Corps d'édaireun
donnèrent dans la porte et la brisèrent. L'ennemi la barricada avec des animaux morts et des pièces de bois. Il n'avait cessé de faire de ses créneaax un feu de mousqueterie bien nourri qui, cependant, ne nous avait blessé qu'un ou deux hommes.
Le général Belliard fut chargé de négocier la reddition de la lunette. Les Turcs demandèrent leurs armes et la faculté de rejoindre l'armée du grand vizir. Après plusieurs tergiversations et mensonges sur la force de la garnison, ils se décidèrent enfin à sortir aux conditions qu'ils ne seraient pas fouillés et qu'on leur laisserait 200 armes. C'était tout ce qu'ils avaient. Ils sortirent vers midi, au nombre d'environ huit cents, emmenant leurs blessés. La soif dont ils étaient dévorés les fit courir aux puits voisins. Là, des soldats avides de pillage leur enlevèrent des armes à leur convenance.
... La division Reynier et la cavalerie partirent vers midi, et, deux heures après, le quartier général et la division Priant commandée par le général Belliard.
La division Reynier bivouaqua en avant ^es villages sur la lisière du désert à deux lieues de Koraïm. Le quartier général resta en avant des villages de Saïda, une lieue en arrière de la division Reynier.
Le 2 germinal (22 mars 1800) sur les 2 heures du matin, la division Reynier se mit en marche avec la cavalerie et ses deux carrés. A la pointe du jour, elle était arrivée en avant de Koraïm, lorsqu'on entendit au loin quelques coups de canon.
... La division Priant et le quartier général quittèrent leur bivouac au point du jour. Le quartier général ayant pour escorte la compagnie des guides et le 7' régiment de hussards, prit les devants à une lieue de Koraïm. Le bruit du canon de la division Reynier fit accélérer la marche. Le général en chef fit venir une pièce des guides et s'avança jusque sur les hauteurs voisines de Koraïm d'où l'on découvrit les divisions et l'armée ennemie.
... Le quartier général avait peu de développement. L'état- major, les hussards et les guides se formèrent de manière à présenter un grand front, ce qui n'en imposa pas à l'ennemi. Le petit nombre d'hommes qu'il voyait l'enhardit; sa cavalerie commença à s'ébranler pour se porter contre nous. Attendre l'ennemi dans cette position était un parti dangereux; on voulut tirer un coup de canon.
GOMMANDEMEIfT DE EXÉBER ill
le général en chef le défendit. Rétrograder sur la division Priant n'était pas possible ; elle était trop éloignée.
Le général en chef ordonne de se porter en avant pour rejoindre la division Reynier.
... La division Priant parut bientôt et se dirigea sur la droite de la division Reynier. Lorsqu'elles furent à la même hauteur, Tarmée se remit en marche; Tennemi effectua alors sa retraite.
Les divisions bivouaquèrent à moitié chemin de Koraîm à Salehieh sur le bord d'un marais du côté des terres cultivées.
Le 3 germinal, an VIII (23 mars 1800), au point du jour, les divisions se remirent en marche par Salahieh. A quelque distance des bois, les paysans accoururent au-devant de l'armée et annoncèrent avec de grandes démonstrations de joie le départ de l'armée du vizir. Nous fûmes bientôt dans le camp des Turcs, et, à la grande quantité de tentes et d'autres objets de toute espèce, il est facile de juger avec quelle précipitation ils l'avaient abaadonné. On y trouva trois pièces de canon, trois mortiers et beaucoup de caissons. Les ouvrages étaient tels qu'ils avaient été quittés par les Français et armés de la même artillerie. La cavalerie poussa une reconnaissance sur le chemin de Kathieh et rentra au camp vers les 2 heures de l'après-midi.
Les nouvelles reçues du Caire pressaient le général en chef d'y retourner. Outre la colonne sous les ordres du général de brigade Lagrange, partie le 30 ventôse du camp d'El Kankah, le général Priant était parti de Belbeïs, le l*' germinal, avec la 61* demi-brigade pour chercher à y rétablir Tordre.
Le général en chef partit le 3 germinal (23 mars) vers 4 heures du soir avec la cavalerie, rartillerie, les 75<» et 88' demi-brigades. La division Reynier resta en observation à Salahieh. Elle était destinée, lorsqu'elle aurait reçu du Caire des vivres et des munitions, à marcher sur El Arich que le général en chef avait dessein de faire démolir.
En résumé, dans la bataille d'Héliopolis , l'armée forte de 10,000 hommes, s'était formée dans la plaine, en quatre carrés. Bellîard commandait celui de droite, sous les ordres de Priant. Après avoir repoussé, dans la matinée, plusieurs charges de cavalerie turque, il subit
i78 PÉRIODE REPUBLICAINE
en dernier lieu une attaque furieuse qui échoua également. La victoire fut complète; canons, bagages, chameaux, tout tomba en notre pouvoir. Les débris des vaincus furent poursuivis jusqu*à Belbéîs et Saleyeh.
Belliard reçut Tordre de continuer à suivre Tennemi sur Damiette,avecla21"légère,forted'environl,200hommes. Il partit le 4 germinal (24 mars) et fit, comme il suit, le récit de son expédition :
On coucha le 4, à Malakieh. On eut beaucoup de peine à passer un canal qui est près du village. On fut obligé de porter les pièces à bras. Après six jours de marche pénible dans un pays très coupé de canaux, la 21* arriva près des villages de Souhara, où elle trouva, rassemblée derrière un canal, une troupe d'Osmanlis et de paysans armés ayant quatre pièces de canon. Le général Belliard fit passer ses troupes sur un petit pont que les Turcs n'avaient pas gardé. Elles tombèrent sur le rassemblement, tuèrent environ trois cents hommes, prirent les quatre pièces et entrèrent dans Damiette, conduits par un parlementaire qui vint, le drapeau tricolore à la main, pour les recevoir. Nous n'avons eu dans cette aiïaire qu'un homme blessé. Les Osmanlis laissèrent plusieurs des leurs sur le champ de bataille et environ quatre-vingts prisonniers, dont six chefs, qui furent conduits au Caire.
On sut, du commandant de Damiette, que la place de Lesbeh et la tour du Bogaz n'étaient pas occupées. Le général Belliard y envoya de suite des troupes. La place de Lesbeh était telle qu'on l'avait livrée; l'artillerie et les munitions étaient dans le même état.
On trouva à Damiette dix petites pièces propres à armer des barques.
A Damiette, Belliard était tout entier aux travaux qu'exigeait la soumission et la réorganisation de la province, quand il reçut du Caire les plus graves nouvelles. Tandis que Eléber infligeait au grand vizir une éclatante défaite, des groupes nombreux de Turcs et de Mameluks, s'étaient portés sur ses derrières, et aidés
par les habitants, s'étaient rendus maîtres du Caire. Il fallait s'y porter de suite. Le général en chef partit de Saleyeh, le 3 germinal (23 mars), et arriva devant la capitale, le 6 (26 mars). Les événements qui suivirent ont été racontés par Belliard.
Siège du Caire.
Le 29 ventôse, an VIII (19 mars 1800) on commença à sentir au Caire les premières étincelles de ce feu qui y couvait depuis l'entrée des Osmanlis échappés, ou plutôt envoyés du camp du vizir. On avait pris si peu de précautions pour les empêcher d'y entrer et de mesures pour les en faire sortir, qu'il y en avait un très grand nombre le jour de la bataille de Matharieh (Héliopolis). Nassif-Pacha commandant Tavant-garde du vizir et Ibrahim-Bey, à la tête d'un corps de cinq à six mille Turcs ou Mamelouks, échappés à la déroute d'Héliopolis, prirent, comme on l'a dit plus haut, un détour dans les terres et vers Birket-el-Hadji, se portèrent sur les derrières de notre armée et entrèrent successivement dans le Caire par différents points, principalement par la porte Babel-Nasser, depuis le 29 et 30 (19 et 20 mars).
Le 30 ventôse (20 mars 1800), il y eut quelques coups de fusil tirés sur la place Esbekieh. La maison du général en chef était le réduit de sûreté dans lequel tous les Français restés au Caire se retirèrent, la nuit qui précéda la bataille de Matharieh.
... La nuit du 1*' germinal, an II (21 au 22 mars), on voulut reprendre à l'ennemi toutes les maisons qu'il avait occupées autour de la place ; elles furent emportées et on laissa des postes dans les principales.
... Le 4 germinal (24 mars), l'artillerie de l'ennemi redoubla son feu. Les Osmanlis attaquèrent nos postes dans le quartier cophte et les repoussèrent; nous reprîmes nos positions, et nous nous y maintînmes.
... Le 5 germinal (25 mars), on eut avis que l'ennemi voulait tenter un dernier effort pour nous chasser du quartier général. On marcha sur lui au quartier des Boucheries et on l'obligea à rentrer dans la maison du général Reynier. Le chef de brigade Conroui, de la 61% fut blessé mortellement en combattant à la tête de ses grenadiers. Le
180 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
chef de brigade Maugras, de la 75% fut aussi blessé, mais peu dangereusement. On mit alors le feu au quartier des Boucheries pour empêcher l'ennemi de recommencer ses tentatives sur ce point.
... Le 6 germinal (26 mars), on se battit au quartier des Boucheries; Tennemi reprit et perdit plusieurs maisons où nous nous établîmes plus solidement.
Le général en chef arriva vers midi, avec une partie de Tarmée, qui prit position entre le fort Sulkowski et le fort Ganim, et de ce point, en avant du quartier des Tanneries.
... Le général en chef, après avoir inutilement cherché à désunir les chefs des Osmanlis et des Mamelouks, renoua avec Mourad-Bey les premières négociations qu'il avait entretenues avec lui avant la bataille d'Héliopolis. Osman- Bey el Bardisy, chargé de pleins pouvoirs de la part de Mourad-Bey, se rendit au quartier général et conclut le traité, qui suit, etc.
En réalité, le Caire était encore une fois insurgé, et cette révolte, appuyée par plusieurs milliers de Turcs et de Mameluks, allait nécessiter un siège meurtrier. Eléber, voyant que la lutte serait longue et acharnée, rappela près de lui les troupes disponibles.
Dans le milieu de germinal (premiers jours d'avril) Belliard lui annonça Farrivée du général Rampon a Damiette ; il demandait des munitions pour la pla<^ de Lesbeh et des dromadaires pour exécuter des reconnaissances sur la route de Syrie. Eléber songea aussitôt qu'un chef aussi vaillant et sa valeureuse 21'' légère, lui seraient d'un grand secours et chargea son chef d'étatmajor, le général Damas, de lui écrire dans ce sens.
Ce dernier, après avoir transmis à Belliard les félicitations du général en chef pour le succès qu'il avait obtenu près de Damiette, pour la reprise de cette ville et de Lesbeh, lui donna l'ordre de revenir au Caire avec les troupes quil commandait à Saleyeh. Il devait laisser son artillerie au général Rampon, et était chargé d'exprimer aux troupes les témoignages de satisfaction
du général en chef, en attendant les récompenses qu'elles avaient méritées.
Au reçu de cette dépèche, le 16 germinal (5 avril), Belliard donna immédiatement ses ordres et partit le même jour, après avoir mis tout son monde sur des barques. Hais, contre son attente, celles-ci marchaient très lentement. Il se décida à débarquer à Samalout, et à se diriger de là sur Menouf pour y prendre le convoi qui ne pouvait s'avancer faute d'escorte. Il annonça son départ au général en chef et lui exprima l'espoir d'être au Caire, dans trois ou quatre jours.
Mais à Menouf, il apprit qu'une troupe d'Arabes en armes, ravageait le pays. Il crut indispensable d'abord de la détruire et en rendit compte au général en chef, en ajoutant qu'il reprendrait ensuite la route du Caire. Toutefois, malgré l'approbation de Kléber, les détails qu'il reçut sur l'état des choses au Caire, le dissuadèrent de persister dans son projet. Il en prévint le général en chef par la lettre suivante :
Belliardy général de brigade au général en chef au Caire.
Au passage du Nil le 22 germinal, an VHI (12 avril 1800).
Je vous ai marqué, mon général, que j'allais me mettre à la poursuite des Arabes; mais instruit qu'on se battait toujours au Caire, et que vous attendiez les troupes que je commande, j'ai renoncé au premier projet qui m'aurait retenu huit à dix jours et je me suis mis en marche pour le Caire. J'arriverai demain de bonne heure auprès de Gizeh, où j'attendrai vos ordres pour la quarantaine; je dois vous observer qu'il n'y a point disette à Damiette; je conduis un troupeau de 150 bœute et 500 moutons... j'ai aussi un convoi de grains, de riz et de sel que j'ai fait ramasser sur le Nil.
Salut et respect.
Belliard.
Le 23 germinal (12 avril), en effet, Belliard, arrivé à Gizeh, annonça son retour et celui de sa petite colonne
au général en chef et lui demanda ses ordres. 11 confirma la présence de l'important convoi de bœufs, de moutons, de riz et de sel qu'il avait emmené et fit connaître qu'il avait confié la garde de Menouf à deux compagnies.
On est frappé, dans tout ce qui précède, de la part énorme d'initiative qui peut être laissée à un chef militaire en sous-ordre, quand on est sur de lui et de ses soldats. Mais aussi quelle admirable troupe que cette 21* légère, en campagne depuis 1796, qui avait tant de fois bravé la mort sous les ordres de Belliard, qui n'hésitait et ne reculait jamais!
Ce dernier reçut, le même jour, Tordre de passer le Nil et de se joindre à la division Priant qui était en face des ouvrages organisés à Boulaq, par les Turcs.
A son arrivée sous les murs du Caire, Belliard, mis au courant des événements, put apprécier toutes les difficultés de la situation.
Les Turcs avaient organisé une défense énergique, accaparé un quartier du Caire, construit des barricades, des tranchées, des créneaux et rassemblé des munitions. Quand on voulut les réduire, on se heurta à une résistance acharnée. Dès les premières attaques, il fallut constater que les progrès étaient très lents et que les efforts partiels de chaque jour coûtaient beaucoup de monde. L'armée n'avait ni hommes ni munitions à sacrifier inutilement. L'ennemi le savait et ne se déciderait à évacuer la ville, qu'après une défaite complète. Il valait donc mieux tenter une affaire générale, qui ne serait pas plus meurtrière que les combats de chaque jour et aurait des résultats plus décisifs.
Le général en chef en donna l'ordre le 24 germinal (13 avril). La lutte devait commencer le lendemain par une attaque de vive force confiée à la division Priant et ayant d'abord Boulaq pour objectif.
Belliard en a fait le récit suivant :
L'attaque fut ordounée pour le 25'' germinal. Elle fut effectuée par les troupes de la division Priant aux ordres du général - Belliard ; la 21<^ légère, 2 compagnies de grenadiers de la 32**, l'artillerie légère de la division et un détachement de sapeurs se portèrent, à la pointe du jour, aux différentes avenues défendues par l'ennemi, attaquèrent et emportèrent la plupart des barricades crénelées desquelles les Turcs faisaient le feu le plus vif, massacrèrent tout ce qu'ils trouvèrent armé et incendièrent les maisons qu'ils ne pouvaient forcer. Toutes les horreurs dans une ville que l'on prend d'assaut durent avoir lieu à Boulaq. Le général Priant les fit cesser dès qu'il fut assuré d'être maître de la ville. Les principaux habitants se jetèrent à ses genoux et lui demandèrent grâce pour les restes de la malheureuse ville. Le pardon leur fut accordé; le général en chef voulut que les ressources qui s'y trouvaient encore tournassent au profit de Tarmée. Dans cette vue, il fit arrêter les progrès de l'incendie et défendit le pillage.
DanssonrapportsurlaprisedeBoulaq,Friants*exprima en ces termes :
< Le général Belliard s'est conduit pendant toute lattaque, comme il se conduit toujours dans les combats où il s'est trouvé, c'est-à-dire avec cette bravoure froide et raisonnée qui caractérise le vrai officier général. »
La prise de Boulaq était un premier succès qui en présageait bientôt un plus complet. Mais ce n'était qu'un prélude. La grosse affaire était la soumission du Caire. L'attaque d'ensemble, ordonnée par Kléber, exigea quel- . ques préparatifs que Belliard a résumés ainsi :
... Le 26, à 9 heures du matin, le travail des mineurs était terminé et les fourneaux prêts à jouer ; Tattaque générale devait avoir lieu dans la nuit du 26 au 27 et tous les préparatifs s'en firent pendant le jour. Le même jour, le général eachef fit à l'armée la proclamation suivante....
... Le 28, l'ordre fut de nouveau donné aux troupes de se tenir prêtes à une attaque générale. La division Priant devait former quatre attaques, l'une sur le quartier de l'Institut, la
2r sur celui des Tanneries, la 3« sur celui des Boucheries et une 4^, par la place Esbekieh, sur le quartier Cophte. La division Reynier devait pénétrer par le quartier devant le Santon et la porte dite Bab-el-Charrié et dans le quartier voisin du fort Sulkowski. Les différentes colonnes devaient chercher à pousser lennemi jusqu'au delà du Kalidi (1) qui traverse la ville et à incendier devant elles toutes les maisons. Le 28, à la chute du jour, Tattaque commença à la droite, par Texplosion de la mine qui renversa presque toute la maison Reynier et enterra sous les ruines quarante Mamelouks et an grand nombre de Turcs qui la défendaient.
Le général Belliard n'a laissé qu'un résumé succinct de cette attaque de la ville du Caire qui faillit lui coûter la vie. Le rapport du général Priant, plus compléta tous égards, donne à ce sujet tous les détails nécessaires.
Le général de division Priant au général en chef Kléhtr, Au quartier général du Caire, le 29 germinal» an Vill(19 avril 1800).
Tout fut préparé pendant la journée du 28 pour l'expédition qui devait avoir lieu à la chute du jour, au moment de l'explosion de la mine établie sous la maison Reynier. Les troupes de ma division qui devaient donner, marchèrent dans Tordre suivant :
Une colonne de trois cents hommes à mes ordres n'ayant pu déboucher par le passage pratiqué à la maison Bertrand, Texplosion ayant encombré la cour qui sépare cette maison de celle de Reynier, suivit la rue des Boucheries jusqu'au carrefour de la Verrerie; en suivant cette rue, on eut à renverser deux estacades en pierre.
... La seconde colonne, composée de deux cent cinquante hommes, commandée par le général Donzelot, longea les jardins pour pénétrera l'extrémité de la rue des Boucheries et de là s'étendre jusqu'à la mosquée, derrière la maison Reynier, pour y prendre poste et appuyer ma colonne qui devait tourner la place ; mais ma colonne n'ayant pu déboucher par la maison Bertrand, comme il a déjà été dit, on envoya une compagnie de grenadiers de la 88', dans la rue qui est dans le prolongement de celle des Boucheries, pour
(1) Canal qui sépare la ville en deux parties.
appuyer ma droite. Ces grenadiers, après avoir escaladé plusieurs estacades sous le feu de l'ennemi, s'avancèrent, trouvèrent un fossé profond et une estacade très élevée. On chercha plusieurs fois à la tourner par les maisons, mais la fusillade de face et de flanc était si vive et la nuit si obscure pour trouver les points faibles, qu'on fut obligé de se contenter d'incendier les maisons à droite et à gauche de cette rue où on fit une estacade pour y prendre poste.
La plus grande partie des troupes de cette colonne étant restée en réserve, et ma colonne ayant rencontré des obstacles que nous ne pûmes franchir, on dirigea une attaque sur le faubourg Babel-Souk.
Les hauteurs qui se trouvent entre ce faubourg et le quartier de la Boucherie furent occupées de suite.
... En même temps une troisième colonne, aux ordres du chef de brigade Silly, fit une attaque par les tombeaux, près la Tannerie. Elle s'avança jusqu'à une porte de la ville qu'elle enfonça avec beaucoup de peine. Après y être parvenue, elle entra dans une rue où elle trouva une autre porte murée et crénelée. 11 fut impossible au chef Silly de la faire abattre ni tourner, ayant à essuyer en face et en flanc un feu de Tennemi qui, en moins de deux minutes, lui tua et blessa douze hommes dont deux officiers de grenadiers. N'ayant donc pu pénétrer plus avant, il fit sa retraite.
...La quatrième colonne était aux ordres du général Bel- Bard et devait marcher sur la gauche du quartier général.
Au moment de l'explosion, ce général fit porter une partie de sa colonne vers la première estacade de l'ennemi, en suivant la rue couverte. Ce détachement, commandé par le capitaine Bellot se porta avec la plus grande bravoure jusqu'à toucher l'estacade, où il fut accueilli par la plus violente fusillade qui tua ou blessa plusieurs hommes notamment le capitaine Bellot. Les troupes qui s'étaient retirées furent présentées de nouveau à l'estacade, où elles ne purent pénétrer malgré leur opiniâtreté.
La seconde partie de la colonne fut dirigée sur la place Esbékieh et s'avança jusqu'à la mosquée où elle essuya le feu le plus vif. Le général Belliard fit alors partir les sapeurs et cinquantes homme de réserve pour incendier les maisons latérales de la mosquée ; mais à mesure qu'on incendiait au milieu d'une grêle de balles et de pierres, l'ennemi qui était
nombreux dans cette partie, arrachait les torches et éteignait le feu.
Le général Belliard sentant combien il eût été avantageux de pénétrer par Testacade d'où on pouvait prendre rennemi à dos, pensa qu'on pouvait mieux y réussir en mettant le feu à une maison contiguë; mais Tennemi profitant de la lumière de Tincendie redoubla son feu. Les carabiniers s'étant retirés, le général Belliard marcha à leur tête et les conduisit au milieu du feu ; il s'acheminait pour enlever la pièce placée près la maison du Milanais, quand une bombe éclata au milieu des éclaireurs. Ils se retirèrent précipitam* ment et firent plier leurs camarades. Le général Belliard les rallia et se disposait à faire une dernière tentative, quand il fut dangereusement blessé et contraint d'abandonner le lieu du combat.
Après la blessure du général Belliard, le général Damas ordonna à la colonne de reprendre sa première position.
En résumé, dans cette sanglante journée, deux colonnes de la division Reynier avaient réussi à enlever les positions des Turcs, leurs tranchées, leurs barricades et les avaient poursuivis, la baïonnette dans les reins, jusqu'à la grande rue. Une 3' colonne avait été arrêtée dans le quartier cophte par la résistance de Tennemi.
La division Priant, chargée de Tattaque principale, avait bien pénétré en ville et refoulé les Turcs, jusqu'à Tembranchement des rues venant de la place Esbekieh. Mais là, se trouvant arrêté par des feux tels que ses troupes refusaient d'avancer, son général avait fait incendier toutes les maisons du quartier. Enfin la colonne Belliard, chargée de l'attaque du centre sur la place Esbekieh, avait bien enlevé une partie du quartier cophte; mais, très éprouvée, elle avait fini par être maintenue sur ses positions.
L'attaque d'ensemble ordonnée par le général en chef n'avait donc réussi qu'en partie; mais elle avait jeté répouvante parmi les défenseurs des quartiers insurgés qui avaient subi des pertes terribles et compris
que la lutte serait reprise avec le même acharnement le lendemain. Il était certain qu'à défaut d'autres moyens, rincendie les réduirait. De notre côté, les perles étaient nombreuses et, sur plusieurs points où nos soldats avaient été repoussés, on constatait quelques signes de découragement.
Néanmoins le combat continua pendant la nuit, aux lueurs de Tincendie et des coups de canon que notre artillerie tirait sans relâche. « Au point du jour, raconte Vinet d'après une note publiée dans les Mémoires de Belliard, nous étions maîtres de la plupart des postes de Tennemi. »
Pendant ce temps, depuis la veille au soir, le général en chef très renseigné sur l'état d'esprit de ses adversaires et voulant épargner le sang de ses soldats, essayait de profiter de la terreur inspirée aux Turcs dans la journée du 29.
Il fit exposer la situation à Mourad-Bey, devenu notre allié par le traité du 15 germinal (4 avril). Il lui demanda de faire comprendre à nos adversaires que l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse et qu'ils feraient bien de profiter du moment où ils pourraient encore obtenir des conditions d'évacuation tandis que l'acharnement d'un combat prolongé les rendraient impossibles. Mourad se prêta de la meilleure grâce à ce rôle de médiateur. Il envoya son bey le plus habile, Osman- Bey el Bardisy et le cachef Hussein auprès d'Ibrahim-Bey et de Nassif-Pacha. Ils les trouvèrent disposés à entrer en arrangement, et à nommer deux plénipotentiaires : Osman-Bey el Askar pour Ibrahim-Bey et Osman, aga du grand vizir, pour Nassif-Pacha. D'après Belliard, les premières propositions faites par eux dans la journée du 30 germinal (19 avril), furent rejetées et la lutte reprit, rendant à chaque instant la position des Turcs de plus en plus critique. Ceux-ci se décidèrent le 1" floréal (20 avril) à accepter les conditions du vainqueur. Kléber
188 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
de soQ côté, désireux de hâter la fin de Finsurrectioii, se montra conciliant. Les délégués turcs, revenus près de lui, promirent d*abandonner tous leurs postes sur la droite du canal le Kalidi, le lendemain, 2 floréal, et d'évacuer complètement le Caire, le 5. Le général en chef leur laissa leurs armes, leurs bagages et leurs moyens de transports, sous la réserve qu*ils seraient reconduits par une partie de ses troupes, jusqu'à la frontière de la province de Saleyeh. Des otages furent . livrés pour garantir cette capitulation.
Les incidents qui suivirent ont été racontés par le général Belliard.
Le général en chef fit connaître le même jour à Tarmée la convention arrêtée avec l'ennemi par la proclamation suivante :
Le général en chef de l'armée française reconnaît, au nom du Gouvernement, Mourad-Bey Mohamed en qualité d-u prince gouvernant de la Haute-Egypte. Il lui concède à ce titre la jouissance du territoire sur Tune ou sur Tautre rive depuis et y compris le canton de Baras Boura, province de Girgeh, jusqu'à Syène à la charge de payer à la République française le miry dû au souverain d'Egypte.
Capitulation accordée par le général en chefKléher à Nassif- Pacha^ Osman Effendi et Ibrahim-Bey pour Vévacitation du Caire par les troupes ottomanes des Mamelouks.
Article premier. — « Le général en chef Kléber accorde un délai de trois jours, à compter de demain 2 floréal (21 avril) jusqu'au 5, pour les préparatifs nécessaires au départ des troupes ottomanes et Mamelouks.
« Demain, à 7 heures du matin, tous les quartiers delà ville du Caire, situés sur la rive gauche du canal dans toute la longueur de la ville, seront abandonnés par les troupes ottomanes et occupés par les Français. ))
...Le 2 à midi, conformément à la convention, les Turcs se replièrent derrière le Kalidi. La ligne de nos postes fut aussitôt portée sur la gauche du canal, et tous les ponts ou passages et toutes les maisons, qui par leur position en
COmUNDEMEirr DE KLÉBER 189
voient le prolongement, furent occupées. On barricada toutes les rues et la vigilance la plus grande fut recommandée à toutes les gardes. On s'occupa ensuite à détruire en arrière tous les ouvrages des ennemis.
Enfin le 5 floréal (25 avril), avant midi, la ville entière fut évacuée et l'armée en reprit possession. Le 10, le général en chef adressa, à ses troupes victorieuses, un ordre du jour destiné à célébrer la nouvelle conquête de rÉgypte due à la victoire d'Héliopolis et à la reprise du Caire. Des 6,000 Turcs qui s'étaient jetés dans cette ville, 3,000 seulement en étaient sortis par capitulation, après avoir perdu 60 pièces de canons, de nombreux caissons, 117 drapeaux ou étendards pris dans les combats de Matarieh, Belbeïs, Saleyeh, Damiette et le Caire.
Mais le succès avait été chèrement acheté et la blessure de Belliard en particulier était extrêmement grave. Il avait reçu au bas ventre, une balle qui lui avait traversé le corps. Au moment où il tomba, quatre carabiniers furent chargés de le porter à l'ambulance. Mais la fusillade était si nourrie qu'avant d'y arriver trois d'entre eux furent tués. Le quatrième réussit à déposer son précieux fardeau en lieu sûr. Au premier examen les chirurgiens jugèrent sa blessure mortelle.
Toutefois la vigueur de sa constitution reprit le dessus ; les soins dévoués qu'il reçut améliorèrent son état et au bout de quelques jours on espéra la guérison.
Le général en chef y contribua en le nommant général de division, du jour de la capitulation, avec un ordre du jour des plus flatteurs.
Le général en chef voulant donner un témoignage de satisfaction du Gouvernement au général de brigade Belliard, tant pour ses anciens services que pour ceux qu'il a rendus à l'armée d'Egypte, nomme le général de brigade Belliard au grade de général de division.
Signé : Kléber.
Bientôt Tétat du blessé allant de mieux en mieux, il entra en convalescence plus tôt qu'on ne Favait supposé tout d^abord. A la fin du mois de mai, il reprit son Journal et le d2 prairial (1" juin) il inscrivit ce souvenir : c Je commence à marcher avec des béquilles. > Il y avait quarante-trois jours qu'il était tombé sur le terrain du combat. Désormais sa santé se raffermit et, quand on le crut guéri, le célèbre chirurgien Larrey lui donna malheureusement une de ces notes qui suivent un officier pendant toute sa carrière et lui font souvent le plus grand tort. Il déclara que Belliard « serait désormais hors d*état de servir activement aux armées ». Sous Napoléon, il n*en fallait pas davantage pour empêcher un général de dépasser son grade, quel que fût d ailleurs son mérite. On verra par la suite que si Belliard eut à se ressentir longtemps de sa blessure, il n'en résista pas moins à des fatigues physiques que les hommes les mieux trempés pouvaient seuls supporter. A cette époque, il ne dut pas réfléchir aux conséquences possibles de cette note. Il était heureux de revenir à la TÎe et de voir notre domination en Egypte mieux affermie que jamais. Notre conquête semblait en effet définitive. Les projets de colonisation avaient été repris ; l'armée, renforcée par des Grecs, des Syriens, des Nubiens, atteignait l'effectif de 27,000 combattants ; plusieurs établissements industriels étaient en pleine activité; et le général en chef, oubliant ses premiers découragements, avait retrouvé toute son énergie.
Malheureusement le poignard d'un fanatique, soudoyé par ses ennemis, ou surexcité par de mauvais conseils, vint porter une cruelle atteinte à cette prospérité. Le 26 prairial, an VIII (14 juin 1800), tandis qu'il se promenait dans un jardin, Kléber se laissa aborder par un indigène qui semblait vouloir l'implorer et qui le perça de plusieurs coups de poignard. Cet homme de guerre illustre succomba dans la journée.
A la nouvelle de cet attentat, Belliard adressa ses condoléances au général Damas, chef d*état-major de Kléber, par la lettre suivante :
Le général Belliard au général divisionnaire Damas.
Au Caire, le 26 prairial, an VIII.
C'est avec la plus vive douleur, mon cher général, que j*ai appris le triste événement d'hier et je suis bien peiné de ne pas pouvoir marcher ; je pourrais partager vos justes regrets et verser des pleurs sur la tombe de votre ami et de notre brave général .
Salut et amitié (1).
Belliard.
(f)Letlre communiquée par le commandant Damas, petit-neveu du général.
Évacuation de rÉgypte.
Personnalité du général Menou. — Belliard commandant militaire du Caire. — Tiraillements entre Menou et ses généraux. — Débarquement dès Anglais. — Marche de l'armée turque. — Menou quitte le Caire. — Belliard rappelle Donzelot. — Évacuation de laHaute-Égyple. — Situation difficile de Belliard. — Bataille d'Alexandrie. — Meooi; demande des renforts. — Belliard s'attend à être assiégé. — Ses lettres à Menou, restées sans réponse. — Il organise la défense du Caire. — Mort de Mourad-Bey. — Conflit avec Songis. — Marche contre les Turcs. — Combats de Belbeïs. — Commencement du blocus. — Investissement du Caire. — Négociations. — Belliard signe la Convention de Gizeh. — Sa communication à Menou. —Son rapport au Premier Consul. — Départ pour Rosette. — Embarquement. — Capitulation d'Alexandrie. — Arrivée à Marseille. — Bon accueil fait & Belliard. — Son départ pour Paris.
Le cruel attentat qui venait de priver Tarmée d'Égyple de Thomme supérieur qui la commandait était pour elle et pour la France, un malheur irréparable. Kléber était digne de remplacer Bonaparte ; et ses derniers exploits, ses décisions, Thabilité de ses mesures, son énergie, la loyauté de son caractère assuraient à notre occupation une tranquillité et une durée qui seraient peut-être devenues définitives. Sa mort détruisait ces espérances e( créait, pour nos généraux, les plus graves difficultés. Pour les résoudre, ceux qui étaient au Caire et aux environs se réunirent chez le général de division Damas, chef d'état-major de Kléber, son confident et son ami. Il s'agissait de désigner un titulaire pour le commandement en chef. Le plus capable était Reynier, déjà tenu
au courant par Kléber lui-même des projets quHl avait formés. Le plus ancien était Menou. Eux seuls avaient des titres au commandement suprême. Reynier s'inclinait devant les droits de l'ancienneté. Menou, effrayé de la grave responsabilité qui allait lui incomber, déclinait cet honneur. Il disait, avec raison, que n ayant point fait la guerre activement, il était moins connu des troupes que le générel Reynier. C'était la vérité et, en agissant ainsi, Menou faisait acte de modestie et de sens pratique. On aurait dû le prendre au mot ; mais il ne persista pas. Sur les loyales insistances de Reynier lui-même, il fmit par céder et par prendre le commandement. Le 26 prairial (14 juin), il entra en fonctions avec le titre de Commandant Tarmée par intérim (1).
Ce général n'était guère connu dans l'armée que par la blessure qu'il avait reçue à la prise d'Alexandrie, par son abjuration pour se faire mahométan sous le nom d'Abdallah, et par son mariage avec une musulmane. Ces deux derniers faits l'avaient ridiculisé. Les indigènes eux-mêmes ne croyaient pas à la sincérité de son changement de religion. L'historien Nakoula-el-Turk dit qu'il avait un esprit fin et rusé.
Aburrhaman écrit de son côté qu*il avait feint de se faire musulman. A tous les points de vue, ce n'était pas le chef qui convenait à l'armée d'Egypte ; sa désignation fut un grand malheur pour elle et pour la France.
Les jours qui suivirent l'assassinat de Kléber et l'avènement de son successeur furent employés par les généraux présents au Caire en visites, entrevues et conversations intimes sur la situation créée par ces événements.
(1) Jean-François, baron de Menou, était né en 1750, à Boussay (Indre^t-Loire). Il appartenait à une ancienne famille du Perche. 11 aenrit dans l'armée et était parvenu en 1787, au grade de maréchal de camp, n avait été membre des États généraux en 1789. En 1800, il était le plus âgé et en. même temps le plus ancien des généraux de l'armée d*Egypie, ^ Mémoires du général baron Desvemois^ par Alb. Dufourcq.
Belliard était assez bien pour y prendre part et chez lui, comme chez la plupart de ses camarades, c'était vers Bonaparte que se tournaient désormais ses pensées et ses espérances.
Le nouveau général en chef s'appliqua au début à gagner la confiance de tous. Le 30 prairial (19 juin), quatre jours à peine après sa prise de commandement, il alla visiter Belliard, s'assura de son état, lui témoigna son estime et lui annonça qu'il avait l'intention de lui confier le commandement du Caire. Ces fonctions, malgré leur importance, lui permettraient d'achever sa guérison sans trop de fatigues. Déjà il pouvait se promener en voiture et le 5 messidor (23 juin) il alla s'installer à Gizeh, sa première résidence en Egypte, pour changer d'air et activer son retour à la santé. Trois jours plus tard, il revint au Caire, rendre sa visite au général Menou et voir son chef d'état-major le général Damas, avec lequel il était lié.
Au moment de la mort de Kléber, la domination française était dans un état de prospérité qui donnait confiance à tous les chefs militaires. Et si le nouveau général en chef suivait les traditions de ses prédécesseurs, il n'était pas douteux que cette situation se maintiendrait. Malheureusement, il n'en fut pas ainsi; et la bonne impression produite par les premiers actes du général Menou ne dura pas. On s'aperçut bientôt qu'il n'avait pas pour la mémoire de Kléber les égards que l'armée entière professait. Quelques traits d'animosité lui échappèrent et il offensa le général Damas qui était aimé et respecté. Ces actes maladroits nuisirent à son prestige. Déjà à la date du 8 messidor (26 juin) Belliard écrit dans son Journal : « Le général en chef et Damas sont brouillés. Cela vient pour la succession du général Kléber; et faute de s'être entendu, on s'est aigri. C'est très malheureux pour la chose publique. »
La convalescence de Belliard suivait son cours et était
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assez avancée pour qu*il pût commencer à monter à cheTal. n n'attendait que ce moment pour reprendre la yie active. Aus^i» le 15 messidor (3 juillet), confiant dans ses forces et dans son énergie, il alla au Caire offrir ses services au général Menou, qui, fidèle à sa première idée, le nomma commandant militaire de la ville. Au même moment, la brouille des généraux, Damas et Menou, saccentua. Après une dernière explication, le premier demanda à être relevé de ses fonctions de chef d'étatmajor. Il dut cependant les conserver jusqu'à la fin du mois.
