatre bAtiments turcs sont arrivés à Kosséïr et ont fait naufrage au port; on n'a pu tirer d'eux aucun renseignement certain; ils ne parient point arabe.
Tous les soirs, il se fait une réunion chez le général et Ton passe agréablement deux heures de la journée avec ses amis, en agitant et traitant différentes questions plus ou moins importantes. Ce soir, la discussion s'est ouverte sur le règne des Égyptiens. Le chef de brigade Morand, qui n'est pas sans connaissances, mais qui donne souvent dans les extrêmes, voulait que les Indiens fussent venus s'établir en Egypte et y eussent apporté les arts et les sciences qui ont éclairé le monde. Ce système a été combattu et avec raison, car aucune histoire ne parle du déplacement des Indiens qui, plus sages que les autres peuples, se contentent des productions de leur sol et ne vont point chercher ailleurs un bonheur éphémère et chimérique; tandis qu'il est à la connaissance de tout le monde que plusieurs conquérants sont allés troubler le repos et la tranquillité des Indiens; que Sésostris égyptien est parti d'Egypte avec une armée nombreuse pour les Indes; que dans l'Asie surtout, dans les Arables, il y a beaucoup de monuments égyptiens qui attestent qu'on fut plutôt d'Egypte aux Indes que des Indes en Egypte. Quelle est l'origine des Égyptiens? Elle est peu connue; cependant on pense, et c'est l'opinion du général Desaix et du citoyen Denon, que les Éthiopiens sont descendus en Egypte où ils trouvèrent un marais fangeux qu'ils commencèrent à dessécher et à s'établir à Syène et au-dessus, que peu à peu ils s'agrandirent, vinrent à Thèbes où la nation, déjà florissante, fit de si grands monuments et établit invariablement son commerce avec les Indes; qu'ensuite ils vinrent à Memphis et ainsi de suite. D'où tirèrent-ils les arts et les sciences? Elles eurent sûrement leur bereeau dans ce riche pays qui fut la source des lumières de la Grèce.
Le 18 nivôse, an VII (7 janvier 1799),
La flottille est venue jusqu'auprès de Tahta d'après le rapport d'un des domestiques de Malem Jacob. Mais ayant appris par l'agent d'Hassan-Bey qui la précédait, qu'il y avait un rassemblement de paysans assez considérable, elle a sûrement jugé prudent de ne pas avancer, ou même de
rétrograder, pour ne pas exposer les bâtiments et les munitions de la République.
L'aimable mâchoire (1) qui la commande et qui a le bonheur d*être toujours content de lui, se louera, je parie, beaucoup des sages précautions qu'il a prises pour sa sûreté personnelle. Les maudits marins ne sont pas meilleurs sur Teau douce que sur la mer; où sontilsVque veulentils faire? où iront-ils? Le citoyen Guichard tente sûrement une grande entreprise qui puisse sur les journaux graver son nom en gros caractères; en attendant le succès de ses vastes projets, il reçoit chaque jour nos malédictions et nous fait passer à Girgeh un temps bien précieux qui serait mieux employé à la poursuite des Mamelouks.
Le 21 nivôse, an VU (10 janvier 1799).
... Point de nouvelles, ni des barques ni de la cavalerie qui, si l'on ajoute foi à une lettre écrite au cophte, a dû trouver encore un rassemblement de paysans du côté de Tahta. Mais cela ne parait guère présumable, tant à cause de la bonne leçon qu'ils ont déjà reçue, que parles demandes de la paix qu'ont faites plusieurs villages. Il ne faut cependant pas trop compter sur leur bonne foi; en tout cas, s'il y a lieu, la cavalerie se chargera de le dissoudre et le succès ne sera pas moins certain que le premier.
Les habitants croient toujours au renfort qu'a reçu Mourad-Bey, de Kosséïr. C'est un bruit qu'il répand sûrement pour les engager à l'insurrection ; car il n'est guère croyable qu'il arrive des troupes de la Mecque. Quel intérêt auraientelles de faire un si long voyage, viendraient-elles secourir des hommes ennemis des Turcs, et avec lesquels elles sont presque en guerre? Quand nous avancerons, nous découvrirons le mystère. Il faut cependant qu'il soit arrivé quelque cliose à Kosséïr. Tous les rapports sont d'accord là-dessus; les uns veulent que ce soient des Européens, les autres des Turcs qui ont naufragé et enfin les derniers sont pour les Mecquains qui viennent secourir Mourad-Bey. Si, quand on a vu que les Mamelouks ne voulaient pas nous attendre, on eût fait de petites journées au lieu des marches forcées qui
(1) Terme de mépris à l'adresse du commandant de la floltille, Guichard.
ont donné des malades, fatigué la troupe et harassé les chevaux, nous aurions nos barques, nous serions au moins à Thèbes, nos doutes sur Kosséïr seraient éclaircis; les Mamelouks, chassés plus avant, n'eussent pas fatigué le pays, fomenté d'insurrection, et peut-être les habitants, les voyant éloignés, seraient-ils restés tranquilles. Alors on n'eût pas été forcé de donner au pays conquis une leçon nécessaire pour faire connaître notre autorité, mais toujours malheureuse, et Ton eût épargné la vie à huit cent ou mille habitants. Il y a des espions partis pour le camp ennemi ; à leur retour ils donneront des nouvelles certaines.
Belliard faisait allusion à un rassemblement de paysans armés qui avait eu lieu pendant le séjour à Girgeh et qui avait été dissipé par la cavalerie , avec une rigueur sans pitié, afin de maintenir la tranquillité sur les derrières de la division, quand elle reprendrait sa marche en avant.
Ce qui ressort le plus clairement de son journal, c'est rirritation que les retards de la flottille avaient causée, mais qui allait enfin cesser. Le 30 nivôse (19 janvier), les barques parurent enfin à Girgeh. On se prépara aussitôt au départ, qui eut lieu le 2 pluviôse (21 janvier) à 11 heures du matin. La flottille mit aussi à la voile. La division comptait remonter jusqu'à Syène.
 Bardis, village au sud de Girgeh, Belliard rallia un des bataillons de la 21'', qui s'y trouvait en poste avancé. Peu de temps après, un des espions envoyés vers les campements des Mameluks rejoignit la colonne. Il fit connaître que ceux-ci venaient au-devant de la division, que leur avant-garde était à Samhoud et qu'ils avaient reçu de la rive orientale du Nil, un renfort de 1,000 à 1,200 hommes, tant à pied qu'à cheval. La marche continua jusqu'au village d'El Mazra qui était abandonné comme les villages voisins, ce qui fit supposer que les habitants avaient rejoint les Mameluks. Le soir, on aperçut des feux nombreux sur les montagnes à l'ouest.
Le lendemain, 3 pluviôse (22 janvier), eut lieu la première rencontre dans laquelle Tennemi fît un simple simulacre de résistance, comme s'il avait voulu nous entraîner dans les contrées inconnues du sud. Belliard a fait le récit de cette journée.
Le 3 pluviôse, an VII (22 janvier 1799).
A la pointe du jour, la division réunie s'est mise en mouvement. Les rapports étaient vrais : une heure après notre départ, nous avons trouvé l'avant-garde ennemie et le corps de bataille était à Samhoud.
Les hussards d'avant-garde ont commencé la fusillade; la division s'est avancée; elle a chassé l'ennemi de Samhood dont s'est emparé un détachement de la 21« et a présenté la bataille dans l'ordre suivant :
^^^^^^^^^^^ ^ 6 ^' Village occupé par la 21*.