Montagne libyque
Les Mamelouks ont refusé; ils ont fait mine décharger sur trois ou quatre points, l'artillerie les a arrêtés et ils n'ont pas voulu mordre. Alors le général a donné l'ordre à la cavalerie de charger un parti de quatre ou cinq cents hommes qui se trouvait entre nous et la montagne: il n'a pas attendu. Les Mamelouks ont gagné le désert; la cavalerie les a poursuivis sans les atteindre; l'infanterie a suivi le mouvement pour soutenir la cavalerie en cas de besoin ; mais cela a été inutile ; tout s'est éclipsé et nous n'avons pas revu l'ennemi.
... La division a continué sa marche jusqu'à Farchout où nous couchons. Il est venu un déserteur, saxon d'origine, qui nous a dit que les Mamelouks étaient sans vivres et ne se battraient plus. Avant de partir pour nous attaquer, ils avaient fait à Mahomet de grands serments de nous exterminer tous: mais leurs beaux projets se sont évanouis en route; les beys se disputaient à qui chargerait; arrivés sur le terrain, c'était à qui ne commencerait, chacun d'eux craignant de perdre ses Mamelouks et de voir, par ce moyen,
diminuer sa puissance. Ils aiment la vie; et, pour la conserver, ils ont pris le parti de la retraite.
... D'après les rapports qu'a reçus le général Desaix, il croit pouvoir surprendre les Mamelouks à Haou; en cooséquence, nous partons à minuit pour faire une course que je regarde inutile, attendu qu*ils ont des postes très avancés, et, pour eux, presque tous les paysans qui ont soin de nous précéder lorsque nous nous mettons en marche.
Le 4 pluviôse, an VII (23 janvier 1799).
Il est venu trois déserteurs mamelouks, dont deux grecs et un circassien. Ils ont confirmé la nouvelle d'une retraite précipitée, annonçant que la désunion régnait parmi les beys et que les Mamelouks, malheureux, sans vivres et sans solde, déserteraient presque tous s'ils croyaient que, loin de les tuer, on leur laisse leurs équipages, la faculté de vendre leurs armes et qu'ils soient bien accueillis des Français : ce sont leurs expressions. Deux beys manquent depuis la bataille, on ne sait ce qu'ils sont devenus.
Les jours suivants la marche, continua sans osbtacles. Le 5 pluviôse (24 janvier), Belliard visita, à Denderah, un beau temple dont il fit la description et reçut Tavis du général Desaix que la poursuite des Mameluks continuerait jusqu'à Esneh, au sud de Thèbes et de Louqsor. Arrivée dans celte localité, la division s'avança encore et parvint, le i5 pluviôse (3 février), à Assouan, appelée alors Syène, où elle vit Tîle Éléphantine, Philœ et la 1" cataracte.
Desaix arrêta ses troupes dans ce poste éloigné, situé près du 24* degré de latitude et reçut, le 16 pluviôse (4 février), Tavis que les Mameluks s'étaient portés sur ses derrières, entre Syène et Esneh. Il laissa Belliard à Syène avec Tinfanlerie et partit à midi, avec la cavalerie, divisée en deux groupes, un sur chaque rive, et quelques pièces d'artillerie sur trois barques qui les suivaient. Belliard devait rester en position à Syène jusqu'à ce que les circonstances en décident autrement.
occuper les deux rives du fleuve et tirer des environs toutes les subsistances possibles. II était autorisé à organiser une flottille et à établir, au moyen de dromadaires, un service de correspondance avec Desaix pour le prévenir des mouvements des Mameluks. Il devait ensuite se porter à Esneh, point de réunion de la division, te cas échéant y construire un fort et envoyer constamment de fortes reconnaissances pour faire croire aux Mameluks qu'on voulait les poursuivre. Belliard s'occupa donc « de caserner ses troupes qui, dit-il, vont prendre un peu de repos, jusqu'à ce qu'il plaise aux Mameluks de les faire encore courir ».
Le lendemain, il (it commencer des travaux de fortification pour mettre Syène à Tabri d'une attaque et en faire notre poste avancé dans le sud.
Ce fut pendant la période de ces travaux que ses soldats, gardant au milieu de leurs épreuves le fonds de gaité qui ne les quittait jamais, lui firent un jour là surprise de trouver au sortir de Syène, à l'entrée d'une allée d'arbres qui se dirigeait vers le nord, une colonne milliaire avec cette inscription : Route de Paris, 71° onze cent soixante -dix- sept mille trois cent quarante. Celait peu de jours après avoir reçu pour toute ration une simple distribution de dattes, que les hommes de ta 21% pour se distraire, avaient eu l'idée d'ériger cette colonne sur les confins de la Haule-Égypte. Leur général y vit une nouvelle preuve de leur entrain, de leur galté, et de la confiance sans bornes qu'il pouvait toujours avoir en eux.
Le 6 pluviôse, il alla reconnaître l'île de Philae, la visita en détail et en fit une description intéressante. Desaix cependant, n'ayant pu atteindre les Mameluks, rentra à Syène, sans leur avoir infligé la défaite décisive qu'il rêvait. Il répartit alors le territoire de la Haute-Egypte en plusieurs commandements et confia celui de Thèbes à Belliard. Avant de le quitter, il le
chargea de faire graver sur une pierre à l'entrée du temple de nie Eléphanline, l'inscription suivante que les touristes retrouvent aujourd'hui comme un glorieux souvenir du passé :
L'an VI de la République, le 13 messidor, une armée française, commandée par Bonaparte, est descendue à Alexandrie. L*armée ayant mis vingt jours après les Mameluks en fuite aux Pyramides, Desaix, commandant la 1" division, les a poursuivis au-delà des cataractes, où il est arrivé le 13 ventôse de Tan VIL
Les généraux de Brigade :
Davoust, Friant et Belliard.
DoNZELOT, chef de TÉtat-major.
La Tourménie, commandant l'artillerie.
Eppler, chef de la 21** légère.
13 ventôse, an VU de la République, 3 mars, an de J.-C. 1799.
Gravé par Cattex^ aciUpteur.
Desaix partit ensuite, le 26 pluviôse (13 février), pour se rendre à Kous, entre Thèbes et Keneh.
Occupation de la Haute-Égypte.
Commandement de Belliard & Thèbes. — Ses voyages àEsneh, à Keoeh. — Occupation de Benoul par les Mameluks. — Combats de Benout. Fanatisme des pèlerins de la Mecque. — Félicitations de Desaix et de Bonaparte. — Arrivée de Desaix. — Sabre d'honneur envojé par le général en chef. — Projet d'occupation de Koaséïr. — Correspondance avec Desaix. — Arrivée de Donzelot. — Prise de Kosséïr. — Lettre au chérif de la Mecque. — Bataille d*Aboukir. — Départ de Bonaparte.
Belliard se trouva ainsi en poste avancé, à Textrémité méridionale de nos possessions, et au contact de l'ennemi. Son autorité s'étendait au nord jusqu'à Keneh et au sud jusqu'à Syène, sur les limites du tropique du Cancer. Il s'occupa de suite de la prise de possession de l'île de Philae et des ouvrages défensifs qu'il jugea prudent d'y élever.
Tandis qu'il était absorbé par les nombreux détails de notre occupation, il apprit que Mourad-Bey tentait de couper ses communications, près d'Esneh. Il partit aussitôt, fit charger des vivres sur les barques qu'on lui avait laissées et envoya un courrier au général Desai.\ pour le prévenir. En route, il constata l'hostilité des habitants et eut, à sa première étape, un homme assassiné.
Un des ennuis de ces expéditions sur le Nil, était le concours des djermes qui avaient toujours de la peine à suivre les troupes. Quatre jours après son départ, celles
de Belliard ne Favaient pas encore rejoint. Son unique pièce de campagne ne pouvait plus suivre et il comptait la faire embarquer. Mais n*ayant pas de bateaux, il la mit à dos de chameau et continua sa route, sachant par expérience qu avec les Mameluks, il ne fallait pas s'arrêter.
Les paysans, armés de piques, harcelaient sa colonne. Pour s en débarrasser, il leur fit tendre une embuscade, les surprit, leur tua du monde et les découragea pour longtemps.
Le 10 ventôse (28 février), il arriva à Esneh, à 3 heures de laprès-midi, fit fouiller les maisons de Mameluks et n y trouva rien. En route il avait reçu une lettre du général Desaix, lui annonçant de nouvelles instructions. Le général, tenu au courant des mouvements des Mameluks, et approuvant son initiative, lui prescrivait de se rendre à Hamoud, en laissant à Esneh une forte garnison. Dans la soirée, il apprit de source certaine, quun des beys, attachés à Mourad, nommé Hassan, l'avait quitté à Hamoud et s'était dirigé avec ses cavaliers, sur Edfou, à mi-chemin d'Esneh à Syène.
Belliard laissa à Esneh quatre cents hommes de la 21 "" sous les ordres d'un chef de bataillon, avec des vivres pour un mois et la manutention. II partit ensuite à 8 heures du matin, le 12 ventôse (2 mars), avec le reste de la demi-brigade, des détachements de la 61% de la 88% du 20" régiment de dragons, une pièce de trois et 30 chameaux chargés de vivres. Il se fit suivre par les barques armées qu'il avait trouvées à Esneh, moins deux qu'il laissa dans ce poste et leur fit escorter le convoi. En route, il reçut de nouvelles lettres de Desaix et de l'adjudant général Donzelot, lui apprenant que Mourad s'était dirigé vers le désert avec une partie de ses Mameluks, tandis que le reste s'était porté vers Syout. Ce jour-là, sa petite colonne cantonna à Risgat, à peu de distance au sud de Thèbes et arriva le lendemain à Hamoud, près
de Kous. Il installa sa troupe dans une vaste maison de Mameluks. Les habitants, redoutant les suites d'un combat, avaient abandonné leurs demeures. Il en était de même des villages voisins.
A Hamoud, on amena à Belliard des serviteurs des Mameluks qui avaient quitté leurs maîtres. Ils racontèrent qu*IIassan-Bey s*était séparé deMourad, parce qu'il voulait nous combattre à Esneh, tandis que ce dernier s*y était opposé. Celui-ci avait alors pris des guides à Risgat, pour se rendre dans yne oasis située à six jours du Nil, dans le désert, et avait laissé ses gros équipages à Bisgat.
Le n ventôse (7 mars), d'après les renseignements qui lui étaient parvenus , Belliard fit passer le Nil à sa troupe, à la hauteur d*El Kamouleh. Cette opération exigea toute la journée. Sur la rive droite, il trouva aussi les villages déserts et une vaste plaine, bien cultivée.
La suite de son expédition a été raconté par lui-même dans son Journal.
Le 18 ventôse, an VU (8 mars 1799).
Nous sommes partis à la pointe du jour pour Keneh. A Kous, le cheik auquel j'avais écrit est venu au-devant de nous; il m'a instruit du funeste événement arrivé aux barques armées et au convoi que le générai Desaix avait laissé à Kous, en partant. Elles ont été attaquées par les Mecquains (1) et les paysans ; elles se sont battues pendant vingt- ^quatre heures et ont été enfin forcées de succomber. Tous les Français qui les montaient, ont été assassinés; les convois et les munitions sont tombés au pouvoir des ennemis; V Italie (2) a été brûlée; ce même cheik m'a confirmé la nouvelle que les Mecquains, les Mamelouks et les paysans étaient effectivement à Benout ; qu'ils avaient établi des pièces
(1) Pèlerins de la Mecque, venus au secours des Mameluks.
(2) Une des djermes françaises.
en avant du village et sur le bord du Nil. Nous avons continué la marche; à une heure après midi, Tennemi, au nombre d'environ trois mille hommes d'infanterie et trois cent cinquante à quatre cents chevaux, est venu à notre rencontre dans la plaine de Laketa et nous présenta la bataille que nous avons acceptée. Bientôt le combat s'est engagé et est devenu corps à corps avec nos tirailleurs; trente ou quarante Mecquains qui s'étaient avancés, sont restés sur le champ de bataille.