Pendant ce temps Belliard prenait son commandement, choisissait une maison pour s'y installer et se mettait au travail, aidé par Tadjudant général Duranteau^ devenu son chef d'état-major.
Son premier soin fut de remettre en état toutes les défenses de la capitale. Il y avait beaucoup à faire à ce sujet, à la suite de la dernière insurrection. Il transféra d'abord les principaux services à la citadelle, pour les mettre à l'abri d'une nouvelle révolte. Il s'occupa ensuite d'une question qui avait pris depuis peu de Timporlance, rémigration des habitants du Caire. Depuis la dernière insurrection, elle s'était développée au point que divers quartiers n'étaient plus qu'un désert. Belliard provoqua des mesures pour l'empêcher et réussit à la diminuer.
Vers le milieu du mois d'août, le général en chef apprit que des bâtiments turcs étaient partis d'Alexandrie, à destination de Rhodes et de la Syrie, afin d'y prendre des troupes qu'ils devaient débarquer en Egypte, entre Rosette et Aboukir. D'autre part, le grand vizir avait quitté JaiTa pour Gaza; il avait réorganisé son armée qui se montait à 20,000 hommes, dont 5,000, commandés par un pacha, occupaient déjà El Arich.
Ces bruits coïncidaient malheureusement avec une situation intérieure très troublée. Le général en chef avait modifié son attitude et était devenu peu accessible.
affectant de travailler beaucoup, tandis qu en réalité de nombreuses affaires restaient en souffrance. Il s^était imaginé qu'il y avait, dans les officiers de Tarmée, deux partis : Tun colonisiez qui voulait, comme lui, le maintien de notre domination; Fautre, anti-coloniste, dans lequel il rangeait ceux qui lui déplaisaient. Il était jaloux de plusieurs réputations; et, méconnaissant le dévouement des généraux les plus résolus à le seconder, il favorisait contre eux de sourdes menées de nature à affaiblir leur prestige et, par suite, les liens du commandement. Sa brouille avec Damas, bientôt connue de tous, avait produit le plus triste effet; les généraux Reynier et Priant firent près de lui une démarche en faveur de son maintien à la tête de Tétat-major. Elle fut inutile. Il jalousait le premier et ne voyait pas le second parmi ses courtisans. Peu de temps après, Damas fut nommé commandant des provinces de Beni-Souef et de Fayoum, et s'éloigna définitivement. Il fut remplacé par le général de brigade Lagrange, qui avait toute la confiance de Menou. Ce dernier cependant n'en garda pas moins la plupart des questions à traiter, croyant ainsi mieux conserver son influence. Il n'en résulta que des retards dans les ordres et les décisions à prendre.
En résumé, après quelques mois de commandement, le général en chef avait encore diminué le peu de considération dont il jouissait. Ses innovations maladroites, son manque de tact et sa dissimulation lui avaient aliéné presque tous les chefs en sous-ordre. D'autre part, les leçons de morale et de probité qu'il affectait de donner à une armée qu'il trouvait démoralisée, et qui était si glorieuse, excitèrent des murmures dans les rangB des soldats.
Les musulmans eux-mêmes, qui avaient obéi à des hommes tels que Bonaparte et Kléber, regrettaient maintenant de ne pas voir à la tète du pays un général chrétien. Quant à l'administration elle fut bientôt tellement
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changée eï bouleversée que les intérêts de Tarmée en souffrirent.
En voyant cet état de choses, un groupe de généraux, effrayés des conséquences quil pourrait avoir, résolurent d'aller le trouver. C'était au commencement de brumaire, an IX (octobre 1800), Reynier, Damas, Lanusse, Belliard et Yerdier se rendirent chez lui; exposèrent la situation, ses causes, ses dangers et le supplièrent de suivre l'exemple de ses prédécesseurs, d'être réservé dans ses inooYations, de modifier ses ordres du jour, de renoncer à ses déclamations sur la moralité, à ses relations avec des inférieurs en dehors de la voie hiérarchique, etc. ; enfin ils loi reprochèrent son refus de souscrire au monument à élever à la mémoire de Kléber. La discussion s'anima. Menou, embarrassé, ne fit que des réponses vagues.
Cette démarche lui parut non une visite de camarades respectueux de son autorité, convaincus de la nécessité d'une union parfaite et d'une confiance réciproque, mais plutôt un acte d^indiscipline. Dès ce jour aussi, Belliard ne fut plus regardé par lui comme un homme sûr. Toutefois sa haine et ses rancunes se portèrent plus particulièrement sur les deux hommes qu'il détestait le plus : Reynier dont la beHe réputation l'offusquait et Damas dont Tadmiration pour Kléber offensait sa vanité. Ces deux chefs furent de sa part l'objet de rapports malveillants au Premier Consul, qui leur causèrent le plus grand tort. Belliard, confirmé dans son grade par un décret du 19 fructidor (5 septembre), était le moins ancien de ces généraux; et, ayant eu récemment des preuves de la bienveillance de Menou, il était forcé de se tenir sur une réserve, qui le préserva, momentanément, de ses vengeances.
Peu de temps après, eut lieu une seconde entrevue. Henou, qui avait réfléchi, promit de tenir compte des observations qui lui étaient présentées. Mais il fut telle-
ment froissé qu'il n*oublia jamais ces démarches, et en resta profondément irrité.
Par le fait, la situation n*en fut pas améliorée, au contraire. Le prestige du commandement suprême, très atteint déjà, en fut encore diminué; la responsabilité des généraux n'en fut pas dégagée et les tiraillements qui existaient dans les hauts grades en devinrent plus accentués. En réalité, ces tentatives dictées par une préoccupation louable, furent au moins risquées. Bonaparte les jugea contraires à la discipline et les désapprouva.
Vers la fin du mois d'octobre 1800, on reçut Taffligéante nouvelle de la mort de Desaix à Marengo. Ce fut pour Tarmée un sujet de grande tristesse; car il était aimé et apprécié comme une de nos plus grandes illustrations militaires. Le général en chef, mal inspiré, attendit d*être forcé par Topinion publique de commander une céréAionie pour rendre hommage à la mémoire de ce vaillant soldat. On éleva un cénotaphe, en vue du champ de bataille d'Héliopolis, et Ton rassembla les troupes le 10 brumaire an IX (31 octobre 1800). Le général en chef ne crut pas devoir faire Téloge du glorieux défunt; et la méfiance dont il était Tobjet empêcha les autres généraux de prendre à leur tour la parole. Personne ne se leva pour honorer la brillante carrière de Desaix. Ce silence produisit une pénible impression; et de la part de tous, ce fut une faute. La cérémonie manqua absolument du caractère qu'elle devait avoir.
Menou très aigri contre ses généraux, sentant qu'il avait parmi eux des ennemis, chercha à s'en débarrasser et fit proposer des passeports pour rentrer en France, à Damas, Lanusse et Verdier. Ceux-ci, guidés par l'intérêt de Tarmée, qu'ils voyaient mal commandée, refusèrent. Les relations n'en furent que plus tendues.
Le général en chef adressa alors au Premier Consul des rapports malveillants contre ces chefs militaires,
qu'il signala c au moins comme inutiles, pour ne pas dire plus ».
Deux jours après la cérémonie en Thonneur de Desaix, un officier parti de France, arriva au Caire, apportant au général Menou, la confirmation officielle de son titre de commandant en chef. A partir de ce moment, se sentant le maître incontesté de la situation, le général Menou accentua la mauvaise direction qu'il avait imprimée aux affaires. Il lança contre ses généraux, des insinuations perfides qu'il envoya même en France, par lesquelles il les accusait d'avoir voulu le forcer à donner sa démission ou à évacuer l'Egypte ; puis d'avoir songé à le faire arrêter; « mais il leur en avait imposé par sa fermeté ».
Ses subordonnés, se sentant calomniés, tentèrent, dans leurs correspondances, d'expliquer leur conduite à Paris.
Une pareille situation devait amener la perte de l'Egypte. Belliard le pressentait et en souffrait cruellement. Mais sa responsabilité, ses fréquents rapports avec le général en chef et les mobiles élevés qui inspiraient ses actes, le tinrent longtemps en dehors de ces tiraillements. Il ne s'occupait que de son service et le faisait avec le plus grand zèle, persuadé qu'un pareil état de choses conduirait tôt ou tard l'armée à sa perte.
Un avis parvenu à Menou, le 23 brumaire (13 novembre 1800), vint justifier ses appréhensions. On annonçait que le grand vizir allait être remplacé par Ahmet Pacha; qu'il y avait 12,000 hommes en avant d'El Arich; enfin que le nouveau vizir était parti de Jaffaavec 20,000 hommes, 30 bouches à feu et quelques grosses pièces, mortiers et obusiers. D'autre part, la peste continuait ses ravages à Gizeh et au Caire.
Dans le courant de frimaire (décembre 1800), les rapports entre le général en chef et Belliard commencèrent à s'aigrir. Une affaire de personnel les porta tout à coup à un degré d'acuité extrême. Un de ses inférieurs, le général de brigade Yalentin, un des courtisans de Menou,
ayant occupé une maison du Caire sans rautorisatioa da commandant de place, ce dernier voulut l'en faire sortir. Le général en chef approuva d*abord, puis, se ravisant, à la suite d'une démarche de l'intéressé, il donna à Belliard un ordre contraire. Celui-ci n'y tint plus. Son autorité même était méconnue. Il adressa alors au général en chef et au général Valentin les lettres suivantes, dans lesquelles son caractère ressort tout entier.
Au général en chef^
1*' nivôse, an IX (21 décembre 1800).
J'estime, mon général, tous ceux que je crois dignes de l*être et j'ai des égards pour tout le monde; je ne crois pas en avoir jamais manqué envers qui que ce soit. J'ai peutêtre une manière de servir qui ne convient pas à tout le monde; je suis peut-être trop rigide, j'exige que chacun soit à sa place et s'occupe de ce qui le regarde; la hiérarchie militaire le veut ainsi et je ne m'en écarterai jamais. Vous ordonnez que le général Valentin reste dans sa maison; vous serez obéi. Je ne vous rappellerai pas qu'il y a deux jours vous m'ordonnâtes de l'en faire sortir. Je savais votre décision avant d'avoir reçu votre ordre. La lettre que m'a écrite le général Valentin m'a fait connaître, par son style, qu'il avait eu raison près de vous ; mais comme il se trouve avoir tort envers moi, pour s'être écarté des égards qu'il me doit, je viens de le mettre aux arrêts ; vous déciderez s'il doit les garder, et vous fixerez le temps. Ci-joint copie de sa lettre et de celle que je lui ai écrite.
Depuis que je sers, mon général, je le fais loyalement; je n'ai jamais été froissé (i) de petites tracasseries qui se répètent trop souvent et qui rendent le service ennuyeux et désagréable. Je vous prie, mon général, de me donner un successeur pour le commandement de la place du Caire. Vous trouverez facilement quelqu'un qui pourra me remplacer et qui remplira peut-être mieux vos vues. Je n'en serai pas moins porté à me rendre utile lorsque les circonstances
(1) Le mot froissé remplace un mot illisible.
l'exigeront et jaloux de mériter la confiance et Testime de mes chefs.
Au général Valentin.
!•' nivôse, an IX (21 décembre 1800).
Je n'ai jamais persécuté personne, citoyen général; vous avez vécu assez longtemps avec moi pour savoir que ce n*est pas mon caractère. J'exige à la vérité, lorsque je commande quelque part, que chacun reste à sa place et que Ion ne s'écarte pas des égards que Ton doit à ses supérieurs. Comme vous avez oublié ceux que vous me devez dans la lettre que vous m'avez écrite aujourd'hui, vous voudrez bien, citoyen général, garder les arrêts jusqu'à ce que le général en chef, auquel j'en rends compte, en ordonne autrement. J'en préviens aussi votre général divisionnaire.
Le général Menou s'accommodait très bien du service sûr et vigilant de Belliard. Il aurait été d'ailleurs embarrassé de le remplacer. Il lui répondit de manière à atténuer les torts du général Valentin et, lui témoignant de nouveau sa confiance, lui ordonna de garder ses fonctions. Belliard obéit; mais la lettre du général en chef ne pouvait eCfacer les traces du conflit. A dater de ce moment, tout en se montrant respectueux et subordonné, Belliard apporta une plus grande attention aux ordres émanés du général Menou. Il lui répondit tout d'abord.
Au général en chef.
2 nivôse, an IX (22 décembre 1800).
Lorsque je vous ai écrit, mon général, qu'un autre remplirait peut-être mieux vos vues, j'ai voulu seulement parler dans le commandement de la place du Caire et pour la manière de servir. J'ai cru, je vous l'avoue, apercevoir depuis un mois, que vous ne me témoignez pas autant de confiance que vous le faisiez dans les commencements, sans savoir à quoi en attribuer la cause, car je ne crois pas avoir rien fait qui puisse me l'avoir fait perdre. J'ai éprouvé des désagréments que je ne méritais sûrement pas et que je ne rappellerai point. Tout cela m'a engagé à vous demander de me
202 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
faire remplacer; vous en ordonnez autrement, je ne sais qu'obéir; je continuerai mes fonctions. Je ne vous parlerai plus de l'affaire du général Valentin; bien sûrement, si je voulais l'approfondir, vous verriez que les torts ne sont pas de mon côté. C'est la première altercation que j'ai eue avec un de mes camarades et si, lorsque je vous en parlai, vous n'eussiez pas ordonné l'évacuation, c'eût été une affaire finie. Croyez, mon général, que vous n'êtes pas le seul qui ayez en vue le bien de notre pays; depuis dix ans je travaille aussi, et, si je n'avais été guidé par le désir de contribuer à son bonheur, bien sûrement je n'aurais pas quitté ma famille que j'aime, pour venir dans les camps chercher un bonheur qu'on ne trouve qu'au sein de l'amitié.
Auguste Belliard.
Après cet échange de correspondances, les relations entre le général en chef et le commandant du Caire, devenues assez froides, se bornèrent aux rapports de service. C'était très regrettable.
Dans le courant de nivôse (décembre 1800) le nouveau chef d'état-major de l'armée fut nommé divisionnaire. Lui aussi naturellement était en froid avec Belliard qui ne lui écrivait plus qu'en l'appelant : citoyen général.
Menou changeait souvent d'avis, et n'hésitait pas, dans ce cas, lorsqu'il avait donné un ordre verbal, à le nier le lendemain. Il agit ainsi avec Belliard, dans les premiers jours de février. Ce dernier lui écrivit pour lui rappeler ses déclarations de la veille, qu'il semblait avoir annulées et il ajouta : « A l'avenir, je vous ferai tous mes rapports par écrit, afin que vous puissiez les mettre sous les yeux, lorsque vous en aurez besoin ».
A ce moment, Belliard s'absenta du Caire pendant six jours, pour une affaire de service et laissa à son chef d'élat-major, Duranteau, le soin de le suppléer.
Dans l'intervalle, le général en chef annonça aux troupes l'attentat dont le Premier Consul avait failli être victime à Paris ; et, avec une duplicité singulière il mêla à son ordre du jour des faits qui lui étaient personnels,
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 203
en se plaignant de ses ennemis, èa communication était de natare à exciter Tindignation, à la fois contre les auteurs de l'attentat et contre les chefs militaires qu*il détestait. C'était odieux. Mais ce fut contre lui-même que se souleva lopinion publique. Néanmoins les généraux Reynier, Damas, Lanusse et Belliard se sentirent visés; et plusieurs lui écrivirent pour lui demander de préciser ses inculpations.
Menou leur répondit par une circulaire vague dans laquelle il disait n'avoir jamais eu l'intention de désigner ses généraux. Ceux-ci durent s'en contenter; mais personne ne s'y trompa.
Pendant ce temps la situation s'aggravait. Déjà, en nivôse, on avait été prévenu par des espions cjue les Anglais préparaient un grand effort contre l'Egypte. Mais le général en chef affecta de ne pas y croire et d'admettre que l'armée du grand vizir était seule en mesure de tenter une attaque. Par suite, il dégarnit la côte des troupes qui s'y trouvaient. Or, on savait bien que le peu de cohésion des troupes turques ne leur permettait d'agir que très lentement et que les véritables ennemis étaient les Anglais.
Au même moment, le grand vizir redoutant une campagne contre notre armée, chercha à entamer des négociations par l'intermédiaire de Mourad-Bey.
Ce dernier envoya au Caire, son représentant le plus avisé, déjà bien connu de nos chefs, le Bey Osman el Bardisy. Il se présenta à Belliard, le 18 pluviôse (6 février 1801) et obtint le lendemain une audience de Menou. Suivant les instructions de Mourad, désireux de nous prouver sa fidélité et de nous aider à vaincre, il fitconnaitré le plan de nos adversaires : une armée anglaise de 18,000 hommes, renforcée des troupes du Capitan Pacha (amiral turc) devait débarquer pendant que le grand vizir traverserait le désert avec son armée et qu'une escadre anglaise, partie des Indes, débarquerait
204 PERIODE RÉPUBUGAINE
un corps de troupes à Suez. — Cependant le grand vizir offrait de traiter.
Cette démarche plaçait Menou en excellente posture. En présence de trois groupes ennemis séparés par de grandes distances et dont Tun se retirait avant la lutte, Tarmée française facile à concentrer et aguerrie par tant de victoires, était sûre d'assaillir les Anglais, avec une supériorité incontestée, de les écraser au premier choc et de sortir de cette épreuve plus forte encore que par le
Au lieu d adopter cette combinaison, et de combler Osman-Bey de présents et d'attentions, Menou crut lui donner une plus haute idée de sa personne, en le recevant avec une hauteur dédaigneuse, et en blâmant Mourad non seulement de lui avoir envoyé cette communication mais surtout d*ètre en relations avec notre ennemi, le grand vizir. En même temps il éprouva le besoin de critiquer les actes de son prédécesseur et de tenir sur Kléber, qui en avait tant imposé aux indigènes, des propos offensants. C'était un aveuglement insensé.
Osman-Bey qui était intelligent, fin et dévoué à notre cause, fut absolument froissé et tellement indigné des paroles prononcées sur Kléber, que dans une visite au général Damas et à l'ordonnateur Daure, il ne dissimula pas ses impressions et ajouta qu'il craignait de voir un pareil général en chef causer la perte de l'armée française. Quant à la proposition du grand vizir, Osman attendait la réponse du général Menou. Elle ne se iStpas attendre. Il reçut simplement l'ordre de quitter le Caire et de rejoindre Mourad.
Cette manière d'agir fut d'autant plus malheureuse qu'Osman-Bey devait être appelé avant peu à prendre la succession de Mourad. Belliard, mis au courant de ces entrevues, fut navré des fautes dont il était témoin.
Les nouvelles, qui parvinrent au Caire à ce moment, étaient bien faites pour justifier ses appréhensions.
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 205
Les Anglais, tenus au courant des faiblesses de Menou, résolurent de s'établir d'abord sur quelques points, de s'y fortifler et de tâcher d'y maintenir leurs troupes en usant nos efforts jusqu'à l'arrivée du grand vizir. Ils firent une première apparition dans la rade d'Aboukir, le 40 ventôse (28 février 1801). Elle fut connue au Caire, le 13 (3 mars), à 3 heures de l'après-midi.
Il était de tradition en pareil cas de concentrer de suite l'armée pour s'opposer au débarquement de l'ennemi. Au lieu de cela, Menou envoya Reynier à Belbeïs, sur la route de Syrie, avec deux demi-brigades, et son artillerie divisionnaire; Morand, à Damiet te, à 150 kilomètres environ d'Aboukir, avec 500 hommes de la division Rampon, et le général Brun à Aboukir, avec le 22^ régiment de chasseurs, réduit à un effectif de 230 chevaux. La division Lanusse ne devait partir que plus tard.
Le général en chef persistait dans Tidée de voir son principal adversaire en Syrie, tandis que ses généraux, et Belliard le premier, se préoccupaient surtout d'une descente de troupes anglaises sur la côte.
Cette dissémination des troupes était un gros danger; Reynier prit sur lui de lui exposer ce qu'il croyait utile au succès de nos armes et voulut lui démontrer qu'il aurait le temps de battre les Anglais avant l'arrivée des Turcs, qui étaient toujours très lents dans leurs mouvements. Mais une observation de Reynier suffisait pour indisposer Menou et le rendre méfiant. Il n'en tint aucun compte.
Pendant ce temps, les Anglais avaient commencé à débarquer leurs troupes, le 17 ventôse (7 mars). Le général Priant qui était seul sur la côte, avec 1,550 soldats d'infanterie, 180 cavaliers et 10 bouches à feu, tenta de s'y opposer, malgré l'énorme disproportion des forces. Il avait en effet devant lui 5,850 hommes de troupes d'élite, soutenus par de nombreuses canonnières. Dans
ces conditions, ses efforts furent inutiles et il dut se retirer sur Alexandrie, qui n'était pas défendue.
Depuis quelques jours, Menou, comprenant qu*il devait se mettre à la tète de ses troupes, avait annoncé son départ du Caire. Belliard s'empressa alors de lui remettre, le 13 ventôse (3 mars), un rapport exposant Tétat défectueux des défenses de la capitale et faisant ressortir les effectifs indispensables pour repousser une attaque. Il le prévint que certains forts n'étaient pas encore approvisionnés et qu'il y avait lieu d'y pourvoir sans retard. Il ajoutait : « Je crois, mon général, que pour maintenir la tranquillité dans la ville du Caire, pendant votre absence, il serait nécessaire de faire arrêter et garder à vue les principaux cheiks et négociants de la ville. »
Le général en chef ne parut pas se préoccuper de ce rapport. D'autre part, Belliard qui avait des espions de différents côtés et qui était toujours bien renseigné, lui annonça, le 18 ventôse (8 mars), que l'armée du grand vizir, concentrée à El Arich, se mettrait en mouvement sept jours après. Les cheiks arabes, de la ville et des villages environnants, avaient été invités à se tenir prêts à seconder ses opérations et à rassembler des vivres pour son armée.
Le débarquement des Anglais fut connu au Caire, le 20 ventôse (10 mars), à 5 heures du soir. Tout le monde comprit alors la faute commise. La cavalerie, laissée à Boulaq, aurait pu être à Aboukir, le 17, jour du débarquement. 10,000 hommes et SO bouches à feu auraient pu s'y trouver le 20 et détruire la petite armée anglaise avant qu'elle fût organisée. Pour comble de malheur, on annonçait l'arrivée du grand vizir en personne à El Arich et l'apparition de l'escadre anglaise des Indes, à Suez.
Il n'y avait plus à tergiverser. Menou quitta le Caire, le 21 (1 1 mars), laissant à Belliard la responsabilité d'une défense qui n'était rien moins qu'assurée. Le même jour,
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 207
ce dernier jugea prudent d^envoyer à son ami Donzelot, dans la Haute-Egypte, l'avis ci-après :
Au général Donzelot.
21 ventôse, an IX (11 mars 1801).
Les Anglais ont débarqué à Aboukir, mon cher Donzelot, toute l'armée est en marche pour aller se battre. Comme il serait possible que les événements vous obligeassent à descendre, faites vos préparatifs et tenez-vous prêt à partir.
Désormais Belliard était forcé de correspondre chaque jour avec le général en chef et dé se tenir au courant des événements qui le menaçaient. Sous ce rapport, fidèle à son devoir et restant pour son supérieur un subalterne dévoué, il lui adressa ses comptes rendus, dès le lendemain de son départ.
Au généi^al en chef,
22 ventôse, an IX (12 mars 1801).
Je vous adresse, mon général, une lettre du général Rampoû; j'ai fait part, au commissaire des guerres qui remplace l'ordonnateur en chef, des besoins qu'on a à Damiette et d'y faire passer de suite tout ce qu'il pourrait.
Les 13* et 85* demi-brigades sont parties ce matin du Caire pour aller vous joindre.
Les généraux Reynier, Damas et Baudot sont partis avec eux.
D'après les rapports que j'ai reçus ce matin, il parait que l'armée du vizir est en mouvement pour se rendre du côté d'El Arich ; on croit qu'ils se porteront sur Teniet ; j'ai envoyé plusieurs espions; j'espère avoir bientôt des nouvelles et je vous les ferai connaître.
11 me reste très peu de moyens, comme vous le savez, mon général, pour m'opposer à Tarmée ennemie, si elle se présentait devant le Caire ; je ferai cependant tous mes efforts
pour l'empêcher d'entrer dans la place et pour défendre
elGizeh.
Je vais écrire au général Donzelot de descendre au Caire
en ramassant toutes les garnisons qui sont dans la Haute- Egypte.
L'évacuation de ce pays ne peut, je crois, nous faire aucun tort; car, si nous battons l'ennemi, comme je Tespère, la reprise des positions ne sera pas difficile; tandis que si la chance des événements n'était pas heureuse pour nous, les forces de la Haute-Egypte réunies à celles que nous avons Ici peuvent devenir très utiles.
J'écrirai à Mourad pour le prévenir de ce qui se passe et rengager à descendre à Syout ou à Minieh, ou même à Beni- Souef, pour maintenir les Arabes et les habitants qui pourraient vouloir nous inquiéter.
Je n'ai point encore reçu des nouvelles d'Alexandrie depuis votre départ; je suis inquiet de ce qui se passe sur la côte; je vous prie de m'écrire aussitôt que vous en serez instruit. Le Caire est toujours tranquille; il y a cependant quelques habitants qui s'en vont.
J*ai écrit à Suez pour prévenir Tarcyre d'envoyer pour reconnaître si les rapports qu'on a faits sur les Anglais sont vrais.
J'attendrai les nouvelles d'Aboukir pour expédier vos lettres au général Donzelot.
Auguste Belliard.
Belliard, laisséauCaireavecdespestiférés,desmaladcs, des blessés et 300 à 400 hommes disponibles, navré de ce qu'il voyait, pressentait les plus grands malheurs. Il était persuadé qu'il recevrait peu d'indications du général en chef, encore moins de secours et qu'il était menacé, si nous éprouvions un échec sur la côte, de voir arriver sur lui l'armée turque, renforcée par les troupes anglaises. Résolu à faire son devoir avec la dernière énergie, il prit toutes les mesures qui dépendaient de son initiative.
Craignant d'abord pour le sort du brave Donzelot, abandonné au fond de l'Egypte, si loin de tout appui, il lui adressa deux lettres destinées à l'éclairer sur la situation.
ÉVACUATION DE L*É6YPTE 209
Au général Donzelot,
22 ventôse, an IX (12 mars 1801).
Je vous ai écrit hier, mon cher Donzelot, pour vous prévenir du départ de l'armée et du général en chef pour marcher sur la côte.
Le 17 au matin, les Anglais ont débarqué à Aboukir, à l'endroit même où les Turcs avaient opéré leur débarquement; il y a eu un combat assez vif. Priant, qui avait peu de troupes, a été obligé de se retirer à quelque distance du lieu du débarquement pour attendre les renforts qu'on lui a envoyés; depuis le 17, je n'ai rien d'officiel d'Alexandrie; mais je pense que le 19, le général Lanusse aura dû se réunir avec trois demi-brigades et deux régiments de cavalerie.
Il parait que l'armée du vizir veut aussi faire un mouvement; mais j'espère qu'il sera long; au moins je le désire; car si l'armée se présentait au Caire, je ne pourrais pas lui opposer grande résistance avec trois ou quatre cents hommes que j'ai de disponibles. Je crois dbnc, mon cher Donzelot, qu'il est indispensable que vous évacuiez la Haute- Egypte; nous la reprendrons sans beaucoup de peine lorsque nous aurons bien battu nos ennemis et la réunion de vos troupes aux miennes devient indispensable. Ainsi tenez-vous prêt à partir; faites vos dispositions pour pouvoir vous mettre en route aussitôt que je vous en enverrai l'ordre. Je vous écrirai ce soir ou demain; j'attends toujours des nouvelles d'Alexandrie et de Salahieh qui décideront de votre mouvement.
11 est arrivé dans le port d'Alexandrie un bâtiment venant d'Ancône, ayant à bord un adjudant général chargé de dépèches pour le général en chef. Je ne sais pas ce qu'elles contiennent.
Si vous avez des grains à votre disposition faites-les filer le plus tôt possible sur le Caire ; nous en avons besoin.
Cette lettre, qui devait mettre longtemps à arriver, ne constituait pas encore un ordre d'évacuation; etBelliard, qui avait insisté auprès du général Menou pour obtenir cetjordre au plus tôt, était impatient de le recevoir. Les
autres généraux étaient dans le même cas et attendaient vainement des instructions ou des avis. Dans leur incertitude, ils s'adressaient au commandant du Caire, qui prévint ainsi le général Rampon, à Damiette, des événements qu*il connaissait et de ceux qu*il redoutait. « J'attends avec impatience, lui disait-il, quelque chose d'officiel; je vous le ferai connaître. »
Le lendemain, étant toujours sans nouvelles et n\ tenant plus, il prit sur lui d'envoyer à Donzelot, rordre de revenir.
Au général Donzelot.
24 ventôse, an IX (14 mars ISOl).
Je n'ai point de nouvelles de l'armée, mon cher Donzelot, ni des progrès que peuvent avoir faits les Anglais. Il paraît cependant, d'après les rapports que j'ai eus de soldats, qu'ils ont mis à terre dix à douze mille hommes. Ils auront eu le temps de s'établir avant l'arrivée de l'armée. Le vizir fait filer des vivres et des munitions sur El Arich, ce qui annoncerait un mouvement de son côté; mais je n'ai pas encore de certitude qu^il soit en marche. Cependant on doit penser que rexpédition des Anglais est combinée avec les Turcs et que ces derniers se porteront sur TÉgypte.
... Concertez votre mouvement avec Mourad-Bey si vous le voyez nécessaire; ci-joint la lettre que je lui écris. Comme vous êtes sur les lieux et que vous pouvez être plus à même que personne de juger de ses bonnes ou mauvaises dispositions d'après les événements actuels, je vous laisse le maître de garder la lettre si vous croyez qu'il soit changé ; mais il a paru trop loyal pendant le siège du Caire où il pouvait nous faire du mal pour ne pas rester fidèle à ses engagements, et, dans ce moment, il peut nous être de la plus grande utilité.
Voici le moment de crise, mon cher ami, j'espère que la fortune ne nous abandonnera pas et que, jointe à la bravoure de nos troupes, elle nous fera vaincre nos ennemis.
Belliard écrivait tous les jours au général en chef et, suivant ses prévisions, n'en recevait jamais un mot. Il prenait néanmoins les mesures exigées par les cir-
constances et sentait combien le poids de sa responsabilité augmentait. Il se soulageait en s*épanchant dans ses lettres à Donzelot, mais sans se faire illusion; il terminait ainsi sa lettre du 26 ventôse (16 mars) : « Si les rapports qu*on me fait sur les Turcs sont vrais et si larmée du vizir ne se met pas en mouvement de suite et qu'elle donne le temps à nos troupes de revenir au Caire, après avoir battu les Anglais, il faut convenir qu'ils sont bien bètes et que nous sommes bien heureux. »
Ses agents indigènes le tenaient au courant de ce qui se passait en Syrie, et lui permettaient de transmettre au général en chef d'utiles avis. Le 29 ventôse (19 mars), il le prévint que le camp turc d'El Arich contenait 10,000 hommes, commandés par Ibrahim, Pacha d'Alep; qu'Abou Marek occupait Gaza avec 4,000 hommes levés dans les tribus environnantes. Le grand vizir était à Gaza, depuis le 22, et la peste faisait de grands ravages dans les camps ennemis. Les soldats tares redoutaient une rencontre avec les Français.
Le général Menou ne s'occupait plus de ce qui se passait en Syrie ; mais ne se pressait pas d'atteindre la côte. Il se bornait à donner quelques ordres et semblait attendre la suite des événements avec une sorte de . fatalité orientale.
Les premières mesures qu'il avait prises, en apprenant le débarquement des Anglais, avaient eu pour résultat de disperser les troupes sur des points éloignés du théâtre de la lutte. Mais à la suite du combat malheureux de Priant, il lui avait envoyé Lanusse. Leur réunion, effectuée le 29 ventôse (19 mars), les laissait encore trop faibles. A eux deux, avec le général Brun, ils comptaient 3,850 hommes, 520 cavaliers et 21 bouches à feu. Les Anglais, dont le débarquement était >^hevé, avaient 16,000 fantassins, 2,000 soldats de marine, 200 cavaliers et 10 canons.
Malgré cette disproportion de forces» Lanusse et Priant crurent devoir les attaquer. Le premier engagea l'action, le 2 germinal (22 mars), en se jetant sur leur gauche qui semblait isolée. Mais il se heurta à des masses biendis> simulées, qui Técrasèrent de leurs feux. Ses troupes plièrent. Priant vint le soutenir, mais ne put refouler l'ennemi.
Tous deux, craignant de s'engager davantage, prirent position sur les hauteurs de Nicopolis. Les Anglais, rendus prudents par la vigueur de leurs adversaires, n'osèrent les assaillir et se contentèrent de se fortifier sur le terrain qu'ils occupaient. Lanusse avait été légèrement blessé. Après cet échec nos troupes rentrèrent à Alexandrie qu'il fallait maintenant songer à défendre.
Ces détails, parvinrent promptement à Belliard qui les transmit à Donzelot.
Au général Donzelot,
3 germinalf an IX (23 mars 4801).
Des lettres particulières arrivées à Rahmanieb, mon cher Donzelot, annoncent qu'il y a eu, le 2, une affaire très vive dans les environs d'Alexandrie et qui a coûté beaucoup de monde aux deux partis. Il paraît, si on veut ajouter foi à ces différentes lettres, que nous avons eu beaucoup d'officiers de tués, au nombre desquels se trouve Dorsenne et un chef d'escadrons du 3"" dragons; le chef de brigade Latour est dangereusement blessé ; le général Brun a eu deux chevaux blessés sous lui. Nos troupes se sont battues avec une valeur incroyable; mais elles ont dû céder au nombre et Tennemi forme, dit-on, le blocus d'Alexandrie.
Si toute l'armée s'était trouvée à Alexandrie le 2, comme elle pouvait le faire, il y a apparence que la bataille eût été décisive et que les Anglais eussent été forcés de se rembarquer, ou de se rendre prisonniers. Mais j'espère que ce qui est différé ne sera pas perdu; l'armée est maintenant réunie, les soldats sont dans la meilleure disposition et ils sauront encore ranger la victoire sous nos drapeaux. Aussitôt que
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 213
j^aurai des nouvelles certaines, je vous enverrai un courrier.
Descendez bien vite, mon cher Donzelot, et venez nous joindre. Je pense que Mourad-Bey, d'après la lettre que je lui ai écrite, vous suivra jusqu'à Minieh ; s'il est toujours de bonne foi et qu'il veuille faire cause commune avec les Français, il pourra nous rendre de très grands services, si la bataille d'Alexandrie ne tournait pas à notre avantage. Si vous avez l'occasion de le voir et de lui écrire, faites-lui bien sentir que ce sont ses intérêts et que si jamais les Français consentaient à évacuer l'Egypte, ce ne serait qu'à condition qu'il en deviendrait souverain.
Tandis qu'il expédiait cette lettre, Belliard recevait les plus graves nouvelles de Tarmée turque. Elle s'était mise en marche sur le Caire; combinant son mouvement avec celui des Anglais. Toutefois, il espérait encore que la réunion des troupes de Menou à celles de Priant et Lanusse avait permis de livrer près d'Alexandrie une bataille décisive. Si ce succès avait couronné nos efforts, le général en chef devait être en mesure de lui envoyer des renforts avec lesquels il lutterait avantageusement. Il lui écrivit dans ce sens.
Au général en chef.
Le 3 germinal, an IX (23 mars 1801).
Le commandant de Belbeïs m'écrit à l'instant, mon général, qu'il vient d'être instruit par plusieurs cheiks arabes, que l'ennemi s'est établi à Sababia en assez grand nombre d'infanterie et de cavalerie, commandé par un pacha et que d'autres troupes sont en route pour rejoindre les premières. Il y a apparence que l'ennemi va se porter sur le Caire; nous lui opposerons tous nos moyens, mon général, pour les empêcher d'entrer dans la place; mais vous savez combien nous sommes faibles et qu'il est urgent que les troupes reviennent d'Alexandrie à grandes journées, si elles ne sont plus utiles contre les Anglais. J'écris aux commandants de Saiahieh et de Belbeïs de faire partir beaucoup d'espions, afin de connaître les mouvements de l'ennemi. Je leur
214 PÉRIODE IIÉPUB2JCAINE
ordonne aussi de faire la plus vigoureuse résiatance s'ils sont attaqués.