Le carré a marché sur le gros de Tarmée qui a pris la fuite, disputant tous les villages, ravins ou fosses et s'est retiré sur Benout où étaient disposées les pièces d'artillerie qu'ils avaient prises sur nos barques ; mais, malgré la résistance opiniâtre de l'ennemi, les pièces ont été enlevées par les carabiniers. Alors les Mecquains se sont réfugiés dans une maison de Mamelouks et dans quelques autres adjacentes où étaient leurs magasins et les munitions qu'ils avaient trouvées sur les barques. Elle a été attaquée, mais avec un peu de mollesse. La nuit est venue et on l'a bloquée; les maisons adjacentes ont été enlevées, brûlées; les deux cents hommes qui les défendaient ont été passés au fil de la baïonnette. Le feu n'a pas pu gagner la grande maison. Les Mamelouks, selon leur habitude, ont été spectateurs toute la journée; les barques sont arrivées; c'est peut-être la seule fois qu'elles se soient trouvées à propos.
Le 19 ventôse, an VU (9 mars 1799).
Dans la nuit, on a beaucoup tiraillé; le matin on a recommencé; un des braves de la Mecque a trouvé le moyen de s'évader de la maison et est allé sûrement reprocher aux Mamelouks leur lâcheté. Car, de suite, ils ont monté à cheval et ont fourni une charge assez vigoureuse sur les carabiniers qui se trouvaient en avant du village; ils ont été reçus par une fusillade bien nourrie qui en a blessé beaucoup : ils ont pris le parti d'une retraite précipitée.
A il heures, comme je me disposais à attaquer la maison de vive force, les Mamelouks, le reste des Mecquains et des rassemblements de paysans sont venus une seconde fois à la charge; ils se sont avancés très près de la maison ou platôt du fort, car dedans il y avait du canon et tous les mars étaient crénelés; quelques-uns sont entrés dedans. J'ai
marché dessus avec la demi-brigade et ils se sont retirés- Alors j ai fait attaquer le fort de vive force; on est parvenu malgré la vive fusillade à entrer dans une des cours; j'ai fait mettre le feu; les Mecquains sont descendus dans la grande cour tout nus, tenant d'une main un fusil et de Tautre un sabre, faisant un feu très vif sur nos soldats, sautant comme des furieux sur le feu qu'ils voulaient éteindre avec leurs pieds; ils chantaient, faisaient leurs prières, puis poussaient des cris affreux au milieu des flammes. La nuit est encore venue trop tôt; on n'a pas pu entrer dans la maison ; mais on a poussé Tincendie avec plus d'activité et le fort a été resserré de plus près. Les ennemis, échappés aux flammes, ont percé une muraille, et, à la faveur des ténèbres, sont sortis de la maison ; une partie a été tuée par les troupes formant le blocus, l'autre s'est évadée.
Le 20 ventôse, an VU (10 mars 1:99).
Au matin, on est entré dans la maison; on a trouvé une trentaine de malades et de blessés qui, par leur résistance, se sont fait tuer; on en a sauvé trois dont deux sont de Tunis.
Les Mamelouks et les Mecquains se sont encore avancés, faisant mine de vouloir encore se battre. J'ai marché dessus, et, après avoir reçu quelques volées de canon, ils se sont retirés; je les ai suivis pendant une lieue, présentant six fois la bataille qu'ils n'ont pas voulu accepter. Ils se sont retirés sur le désert où ils avaient envoyé leurs chameaux. Alors je suis rentré à Benout.
Dans ces trois journées, dont deux ont été les plus chaudes que nous ayons eues en Egypte, Tennemi a perdu cinq ou six cents hommes, beaucoup de blessés, neuf pièces de canon, huit drapeaux et beaucoup de bagages, deux barques. J'ai eu de mon côté trente-cinq morts et cent trente-cinq blessés dont cinq officiers; le capitaine des carabiniers Baillaud est mort de ses blessures.
Quoique les Mamelouks n'aient pas montré de bravoure, ils ont cependant rendu grand service aux Mecquains; car ils nous ont toujours forcés à conserver un ordre de bataille gênant et qui m'empêchait de trop dégarnir le carré et d'exposer trop loin les tirailleurs. Sans eux, ils auraient presque tous péri et nous eussions perdu très peu de
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monde; car nous fussions arrivés à la maison avant le renfort qui la défendait; ou bien une bonne colonne l'eût attaquée de vive force et l'eût sûrement emportée de suite, et l'affaire eût été finie dans le jour. Les ennemis se sont servis, et de nos armes et de nos munitions ; onze mille cartouches ont été usées dans la maison. Après avoir pris la première cour, j'aurais bien commandé de continuer; mais il y avait déjà tant de blessés et les hommes sont si précieux, surtout en Egypte, que j'ai préféré faire mettre le feu, qui conduisait au même but avec des résultats moins fâcheux ; et quand j'ai vu la maison le lendemain, je me suis félicité de mon idée : on n'y peut arriver que par une porte très étroite; les appartements sont noirs ; les accès du haut sont fort difficiles, et, avec des hommes poussés au désespoir, c'eût été un carnage; nous eussions eu la maison, mais j'aurais perdu cent braves de plus.
Ce fut une sanglante affaire qui fit le plus grand honneur au général Belliard. Il avait eu, en face de lui, Hassan-Bey, avec ses Mameluks, et les fanatiques pèlerins de la Mecque, appelés à son aide. Il avait combattu jusqu*au moment où il allait manquer de cartouches et n*ayait plus que 12 charges à mitraille. Ce fut peut-être aussi le seul combat pour lequel il demanda une faveur. En adressant son rapport au général Desaix, il le pria de lui laisser, comme souvenir, deux des drapeaux venus de la Mecque. Ce dernier y consentit et, en rendant compte de l'affaire à Bonaparte, il fit le plus grand éloge de Belliard, auquel il écrivit dès qu'il en eut connaissance.
Mon général (1), je vous félicite de votre effroyable combat. 11 vous couvre de gloire, vous et votre intrépide demi-brigade. Il n'appartient qu'à vous de faire des prodiges. Je me rapproche de vous. Vous allez avoir des munitions. Ayez l'œil sur les Mecquains; sachez ce qu'ils deviennent. Je
(!) Sous le premier Empire et jusqu'à la fin du siècle dernier, celle appellation était quelquefois employée par des généraux vis-à-vis de ieors subordonnés. C'était une marque de bienveillance.
voudrais qu'il n'en échappât pas un. Nous nous concerterons pour les envelopper.... Amitié à tous vos amis.
Signé : Desaix.
Le général en chef de son côté, admirant le courage et Ténergie de Belliard, le cita dans son rapport au Directoire. « Le général Belliard, dil-il, marcha à eux, le 20 ventôse, les attaqua, tua la moitié de leur monde et dispersa le reste. C'est le combat où Tennemi a montré le plus d'opiniâtreté. » Il ne se contenta pas de cette citation et chai^ea Desaix de lui remettre un sabre d'honneur « pour sa belle conduite dans la Haute- Egypte ».
Ce glorieux combat a servi de sujet à un tableau d'histoire qui est au musée de Versailles.
Le peu de munitions qui restait à Belliard l'obligea à se rapprocher de Desaix, qui s'était rendu de Kous à Syout. Il embarqua une partie de ses hommes et partit avec le reste, à 10 heures du matin, le 21 ventôse (11 mars). La navigation des djermes fut encore contrariée par le vent et sa flottille ne put le suivre. Néanmoins, le 22, il atteignit Keneh de bonne heure, et en prévint le général Desaix. Il s'occupa de suite d'en organiser la défense. Il choisit une vaste maison de Mameluks pour en faire un poste fortifié et y fit exécuter les travaux nécessaires. Ses reconnaissances lui apprirent que trois routes conduisaient de cette ville àKosséïr, sur la mer Rouge et qu'elles étaient fréquentées parles caravanes de pèlerins. Il fut avisé en même temps de la mort d'un bey, chef mameluk influent, grièvement blessé à Benout.
Les jours suivants furent consacrés à son installation, à des reconnaissances et à des envois d'émissaires de divers côtés pour avoir des nouvelles de l'ennemi.
Le 25 ventôse (15 mars), il reçut un important courrier avec des nouvelles détaillées d'Europe et de l'expédition de Syrie. Il apprit aussi qu'à Esneh, la situa-
tioQ s*ainéliorait et que les habitants commençaient à rentrer.
C'était du reste le but de ses efforts. Depuis la terrible répression de Benout, il n'avaitplus qu*un désir : ramener le calme dans le pays. Pour y parvenir, il crut pouvoir, àVoccasion, faire preuve de bienveillance. Il n*hésita pas, dans cet ordre d*idées, à accorder des sauf-conduits à des pèlerins qui demandaient à retourner dans leur pays.
L'un d'eux, qui se disait fils de roi, originaire du Darfour et qui jouissait d'une réelle autorité parmi les siens, fut touché de ses bons procédés et lui en témoigna de la reconnaissance. Il lui donna tous les renseignements désirables sur les caravanes du centre de l'Afrique, sur ses voyages, sur la Mecque, sur le chérif qui y commandait, enfin sur l'influence que les victoires des Français leur avaient assurée dans les pays musulmans.
Confiant dans la pacification de la contrée, il rendit compte à Desaix des dispositions des habitants et reçut en même temps de Girgeh, des lettres lui annonçant le départ d'un détachement chargé de lui apporter de l'aident et des munitions. Donzelot lui expliquait, à ce sujet, que le général Desaix, malgré son désir de le rejoindre, avait été forcé de passer sur la rive droite et de se rendre de Syout à Girgeh.
L'arrivée du général de division ne pouvait cependant tarder. Le 2 germinal en effet (22 mars), il prévint Belliard qu'il partait, pour le rejoindre à Keneh, avec deux bataillons de la brigade Priant, un peu de cavalerie, des vivres et des munitions.
Au mèmemoment, on apprit à Keneh que les Mecquains, battus à Benout, avaient perdu leur chef, mort des suites de ses blessures, que leurs contingents découragés s'étaient dispersés et que neuf d'entre eux s'étaient réfugiés dans la mosquée d'Esneh. Belliard, ne pouvant obtenir leur soumission, dut les faire fusiller.
Le 7 germinal (27 mars), il eut la joie de revoir Desaix qui arrivait avec sa petite colonne. Il s'arrêta à Keneh et voulut d'abord passer en revue les combattants de Benout. Il leur adressa ses plus chaudes félicitations et remit à leur général, de la part de Bonaparte, le sabre d*honneur qui était la récompense de sa belle conduite. Davout les rejoignit, le 9 germinal (23 mars).
Pendant son court séjour à Keneh, dans une conversation qu'il eut avec Belliard, Desaix lui apprit qu'au moment de l'expédition de Syrie, Bonaparte lui avait envoyé ses instructions sur la conduite à tenir dans la Haute-Egypte. « Savez-vous, ajouta Desaix, que ces instructions sentent tout à fait les plans que vous nous exposiez à l'ouverture de la campagne? Ce sont les ouvrages, les djermes, les colonnes mobiles dont vous m'entreteniez à Beni-Souef ; toutes vos idées s'y trouvent. »
Il les lui fît connaître en détail et lui dit ensuite : c Ce sont vos idées; il était juste que vous les exécutiez vous-même; aussi vous ai-je retenu. — Retenu? répliqua Belliard; comment? où? que voulez-vous dire? — Vous étiez désigné, répondit Desaix, par le général en chef, pour la campagne de Syrie; mais vous courez le désert comme un Arabe; vous êtes l'homme aux Mecquains; je n'ai pas voulu vous laisser aller. J'ai écrit au général en chef; il a retiré ses ordres ; et, du rôle brillant d'un croisé, vous voilà réduit ajouter de vitesse avec Mourad (1). »
En racontant plus tard cet épisode, Belliard ne dit pas quelle impression lui causa la communication de son chef. Il était flatteur d'avoir été choisi par Bonaparte pour l'accompagner en Syrie; et avec le culte qu'il professait pour le glorieux vainqueur d'Italie, il éprouva sans doute d'abord quelque regret. Il se demanda peutêtre pourquoi il n'avait pas été consulté au moment opportun. Mais d'autre part, il aimait aussi Desaix, dont
(1) Mémoires de Belliard, par le commandant Vinet.
il admirait les rares qualités; et le fait d avoir été ainsi réclamé par lui, ne put lui inspirer qu'un sentiment de gratitude. Plus tard, au retour de celte malheureuse expédition de Syrie, il dut se féliciter de la préférence que Desaix lui avait marquée. Leur séjour à Keneh ne putètre de longue durée. Car le lendemain, on apprit que depuis deux jours, un important rassemblement de Mameluks s*était formé àKous. Desaix et Belliard reprirent Toffensive et se portèrent sur ce point. Mais à leur arrivée Teanemi avait fui vers Toasis de Quittah. Desaix disloqua sa colonne, revint à Bir Ambeh, et laissa Belliard s'établir au village d'Ayazi, avec la 21% le 29* dragons et deux pièces de campagne. Il était ainsi placé au point de jonction des routes qui longent le Nil avec celle de Kosséïr. Il en profita pour compléter ses renseignements sur celte voie de communication et sur le port auquel elle aboutit.
Le 12 germinal (!*' avril), Desaix le prévint qu'il se rendait à Keneh. Quant à Belliard, il allait continuer à mener dans son commandement, une existence des plus actives. A peine installé à Ayazi, il vit arriver de Kosséïr une caravane de musulmans qui lui fournit sur la mer Rouge et sur la Mecque de nombreuses informations. En même temps, des bruits couraient sur un engagement de cavalerie qui aurait eu lieu aux environs et qui lui fut confirmé par Donzelot, lui annonçant l'arrivée de Desaix à Keneh. Cet engagement dans lequel une nouvelle défaite avait été infligée aux Mameluks, les décida à se retirer vers le sud.
Belliard se mit à leurpoursuite, dans l'espoir d'achever leur destruction. Le 16 germinal (5 avril), après une longue marche, il couchait i Karnak, près de Thèbes, arrivait à Esneh le lendemain, puis à Redesi, village où les habitants, rassurés par sa présence, rentraient dans leurs maisons, et lui disaient que les Mameluks étaient dans le désert, vivant de privations et découragés.
Le 21, Belliard passait à Edfou avec sa brigade, la cavalerie et rartillerie, et revenait à Esneh deux jours après, où il apprenait que Tennemi, fuyant rapidement, était déjà à Syène, à l'abri de toute atteinte.
Il laissa alors reposer ses troupes et reprit le chemin de Keneh, où il arriva le 5 floréal (24 avril) après avoir eu le temps, en passant à Louqsor, de prendre des notes sur les ruines dont il a laissé une description intéressante.
Tranquille maintenant, au moins pour quelque temps, sur les entreprises des Mameluks, Belliard s'occupa d'un projet dont il avait déjà causé avec le général Desaix et auquel ils tenaient tous deux : l'occupation de Kosséïr. Une correspondance se noua entre eux sur ce sujet, et les préparatifs étaient déjà commencés, lorsque Belliard se vit malheureusement repris par son mal d'yeux. Avec sa franchise habituelle, il en parla à son chef, mais comme d'une incommodité qui ne nuirait pas à son service. Desaix en fut ennuyé et jugeant les choses de loin, il crut que Belliard ne tenait pas à faire cette expédition, tandis que c'était tout le contraire. Dominé par cette idée, il lui écrivit à la fin d'avril.
El Menchieh, le 10 floréal, an VIT (20 avril 1799).
Je suis désolé, mon cher général, de votre mal d'yeux; il me contrarie fort. Je comptais sur vous pour achever ce qu'il y a à faire dans votre province :
1° Détruire Hassan ;
^ Organiser la province ;
3° Faire le fort de Keneh ;
4° L'expédition de Kosséïr.
Je tiens très à cœur les deux derniers. J'envoie Donzelot pour s'en occuper, puisque vos yeux vous en empêchent. Si vous vous portez bien, il vous laissera finir votre ouvrage;' sinon, il l'entreprendra et le finira.
Pour moi, je m'en rapporterais à vous entièrement; si vous n'avez pas pu, je m'en rapporterai bien à lui.
OCCUPATION DE LA flAUTE-ÉGYPTE 141
Je vais doucement jusqu'à Syout, levant contributions, etc.
Salut et amitié, mon cher général; portez-vous donc bien; nous avons besoin de votre tète active; il faut achever la conquête de l'Egypte.... Desaix.
Belliard qui, depuis quelque temps, ne rêvait que de Kosséïr et se voyait déjà le premier Français ayant fait un établissement sur la mer Rouge, fut vexé. 11 était loin, isolé, aux prises avec toutes sortes de difficultés, et cependant, faisait l'impossible pour satisfaire Desaix. Tout cela le rendait nerveux. Il se contint d'abord et se borna à expliquer la situation, montra les obstacles à surmonter, le temps que cela exigeait et annonça aussi qu'il allait mieux.
Desaix, qui était vif à l'occasion et très impatient, répliqua assez vertement. Puis, sur de nouvelles explications et sur l'avis de la présence des Anglais dans la mer Rouge, il lui écrivit de Temeh, près de Tahta, le 19 floréal (8 mai) :
... Vous sentez que les Anglais, maîtres de ce port ou dans la mer Rouge, peuvent y vomir, par milliers encore, les fanatiques Mecquains qui seront si difficiles à réduire.
Au nom du salut de la République, sauvez-moi de toutes ces inquiétudes et faites-y passer les troupes nécessaires....
... Je reçois votre lettre du 14, dans ce moment. Elle est allée à Syout, ce qui lui a fait éprouver du retard. Je vois avec bien du plaisir, que vos yeux vont bien et que tout se prépare bien. Donzelot sera aujourd'hui près de vous, avec sa recrue de maçons ; ainsi tout ira vite.
Je m'étais imaginé, mon général, que l'expédition de Kosséïr vous était peu agréable. On ne peut pas prouver mieux Tintérêt que vous y prenez, qu'en faisant les préparatifs qui vous occupent....
... Vous emploierez Donzelot, tant que vous en aurez besoin. Je suis sûr qu'il vous sera très utile. Vous nous le rendrez, quand vous n'en aurez plus besoin. Salut et amitié. Desaix.
Le faible nuage qui s'était élevé entre ces deux généraux, d'une nature si élevée et si dignes de se comprendre, semblait donc dissipé. Mais ce n'était qu'une apparence ; Beljiard avait été blessé par quelques termes de son chef, par l'arrivée de son chef d'état-major et surtout par l'idée de confier à un autre l'expédition de Kosséïr. Il s'exprime nettement à ce sujet dans son Journal.
22 floréal (11 mai).
... Le général Desaiz, croyant que ce qu'il m'ordonne s'exécute aussi vite qu'il l'a pensé, s'est imaginé que les préparatifs de l'expédition devaient se faire dans deux jours et que le dixième au moins on devrait être à Kosséïr. Je lui ai fait là-dessus quelques observations. Je lui ai demandé des objets absolument utiles que je ne pouvais pas me procurer, surtout des munitions. Il a cru, d'après cela, que cette expédition me faisait de la peine, que j y mettais de la lenteur et m'a écrit des choses très dures. Voilà ce qu'il m'a dit : (( L'expédition de Kosséïr me tient extrêmement à cœur; elle est utile; on ne saurait trop le dire. Je m'en chargerai, si elle trouve des obstacles. Dites-moi franchement ce que vous en pensez. Je vous avais dit que je ne voulais pas de retard, etc. »
Ainsi sont les hommes, écrit Beliiard, tous plus ou moins injustes. Le général savait que je n'avais point de munitions, point de chirurgien, point de médicaments, point d'ouvriers pour travailler à Kosséïr quand on y serait arrivé; il savait que malgré ma maladie, tout ce qu'on pouvait tirer de Keneh était prêt. N'importe; quand on a de l'humeur, il faut la répandre sur quelqu'un ; c'est moi qui l'ai reçue. Quand on craint qu'une expédition ordonnée par les chefs ne réussisse pas, on presse les subordonnés et on est à couvert.
Le général Desaix a envoyé l'adjudant général Donzelot pour activer les travaux. Si ce n'eût pas été mon ami et un brave officier qu'on est toujours bien aise d'avoir avec soi et étranger à ce que me disait le général, je l'aurais renvoyé de suite. Mais je l'ai gardé; je lui ai même remis le soin de l'expédition de Kosséïr dont les préparatifs sont terminés,
jusqu'à la réponse du général auquel j'écris la lettre cijointe.
Dans cette lettre, Belliard exposait d'abord les raisons pour lesquelles lui aussi trouvait Texpédition de Kosséïr indispensable. Puis il ajoutait :
Je vous le répète, mon Général, si la nature ne m'a pas donné autant de talents et de connaissances qu'à vous, elle m'a du moins laissé l'honneur en partage; et si je ne suis pas emporté par une si grande ambition de gloire que bien des individus, mon Général, soyez persuadé que je ne sais pas moins qu'eux, surmonter toutes les difficultés, lorsque l'intérêt de mon pays l'exige. En douter un instant est me faire injure. Si les circonstances n'étaient pas impérieuses, si je ne croyais pas que je suis nécessaire pour commander vos troupes, si je ne regardais pas comme une lâcheté d'abandonner son poste dans la situation où nous sommes, je vous enverrais ma démission et je vous demanderais un jugement...
Pour compléter cette lettre, Belliard remit à Donzelot toute la préparation de l'expédition sur Kosséïr, afin de ne plus avoir, sur ce sujet, aucun rapport avec son supérieur et de lui faire comprendre que le premier auteur des retards apportés dans Texécution, c'était lui-même, qui n'envoyait pas les objets demandés. Cependant, « il tenait à conduire les troupes à Kosséïr, parce qu a ses yeux, le devoir et l'honneur exigeaient qu'il marchât à la tète de ses troupes, dans une expédition difficile, pour leur donner l'exemple » .
Il expliqua à l'adjudant général Donzelot les divers mobiles qui le guidaient, de façon qu'il n'y eût entre eux aucune incertitude. Puis il continua à s'occuper spécialement des affaires de sa province.
Le 24 floréal (13 mai), il prit une mesure qui lui fitgrand bien dans l'esprit des habitants. Il fît restituer aux gens d'Esneh les maisons que les Mameluks leur avaient prises. Cet acte de justice fut connu dans le pays et lui
attira des marques de confiance. Deux jours après, s*inspirant des procédés du général en chef, il fit célébrer partout la fête de la Mecque. Ce fut à ce moment qu'on lui signala l'apparition d'un bâtiment anglais à Kosséïr. Cette nouvelle ne fit qu'exciter son désir et celui de Donzelot, d'occuper ce port le plus tôt possible.
Le 27 floréal (16 mai), il eut une nouvelle preuve du changement favorable qui s'était produit parmi les gens du pays. Il avait invité à prendre un repas chez lui tous les notables de la contrée. Il en vint un grand nombre avec leurs serviteurs. « Les cheiks et les principaux du pays, dit-il, sont venus dîner chez moi. Selon l'usage, on a mangé le cul par terre et avec la fourchette du père Adam. Les cheiks ont passé les premiers ; ensuite, les premiers domestiques et ensuite les esclaves d'une moindre grandeur, de sorte que lorsqu'on a invité dix personnes à manger, il est nécessaire de faire des provisions pour trente. »
Le lendemain, il eut la satisfaction de voir revenir un espion qu'il avait envoyé à Kosséïr et qui le rassura sur les projets des Anglais. D'autre part le moment de la mise en route de l'expédition approchait. Afin de compléter les dispositions déjà prises, Belliard ordonna au chef de brigade Eppler, de la 21% d'aller occuper, pendant sa course dans l'est, le village de Redesi, à l'entrée d'une gorge qui conduit à El Quittah. Il fallait maintenant se hâter, car la chaleur et le khramsin (1) se faisaient sentir.
Tandis que Belliard attendait à Keneh une réponse de Desaix à sa dernière lettre, un fort parti de Mameluks s'était dirigé sur Syène pour voir si ce poste était suffisamment gardé et l'enlever le cas échéant. Il ne tarda pas à être fixé. A la nouvelle de ce mouvement, le détachement de la 21% laissé à Edfou, s'était porté au-devant de
(1) Vent brûlant du Sud.
Tennemi, Tavait rencontré à deux lieues de Syëne, Tavait attaqué et mis en déroute, en lui tuant son chef, un des beys de Mourad. Cet heureux combat et l'excellente attitade gardée parles habitants de Syène, résultat des bons procédés du commandant de la province, furent pour Ini une nouvelle garantie de sécurité, au moment où il allait se porter sur la mer Rouge. Aussi fut-il doublement heureux d'adresser ses félicitations aux braves de la 21'' qui lui furent signalés comme s'étant distingués dans laffaire du 27 floréal.