Je vous tiendrai au courant de tout ce qui pourra se passer jusqu'à votre retour. Ci-joint copie de la lettre du commandant de Belbeîs.
Le lendemain, pressé par les événements et inquiet de ne rien recevoir du côté d'Alexandrie, Belliard écrivit de nouveau au général en chef, en lui exposant Timminence de plus en plus grande des dangers qui le menaçaient.
Au général en chef,
4 germinal, an IX (24 mars 1801).
Je vous ai écrit hier, mon général, par un exprès et par un officier que j'ai envoyé près de vous, pour vous prévenir que l'armée du vizir était en marche et que, d'après le rapport du commandant de Belbeîs, l'avant-garde paraissait être établie à Sababia. Hier soir, j'ai fait réunir le divan ; quatre des principaux membres ont été arrêtés et conduits à la citadelle, ainsi que plusieurs chefs des marchands.
Aussitôt la nouvelle reçue, j'ai écrit à Damiette et au général Donzelot; j'ai ordonné au détachement, qu'on m'a dit être à Samensouf, de se rendre à Menouf pour se réunir à la garnison.
D'après les rapports que j'ai reçus ce matin, il paraît que l'armée du vizir doit se diviser en deux parties ; la cavalerie doit passer par le désert et venir du côté de Bassatin ; l'infanterie doit se porter directement par Birket sur Bab-ei-Nas. J'ai fait partir hier soir un détachement de dromadaires sur Belbeîs; cette nuit, j'ai fait pousser une reconnaissance sur Birket-el-Hadji. Aussitôt qu on sera rentré, je vous env^rai le rapport du commandant. Je n'ai encore rien reçu de Salahieh; il est surprenant que les dromadaires qui sont assez souvent en course n'aient point eu connaissance du mouvement des ennemis.
Depuis votre lettre de Damanhour, je n'ai point eu de nouvelles de l'armée; sans doute que les courriers que vous m'avez envoyés ont été interceptés. Je suis cependant bien impatient, mon général, ainsi que tous les Français qui se
trouvent au Caire, de savoir les résultats de la bataille que vous avez dû livrer à l'ennemi.
S*il vous est possible, mon général, faites partir biçn vite des troupes pour le Caire et qu'elles viennent à grandes journées.
Ci-joint copie d'une lettre que j'ai reçue du général Morand et d'une écrite à Malem Jacob par un cophte deDamiette.
P. 'S, — A l'instant, Monmarie est rentré de reconnaissance de Birket-el-Hadji ; il n'a rien découvert.
Les appréb^Qsions de Belliard n'étaient malheureusement que trop justifiées. Après bien des journées perdues, une partie de l'armée s'était enfin trouvée réunie, le 29 ventôse (19 mars), sous les murs d'Alexandrie. La veille, le petit fort d'Aboukir, écrasé parles bombes et les boulets, avait dû capituler.
Malgré cet échec, les forces qui se trouvaient alors rassemblées dans la main du général en chef pouvaient encore, avec une prompte résolution et une direction habile, vaincre les Anglais, avant qu'ils aient achevé leurs ouvrages de défense. Elles comptaient 8,330 fantassins, 1,380 cavaliers et 46 canons. Les Anglais, comme on Ta vu, avalent environ 18,000 hommes, 12 pièces attelées et 30 canons dans leurs redoutes. Menou se décida à attaquer, en adoptant le plan de Lanusser
Le 30 ventôse (20 mars 1801), nos colonnes se portèrent sur l'aile gauche ennemie. Malheureusement, au début même de l'action, le brave Lanusse reçut une blessure mortelle. Nos soldats pleins de confiance dans ce chef éprouvé, en furent ébranlés et leur première offensive fut ralentie. L'attaque qui fut tentée ensuite par le général Rampon, se trouvant exposée à des feux bien dirigés, ne put réussir. L'adjudant commandant (1)
(1) Un décret du 27 messidor, an VIII (15 juillet 1800) avait décidé qu'à ravenir les adjudants généraux s'appelleraient adjudants commandants et leurs adjoints, adjoints d'état-major.
216 PÉRIODE B£PUBUCAI5E
Somet avait été tué des premiers. Les priocipaux chefs de colonnes furent mis i leur tour hors de combat. La troupe hésita et finalement fut arrêtée par Imtensité des feux ennemis.
Le général Reynier, voyant que le général Menou, resté sur les derrières de Tarmée, ne donnait aucun ordre, essaya de rétablir le combat. Ses efforts furenl inutiles. La majeure partie de nos combattants étaient dispersés, sans chefs et sans moyens de se réunir ou de se réorganiser. Néanmoins Reynier et Priant tentèrent une nouvelle attaque avec Taile droite, tandis que Lanusse, faisait vainement supplier le général en chef de le remplacer par le général Damas. Menou cependant sentait qu'il fallait prendre de nouvelles dispositions pour empêcher une défaite imminente. Ayant rencontré sa cavalerie, il lui ordonna de charger. Le général Roize, qui la commandait, lui fil observer que ce n*était pas le moment. Loin de comprendre que cet avis n'avait d'autre but que de parer à son inexpérience, Menou insista. On obéit et cette tentative fut repoussée avec de grandes pertes. Roize fut tué et un grand nombre d'officiers furent mis hors de combat. De son côté l'armée ennemie avait éprouvé un grand malheur. Son général en chef, Abercromby, avait été atteint d'une blessure mortelle. Pendant ce temps, nos cavaliers, fidèles à leurs traditions, chargeaient successivement avec leur impétuosité habituelle les deux lignes anglaises, et pénétraient jusqu'aux réserves. Mais celles-ci n'étaient pas ébranlées; elles redoublèrent leurs feux et forcèrent nos escadrons à reculer en désordre, après avoir perdu le quart de leur effectif.
Reynier demanda alors à Menou d'ordonner la retraite pour sauver au moins une partie de l'armée. Le général en chef, voulant faire preuve de ténacité, rejeta cette demande; et ce fut seulement après deux heures d'indécision et de luttes inutiles, qu'il s'y décida.
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 217
Elle s'effectua en bon ordre sur les hauteurs de Nicopolis; et les Anglais, très éprouvés de leur côté, ne firent aucune poursuite.
Le lendemain i*' germinal (21 mars), Tarméen ayant pas reçu d'ordres, Reynier se rendit chez le général en chef, pour lui faire connaître que la position de Nicopolis était trop étendue et qu'on ne pouvait y attendre l'armée anglaise très supérieure en nombre. Il en conseilla une autre, expliqua qu'il était urgent de protéger Rosette et El Rahmanieh, de faire sauter les forts inutiles et de rallier tous les détachements isolés. 11 proposa de concentrer toutes les forces disponibles sur ce dernier point, en laissant des garnisons suffisantes à Alexandrie, à la citadelle du Caire, au fort Julien et à Lesbeh.
Menou, qui détestait Reynier, ne fit rien de ce qu'il proposait et adopta seulement quelques demi-mesures. Il prescrivit à Belliard de lui envoyer à Rahmanieh, 1,200 hommes, qui devaient plus tard se réduire à 600 et de presser le retour des garnisons de la Uaute-Égypte. Ces dispositions n'inspirèrent confiance à personne, et l'état moral des troupes, ébranlé parles derniers échecs, se trouva bientôt très déprimé.
D'autre part, les généraux, dispersés comme les troupes, furent dans l'impossibilité de se concerter entre eux. D'ailleurs, à ce moment, les espérances de succès s'étaient évanouies et personne ne songeait plus à prendre une initiative quelconque, ou à engager sa responsabilité. Chacun attendait des ordres qui ne venaient pas, et tout espoir dans le chef suprême avait disparu.
En recevant les dernières nouvelles de l'armée, Belliard n'eut plus de doutes sur l'avenir qui lui était réservé : le Caire serait assailli avant peu par des forces écrasantes, sans espoir de secours. Il prit dès lors les mesures commandées par les circonstances et en informa le général en chef.
218 PERIODE RÉPUBLIGAIKE
Au général en chef,
4 germinal, an IX (24 mars 1801).
Je reçois à l'instant, mon général, votre lettre datée d'Alexandrie du i*"* germinal. Il paraît que l'affaire a été très malheureuse pour nous; notre perte est considérable.
Vous me marquez de faire partir le général Robin avec douze cents hommes; vous savez qu'ils n'existent pas au Caire. Le général Donzelot n'étant pas encore arrivé, et je ne l'attends pas avant le 10 ou le 12, je m'en vais ramasser tout ce que j'ai de disponible au Caire et cela partira avec le général Robin. La position où je me trouverai, après avoir envoyé ces forces, ne sera pas brillante. J'écris à Belbeïs et à Salahieh de m 'envoyer toutes les troupes qui ne sont pas absolument nécessaires pour garder ces deux points. Je crois, mon général, que dans la circonstance où nous nous trouvons, on ferait peut-être mieux d'évacuer ces deux places qui ne tarderont sûrement pas à être attaquées par les Osmanlis et qu'il sera de toute impossibilité de pouvoir secourir. Elles seront prises par l'ennemi qui s'y établira ; au lieu qu'en les évacuant et les faisant sauter, elles lui deviendront inutiles.
Nous avons dans ces places beaucoup de vivres et beaucoup de munitions; quoique vous ne m'en parliez pas, je vais cependant prendre sur moi de réunir les chameaux, afin de tâcher à évacuer sur le Caire une partie des vivres et des munitions.
En réalité, Tordre de Menou, exigeant l'envoi à Alexandrie de la garnison du Caire, équivalait à Tabandon de la capitale. C'était en outre provoquer derrière soi une insurrection redoutable et isoler du reste de Tarmée, en les exposant à une perle certaine, tous les Français qui étaient encore dans la Moyenne et dans la Haute-Egypte. Ces sacrifices ne pouvaient servira rien. Beliiard exposa au général en chef les raisons qui l'empêchaient de se conformer à ses prescriptions.
Au général en chef,
5 germinal, an IX (25 mars 1801).
Je vous ai écrit hier, mon général, sur la demande que vous me faisiez. J'allais faire partir le général Robin avec toutes les troupes disponibles; mais ayant réfléchi, mon général, qu*après le départ de ces troupes qui ne peuvent excéder trois à quatre cents hommes, je serais forcé d'abandonner le Caire, qui, se voyant sans garnison, pourrait se soulever, qu'alors nos évacuations de Boulaq, de Gizeh, d'Ibrabim-Bey sur la citadelle devenaient impossibles, je suspends le départ du général Robin; nous évacuons à force, j'ai fait transférer à la citadelle tous les malades d'Ibrahim- Bey. Le lazaret qui, malheureusement est trop nombreux, va être placé dans l'enceinte de Gizeh; il y a quatre vingthuit malades français. J'ai écrit à Salahieh et à Belbeïs pour faire revenir une partie des troupes de ces garnisons; ce jour, je ferai partir des chameaux pour évacuer tout ce qui sera possible de ces deux places. Aussitôt que nos magasins seront transférés à la citadelle, que nos malades seront en sûreté, le général Robin s'en ira à Rahmanieh....
Belliard prit donc le parti de faire son devoir comme le lui prescrivait sa conscience, après en avoir toutefois référé à son chef, qui ne fît d'ailleurs aucune objection.
Le même jour, il fît transporter à la citadelle du Caire, les effets des troupes, les blessés, les malades et les munitions laissées à Textérieur. En même temps, il s'empressa d'enyoyer un courrier à Donzelot, avec la lettre ci-après :
Au général Donzelot,
5 germinal, an IX (25 mars 1801).
J'écris à Mourad-Bey, mon cher Donzelot, de descendre et de m'envoyer un bey qui pourra se rendre auprès du général en chef si, comme je le pense, on va entrer en négociations. 11 ne faut pas s'abuser sur notre position, mon cher Donzelot; elle n'est pas belle : les différentes affaires que nous avons eues nous ont coûté près de trois mille hommes, deux généraux tués, quatre blessés, trois chefs de
brigade morts, neuf hors de combat, deux chefs de bataillon morts et dix hors de combat; la 61* et la 88' sont commandées par des capitaines ; Eppler est blessé, ainsi que le bel Auxerre qui est mort. Il paraît qu'il y a eu un grand mécontement dans Tarmée; les dispositions ont été mal faites. Nos troupes, surtout la cavalerie ont déployé le plus grand courage; après une charge qu'on a fait faire mal à propos, il n'en est revenu qu'un tiers. Il me tarde de vous voir, mon cher Donzelot, et de m'entretenir avec vous. Venez le plus vite que vous pourrez; amenez Mourad-Bey; assurez- vous de son amitié par tous les moyens ; il peut nous être de la plus grande utilité. Adieu, mon cher Donzelot, conservez pour vous les nouvelles que je vous donne ; elles ne sont déjà que trop répandues.
Après la perte de la bataille d'Alexandrie, notre occupation était gravement compromise. On n'avait plus le temps de rassembler nos troupes dispersées, dont le moral du reste était très affaibli. L*ennemi au contraire pouvait maintenant concentrer ses forces et les porter sur le Caire avec la certitude de ne rencontrer aucun obstacle.
Belliard, pourtant, ne perdit pas tout espoir et s*efforç& de rallier autour de lui tout ce qu*il pourrait rassembler. Il écrivit dans ce sens au général en chef.
Au général en chef,
6 germinal, an IX (26 mars 1801).
J'ai ordonné, mon général, à une partie de la garnison de Belbeïs, et de Salahieh de rentrer au Caire; vous ne m'avez rien dit pour Suez. Nous avons à Salahieh des magasins considérables de munitions et de vivres ; je comptais envoyer des chameaux pour en évacuer une partie; mais il m'a été impossible d'en réunir. Je crois, mon général, que dans les circonstances où nous nous trouvons, il serait nécessaire de faire marcher tout son monde et se borner seulement à conserver la citadelle du Caire ; je pourrai encore réunir, Donzelot arrivé, près de trois mille hommes ; avec ce renfort, on ferait de nouvelles tentatives ; si elles étaient heu-
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 221
reuses noas n'aurions pas de peine à reprendre possession. Si la fortune nous abandonnait tout à fait, l'armée réunie suivrait la même chance. Je fais évacuer sur la citadelle tout ce qu'il y a d'important à Gizeh. Ibrahim-Bey l'est entièrement; il ne reste plus que la garnison. Ce qui m'embarrasse, c'est le lazaret ; je m'occupe de l'établir près de la citadelle et dans un endroit oh il puisse être en sûreté, défendu et protégé. Pour évacuer Gizeh entièrement, il faudrait six mois; avec le peu de moyens que nous avons, on sera obligé d'y laisser beaucoup de choses^ le plus précieux sera enlevé. ...Ce sont des projets que je propose, mon général, vous avez auprès de vous vos généraux ; pesez-les avec eux ; nous sommes dans une position critique; il faut se réunir pour concourir au bonheur de tous. Chacun propose ses moyens, on les pèse et on les discute, et on adopte ceux qui sont les meilleurs. J'ai vu quelquefois le général Bonaparte dans des moments critiques réunir ses officiers généraux pour discuter sur l'intérêt de l'armée, et il sut adopter le plan qu'on avait proposé, quoiqu'il ne fût pas le sien, parce qu'il fut jugé que c'était le meilleur. Vous commandez une armée de braves, mon général, dont l'honneur doit vous être cher comme à nous tous. Nous devons donc travailler d'un commun accord à le lui conserver; c'est le moment d'être réunis plus que jamais et de marcher tous sur la même ligne, d'oublier tout ce qui peut s'être passé pour tendre au même but, au salut de l'armée et à l'intérêt de la République française.
Cette lettre est une des plus curieuses que Belliard ait laissées. Elle montre la disposition d'esprit des généraux de Henou, qui sentaient son manque d'expérience, et qui, soumis à son autorité, croyaient néanmoins dans les circonstances critiques où ils se trouvaient, pouvoir lui donner quelques conseils. Mais leurs efforts n'éveillaient que la colère et des rancunes. Elles se traduisirent par des appréciations malveillantes que leur chef expédia en secret au Premier Consul.
Quoi qu'il en soit, Belliard lui écrivit le même jour une seconde lettre pour lui peindre exactement l'état
des esprits au Caire. Le découragement était général et tout le monde voulait partir. Quant au commandant de la place, abandonné par son chef, voyant ses soldats écœurés, la peste étendant ses ravages, il faisait appel à sa force d'âme pour conserver sa pensée lucide, sa force de décision et son énergie.
Au général en chef.
6 germinal, an IX (26 mars 1801).
Je vous fais passer, mon général, copie des lettres que je viens de recevoir de Salahieh, Belbeïs et Suez. Il paraît que l'armée turque n'a pas fait encore de mouvements ; si elle ne voulait pas bouger, nous serions bien heureux.
...Le bruit a couru en ville que Ibrahim-Bey avait quitté le vizir et s'était retiré vers Mourad-Bey. La ville du Caire est toujours tranquille; les habitants sont fâchés que nous n'ayons pas réussi dans nos premières entreprises; il en est même qui ont pleuré. Ils craignent beaucoup que les Anglais prennent possession du pays; ils commencent à voir que ce n'est pas pour le Grand Seigneur qu'ils travaillent.
^'•-*^'. — Je n'ai point de vos nouvelles depuis votre lettre du i". Plusieurs of Aciers ont écrit au. Caire et y ont répandu la consternation. Ils ont l'air de dire à leurs camarades : arrangez-vous au Caire comme vous pourrez; quant à nous, nous allons le faire avec les Anglais; cela a produit le plus mauvais effet; tout le monde veut partir; mais j'ai défendu à qui que ce soit de s'en aller sans ordre, et je n'en donnerai qu'à ceux qui pourront être utiles à l'armée.
Chaque jour maintenant avait pour Belliard une importance extrême. Ses inquiétudes étaient accrues par ce fait qu'ayant un chef, d*un caractère soupçonneux, il n'en recevait aucun ordre dans un moment où sa responsabilité augmentait à chaque instant. Le 10 germinal (30 mars), étant toujours sans nouvelles de Menou, il se décida à donner des ordres à sa place. Le lendemain, il apprit avec une vive satisfaction que Donzelot avait dû partir de Syout le 5. Il pouvait donc espérer le revoir
dans quatre ou cinq jours. D^autre part, révacuation de Gizeh devait être finie le 12.
Ace moment un officier, envoyé parMenou, arriva au Caire pour lui demander un convoi de vivres et des troupes, notamment deux bataillons de la O** demibrigade, que la peste décimait et qu'elle avait réduits à quelques hommes. Il fît préparer de suite la mise en route de ce détachement et du convoi. Puis, il en donna avis au général en chef en lui expliquant les conséquences de ce départ.
Au général en chef,
13 germinal, an IX (3 avril 1801).
D'après un rapport que j'ai reçu ce matin, mon général, il paraît que Ibrahim-Bey est parti il y a plusieurs jours avec cinq mille hommes pour venir s'établir à Ras Elouadi; Tarmée devait le suivre; elle est forte d'environ vingt mille hommes. On dit que le vizir se tiendra à El Arich et qu'Aboumarak>Pacha commandera l'armée; il a été nommé cheik-el-bled du Caire. Je viens de parcourir la ville; il y a beaucoup de boutiques fermées, peu de monde dans les rues et tous ont l'air abattu. Je n'ai point de nouvelles de Belbeïs ni de Salahieh depuis deux jours ; je viens d'y envoyer des espions. Le général Donzelot sera ici demain. Ce matin deux bataillons de la 9* scmt partis pour Rahmanieh.
Au général en chef,
14 germinal, an IX (4 avril 1801).
Je vous adresse, mon général, copie d'une lettre du général Morand au commandant de Salahieh et le rapport d'un espion que j'avais envoyé à Gaza. 11 parajt certain que l'armée turque va se mettre en mouvement, si ce n'est déjà fait, et qu'elle se répandra en Egypte. Je vous ai écrit, mon général, pour Salahieh et Belbeïs. Ces deux points ne pouvant pas être secourus par l'armée, tomberont infailliblement au pouvoir de l'ennemi s'ils sont attaqués vigoureusement. Si j'avais été le maître, je les aurais entièrement évacués. Les Turcs viendront au Caire; leur projet est d'y
entrer; nous leur opposerons tous nos moyens; ils ne sont pas grands, vous les connaissez ; ils sont encore diminués par le départ des six cents hommes que vous avez demandés ; mais nous ferons tout ce que le devoir et Thonneur exigent et nous tâcherons à doubler nos forces par notre courage et notre activité. Nos magasins sont vides, mon général; il reste deux cents ardeys de froment ; on ne peut plus en avoir des villages sans y envoyer des détachements, et rapproche des ennemis ne permet pas de dégarnir le Caire. Si les Osmanlis ne venaient pas, la tranquillité régnerait dans le pays ; mais aussitôt leur approche, on doit compter sur un soulèvement général et alors nos communications sont entièrement interceptées, à moins de colonnes pour protéger l'arrivage des convois et il est à craindre qu'on manque de vivres. Voici, mon général, notre position que je dois faire connaître.
Le général Donzelot doit arriver aujourd'hui; je pense qu'il amènera du grain et du biscuit. J'ai tiré de Salahieh tout ce que j'ai pu. Le 16, j'expédierai sur Rahmanieh un convoi de farine, de biscuit, d'orge et de fèves. C'est peut-être le dernier que je pourrai vous envoyer si Mourad-Bey, auquel j'ai écrit, ne fait pas descendre des grains. Je dois encore vous observer, mon général, que si les ennemis viennent au Caire, nous serons forcés d'abandonner l'intérieur de la ville, et qu'alors les moulins ne moudront plus pour nous; nous serons réduits à ceux de Gizeh, de la citadelle et de Boulaq, qui sont à peine suffisants pour les besoins journaliers.
Ma lettre n'est pas consolante, mon général ; mais je dois vous dire la vérité; et je serais coupable si je ne vous faisais pas connaître notre situation. Malgré tout cela, mon général, comptez que je tâcherai de surmonter toutes les difficultés, que les approvisionnements de l'armée seront toujours l'objet de ma sollicitude, et que tous mes efforts tendront sans cesse à la défense du Caire et à fournir Alexandrie et l'armée de tout ce dont elle peut avoir besoin.
Auguste Belliard.
Les difficultés ne faisaient qu'augmenter. Les nouvelles de l'adjudant commandant Tareyre, à Suez, et du commandant de Saleyeh, montraient que de tous côtés
les forces ennemies s*apprêtaient à converger vers le Caire. « On veut nous prendre par tous les bouts », écrivait Belliard, sans s*en émouvoir. En même temps, il réclamait encore des ordres pour Saleyeh et annonçait des départs pour El Rahmanieh.
Cependant, il eut, le 4 avril, la grande joie de serrer dans ses bras le général Donzelot, qu*il n'avait pas revu depuis la bataille d'Héliopolis, et qui lui ramenait tous les braves soldats éparpillés dans le sud, au nombre de 570 . C'était un véritable ami avec lequel il pouvait s*épancher librement et dont l'atrection s'était encore accrue depuis le départ et la mort du général Desaix.
Cet heureux retour ne ralentit pas sa correspondance avec le général en chef, auquel il écrivit le lendemain, 15 germinal.
Demain, je fais partir un convoi assez considérable pour Rahmanieh. Les membres de l'Institut et ceux de la Commission ont voulu se rendre à Rahmanieh; ils sont tous armés; ils serviront d'escorte. Estève part, avec trois intendants généraux, pour Rahmanieh; il tachera, étant à ce point, de tirer des vivres et de l'argent pour l'armée; nous avons beaucoup de peine à nous en procurer ici.
P.'S. — Au moment où je finis ma lettre, mon général, je reçois des dépêches de Saiahieh, de Belbeïs et de Damiette; je vous en envoie copie. Il paraît maintenant certain que le vizir est en marche; les fîrmans sont répandus avec profusion : le cheik des Térabins m'en a apporté un ce matin que je vous adresse.
Il le prévenait en même temps que Morand signalait, de Damiette, l'apparition de cinq bâtiments ; mais qu'en cas de débarquement de ce côté, les troupes étaient prêtes à combattre. Le commandant de cette province D avait reçu aucune lettre du général en chef et n'avait d'autres informations que celles que Belliard lui envoyait. Dans sa lettre du 19 (9 avril), ce dernier crut devoir adresser encore au général Menou quelques propositions
dont Tutilité pratique, démontrée déjà par Bonaparte^ aurait dû le convaincre.
Comme il paraît, mon général, que les deux armées sont toujours en présence, se retranchent de part et d'autre et que les Anglais ne veulent pas sortir de leurs retranchements, ne croiriez-vous pas utile de laisser à Alexandrie les troupes nécessaires pour la défense de la place et de porter le reste à Bahmanieh. De ce camp on serait, je orois, à même de se porter sur un point menacé, soit Rosette, soit Alexandrie. Lorsque Ton serait bien certain de la marche des Turcs sur le Caire, un corps de troupes peut y être en quatre jours; il augmente nos moyens; nous battons l'armée du vizir, qui est forcée de repasser le désert et qu'on ne voit plus d'une année. Les troupes de Rahmanieh pourraient encore servir contre les Turos qui se répandraient dans le Delta pour y lever des vivres et de l'argent. Chaque jour change notre position, la nôtre au Caire n'est plus la même; je ne connais point celle de l'armée, n'en recevant aucune nouvelle, et on ne peut former que des conjectures, et peut-être des projets en l'air, heureux cependant s'ils peuvent avoir quelque utilité.
Je pense, mon général, que vous ne trouverez pas mauvaises les observations que je peux faire; elles sont dictées par l'intérêt que je prends au bonheur de l'armée et de mon pays et par le grand désir que j'ai que les ennemis soient bientôt battus....
Belliard reçut pourtant une lettre d'Alexandrie. Le général en chef, cédant enfin à ses instances, Tautorisa à faire évacuer Saleyeh et Belbeïs. Il donna aussitôt ses ordres qui arrivèrent juste à temps. Le 19 germinal, en effet, on annonça au Caire la mise en marche de Tarmée turque et sa prochaine arrivée. Belliard prit alors sur lui de rappeler les troupes de Suez^ comme il l'avait fait pour la Haute-Egypte.
Mais ces mesures furent bientôt idisuffî santés. Des reconnaissances, parties de Saleyeh, avaient rencontré Tarmée du grand vizir à £1 Kantara. U devenait indispensable de renforcer les troupes du Caire^ par tous les
moyens possibles. Belliard se décida à enToyer un contre-ordre à la 9'' demi-brigade et à la rappeler dans la capitale. Pour justifier cette mesure auprès du général Kenou, il lui écrivit, le 21.
Au général en chef.
21 germinal, an IX (11 avril 1801).
Je vous ai mandé, mon général, que l*approche des Osmanlis m'avait fait prendre sur moi de rappeler la 9' demi- brigade.
Vous me demandez des troupes : je sais que la ponctuatité dans rexécution des ordres est de toute nécessité, comme vous le dites; mais quelquefois les circonstances changent, et peut-être que maintenant que vous avez reçu mes dépêches, vous avez 'aussi changé d'avis. J'ai eu, mon général, beaucoup de bouches à nourrir et peu de bras dont je puisse me servir. Je dois m'opposer à l'entrée des Osmanlis dans le Caire; je dois maintenir la tranquillité dans le pays; je dois réunir des subsistances pour l'armée et les faire conduire à Rahmanieh : pour cela, il faut des troupes, et il s'en faut de beaucoup que j'aie ce qui serait nécessaire pour l'exécution de vos ordres, si les Osmanlis viennent, comme on doit le présumer et comme cela parait certain d'après le rapport des Dromadaires (1) ; mais nous tâcherons à doubler nos moyens par notre activité et la bravoure de nos troupes et nous ferons tout pour empêcher les Osmanlis d'entrer dans le Caire. Si vous m'enlevez les six cents hommes que vous m ordonnez de faire partir, il faut alors renoncer à tenir la campagne, tant contre les Turcs que pour ramasser des subsistances et de l'argent; il faut abandonner le Caire et Boulaq et renfermer sa défense à Ibrahim- Bey et Gîzch. Alors plus de moyens de se procurer des vivres et d'en envoyer à Tarmée : voici, mon général, les observations que je crois devoir vous faire ; je les ai communiquées aux généraux qui sont au Caire; ils les ont trouvées bonnes et je pense, mon général, que vous approuverez ma conduite. Si vous persistez dans votre demande, je vous prie,
(1) Ck)rps d'éclaireurs.
228 PÉI^IODE RÉPUBLICAINE
mon général, de me donner un ordre positif sur les points à défendre et je m'y conformerai.
Auguste Belliard
La situation commençait à être très tendue entre lui et le général en chef. Belliard Tavait prévu depuis longtemps. Et maintenant que des difficultés exceptionnelles surgissaient devant lui, il n*avait plus qu'à faire de son mieux pour les résoudre. Il voulut au moins que le général Menou en fût bien informé; et lui écrivit le 21.
Au général en chef.
21 germinal, an IX (11 avril 1801).
J'ai reçu, mon général, vos lettres des 15 et 16; celles que vous m'avez écrites depuis lel''%nemesontpointparvenues....
... Nous travaillons à nous mettre dans le meilleur état de
défense possible; je fais fortifier la ligne du fort (1) à
Boulaq; au centre sera une grande redoute; les ouvrages seront liés par une palissade. Les murs de Gizeh ont été relevés; votre maison mise en état de défense; à Gizeh, on fait une tête de pont dans Tile de Rhoda; en avant du fort Dupuis, sont plusieurs flèches ; je fais faire de grandes réparations à la citadelle, où j'ai mis tout ce qui nous restait de munitions au parc et où il se trouve pour quatre mois de vivres à quatre mille hommes. Toutes les portes de la ville sont fermées ; il ne reste plus de la citadelle à la porte du Delta que les portes Bab-el-Nas et Bab-el-Arich ; une petite colonne mobile sera établie au fort Dupuis. La partie faible est du Caire au Nil de Boulaq ; c'est là que nous nous établirons avec tous nos moyens pour en défendre le passage....
Auguste Belliard
Les efforts de Belliard pour défendre le Caire et ses observations semblaient peu goûtés par Menou, qui lui fit écrire par son chef d'état-major, le 14 germinal, une lettre de service dont le ton blessant ne lui parut pas devoir être supporté sans observation. Il y répondit dans les termes suivants, dont le ton mesuré s'alliait à une fermeté sans réplique.
(1) Mol illisible dans le lextc.
Au général Lagrange,
21 germiDal, an IX (11 avril 1801).
Nous sommes dans une position, citoyen général, où loin de chercher à nous désunir, nous devons être plus rapprochés que jamais et tendre tous au môme but. Nous ne devons donc point nous écarter des égards que nous nous devons les uns aux autres; ainsi je vous prie, en bon camarade, lorsque vous me ferez part des intentions du général en chef, ou même des vôtres, de mettre un peu plus de liant dans le style des lettres et de ne pas ordonner impérieusement comme vous Tavez fait dans celle du 14. Les intentions du général en chef seront remplies; j'avais déjà prévu ce qu'il pourrait ordonner et j'ai défendu que personne ne parte pour Tarmée sans un ordre signé de moi. Nous travaillons à multiplier nos moyens de défense autour da Caire et à fortifier ia ligne entre le Caire et Bouiaq. Vous avez dû recevoir les rapports et les situations. Depuis votre départ la peste nous a fait beaucoup de mal; depuis deux jours elle est moins active. Il paraît d'après ce que l'on dit que les esprits sont peu remis à l'armée; vous êtes à même, citoyen général, dans la place que vous occupez, de faire beaucoup pour la concorde et l'union : sans cesse auprès du général en chef dont vous avez la confiance, ne pouvez-vous pas travailler à des rapprochements entre lui et ses ofDciers généraux? Ne sommes-nous pas dans une circonstance où Ton doit tout oublier pour marcher de concert? C'est en se réunissant, c'est en discutant sagement et sans passion qu'on parvient à un résultat heureux ; la réunion des officiers généraux et la concorde qui règne parmi eux inspire de la confiance à la troupe et augmente nos forces et nos moyens. Travaillez, citoyen général, je vous en prie, à réunir les esprits, vous rendrez un service essentiel à l'armée; et danç mon particulier je vous en aurai une éternelle obligation.
Je vous prie de me rappeler au souvenir des généraux de Tarmée. Auguste Belliard.
Tandis que Belliard se débattait ainsi avec des difficultés qui paraissaient sans remède, de nouveaux événements étaient survenus dans le nord*
230 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
Le 5 germinal (25 mars), une floUe turque, arrivée à Aboukir, y avait débarqué cinq jours après, un corps de 6,000 hommes qui prit aussitôt possession du poste de la Maison Carrée. Le général Menou n'en fut informé quele 14 à Alexandrie, et refusa d'abord d'y croire. Puis, quand il fallut se rendre à révidence, il. ne prit aucune mesure. En réunissant toute Tarmée, il pouvait encore espérer de battre les Anglais et les Turcs. Les premiers, en effet, étaient découragés par la mort de leur chef, par leurs pertes et très éprouvés par le climat.
Mais en voyant notre inaction, nos adversaires reprirent confiance et se portèrent sur Rosette. Menacés par une armée entière, le bataillon et les trois compagnies qui occupaient cette place Tévacuèrent, laissant seulement au fort Saint-Julien 25 hommes, qui y furent bientôt assiégés.
C'était au moment où Belliard annonçait à Menou l'approche du grand vizir et l'insuffisance des moyens de défense du Caire. Cette fois, quand ces détails furent confirmés, ce dernier se borna à faire partir pour la capitale une demi-brigade d'infanterie forte à peine de 700 hommes et 180 cavaliers.
Ces dispositions présageaient de nouveaux malheurs. Le général Reynier, vivement préoccupé, se résigna à tenter encore une démarche auprès de Menou, pour lui demander de préparer la défense d'Alexandrie et de concentrer l'armée sur un point central. U fut à peine écouté et on ne tint aucun compte de ses propositions. . Reynier les renouvela alors par écrit.
Devant cette insistance, Menou comprit qu'il ne pouvait rester inactif et qu'il devait avoir l'air de prendi^e quelques mesures. Il fit partir pour El Rahmanieh, son chef d'état-major, le général Lagrange, avec deux régiments de cavalerie enlevés à Reynier lùi-mème qui resta ainsi sans troupe à commander.
Pendant ce temps l'armée turque de Syrie s'avançait
en deux colonnes : l'une dirigée sur Saleyeh, l'autre sur Belbeïs. A leur tète marchaient les pachas Tahar Achmet et Abou Marak, dirigés eux-mêmes par le grand vizir, installé à El Arich. Cette armée, évaluée à 20,000 hommes n'avait que 5 à 6,000 hommes de bonnes troupes. Le reste se composait d'habitants réquisitionnés. Ces deux colonnes devaient se réunir à Belbeïs et marcher ensuite sur le Caire.
Belliard, prévenu, prit aussitôt ses dispositions. Il fit camper sa petite troupe entre Boulaq et le Caire, sur un terrain par lequel devait passer l'ennemi. Il organisa en même temps au fort Dupuis une colon ne mobile, chargée de s'opposer à toute tentative pour entrer en ville d'un autre côté.
Le 23 germinal (13 avril), il rendit compte au général en chef des renseignements recueillis et des mesures adoptées. Il ajoutait qu'il attendait le matin même les détachements de Saleyeh et de Belbeïs, signalés la veille à Birket-el-Hadji.
En outre, comme le moment de la lutte suprême approchait, il adressa à ses troupes une courte proclamation.
A la troupe.
24 germinal, an IX (14 avril 1801).
Soldats! l'armée turque marche sur le Caire; vous connaissez les troupes qui la composent; vous les battîtes l'année dernière; vous les battrez encore cette année.
Soldats, le sort de l'armée française est peut-être entre vos mains ; c'est vous en dire assez pour être assuré que chacun fera son devoir.
L'armée d'Egypte s'est couverte de gloire; nous devons la conserver; union, constance et courage, et nous triompherons encore de tous nos ennemis.
Auguste Belliard.
D'après cette proclamation, le général Belliard n'attendait plus ni secours, ni ordres supérieurs et se sentant
abandonné, il ne faisait plus appel qu'à son sang-froid, sa résolution et son courage, décidé à prendre, dans Tintérêt de sa patrie, toutes les initiatives qu'exigeraient les circonstances. L'histoire militaire des peuples offre peu de situation aussi étranges et aussi difficiles ; cependant les procédés de Menou devaient encore l'aggraver. Une de ses manies était de violer les règlements en s'adressant directement à ses subordonnés, sans passer par l'intermédiaire de leur chef immédiat. Cette habitude d'enfreindre les lois de la hiérarchie avait déjà produit, dans l'armée, de grands tiraillements. A la fin de germinal, il adressa directement ses ordres au chef de brigade Dupas, commandant de la citadelle du Caire, qui lui répondit. Belliard, blessé dans ses droits, écrivit d'abord au colonel Dupas, se réservant d'adresser ses observations au général en chef à la première occasion.