Un nouvel incident lui apporta un témoignage plus sincère encore des bonnes dispositions des habitants. Un chirurgien turc de Syène voyant que nos blessés n'avaient personne pour les soigner, s'était ofiFert de bonne volonté pour les panser. Il était venu sur le terrain du combat et les avait accompagnés dans leur retour à Edfou . Il n'avait voulu les quitter qu'après s'être assuré qu'ils seraient entre les mains de leurs compatriotes, et qu'ils auraient tous les soins nécessaires. Belliard lui envoya ses remerciments, lui fit remettre douze ardebs (1) de grain, cadeau très apprécié dans le pays, et demanda à Desaix une récompense spéciale.
La dernière lettre qu'il avait écrite à ce dernier aurait pu, avec un chef irascible, le mettre dans une position difficile. Mais il avait affaire à un homme supérieur qui lavait déjà hautement apprécié et qui avait pour lui une grande amitié. Il connaissait le mérite de Belliard, sa bravoure, son caractère énergique et loyal, et avait sans doute reçu de son adjudant général, officier supérieur des plus distingués, un rapport qui, suivant les traditions des bons officiers d'état-major, ne lui avait transmis que des paroles de conciliation. Donzelot avait dû mettre les choses au point, en faisant valoir le zèle de Belliard pour la prochaine expédition, sa prévoyance et la justesse de
(1) Forte mesure en usage dans le pays.
ses demandes. Il avait dû ajouter tout ce qu*on peut dire de deux hommes de haute valeur, faits pour s'entendre et s'estimer comme cela avait eu lieu depuis le départ de Civita-Vecchia, à travers mille dangers et privations. Après réflexion, Desaix prit le bon parti.
Belliard reçut, le 6 prairial (25 mai), le convoi, les chameaux et le matériel qu'il avait jugé nécessaire pour se rendre à Kosséïr, s'en emparer et s'y établir. Chaque soldat reçut un chameau, sa provision d'eau et ses vivres.
Enfin, chose plus précieuse encore, cet envoi était accompagné d'une lettre destinée à calmer son irritation et à lui présenter comme une preuve d'amitié, la correspondance dont il avait cru devoir se plaindre.
c Vous avez cru, lui disait Desaix, que je me plaignais de ce que vous manquiez de. zèle pour l'expédition de Kosséïr. Vous ne m'avez pas entendu, j'en ai eu de la peine.
c J*ai toujours mis une grande différence dans ma manière de correspondre avec mes officiers. Quand j'écris à ceux avec lesquels je vis particulièrement et que j'aime, je ne dissimule rien et j'écris franchement; avec les autres, je suis réservé et je ne dis que l'indispensable.
c Quand j'ai corresponduavec vous, c'était comme étant des premiers. J'ai cru qu'un voyage dans le désert vous convenait peu ; il est vraiment dangereux pour vous. Vos yeux doivent vous occasionner des inquiétudes et même vous faire souffrir cruellement. J'ai pensé que vous deviez éviter cette situation, etc.
c Soyez bien convaincu, mon général, que je vous suis attaché de toutes les manières, que je serais désolé de dire et de faire quelque chose qui vous affligeât. Soyez persuadé qu'il n'y a personne au monde qui vous soit plus dévoué ; ne soyez pas fâché ; vivons en paix et sans guerre ; vous verrez dans tous les temps que nous sommes faits pour nous convenir et vivre bien ensemble. >
Cette belle lettre fait à la fois Téloge du chef remarquable qui Ta écrite et du subordonné qui Ta méritée. Ce dernier en fut profondément touché. Il répondit le jour même de son départ pour Kosséïr.
Le 7 prairial, an VII (26 mai 1799).
Si vous m'avez cru digne, mon général, d'être du nombre de vos amis, vous avez dû penser qu'une expédition difficile devait redoubler mon zèle et qu'il n'y avait rien qui pût m'empêcher de marcher à la tête des troupes que je commande; je me suis toujours comporté, mon général, de manière à être exempt des reproches de mes chefs; je vous l'avoue, j'ai été d'autant plus sensible à ce que vous me disiez que vous m'aviez dans tous les temps témoigné de l'attachement et de la confiance. Vous voulez qu'il n'en soit plus question, mon général; il faudrait être bien injuste pour ne pas tout oublier, après l'aimable lettre que vous m'avez écrite, et j'ai trop de plaisir à vivre bien avec vous que j'aime, pour ne pas répondre à vos désirs.
Après avoir ainsi témoigné a son général de division, ses regrets, son dévouement et son affection, Belliard partit de Keneh, le jour même, à 8 heures du matin, avec 350 hommes dlnfanterie et d'artillerie, une pièce de 8 et 750 chameaux, qui portaient les soldats et les munilions. Il arriva à Kosséïr, après quatre journées démarche, dont une de quatorze heures.
Le nuage qui s'était élevé entre son chef et lui était maintenant dissipé. Plus tard, en écrivant des noies sur les principaux incidents de sa vie, il apprécia ainsi la réponse que lui avait faite Desaix : c Le général éludait; mais sa lettre était obligeante. Nous oubliâmes, lui ses torts, moi, ses reproches. Il n*en fut plus question. » Belliard, comme les hommes à nature ardente qui déploient tous leurs efforts pour bien faire, était sensible aux observations. Mais il Tétait tout autant aux paroles parties du cœur. Desaix Tavait compris et avait su toucher sa loyale nature, en obéissant lui-même aux
sentiments qui l'animaient. Désormais tout fut oublié. Belliard ne trouva à Kosséïr aucune résistance et en prit immédiatement possession. Son premier acte fut de rendre compte, à Desaix, de sa marche et de Toccupation de ce port.
Les cheikhs de Kosséïr, lui disait-il, auxquels j'avais écrit la veille, sont venus au-devant de la troupe à une li^ue- Nous sommes allés ensemble au village et je me suis établi dans le fort. Plusieurs habitants, surtout ceux qui étaient de la partie de Benout, ont craint notre ressentiment et se sont enfuis dans le désert.
Le fort est aussi bon qu'on pouvait le désirer pour un premier établissement : c'est un carré long flanqué de quatre tours de onze pieds huit pouces de rayon hors d'œuvre.
... Kosséïr est un très petit village sur le bord de la mer Rouge, et dans le désert, sans arbres et sans verdure; il peut avoir quatre à cinq cents habitants et n'offre absolument aucune ressource.
Le port, dans lequel nous avons trouvé quatre petits bâtiments, ne peut contenir que peu de bâtiments et tirant peu d'eau ; il est exposé aux vents qui, dit-on, sont très violents, mais qui ne soufflent que sept à huit fois dans Tannée, à des époques déterminées, et ne durent que trois ou quatre jours ; ils poussent les bâtiments sur le récif.
... J'ai trouvé à Kosséïr un négociant de Gedda (Djeddah) auquel j'ai donné une pelisse; je l'ai engagé à dire à tous les négociants de venir sans crainte apporter leurs marchandises à Kosséïr; que nous étions dans l'intention défavoriser le commerce par tous les moyens possibles, et que les ordres étaient donnés pour qu'il vînt à Kosséïr tous les grains nécessaires à Gedda, la Mecque et les autres villes; je lui ai remis la lettre suivante pour le chérif de la Mecque. Il a paru très content de l'accueil qu'on lui a fait et très surpris de ce qu'on n'avait pas pillé ses marchandises.
Lettre au chérif de la Mecque,
Je viens, chérif, de m'emparer du fort de Kosséïr et d'y établir une garnison capable de résister à toute espèce d'ennemis; mon intention en cela est de favoriser d'une manière toute particulière le commerce de l'Inde, de protéger les communications entre la Mecque et l'Egypte et de lui faire passer les blés nécessaires à sa subsistance. Tu le sais, chérif, la République française est l'amie intime de l'Empire ottoman et ses armes invincibles protègent les sujets Musulmans partout où ils se trouvent. Si je ne m'étais pas emparé de Kosséïr, sans doute que les Anglais, nos ennemis, s'y seraient établis; sans doute aussi que pensant nous nuire, ils auraient intercepté le commerce et surtout le transport des blés de l'Egypte pour T Arabie. Alors, nous aurions eu la douleur de voir et la Mecque et tons les habitants de l'autre côté de la mer Rouge réduits à la famine.
Belliard termina son rapport en demandant à Desaix le grade de général de brigade pour Donzelot qui lavait vaillamment secondé depuis son arrivée.
Cette occupation de Kossé'ir, le second port de la mer Rouge où nous nous étions établis, causa à Desaix une grande satisfaction. Il Tannonça au général en chef qm en fut très heureux, au point d*en faire part au Directoire dans son rapport sur les dernières opérations. « Le 10 prairial (29 mai), écrivait-il, le général Belliard et Tadjndant général Donzelot sont entrés à Qoseyr et ont pris possession de ce poste important.... » Pour lui, c'était le complément de la conquête de la Haute-Eg)^pte. € L'occupation de Qoseyr, écrivit- il au Directoire, celle de Suez et d*El Arich ferment absolument Tentrée de l'Egypte du côté de la mer Rouge et de la Syrie. » 11 y avait i faire dans ce port un établissement durable, ce qui exigeait de nombreux travaux. Belliard s'y consacra avec son ami Donzelot et resta ainsi sur le bord de la mer Bouge jusqu'en thermidor (août).
Ce fut pendant ce séjour qu'il reçut du général Desaix, venu à Syout pour essayer d'agir contre Mourad, des détails précis sur l'expédition de Syrie. Desaix lui écrivait à la date du 25 prairial (13 juin) € qu'il avait des nouvelles définitives de Syrie, que le général Bonaparte après avoir pris la première enceinte de Saint- Jean-d'Acre, se voyant peu de troupes à employer à tous les efforts d'une seconde enceinte, et surtout très peu de poudre, avait pris le parti de se retirer tranquillement en Egypte... ». « L'armée sera sous peu en Egypte en entier; on fait courir mille bruits extravagants, mais il est certain que tout se réduit à cela; nous revenons en Egypte, parce que le dernier fort d'Acre demande trop de poudre pour être enlevé.... » < Vous me demandez des canons, j'en ai peu de disponibles.... » « L'expédition des oasis est retardée par les événements, etc. »
Il s'agissait d'une expédition contre Mourad-Bey que Ton disait réfugié dans la région des oasis. Cette indication, qui avait amené Desaix à mobiliser une partie de ses forces, fut du reste bientôt modifiée. A la fin de juin, on sut d'une façon certaine que Mourad avait subitement quitté la grande oasis, à l'ouest du Nil, pour gagner la vallée de ce fleuve qu'il descendait pour donner la main à nos ennemis de la Moyenne et de la Basse-Egypte.
Cette nouvelle n'était pas sans gravité. Elle créait des difficultés inattendues et pouvait mettre en péril l'œuvre d'organisation et de pacification entreprise par Desaix et par ses généraux.
A ce moment, la situation des troupes dans la Haute- Egypte était la suivante : Belliard tenait le pays entre Syène, Keneh et Kosséïr, avec la 21* légère et le 20* régiment de dragons, n'ayant, dans ce dernier poste que 250 hommes d'infanterie. Il avait à Girgeh, un bataillon de la 88* de bataille avec une trentaine de chevaux du 22* chasseurs, sous les ordres du chef de brigade Morand.
Un autre bataillon de la 88* occupait Syout avec quelques dragons des 15% 18% et quelques hussards du 7*.
Priant poursuivait les Arabes avec une colonne mobile dans la province de Minieh. Davout avait sous ses ordres la plus grande partie de la cavalerie renforcée par deux bataillons et trois pièces de canon. v
Desaix, laissant Belliard à ses travaux d^occupation du sud, lui annonça qu*il se portait sur les traces de Mourad et lui recommanda d*ètre sur ses gardes pour le cas où ce chef des Mameluks remonterait le Nil par la rive droite. Il lui prescrivit à cet effet d'avoir une colonne mobile prête à fondre sur lui.