Au chef de brigade Dupas.
27 germinal, an IX (17 avril 1801).
Si le général en chef vous a donné des ordres particuliers pour la citadelle, mon cher Dupas, il a eu tort ; si vous avez correspondu avec lui pour le service, vous avez eu tort; vous êtes ici sous mes ordres; vous ne devez obéir qu'à ceux que je vous donne et vous ne devez correspondre pour le service qu'avec moi. La hiérarchie militaire le veut ainsi. Voici la réponse que je vous fais comme votre général. La citadelle est votre amante, mon cher Dupas; vous y donnez tous vos soins, vous faites votre devoir, et, comme je vous Tai déjà dit, je ne peux qu'applaudir à votre zèle et à votre activité, et vous méritez à tous égards la confiance que nous avons en vous. Mais moi, j'ai plusieurs maîtresses que je dois traiter également; comme vous, mes soins tendent à mettre en état la défense de la citadelle et la rendre imprenable aux Turcs qui pourront venir Tattaquer; mais je dois aussi veiller aux besoins de l'armée et à ceux de l'arrondissement du Caire. Les munitions qui ont été portées de Gizeh à la citadelle ont été mises en dépôt et on en tire pour les besoins de tout le monde lorsque les circonstances
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 233
Fexigent. Mais vous ne devez rien laisser sortir du magasin de siège. Quant à la situation que vous dites vouloir envoyer au général en chef, vous êtes assez militaire pour savoir que cela ne vous regarde pas et que toutes les situations lui sont envoyées par moi : voici ma réponse de camarade.
Auguste Belliard.
Cette lettre donne encore une idée du caractère de Belliard, de sa manière de comprendre le commandement et de sa présence d'esprit en face des dangers qui s'accumulaient sur sa tète.
Quant au silence que le général Menou gardait à son égard, il fut interrompu, le 26 germinal (16 avril), par l'arrivée d*un de ses aides de camp qui demanda, de la part de son chef, un nouvel envoi de 600 hommes à Alexandrie. Ce n'était pas un ordre, mais simplement lexpression d'un désir. Or, les périls qui menaçaient le Caire ne permettaient plus à Belliard de distraire un seul homme de la garnison. Il répondit qu'il obéirait, s'il en recevait l'ordre. Seulement il préviendrait alors le général en chef qu'il ne pourrait plus défendre la place, les moyens dont il disposait étant déjà insuffisants.
Le même jour, il fut rejoint par l'adjudant commandant Tareyre qui lui ramenait le détachement de Suez. Il fallait un vrai courage pour rester au Caire en ce moment. Chaque jour la peste enlevait douze à quatorze hommes etl'undenos chefs distingués, le général Galbaud, était gravement atteint. Il mourut, le 1" floréal (20 avril), laissant dans une profonde' douleur sa pauvre veuve qui l'avait accompagné en Egypte avec son jeune (ils. Avant de mourir, désolé de laisser ce qu'il avait de plus cher au monde dans une situation aussi malheureuse, il les recommanda à Belliard en lui demandant de veiller sur l'avenir de son enfant. Ce dernier le promit et, comme on le verra plus loin, s'acquitta scrupuleusement de ce pieux devoir.
En annonçant cette perte au général en chef, il le
prévint de Tarrivée à Belbeïs des pachas Abou Marak et Tahar, avec Ibrahim-Bey, une forte avant-garde et huit canons. Ils n'étaient plus qu'à une marche du Caire et devaient y attendre le reste de l'armée. D autre part, Mourad, toujours fidèle, descendait vers la capitale et y envoyait des subsistances. Quant au conseil de marcher sur les Turcs, il l'apprécia comme il le devait.
Au général en chef,
4 floréal, an IX (23 avril 1801),
Votre aide de camp est arrivé la nuit dernière, mon général; il m'a remis votre lettre du 30. Je sais, mon général, qu'il est fort difficile de défendre une enceinte aussi grande avec aussi peu de forces; mais encore vaut-il mieux la garder que de l'abandonner entièrement, les Osmaniis étant voisins, pour se porter sur eux. Car je n'aurais pas plutôt marché que les Turcs, qui ne voient que le Caire, ne recevraient pas le combat, feraient un crochet et entreraient dans la ville qui ne serait plus défendue. Si j'avais de quoi former deux bons carrés de 1,000 à 1,200 hommes chacun et ma réserve à laisser au Caire, alors je marcherais avec succès contre l'armée turque, qui serait forcée de se battre ou de retourner en Syrie, et nous ne la verrions pas d'une année. Cela changerait beaucoup notre position et le plan des Anglais contre lesquels nous pourrions réunir ensuite toutes nos forces.
, Le moment décisif approchait. Suivant le désir de Menou, Bclliard réunit les officiers généraux présents au Caire, leur exposa la situation et discuta avec eux les moyens à adopter pour conserver la capitale et chasser l'armée turque. Us savaient tous que leur chef, animé des intentions les plus droites, n'agirait jamais, dans les circonstances critiques où l'on se trouvait; sans être d'accord avec eux. Un seul général, Almeyras» malade à Gizeh, manqua à cette réunion, dont Belliard rendit compte au général Menou.
ÉVACUATION DE L'ÉGÏPTE 235
Au général en chef.
4 floréal, an IX (23 avril 1801).
D^aprës vos désirs, mon général, nous nous sommes réunis; j'ai communiqué votre lettre à mes camarades, mon général, et après avoir mûrement examiné notre position, nous avons cru qu'il était impossible de nous mettre en campagne avec le peu de moyens que nous avons. Il y a au camp de disponibles, 1,600 à 1,700 hommes, tout compris. Toutes ces forces, en marchant contre les Osmanlis, pourraient les combattre avec succès s'ils voulaient recevoir la bataille; mais, mon général, ayant abandonné nos lignes et tous les postes du Caire, rien ne pourrait s'opposer à un parti de cavalerie qui ne manquerait pas de faire un crochet pour se jeter dans la ville; alors l'insurrection a lieu; notre rentrée est très difficile pour ne pas dire impossible, et la victoire que nous aurions pu gagner deviendrait une défaite. Nous pensons donc, mon général, que dans les circonstances où nous nous trouvons, il faut se borner à défendre le Caire et j'espère que nous y parviendrons. Si vous pouviez détacher un corps de troupes de votre armée pour le porter au Caire, alors on se mettrait en campagne et la ligne serait gardée; l'ennemi qui ne paraît pas avoir de grands moyens serait complètement battu, s'il voulait tenter le sort des armes. S'il faisait un crochet, il serait reçu au Caire par les troupes qu'on y aurait laissées; dans huit jours l'armée turque serait dissipée et obligée de passer le désert et nous ne la verrions pas d'une année; alors nous reportons tous nos moyens contre les Anglais. Voici mon général quel a été le résultat de notre réunion : vous êtes à môme de juger si nos idées sont bonnes et de donner les ordres que vous croirez nécessaires. Quoi qu'il en soit, mon général, comptez que tout ce qui est au Caire fera son devoir et que la République n'a pas de plus zélés défenseurs que nous autres.
Auguste Belliard.
Les propositions et les mesures du général en chef étaient toujours marquées au coin d'une incapacité et d'une inexpérience militaire qui plaçaient ses subordonnés daofi un embarras extrême. Mais dans ces cruels
236 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
moments, la droiture et la loyauté de Belliard étaient pour eux une garantie.
Un nouveau malheur survint alors. Mourad-Bey,^ notre allié, étant en marche avec sesbeys pour soutenir Tannée française, fut atteint par la peste, qui l'emporta en quelques heures. Les beys se concertèrent pour lui donner un successeur; mais il était douteux qu'en présence des intrigues des Turcs et des Anglais nous puissions retrouver dans le nouveau chef des Mameluks, lamilié et Tappui que nous avait donnés Mourad. Belliard en rendit compte au général en chef, le 6 floréal (25 avril). A la môme date, comptant sur la lenteur des Turcs, il espéra pouvoir rassembler autour du Caire toutes ses forces disponibles et gagner, sur eux, une victoire qui aurait rétabli nos affaires. Ne pouvant exposer ses projets au général en chef, il s^adressa à un homme qui semblait jouir de sa confiance, son chef d'état-major le général Lagrange, dont la faveur était connue. Sa lettre, qui devait rester inutile, nous renseigne exactement sur ses idées à ce moment.
Au général de division Lagrange.
6 floréal, an IX (25 avril 1801).
J*ai écrit plusieurs fois au général en chef. Je lui ai fait part de quelques idées; il ne m'a jamais répondu. Je crois le connaître assez, pour croire qu'il ne veut pas recevoir d'observations ; en conséquence, je ne lui en fais plus ; mais, je peux à vous, comme camarade, vous faire part de mes vues ; peut-être s'accorderont-elles avec les vôtres ; peut être ayant la confiance du générai, pourrez-vous quelque chose auprès de lui, et alors je serai heureux de vous les avoir communiquées, si elles peuvent être de quelque utilité. Je ne reviendrai point sur le passé. Si on a fait des fautes, il faut tâcher à les réparer; nous sommes dans un grand moment de crise ; ce n'est que par une grande activité et une réunion de forces que nous pourrons obtenir de nous en tirer. Nous avons maintenant trois corps d'armée sur les bras et peut-être quatre; nous sommes
ÉVACUATION DE L'ÉGYPTÈ 237
trop faibles pour faire résistance de tous les côtés à la fois. Je crois donc que la seule chose qui reste à faire c'est de porter au Caire beaucoup de forces, de marcher sur l'armée turque, de la battre et de la forcer à repasser le désert. Alors nous restons maîtres de toute l'Egypte; nous nous assurons la fidélité des Mamelouks qui viennent de perdre leur chef; je vous en parlerai; nous dérangeons les combinaisons des Anglais et nous reprenons l'espoir de nous tirer d'affaire. Autrement, tous les noyaux vont se grossir et tout le système défensif qu'on parait adopter sera un système de destruction pour la brave armée d'Egypte. A la guerre, il faut de lactivité; c'est en multipliant la force par la vitesse que nous pouvons obtenir des succès; la lenteur et l'indécision causent notre perte; on reconnaîtra peut-être cette vérité lorsqu'il n'en sera plus temps. On opposera peut-être que pour renvoyer des troupes au Caire, il faudra dégarnir des points essentiels et qu'on facilitera aux Anglais les moyens d entrer dans le pays. Le système de guerre a maintenant changé; les circonstances veulent que le théâtre actif soit en avant du Caire; le point essentiel à conserver c'est Alexandrie; il faut y laisser des vivres, une bonne garnison pour défendre la place, que je ne connais pas, mais qui d'après les rapports est dans le cas de faire une défense vigoureuse. Le système des Anglais ne paraît pas être d'entrer dans le pays; ils veulent occuper les points capitaux, diviser nos forces et jeter dans le pays tous les Turcs qu'ils ont pu faire marcher. Et quand bien même ils entreraient, j'aimerais mieux les voir pénétrer et voir les Turcs expulsés ; la disparition des Turcs nous assure la propriété de toute l'Egypte, conserve la bonne intention des Mamelouks et ne nous laisse plus que les Anglais contre lesquels nous pourrions alors porter tous nos moyens et obtenir des succès certains, s'ils veulent entrer en campagne. Je vous le répète, mon camarade, le système de lenteur peut achever de nous perdre; nous n'avons plus d'argent, presque plus de vivres, peu ou point de poudre dans nos magasins ; si on laisse les Osmaniis dans le pays, nos ressources s'épuiseront et nous serons peutêtre réduits à la disette quand nous devrions être dans l'abondance. Voici mes réflexions, gardez-les pour vous; servez- vous-en si vous les croyez utiles....
Auguste Belliard.
Les observations de Belliard visaient, sans réticences, les mesures adoptées par le général en chef après des hésitations et des lenteurs désespérantes; elles visaient surtout son système des petits paquets qui nous laissaient dispersés et faibles partout. Mais elles furent inutiles. Lagrange n*était plus à Alexandrie. Il avait été envoyé par Menou, comme on Ta vu, à El Rahmanieh avec deux régiments de cavalerie enlevés au général Reynier. Le 28 germinal (18 avril), il y trouvait Morand avec les troupes que celui-ci avait ramenées et tous deux avaient été s'établir à El Aft, où était déjà le général Valentin. U y avait ainsi, à El Aft, environ 3,900 hommes en présence de 13,000 Anglais et Turcs à Rosette; à Alexandrie 4,500 hommes en face de 7 à 8,000 Anglais et au Caire, 2,500 hommes environ contre les 25,000 Turcs du grand vizir et les Anglais débarqués à Suez. Cette division de Tarmée en trois groupes, à peu près impuissants, ne pouvait conduire qu'à des revers. Tout le monde le sentait; «eul, le général Menou, humilié de recevoir les conseils de ses généraux, s'obstinait à n'en suivre aucun et à persister dans ses errements.
Il tenait en outre à agir en chef suprême; et tandis qu'il donnait directement des prescriptions aux chefs en sous-ordres, il affectait d'adresser à leurs supérieurs des avis sans consistance, destinés à dégager sa responsabilité en blâmant leurs actes. C'estainsi qu'il correspondait directement avec les subordonnés de Belliard, tandis qu'il désapprouvait, après les avoir conseillées, ses convocations de généraux ou de colonels pour examiner la situation et les mesures à adopter. Il le prévenait qu'il perdrait vis-à-vis d'eux son autorité et même leurs sympathies.
Belliard, déjà blessé par ses procédés, supporta longtemps ses observations. Mais à la fin, n'y tenant plus, il lui offrit sa démission.
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 23^
Au général en chef.
9 floréal, aD IX (28 ayril 4801).
Vous correspondez militairement et directement, mon général, avec le général Robin et avec le chef de brigade Dupas, quoique cela soit contraire à tous les principes militaires ; je n'y fais pas d'attention dans les circonstances où nous nous trouvons; je sais qu'on ne doit voir que le bien de la chose et mettre à l'écart tout autre sentiment : ce sont mes principes, mon général, puissent-ils être ceux de tout le monde. Le général Robin et les autres généraux sont mes camarades, nous n'agissons que de concert ; je consulte même lorsque les circonstances Texigent les chefs de brigade, dont les avis sont fort bons à suivre; ainsi, mon général, croyez que cette correspondance, et même quoi qu'on puisse faire, ne me mettra jamais mal avec mes camarades ; cela n'est pas dans mon caractère et je sens trop le prix de vivre sinon en bonne amitié, du moins très unis; mais, mon général, cette correspondance me ferait croire que vous n'avez pas une entière confiance en moi : si cela est, cela peut devenir très nuisible au service; dans ce moment-ci, il ne faut pas de demi-confiance, autrement les opérations militaires peuvent en souffrir. Ainsi, mon général, si mes faibles talents militaires ne peuvent pas répondre à vos vues, si vous ne me croyez pas dans le cas de pouvoir exécuter vos plans de campagne, ou même d'en former si les circonstances pouvaient l'exiger, alors, je vous demanderai pour le bien du service, si vous le croyez nécessaire, d'envoyer un autre officier général ou même de donner le commandement à un de ceux qui sont au Caire. Je servirai sous ses ordres avec autant de zèle et d'activité que je le fais dans ce moment. Je n'aurai jamais pour but, mon général, que l'intérêt de mon pays et le bonheur de l'armée; je saurais même devenir soldat sî cela pouvait leur être utile.
Le général en chef ne tint aucun compte de cette lettre et n'y fît aucune réponse. Les choses restèrent en l'état. Pendant ce temps, l'ennemi marchait, et la situation s'aggravait. Les généraux anglais et turcs, renseignés sur les fautes de Menou, et persuadés qu'a-
vant peu nous serions réduits à Timpuissance, envoyèrent deux officiers à Belliard, avec des propositions de reddition, qu'il rejeta énergiquement. Elles le mettaient toutefois dans la nécessité d*en référer au général en chef, en lui demandant ses ordres et des renforts.
Au général en chef.
42 floréal, an IX (1*' mai 1801).
Au moment où Tof ficier que je vous expédiais allait partir, mon général, un officier anglais et un secrétaire turc du ministre des Affaires étrangères sont arrivés aux avant-postes ; ils étaient porteurs des dépêches dont copie est ci-jointe. Ils sont restés hors ville pour attendre ma réponse dont je vous envoie copie.
Il n'y a plus de doute, mon général, sur l'arrivée du vizir en Egypte; vous sentirez sûrement la nécessité d'envoyer des troupes pour aller combattre l'armée ottomane avant que les troupes, qu'on dit être en route d'El Arich et celles de Suez, aient opéré leur jonction à Belbeïs. Je crois, comme je vous l'ai déjà mandé, mon général, que la première opération à faire serait d'expulser les Turcs de TÉgypte.
Auguste Belliard.
Cette lettre resta sans réponse comme les autres. Et cependant, le surlendemain, Belliard en adressa une à son chef avec de nouveaux détails d'une gravité extrême. Treize bâtiments anglais étaient arrivés à Suez et débarquaient, chaque matin, SOO soldats d'armée régulière organisés, habillés et bien commandés. Tout ce monde allait prendre la direction de Belbeïs qui paraissait être le point de rassemblement des alliés anglo-turcs. On y voyait déjà plus de 40 bouches à feu de campagne. Le grand vizir était installé à Saleyeh.
Le général en chef voulut faire croire à ce moment qu'il viendrait bientôt prendre le commandement des forces du Caire, et il fit écrire à Belliard pour l'inviter i faire mettre sa maison en état de le recevoir. Ce dernier
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 24!
répondit qu'on allait le faire «et qu'il avait le vif désir de Ty recevoir très promptement ».
A cette même époque un léger conflit surgit entre le commandant du Caire et le général de division Songis, commandant de l'artillerie. Ces deux chefs, si distingués, avaient eu déjà maille à partir ensemble. Belliard, étant à Gizeh deux ans auparavant, avait mis aux arrêts le chef de brigade d'artillerie Songis qui avait commis, dans son service, une faute contre la hiérarchie. Depuis ce temps, leurs rapports étaient restés froids. Dans ce mois de floréal, Songis, placé près de Menou et profitant des mauvaises dispositions du général en chef, se plaignit à lui que Belliard avait empêché le départ du Caire de quelques caDonniers qui avaient été demandés pour le service de lartillerie à Alexandrie. Tous deux écrivirent au commandant du Caire des lettres peu mesurées, qui provoquèrent de sa part les réponses ci-après :
Au général en chef,
18 floréal, an IX (7 mai 4801).
Si l'on vous a dit, mon général, que je m'étais opposé à Texécation des ordres que le général Songis avait donnés pour le départ soit des hommes, soit d'objets d'artillerie, on vous en a imposé. Si vous et le général Songis, comme vous le dites, avez eu lieu d'êtrç surpris de la non-exécution de ces ordres, je n'ai pas lieu de l'être moins que vous, de la manière que vous me l'écrivez tous les deux, car je ne les ai Jamais connus ; il est seulement resté au Caire 5 canonniers de Boulaq, qui, sur la demande du chef de bataillon d'artillerie Berthe, sont entrés à la compagnie d'artillerie légère qui se trouve au camp et qui seraient partis avec leurs chevaux si j'avais pu expédier un convoi par terre. Sachez, mon général, que je connais mes devoirs et les lois, surtout celle du 18 floréal, an III, que cite le général Songis. Je suis militaire, mon général, je sers avec honneur et je ne crains personne. Mes chefs ont le droit de me punir lorsque je manque, mais aucun d'eux n'a le droit de me vexer, ni de me manquer dëgards.
Au général Songis.
18 Ooréal, an IX (1 mai 4801).
Je ne sais à qui vous en avez, mon général, pour m'écrire comme vous le faites, et je dois vous en témoigner ma surprise. J*ai été bien loin de m'opposer à Texécution des ordres que vous avez donnés, et toutes les fois que Duvernois a voulu faire partir soit des hommes, soit des objets d'artillerie, je lui en ai fourni les moyens; il est seulement resté au Caire, à ma connaissance, 5 canonniers qui, sur la demande du chef de bataillon Berthe, ont été mis avec la compagnie d'artillerie légère qui est au camp. Quant à ce qui est à Gizeh, les hommes que vous avez demandés sont toujours partis, et même les 5 canonniers dont je vous parle auraient rejoint leurs corps avec leurs chevaux si j'avais expédié un convoi par terre. Je connais, comme vous, les lois, mon général, et celle du 18 floréal, an III, que vous citez ; je connais aussi tous les droits que vous avez, non seulement pour ce qui regarde l'artillerie, mais encore comme mon ancien; et je ne regarderai jamais comme illégaux les ordres que vous pourrez donner; c'est pour me servir de votre expression. Si j'avais moins d'estime pour vous, mon général, je ne serais pas entré dans tous ces détails avec vous, je vous aurais répondu ad hoc, mais j'ai cru vous devoir cette explication franche parce que je sais que des hommes méchants secouent partout le brandon de la discorde; mais quelque chose qu'ils fassent, ils ne parviendront jamais à me mettre mal avec mes camarades. Je vous demande cependant, mon général, de vouloir à l'avenir vous assurer des faits avant de porter des plaintes au général en chef, car cela m'attire des reproches qui sont d'autant plus durs quïls ne sont pas mérités.
Après avoir été très tendus, les rapports de Belliard avec le général en chef étaient devenus impossibles. Hais il était soutenu par ce sentiment de dignité personnelle qui animait tous les généraux de Bonaparte. On ne saurait voir autre chose dans ses lettres. L'obéissance militaire n'a jamais comporté de la servilité et la première qualité du chef militaire a toujours été le caractère. On ne saurait donc, dans le cas dont il s'agit, blâmer le
commandant du Caire de ses réponses. Ce fut du reste plus tard Tappréciation du Premier Consul.
Une nouvelle lettre au général Lagrange, qu'il croyait toujours auprès de Menou, exprime plus nettement encore les faits dont il avait à se plaindre et les déplorables procédés de son chef qui, pour se couvrir d'avance contre toute éventualité, affectait de considérer Tarmée turque comme une quantité négligeable. Dans ces conditions, si le commandant du Caire venait à être battu, c'est qu'il était évidemment d'une incapacité notoire. Telle était la thèse que Menou se préparait à soutenir. Mais les événements allaient bientôt le surprendre et déjouer ses projets.
Au général Lagrange.
18 floréal, an IX (7 mai 1801).
... Qu'a donc le général en chef? Toutes ses lettres sont maintenant pleines de reproches et de mécontentement. Si ce sont là les encouragements qu'il donne aux officiers qui servent avec zèle, on serait vraiment envieux de renoncer au métier, si le désir de servir sa patrie et d'être utile à l'armée ne l'emportait sur tout. Mais la satisfaction d'avoir fait son devoir et d'avoir travaillé au bonheur commun fait surmonter tous les obstacles et avaler beaucoup de désagréments. Le générai en chef a le droit de me punir si je manque à mes devoirs ; mais nul individu, quel qu'il soit, n'a le droit de me vexer et de me manquer d'égards et je vous assure que je m'y opposerai tant qu'il me restera du sang dans les veines.
Le général m'a mandé qu'il va venir au Caire ; je désire que ce soit promptement; il amènera sûrement des troupes avec lui; alors on pourra agir, car quoique le général dise que l'armée turque n'est rien, moi je crois qu'elle est beaucoup et qu'il est très important de l'expulser d'Egypte.
Auguste Belliard.
Le général Lagrange reçut cette lettre en route quand il se rendait au Caire. Il ne pouvait plus correspondre avec Menou.
Le 19 floréal (8 mai), en effet, les Anglais s^étaleot portés en forces sur El Rahmanieh. Lagrange, malgré sa faiblesse numérique, avait livré un combat honorable, puis avait quitté ce poste important, en se repliant sur le Caire. A partir de ce moment, toute communication entre cette ville et Alexandrie fut rompue; et pour Belliard, qui l'ignorait encore, cela valait mieux que le commandement malveillant et perfide du général Menou. Au même moment, les Anglais avaient lancé sur le Nil une flottille de 40 bâtiments armés qui complétait leurs moyens de conquête.
Ces événements qui isolaient Alexandrie du reste de rÉgypte, augmentèrent les mécontentements contre le général en chef; on l'accusait de ne pas les avoir prévus et de n*avoir pris aucune mesure pour les empêcher. En même temps, à Alexandrie, les troupes manifestèrent hautement leur estime au général Reynier, qui pourtant n'avait plus ni soldats, ni fonctions.
Menou, aveuglé par la jalousie, fit investir, un matin, par 300 fantassins, 50 cavaliers, 1 pièce de canon et des sapeurs, la maison de ce général. On l'arrêta, ainsi que le général Damas, l'ancien chef d'état-major de Kléber, l'ordonnateur Daure, l'adjudant commandant Boyeret un certain nombre d'officiers, et on les conduisit à bord de deux bâtiments que Menou fit partir pour la France, le 29 floréal (dSmaidSOl).
Pendant ce temps, au Caire, la crise finale approchait. Le 20 floréal (9 mai), on signala l'arrivée du grand vizir à Belbeïs, où se trouvaient rassemblés 1,400 hommes, dont l'avant-garde était à El Hankar. Belliard en rendit compte au général en chef, supposant encore que les communications existaient.
Mais il ne tarda pas à être fixé à cet égard. Deux jours après, le général Lagrange le rejoignit avec sa colonne; et malgré les dissentiments qui avaient existé entre eux, il fut bien accueilli.
Belliard avait résolu de marcher contre l'armée turque malgré rénorme disproportion des forces et de tenter encore une fois le sort des combats. Les soldats de Lagrange lui apportaient un renfort précieux. Ses dispositioDs étaient prises pour la garde du Caire. II prévint Menou, le 23 floréal, enluiannongantrarrivéedeLagrange et en lui disant qu'après l'avoir laissé se reposer le 24, il partirait avec lui, la nuit suivante, pour se porter au* devant des Turcs. Il confiait la place au général Almeyras auquel il laissait les instructions suivantes :
Au général Almeyras,
24 Ooréal, an IX (13 mai 1801).
Je vais marcher sur Belbeîs, mon cher Almeyras, pour tâcher de chasser Tarmée turque qui s'y trouve et ensuite revenir au Caire. Je vous laisse au Caire avec la 22® d'infanterie légère, un bataillon de la 9® de ligne, cent cinquante sapeurs, des troupes auxiliaires à cheval, les légions grecques et cophtes réparties dans les différentes places et forts et tous les dépôts des corps avec les ouvriers de Tartillerie et ce qui tient à la marine. Le générai Duranteau (1) restera avec vous, commandera la place et travaillera avec vous à la défense de la ligne et de la ville. Vous établirez à Gizeh les dépôts qui vont arriver sur les barques du convoi; vous pourrez mettre dans les forts tous les hommes éclopés et en retirer les soldats de la 22^ qui rentreront au camp. Coliquet remplira près de vous les fonctions de chef d'état-major; le citoyen Touzard commandera le génie; vous laisserez la citadelle dans l'état où elle est et vous y donnerez tous vos soins.
Il est possible que, pendant que nous marcherons, les Osmanlis de Belbeîs fassent un crochet sur le Caire et que leur cavalerie fasse un mouvement rapide pour tâcher d'en trer en ville. Vous lui opposerez tous vos moyens pour retarder l'exécution de ses projets jusqu'à notre retour; car si Tarmée se divisait, je reviendraisdesuitesurlecorps qui se dirigerait vers vous afin de le culbuter. Le Caire étant mainte-
(i) Chef d'état-majar de BeHiard.
nant tout pour nous, les points faibles sont vers le fort Dupuy et Boulaq ; il faut les défendre; il y a au premier endroit une colonne mobile avec trois pièces de campagne, vous garderez la ligne avec le reste de vos troupes.
Auguste Belliard.
Après avoir assuré ainsi la défense du Caire, Belliard ordonna à ses troupes de marcher à l'ennemi, dans la nuit du 24 floréal (13 mai). Avant de partir, ayant appris que le successeur de Mourad s'était mis en rapport avec ses ennemis, il lui adressa une lettre de reproches, qui se terminait par ses vues personnelles sur Tavenir de rÉgypte. Elle médite, à ce point de vue, d'être citée.
A Osman-Bey Tambourgi.
6 moharrem 7216.
J*ai appris que vous aviez reçu des ambassadeurs du général anglais et du vizir, et je dois vous dire à cet égard avec franchise combien vous compromettez vos intérêts par une semblable conduite; je suis votre ami, je vous dis la vérité et vous devez ajouter foi à mes paroles. On vous a trompé si on vous a dit que les Anglais et les Osraanlis avaient défait Tarmée française là où étaient des forces suffisantes pour la vaincre; les Français par leur courage et leur patience sont encore dans le cas de vaincre tous leurs ennemis. Voilà la première vérité et laquelle vous devea avoir sans cesse en vue. En second lieu, quand même les Français abandonneraient TÉgypte par la force des armes, ce qui n arrivera pas, ou par un traité avec les puissances européennes, ne croyez pas que jamais les Anglais ni les Osmanlis en restent les maîtres; toutes les puissances de l'Europe sont intéressées à ne point permettre que les Anglais étendent davantage leurs colonies et surtout qu'ils ne s'emparent pas de rÉgypte; elles se réuniraient toutes pour les en chasser.
Les conseils de Belliard ne modifièrent pas la conduite des Mameluks. Ils étaient au courant de Tétatdes choses, méprisaient Menou et le jugeaient d'autant plus incapable de sauver l'Egypte, qu'il était maintenant réduit à rim-
ÉVACUATION DE L'ÊGYPTE 247
puissEDce. Ed conséquence, ils passèrent à Fennemi, les uns avec les Anglais, les autres avec le Capitan Pacha qui avait débarqué à Aboukir.
Comptant avoir tout réglé derrière lui, Belliard partit, le 2S floréal (14 mai) avant le jour, pour aller attaquer les Turcs à Belbeîs. Il agissait toujours comme si le général en chef pouvait encore re'cevoir ses correspojidances et lui écrivit le 28 floréal (17 mai) pour lui faire connaître les événements qui suivirent son départ du Caire.
Au général en chef,
28 Ooréal, an IX (17 mai 1801).
Le général Lagrange étant arrivé au Caire avec toutes ses troupes, mon général, j'ai cru devoir marcher sur Belbeîs pour voir Tennemi, le combattre, connaître ses desseins et savoir s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salahieh. Le 24, j'ai organisé les troupes qui devaient défendre le Caire sous les ordres du général Aimeras et du général Duranteau ; et, le 25, je me suis mis en marche à la pointe du jour, avec les troupes dont le tableau est ci-joint et commandées par les généraux divisionnaires Lagrange et Robin, la cavalerie par le général Brun, rartillerie par le chef de bataillon et le génie par le chef de brigade d'Hautpoul. Le même jour, j'ai couché au village d'El Meneyer; nous avons rencontré quelques détachements ennemis qui se sont repliés sur Belbeîs. Le 26 au jour, je me mettais en mouvement pour Belbeîs. Lorsque l'ennemi, qui venait à notre rencontre, a paru, j ai marché sur lui occupant les hauteurs du désert à droite d'El Meneyer. Bientôt l'affaire s'est engagée; l'ennemi a porté en avant du village de... six pièces d'artillerie de petit calibre et a fait un feu assez suivi ; bientôt après, leur cavalerie a poussé une de leurs charges ordinaires sur notre gauche ; une colonne assez considérable avec beaucoup de drapeaux, arrivait en même temps par le désert pour charger notre droite. Le canon seul les arrêta ; l'ennemi se rallia et occupait une hauteur assez avantageuse sur laquelle il voulait établir de l'artillerie; j'envoyai le carré du général Morand et la cavalerie pour l'en déloger; il l'abandonna.
Lear artillerie, quoique légère et très bien attelée, ne put pas suivre les mouvements de leur cavalerie; la trouvant isolée, j'ordonnai au général Brun de tftcher de les atteindre. La cavalerie se mit en mouvement et parvint à s'emparer d'une pièce; l'escadron qui s'était porté en avant fit une charge vigoureuse sur la cavalerie qui voulait défendre rarlillerie et mit une quarantaine d'hommes hors de combat. Pendant ce temps, le carré du général Morand s'était réuni, et une colonne ennemie arrivait du côté de Belbeîs; il commençait à faire chaud ; les soldats avaient besoin de boire ; je me rapprochai d'un village pour faire de l'eau, afin de pouvoir marcher; l'ennemi vint occuper les positions que nous avions quittées et la colonne qui avait paru se rapprocha; elle fut suivie de deux autres colonnes qui arrivèrent avec du canon dont un obusier; je marchai dessus : même manœuvre de l'ennemi ; il quitta ses positions ; quand nous allions d'un côté, il venait de l'autre. Alors voyant qoe l'ennemi était très décidé à ne pas quitter l'Egypte et qu'en guerroyant de la sorte j'usais une partie de mes munitions d'artillerie, que je perdais des hommes sans en pouvoir tirer aucun avantage, craignant qu'en me portant en avant, toute la cavalerie turque ne vint sur mes derrières pour tenter quelque chose sur le Caire, pensant aussi que les Anglais allaient continuer leur marche, je me décidai à revenir an Caire pour travailler à barrer le Nil, faire une forte batterie qui puisse arrêter la flottille anglaise et mettre Gizeh en état de défense. Je suis revenu coucher à Birket-el-Hadji ; l'ennemi nous a suivi avec quelques tirailleurs jusque près d'Ël Kankah ; le 27 je suis rentré au Caire.
Auguste Belliard.
Les Turcs avaient pris le parti d'user nos forces et de rendre nos tentatives impuissantes, en refusant toute affaire d'ensemble. On n'eut avec eux que des escarmouches. Noire petit nombre et la modicité de nos munitions ne nous permettaient pas de nous prêter à cette tactique. En conséquence, Belliard dut rentrer au Caire. Sa lutte néanmoins avait été honorable et démontre que si Tennemi avait accepté le combat nous en aurions encore une fois triomphé. Il avait eu en effet 500 hommes
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 249
hors de combat, dont 2 beys, 4 pièces démontées et une pièce prise.
De retour au Caire, Belliard était sûr d*ètre assailli avant peu par tous ses adversaires réunis : les Anglais débarqués à Aboukir et à Suez, les Turcs débarqués à Damiette avec le Capitan Pacha et ceux de Tarmée du grand vizir. Il fit donc compléter sans relâche les défenses de la ville. Le Nil fut commandé par de fortes redoutes armées de 33 bouches à feu. De tous côtés on armait et on se retranchait. Le mois de mai s*écoula au milieu des préparatifs de défense, tandis que Tennemi continuait ses mouvements sur les deux rives du fleuve. Le 6 prairial (2S mcd), la flottille anglaise était à Ouardan et le grand vizir à Ben-el-Asser, sur les bords du Nil, dirigeant ses colonnes sur Kalioubey. En rendant compte de ces faits au général en chef, Belliard ajoutait encore : « J*attends, mon général, de vos nouvelles et de vos instructions. »
Quand on pense que trois ans auparavant, il déclinait rhonneur des commandements qui exigent de l'initiative, à cause de son peu de goût pour les hautes responsabilités, on se demande quelles réflexions devaient Tassaillir à la fin de mai 1801. Placé sous un chef qui le détestait, séparé de lui par les masses ennemies, sans ordres, sans instructions, ayant la responsabilité du sort de la capitale et de la plus grande partie de Tarmée d'Egypte, décimé par la peste, entouré par des ennemis dix fois supérieurs en nombre, gardant néanmoins son énergie, son sang-froid et luttant avec courage contre ses adversaires, il devait susciter Tadmiration des hommes qui lui obéissaient. Leur existence à tous, leur honneur, leur gloire passée étaient dans ses mains; et, à la façon dont il était obéi, on voyait qu'il avait toute leur confiance. C'est une des situations les plus critiques de l'histoire de nos guerres et Ton se demande, en remémorant ces faits, comment Belliard a pu s'en tirer avec honneur.
Le 14 prairial (2 juin), il envoya encore des renseignements au génaral Menou. Mais il doutait lui-même de l'arrivée de sa correspondance. Car peu de jours auparavant un convoi, qu'il avait dirigé sur Alexandrie» avait été pris par les Anglais. Cependant il ne pouvait s*empêcher de répéter à son chef combien il lui eût été utile de connaître ses volontés. < J'aurais beaucoup de choses à vous dire, mon général; mais n'ayant pas de chiffre pour correspondre avec vous, je ne peux pas les confier à des courriers peu certains. Il me tarde, mon général, de recevoir de vos nouvelles et de vos instructions... »
L'ennemi cependant s'approchait et Theure des luttes suprêmes allait bientôt sonner. Belliard, qui avait toujours à craindre une insurrection dans l'intérieur de la ville, voulut au moins la reculer autant qu'il serait en son pouvoir et adressa, dans ce but, une nouvelle proclamation aux indigènes qui s'y trouvaient encore.