Ce fut surtout Priant qui, par sa position, fut amené à suivre Mourad. Il ne put du reste l'atteindre et fut informé le n messidor (5 juillet) du mouvement rétrograde que ce chef avait exécuté vers Behneseh. Peu de jours après, il apprit qu'après s'être ravitaillé dans le pays, Mourad avait continué sa route vers Gizeh et le Bahireh. Cette marche appuyée par une descente des Mameluks d'Hassan-Bey venant de l'extrême sud, par des rassemblements qui s'effectuaient dans la Basse-Egypte, et par l'apparition de bâtiments de guerre devant El Ârich et Damiette, préoccupa un instant Bonaparte qui mit en mouvement plusieurs colonnes et vint lui-même aux Pyramides, avec un millier d'hommes, le 26 messidor (14 juillet).
Quant à Mourad, nous voyant partout sur nos gardes, il renonça à sa tentative et reprit, à la même date, le chemin du Fayoum, échappant à nos poursuites.
Sa présence aux environs du Caire, comme l'apprit plus tard une lettre de Belliard, avait été combinée avec l'arrivée d'Ibrahim-Bey à Gaza et surtout avec le débarquement effectué le 24 messidor (12 juillet) par une armée turque, dans la rade d'Âboukir.
Le général en chef prit aussitôt ses mesures pour concentrer son armée à El Rahmânieh et prescrivit à
Desaix de se tenir prêt à évacuer rapidement TEgypte supérieure si les circonstances Texigeaient.
Heureusement la bataille d*Aboukir, si brillamment gagnée le 7 thermidor (25 juillet) par le génie de Bonaparte et la vaillance de Murât, débarrassa TËgypte des Turcs et raffermit mieux que jamais notre domination.
Pendant ce temps Desaix avait repris la poursuite de Mourad qui remontait la vallée du Nil, tandis que Belliard achevait son installation à Kosséïr. G*est là qu il avait été prévenu par son chef, du débarquement d'une armée turque à Âboukir, de la concentration de nos forces à El Rahmanieh et des ordres d'évacuation. Il y reçut encore dans les premiers jours du mois d'août une lettre de Desaix, datée de Toueh, le 13 thermidor (31 juillet), qui lui renouvelait Tordre d'être prêt à descendre. Il devait par suite envoyer 300 hommes à Morand vers Girgeh, et rassembler ses troupes pour se joindre à lui. Mais, sur de nouvelles indications, Desaix se ravisant, lui écrivit le 14, que vu la difficulté de réunir toute sa brigade, disséminée à Syène, Esneh, Kosséïr, il prenait le parti de le laisser dans sa province. Il maintenait seulement Tordre d'envoyer 200 à 300 hommes à Morand.
Dans cette même journée du 14, Desaix reçut, à Tentrée de la nuit, Tavis de la victoire d'Aboukir. Il s'empressa de le transmettre à Belliard, lui disant de ne plus songer à l'évacuation de la Haute-Egypte, et de reprendre ses postes d'Esneh et de Syène, s'il les avait abandonnés. Il lui renouvela la recommandation d'acheter des dromadaires pour monter un corps de 400 hommes.
Belliard, comprenant que la grosse affaire du moment était la prise ou la destruction de Mourad, quitta Kosi^éîr après y avoir installé Donzelot, comme commandant de la région et se rapprocha du Nil, pour être prêt à attaquer les Mameluks.
Cette fois, ce fut Morand qui eut l'occasion de les atteindre, près du terrain du combat de Samhoud. Il en
rendit compte à Belliard, le 30 thermidor (17 août). Il avait surpris Mourad, danslannit du 24 au 25, à Touest de Samhoud, mais n'avait pu lui prendre que des chevaux, des chameaux, des armes et des harnachements. Ed réalité, quoique cette rencontre fit honneur à Morand, son ennemi lui avait encore échappé.
A la même date, Belliard adressait à son chef, des renseignements de nature à compléter ceux de Morand et à réclairer sur la situation.
Je suis établi, mon cher général, lui disait-il, à Tembou' chure des trois gorges d'Esneh, de l'Oasis et de Hou et j'y resterai jusqu'à ce que je connaisse la marche des Mamelouks et d'en haut (ceux d'Hassan) et d'en bas (ceux de Mourad). Il y avait, dans le village que j'occupe, 6 Mamelouks : 3 se sont sauvés, les autres ont été pris; ils sont de Mourad-Bey. D'après les rapports de l'un d'eux, Mourad était décidé à rester à l'oasis; mais ayant reçu, il y a trois mois, des lettres de l'amiral anglais qui lui annonçaient que d'après son intercession auprès du Grand Seigneur, il avait obtenu le pardon des Mamelouks et que le grand Sultan voulait bien oublier le passé, à condition que Mourad se réunirait avec ses troupes à l'armée turque qui devait débarquer à Aboukir pour chasser les Français de l'Egypte; d'après cela Mourad s'est décidé à retourner dans la terre promise : il est descendu jusqu'au Fayoum et comptait aller jusqu'à Alexandrie. Mais traqué de toutes parts par nos troupes, il a été forcé de renoncer à son projet de jonction et de gagner le désert. Il y a huit jours, ils furent surpris la nuit par des troupes françaises et n'eurent que le temps de se sauver, laissant une partie de leurs chevaux, de leurs chameaux et de leurs équipages.... On ne sait pas où est Mourad. Ce même Mamelouk m'a dit que quelque temps avant notre arrivée en Egypte, le Grand Seigneur avait écrit à Mourad-Bey qu'il ne voulait pas acquitter sa contribution, mais que les Français allaient venir la lui faire payer; ce bey répondit qu'il pouvait venir avec les Français, qu'il avait son sabre et qu'il ne craignait person ne. . . .
En réalité, Mourad s'était enfui dans le désert, refuge assuré contre l'activité de nos troupes. Et pour faire une
diversion en sa faveur, des Mameluks, réfugiés sur le Haut-Nil, s'étaient montrés au même moment à Syène et à Daros. Belliard fit partir un détachement sur des bateaux, pour les atteindre. Mais ayant appris qu'ils étaient remontés dans la région des cataractes il rentra à Keneh, où il trouva des nouvelles sur l'apparition de bateaux anglais à Kosséïr. Craignant une attaque il donna Tordre de réunir de suite des chameaux pour se rendre dans cette ville avec 200 hommes et écrivit au général en chef, le 2 fructidor (19 août) :
Le bruit s'est répandu que deux vaisseaux anglais avaient paru devant Kosséïr avec quelques troupes de débarquement, que le fort les a bien reçus, qu'un bâtiment a été coulé bas et qu'on a tué 150 hommes. Je n'ai point de nouvelles officielles; mais ce qui pourrait faire croire à lapparition des Anglais, c'est la présence des Abaddah sur la route de Kosséïr et leur réunion aux Mamelouks, l'évacuation de tous les villages de Redecieh et au-dessus et la fuite de tous les maçons et ouvriers qui se trouvaient à Kosséïr. Dans l'incertitude, je fais partir demain un détachement de 150 hommes et une pièce de 8 et des munitions pour balayer la route et secourir la garnison de Kosséïr, si elle en avait besoin ; si je ne reçois point de nouvelles de Donzelot, j'irai moi-même. Les Mamelouks sont tous remontés au-dessus de Syène. La province est fort tranquille.
Le jour suivant, n'ayant encore rien reçu de Donzelot, il partit pour Kosséïr, avec 200 hommes, deux pièces de canon, des munitions et des vivres. Il était du reste sans inquiétude, car les gens du pays lui assuraient que les Anglais n'avaient montré que deux bâtiments et n'avaient pas réussi dans leur tentative.
Le dernier jour de marche, en raison des chaleurs, il quitta son bivouac à 1 heure du matin et arriva à Kosséïr, à 5 heures du matin, le 6 (23 août).
Il apprit alors que les Anglais avaient canonné la ville sans succès pendant trois jours et tenté un débarque-
ment avec 250 hommes et deux pièces de 6 et de 4. A peine arrivés à terre, ils avaient été reçus si vigoureusement par les soldats de la 21* légère, qu'ils s'étaient enfuis, se précipitant dans leurs chaloupes et abandonnant un canon, des armes et des munitions. Malheureusement ils avaient détruit des habitations et les barques servant au transport des marchandises. Le débarquement n'était qu'une diversion ; leur véritable but, l'œuvre de destruction, avait été rempli. Leurs bâtiments avaient ensuite
Belliard n'avait donc pas à s'attarder à Kosséïr. Il fit reposer sa troupe, visita les travaux, le village détruit, reçut des nouvelles de l'île de France, puis laissa à Donzelot un renfort de 58 hommes, et deux pièces d'artillerie avec des munitions, et partit le 8 fructidor (25 août) à 1 heure, suivi d'un fort convoi.
De retour à Keneh, le 11 fructidor (28 août), il y trouva des lettres de Morand et de Desaix. 11 rendit compte à ce dernier de son voyage à Kosséïr et des 4,000 coups de canon que les frégates anglaises avaient tirés contre les mauvaises murailles du fort qui avaient été très endommagées. Il demanda les moyens de les réparer, trois canons de siège pour mieux armer le fort et tenir les navires à distance. Il fit connaître les mesures qu'il avait prises et annonça, pour le lendemain, l'envoi d'un nouveau renfort de 50 hommes. En fait, il en expédia 140.
Après une course dans les environs d'Erment, il fut rappelé à Keneh par l'annonce de l'arrivée de Desaix. Il eut en efifet le plaisir de l'y retrouver, le 15 fructidor (1" septembre). Ce dernier, ayant quelques loisirs, en avait profité pour faire une visite aux ruines de Thèbes et aux tombeaux des Pharaons, dans laquelle il fut guidé par Belliard. Il se proposait aussi de se rendre à Kosséïr, quand il fut forcé, par les nouvelles venues du nord, de renoncer à ce projet. On lui apprenait en effet que
Mourad avail reparu sur les bords du canal Joseph avec une troupe de cavaliers et qu'une nouvelle armée turque se formait en Syrie sous les ordres du grand vizir, pour marcher sur l'Egypte. Avant de s'éloigner, il voulut exposer au général en chef ses projets pour achever la pacification de TEgypte supérieure et lui adressa une longue lettre dans laquelle il dit : « L'activité de Donzelot est inconcevable; celle de Belliard est extrême; cependant tout va lentement. » Et plus loin, après avoir réclamé les moyens qui lui semblaient nécessaires : « Voici, mon général, quels seront alors notre situation et nos projets. Le général Belliard aura à Syène et à Esneh 300 hommes qu'il tâchera de mettre à dromadaires; ils iront ainsi jusqu'à Ibrim, sll est possible, poursuivre Hassan-Bey et les trois autres beys qui, avec 200 hommes, sont dans cette partie et nous tourmentent.... Il y aura, outre cela, 400 hommes à Kosséïr et 200, ou un peu plus, àKeneh; à Gii^eh, 200 hommes... à Syout, j'aurai 500 dromadaires et 700 hommes de garnison, etc. »
Un événement d'une importance exceptionnelle vint alors distraire son attention et celle de Belliard de tous ces projets d'avenir. Ce fut l'annonce du départ inopiné de Bonaparte pour l'Europe « d'après les ordres du Directoire », ajoutait la dépèche.
Cette grave nouvelle fut transmise à Belliard, par deux lettres de Desaix, qui définissaient l'ensemble de la situation et disaient en même temps ce qu'il fallait penser du voyage de Bonaparte.
Desaix à Belliard^ à Keneh,
Girgeh, le 22 fructidor, an VU (8 septembre 1799).
Mon cher général, j'arrive de Girgeh; je viens d'y recevoir des lettres du général Dagua qui annonce que le général en chef est parti à minuit, le 5 de ce mois, emmenant avec lui les généraux Berthier, Ândréossy, Marmont^
Lannes et Murât et 300 guides. J'espère qu'il échappera à tous nos ennemis et quMl arrivera en France heureusement, pour terminer nos inquiétudes et rendre notre position plus heureuse. Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que le général n'ait pas désigné son successeur, ce qui donne de l'inquiétude et tourmente tout le monde. J'espère cependant que le général Kléber prendra ce poste important et que tout ira bien. Il se rassemble pourtant une armée à Gaza; mais elle ne paraît pas si menaçante que me l'avaient annoncé les premiers avis. Il paraît que le visir est retourné à Constantinople pour faire face à Passwan-Oglou qui a repris les armes et fait de plus grands progrès. On y fait bien des contes à ce qu'il paraît sur les événements. Les braves se rassurent; les timides s'épouvantent; enfin nous verrons. Pressez toujours l'organisation de nos dromadaires; n'épargnez rien pour chasser Hassan et vos voisins de Syène,et faites que nous soyons débarrassés de tout ennemi. Mourad s'est
réuni avec les Arabes de , ce qui lui fait 300 hommes. Il
est du côté de Mîniet ; Boyer va l'attaquer; moi je le poursuivrai vivement sous peu de jours. On annonce qu'Elfy- Bey a été en Syrie, mais qulbrahim-Bey n'a pas voulu le suivre. J'espère que nous ne lui laisserons pas de repos et que vous ne lui permettrez pas d'y demeurer. Je m'en rapporte à vous. Dépêchons- nous vivement à finir les événements de la Haute-Egypte, pour être prêts pour ceux qui pourront arriver. Cela est très important. Allons, mon cher général, courage et activité et peut-être nos maux finirontils au moment où nous y penserons le moins. Les grands orages ne sont pas éternels. Je vous salue et vous aime bien.