Proclamation aux habitants du Caire,
19 prairial, an IX (7 juio 4801).
Jusqu'à ce jour votre bonne conduite et les égards que vous avez eus pour tous les Français vous ont mérité la tranquillité dont vous jouissez. J'ai été content de vous et vous savez tous combien vous avez éprouvé ma clémence et ma justice. Riches et pauvres, grands et petits, vous n'avez qu'à vous louer de moi; par mes soins, vos subsistances en tout genre ont été assurées et abondantes autant que les circonstances l'ont permis; Dieu a secondé mes efforts et vous n'^avez point encore éprouvé les malheurs de la guerre. Je vous conseille en père qui vous aime de ne jamais vous écarter de la bonne voie. Veillez sur vos enfants, vos épouses, vos propriétés; invitez tous vos concitoyens à la paix et à la concorde et soyez toujours soumis à ceux qui nous commandent et que Dieu a chargés de votre salut.
Auguste Belliard.
Cette proclamation, jointe aux procédés bienveillants du commandant du Caire, produisit son effet et la popu-
lalion resta calme au milieu des circonstances critiques qui se déroulaient.
L*inyestis8ement de la ville était imminent. Le général Lagrange qui avait compris, en se rapprochant de Belliard, à quel point son nouveau chef méritait son estime, avait été chargé de commander les troupes placées en dehors de la ville. Le 20 prairial (8 juin), il reçut de lui les renseignements ci-après.
Au général Lagrange,
20 prairial, an IX (8 juin 1801).
La découverte a rencontré rennemi, mon cher Lagrange; la cavalerie n'a pas pu faire de fourrages; il paraît que l'ennemi s'avance sur deux colonnes, l'une vers Matarié et l'autre vers le Nil, à ce que me fait dire le commandant de la cavalerie. Donnez je vous prie les ordres que tout le monde se tienne prêt.
Tandis qu*il se préparait à recevoir une attaque générale, Belliard reçut une lettre du général en chef qui avait pu échapper à la surveillance anglaise. Elle lui était apportée par un petit corps de dOO chameliers qu'il avait envoyé, il y avait plus d*un mois, à Alexandrie, pour escorter un aide de camp du général Menou. Ce dernier lui parlait, chose étrange, des secours que le Gouvernement de la République ne pouvait tarder à lui envoyer et de la nécessité pour Tarmée, de défendre le Caire, jusqu'à leur arrivée. Et le chef, qui avait trouvé le moyen de faire parvenir au Caire ce singulier avis, n'avait envoyé depuis plusieurs mois ni un ordre, ni une instruction, ni un homme, ni un secours d'aucune sorte! Belliard apprécia que l'heure était venue de ne plus se payer d'illusions, qu'elles fussent réelles ou volontaires, et lui adressa une réponse qui peignait exactement les choses.
252 PÉRIODE RÉPUBUCAINE
Au général en chef,
26 prairial, an IX (14 juin 1801).
... On ne doit plus, mon général, s'abuser sur notre position. C'est, je crois, se repaître de chimères que d'attendre des secours. Le gouvernement qui, depuis huit mois, connaît l'expédition des Anglais, nous en aurait envoyé, s'il eût été possible. Ganteaume fut expédié avec une division : cëtait sûrement tout ce qu'on pouvait faire; il n'a pas pu passer. L'expédition d'Irlande dont vous me parlez dans votre lettre, doit enlever tout espoir de voir arriver une escadre combinée dans la Méditerranée; toutes nos forces maritimes ayant dû se tourner sur les côtes d'Angleterre. On ne peut donc plus, je crois, compter que sur des arrangements entre les gouvernements et qui n'auront lieu, je pense, qu'après la cessation des hostilités en Angleterre ; et, si elle tarde d'arriver, il est possible, malgré la bonne volonté des officiers et des troupes, que nous ne puissions pas les attendra au Caire....
... L'armée d'Egypte a fait son devoir; quels que soient les événements, elle fera toujours Tadmiration de l'univers. Depuis trois ans, elle combat sans se recruter; depuis trois mois et demi, elle tient en échec un ennemi nombreux et a donné au gouvernement le temps d'envoyer des secours; s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne l'a pas pu ; car le général Bonaparte, qui regarde cette armée comme sa famille, aurait fait tout ce qu'il est possible. Vous ne m'avez point donné d'instructions, mon général; nous sommes cependant dans une situation très critique; j'aurais bien désiré connaître quelles sont vos intentions afin de me régler dessus, mais sûrement vous ne l'avez pas jugé nécessaire; j'agirai selon que les circonstances l'exigeront, je consulterai mes camarades et nous travaillerons pour le mieux.
Voici notre position : une ligne à défendre de douze mille et quelques cents toises (1), et très faible sur plusieurs points; au milieu, une ville d'une population nombreuse et prête à se soulever si quelques Osmanlis s'introduisaient dedans. Nous avons beaucoup travaillé, mon général, mais encore avons-nous bien des parties qui ne sont pas très fortes; vous les connaissez, et, si un point du Caire est
(1) 25 kilomètres environ.
ÉVACUATION DE l'É<5YPTE 253
enlevé, tous les autres tombent et ne peuvent être tenus ; en avant de Gizeh, on a 'fait six lunettes qui couvrent le front de l'enceinte et en défendent les approches. L*arméedu visir, forte d'après les rapports de 24 à 30,000 hommes, est sur la rive droite à deux heures du Caire; celle des Anglais, du Capitan-Pacha forte de 12 à 14,000 hommes, est sur la rive gauche à deux heures dlmbabeh ; la flottille est sur le Nil entre les deux armées.
Toute communication avec la campagne est interceptée, si ce n est du côté du vieux Caire; mais je pense que les ennemis s'étant rapprochés ce matin, feront filer une colonne dans la Birket-el-Fyl, ou y enverront des Arabes pour fermer cette dernière porte et empêcher Tarrivage des subsistances. Nous avons des vivres pour deux grands mois, soit en grains, riz, farine et biscuits.
... Les rapports qu'on a reçus hier au vieux Caire annonçaient que les troupes débarquées à Kosséïr étaient venues à Keneh et descendaient sur le Caire. J'ai envoyé des espions pour prendre des renseignements tant sur l'arrivée de cette troupe que sur sa marche. Une partie des Anglais qui étaient à Suez sont venus se réunir au vizir.
Auguste Belliard.
Au moment où Belliard écrivait cette lettre, la situation se résumait ainsi :
Pour défendre la Moyenne-Egypte, la ville du Caire et son arrondissement, Belliard disposait de 2,553 hommes. La ligne de circonvallation qu'il devait garder avait un développement de douze mille six cent et quelques toises (25 kilomètres environ). Il n'avait pas d'argent, très peu de vivres et de munitions. La peste décimait ses troupes; une population fanatique, pr6te à se révolter, l'entourait. Son général en chef, enfermé dans Alexandrie et séparé de lui par les forces de l'adversaire, l'avait abandonné, persistant depuis plusieurs semaines dans un silence obstiné.
Il avait en face de lui : l'armée anglaise d'Aboukir, qui formait, avec celle du Gapitan Pacha, un corps de 17,000 hommes environ; puis celle du grand vizir.
comptaDt 35 à 40,000 hommes avec le renfort d^Ànglais arrivé des Indes par Suez. Un autre corps de troupes de ligne anglaises, débarqué à Kosséir, fort de 6 à 7,000 hommes, arrivait par la Haute-Egypte ; les Mameluks s*étaient joints aux Turcs; des pèlerins de la Mecque s'étaient emparés de la province de Beni-Souef ; enfin une flottille de guerre, de 30 à 35 chebeks, barrait le Nil, Le Caire était sur le point d'être investi par une armée régulière et bien commandée de 58 à 64,000 hommes. Ce n'était pas une place forte et elle présentait plusieurs points faibles. Enfin, il n*y avait pas de retraite possible.
Pourtant, Belliard ne désespéra pas et par son altitude, qui encouragea tout le monde, devint l'espoir de ce qui restait en Egypte de savants, d'officiers, de soldats, de coptes ou de Grecs ralliés à notre cause et restés fidèles.
Après les combats de Belbeïs, il avait d'abord pris les mesures qui pouvaient donner à l'ennemi et à la population, la pensée d'une résolution héroïque et d'une défense désespérée. Il avait fait arrêter les chefs religieux, les membres du Divan et les personnages les plus influents du Caire. C'étaient autant d'otages qui garantissaient la soumission des habitants. Ils furent enfermés dans la citadelle.
On arma toutes les batteries dirigées sur la ville; les habitants furent menacés d'une destruction complète au moindre signe d'insurrection; on creusa des fossés, on éleva des retranchements qui furent aussitôt armés ; les officiers, les généraux eux-mêmes travaillèrent avec les soldats. Le mouvement continuel des troupes, des canons, des affûts, fit croire à des effectifs beaucoup plus élevés qu'ils n'étaient en réalité et donna aux projets de défense du commandant de la place un aspect aussi redoutable qu'imposant.
Au milieu de juin, ces préparatifs étaient achevés;
mais Tactivité et la surveillance ne se relâchaient pas. Le 26 prairial (14 juin), Belliard essaya encore une fois d obtenir du général en chef une indication quelconque sur ses volontés et sur les ordres qu'il avait à prescrire pour le Caire. Un officier attaché au général Menou, le capitaine Henry, fut expédié à Alexandrie, avec une escorte indigène et un aide de camp du commandant du Caire, le capitaine Rignoux. Le premier devait faire connaître au général en chef Tétat de Tarmée et de la place, déjà décrit dans une lettre de Belliard. Le second devait se charger des dépèches du général Menou et faire en sorte de les rapporter. La lettre de Belliard disait que trois armées ennemies étaient aux portes du Caire, que malgré les travaux exécutés, la ligne à défendre avait encore plusieurs points susceptibles d'être enlevés de vive force, etc.
Cette dernière tentative resta sans résultat. Pendant ce temps Tennemi resserrait son investissement. Le 1" messidor (19 juin), l'armée turque se rapprocha, appuya sa droite au Nil, au village de Choubrah et sa gauche à El Koubbeh. L'armée anglaise, unie à celle du Capitan Pacha, investit Gizeh, repoussa nos avant-postes et commença à dresser ses batteries.
Pour Belliard, il n'y avait que deux partis à prendre : ou un combat à outrance, ou un arrangement. Dans le premier cas, l'issue n'était pas douteuse. Nous infligerions à nos adversaires des pertes sanglantes, nous prolongerions quelque temps notre existence; mais sous les coups d'ennemis vingt fois plus nombreux, nous finirions par succomber. Pourrait-on alors, traitant en vaincu, obtenir des Turcs, des conditions honorables? C'était au moins douteux et, dans ce cas, il ne restait qu'à s'ensevelir sous les ruines du Caire.
La seule chance favorable était encore de négocier avant tout engagement, alors qu'on avait pour soi le prestige des victoires passées, des soldats invincibles,
qui en imposaient malgré leur petit nombre, et un ensemble de défenses redoutable.
Belliard avait su que les Anglais, désireux de s'établir en Egypte aux dépens des Turcs, étaient prêts à nous en faciliter Tévacuation par tous les moyens possibles, et qu'à cet égard les Turcs, les Mameluks et les Musulmans leur marquaient une déûance extrême. Il se décida alors, avant toute attaque, à tenter la voie des négociations. Il écrivit, dans ce but, les deux lettres suivantes.
Au général Morand,
2 messidor, an IX (20 juin 1801).
Deux hommes que j'avais envoyés à Bandisi ne revenant point, mon cher Morand, écrivez au général anglais qui se trouve devant Gizeh pour lui demander d'envoyer demain un officier anglais à la ferme de Mourad-Bey où se rendra un officier français, pour avoir une conférence. Faites une lettre très honnête ; dites-lui de fixer l'heure qui lui conviendra et le nombre d'hommes dont sera composé le détachement ; vous lui direz que vous êtes chargé par moi de lui faire cette demande : vous m'enverrez de suite la réponse.
Auguste Belliard.
Au général Lagrange,
2 messidor, an IX (20 juin 1801).
Ci-joint, mon cher Lagrange, une lettre que j'écris à Morand; prenez-en connaissance et faites-lui passer de suite, je vous prie. Je crois qu'il est temps d'entrer en négociations ; cela ne nous liera pas. En négociant, nous gagnerons du temps que nous perdrions peut-être en ne le faisant pas, et si les conditions ou les arrangements ne convenaient pas, nous nous servirions de ce moyen pour stimuler l'esprit des troupes.
Auguste Belliard.
Le général en chef anglais n'avait qu'un désir : faciliter à tout prix le départ des Français.
Il accepta de suite la proposition qui lui fut faite au nom du général Belliard et nomma un offiicier qui se
rendit le lendemain, 3 messidor (21 juin), au lieu convenu. Il y trouva l'officier français délégué par le commandant du Caire. Us s'entendirent de suite sur la nécessité de nommer des plénipotentiaires pour traiter d*abord d'une suspension d'armes, ensuite, pour ouvrir une conférence en vue d'une convention qui mettrait fin aux hostilités et permettrait à l'armée française de quitter l'Egypte, avec les honneurs de la guerre. Cette conférence devait commencer le lendemain. Mais dans des circonstances aussi extraordinaires, où Belliard n'avait aucun pouvoir politique, il ne devait rien faire sans prévenir les chefs des troupes sous ses ordres et sans s'assurer de leur approbation.
En conséquence, il réunit les^ généraux en conseil de guerre, leur expliqua sa démarche, son projet d'obtenir une convention sur les bases de celle d'El Arich et de prolonger les négociations jusqu'à ce qu'il ait reçu une réponse du général en chef. Il comptait que l'escadron de 100 chameliers, envoyés à ce dernier pour prendre ses dépêches, serait de retour le 5 messidor. Tous les membres du Conseil approuvèrent sa conduite. Elle ne le liait en rien, laissait le temps de la réflexion et faisait gagner quelques jours. Par suite, le 4 messidor (22 juin), Belliard donna ses pleins pouvoirs, aux généraux de brigade Donzelot et Morand, ainsi qu'au chef de brigade Tarayre, pour convenir, avec « les plénipotentiaires des armées britannique et ottomane », des dispositions à adopter « d'abord pour une suspension d'armes de six jours, pendant laquelle on négocierait pour l'évacuation de la Haute-Egypte, du Caire, de la citadelle, des forts, de Gizeh, de Boulaq et de toute la partie de TEgypte occupée par les troupes à ses ordres ».
Toutes les demandes faites par nos généraux furent acceptées de suite. Les Anglais s'engageaient à transporter en France nos savants, nos commerçants, nos alliés, nos blessés, nos malades, nos troupes, avec leurs
258 PÉRIODE RÉPUBUCAINË
drapeaux, leurs armes, muoiliofis, bagages, matériel dû toute sorte, et eaùn le corps de Tillustre Kléber.
Ce traité d évacuation, un des plus curieux qui aieat jamais existé, fut, en grande partie, Tœuvre du général Belliard. On lappela plus tard Convention de Gizeh et il eut, pour principal avantage, de conserver à la France une petite armée d'béroï([ues soldats, et de précieux (ropbées. Il fut ratifié la 9 messidor (28 juin 1801). L*article 20 le rendait valable pour les troupes d'Alexandrie, si le général Menou voulait en profiter (1).
Étant donné la situation extraordinaire dans laquelle ce dernier avait laissé sa capitale, le centre de son commandement et la plus grande partie de son année, cette convention était encore un bonheur. £Ue fut approuvée par tous, même par le Premier Consul et par son Gouvernement-
Belliard Tannonga aux habitants du Caire par la proclamation suivante :
Proclamation aux habitants du Caire et de toutes les religions.
11 messidor, an IX (29 juin 1801).
Par la volonté de Dieu tout-puissant, la paix vient de se conclure entre les armées française, anglaise et ottomane. Mais par ces arrangements, vos personnes, vos religions et vos propriétés ne cesseront d'être respectées; les trois puissances en prennent l'engagement formel, comme vous pouvez en juger par les deux articles du traité de paix transcrits ci-après... article 13.... Habitants du Caire et de l'Egypte, de toutes les religions, vous voyez que jusqu'au dernier moment, les Français n'ont cessé de veiller à votre repos et h votre sûreté; montrez-vous dignes de tout ce que nous avons fait pour vous, en ne vous écartant pas de la bonne voie. Songez toujours que Dieu est puissant et que c*est lui qui dirige toutes choses.
Aur.uSTE Belliard.
(1) Voir le texte de la GoaveDlioo de tiizeb, aux Pièces annexes
ÉyAOL'ATION 0E L BCïPTE 2J»9
11 resiait à rendre cooifte des <ileraie>rs éyéneinents au général «a chef et au Premier Ck)!»!!!. Celait <lélicat. Befliard le fit avec sincérité, prêl à en subir îes conséquences. Il rédigea d'abord pour le général Menou,le rapport ci-après.
Au générai en ohef Menmi.
12 messidor, an IX (30 Juin 1801).
Le 26, mon général, Henry (1) est parti du Caire pour se rendre à Alexandrie; il vous a porté l'état de notre position; mon aide de camp Rignoux Ta accompagné pour prendre vos dépêches. Je vous marquais que les trois armées étaient aux portes du Caire, que la iigne que nous avions à défendre vu l'ennemi que nous devions «combattre, malgré les travaux que nous avions iai-ts, avaii encore plusieurs points bilbles, susceptibles d'être enlevés de vive force. Le i", rennemi s'est rapproché du Caine ayaat sa droite au Nil au viUage de Scboubca (CUoubrah) et sa épanche à la Coubé (£1 Koubbeh), les armées anglaises et du Capitau Pacha ont fait l'investissement de Giza (Gieeh), repoussé quelques-uns de nos avantpostes et commencé à établir des batteries.' Le 3, nous avons eu ane suspension d'armes; le 4, les négociations ont été entamées, après la tenue du Cooseil de guerre ; je les ai allongées jusqu'au 8, espérant toujours rev^ les dromadaires gui pou valant âtre de retour le â; le 8, la convention a été s^née, et ratifiée le 9. Elle peut être comme pour vous, mon général et les troupes que vous avez à Alexandrie. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ûl>teoir qu'elle pût être ratifiée par vous,et qu'en cas -que vous l'acceptaissiez, vous pussiez emmener avec vous les vaisseaux de guerre et de transport qui sont daujs les ports : cet article n'a pu passer. Tarère (Tareyrej va vous porter la convention, mon général, c'est un homme sensé, de bon conseil, brave oificier^ qui vous dira où noua en étions. D'après la convention^, madame votre épouse, votre fîls^ votre aide de camp, tous vos papiers et effets seront transportés à Alexandrie, ainsi que les femmes et effets des officiers généraux et particuliers qui se trouvent
(1) Aide de camp du général en chef.
avec vous ; mais je ne les laisserai pas partir à moins que vous ne me marquiez que vous permettez qu'elles entrent dans^ la place. Mme Bron (1) et ses effets pourront aussi sortir d'Alexandrie, si vous voulez y consentir.
La position de Belliard, vis-à-vis du général en chef, étant délicate, il lui fit porter sa lettre par un officier supérieur qui lui était dévoué et définit sa mission dans les termes suivants.
Au chef de brigade Tareyre.
12 messidor, an IX (30 juin 1801).
Il sera nécessaire, mon cher Tareyre, que vous partiez aujourd'hui pour vous rendre à Alexandrie porter au général en chef la convention que je viens de faire avec les généraux des trois armées qui nous investissent ; vous avez l'estime du général en chef, ainsi que la mienne; il a comme moi confiance en vous; dites-lui les choses telles qu'elles sont, faites-lui connaître la vérité qu'on cherche peut-être à lui cacher. Si \t général en chef accepte la convention pour les troupes qui sont à Alexandrie, il pourrait sll le juge nécessaire la faire en son nom pour toute l'armée avec le générai en chef anglais commandant devant Alexandrie. Alors il faudrait suspendre le départ de l'aviso qui doit conduire Beaupoil en France ; je crois que cela vaudrait beaucoup mieux, pour notre brave armée qui rentrerait tout entière en France, au lieu de s'en aller par lambeaux. Vous aurez soin, mon cher Tareyre, de garder le plus grand secret sur la convention jusqu'à ce que le général en chef se soit décidé; et, dans le cas où il n'accepterait pas, ce ne doit être que pour vous et pour lui ; vous sentez combien il serait dangereux que la garnison en eût connaissance. Aussitôt que vous aurez ter* miné vos affaires, vous reviendrez joindre votre demi-brigade à moins que le général n*en ordonne autrement.
Auguste Belliard.
(1) Femme du général Bron.
Après avoir fait partir pour la France, le 29 floréal (18 mars), le général Reynier et les officiers arrêtés en môme temps que lui, Menou avait écrit au Premier Consul que libre désormais de ses mouvements, il prenait rengagement de conserver l'Egypte. Se faisait-il illusion sur la situation, ou tenait-il à la dissimuler? On se perd dans les conjonctures; car, à cette date, il savait que Belliard avait livré bataille à Belbeïs, depuis six jours, à une armée turque tellement supérieure en nombre qu'il avait dû reutrer au Caire où il allait être bientôt étroitement bloqué.
Quoi qu'il en soit, un mois et demi après, le 18 messidor (6 juillet), il vit arriver l'adjudant commandant Tareyre, avec la convention de Gizeh et la lettre de Belliard. Il montra une irritation extrême, refusa d'accepter l'article de la convention qui le concernait et écrivit aussitôt en France, pour dénoncer l'évacuation du Caire et la conduite des généraux qui y commandaient. Malheureusement pour lui, quand la vérité fut connue en France, tout le monde jugea que la chute du Caire et son évacuation étaient la conséquence de ses fautes.
11 restait maintenant à Belliard, la tâche plus difficile de rendre compte au Premier Consul. Ce dernier était loin; il recevait d'Egypte les correspondances les plus variées ; la conquête, qui venait d'être abandonnée, était son œuvre; ce n'était pas un chef commode; on pouvait tout craindre de sa colère ou de son ressentiment, d'autant plus que les lettres du général Menou, loin de dire la vérité, avaient cherché à démontrer que notre occupation en Egypte aurait été facilement maintenue si l'esprit d'indiscipline et de révolte n'avait pas animé ses subordonnés et si les idées de Kléber, qui ne rêvait plus qu'un retour en France, n'avaient pas gagné tous les esprits.
Belliard mit donc tous ses soins à exposer les faits, à dire la vérité, à n'accuser personne et à mettre en
aêS PÉRIOte ■ÈFVBUCAllIE
relief les. nécessités impérieuses <|ii*il avait dû'svbîr et <fiii auraient dieté sa conduite.
Au Premier Consul B4k»aparU.
12 racsskior, an IX (30 jtiiir I8di).
Après le départ da général en chef Menoa et de Tannée pour AbcK»kiT, fe 21 rentdse, je demeurai an centre âe Vigjipibg' avec nn corps de troupes de 2^563 àommes pour défendre TÉgypte, la ville du Caire et son arrondissemevl coatre L'aimée du vizir lorsqu*il s'avancerait par les déserts de Syrie, et contre les troupes anglaises apportées de Flnde à Kosséîr et Suez (on avait eu avis que plusieurs vaisseaux étaient dans lajtner Rouge à la hauteur de Gedda [Dieddah^).
Cnc partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de fa crtadelîe, des tottrs de Tcnceinte du Caire, des pbces de Giza (GÊstth), le vieux Caire ri Bouïaq ; il me restait âne f éset vft nobile de 485 hommes avee laq «elle je devais faire le service de la place, réunir des g;rains et des subsistances et faire Tescorte des convois de vivres et de munitions pour Farmée; arrêter l'armée du vizir et manœuvrer devant elle lorsqu'elle se présenterait, pour donner le temps au général en chef de se porter sur M arec toutes ses forces, après avoir battu farmée angierae.
Le â4, j'écrivis au gésévat Donzek>l, qu'o« avait laissé à SdbOttt, d^évaeuer la Hattte-ÉgypAe et de se rendre a grandes journées au Caire avec ses troupes ; j'écrivis aussi à Bliourad- Bey qui se montrait toujours 8dèleà ses traités, de descendre, de venir occuper Siout et Mînieh, de maintenir la tranquillité dans le pays et de nous envoyer des grains; j'écrivis aussi aux commandants de Miureh et de Beni-Souef, de réunir des barques et d'expédier sur le Caire totrs les grairts qcrtfe pourraient ramasser, nos magasins étant presq^ue vides.
Lf 4 germinal» jje reçus ht iiiouveUe de la mailbearease journée du 30 ventôse. Alors l'espoir de forcer l'armée anglaise à se réembarquer fut perdu; il restait à la contenir sur les sables d'Aboukir, à arrêter l'invasion du vizir, et empêcher la j"onctîon des deux armées. Le général en chef avec son armée se retira à Alexandrie, fit travailler à an camp retran(*é et a mettre la place^en état de d'éfense.
D'après le» ordres^ dv général! en chef, je fis sortir dst
ÉrTÂCV ATtom SE l'Egypte 263
pLoceB de Salabieh tt Belbeîs» tons tes hommea qui étaient mutités pour teur défense; comme il y avait dan» ces places des magaains conaîdérables, j'ordounaî d'en faire évacuer une partie sur le liaire.
Le 14, d'après les ordres que j^avais reçus dn général en chef, j'écrivis aux commandants de Belbeîs et Salahieb que lorsqu'ils seraient assurés que des forces considérables seraient en marefae de la Syrie pour VÈgypte, d'évacuer ces plaeeSr d'apporter le plus de munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire santer les loris et de les mettre dans rimposnbilité de servir aoi ennemis; de» rapports annonçaient déjà kl marthede Tarmée turque.
Le 16 germinal, |e reçus un renfort de 570 hommes que le général Donzelot amena de la Haute^Égypte.
La peste faisait beaucoup de ravages dans la garnison do Caire et parmi les liabîtants.
Le 2%r j*appris la prise de itoMttet l'arrivée de Tannée ottomane à Salabieh; la garnison de cette place et celles de Belbeîs et Birket-el'Hadji se relirèrent sur le Caire, oh elles arrivèrent le 24. Je donnai Tordre à la garnisoni de Suez de revenir par ta raltée de TÉgarement, que Damiette avait été évacué et qn*D était resté âOO hommes pour occuper Lesbebr et les forts de la o6te.
Ainsi ht Cfaarkuie (Ghartiieb) envahie, Tune des branches dv Nil owerte, l'autre sur le pmot de l'être, la fidélité des ^meluks dont le caractère de Mourad-Bey était la garantie, ébranlée pat sa mort et par nos pertes, le seul parti qui me restait dans cet état extrèene élait celui de fortifier l'enceinte do Caire, de prendre nne attitude Imposante qui pût faire craindre à Tennoni de s'avancer avant d'avoir réuni les grands moyens.
Cependant te vizir avait ralenti sa marche et s'était arrêté à Salahîeii et Belbeîs, pour organiser son armée, former des: ■ngasins et se reeroter de Mamelouks, d'Arabes et d'habitants du pay». Je fas instruit que te général de division Lagrange avec sa eorps de 3^900 ttommes, rassemblé le % germAnai, cowrait Rahmanieh; mes efforts et mes espérances s'angmemtètent ; il eût été avantageux de se rénnir pour combattre le vizir lorsqu'il venait de traverser le désert et avant qaîM eût po s'organiser, prendre de Tinfluer»ce dans te paya el le soulever; mais le général Lagrange avait Tordre
de couvrir Rahmanieh, et, ce ne fut que forcé par Tarmée anglaise et le corps du Capitan Pacha, après un combat tr^ vif qui dura toute la journée, le 19 floréal, qu'il l'abandonna. Le 23, il arriva au Caire avec ses troupes; j'appris aussi que la digue du lac Madié avait été rompue, et que les eaux qui se répandaient dans le lac Mareotis rendaient déjà les communications de Rahmanieh à Alexandrie très difQciles. Je fus instruit que les Anglais étaient arrivés à Suez.
Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange je crus, avant que Tarmée anglaise pût être près du Caire, devoir marcher sur Belbeîs, pour voir l'ennemi, le combattre, connaître ses défenses et savoir s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salahieh. Le 24, le petit corps de troupes qui devait défendre le Caire fut organisé sous les ordres du général Almeyras, et le 25, je me mis en marche avec les autres troupes commandées par les généraux divisionnaires Lagrange et Robin. Le même jour, je couchai à Almenayer (El Menaïr) ; quelques détachements ennemis que nous rencontrâmes furent repoussés. Le 26 au jour, je me mettais en mouvement pour Belbeîs, lorsque l'ennemi qui venait à notre rencontre, parut. Je marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est d'Elmenayer (El Menaïr) : vous trouverez ci-joint les rapports de l'affaire qui a duré jusqu'à midi. Voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je marchais sur lui et abandonnait ses positions, voyant que l'ennemi était très décidé à ne pas quitter l'Egypte, voyant qu'en guerroyant de la sorte j'usais mes munitions et que je perdais des hommes sans en tirer aucun avantage, craignant qu'un corps de cavalerie assez nombreux qui avait disparu le matin après avoir poussé une charge vigoureuse, ne fût venu sur le Caire, pensant en outre que les Anglais et les troupes du Capitan Pacha avaient suivi le général Lagrange et devaient se trouver à un ou deux jours du Caire, je me décidai à revenir pour travailler à barrer le Nil, faire des batteries, fortifier Giza (Gizeh) et perfectionner autant que possible notre immense ligne. En arrivant au Caire, le général Almeyras me dit qu'il m'avait envoyé plusieurs courriers pour m'annoncer l'arrivée des Anglais et du Capitan Pacha à Tirané.
Pressé par trois armées nombreuses et qui tous les jours recevaient des nouvelles forces de la désertion des habitants
de rÉgypte, des Arabes, des Mamelouks et même de Témi- ^ation des habitants de l'Asie que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile contrée, j'avais à défendre la ville du Caire dont la population devenant ennemie, pouvait réunir 25 à 30,000 combattants au milieu de nos camps ; la ligne de circonvallation de l'arrondissement offrait un développement de 12,600 quelques toises (1). J'étais sans argent, j'avais très peu de vivres et de munitions d'artillerie; il fallut presque tout créer, retranchements, magasins, affûts, poudre, etc. Alexandrie n'était plus qu'une île d'un accès très difficile et avec laquelle j'étais sans communication depuis vingt-deux jours.
Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Egypte ; mais l'examen de cette contrée n'offrit aucune position militaire; j'avais très peu de moyens de transport et je ne devais pas croire que l'ennemi me laisserait le temps d organiser celte retraite ; il n'y avait aucune ville qui offrît assez de moyens pour la création d'un arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions été obligés de faire ; cette contrée d'ailleurs était ravagée par une peste affreuse. On aurait pu se retirer à Damiette, mais d'après les rapports que j avais reçus, cette ville et la place de Lesbeh étaient au pouvoir de l'armée ottomane et je n'avais pas assez de munitions pour gagner deux batailles; d'ailleurs, sur un fleuve dont les rives sont bordées d'ennemis, il devenait impossible de faire naviguer des barques de transport quand même j'en aurais eu.
Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague, dans des circonstances bien moins difficiles. Il n'était pas au centre de l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes, il n'avait pas au milieu de son camp une population nombreuse et féroce. Nous avions comme lui une armée européenne devant nous et je n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre et un développement immense à défendre; j'avais en outre à sauver un grand nombre de malades, des guerriers mutilés, des citoyens que l'amour des arts et des sciences avait attirés en Egypte. Je fis arrêter les chefs de la religion, des membres du Divan et les hommes les plus influents de la ville du Caire; ils furent renfermés
(1) Environ 25 kilomètres.
266 Pl^UODG lÉPtniUCAIllE
dans ta citadelle; cm diriges des bsttarîes «or la râle, les pins grandes menaces lui fatenf faite»; les génénmu les officiers, tes soldais se mireni h creuser des fossés; en éieya des retrancheoients sur lesquels oti plaça des Gsnons, la plupart trouvés en Egypte; le iDoiiTeffient eootîaiict de» troupes semblait lea muMifRlIer; partout mpbb préaentâmes nne attitude imposante et one apparence de torct qui fit que nos eftnemîs jiigèreBt que poor arriver au Caire, il fallait matreker sur noa eadamres et sur ses ruines. Lt peuple du Caire dut penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait le signal de la mort de ses ebefs^et de la destruction de la ville. Nos exploita étaient réeents, Fin* pression q^a'ils avaient faite était grande et on dersit tout craimâre d'hoanmes habitués depuis longtemps h foutes les ebanœe de la guerre. On vit Men que iiovs vt>alioRS périr tooB) on dicter les eondstions de noire retraite. Aussi, revaani mit-il beaucoup de lenteur dans ses mouvemeiffs, raarefaa avec beaucoup de précavlio« et ne voulut arriver devant notas qo^après avoir lécmi dé grands raojeas; eete ne fit que gagner dv teaaps, attendant les instructioDs da général en chef dont je n'avaia pas de DotFvellcs dep» quarante-esDq jours. Le 24 praiviat arriva on détacbement de dromadaires qui me remît une lettre et point dlnstructkni pour la conduite que je devais tenar dans ees cireonstances difficiles. Je renvojai le détachement pour peindre aa général en dsef notre position qvlt semblait ne pas ee»naître. Ci-joint la lettre que je lui ai écrite.
Le 1'*'' messidor, nous fûmes entiSrenient investis par les armées combinées et tonte oonmttnicatioft avec Texlérlear fut coupée; les jovrs suivants les enneniis fhreni replier quelques-uns de nos avant-postes et commeneèreni à élaUîr des batteries ; ils avaient jeté un pont de bateaux au vfUiage de Sclioubra (Cliovbrak) ; un petit corps d'armée descende de la Haute^Egypte; le 3^ il y eurt une suspension d*arses, et le 4, une conférence entre trois officiers français et trois oCliieiers des armées combinées. Le 5,^ non» eàmes les eoa^ lions de notre retraiter le 8, elfes Ibrent aeeeptées, et rafrfiées le 9.
No» lignes de cireonvallatkMi ne pouvaient tenir par lea» dévelot)pemeHt immense et par \et faiblesse de plusieurs points contre une attaque de vive forée; nous avions à peine
iSfbfCcmpB k imr par pièce; nous arkaa à dos la po^lation du Caire qui, ne recevaai plus de vivres de la eampagnCvae fut sans doute concertée avec l'attaque des assiégeants; nos lignes enlevées, le» dàftmnïs eorps se fussent retirés très diffidlemeat sur La citadaLle; nous perdions nos chevaux de cavalerie et d'artillerie et tous nos moyens de transport de munitions; la résistance qu'on aurait pu y faire eût été de trente ou trente-cinq jours en raison des subsistances, mais alors plus (f espoir cTentrer en négociations ; îl fallait être a la merci des ennemis, obéir à ses ordres. Quelle capitulation peut-on espérer de deux armées turques maîtresses de l'Egypte et da Caire? Les Anglais pourraient-ils les arrêter? Nous aurfons cependant pris ce parti, mon général, si nos points de contact avec la France eussent encore existé pour nous et sll nous fût resté quelque espoir de secours; noujs ne pouvions les attendre queiusquau 25 au plus tard; la convention a été' conclue le 9.
Je ne vous ferai pas Téloge des officiers généraux, dei chefs, (fes officiers, des soldats; ces guerriers couverts de cicatrices ont battu sous vos ordres cinq armées autrichiennes en Italie, et ont fait la conquête de l'Egypte ; ils luttent depuis trois ans contre les privations de toute espèce, la peste et les efforts de FEurope et de TAsîe; vous les connaissez fous, ils n'ont cesse de se rendre dignes de vous.
Vonrs trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous le connaissez mieux que personne; jetez les yeux sur la situation de la troupe, l'état de nos munitions et sur cefuî de la caisse; voyez les. rapports du directeur du génie et du commandant d'artillerie. Ce sera suffisant pour vous donner una idée de nos ressources^ de nos moyens et de notre positron.. Je joins aussi l'état des malheureuses vîcfîmes de fa maladie contagieuse qui nous a fait beaucoup de maf.
JTBBimène avec moi les troupea auxiliaires a cheval et à pîed; beaucoup d'habitants du pays nous suivent avec leur famille; je ferai aussi embarquer plusieurs chevaux et jttinoats qui seiront irenkis ajL g,ouvernementr a il lea désre, ea les reoiiplaçani par des chevaux frangais.....
Ce rapport fut complété par une lettre personnelle, dont voici les principaux passages :
Au général Bonaparte,
12 messidor^ an IX (30 juin 1801).
... J'ai cru devoir conserver à la France le reste de la brave armée d'Egypte qui vous chérit et que vous aimez; il y a longtemps que je regarde le pays comme perdu; je suis persuadé que connaissant mieux que personne nos moyens, vous l'avez cru comme moi quand vous avez su les affaires du 17 et 22 et la bataille du 30 (1).
Je vous en dirai les raisons, mon général, lorsque j'aurai le plaisir de vous voir.
11 est bien cruel, mon général, de nous voir réduits à la
dure nécessité de (2) un pays que nous occupons depuis
trois ans, qui nous a coûté tant de peines, de fatigues et de privations, et qui convient tant sous tous les rapports à la France. Nous pouvions le conserver encore, mon général, si l'on avait eu Bonaparte; c'est la vérité sans flatterie, vous me connaissez.
Je vous prie, mon général, de garder cette lettre pour vous; je n'écris point au Premier Consul, c'est à mon ancien général que j'estime et que j'aime et dont je serai toujours jaloux de conserver la confiance. Je vous prie de garder aussi la lettre que j'ai écrite au général en chef Menou et dont j'ai été forcé de vous envoyer copie, en vous faisant mon rapport, ainsi que celle qu'il m'a écrite ; il est bon que vous les connaissiez; mais je crois inutile et je vous demande en grâce de ne pas les rendre publiques ; je serais fâché de faire quelque chose qui pût lui faire de la peine. Si nous sommes assez malheureux, pour fruit de l'expédition, d'être obligé de comparaître les uns devant les autres, alors on sera forcé de s'expliquer et de dire la vérité ; mais il faut attendre ce moment et la sagesse du gouvernement décidera s'il doit avoir lieu. Auguste Belliard.
Belliard savait qu'aux termes des règlements, le Premier Consul pouvait ordonner une enquête sur Tévacua-
(1) Près d'Alexandrie.
{2) Mot difOcile à lire.
tion de TÉgypte. Il prévoyait que dans ce cas Topinion publique pourrait ôtre surexcitée par certains actes du général Menou, le juger défavorablement et il tenait, même ayant à se plaindre de ses procédés, à n'être cause pour lui d*aucun désagrément. On verra plus loin que le premier consul apprécia les événements tels qu'ils étaient, tout à Thonneur de Tarmée d*Égypte et qu'il approuva pleinement la conduite de Belliard.
 partir du 12 messidor (30 juin), ce dernier n'eut plus en vue que le transport du matériel et le départ des troupes. Le 17 (5 juillet), il régla les détails de la cérémonie qui avait pour but Tenlèvement du corps du général Kléber et sa translation à la côte. Toutes les troupes furent convoquées. Les Anglais eux-mêmes et les Turcs voulurent se joindre à notre armée. Les honneurs funèbres furent rendus aux restes de l'illustre guerrier qui furent confiés à la garde d'une troupe d'élite (1).
Pendant les huit jours qui suivirent, Belliard, secondé par ses généraux, s'occupa de rassembler tout ce qui devait être embarqué par les soins des Anglais, particulièrement les blessés, les malades, les personnes de toute nationalité qui s'étaient attachées à la fortune des Français, et le matériel de guerre.
Le 25 messidor (13 juillet 1801), les derniers préparatifs étaient achevés. Belliard reçut du payeur une somme de 21,000 francs jugée nécessaire pour les dépenses extraordinaires des troupes pendant la route et la période d'embarquement. Puis, il fit camper ses régiments en dehors de Gizeh, prêts à se mettre en route.
Le lendemain 26 (14 juillet), il partit avec son petit corps d'armée et toute son artillerie pour se rendre à Rosette. Dans le nombre des pièces qu'il emmenait se
(1) Voir aux Annexes, la note du colonel Coutelle, chargé du transport des restes de Kléber.
270 ràMOOE JœPCtfiLCAiME
trwtyaknt celles ^qui avaient léié prifie5 par Bonaparèe à Aboakir et jptr KLéber À fiéliopoti&, glorîeux trophées que fion patridlkoM lM«ît a raiaener en France.
A la «lâte de l^arin^, «et a»M m (n^oiectioo^ se tro»vaiesi les membres de VlBëtiàmi d*Égypte ei de la commissioa «des arts, avec leurs travaux ei docooMots; les élèves Àe Técole de matfiéiziaU^iues; le personnel administratif; les légioaa copie et syrîeBAe; un petit corps de Mameluks; des E^yptieas aUachés à la demiaation française; des oommerçaots, des femmes, des eafaots. Toules ces individualités, placées par Belliard sous la sauvegarde de la France, restaient eoniiaates dansle chef qui avait su, au dernier moment, ies préserver des rancunes ou des vengeaooes des nouveaux possesseurs de rÉgypte.
Pendant ta route, des Mameluks easayèreat de suivre nos troupes. Mais Belliard adi^essa des observations aa général anglais Moore et exigea que des ordres fussent donnés pour eiBpâcber absolument œ manque de procédés. Son désir futimmédiatemeot satisfait et les étapes SMhevèrent saas autre désagrément.
Le 9 thermidor (27 juillet 1801), après quartorze jours de marche, la colonne arriva au camp d'El Ahmed à trois milles de Rosette. Malgré la chaleur, Tétat sanitaire ne s'était pas aggravé. Le même jour, Belliard se rendit à Rosette , pour procéder i un embaninenient de 300 hommes et conatitua une commission d embarquement qui entra aussitôt en fonctions.
En s enfermant à Alexandrie, Menou avait laissé aa Caire sa femme et son enfant II avait aussi dans ceUe ville un beau-frère, indigëae, ennemi des Français, qa'il fallait surveiller. Belliard n*a%'ait cessé de protéger la famille du général en chef. Il crut devoir encore écrire à ce dernier, le il thermidor (29 juillet), pour lui demander quelles étaient ses intentions à cet égard. Il lui ollrit de s'en charger et de la ramener en France, ou
\mm 4e la taire conduipe chef ses par^ots, en le préireaanl qu'il ne devait eo aucoa cas compter sur son beuxhfipère.
Grâce au bon Yoaioir des Anglais, 4 Tétat de leurs bàliments qui étaient prêts i recevoir nos troupes, Tefnbarquemenï se fit en boa ordre, assez rapidement. Un oavire bâpilal avait été réservé pour les convalefie^Diis de la peste qui fureat embanfués des premiers et dont l'état ne fît que s'améliorer. €e fléan avait fait, à cette date, des ravages affreux. On évaluait ses victimes à 130,000 daas la Hauie-Égypte, à 23 ou 30,000 daas la seule ville du Caire, à 1,000 ou 1,100 parmi nos officiers et aos soldats.
Trois autres vaisseaux hôpitaux avaient élé affectés itt transport des malades qui étaient nombreux^ On les eooduisit à Rosette d*où ils fareat portés i bord, avec tous les soins désirables.
Le 18 tbermidor (5 aoât), les opérations d'embarqnemeut étant très avancées, BeUiard crut pouvoir monter avec les derniers soldats à lK>rd du bâtiment qui lui était affecté. U écrivit à la commission dembarquement : € Demain, je pars avec les guides, 25 bommes de la 21'' et le là*" dragvHis. Ce sera la fin. U ne restera que les chevaux du gouvernement et des particuliera, aiec les hommes ponr les panser. 9
Le 19, BeUiard fît ses adieux au général anglais Oakes; mais il resta encore deux jours en Egypte, pour Toir la fin du départ Le 21 thermidor (8 août), les derniers apprêts étant terminés, il écrivit sa dernière lettre. Puis le lendemain, 22 thermidor, an IX (9 août 1801), le convoi mita la voile, se partagea en trois divisions et quitta définitivement cette terre si vaillamment con* qoise, en prenant la direction de la mère patrie.
Tandis que BeUiard voguait vers la France, les noureaux vainqueurs des populations égyptiennes voulurent terminer leur prise de possession. Cette fin de notre
occupation, quoique étrangère aux actes du général Belliard, s'y relie cependant d*une façon assez directe pour quil soit nécessaire de suivre succinctement le général Menou jusqu'à sa rentrée en France.
Il ne restait plus en Egypte que le faible noyau de troupes enfermé sous ses ordres dans la place d'Alexandrie et inactif depuis la malheureuse bataille du 30 ventôse (20 mars). Dès que Belliard fut parti, les Anglais se disposèrent à s'emparer de cette ville. Leurs forces revinrent vers le nord et sept jours après le départ de leurs navires, leurs tètes de colonne attaquèrent une hauteur qui dominait le camp de Nicopolis où Menou avait établi sa garnison. Le 3 fructidor (20 août), ils s'emparaient du poste du Marabout qui était mal défendu; et le 8, ils commençaient l'attaque du fort Leturcq, qui ne pouvait tarder à succomber. De sa prise dépendait celle de la place elle-même.
A ce moment, se voyant encombré de malades et pressentant le prochain manque de vivres, le général Menou envoya un parlementaire à l'ennemi, puis réunit un conseil de guerre. Il exposa la situation qu'il jugeait maintenant sans espoir, et ajouta que c'était l'évacuation du Caire qui le forçait à capituler. En réalité, c'étaient ses propres fautes qui l'avaient acculé à une reddition. Il fut forcé d'accepter des conditions moins avantageuses que celles qui avaient été stipulées pour lui par Belliard et qu'il avait rejetées un mois auparavant. La convention qui le concernait fut signée et ratifiée, le 13 fructidor (30 août 1801). Les forts furent remis aux Anglais, le 15 (l*"' septembre). Les trois frégates et tous les bâtiments dont il disposait, qu'il aurait sauvées en acceptant le traité de Belliard, tombèrent également aux mains du vainqueur. Il fut seulement autorisé à conserver ses armes et ses bagages avec la promesse d'être transporté en France par les bateaux de l'ennemi. Il dut cependant rester en Egypte jusqu'en vendémiaire et
ÉVACUATION DE l'ÉGTPTE 273
ne fat embarcfué que dans la preniière décaâe de ce mois.
II mérita ce jugement sérère, maïs juste, du général Reynier : « Un chef inhabile détruit, par sa seule influence, tous les ressorts qui lui sont confiés. L'armée d'Orient avait acquis une grande gloire; mais son dernier chef n était pas digne d'elle. »
A peu près au moment où Menou quittaii l'Egypte, le 8 vendémiaire, an X (30 septembre 1801), Belliard débarquait à Marseille, suivi bientôt par son corps d'armée. Ses deux premières lettres furent pour le Premier Consul et pour Berthier, alors ministre de la guerre. Elles annonçaient son retour, et confirmaient les lettres et rapports qu'il avait adressés à Bonaparte à la date du 12 messidor (30 juin). Il envoya en outre au ministre ses états et ses situations. Il avait pris d'avance toutes les mesures pour éviter l'introduction de la peste en Europe, ayant placé à part, sur des bâti* ments hôpitaux, tous ceux qui avaient été contaminés par le fléau ou susceptibles de l'être.
H trouva à Marseille, comme commandant de la division, un de ses camarades d'Italie, Cervoni, avec lequel il était lié et qu'il tutoyait depuis longtemps. Cette particularité facilita les dispositions qu'il eut à prendre pour veiller à Tinstaliation de son monde. Français, Égyptiens, Coptes, Syriens, etc.
En outre, il reçut du ministre de la guerre une lettre qui lui exprima, avec les intentions du gouvernement, l'affection, la sollicitude et l'estime du Premier Consul.
Le ministre de la guerre^ au général de division Belliard^ en rade de Marseille,
Paris, le •». Tendémiaire, an X de la République française une et indivisible.
Je m'empresse, citoyen général, de vous annoncer que le Premier Consul a été sensible à Tattention que vous avez eue de ramener en France, en signe d'honneur, plusieurs pièces d'artillerie et les restes du général Kléber.
274 PÉMODE RÉPUBLICAINE
Il me charge de vous en témoigner sa satisfaction . Il désire aussi que vous fassiez connaître aux différents corps de troupes de l*armée d'Orient qui sont revenus d'Egypte avec vous, que le gouvernement apprécie le zèle, le courage et le dévouement qu'ils ont déployé pour soutenir l'honneur des armes françaises, et que des ordres sont donnés pour qu'il soit pourvu à leurs besoins, afin de les mettre à portée de se refaire de leurs longues et glorieuses fatigues.
Je vous salue.
A. Berthier.
Berthier, suivant son habitude, avait soumis les lettres de Belliard au Premier Consul, qui lui ordonna les mesures à prendre» dans les termes suivants :
J'ai l'honneur de vous rappeler, citoyen ministre, les dispositions qui ont été prises par le Premier Consul, sur les lettres du général Belliard que vous lui avez communiquées.
Les manuscrits arabes et les caractères de Timprimerie arabe seront envoyés à Paris; la bibliothèque sera mise dans un magasin, pour être à la disposition du Ministre de Tintérieur.
Les jeunes gens de l'école de mathématiques seront mis à la disposition du Ministre de l'Intérieur. Le corps de la marine sera mis à la disposition du Ministre de la Marine. Les invalides seront envoyés à la succursale d'Avignon.
Le corps du général Kléber sera déposé provisoirement an château d'If.
Tout ce qui appartient à l'administration sera libre de se rendre dans ses foyers ; les ordres du gouvernement seront envoyés à ceux auxquels on sera dans le cas d'en transmettre.
On fera conduire au dépôt de Versailles les chevaux et les juments arabes.
Par ordre du Premier Consul.
Cette lettre fut complétée, deux jours après, par celle qui confiait au frère du ministre de la guerre, le soin de veiller à la dislocation de Tarmée d'Orient.
EVACUATION DE L EGYPTE 275
Au général Berthier^ ministre de la guerre,
Paris, 49 vendémiaire, an X (ii octobre 1801).
Vous chargerez, citoyen ministre, le général Léopold Berthier de rester dans le Midi, jusqu'à ce que tous les corps de Tarmée d'Orient soient reformés. 11 mènera avec lui, le citoyen Joubert, interprète, pour qu'il voie l'état des individus qui composent les légions coptes, syriennes et le corps des Mameluks. Il aura soin de demander les états les plus exacts du nombre de femmes, d'enfants, l'âge et la profession des différents Égyptiens venus avec l'armée. Il autorisera, jusqu'à ce qu'il en soit définitivement statué, la solde des corps égyptiens qui ont suivi l'armée.
Vous ferez connaître au général Belliard que f ai été satisfait de tordre et du soin qu'il a mis à amener en France, en signe d'honneur y les pièces d^artillerie et le corps du général Kléber,
L'armée d'Orient, à la sortie de la quarantaine, ne formera plus corps d'armée. Il sera accordé un mois de gratification à tous les membres des administrations.
Vous me présenterez un rapport sur chaque individu composant l'état-major, pour qu'il lui soit donné une destination.
Le général Léopold Berthier ve^^a les différents corps et leur témoignera le plaisir que f aurai de les revoir et que j*ai toujours été content de leur bonne conduite et des efforts qu'ils ont faits pour conserver l'Egypte,
Les membres de la commission des arts se rendront à Paris, auprès du ministre de l'Intérieur, avec tous les renseignements qu'ils auront recueillis.
Le général Léopold Berthier enverra les états par corps de ce qui est dû pour la solde de l'an IX, qui sera promptement alignée.
Recommandez spécialement que l'on commence à payer exactement la solde depuis le 1*^ vendémiaire, an X.
Le général Léopold Berthier attendra dans le Midi le retour de la garnison d'Alexandrie. Il aura soin de correspondre fréquemment avec vous sur la situation de cette armée.
Bonaparte.
276 PERIODE RÉPUBLlCAUfE
C'était la fin de Texpédition d'Egypte, Ces deux lettres témoignaient de l'approbation entière du Premier Consul, non seulement pour la conduite de Belliard au Caire, mais encore pour tous ses actes depuis le jour où il avait été livré à sa propre initiative. Elles semblaient établir que c'était lui qui avait ramené Tarmée d'Orient et tous les services qui en dépendaient. Menou ne représentait plus, aux yeux du chef de l'Etat, que la garnison d'Alexandrie.
Les contemporains et surtout les camarades de Belliard ne s'y trompèrent pas. C'était lui qui avait sauvé leur honneur militaire, peut-être leurs existences, en évitant une capitulation à la suite d'un siège malheureux, et qui avait conservé à la France une grande partie de la glorieuse armée d'Orient.
Il sortait de là avec la réputation d'un chef de guerre capable, d'un soldat éprouvé, d'un chef d'état-major de grandes unités, classé désormais parmi les premiers de l'armée et susceptible à l'occasion d'exercer de grands commandements ou de remplir les missions les plus difficiles. Menou, au. contraire, revenait d'Egypte, avec une situation amoindrie et la réputation d'un homme incapable de commander une armée. Aussi devait-il disparaître sous le Consulat et l'Empire et être confiné par Bonaparte, dans des fonctions effacées au delà des frontières françaises.
Après son arrivée, Belliard crut devoir écrire au Premier Consul une lettre personnelle sur la question d'Orient.
Au citoyen Bonaparte, premier consul,
il veodémiaire, an X (2 octobre ISOi).
Je ne connais pas, mon général, les instructions du gouvernement à regard de la Porte, mais je crois devoir vous instruire que dans les relations que j'ai pu avoir en Egypte après la convention de Giza (Gizeh) avec le vizir, le capitan»
ÉVACCATION DE L'ÉGTPTE 277
pacha et les officiers généraux anglais, j'ai aperçu un grand mécontentement de la part des Turcs et un grand mépris des Anglais pour ces premiers. Je pense qu'aussitôt que l'escadre turque sera séparée de Tescadre anglaise, il ne serait pas difficile de retirer la Porte de la coalition, et je le regarde d'autant plus probable que le capitan-pacha, voyant arriver beaucoup de troupes anglaises après la convention, parut inquiet et le témoigna au citoyen Tousard, en lui disant : « Est-ce que si les Anglais voulaient s'établir en Egypte, nous ne retrouverions pas nos anciens alliés pour les en chasser?... »
Auguste Belliard.
L'arrivée de Belliard en France coïncidait avec des circonstances heureuses qui devaient contribuer à lui réserver un excellent accueil.
Les préliminaires de la paix générale avec le continent étaient sur le point d'être signés et rien ne pouvait mieux assurer la puissance et la gloire de Bona* parte. Son cœur, à ce moment, partageait la joie générale et il était indispensable que rien ne vint la troubler. Lui-même montrait en toute occasion un esprit de conciliation et une bienveillance qui concouraient au bonheur de tous. Le Consulat était à Tapogée de sa puissance; les divisions des partis s'affaiblissaient; Theure était venue d'oublier les haines passées et d'entrer dans une {>ériode de réorganisation.
L'Egypte n était plus qu'un souvenir de gloire et les derniers événements n'avaient eu d'autre résultat que d'amener le Premier Consul à renouer des liens d'amitié avec la Porte qui, de son côté, s'y montrait disposée. La lettre adressée par Belliard à Bonaparte» le 11 vendémiaire, répondait à son état d'esprit et le confirma dans ses intentions. Le 19 du même mois (11 octobre 1801), il fit en effet partir pour Constantinople, le colonel de cavalerie Sébastian!, avec mission de proposer à la Porte d'oublier le passé et de conclure une paix durable.
Au même instant, le Premier Consul annonçait au pays la signature des Préliminaires de paix, par une de ces phrases à effet, dont il avait le secret : c Vous lavez donc enfin, cette paix tant désirée, etc. »
Deux jours après il prit une mesure qui témoignait encore de sa sollicitude pour les troupes d'Orient. Il décida la formation d*un escadron de 240 Mameluks, recruté avec ceux que Belliard avait ramenés d'Égyple et commandé par un ancien offlcier de Tarmée d'Orient, le chef de brigade Rapp, devenu son aide de camp après la mort du brave Desaix.
La quarantaine prescrite à larmée d'Egypte suivait son cours ; et les occupations qu'elle imposait à Belliard étaient assez nombreuses pour remplir ses journées. Le 3 brumaire, an X (24 octobre 1801), elle durait encore, quand on annonça la prochaine arrivée de la garnison d'Alexandrie à Toulon. Belliard se chargea de demander et de faire établir les baraquements qui allaient leur être nécessaires, répondant ainsi aux malveillances de Menou par des actes de dévouement.
D'après la date d'arrivée des bâtiments, la 1'* quarantaine des troupes du Caire fut terminée le 26 vendémiaire (17 octobre); la 2% le 9 brumaire (30 octobre), et la 3% le 22 brumaire (12 novembre). Depuis quelque temps déjà, le général de brigade Léopold Berthier, installé à Marseille, veillait au bien-être des troupes d'Egypte et à l'exécution des ordres du Premier Consul.
En écrivant à ce sujet au ministre de la guerre, le 13 brumaire (3 novembre), Belliard lui dit : « D'après les instructions apportées par le général Léopold Berthier, l'armée d'Orient est dissoute; les corps cessent d'être sous les ordres des généraux qui reviennent d'Egypte. Les officiers attendent les ordres du gouvernement. Presque tous désirent se rendre chez eux. > Pour lui, comme sa présence pouvait encore être utile, il attendrait les instructions personnelles qui pourraien
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 279
le concerner. La plupart de ses désirs furent satisfaits et on le laissa quelque temps à Marseille, pour terminer les affaires d'Orient.
D écrivit à cette époque à son ami, le général Damas, une lettre qui contient son appréciation sur les derniers événements de Tarmée d'Egypte.
Le général Belliard au général divinonnaire Damas, Au lazaret de Marseille, le 6 brumaire, au X (27 octobre 1801).
Quelques jours après mon arrivée à Marseille, mon cher Damas, je vous ai écrit, en vous envoyant Tétat de ce que j'avais touché pour vous après votre départ.... J'ai écrit aussi plusieurs fois à Reynier; jusqu'à présent, je n'ai reçu de réponse, ni de vous ni de lui.... Vos deux aides de camp et ceux de Reynier sont arrivés en rade; ils se portent bien.
Il paraît, malgré les promesses de l'intrépide Menou de s'ensevelir dans les ruines d'Alexandrie, qu'il n'a pas jugé à propos de faire ébranler les murailles d'Alexandrie.... Nous devons à ses grands talents militaires la perte de TÉgypte et, par suite, par sa faute politique, la perte de tous nos vaisseaux de guerre, de tous les bâtiments de commerce et des objets d'art appartenant au gouvernement.
Je compte voir demain vos aides de camp qui ont été emprisonnés en votre honneur et gloire et qu'on n'a fait sortir que lorsque la générale a battu. Ils me donneront quelques renseignements sur ce qui s'est passé.
Il n'y a point eu d'affaire sérieuse. Eppler (1) s'est battu seulement vers le marabout; il a dû se retirer avec la perte de 15 morts et 30 blessés, Ensuite, on est entré en négociations. Le général Menou a demandé qu'on nommât des commissaires pour régler la capitulation. On lui a refusé; il a dû envoyer un officier avec les articles, qui ont été (2) accordés ou rejetés, selon que le général ennemi l'a jugé convenable....
J'espère vous voir bientôt à Paris. Je n'ai point encore reçu de destination, ni pour les officiers généraux, ni pour
(1) Chef de brigade, commandant la 2le demi-brigade légère.
(2) Les mots : qui ont été, remplacent des mots illisibles.
280 PÉRIODE RÉPUIUCAINE
les corps. Cependant le Ministre de la guerre, qui m'écrit an nom du Premier Consul, une lettre très honorable pour la brave armée d'Egypte, m'annonce que je les recevrai incessamment.
Salut, joie et santé (1).
Belliârd.
Le 18 brumaire, an X (9 novembre 1801), fut choisi pour la date de la proclamation qui annonçait aux Français la conclusion de la paix et Touverture d une période « oik le développement de Tégalilé civile, des libertés publiques et de la fraternité nationale ferait le bonheur de tous. S'il reste encore des hommes, ajoutait le Premier Consul, que tourmente le besoin de haïr leurs concitoyens... d'immenses contrées les attendent; qu'ils osent y aller chercher l'oubli de leurs infortunes et de leurs peines »«
Ce fut au milieu de la joie causée par celte proclamation, le 20 brumaire (11 novembre), que Menou débarqua à Toulon.
Belliârd toujours déférent, lui rendit compte des faits qui s'étaient passés depuis son départ d'Aboukir, de l'arrivée des bâtiments à Marseille, dont 8 ou 10 manquaient au début, et de la fin des quarantaines imposées aux troupes de ee preimer convoi. Il lui fit connaître les nouvelles destinations des corps et des services et lui offrit même de se rendre à Toulon, pour prendre ses ordres. Mais il trouva son chef désireux de garder vis-à-vis de lui, la même attitude qu'en Egypte.
Heureusement, tout lien officiel était désormais rompu entre eux.
Néanmoins, le 28 brumaire (18 novembre), Belliârd lui adressa encore une lettre, dernier témoignage du sentiment de discipline qui l'animait. Il le prévenait
(1) Lettre commimiquée par le commandant Damas, peUt-neveu du général Damas.
ÉVACUATION DE l'ÉGYPTE 284
qu'il avait reçu Tavant-veille, rautorisation du Ministre de la guerre de se rendre à Paris, que les troupes placées sous ses ordres avaient pour la plupart fini leur quarantaine et que l'armée d'Orient étant dissoute, il comptait le jour même partir pour la capitale; il lui offrait ses services, si cela pouvait lui être agréable.
Peu de jours auparavant, obéissant à un ordre de Berthier, il avait adressé au Premier Consul, un rapport succinct relatif aux dernières opérations de Tarmée d^Égypte, destiné à compléter celui qu'il lui avait envoyé le 12 messidor (30 juin), mais qui n'ajoutait rien à sa précédente relation. Ce document annonçait la prochaine remise d'un rapport d'ensemble détaillé sur la position des troupes du Caire, sur leurs ressources et sur toutes les opérations militaires entreprises par elles.
H quitta ensuite Marseille le 28 brumaire (18 novembre) et arriva à Paris le 2 ou 3 frimaire (22 ou 23 novembre).
Commandement de la 24' division.
Séjour de Belliard à Paris. — Sa nomination au commandemenl de la 24" division. — Sa maladie. — Il est soigné & Paris. — Nouveau bulletin de Larrey. — Accueil sympathique àBruxelles. — Vote militaire pour le Consulat à vie. — Travaux d'organisation militaire. — Projet de mariage de Belliard. — Séjour du Premier Consul à Bruxelles. — Création de Corps belges. — Lettre de Belliard au Premier Consul, à propos du complot de Cadoudal. — Création de TEmpire. — Nomination des maréchaux. — Couronnement. — Distribution des aigles, — Troisième coalition.
Belliard fut reçu par Berthier comme un ami. Luimême éprouva une vive joie de revoir après tant d'épreuves un chef qu il aimait et dont il était hautement apprécié. Le premier soin du ministre fut de l'envoyer au Premier Consul, qui, suivant son habitude, voulut le voir, le questionner, l'entendre et se faire, sur cette fin malheureuse d'une campagne qu'il avait si bien commencée, une opinion personnelle. Il avait déjà la correspondance de Menou qui l'avait mal disposé contre tout le monde et dont TinQuence se fit longtemps sentir pour quelques-uns des généraux sous ses ordres, notamment pour le général Damas. Mais, d'autre part, Bonaparte qui avait fait tant d'efforts pour sauver son armée d'Orient, savait mieux que personne à quelles épreuves elle avait été soumise. Il lui restait une affection particulière pour les braves soldats qu'il avait commandés en Italie et en Egypte; sous ce rapport, il
estimait hautement le général Belliard. Il approuva sa conduite, Tassura de sa bienveillance et confia à Berthier le soin de veiller sur sa carrière.
Au même moment, le Premier Consul fit connaître publiquement à la France entière, son sentiment sur la conduite de nos troupes en Egypte. Dans son « exposé de la situation de la République », lu au Sénat le 1" frimaire, an X (22 novembre 1801) il s*exprima ainsi :
< ... En Egypte, les soldats de Tarmée d*Orient ont cédé; mais ils ont cédé aux circonstances plus qu'aux forces de la Turquie et de TAngleterre; et certainement, ils eussent vaincu, s*ils avaient combattu réunis. Enfin, ils rentrent dans leur patrie; ils y rentrent avec la gloire qui est due à quatre années de courage et de travaux; ils laissent à TEgypte d'immortels souvenirs, etc. »
Quant à Belliard, déjà si grand admirateur de Bonaparte, il dut être saisi d'étonnement de le retrouver si grand et si puissant. Et cependant, en Egypte, il s'était habitué déjà à le voir exercer le pouvoir suprême, créer,, organiser sa colonie, développer sa prospérité et se montrer aux peuples d'Orient comme un roi respecté, mdtre absolu des hommes et des choses. Jamais, ditil plus tard, il ne lui avait paru si grand. Mais en le revoyant en 1801, chef reconnu de tous les Français, entouré du prestige des victoires de 1800, devenu l'égal des potentats d'Europe et les dépassant par l'éclat de sa renommée, il sentit redoubler son culte pour ce héros qui dominait alors, aux yeux de tous, l'humanité entière. Son zèle, son ardeur à le servir, son dévouement sans limites en furent encore ravivés et, en quelques heures, les souffrances passées s'effacèrent devant la gloire du présent et les espérances de l'avenir.
Le mois de décembre s'écoula rapidement, et Belliard fut prévenu qu'avant peu, le Premier Consul lui confierait le commandement d'une belle division. Les visites à 8ôs frères d'armes, à ses chefs, aux camarades des armées
t84 PÉRIODE RÉPUBLICAINE
d'Italie et d'Egypte, les récits des événements survenus depuis son départ d'Italie, la révolution du 18 brumaire, l'inauguration du Consulat, les réformes et les créations nouvelles dues au génie de Bonaparte, la campagne de Marengo, les relations extérieures de la France, furent pour lui, pendant ce dernier mois de l'année 1801, une occupation de tous les instants.
Dans la seconde quinzaine du même mois, il sut que le Gouvernement lui destinait la 24* division militaire dont le siège était à Bruxelles. Parmi nos divisions militaires, il y en avait alors six qui étaient dites de première ligne. C'étaient celles de Lyon, Marseille, Bordeaux, Bruxelles, Strasbourg et Turin. C'était donc un poste de choix qui lui était réservé, avec une résidence qui était après Paris la plus agréable du territoire. Il reçut sa nomination le 27 frimaire, an X (17 décembre 1801). Il y remplaçait le général Bonnaud.
Maintenant que sa position était assurée, il songea i réaliser un désir qui lui tenait au cœur depuis le jour de son débarquement à Marseille : il voulait revoir ses parents. Il demanda un congé au ministre, qui ne put lui accorder que trois décades, un mois, à dater du 13 nivôse, an X (2 janvier 1802).
Belliard n'avait pas revu sa famille depuis son départ pour l'armée d'Italie, au printemps de 1796. Il y avait donc plus de cinq ans qu'il avait quitté les siens et il lui tardait de retrouver son père pour qui il^avait une grande affection. Quoique nous soyons sans détails sur le séjour qu'il fit à Fontenay, on peut s'imaginer les épanchements, les réunions, les fêtes qui remplirent ses quelques jours de congé. Parti colonel et inconnu, il revenait général de division, illustré par maints combats, des actions d'éclat, des blessures, des citations, avec l'amitié de Berthier et celle du Premier Consul.
Ce mois de janvier 1802 s'écoula pour lui avec la rapidité d'un instant. Il put disposer encore du mois de
COMMAIUkEMENT DE LÀ. 24^ DIVISION 285
février pour ses affaires personnelles et prit possession de son poste le 27 ventôse (17 mars). Son arrivée avait été annoncée aux habitants de Bruxelles par VOracle^ journal important de Tépoque qui avait publié dans ses colonnes, le 27 nivôse (16 janvier) : « Le général Belliard qui a servi avec tant de distinction, en Italie et en Egypte, remplace le général Bonnaud dans le commandement de la 24' division militaire. » Il regut le même jour les visites et les compliments des autorités civiles et militaires et se vit réserver le meilleur accueil par les hautes personnalités du pays ainsi que par les diverses classes de la population.
Mais, dès les premiers temps de son séjour, soit qu'il fût éprouvé par le climat, si différent de celui de rÉgypte, soit que les fatigues des dernières années eussent ébranlé sa robuste constitution, sa santé se trouva atteinte. Après avoir résisté quelque temps aux souffrances qu*il ressentait du côté des intestins, il dut se résigner à se faire sérieusement soigner et entra à Fhôpital militaire de la Garde des Consuls, à Paris, où il devait retrouver le célèbre chirurgien Larrey qui lavait déjà traité au Caire.
Les douleurs qu'il ressentait furent attribuées à sa dernière blessure et lui rappelèrent la note pessimiste que Larrey lui avait déjà donnée. Il dut croire un moment que son diagnostic allait se réaliser. Mais le traitement auquel il fut soumis finit par le soulager et par déterminer une amélioration sensible. Malgré cela il était encore à Thôpital le 23 avril, mais à la veille de le quitter, sinon comme guéri, au moins comme convalescent et en état de reprendre son service du temps de paix.
Il reçut alors de Larrey un certificat qui ne fit qu'aggraver sa précédente appréciation. « Le général Belliard, disait-il, a été blessé au bas-v^entre au Caire et celte blessure, jugée d abord mortelle, lui a laissé de la fai-
blesse dans le gros intestin, dérange fréquemment les fonctions de cet organe et produit de la gène dans la marche d*une jambe déjà fatiguée par une contusioo reçue à la bataille d*Arcole; et ces infirmités le mettent hors d*état de suivre les mouvements actifs d*une armée (1). »
Ce bulletin était certes aussi glorieux qu*une citation reçue à la suite d'une action d éclat. Mais il témoignait aussi de la conviction que devait avoir Belliard à cette époque, de son inaptitude a faire campagne; conviction due à un jugement médical, considéré alors comme infaillible. Ce certificat dut compromettre plus d'une fois son avenir; il était d'autant plus regrettable quil était erroné, car Belliard fut en mesure peu d années après de faire, en tète de la cavalerie de Murât, les campagnes les plus fatigantes de TEmpire.
Quoi qu*il en soit, il revint à Bruxelles à la fin d'avril 1802, encore fatigué et persuadé qu'il était sérieusement atteint. Heureusement pour lui, il se trouvait depuis son retour dans une de ces périodes de paix qui permettait à un homme de son âge, trempé par les fatigues, par dix années de campagnes, de retrouver promptement sa vigueur et sa santé.
A la tète de sa division, dans cette contrée nouvelle où les sympathies des habitants l'avaient devancé, il se mit à l'œuvre, comme l'a dit plus tard un Belge de ses amis, « avec cette prudence qui, chez lui, devançait les années et cet esprit de conciliation qui lui gagnait tons les cœurs ».
11 eut d'ailleurs, à traiter, peu de temps après son arrivée, les questions les plus intéressantes. Une des premières fut celle qui concernait le Consulat à vie.
Le 22 floréal, an X (12 mai 1802), une lettre du ministre de la guerre, Berlhier, adressée aux généraux
(1) Archives administratives de la Guerre.
de division et aux chefs de corps, les prévenait que le peuple était appelé à émettre son vœu sur cette question : t Napoléon Bonaparte sera-t-il Consul à vie ? »
Les officiers et les soldats devaient voter comme citoyens, suivant un mode fixé par Tarrëté.
Quoique cette consultation de Tarmée fût contraire aux principes d'une bonne organisation militaire, elle s'effectua suivant Tordre donné, et produisit, comme on pouvait s*y attendre, les meilleurs résultats. Dans la 24* division les troupes montrèrent, comme ailleurs, le plus ardent enthousiasme pour Bonaparte, et leur général eut lieu d'en être satisfait.
Deux jours après parut le projet portant création de l'ordre de la Légion d'honneur, qui rencontra au début une si vive opposition et qui devait jouir plus tard d'une faveur si marquée. Tous ceux qui avaient reçu des armes d'honneur en étaient membres de droit et Belliard, en cette qualité, fut nommé commandeur. Mais la remise des brevets et la cérémonie qui en fut la conséquence n'eurent lieu que plusieurs mois après la promulgation du décret d'oi^anisation.
Le travail et l'activité améliorèrent bientôt sa santé au point de rendre sa guérison certaine. Il gagna ainsi Tété et sur le conseil de son médecin demanda, en juillet, un congé pour se rendre aux eaux d'Aix-la- Chapelle ou de Spa. Berthier lui accorda un mois. C'était tout ce qu'il lui fallait. Les eaux lui firent tellement de bien que plus tard, quand il le crut possible, il essaya souvent de faire une nouvelle saison.