Desaix.
Desaix à Belliard,
22 fructidor, an VII (8 septembre 1799).
Je reçois le paquet que vous m'envoyez. Je suis dans la joie du départ du général en chef et de la nomination du général Kléber. Cela ira bien. Nous nous tirerons d'affaire. Je compte sur le génie du général et sur son attachement pour nouô. Il ne nous abandonnera pas, je l'espère. Je ne sais ce que veut dire le général Priant. Je ne le conçois pas. Je n*ai pas espérance d'aller en France et n'en ai pas le
moindre avis. Patience, mon cher général, nous serons ensemble jusqu'au bout et tout ira bien. Faites-nous venir très promptement Tami Donzelot. Il sera sûrement chef d'état-major, cela lui convient à merveille et c'est la meilleure chose possible.
Pressez nos dromadaires; ne perdez pas un instant; il fa ut en finir là-haut.
Desaix.
Desaix faisait allusion à une appréciation de Priant sur le bruit qui s'était répandu de son prochain envoi en France. Il ignorait encore les intentions de Bonaparte à son égard; mais, comme on le verra plus loin, Ù ne tarda pas à être fixé.
Quant à Belliard, perdu comme il était, à Textrème sud de l'Egypte, il dut être plongé par ces nouvelles, dans une foule de réQexions; et peut-ôtre eut-il, comme la plupart de ses camarades, un moment de profond ennui. Puis, son énergie, sa confiance en Kléber et eh Desaix, sa foi en Bonaparte, le sentiment de sa responsabilité et des intérêts de sa patrie reprirent le dessus et il ne pensa plus, suivant son habitude, qu'à bien faire son devoir.
Commandement de Kléber.
Nouvelles du Caire. — Négociations avec les Anglais et les Turcs. — Mission de Desaix. — Ses lettres à Belliard. — Combat de Saphet- Rahmieh. — Rapport à Priant. — Convention d*El Àrich. — Ordre d*évacuer la Haute-Egypte. — Rentrée au Caire. — Bataille d'Héliopolis. — Belliard reprend Damiette. — Son retour au Caire. — Prise de Boulaq. — Attaque du Caire. — Blessure de Belliard. — Capitulation du Caire. ~ Assassinat de Kléber.
Le premier acte du général Kléber fut d'annoncer sa prise de commandement à ses généraux.
Desaix reçut en même temps une dépêche que Bonaparte lui avait fait remettre. Il écrivit à ce sujet au nouveau général en chef, deux lettres, datées de Syout, le 26 fructidor (12 septembre). Dans Tune, il lui disait : « J'ai appris avec la plus grande joie votre nomination au commandement de Tarmée et le départ du général en chef pour l'Europe, » Dans l'autre, il ajoutait : « Le général Bonaparte, mon Général, m'a annoncé son départ; il m'a assuré qu'il vous a fait connaître les intentions du Directoire à mon égard et qu'il espérait^ dans le moment de l'hiver, me voir en Italie ou en Allemagne. Je vous prierais, mon Général, de me faire eonnaitre ses ordres. » Il fut ainsi informé de la volonté exprimée par Bonaparte de le revoir en France, dès que ce serait possible.
Belliard, dans sa réponse au nouveau général en chef.
rassura de son entier dévouement et reprit ses occupations dont la principale consistait toujours à poursuivre les débris des Mameluks. Justement, à cette époque, il fut avisé d*un rassemblement formé dans le sud par les beys Osman et Hassan. Il se mit aussitôt en route le 24 fructidor (10 septembre), arriva à Esneh, le 26, à Syène le 28, fit de suite rassembler toutes les Darques des environs pour y embarquer des vivres, des munitions, et continua à remonter le Nil. Mais à Philœ, il apprit que les Mameluks s*étaient dispersés et que sa course était encore une fois inutile. Il dut revenir sur ses pas et reçut en route des nouvelles du général Desaix. Arrivé à Thèbes, le 4" vendémiaire an VIII (22 septembre 1799), il y rencontra la commission de Tlnstitul d'Egypte venu dans cette ville pour en étudier les ruines et célébra avec elle la fête de la République. Jusqu'aux premiers jours d'octobre, son temps fut absorbé par des courses continuelles à Louqsor, à Karnak, à Keneh, qui était toujours le siège de son commandement.
Il était dans cette ville, lorsque le 19 vendémiaire (10 octobre) des nouvelles du Caire lui apprirent que l'armée turque, rassemblée en Syrie, s'était mise en mouvement pour envahir l'Egypte et que nos troupes se portaient à sa rencontre. Peu de temps après, il sut que la première partie de cet avis était seule vraie. Des lettres de camarades le mirent ensuite au courant de ce qui s'était passé au Caire depuis le départ de Bonaparte. Kléber, qui jadis avait blâmé l'expédition d'Egypte, avait d'abord été indigné de son départ et mécontent du commandement qui lui était confié dans des circonstances difficiles, sans espoir d'être secouru par la mère patrie. Après avoir exhalé sa colère, il ne songeait plus qu'à céder aux plaintes qu'il recevait de divers côtés et à ramener ses soldats en France. Guidé par cette pensée, il avait entamé des négociations avec le grand vizir par l'intermédiaire du comraodore anglais Sydney Smith.
commandant de la flotte anglaise, qui semblait de bonne foi.
Tout ceci n'avait pour Belliard d'autre résultat que de rendre plus critique sa position à l'extrême sud de notre conquête. Toutefois il n'en fit rien paraître et continua à n'avoir en apparence qu'une préoccupation : la destruction des Mameluks. Ceux-ci du reste, depuis le terrible combat de Benout, ne faisaient plus parler d'eux, et leur inaction semblait un sûr garant de leur impuissance.
Belliard cependant ne laissait pas sa surveillance s'affaiblir; ses espions parcouraient les oasis voisines et le désert; de son côté, il questionnait sans cesse les cheiks des villages et entretenait le zèle de ses troupes. Le 3 brumaire (24 octobre), il fit relever le détachement de Rosséïr où l'on vivait toujours tranquille. En novembre, il apprit que le général Desaix avait laissé le commandement de sa division au général Priant et qu'il avait reçu, de Kléber, une mission auprès des Turcs.' Tout cela était bien extraordinaire, surtout pour un homme d'une nature aussi nette et aussi militaire que Belliard. Evidemment la situation n'était plus la même et l'éloignement de Bonaparte tendait à la compromettre.
Le 5 frimaire (25 novembre), il apprit à la fois le débarquement à Damiette d'une armée turque, son attaque et sa défaite par nos troupes qui leur avaient tué ou pris 3,000 hommes. Trois jours plus tard, il reçut à Keneh, un avis officieux venu du Caire, disant que les négociations avec les Turcs étaient rompues et que le grand vizir mettait son armée en marche. Ce bruit toutefois ne fut pas confirmé.
Au même moment, Desaix lui annonça son départ en mission, et saisit celte occasion de lui renouveler ses témoignages de sympathie. Sa lettre faisait supposer que les pourparlers avec les Anglais continuaient.
162 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
Au général Belliardy à Keneh.
Au Caire, le 19 frimaire, an VIH (10 décembre 1799).
Je ne vous dis pas de nouvelles, mon cher Belliard. Le bel... (1) les sait bien et vous les racontera. Ce qu'il ne vous dira jamais assez, c'est combien je vous suis attaché et combien j'ai de plaisir à penser à vous.
Je pars dans ce moment pour Damîettef j'y vais faire une visite à ces messieurs les Anglais; j'espère les trouver aimables; mais je ne m'attends pas à les trouver raisonnables; il n'y a pas lieu de le croire. J'espère, à mon retour, trouver de vos nouvelles. Je les verrai avec bien de Tintérét, car j'aime à savoir ce qui vous arrive.
Croyez à mon attachement pour vous.
Desaix.
Le commandement de la division était désormais aux mains du général Priant, collègue et ami de Belliard depuis le départ de Civita-Vecchia.
Deux jours après, Desaix écrivit de nouveau à Bel- Kard, pour lui transmettre des détails sur la bataille livrée aux Turcs et le renseigner sur sa mission qui fut d ailleurs de courte durée. Une nouvelle plus grave parvint au même moment dsms la Haute-Egypte : la peste, venant s'ajouter aux dangers qui menaçaient nos soldats, venait d'éclater à Gizeh. A Theurè où Belliard en était informé, elle devait sévir aussi dans les villes voisines et au Caire. Pendant ce temps, Desaix, de retour dans la capitale, envoyait de nouvelles indications à Belliard, qui du reste, n'eut pas le temps de s'attarder dans ses réflexions.
Hassan et Osman-Bey s'étaient réunis à Mourad*Bey, avaient recruté des Arabes et des paysans, et formé une troupe de plus de 4,000 hommes, avec laquelle ils comptaient recommencer la lutte. Ils avaient sans doute reçu de Syrie ou de Damiette, des excitations qui les
(1) Mot illisible dans le texte.
COMlftAllOEllElIT DE KLÂBER 163
araîent mis en mouvement. Belliard ordonna au détachement d'Esneh de se tenir prôt i partir et s'empressa de former une colonne. Après avoir expédié un convoi de ravitaillement à Kosséîr, il allait se mettre en marche, quand on lui apprit que les Mameluks descendaient le cours du Nil et semblaient avoir le Caire pour objectif. Ce fut donc Priant qui rassembla sa brigade pour les poursuivre.
Belliard comptait recevoir bientôt des détails sur une rencontre qu'il jugeait prochaine , quand il eut la surprise, le 12 nivôse an VIII (1" janvier 4800), de se voir subitement remplacé dans son commandement par le général Zayonchek et invité à aller trouver le général Priant à Beni-Souef. Ce rappel inattendu était le résultat de médisances dont l'amitié de Priant et la loyauté de Kléber détruisirent heureusement le mauvais effet. Priant lui avait écrit dans des termes qui montraient son dévouement.
Le général Priant au général de brigade Belliard, 30 frimaire, aD VIII (21 décembre 1799).
C'est avec le plus grand plaisir, mon cher général, que j'exécute Tordre du général en chef qui m'ordonne de vous rappeler près de moi. Je ne sais qui a pu vous desservir ; mais n'en doutez pas, vous avez des ennemis. Si le général en chef ne m'avait pas ordonné impérativement de vous faire rempkcer, j'aurais différé ; mais il me prescrit qu'il ne veut pas d'observations. Je lui écris cependant à votre sujet et lui envoie les états de dépense du mois de brumaire et les pièces à l'appui que vous m'avez envoyées. Je pense qu'il verra que Ton a cherché à l'induire en erreur; en attendant sa réponse, rendez-vous près de moi, mon cher général, et n'oubliez pas que c'est auprès de votre ancien camarade. Je nomme le général Zayonchek pour vous remplacer.
Priant.
Belliard partit sur-le-champ, arriva a Beni-Souef le 20 nivôse (10 janvier) dans la nuit et y trouva Priant
avec lequel il eut un long entretien. Il fut mis ainsi au courant de la situation indécise dans laquelle on se trouvait. Â la suite de cette entrevue, Tordre qui avait été notifié à Zayonchek fut annulé et lui-même fut rétabli dans son commandement de Thëbes. Il resta encore quelques jours à Beni-Souef et le quitta, le 16 pluviôse (4 février), au moment où il connut laprésence de Mourad-Bey avec ses contingents aux abords d*un village appelé Saphet Rahmieh. Il emmena le général Zayonchek avec les troupes dont il disposait, et se porta au-devant de Mourad, qui était à la tète de 3 à 4,000 combattants. Après une marche de nuit, il fit bivouaquer ses hommes en avant du village occupé par l'ennemi, et prit ses dispositions pour l'attaquer le lendemain- Au point du jour, Mourad essaya de le surprendre; mais il le trouva prêt. Aussitôt un violent combat s'engagea, à la suite duquel les Mameluks furent encore une fois repoussés, poursuivis et dispersés. Belliard adressa, à ce sujet, le rapport ci-après au général Priant.
Belliard au général Priant, Secheneh, le 16 pluviôse, an VIII (4 février 1800).
Hier, mon cher Priant, j'ai quitté Beni-Souef pour me porter sur Sapha Rachine où Ton disait qu'était Mourad- Bey; il n*y avait qu'une quarantaine de Mameluks qui ont évacué à notre approche. Je me suis établi en avant d» village.
Dans la nuit, les Mameluks et les Arabes conduits par Asser Osman, sont venus pour tenter une surprise; mais nos postes vigilants les ont reçus par une bonne fusillade, qui a donné le temps h la troupe de se former et leur tentative a été infructueuse.
Au jour, je me suis mis en marche pour aller sur eux. Nous n'avons pas été une portée de canon en plaine, qu'une nuée de paysans armés de fusils est sortie de tous les villages et s*est réunie aux Mameluks. De sorte que nous avons été enveloppés par 12 à 1,500 cavaliers, 100 Mecquains et
3 OU 4,000 paysans, tous d'une audace rare. Ils nous ont harcelés jusqu'à une] heure après midi, sans qu'on pût les éloigner, malgré la fusillade de nos tirailleurs. En6n, lassé de marcher de droite et de gauche sans obtenir aucun avan tage, je les ai attirés auprès d'un petit village, ne voulant pas attaquer le grand pour perdre moins de monde. Ils s'y sont établis et derrière une digue qui se trouvait en avant . De suite, je les ai fait attaquer et nos braves troupes l'on t enlevé dans un clin d'œil. J'y ai fait mettre le feu et tuer tous les Turcs qui s'y trouvaient. Il n'en a pas fallu davantage pour dissiper cette nuée d'ennemis. Chaque cheik a repris ses troupes et s'en est retourné chez lui. Les Arabe s ont gagné de leur côté ; et les Mamelouks abandonnés ont pris la route de Behnèsè. Je me suis rendu à Secheneh pour réparer deux pièces de 3 qui ont été hors de service au commencement de l'affaire et pour embarquer nos blessés, que je vais envoyer à Beni-Souef .
L'affaire a été très chaude; mais la bravoure de ma petite colonne a surmonté tous les obstacles et obtenu la victoire. Je ne peux pas trop vous faire l'éloge des officiers des détachements des 2* et 21^ d'infanterie légère, 18« et 88« de bataille et des canonniers.
Les membres de la commission des grains n'ont pas été heureux. Golbert (1) a reçu une légère blessure au bras et le chef de bataillon a eu son cheval tué sous lui. Le général Zayonchek, qui commandait la colonne, s'est parfaitement conduit dans cette journée qui, je l'espère, nous donnera la tranquillité pour quelques jours.
L'ennemi a perdu un cachef (2) d'Aman-Bey, plusieurs Mameluks et beaucoup d'Arabes et environ 300 paysans ; il a eu beaucoup de blessés. De notre côté, nous avons un mort et 9 blessés, dont 3 dangereusement.
Je vous prie, mon cher Friant, de demander au général en
chef le grade de chef de brigade pour (3) et pour le chef
de bataillon Brun qui se sont conduits avec beaucoup de bravoure et qui m'ont été très utiles.
Nous avons usé beaucoup de munitions. Des trois pièces que
(1) Ordonnateur.
(2) Chef important au-dessous des beys.
(3) Nom illisible dans le texte.
166 PémODE RÉPUBUCAINE
j'ai, deux ont été mises hors d'état de servir. Il est nécessaire, mon cher Priant, que vous les fassiez remplacer ; et, comme je vous lai marqué, il est indispensable d'avoir d'autres troupes.
Auguste Bellurd.
Pendant que Belliard livrait ce combat aux Mameluks, la situation en Egypte prenait une tournure malheureuse qui exposait l'armée à de graves dangers et faisait naître dans ses rangs des espérances peu conformes à ses traditions.
Kléber, mal inspiré par sa mauvaise humeur, avait conclu à El Arich, avec le grand vizir et les Anglais, une convention par laquelle l'armée française devait évacuer le pays et être transportée en France sur les vaisseaux anglais. Cette résolution était prise au moment où l'Egypte soumise, commençait à développer sa colonisation, où sa possession était le plus utile à la République, enfin où son abandon sans résistance et sans compensation devenait une honte pour l'armée. Par suite de cette convention, le général Desaix était rapatrié par les soins des Anglais.
Belliard fut le premier affecté par ces nouvelles, surtout loi^qu'au lendemain même de son combat victorieux, il reçut du général Dugua, au Caire, Tordre donné par Kléber d'évacuer son commandement et de presser le retour des troupes de Kosséïr, Keneh et Syout C'était la conséquence de la convention d'El Arich. Il devait n'engager d'action avec les beys ou les Mameluks, qu'autant qu'ils troubleraient sa marche pendant l'évacuation, cesser toute levée de contributions et faire descendre à Girgeh tout le blé qu'il pourrait charger sur des barques. En outre, il était invité à venir se reposer au Caire avant l'embarquement de ses troupes et de son matériel. Le général en chef y était prochainement attendu.
Pour un chef militaire qui avait conquis sa province
les armes à la main, versé le sang de ses soldats, et déployé des efforts surhumains pour assurer à son pays la possession de ces riches contrées, cet ordre était une calamité. Heureusement son exécution exigeait du temps et dans l'interyalle les circonstances pouvaient changer. . Belliard y songeait encore, quand un émissaire de Mourad se présenta pour demander une trêve de huit jours. Ce dernier se disait fatigué d'une lutte impuissante et disposé à conclure une paix honorable. En ennemi généreux, Belliard saisit cette occasion pour témoigner sa haute estime à ce vaillant adversaire et se montrer prêt à accorder l'armistice qu'il sollicitait. Il devait seulement en référer d'abord à Priant, puis à Kléber. Il lui adressa à ce sujet la lettre suivante :
Belliard, général de brigade, au Général en chef.
Au village d'ElGayat, le 18 pluviôse, an VIII (6 février 1800).
Le général Priant vous a sûrement rendu compte, mon général, de Taffaire que j'aie eue avecMourad-Bey et tous les Mamelouks de la Haute-Egypte. Hier soir, après avoir fait réparer mon artillerie, je me suis mis en marche pour tenter une surprise ; mais ils furent prévenus de mon mouvement et ils avaient levé le camp. Je les ai suivis jusqu'à 4 heures du matin. Après avoir laissé reposer un peu la troupe, je suis reparti pour El Gayat où l'on disait que les Mamelouks faisaient une réunion de paysans et voulaient encore tenter le sort des armes ; mais ils en étaient partis pour Betrenzeh.... Â midi, un cachef est venu à ma rencontre avec une lettre de Mourad-Bey, dont ci-joint copie.... Il paraît, d'après ce qu'il m'écrit, que dans la paix faite avec les Turcs, il a été convenu que toutes les hostilités cesseraient entre nous et les Mamelouks.... Mourad-Bey demande que je lui assigne un endroit où il restera jusqu'à ce que j'aie reçu votre réponse, ou même la lettre qu'il dit que vous devez m'avoir écrite à ce sujet. Je lui ai demandé une entrevue et connaissance de la lettre du pacha qui leur défend de nous faire la guerre et de nous inquiéter; j'attends sa réponse. Si je fais avec loi une suspension d'armes jusqu'à ce que vous m'ayez
168 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
fait part de vos intentions, je compte lui assigner pour demeure Betrenzeh. Pendant ce temps, je m'occuperai de l'évacuation des magasins de grains et je garderai avec moi deux cachefs comme otages.
' Quoiqu'on ne doive pas beaucoup compter sur la bonne foi des Mamelouks, et qu'il serait très possible qu'étant un peu pressés, ils aient fait une lettre du pacha, cependant, mon général, je prendrai sur moi d'accorder l'armistice; je crois qu'il sera très avantageux pour l'évacuation de la Haute- Egypte. Pendant ce temps, Donzelot expédiera tous ses convois, réunira ses détachements et se trouvera en mesure de ne rien craindre. S'il y a quelques villages qui se soulèvent, je les châtierai, et n'étant plus occupé que d'examiner la conduite des Mamelouks, je pourrai parcourir les provinces avec ma petite colonne et ramasser quelques fonds.... Je vous prie, mon générai, de me donner connaissance des conventions que vous avez faites concernant les Mamelouks, afln que je puisse m'y conformer et ne pas contrevenir au traité. Je pense, mon général, que vous ne désapprouverez pas ma conduite et si elle était contraire à vos intentions, soyez assuré qu'elle est dictée par le désir que j'ai de travailler pour le bien général.
Salut et respect,
Belliard.
Kléber lui répondit qu*il accordait larmistice, et dans le cas où il en résulterait une paix définitive, il prescrivait de faire passer les Mameluks sur la rive droite du Nil, et de leur interdire tout établissement à moins de deux journées de marche du Caire. Il annonçait en outre, à Belliard, Tenvoi d'un renfort destiné à protéger sa marche de retour.
C'était donc bien décidé; et malgré ses derniers succès, malgré tant d'efforts, de fatigues et de privations, il fallait se résigner à abandonner le pays. Belliard, toutefois, résolut de ne quitter son poste avancé qu'après avoir mis son monde en route et assuré la rentrée des hommes, vivres, matériel et munitions qu'on lui avait confiés.
Il envoya l'adjudant général Gilly-Vieux à Keneh,
veiller en sod lieu et place à Févacuation de Kosséîr et de Syène, et conclut avec Mourad-Bey un arrangement définitif. Ce fut à ce moment sans doute qu'il reçut de ce vaillant Mameluk un sabre qu'il porta désormais et qu*il conserva jusqu'à sa mort. Il se rendit ensuite à Minyeh pour y donner ses derniers ordres et rallier ses détachements du sud. De Beni-Souef, où il était le 26 pluviôse (14 février), il prévint de ses dispositions Priant, devenu général de division à la place de Desaix, et le pria de réclamer des fonds au Caire pour payer les avances que ses officiers et lui' avaient faites dans plusieurs occasions. Kléber fit droit à cette juste réclamation. En même temps, on lui annonçait de Syout que révacuation de Kosséîr se ferait sans difficultés et que Donzelot était attendu très prochainement dans celte ville- Deux jours plus tard, le général en chef lui adressa une nouvelle lettre détaillée dans laquelle il lui témoignait toute son estime. Il le mettait au courant de la situation générale, des mesures prises, et lui exprimait Tespoir de voir les troupes de la Haute-Egypte réunies à Gizeh et au Caire dans une quinzaine de jours. « Il remettait à ce moment, à lui témoigner de vive voix sa satisfaction pour son dernier succès contre Mourad-Bey. » La confiance de Kléber en ses adversaires ne devait plus être de longue durée. Le 1" ventôse (19 février), il reçut en effet de Sydney Smith, une lettre lui apprenant que Tamiral lord Keith, sur un ordre venu de Londres, refusait de reconnaître la convention d'El Arich, sous le prétexte qu'elle avait été signée sans pouvoirs officiels. Sydney Smith dégageait sa propre responsabité et invitait Kléber à suspendre l'évacuation de TÉgypte. Ce dernier, comprenant alors la faute qu'il avait commise, retrouva toute son énergie et sentant qu'il aurait besoin avant peu de concentrer ses forces, ne donna aucun contre-ordre aux troupes de la Haute-Egypte.
170 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
BeilMnl le prévint, au même moment, qu'au lieu d*être à Gôeh du 15 au 18 ventôse comme le général en chef l*es;pérait, il ne pourrait s'y trouver que du 25 au 30 et ^u^il était sans nouvelles précises de KosséîretdeEeneh. 11 croyait toutefois que les colonnes, parties de ces deux villes, étaient en marche. Il affirmait que le pays était tranquille. Mourad-Bey recrutait, il est vrai, une troupe armée; mais Belliard avait foi en sa loyauté et pensait qull se déciderait peut-être à l'employer contre les Turcs.