Son commandement de la 24' division ne fut pas du reste marqué par des événements importants. S'il y a lieu de rappeler quelques-unes de ses affaires de service, leur nombre en est restreint. Parmi elles, il conviendrait de citer les mesures d'organisation qui signalèrent cette époque et qui donnèrent à notre armée, pendant quelques années, une force invincible. Les premières.
datées de la fin de brumaire, an XI (novembre 1802), eurent pour but de perfectionner la discipline, la tenue et l'administration dans les corps de troupes. Elles trouvèrent dans le général BelUard un chef militaire tout disposé à les comprendre et à les mettre en pratique. Partisan, à cet égard, des idées qui avaient cours daus les hautes sphères de Tarmée, il avait toujours exigé de ses subordonnés, une discipline forte, sévère même, mais toujours juste et paternelle, défendant de commander les soldats avec dureté pour ménager en eux le sentiment d*honneur, exigeant qu*on les traitât toujours en citoyens soumis à des lois militaires. Quant à ses officiers, il les engageait à profiter des loisirs de la paix pour développer leur instruction, et à se distinguer par leurs talents, la sévérité de leurs nKBurs, la dignité et Télévation de leur caractère afin de faire naître dans l'âme du soldat cette estime et ce respect que le rang seul ne saurait obtenir.
Le commencement de Tan XI marqua ainsi, pour Tarmée, une ère de transformation et de prospérité. Au sommet de la hiérarchie, le chef de TÉtat, resté général en chef de toutes les forces de la République, maître sans contrôle de tous les rouages du Gouvernement, imposant à tous sa volonté avec une autorité que son génie, son élévation au rang suprême et la supériorité de ses décisions faisaient accepter avec empressement. Au-dessous de lui, sous son initiative et sa direction, rinstruction et Tamour de la discipline s'étaient pr^ pages dans nos armées de terre et de mer; la comptabilité des corps militaires s'était épurée ; une administration régulière avait remplacé le régime dilapidaieur des entreprises et des fournitures. Le soldat, mieux nourri, mieux vêtu, connaissait l'économie et versait souvent dans des caisses communes des épargnes qui l'attachaient à ses drapeaux comme i une famille.
Belliard, heureux de suivre l'impulsion du Premier
COHMANBEIflCilT DE* LA 24" DIVISION ^89^
Cofwil, ayait contribué à ce» amélioratioc» et avait eu • la satisfaction de constater à (juel point les troupes son» ses ordres s'étaient perfectionnées.
L'année 1803 s'ouvrit sous ces auspices; et l'un des premiers actes du ministre de la guerre fut d'augmenter aux yeux des populations et de l'armée» la considération qui entourait les généraux commandant les divisions et les départements. Sur l'ordre du Premier Consul le taux de leur ts6tàe fut élevé, leur bien-être assuré et leurs rapporte swc les hafaetamtfl furent de nouveau réglés.
Les générants commoasdant les divisions de première Hgne furent mêtïïerobjef de feveurs spéciates. Par décret du 26 nivôse (16 janvier f803), le Premier Consul décida qu'ils jouiraient d'un traitement extraordinaire de 34,000 francs en sus de leur solde de 15,000 francs. Suivant 4»» ordre» spéciaur^ leurs logemen^ts furent Biis sans défattsiur un pied confvenable, afin qu'ils <r puissent traiter in aifeiers des garnisons et les principaux citoyens d«8 ^lles où< ils se trouvaient et maintenir rharmoiiie et l'imiM» eiilre! les corp» militaiores et les citoyens »*..
Sous te P9tjff(i9i, nul n'était mieux disposé que Bel- Uard à seconder les intentions du Premier Consul. Il aimait le ntoode et les céceptions ; il était, à trente-troîâ ans, la première autorité iniiUiaiire de la Belgique, datis «ne superbe capitale qui l'avait reçu avec orgueil et jus^ tifiant par ses qualités- privées, la bon^ne' opinion q>ue ses beaux services avaient inspivée. Priré depuis six ans d«s relations de société 8LUi:»quelles sa famille l'avait habitué, il avait été heureux de les- reprendre- et d'établir avec diverses familles des fréqmentalli'Ons intimées. Clédant à Tattrait de cette vie nouvelle,, il voulut, comme plusieurs cte ses firëres d'armes, profiter de la période de paix comprise eiùltp& 180ft et 1803 pour se marier et créer son foyer.
Il avait remarqué dans la société belge qui le recevait,
une jeune fille dont les charmes Tatliraient, M"' Beugen dont les parents jouissaient à Bruxelles d'une position honorable. Avant de demander sa main, il en sollicita raulorisalion. Le Premier Consul, resté toujours le chef suprême île ses généraux, heureux de les voir fonder une famille, lui fit la réponse la plus aimable.
Au général Belliard.
Sainl-Cloud, le 21 nivôse, an XI (17 janvier 1803).
Je verrai avec plaisir votre mariage avec M"* Beugen; obtenez-la en mariage; je ferai tout ce qui pourra vous être agréable. Soyez heureux et comptez toujours sur reslime et ramilié que je vous ai vouées.
Bonaparte.
Cette belle lettre méritait d'être suivie d'une cérémonie nuptiale. Mais il n'en fut rien; et, pour des raisons qui n'ont pas été connues, ce mariage n'eut pas lieu. Belliard était destiné à rester célibataire.
A cette époque tout était à la paix et un avenir tranquille semblait assuré pour longtemps. L'exposé de la situation de la République, qui fut communiqué au Parlement, l'affirma hautement. « Sur le continent, tout nous ofTre des gages de repos et de tranquillité.... Le gouvernement garantit à la nation la paix du continent.... Cette paix est le besoin et la volonté de tous les peuples, etc. » Par suite, le Premier Consul voulut profiter de cette situation pour exécuter les grands travaux nécessaires au développement de la prospérité publique. Ceux du port d'Anvers furent les premiers indiqués, ce qui causa en Belgique, une joie générale.
Et pourtant ce tableau si séduisant n'était qu'une illusion. Trois semaines à peine s'étaient écoulées, quand l'Angleterre, renouvelant un acte de mauvaise foi dont elle était coutumiëre, refusa de se soumettre à la clause du traité d'Amiens qui l'obligeait à restituer Malte, et qu'elle avait acceptée.
La rupture du traité d*AmieQs qui en résulta, fut eu même temps le signal de la reprise de la guerre marilime, et, pour les esprils clairvoyants, une menace pour la paix continentale . Belliard avait trop d'expérience pour s*y tromper. Cependant, pour le moment, il ne fit i|ue continuer Tœuvre de perfectionnement de notre organisation militaire qui avait été si bien commencée.
Il venait justement de rendre compte de la formation de corps de volontaires belges, dont, suivant le désir du Premier Consul, il avait dû laisser le soin aux municipalités. Ces troupes, en effet, avaient plus le caractère de milices nationales que de troupes de combats; et, dans ces conditions, Tautorité militaire n'avait pas à s'en occuper.
Au commencement de germinal, il fut prévenu du projet qu'avait formé le Premier Consul, de visiter les 16^, 24% 25** et 26" divisions militaires. Il reçut, en conséquence, Tordre de mettre ses troupes dans le meilleur étal possible, surtout les conscrits; de faire choix de l'emplacement d'un camp assez vaste pour y faire manœuvrer une vingtaine de bataillons et de rassembler les objets nécessaires à son établissement.
C'était le moment où Bonaparte songeait déjà à porter la guerre en Angleterre et se préoccupait d'abord de la défense de nos côtes. Belliard fut invité à faire armer une batterie placée vis-à-vis de Flessingue pour défendre l'entrée de l'Escaut. Il la fit garder par un détachement d'infanterie renforcé de quelques dragons.
En prairial, la reprise des hostilités contre las Anglais entraîna de nouvelles mesures qui, sans être pour Belliard un sujet d'occupations personnelles, l'obligèrent à suivre attentivement les décisions prises par le Premier Consul. Telles furent l'occupation du Hanovre par le maréchal Mortier, ordonnée le 2 prairial (21 mai) et la formation de six camps d'instruction, dont un sur le territoire belge, à Gand, prescrite le 25
29% PÉRTOBE RËPCBUCAUfE
(14 jain). Ces camps étaieal destinés à ne fonner qu'une seule armée et ce fut k général Davout (fui fut «lésignjé pour commander celui de Gand, transféré le mots suivant à Bruges. Ce camp élait ainsi \àu& pvès d'Ostende, de Nîewport et de rembouebure do VEflcaut^ points mantimes qui ewrent à jouer leur rôle dans la fNréparatkrn de la descente en Angleterre.
Au même moment, le 7 messidor (26 juin), commeEica \» voyage entrepris par le Preaier Gonsaiil Le \Bag d« cdtes, et qui devait, dam^ un délai proeliain, le rdnrfiiÉir à Bruxelles. Parti en effet de Saint-Cl€Mid le 7, Bon»parte arriva te 20, sudr le territoire de la 2.i'' diviaicMi, i Ostende. Suivant Tasagev Beliiaird alla le recevoiir à son entrée en Belgique, en même temps que Davout,. le commandaflt en chef du camp de Bruges. U dut alors raccompagner dans sa visite d'Ostende, le- 21 messidor, assister à €pand aux fêtes qui furent données ea soo honneur, le suivre à Anvers et revenir avec liû à Bruxelks, le 2* thevmidor (21 juillet) à 8 beurres da soir. Le Preiiiiier Consul y resta jusqu'au 10. Ces kitife jours imposèrent au commandant de la divistOB: un service exceptionnel et des fatigues d'im nouveau genre- La future impératrice Joséphine était venrue rejoindre son époux avec le personnel de sa maison, qui avait dèjè Fécia4) d'une cour royale. La ville de Bruxelles tini à faire à Bonapsrteune réception digne de lui. Le 4 thermidor (23 juillet), il y eut uoe graade fête, donnée |^ la municipalité. Tout le monde voulut en être et il y enâ une cohue abominable. Le Puenùer Consul l«i troBva • atah ordouHiée et ayant «14 oa six fois plus de moade qm )e loc»t se» peuTait eon4eoir v. Trois jour» après^ tandis opi'ovt présentait b Joséphine les^ dairaes de la seeiété belgey Bellnard eut Tocoasion de revoir Ikipp^ Famien aidfef è& eampi de Desaix en Ëgypèe, devenu chef de brigade et aide de oamf» da Premier Consul, auqeel ii venait rendre compte d'une mission dont il avait été
CriMMANbËXENT 0E Là tV DIVISION ^dd
ebarpé auprès du maréchal Mortier, ea Hanovre. Le lendemain et le surlendenaain fiureni encore marqués par de superbes fêtes aaxquelles le commandant de k division dot assister. Enûn le 10 thermidor (29 juillet), Bonaparte quitta Bruxelles pour se diriger sur Maëslricht. Peadant^oe «éyour, Belliard avait eu lieu de craindre un Moment qu'um incident ne survlint Le Premier Consul ▼oolat visiter les invalides de Lonvain, qui étaient mal Tèitts et dont lenlreiien laissait à désirer. Belliard, qui Aavait pu obtenir pour eux la satislaction de ses demandes, en prévint son ancien général en lui remettant une note pour s'excuser de la mauvaise tenue avec laquelle il était forcé de les présenter. Loin de s*en irriter, Bonaparte transmit la noie au miniâire 4e la guerre en lui ordonnant de modifier cet état de choses et de leur faire remettre les récompenses auxquelles ils avaient droit.
Le mois suivant, le commandant de 24*" division eut à s'occuper d'une question qui avait pour la Belgique «m intérêt spécial : la suppression de ses places fortes.
Ce riche et beau pays, qui avait été si souvent traversé par les armées européennes, était couvert de petites places d'un entretien coûteux et d'une utilité eiM4estal>le. Le nombre de ses casernes était exagéré. fielltard, consulté, fut du même avis que l'Inspecteur f^néfal du Génie et, au mois de septembre, un arrêté du Premier Consul déclassa d'un coup, trente places Mges parmi lesquelles se trouvaient Bruxelles, Liège et Mamur. Il fixa ensuite les garnisons de la 24'' division de façon à conserver seulement quelques casernes dans les grandes villes pour des circonstances imprévues. Anvers fut considéré par Bonaparte comme la place de guerre où l'on devait tenir plus de troupes.
Ce fut i cette époque que Belliard reçut l'ordre de procéder à l'organisation de deux nouveaux corps
(leslinés à faire partie de Tarmée : la 112'" ilcmi-lirigade el les chasseurs d'Aremberg qui devaient êlre exclusivement composés de Belges. Les grades furent conférés à des officiers belges qui s'étaient présentés et qui en avaient élé jugés dignes. Caulaincourt, désigné provisoirement pour commander la 112% fut remplacé, à la fin de frimaire, an XII (décembre 1803), par le citoyen L'Olivier, ancien général-major au service de la République batave, dont les descendants occupaient encore, il y a peu d'années, un rang élevé dans l'armée belge. La 11 2** demi-brigade devenait en même temps le H 2* régiment de ligne et son commandant prenait le titre de colonel, suivant les nouvelles dénominations arrêtées par le Premier Consul.
Le 2 nivôse (22 décembre 1803), le général Belliard, en présence « du commandant d'armes de Bruxelles, et des officierô supérieurs de la garnison, reçut le nouveau colonel et deux de ses chefs de bataillon, à la tête du régiment. Après la cérémonie, il assista à une réunion chez le colonel, où des toasts furent portés à la prospérité du Gouvernement français, à la gloire du Premier Consul et à la fraternité du 112' régiment avec les autres corps de l'armée ».
Il ne devait pas tarder en effet à se distinguer, ainsi que les chasseurs d'Aremberg. Leurs débris figuraient encore honorablement en tête de l'armée belge au moment de la fondation du royaume.
Au commencement de l'année 1804, Belliard reçut son brevet de commandant de la Légion d'honneur, avec ceux des divers légionnaires de sa division. Une cérémonie solennelle, ordonnée par le Premier Consul, fut préparée pour leur remise officielle, qui fut accompagnée d'une prestation de serment. Le président du Tribunal d'appel de Bruxelles était chargé de le recevoir.
Au jour fixé, vers le 13 janvier, dès la première
COMMANDEMENT DE LA 24*^ DIVISION 29o
heure, le sou des cloches et les salves d'artillerie lirccs sur les remparts annoncèrent aux habitants la solennité qui devait avoir lieu. Entre 11 heures et midi, toules les autorités civiles et militaires, en grand costume, se rendirent au Tribunal d'appel où la cérémonie s'acheva au milieu de la pompe la plus imposante.
Les journaux du pays rappelèrent à cette occasion que « le commandant de la 24" division s'était particulièrement distingué dans les campagnes mémorables d'Italie et d'Egypte et qu'il avait été l'un des compagnons de gloire de Bonaparte à l'armée d'Orient » (1).
A cette époque, la position que Belliard s'était acquise en Belgique était des plus brillantes. La haute société lavait accueilli avec une grande faveur et des amitiés précieuses s'étaient formées entre lui et les personnes distinguées du pays, telles que lé prince d'Aremberg et le comte Vilain XIV. Son existence était des plus agréables; il n'y avait plus qu'à souhaiter sa prolongation au milieu d'une période de paix et de prospérité. Mais l'attitude de l'Angleterre et les troubles fomentés par elle en France ne devaient pas permettre qu'il en fût ainsi.
Le 21 pluviôse, an XII (15 février 1804), éclata à Paris la nouvelle du complot de Georges Cadoudal, Pichegru, Moreau, Polignac, etc., formé pour attenter à la vie de Bonaparte. Les perquisitions et le jugement qui suivirent, causèrent partout une surexcitation énorme. Bien des gens s'indignèrent et les amis de Bonaparte lui envoyèrent de toute part des protestations de dévouement. Belliard lui écrivit de son côté, au nom des ofGciers de sa division.
(i) Journal VOracle de BruxeUes, du 23 nivôse, an Xll (li janvier 1S04).
296 périoime: répubucaine
Le général de division Belliard^ commandant la 24'' division, au Premier Consul,
Au quartier génémi, à Bruxelles, le 29 pluviôse, an XJI
(n-fémcriSOi).
Citoyen Premier Consul, nos perfides ennemis savent que la force ne peut rien contre des Français dont vous êtes ridole ; ils veulent employer des armes dignes de leur courage, le poison ou le poignard. Mais leurs projets «eront toujours déjoués; la destinée, qui veille 6ur vos jours, saura vous garantir des coups qu'ils veulent vous porter. Vous vivrez, citoyen Premier Consul, pour la gloire des Français et pour le bonheur de ceux qui vous aiment et vous chérissent.
Interprète des sentiments de tous les militaires de la 24« division, j'ai Thonn^nr de vou-s adresser l'expression de notre contentement de ce que les projets de la perfidie la plus noire ont été découverts, et l'assurance des vœux que nous formons pour votre conservation et votre bonheur.
J'ai l'honneur de vous offrir plus particulièrement le renouvellement d'une amitié bien sentie et d'un dévouement au-dessus de toute expression.
AUOITSTE BELUABD.
Cette lettre fut publiée par les journaux de Bruxelles dans le courant de mars et produisit le meilleur effet. Ce fut à cette époque que les régiments d^infanterie de la 24'' divisâon |UH>eédëreni, comme les autres, à une création qui pemsla <ians oolne artnée jusqu'au milieu du siècle dernier, celle d'une «deuxième compagnie d'élite dans les bataillons d*ia£aaterie légère, et plus tard dans toute l'arme, sous le nom de compagnie de voltigeurs.
Au même moment, Belliaivl eut r<»ccasio0 de revoir à Bruxelles, un de ses collègues les plus estimés, le général Duroc, envoyé par le Premier Consul pour l'achat à Laeken, aux portes de la ville, d'une vaste maison appartenant au prince Charles d'Autriche. Cette acquisition effectuée, Duroc s'occupa de la faire
aménager pour qu*elle fut en élat de recevoir le Premier €onsul, à la lin du mois de juillet suivant, date projetée pour un nouveau voyage. Les agrandissements» donl cette propriété fut Tobjet, permirent de la transformer plus tard en château royal.
A la fîn de germinal (milieu d*avril), Belliard reçut la notification d'un décret qui introduisit dans Tarmée une nouvelle classe de fonctionaaires d'ordre élevé : les Inspecteurs aux Revues^ choisis en grande partie parmi les généraux et officiers supérieurs de bonuç volonté. Ils furent gratifiés, dès le début, de Tavantage de rassimilation aux grades. Cette institution produisit d'excellents résultats tant que Tarmée fut commandée par un chef tout-puissant de capacité supérieure. Mais ^and cette condition eut cessé d'exister, les prérogatives de ces hauts personnages «est leur importance les portèrent à s'affranchir de fait, sinon de droit, du commandement au point d'entraver ou d'influencer ses •décisions.
Peu de jours après cette création, un nouvel événement d'une tout autre portée, vint occuper les esprits .: l'armée fut con&ultée sur le titre d'Empereur que les 4X>rps constitués voulaient donner au Premier Consuil et sur le principe de l'hérédité du pouvoir qu'ils songeaient à lui offrir. BeUiard transmit à sies troupes la circulaire ministérielle et eut la satisfaction de V4[)ir acclamer le nouveau César, dans tous les rangs, avec le plus vif enthousiasme. A la suite de ces consultations, Bonaparte fut proclamé Empereur, le 28 floréal, an XII (18 mai 1804), soira le notn de Napoléon V^. Le lendemain du séoatus-^consuHe qui promulguait la constitutioa impériale. L'Empereur nomma les quatorze premiers maréchaux d'Empire. BeUiard eut à compiineoier plusieurs d'entre eux dont il était le compagnon d'anxies et, en partbculîer^ son plus chaud protecteur, le maréchal Berthier. Peu de jours après, il reçut
298 PERIODE RENJDLIGAINE
Tordre de faire prêter par les généraux, officiers et soldats qu*il commandai!» le serment de fidélité à la famille impériale et à son chef suprême. Tout se passa pour le mieux, et il n'eut qu*à se féliciter du résultat. Bientôt on lui annonça de Paris une seconde visite à Bruxelles du nouvel Empereur.
Le 21 thermidor (21 juillet), en effet, il arrivait à Pont-de-Briques, au milieu de ses camps de l'Océan, et au commencement du mois suivant, à Oslende. Belliard dut se rendre sur les limites de son commandement, pour y saluer son souverain, dont le séjour, cette fois, fut de courte durée. Le 28 thermidor (16 août) il était de retour à Pont-de-Briques.
L'automne de 1804 fut signalé, dans les divisions militaires, par une cérémonie qui frappa vivement l'imagination des contemporains : la distribution des aigles de la Légion d'honneur. L'Empereur tint à la faire coïncider avec la fête du 1" vendémiaire, premier jour de Tannée républicaine. A Bruxelles, la solennité eut un éclat extraordinaire. Elle fut annoncée, dès le matin, par des salves d'artillerie et par le son des cloches. A 8 heures, toutes les troupes de la garnison, rassemblées en grande tenue sur la place d'armes, furent passées en revue par le général Belliard, qui avait été délégué par l'Empereur pour la remise des aigles.
A 10 heures, les détachements servant de gardes d'honneur aux diverses autorités, allèrent les chercher et les conduisirent chez le général commandant la division. L'archevêque de Matines marchait en tète.
Une heure après, une salve d'artillerie annonça le départ du cortège qui sortit du quartier général pour se rendre à la basilique de Sainte-Gudule, où il entendit la messe. Après TévangiIe,Tajudant corn mandant Na verres, chef d'état-major de la division, apporta les décorations au général sur un plat d'argent et la distribution en fut
faile aux légionnaires, suivant leur grade, au bruit d'une salve d'arlillerie. Une autre salve annonça la fin de la cérémonie, à la suite de laquelle le commandant de la division convia chez lui, à un grand repas, tous les légionnaires et les principaux fonctionnaires (i).
A la fin d'octobre, Belliard reçut une convocation qui l'intéressa vivement. Un décret impérial l'invitait comme tous ses collègues, à assister à Paris au couronnement solennel de Napoléon, qui devait avoir lieu à Notre- Dame, le iO frimaire (l*"" décembre). Cette cérémonie qui laissa un souvenir ineffaçable dans la mémoire des contemporains, fut suivie pour Belliard d'une autre solennité, d'un caraclèrc exclusivement militaire, la distribution des aigles au Champ de Mars.
Ces fêtes finissaient à peine, quand des bruits de guerre commencèrent à se répandre. Napoléon cependant ne voulait encore que préparer sa descente en Angleterre. A la fin de janvier 1805, la croyant prochaine, il fit adresser aux maréchaux commandants en chef les camps, et aux commandants de division, l'ordre de faire rejoindre leurs corps à tous les généraux et officiers. Ce ne fut pourtant qu'une alerte.
A la même époque, Belliard eut une affaire de service, qui, sans importance en elle-même, fut cependant mise sous les yeux de l'Empereur. Un lieutenant de gendarmerie avait montré à Bruxelles un zèle exagéré au moment de l'affaire des chauffeurs. Le commandant de la division lui fit prescrire de se montrer plus modéré et de ne pas prendre l'initiative de mesures de service sans l'ordre de ses chefs. Ces abus continuant et l'affaire ayant un caractère de politique intérieure, Belliard en saisit le ministre de la guerre, qui en référa à l'Empereur. Celui-ci donna pleinement raison au commandant de la division et adressa des reproches au maréchal
(I) Extrait du journal V Oracle.
MO PÉRIODE RÉPUBUCAINE
Mcmcey, inspecteur g^énéral de la gendarmerie, surcks airs d'indépendance pris parce corps «, avec ordre de les réprimer.
Pendant le printemps et une partie de Tété de ISOS, tous les regards se portèrent sur Tltalie, où NapoléoB s'était rendu pour se faire couronner roi, y instîlleyrle prince Eugène et détourner rattention de TEurope de ses camps de la Manclie* Cependant la troisième coalition préparait ses allianoes et, de divers côtés, 00 seatait que la paix ne durerait plus longtemps. Le traité coodu entre TAngleterre et la Russie, le 11 avril 1805, ne laissa bientôt pbis de doutes sur les prochaines iMstilités. D'autre part la faiblesse de notre marine, najfaat pas permis à Napoléon d'opérer sa descente en AsçW terre au moment voulu, il fut forcé de prolonger ses préparatifs; puis, vers le mois de juillet, les agissements de rAutriche l'obligèrent à tourner ses regards d'un autre côté et à demander des explications à celle puissance.
Dans les milieux militaires, comme celui où se trou- Tait Belliard, on comprit que la rupture de la paix était imminente.
CampagiM cTAairiehe (1908^
BHIiard, chef r]'étatrmiij(ordtf Marat. — Coaipositicni étt son.état-n et de la réserve de cavalerie. — Soni rapport sur les premières opérations. — Combats de Wertingen, d'Herbrechtingen, de N'eresheim. — Poursuite de Tarchiduc Pevdinafidl — Capitulation du généraJi da Werneck. — Marciie sur Vienne. — Combat d'Amstetten. — Joui^nal des opérations de la réserve de cavalerie. — Belllard au pont de Vienne. — Poursuite des Russes. — Demande d'armistice à HoUabrufr. — Marche sur Birunn. — Bataille dMusterlitz. -^ Belliard grand offîcier. — Traité de Presbourg. — Dislocation de la réserve de cavalerie.
B&» le 15- aoOt 1805, Nsupoléen est la certifâsde d- use proehaine guerre srvee rAntridke; et le 33 dm même mois, témoin: des rassemUenacnts de troiupes de eeite puissance et de la Rume, il esprkna sa pensée à Talteyrand, en )cri «Ksant qme déscviiittis « son parti étsÊlpris-». Le lendemain r il! dMiia sei» premiers ordres poar la mise en Fe«br, ^er» le Bhiii>r des régimients de la réserve der cavalerie (pi'il comptait placer aoms k coior mandement de Mural^r
Ce dernier, mis an coa^rani des ééd»ieiia de aovt beaufrire et nomfoé fieateaant de TEmpereasT pour conih WKmèer tes preamsta rassesablenittnts effectué» au
environs de Strasbourg, s'adressa à Berlhier pour la formation de son état-major. II lui écrivit « qu'il s'en remettait à lui, son choix ne pouvant être que bon ». Il savait que Berthier ne ferait aucune désignation sans la soumettre à Napoléon et que c'était le meilleur moyen d'avoir un état-major de choix, tout en flattant TErapereur.
Ponrla désignation de son chef d'état-major, Berthier pensa de suite à Belliard, qui avait fait avec Murât, et dans le même grade, lès campagnes d'Italie et d'Egypte. Ils se connaissaient, s'estimaient, se tutoyaient peutêtre déjà comme ils le firent plus tard; enfin, tous deux étaient réputés pour leur bravoure. Dans ces deux campagnes, Belliard avait montré de précieuses qualités de chef d'état-major; puis, comme général d'avant-garde, une grande initiative, de la décision, de l'esprit d'entreprise, un jugement net et, à l'occasion, un sang-froid remarquable. Enfin, pendant son séjour prolongé dans la Haute-Egypte, il avait assuré maintes fois la remonte de la cavalerie avec une compétence qui lui avait valu des éloges.
C'était donc pour Berthier, le chef d'état-major le plus approprié au caractère, aux défauts et au commandement de Murât. L'Empereur partagea cette manière de voir et conféra ces fonctions à Belliard, par décret du d2 fructidor, an XIII (29 août d805), en lui donnant Tordre de se rendre à Strasbourg en poste.' Ce dernier ne devait pas s'attendre à cette nomination, car il avait demandé et obtenu, depuis le 20 août, un congé de quinze jours, pour aller prendre les eaux de Saint- Amand. Il y renonça, fit ses préparatifs, ses adieux à ses amis de Belgique, se mit en route et arriva à Strasbourg, le 22 fructidor (8 septembre).
Cette fonction de chef d etat-major de la cavalerie de Murât qui venait de lui être attribuée, allait décider de son existence et de sa carrière pendant toute la durée
de l'Empire et lui créer une spécialité qui diminua sans doute ses chances d'avancement, mais qu'il sut remplir avec talent.
Pour la plupart des généraux de la Grande Armée, les fondions que l'Empereur leur conféra au début de la campagne de 1805, furent décisives pour leur carrière. Celles de Belliard lui attribuaient un rôle secondaire qui fui de tout temps, en France, le partage des chefs d'état-major. Cette situation n'en diminuait pas l'importance qui était très grande; mais elle ne devait pas l'aider à s'élever plus haut, car suivant l'usage, les fautes du commandement devaient lui être imputées, tandis que le mérite des succès reviendrait toujours à son chef. Du reste s'il avait été placé à la tête d'une division, le résultat aurait sans doute été le même, car les dignités de maréchal étant occupées par des hommes jeunes, il y eut, parmi elles, fort peu de vacances. Aussi des chefs éminents, tels que les divisionnaires deDavout et de Soult, restèrent-ils toujours confinés dans leurs grades.
Il y avait d'ailleurs d'autres raisons pour qu'il en fût ainsi. Si Belliard avait de réelles aptitudes à l'emploi de chef d'élat-major de Murât, il avait en revanche un caractère indépendant, d'une franchise un peu fruste, accompagnée parfois de susceptibilités et tout cela n'aurait guère convenu sous les ordres de certains maréchaux d'Empire. Ensuite n'avait-il pas affirmé lui-même son peu de goût pour les hautes responsabilités? D'ailleurs, il était heureux de faire partie de la Grande Armée et, content de son sort, il fut enchanté de sa désignation.
Quoique Murât, devenu alors Altesse sérénissime, prince impérial, beau-frère de Napoléon, et maréchal de France, fût souvent enivré par les grandeurs, il reçut Belliard en frère d'armes et en ami. Il connaissait son mérite, lui accorda sa confiance entière et n'eut jamais ^u'à s'en louer. Les contacts journaliers, si fréquents
304 PÉBIDBE, HFÉKàHC
en eampa^ne et qui sont toojouv» une pierre & touche si délicate pour les caractères, n*altérèreS(t en rien, ni l'estime du premier ni le dévouement du secoad, sentiments qui, de part et d'anitre, ae soutinrent jusqa^à la fin àe l'Empire.
Le 15 septembre, Murât annonça à FEmpereur Tarrrvée de son chef d'état-major, qui ayait traversé en route plusieurs divisions de Farmée sans qu'on lui ait signalé un sevk déserteur. Ce dernier prit aussitôt son service, et demaaidfei d'abord au maréchal Berthier des officiers d'état-inajor. La réserve de cavalerie n'en avait encore aucun ; il tisi fallait un adjudant commandant pour s'occuper des* camps, marches et cantonnements, sept adjoints pour les sept divisions^ trois ou quatre adjoints pour le bureau d'état-maj^r, un officier supérieur d'art&liieriie', un dui génie, un ordonnateur, un médecin, un ohirargiie» en< chef, un vaguemestre et un bureau de poste* ou» kttiws.. Le prince s'en^ rapportait au major générât pour le choix de ces officiers et recevrait avec plaisir tous ceux que ce dernier lui enverrait; mais il demandait de préférence MM. Daure, comme ordonnateur, Watier comme adjoint, Poussielgue comme chirargien en chef et Duval eomnve médecin en chef. Cett» demande reçut une prompte satssiaction. Les états*majors étaient prêts et celui de la réserve de eav^em fut aussitôt constitué. II comprenait :
Chef d'état-nmjor de la réserve de eavaienie, aw» S. A. S. le prince Murât, lieutenant de Sa Majesté l'Empereur et Roi, quartier général Stra»b4M>rg : Général de division Belliard.
Aides de camp : Stuhaut, lien4eBant;€ralbainl>,.Dufort, sous-lieutenanbs.
Etat-major : Girard, Humèert, adîfuda-nts ccHnaa»da«»t&; Reynier, Bedat, MIorenu, Galdemar, Angieff Watlriier, Gniérd^EfMe, Forgeot, capitaines adjoints.
Le 23 septembre (■!" vendénriaive, an XIV), Hiini^
bert fut remplacé par Tadjudant commandant Darsonval ; et deux capitaines polonais furent ajoutés à ce personnel. A la même date, Murât reçut l'ordre de faire passer le Rhin à ses troupes et des instructions pour transmettre aux maréchaux les renseignements sur Tennemi. La réserve comprenait alors :
■OMMES CHtVAOX PlfcCES
LaDir.de grosse caval. Gén. Nansouty 3,225 2,732 3
— — d'Hautpoul 1,713 1,674 3
rDiv.deDrag.àchev. — Klein 2,773 2,362 3
2* — — Walther 2,744 2,152 3
3* — — Beaumont 2,352 2,U0 3
4« — — Bourcier 2,560 2,281 A
Div. de Dragons k pied — Baraguey d'IIiliiers. 5,686 » 10
TocAL.... 21,062 13,341 28
Ce puissant instrument de reconnaissances et de combats était au complet et prêt à agir, non comme réserve, mais comme avant-garde de Tannée.
Le mouvement des divisions commença vers le 1" vendémiaire et, le 3, elles franchirent le Rhin (25 septembre). Belliard en prévint l'état-major impérial par une lettre adressée à son collègue et ami, le général Mathieu Dumas. Pendant ces premières marches, il resta à Korch, quartier général de la réserve jusqu'au 1 vendémiaire (29 septembre). Ce jour-là il avertit Tétat-major général du départ du quartier général pour Rastadt, le lendemain. Là, il fît signer au prince une lettre qui réglait les rapports de la réserve avec les corps d'armée et le qualier général impérial, ce qui en assura le fonctionnement, sans retards, ni malentendus.
Les reconnaissances des débouchés de la Forêt Noire destinées à tromper l'ennemi sur la marche de l'armée, commencèrent le 10 vendémiaire (2 octobre). Trois jours Après, la concentration des Autrichiens autour d'Ulm fut annoncée à l'Eiïïpereur qui fit aussitôt donner à Murât l'ordre de surprendre au plus tôt un pont sur le Danube. Ces premiers ordres, paraît-il, n'étaient ni très
ao6 pÈfmm u»imu&
clairs, ni trèa logiques. BelUard «](p0fia «ei^ ^b^ervaliooB au prioca. Murât les approuvée! lui fil; préparer, powr Berthier, k lettre suivante qui «skiittait las choses m point avec njm |»récision uu p^u raid^. 4«ais assurémeai très utile.
Le prince Murât au major générai.
Pforsheim, le 10 vendémiaire, an XIV (l" oclojjre l?05, 1 heure après oiinujil).
Monsieur le maréchal, niuistre, ina^r générai, Je reçois à Tinslant, une bçure après minuit, voIko dépêche du 8. Je ferai exécuter les mouvements que Sa Majesté m'ordonne. Je dois néanmoins exprimer à Votre Excellence combien les dispositions de sa lettre sont difQciles à remplir. Je m'explique : je ne m'arrête point sur la méprise qui fera que la division Bourcier n'arrivera que deux jours plus tard, et qui a pu eomproiMitre Sa Maj««té. Vous l'aurez sans doute sentie et j'aim9 4 ws persuattoi pour ma tranquillité sur le voyage de l'Eoïpereur, que vous vous en serez aperçu à temps pour faire exécuter par le général Bourcier les mesures de précaution que devait prendre k général Beaumont. Je passe maintenant au contenu de votre lettre. Vous me prescrivez de faire oocuper Goppingheim, te il, et ûeislingen, le 12, et d'envoyer, le 13, à Heidenheim, seulement une division, et de me tanir de ma personaai Goppingheim, tandis que dans le dernier paragraphe i6 votre lettre, vous vous expliquez ainsi : u La position dW* denheim étant un poste très important pour Tennemi, il est nécessaire que M. le maréchal Murât y arrive en force et que du moment qu'il y sera, il envoie des nouvelles de tout ce qu'il apprendra aux maréchaux Soult et Davout, etc. »
Monsieur le Maréchal, avec la meilleure volonté du mon^te, il est impossible dans cette circonstanea, de bien exécuter les ordres de Sa Majesté. Je ne saurais me tenir de ma per* sonne à Goppingheimi quand vous m'of donnez d'arriver ea force à Heidenheim; et je ne puis arriver en force à Heidenheim, quand vous me dites de n'envoyer qu*une seule division et de laisser ma division de dragons à pied, à la suite d'une de celles du corps d'armée du maréchal Ney. De gràcC; Monsieur la Maréchal, expliquez-vauselairement; eaf
CAMPJieKE D.AUTJUGfiE 307
qu'aniveraâlril si nous veaions à éire attaqués sur HetdenheLia, avant rarriv.ée de Sa Majesté? Vous ite me parlez pas de la division d'Uaal^ioui qui est arrivée hier au soir à Wei^eka; continae-t-elk à rester sous mes ordres?
Je serai œ soir à Stuttgard où je vous pùe de me faire passer vos ordres et une réponse explicative sur votre dépêche du 6.
Recevez, Monsieur le Maréchal TassursAce de ma haute coofiidéFatiofi.
MURAT
Ces observations permirent de reclifier la dépèche du 8 vendémiaire; par suite, roccupalion d*Heidenheim se fit le 13 (3 octobre) sans difficultés. Après avoir appuyé sur sa gauche, Murât s*étût porté dans la direction du mmrédial Ney, ponar compléter aux eoTiarons de Stutigard sa jonction av<ee ce maréchal et avec k 5* corps (Lannes), formant ainsi Taîle droite de la grande armée dont il avait le commandement.