Deux jours après, une lettre du commandant militaire de Syout, lui annonçait l'arrivée de Donzelot le 12 ventôse (2 mars) et leur départ à tous deux, le lendemain. Tandis qu'il les attendait, le général en chef, de plus en plus confiant, lui exprimait ses pensées intimes, se plaignait à lui de ce que Berthier, dans sa correspondance, ne lui laissait aucune espérance de secours ou de renfort. Quant à Bonaparte, lui disait-il, < il n'a même pas jugé à propos de m'écrire » .
Ce qui préoccupait le plus Belliard, c'était la rentrée de tous ses postes. Il sentait aussi que la concentration des troupes autour du Caire devenait urgente. Aussi éprouva-t-il un grand soulagement quand il put annoncer à Priant, le 10 ventôse (28 février), que la flottille arrivait, qu'il allait charger les barques de vivres et les faire repartir de suite. « Donzelot, ajouta-t-il, sera ici demain; et le bataillon de la 61 "" partira cette nuit pour le Caire. »
Il compléta sa lettre en lui écrivant le 11 (l""' mars) : « Les barques sont parties. Donzelot arrivera ce matin et, à minuit, nous nous mettrons en route. » Enfin, le 14 ventôse (4 mars), il atteignit Beni-Souef avec Donzelot et tous ses détachements. Il en avisa Priant, en lui annonçant cette fois son prochain départ pour le Caire et, suivant les ordres qu'il avait reçus, la destruction des affûts laissés dans le fort de Beni-Souef.
Il était temps ; car depuis quelques jours la situation
COMIOJiDEMENT DE KLÉBER 171
s*était a^ravée. KJéber avait reçu l'insolente réponse par laquelle lord Keith, commandant en chef de la flotte anglaise, exigeait la reddition de l'armée d'Egypte, sans conditions.
Retrouvant à cette lecture toutes ses qualités de fierté et d'énergie, il envoya à ses troupes, le 17 ventôse (7 mars), la copie de cette missive, et la fit suivre de cette phrase célèbre : < Soldats, nous saurons répondre à cette lettre par des victoires. Préparez-vous à combattre. »
D adressa en même temps au grand vizir, une dépêche pleine de dignité, qui définissait la reprise de l'état de guerre, rompait toute négociation et qui mérite d'être citée.
Kléber, général en ckefy au grand Vizir, Au quartier général du Caire, le 28 ventôse, an VIII (18 mars 1800).
L'armée dont le commandement m'est confié ne trouve point dans les propositions qui m'ont été faites de la part de Votre Altesse une garantie suffisante contre les prétentions injurieuses et l'opposition formelle du gouvernement anglais à l'exécution de notre traité. En conséquence, il a été résolu ce matin au Conseil de guerre que ces propositions seraient rejetées et que la ville du Caire ainsi que ses forts demeureraient occupés par les troupes françaises jusqu'à ce que j'aie reçu du commandant en chef de la flotte anglaise dans la Méditerranée une lettre directement contraire à celle qu'il m'a adressée le 8 janvier, et que j'aie entre mes mains les passeports signés par ceux qui ont le droit d*en accorder.
Diaprés cela, toutes conférences ultérieures entre nos commissaires deviennent inutiles et les deux armées doivent, dès cet instant, se considérer comme en état de guerre.
La loyauté que j'ai apportée dans Texécution ponctuelle de nos conventions donnera à Votre Altesse la mesure du regret que me fait éprouver une rupture aussi extraordinaire dans ces circonstances, que contraire aux avantages communs de la République française et de la Sublime Porte. J'ai assez prouvé combien j'étais pénétré du désir de voir renaître les liaisons d'intérêt et d'amitié qui unissaient
depuis longtemps les deux puissances. J'ai tout fait pour rendre manifeste la pureté de mes intentions; toutes les nations y applaudiront et Dieu soutiendra, par la victoire, la justice de ma cause. Le sang que nous sommes prêts à répandre rejaillira sur les auteurs de cette nouvelle dissension.
Je préviens aussi Votre Altesse que je garderai comme otage, à mon quartier général, son Excellence Moustapha Pacha, jusqu'à ce que le général Galbaux, retenu à Damiette, se soit rendu à Alexandrie avec sa famille et sa suite et qu'il ait pu me rendre compte du traitement qu'il a éprouvé des officiers de Tarmée ottomane et sur lequel on me fait des rapports très extraordinaires.
La sagesse accoutumée de Votre Altesse lui fera distinguer aisément de quelle part viennent les nuages qui s'élèvent; mais rien ne pourra altérer la haute considération cl l'amitié bien sincère que j'ai pour elle.
Signé : Kléber.
Ea adressant cette lettre au grand vizir, Kléber avait fait hâter l'arrivée des troupes éloignées. Priant avait pressé la marche de Belliard par les deux lettres ci-«Lprès :
Priant à Belliard,
23 ventôse, an VHl (13 mars 1800).
Je reçois à l'instant vos lettres du 16 et 17. Vous trouverez ci-joint l'ordre de vous rendre au Caire ; les circonstances l'exigent; arrivez promptement, il est temps, puisque Donzelot ne veut pas descendre. Je vous le répète, il est temps; intruisez Donzelot de votre marche. Je ne peux m'empêcher de vous dire que ce retard-là ne fera que nous donner un désavantage.
Le général Priant au général Belliard.
23 ventôse, an YIII (13 mars 1800).
Le général de division Friant ordonne impérativement au général Belliard de se rendre au Caire avec la garnison de Minieh, en marchant jour et nuit; il réunira à cette garnison celle de Beni-Souef à son passage. Dans le cas où le général
DoDzelot ne l'aurait pas encore rejoint, le général Belliard intimera l'ordre à ce général de se rendre également au Caire en marchant jour et nuit et vaincra tous les obstacles quand même il devrait abandonner quelques effets.
Malgré toute sa diligence, Belliard ne put arriver au Caire que le 28 ventôse (18 mars), le jour même où Kléber adressait au grand vizir la dépêche citée plus haut. Il défila devant lui avec Donzelot, en tête des soldats aguerris qu'il ramenait et alla s'installer au camp qui venait d'être formé sous les murs de la capitale. On lui constitua alors une nouvelle brigade avec la 21'* légère et la 88*. Il trouva toute l'armée indignée des procédés des Anglais et prête à combattre. Une bataille était imminente.
Il a raconté lui-même les événements qui suivirent.
Bataille d* Héliopolis,
...L'armée française était bien disposée; une harangue vraiment militaire, à la suite de la copie de lord Keith, mit dans toutes les âmes ce feu guerrier, sûr garant de la victoire. Toute l'armée était sûre de l'obtenir.
... Dans la nuit du 28 au 29 ventôse, an VIII (18 au 19 mars 1800) les divisions se mirent en mouvement et se formèrent en corps d'attaque.
La division du général Reynier tenait la gauche; elle avait sa droite appuyée aux caravansérails de Lacoubée. Elle était composée des 22« légère, 9% 13% 25« et 85* demi-brigades de ligne; elle fut formée en trois* carrés dont un, composé de deux bataillons et placé en arrière des deux autres, leur servait de réserve. Chaque demi-brigade avait ses deux pièces d'artillerie placées aux angles des carrés. Les angles avaient pour réserve et pour contreforts les compagnies de grenadiers et de carabiniers disposées intérieurement de manière à pouvoir se porter partout où il en serait besoin. Les compagnies d'éclaireurs étaient à quelques pas en avant des carrés. Quatre pièces de 8 et deux obusiers étaient placés entre les deux carrés. La division du général Priant était composée des 21« légère, 61% 75*^ et 88** de ligne
174 PÉRIODE RÉPUBLiCAITCE
formées en carrés disposés dans le même ordre que celle du général Reynier et tenant la droite. La cavalme était placée entre les deux divisions et bien soutenue de son artillerie légère. Le 29 ventôse (19 mars 1800), à la pointe du jour, l'armée ainsi formée se mit en mouvement. L'avant-garde de l'ennemi, à Matarieh, était de six mille hommes, dont la majeure partie d'infanterie d'élite. Quelques éclaireurs se trouvaient dans la plaine près des premières maisons de Lacoubée. Les éclaireurs français leur firent signe de se retirer ; quelques coups de canon assurèrent nos dispositions hostiles.
L'armée se porta à la hauteur de Matarieh; la gauche, qui en devait former l'attaque, commença un feu assez vif de son artillerie pour en débusquer l'ennemi.
... Les principales forces de l'ennemi étaient dans le village et les jardins de Matarieh. L'attaque était ordonnée.
... Cependant la division Reynier avait commencé l'attaque du village. Le général de brigade Lagrange avait lancé les grenadiers et carabiniers, et un bataillon de la division Priant se portait à la sortie du village pour couper la retraite à l'ennemi. Le général donne ordre de suspendre l'attaque. Le général Lagrange était aux prises avec l'ennemi et trop avancé pour pouvoir reculer. Déjà le camp était en notre pouvoir et les grenadiers s'enfonçaient dans le village.
L'ennemi avait tiré quelques coups de canon sur nos carrés qui n'en furent pas atteints. Il se précipita ensuite sur nos colonnes le sabre à la main. On croisa les baïonnettes et on fit un feu de file qui le mît en déroute.
Le village fut évacué, à l'exception d'une centaine de Turcs qui restèrent dans les jardins.
... L'armée fit alors un mouvement sur sa gauche, pour laisser à droite la lisière de villages et de bois de palmiers qui s'étend depuis El Marg jusqu'au caravansérail de Birketel-Hadji.
A la hauteur d'El Marg, l'ennemi fit mine de vouloir nous atteindre. La cavalerie du camp d'El Kankah avait eu le temps de rejoindre les fuyards; un corps considérable se présenta en bataille, la gauche au bois d*El Marg, la droite au village le plus voisin et le centre sur une petite éminence qui tient le milieu entre ces deux points.
COMHANDBXENT DE KLÉBER 175
L armée marche à ce corps. L'artillerie de la division Priant, arrivée à portée, jBt sur le centre un feu vif qui eut bientôt dispersé toute cette nuée de cavaliers. Nous pûmes alors juger du peu d'ensemble que mettent les Turcs dans leurs attaques. Chaque soldat ne suivait que l'impulsion de sa volonté, allait et venait; Tun brandissait une longue lanœ et un petit drapeau; l'autre agitait son sabre; un autre venait hors de portée tirer en caracolant un coup de carabine ou de pistolet. La majeure partie de cette cavalerie se jeta dans les bois d'El Marg, et quelques cavaliers furent assez hardis pour venir planter leurs drapeaux à 50 toises de la division Priant. Nos éclaireurs les eurent bientôt chassés.
... L'armée française continua sa marche sur El Kankah dans le plus grand ordre. On croyait que l'ennemi nous attendrait dans le village.
Une reconnaissance poussée en avant jugea, aux tourbillons de poussière qui remplissaient Tair, que le grand vizir avait quitté son camp d' El Kankah et se retirait à Belbeîs.
L'armée bivouaqua en avant d'El Kankah. Le 29, vers minuit, le général Lagrange partit, avec un bataillon de la 25* et les dromadaires ^ à pied pour le Caire.
Le général en chef devait avoir de grandes inquiétudes sur la tranquillité de cette ville qu'on savait remplie d'Osmanlis qui ne manqueraient pas d'être joints par les corps qu'on avait vus se séparer de l'armée du grand vizir.
A la même heure, les divisions se mirent en marche pour Belbeîs. La division Reynier formait Tavant-garde. A midi, l'armée était à portée de canon de la ville. Un corps de cavalerie turque qui parut un instant sous les murs prit bientôt la fuite. Aux nombreux drapeaux qui bordaient les parapets de la lunette, il était facile de juger cet ouvrage occupé. Entre la ville et le canal d'Abou-Menedji étaient placées deux ou trois pièces qui tirèrent sur notre gauche.
La division Reynier tourna la ville par la droite et la division Priant s'en empara. Dès que nous fûmes maîtres des maisons qui sont à la gorge de la lunette, l'ennemi ne put se servir de ses pièces du saillant.
... Le lendemain matin, 1^ germinal (21 mars), on se disposa à recommencer le fbn; quelques coups de canon