A partir de ce moment, la réserve de cavalerie entra m pkÎAe période d'opérati4>us ofTeasives et entraîna son ebcf d'état-malor dans cette vie d'activité, de fièvre et d effiosta que développent le voisinage de Tennemi et la volonté de vaincre. Ses premiers mouvements ont été décrits par Belliard, dans un rapport dont les principaux extraits suffisent & faire connaître les événements auxquels il fut mâle.
Rapport sur les positions^ marcies et combats des 13^ 14^ 15 et 16 vendémiaire an XJV (4,5, 6 et 7 octobre 1805). — D'après les avis qu'avait reçus Sa Majesté, qu'un corps de 10,000 hommes se trouvait à Nc^dlingen, en présence de M. le maréchal Soult, le corps d'armée de réserve aux ordres de S. A. S. le prince Murât, dut changer sa direction et se porter sur Ueidenbeim pour soutenir le corps de M. le maréchal Soult.
... Le prince Murât, instruit qu'il n'y avait à Nordlingen qu'un parti de 300 ou 400 hommes de troupes légères, jugea iaatiledese porter sur ce point; il dirigea sa marche sur
Donauwerth par Amertingen; il voulait, à marches forcées, se rendre maître de ce point important, couper la retrnite aux différents partis qui se trouvaient entre son corps [• d'armée et celui de M. le maréchal Souit et s'emparer du
i pont, avant que Tennemi pût le détruire, pour pouvoir Je
I suite jeter des troupes sur la rive droite du Danube.
' Le 14 (5 octobre). — Les trois divisions de dragons à
cheval s'établirent, la l"** à Degingen, la 2* à Rinching€n, Thalen, Dieraalstein sur le Kessel ; la 3" à Amertingen, quar tier général du prince avec un bataillon de dragons (à pied). Le 1 5 vendémiaire an XIV (6 octobre 1805). — Le prince, impatient d'arriver à Donauwerth, fit partir les trois bataillons de dragons à cheval, à 2 heures du matin et les dirigeait par différents chemins pour déboucher dans la plaine auprès de cette ville. En route, le prince fut instruit que les Français occupaient Donauwerth, et que les ennemis, qui avaient coupé le pont, étaient sur la rive droite pour en empêcher le rétablissement. Alors il donne ordre à la 2* division de dragons, ainsi qu'au bataillon de dragons à pied, de changer de direction et de se porter rapidement sur Munster, où il se rendit lui-même. Le pont n'était pas coupé; on s'en servit, et le prince, voulant envelopper toutle corps qui était en avant 'de Donauwerth, fît déboucher la division Walther par le pont de Munster et ordonna au général de se porter sur les derrières de l'ennemi dans les plaines d'Ankesheim et Nordheim pour le combattre s'il faisait résistance et le poursuivre rapidement jusqu'au pont de Rain, sur le Lech, dont le prince voulait se rendre maître avant que les Autrichiens aient pu le détruire. Ce plan, savamment conçu, eût eu une entière exécution, si quelques coups de canon tirés trop tôt des hauteurs de Donauwerth, n'avaient pas débusqué l'ennemi qui se retira avant que la division pût arriver; il était 10 heures du matin. Il fit pousser en même temps des reconnaissances sur Hochstett et Pfaffenhofen. Ces dispositions faites, le prince fut à Donauwerth où les deux autres divisions eurent ordre de se rendre; elles se mirent en bataille en arrière de la ville. Le bataillon de dragons à pied fut établi à Munster pour garder le pont.
... Son premier projet étant manqué, il fît poursuivre l'ennemi sur le pont de Rain....
... Le prince se dirigea sur le pont î Tennemi s'était relire
précipitamment, avait passé le Lech et coupé deux arches du pont. Les ordres étant donnés pour le rétablir, le prince fut sur Obcrsdorf . L'avant-garde de 150 dragons d'élite avait déjà passé le gué; le colonel Watier qui la commandait, se trouva en présence d'environ 600 hommes de cavalerie. Il n'hésita pas de les charger, malgré la supériorité du nombre et parvint à enfoncer la première ligne; mais assailli par toute la troupe, il dut faire un mouvement rétrograde et attendre la division. La cavalerie ennemie qui était restée pour protéger la retraite de Tinfanlerie et des bagages, ayant rempli son but, quitta le champ de bataille; le prince passa presque à la nage avec la division, poursuivit Tennemi sans pouvoir l'atteindre, descendit le Lech jusqu'à Rain, y établit sa division et revint par le pont de Rain qui avait été rétabli.
... A Klosterholtz,unpeuàgauchedelaroutedeFrinsheim, le prince fut instruit que l'ennemi occupait Wertingen; le prince fit ses dispositions* pour attaquer; l'avant-garde poussa en avant pour le reconnaître pendant que le corps d'armée se réunissait dans la plaine de Kirchbach. La position de l'ennemi ayant été bien reconnue, S. A. S. ordonna aux troupes de se mettre en mouvement.
...L'ennemi se retira sur Wertingen; on le poursuivit, et là, s'engagea une fusillade très vive. Des dragons mirent pied à terre, attaquèrent vigoureusement le pont, l'emportèrent et s'emparèrent en même temps du faubourg.
... Le prince ordonna à la division Klein de longer la côte, et d'aller passer la Zuzam au-dessus de Wertingen, défendu avec opiniâtreté; les hussards, commandés par le général Treillard, tournaient la position de l'ennemi et menaçaient ses flancs; la division Klein, ayant passé la Zuzam, était sur le point de gagner la hauteur.
... Le prince ordonna à la division Klein qui avait gagné les hauteurs, de charger ; le 1*''' régiment de dragons s'ébranle, charge en montant et de front le régiment des cuirassiers de... qui attendit la charge de pied ferme; et, de concert avec le 10* régiment de hussards qui, par une manœuvre savante, prit l'ennemi de front et de flanc, il l'obligea de se retirer après lui: avoir fait beaucoup de mal,
... Cette charge brillante a eu pour résultat la prise entière de ce corps de troupes, qui mit bas les armes, de quatre
310 PÉMOVE IHl^]l£ASEr
pièces de eanon et ant»nt de drapeaux. Le prÎBce M smrre la (fiv&îon de cavalerie conmandée par le ^néral Nansouty et ordonn» qu'elle s'établît en réserve sur tes haateursen ayant de Wertingen. Ensuite le* 12^ s'est mis en mottTemeot avec le prince qui a fait charger hii-mérae le régiment sous le feu le pi^s vif des ennemisi.... On en a pris une partie, le reste ff^esrt jeté' dans le bois, où la cavalerie t'a poursuivi. Totrs ces derniers mouvements étaient suivis et appiffésptr le corps d'armée de M. le mapéchal Lannes, dont on ne parie pas, son chef d'état-HWJor devant faire un rapport. L'ennemi a été poursuivi jusqu'à la nuit qui a rais fin aa combat, et toute cette division eût été prise, si on avait eu une heure de jour de plus. Le copp»- d'armée de réserve a pr» position sur la Zuzam, leshussavdli b Vîttembach, etcr.
... Jamais combat ne fut plus brillant, jamais les dispori^ tions ne furent mîc«x ordonnées, mieux exécutées et si Tennemî eût tardé d'un quart d'heure de quitter sa première position, tout se trouvait enveloppé et obMgé de déposer te* nnnes.
... Le prince, qu'on regrc Walt de voir trop souvent cïp«fl«i ne saurait donner trop d'éloges a«x officiers généram et particuliers des différents corps de cavalerie et d'artfleriB sons ses onfres, aux c^ficieFS- de son étal-major et en général à tous les braves qui ont combattw danfi" cette joarnéc.
... Il fait aussi l'éloge du sou«-Iieiitew«n't Gôlbaud' (l)r «<^* de camp du général de division Beiiiard, qui a chargé le régtment de cuirassiers avec le l'^'" régiment de dragons et a fait un officier prisonnier. Le général Belliard demande pour lut le grade de lieutenant et Félofle de la Légion d'honaeur.
Après le brillant combat de Wertingen, le corps (fe réserve de cavalerie continua à se diriger sur Uli», •* il arriva, le 22 vendémiaire (14 octobre), après avoir fait la veille, à PfafTenhofTen, un séjour qui avait reposé hommes et chevaux. L'Empereur, qui s'y trouvait, domia directement ses ordres à deux divisions de dragons. A cette date^ Tarchiduc Ferdinand avait déjà cherché à s'ouvrir la route.de Nordlingea et de laBobâme et s était
(1) Fils (Ju géii«r^! Galbaud^ mort de le pesie au Caire.
Gikdll»AGII& d'AUTMICIE 311
benrté au corps àê Ney^ k A4b«ck, d*où le général Dupont l'aTait repoussé victarietisement. Battu ensuite par Ney à Blchingeu, le 22 rendémiaire (14 octobre), et définitivement séparé de Mack, Tarchiduc s'était de nouveau jeté sur la route de la Bohème par Âlbeck et avait réussi à s'échapper. L'Empereur lança à sa poursuite le corps de réserve <)ui se porta sur Neresheim.
Parlie d'Ulm, le Î3 veo4éiiiîaire (iKoetobre), la cava^ ferrie èb hetirla cfttelcfees bewre^ apfès & une arrièregttrde ennemie et Itri livra un violent combat dont Mufat rendit compte à l'Empereur, par la plume de Belliard, dès qu'il fut arrivé à fiausen.
Ilauzen, le 24 vendémiaire, an XIV (16 octobre 1805).
l'ai eneote à annoncer à Vot^e Majesté le brillant succès i^bienu par sa cavalerie. Arrivé sous Albeck, j'ai rencontré le général Dupont qui était sur le pcin't d'attaquer Tennemi; j'ai profité de pourparlers entamés par le général Dupont pour reconnaître sa position : son infanterie occupait par sa droite les bois qui se trouvent sur la gauche de la grande route Jf Albeck à Heidenheim; il appuyait sa gauche par sa cavalerie à Langenau.
... L'infanterie «noiemie n'a pas tenu dans le bois et lorsque j'ai vu que la cavalerie faisait un mouvement rétrograde sur Nercnstelten, j'ai dont^ l'ordre au général Klein de la charger, mouvement qu'il a exécuté avec autant de vigueur que de bravoure. La première ligne a culbuté tout ce qu'elle a rencontré devant elle; la déroute de la cavalerie a entraîné celle de Tinfanterie et c'en était fait de ce corps d'armée, sans la nuit qai est survenue et les bois qui lui ont prêté aâiie. Le général Klein qui a commencé son attaque en arrière de Nerenstelten, a poursuivi Tennemi jusque sur les hauteurs d'Herbrechtingen, où il a dû s'arrêter. Le général Klein se trouvait alors à deux grandes lieues de l'infanterie et l'ennemi avait pris position à Herbrechtingen avec le reste de son infanterie et beaucoup d'artillerie.
... Je résolus de chasser l'ennemi de Herbrechtingen. Je me déterminai à cette attaque par la persuasion où j'étais que l'ennemi ne tenait \k que pour protéger la retraite de
312 PERIODE IMPËRULE
ses équipages et de son artillerie, et parce que j'étais convaincu que Tennemi, épouvanté de sa déroute, n y tiendrait pas. Il était il heures du soir, les éclaireurs du 9^ d'infanterie légère attaquèrent le village et s'en emparèrent. Tout ce qui l'occupait fut fait prisonnier : on y a trouvé plusieurs voitures d'équipages et des caissons de munitions. J'ignore encore le nombre de prisonniers....
... Sire, environ 3,000 prisonniers, parmi lesquels un officier général et plusieurs officiers de marque, beaucoup de caissons et quelques prisonniers français repris, sont les résultats de la journée d'hier. On a pris dans les différentes charges 400 hommes de cavalerie avec leurs chevaux. La cavalerie a fait véritablement des prodiges.
... J'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre Majesté....
MURAT
La poursuite fut continuée sans retard surNeresheim.
Le 28 vendémiaire (17 octobre), la division Klein, arrivée devant cette ville, à 8 heures du soir, y trouva Vennemi en position, l'attaqua, le bouscula et le mit en fuite. Dans Tivresse du succès, Murât fit écrire à TEmpereur : « Sire, plus d'obstacles qui arrêtent votre cavalerie; les bataillons mettent bas les armes devant elle; elle brave le canon. La cavalerie autrichienne qui était en avant de Neresheim, vigoureusement chargée, a été forcée de prendre la fuite, quoique défendue par des canons et des bataillons de grenadiers qui couronnaient les hauteurs. Les grenadiers eux-mêmes ont dû céder à la valeur : 1,000 prisonniers, dont 100 hommes de cavalerie, avec leurs chevaux, deux drapeaux, un général et plusieurs officiers de marque, tels sont les trophées du brillant combat de Neresheim. »
Le général Belliard qui avait accompagné le prince et reçu Tordre de rédiger cette lettre, cantonna ce jourlà, à Neresheim, avec le quartier général.
Le lendemain, il en prépara une seconde destinée à mettre l'Empereur au courant des mouvements ultérieurs de la réserve de cavalerie.
26 vendémiaire, an XIV (18 octobre 1805).
Sire, il est constant que l'archicluc Ferdinand se retire avec environ 20,000 hommes, sur Aalen et Elwangen, sur Sulzbach et Amberg. 500 voitures d'artillerie ont passé toute la journée de lundi matin par Heidenheim ; le parc a été réuni le lundi soir à Aalen, y a séjourné tout le mardi et a dû en partir le mercredi matin, pour Elwangen. La division Werneck, après l'avoir escorté jusqu'à Heidenheim, s'était reporté sur Albeck. Il parait que le corps a été presque entièrement disséminé par le combat d'hier. Les troupes ont filé dans le plus grand désordre toute la nuit par Heidenheim. Les hussards du 1" régiment les harcèleront sur leurs derrières, avec la brigade du général Fauconnet, tandis que je me porterai avec la plus grande rapidité sur Nordlingen, pour tâcher par cette marche de flanc de les gagner de vitesse sur Anspach et Nuremberg pour empêcher leur jonction avec les Russes, ou leur couper la retraite sur la Bohême. Je dirige la division de dragons du général Beaumont tout entière par la route d' Aalen, à l'effet de soutenir les troupes légères du général Fauconnet et tâcher d'enlever à Tennemi ses bagages et son arrière-garde.
Le but de ma manœuvre par Nordlingen est de rallier les troupes, que j'espère tirer de cette place et de Donauwerth, de gagner l'ennemi de vitesse ou de saisir le moment favorable pour tomber sur ses flancs, afin de lui enlever tous ses convois et son artillerie engagés dans les montagnes d'Elwangen.
MURAT
Le 26 vendémiaire (18 octobre), tandis que Murât hâtait sa marche sur Nordlingen, la division Beaumont, qu'il avait laissée sur sa gauche, atteignit un corps ennemi assez nombreux qui fuyait devant elle, l'attaqua et le mit bientôt dans une situation assez critique, pour le sommer de se rendre. Il était commandé par le lieutenant de Werneck, qui, se croyant perdu, accepta la proposition. Sa réponse fut envoyée au prince qui délégua Belliard pour régler la capitulation et continua sa route. Ce dernier a fait le récit de cette journée et des suivantes dans le rapport ci-après :
314 PÊHlOBfi IMPtRliAr
26 vendémiatre, an XIV (18 octobre 1805).
Le corps d'armée s'est mis en môtrveinent à 5 heures du matin pour poursuivre l'ennemi et se porter sur Nordlïngen. En sortant de l'abbaye de Neresheîm, S. A. S. recul un parlementaire qui venait offrir de rendre à discrétion trois bataillons avec leur artillerie. Cette troupe, égarée la nuit dans les bois, était enveloppée de tous côtés, sans ressources et sans vivres. Le prince envoya un officier leur faire mettre bas les armes. On prit teur^^ canons et leurs fusils et ils furent conduits à Tabbaye de Neresheim.
A 8 heures, on entendit le canon sur la gauche; sou Altesse, craignant pour Nordlingen, poussa en avant avec sa cavalerie. En route, elle reçut de M. te Betïteflant général Werneck une réponse à la sommation qui fui avait été faite. Ce général demandait à capituler. Le prince envoya son chef d'état-major auprès du Reutenant général Wemeck et continua sa marche sur Nordiingen. Leà arrangements se terminèrent, et, d'après îa capituïation, toutes les troupes du corps d'armée de M. Te lieutenant général Werneck sont prisonnières de guerre et renvoyées en France. Les officiers généraux et autres peuvent rentrer chez eux, sur leur parole Je ne plus servir qu'après avoir été échangés.
... Messieurs Hohenzollern et Mecséry faisaient partîeda corps d'armée de M. le lieutenant général Werneck, ainsi que M. le prince de Rohan; on leur fit part de la capitulation; mais, contre la foi des traités, ces messieurs qui, pendant qu'on négociait, avaient trompé la bonne foi du prince en ne restant pas à leur position, s'évadèrent et joignirent dans la nuit l'archiduc Ferdinand.
21 vendémiaire, an XIV (18 octobre 1S05).
La division otarcha sur Oettingen; lenneini en était parti ; d'après les rapports que reçut le prince, Tarcbiduc y avait couché la nuit et son corps de 3 ou 4,000 hommes ainsi que 40 pièces d'artillerie suivait la route de Gunzenhausen. ville de I^russe. La colonne française se dirigea sur ce point; le prince envoya de nouveau copie de la capitulation à messieurs les généraux faisant partie du corps d'armée de M. le lieutenant générai Werneck; mais tout fut inutile; iegénè^i Klein entra en pourparlers avec ces messieurs qui, vonlani
cawague d'auti^iche 3i^
gagner do temps, prcnnirent beaucoup au général Klein et ne lui tinrent pas parole. On cheminait toujours et la tète de notre colonne joignit à Gunzenhansen, ville prussienne, la queue de la cok)nne autrichienne. L'archiduc avait voulu faire couper le pont; les Prussiens s'y opposèrent; alors, TUoUrnt gagner du temps, le prince de Schwaarzeinberg ainsi que M. de Rohan entrèrent en pourparlers; le priikce ordonna de cesser tout parlementage et de marcher : alors l'arrière-garde ennemie prit le galop et nous céda la place. Il était nuit; les dragons traversèrent la ville et poursuivirent jusqu'à une lieue et demie sans pouvoir atteindre Teu' Demi. L'infanterie prit positîou en avant de la ville, lea carabiniers et les chasseurs de lai garde s'établirent dans le» villages en airrîàre.
28 vendémiaire^ an XIV (19 octobre 1805).
... Le corps d'année se mit en mo«veDiiieDt à 4 heures du ■latin pour suivre Tennemi.
... Ce ne fut qu'à Nuremberg que l'avant-garde des chasseurs de la garde rencontra la queue des équipages du parc eanemi; un bataillon la protégerait* Notre avant-gardev qcBoique faible, n'hésita pas* : elle charge et fait déposer les armes à ce batailloa; le régiment arrive pou^r le soutenir, alors l'avant-gardc continue sa marche; elle s'engage dans un chemin boisé et couvert pendant prèa de deux lieues m travers les équipages et l'artillerie ennemie, poussant devant elle un corps de 300 dragons qui souvent chercha à se rallier, mais qui fut toujours culbuté avec pertes le pare et les bagages furent abandonnés et pris ; l'ennemi essaya de nous arrêter au sortir du village de....
...Le 1" régiment de carabiniers et un détachement du 1" régiment de hussards, conduit par le colonel Rouvilloi», arrFvèrent pour soutenir les chasseurs ; ils chargèren t l'en nemi qai fut enfoncé et poussé jusqu'en avant du village d'Ëchenau. Là, l'avant-garde fut ralliée et soutenue par un nouveau, corps de cavalerie qui engagea, avec le 1'''' des carabiniers, la charge la plus vigoureuse; il était trop faible pour culbuter Tennemi, mais trop brave pour lui céder; il attendit dans sa position sous le feu d'une pièce d'artillerie et de tiraillenrs jusqu'à l'arrivée du 2" régiment; les deurrégiments, dans le plus bel ordre et a» son des fanfares, se précipitent sur l'en-
nemi qui, malgré sa résistance opiniâtre, ne peut soutenir le choc de cette belle et brave cavalerie. Il fut obligé de céder avec une perte considérable ; il fut sabré et poursuivi jusqu'en avant du village de.... L'archiduc Ferdinand n'eut que le temps de monter le cheval d'un de ses officiers pour se sauver. Il était nuit. Après celte dernière charge, l'ennemi s'enfuit précipitamment. La cavalerie avait tait 15 lieues, dont 4 en chargeant; elle était exténuée; on la rallia; elle prit position.
... Cette journée porta le dernier coup au corps ennemi qui était sorti d'Ulm. 35 pièces d'artillerie, les seules qui lui restaient, plus de 100 voitures ou caissons, cinq forges de campagne, 400 chevaux, autant de cavalerie, 5 ou 600 prisonniers dont un général, le général Mecséry qui est blessé dangereusement, plusieurs offlciers de marque et deux drapeaux sont les trophées du combat de Nuremberg.
...Jamais expédition ne fut plus brillante et n'eut des résultats plus heureux ; jamais marche ne fut plus rapide et mieux ordonnée.
Dans cinq jours, un corps d*armée de 7,000 hommes a, dans une marche de 45 lieues, détruit un corps de 25,000 hommes, fait 12 ou 15,000 prisonniers, dont 9 officiers généraux, pris 128 pièces de canon, 11 drapeaux, 5 à 600 chariots, le trésor de l'armée autrichienne qui a été pillé et une grande quantité de bagages. Tout ce qui n'a pas été fait prisonnier, à l'exception de 3 ou 4,000 hommes de cavalerie qui suivent l'archiduc Ferdinand, a été éparpillé dans les bois, sans armes et sans vivres.
Comme on Ta vu dans le rapport de Belliard, la capitulation du feld-maréchal de Werneck fut marquée par un incident qui irrita Murât et qui fut un grand ennui pour son chef d*état-major. Trois chefs militaires autrichiens, les généraux de Hohenzollern, de Mecséry et le prince de Rohan réussirent à s'y soustraire pendant qu'on en négociait les termes. Belliard adressa une réclamation au feld-maréchal de Werneck, accusant ces officiers généraux d'avoir trompé la bonne foi du prince Murât en ne restant pas à leur poste pendant les pourparlers. Werneck s'adressa au général de Hohenzollern
en lui intimant Tordre de se constituer prisonnier avec les troupes qu*il commandait. Il n*en obtint qu'un refus qû*il envoya à Belliard et qui fut conservé dans les archives de la réserve de cavalerie. Il souleva une question intéressante sur les capitulations militaires et a paru, à ce titre, digne d'être reproduit.
Le général de Hohenzollern à M. le feld-maréchal baron de Werneck,
!•' brumaire, an XIV (23 octobre 1805).
Mon très cher camarade, je ne puis vous cacher ma surprise sur la proposition de me rendre avec la cavalerie qui était de votre corps. Lorsque je vous ai quitté, vous aviez refusé toute capitulation en ma présence, et pour moi, je pensais au moyen de ramener, coûte que coûte, la cavalerie de Tarmée, si vous, avec de l'infanterie, vous ne pouviez vous tirer d'affaire. J'ai essayé, j'ai réussi, je ne conçois pas de quel droit je pourrais être prisonnier de guerre, n'ayant pas été présent à vos arrangements, auxquels jamais par ma personne je n'aurais pu me prêter; maintenant que depuis hier, je suis séparé de vous, il ne m'appartient plus de remplir vos ordres : je les reçois de S. A. R. notre général en chef.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé ; Hoiienzollehn.
La réponse du général de Hohenzollern n*eut pas le don de calmer Tirritation des chefs de la réserve de cavalerie et pourtant, elle était juste. En réalité, tout en négociant avec le feld-maréchal de Werneck, notre cavalerie aurait dû lui fermer toutes les issues. Cette disposition n'ayant pas été prise, le général autrichien qui s*est évadé avec sa troupe, avant toute signature, doit en être loué.
Cette affaire rappelle celle de Baylen dans laquelle le général Dupont, qui avait capitulé, intima au général de Vedel, éloigné de lui, Tordre de se rendre prisonnier de guerre. Ce dernier obéit et Napoléon le blâma plus tard
318 PÉftIODE IMPÉRUU:
en termes éaergiqoes : < Tout chef militaire, a-t-il écrit, qui signe une capitulation, perd le droit de commander. Celui qui lui obéit est un criminel. » ^ Ce précepte, Tiéritable soutien des règles de l'honneiir militaire, doU à ee titre être toujours conservé dans les rangs d*une armée. PhitAt U mort que la capitulatioo, tel était le fond de la pensée de Napoléon. En apprenant Tévasion des généraux a.atrichiens» il ne fit de reproche à personne.
En résumé, le corps de larcfaiduc Ferdinand, une fois détruit, à Texception de 2,000 cavaliers qui avaient pu le suivre, l'expédition de Murât devenait sans objet. Taadifi qu'il accomplissait sa mission, Mack, cerné dans Uhi, capitulait le 28 vendémiaire (20 octobre). Ces débuts de la campagne de 1805, uniques dans les fastes des guerres, stupéfièrent nos adversaires. Sans s'en émouvoir, TEmpereur entreprit sa marche sur Yienne, et notifia à Murât sa nouvelle direction.
Quelques jours plus tard, il écrivit, dans son dixième bulletin, à propos de la poursuite exécutée par la réserve de cavalerie : « On est rempli d'étonnement lorsqu'on considère la marche du prince Murât depuis Âlbeck jusqu'à Nuremberg. Quoique se battant toujours, il est parvenu à gagner de vitesse l'ennemi qui avait deux marches sur lui. Le résultat de cette prodigieuse activité a été la prise de 16,000 hommes, 50 canons, etc., dix-huit généraux ont posé les armes, etc. »
Le 4 brumaire (26 octobre), la réserve de cavalerie était en position entre Neustadt et Aussig, quand Bellîard vit arriver, vers 2 heures de Taprès-mid^, un officier de l'état-major général, porteur d'un ordre de Berthier, qui prescrivait à Murât de se rendre de suite sur la route de Munich à Muhldorf .
Il atteignit ce dernier village le lendemain, et letrouva récemment évacué. Son pont, coupé depuis peu, fut remplacé par un pont volant et la marche fut reprise.
Vennemi «'était hAté de gagner la rive droite de la Salza. BelUtid ça rendit avee h quarti^er général à ŒlUogeo, on Ton pasM la umt au hWawc.
A 2 baurat du laatiii, le 7, oa partit p<HJr Bui^g- )mlu«#ii; et, l'aprà»HBaîdi« vers 2 beurea, Murât reçut Tordre de Uter ta pla^e de Brauoau. La réserve a y rendit aussitôt, auivie par le corpa d'armée de Lannés. L*ennemi fut atteint et chassé de Braunau, où Murât installa son quartier général. Cette ^ille devint bientôt le dépôt géaénl de noire anoée. Le 8, la poureuite sur RiedoeotîiHia; on y trouva les Autrichiens , qui furent bousculés et harcelés j:usqu'à la nuit. Le lendemain» en marchant ear Haag, on recueillit des renseignements intéressants que Murât s*erapressa d'envoyer à l'Empereur.
JHurat à V Empereur.
Haag, le 9 bruiiMire, an XIV, à 11 heures du matin (30 octobre 1809).
Sire, U est très positif que les empereurs d'Allemagne et de Russie étaient avant-bîer à Wels et qulls sont repartis «ubitement pour Vienjie. Le maître de poste m'assure aussi que les Russes occupent encore Lambach; le général Merfeld y était enwre hier. L'ennemi fuit toujours devant nous, je le poursuis et je rallierai bien mes forces avant d'engager une affaire, ai l'ennemi se décide à défendre en force Lambacfa.
L^enneml» qui a été otiassé hier de Ried, a passé ici dans la nuit et dans le plus grand désordre; il a été forcé de laisser sur la route une quinzaine de voitures chargées de larine*
... Il est très vrai que les empereurs d'Allemagne et de Russie avaient le projet d'arriver à Braunau; leurs courriers étaient déjà arrivés à Haag; mais la nouvelle de la destruction de l'armée de Tarchiduc Ferdinand les a décidés à repartir sur-le-champ pour Vienne. J'aurai l'honneur d'écrire à Votre Majesté de Lambach.
Le lendemain, 10 bruoaaire {V^ novembre), Belliard était à Lambach, avec la tète de la réserve de cavalerie.
11 y recueillit une série de nouvelles dont il instruisit de suite le prince Murât. Celui-ci venait de recevoir des observations de Napoléon qui craignait de le voir poursuivre les Autrichiens avec trop de témérité et risquer de compromettre un de ses corps. Il fit préparer par son chef d'élat-major la réponse ci-après, qui dut rassurer TEmpereur et le satisfaire pleinement.
Murai à V Empereur, Lambach, 10 brumaire, an XIV, à 2 h. 15 (1*' novembre 1805).
Sire, j'ai reçu ce matin à 5 heures la dépêche du 9 brumaire dont Votre Majesté m'a honoré.
Je ne me suis déterminé à poursuivre Tennemi vivement qu'après avoir acquis la certitude qu'il était en pleine retraite et après avoir bien connu par des informations précises sa position et ses mouvements.
... Les généraux Kienmaycr et Merteld étaient encore ici hier, à 1 heure après-midi, avec deux généraux russes. Les premiers ont fai^t leur retraite sur Steyer et les derniers sur Welz; on peut croire d'après tous les rapports qu'ils ont le projet de ne tenir que derrière TEms. Peut-être même se retireront-ils jusqu'à St-Pultcn où on prétend qu'est déjà arrivé un autre corps d'armée russe.
L'empereur d'Allemagne n'a connu positivement les revers de ses armées et les malheurs de ses sujets qu a Welz. H a paru surtout alarmé des plaintes qui lui ont été adressées de toutes parts sur les désordres commis par les Russes, dont les excès ont porté partout la terreur. A leur approche, toutes les maisons ont été abandonnées; hommes et femmes, tout est allé se cacher dans les bois. L'Empereur est parti de Welz il y a trois jours, le chagrin dans le cœur et presque sans avoir proféré une parole.
C'était dans la nuit du 9 au 10 que Tennemi s'élait retiré de Lambach sur Steyer. On était donc sur ses talons et la poursuite fut continuée. La réserve de cavalerie s'éloigna du maréchal Davout qui Tavait suivie les jours précédents et marcha, au point du jour sur Welz et Ebersberg. Arrivé dans la première de ces villes, Murât
CAMPAGNE D'aUTRICUE 321
fit rétablir le pont et rédiger par Belliard, pour TEmpereur, un nouveau compte rendu des renseignements obtenus par ses patrouilles et ses officiers d'état-major.
Murât à V Empereur,
Wels, le H brumaire, an XIV (2 novembre 1805).
Il est venu à Welz 36,000 Russes. II y avait quatre régiments de hussards et deux régiments de dragons : chacun de ces corps avait 1,000 hommes bien montés. On évalue Tartillerie russe qui a pari^^iOO pièces de canon. On croit qu'il y a encore de la ca^^K de cette nation en arrière ; ce qui est certain, c'est q^Bempereur d'Autriche a été accompagné jusqu'ici par laHorps de cuirassiers russes. Ce monarque arriva il y 5 jg^P^ll ne parla qu'au général Merfeld et au général Lutuzof. Il fut convenu de prendre position à Lam- ^et Welz. Les Russes qui étaient en arrière de cette derville, marchèrent en conséquence pour venir s'y étaîr et ceux qui Toccupaient déjà se portèrent sur Lambach; lais l'Empereur étant parti, les Russes n'ont plus exécuté l'ordre qu'ils avaient reçu de tenir, lis ont rétrogradé vers Ebersberg et Ems. 11 est certain qu'ils ne doivent pas tenir, non plus à Ebersberg, ni à Ems. Je suis informé positivement qu'ils doivent se retirer jusque sur Amstetten.
La noblesse hongroise se lève en masse. Elle formera jn corps de 50,000 hommes au moins. Un corps de volon- 1 est déjà organisé à Vienne pour la défense de cette ile. La consternation est générale.
où les Russes ont passé, l'émigration a été univerbrigandages ont excité de terreur.
Jrait de prendre des mesures pour rappeler chez ils des villages. Leur absence menace l'armée bsolue.
Apil^UHp expédié celte dépêche, les ponts étant rétablis, Hmat dirigea sa cavalerie sur Ebersberg et alla installer son quartier général à Lintz. Il y reçut un officier autrichieii porteur d'une lettre de Tempcrcur François qui fut de suite adressée à Napoléon par un aide de camp. L'ennemi fuyait toujours devant la cava-
322 PÉRIODE DCPÉRIALB
lerie. Cependant le 14 brumaire (4 novembre) on espéra atteindre prochainement les Russes.
En prévision d'une rencontre, Murât, toujours appuyé par le corps de Lannes, rassembla ses troupes à Ems, les passa en revue et les porta sur Tennemi, qui avait marché toute la nuit pour arriver à Kolensdorf et se dérober à nos coups. Le pays, devenu montueux et difficile, le favorisait. Cependant on ne tarda pas à se heurter i des corps d*arriëro^arde, qui furent refoulés sur Amstetten, où Ton trouva les Russes en position sur les hauteurs.
Le combat s'engagea aussitôt. La division Oudinots y distingua et le général Belliard, entraîné par Texemple, se mit avec le général Oudinot en tète des grenadiers qui enfoncèrent Tennemi. Les résultats furent des plus brillants et nos adversaires battus en furent réduits à exécuter une retraite précipitée. Le soir, le quartier général de la cavalerie fut porté à Edt, d'où le prince fit préparer, pour TEmpereur, un compte rendu sommaire, dans lequel il signala la belle conduite de son chef d'étatmajor.
Murât à V Empereur,
Oed, le 14 brumaire, aa XIV, à (1 h. 15 du soir (5 nofvembre 1805\
Sire, Tennemi a été rencontré à une lieue en avant de Strenberg et a été chassé successivement de toutes ses positions jusque sur les hauteurs d'Amstetten. Nous lui avons pris environ 1,500 hommes parmi lesquels se trouvent iSO ou âOO Russes et 25 ou 30 officiers. Le corps que i*aî Thonneur de commander a eu affaire à toute Tarmée russe commaDdée par le général Kutusof en personne. Jamais on ne s'est battu, de part et d'antre, avec plus d'opiniâtreté. Mais enfin les Russes ont été contraints de céder à la valeur des grenadiers commandés par le général Oudinot, qui couchent ce soir sur le champ de bataille, tandis que l'ennemi est en pleine déroute. On estime qu'il a eu 3 ou 400 hommes tués. Il est impossible d'être plus brave que le général Oudinot. Il a chargé à la tête des hussards et a combattu à la tête des
grenadiers. J*ai beaucoup à me louer de tous mes aides de camp et de tous les officiers de mou état-major. M. Lagrange a reçu une balle dans la cuisse. M. Ëxelmans, après avoir eu on cheval tué sons lui, a marché à pied jusqu'à la fin du combat à la tète des grenadiers. Je ne dois pas oublier de dire à Votre Majesté que le général Beiliard s*est trouvé constamment à côté du général Oudinot. J'aurai Thonneur de &dre connaître demain à Votre Majesté, les noms des autres braves qui se sont particulièrement distingués, ainsi que les détails de cette belle journée.
Une seconde lettre compléta le lendemain celle qui précède.
Murât à V Empereur.
Au quartier général d\4.mstelten, le 15 brumaire, an XIY, à 10 h. 30 (6 novembre 1805).
Sire, l'ennemi a. évacué dans la nuit Amstetten comme je l'avais prévu. Nos troupes légères qui, après le combat, étaient restées en face de ses vedettes l'ont suivi pas à pas, l'ont harcelé sans cesse et sont entrées dans la ville, comme il en sortait : Ce matin, à 7 heures, toute la division de grenadiers du général Oudinot est venue prendre position en avant d'Âmstetten.
... 30,000 Russes étaient encore hier ici. Leur général en chef Koutousow les commandait en personne dans le combat. Ils ont fait leur retraite dans le plus grand désordre.
J'ai envoyé aux avant-postes la lettre de M. le maréchal Berthier contenant votre réponse à l'empereur d'Allemagne. Je n'ai pas cru devoir attendre l'officier parlementaire que j'avais laissé à Ems. Je n'aurais pu, sous aucun prétexte, me déterminer à renvoyer par cet officier.
Ce brillant combat d'Amstetlen et ses préliminaires n'avaient pas permis d'adresser la veille à TËmpereur les nouvelles qu'il attendait. Il s'en irrita et Murât reçut des reproches, au moment où il comptait sur des éloges. Il les trouva injustes et y fut très sensible. Il s'en plaignit le même jour, des qu'il fut arrivé à Neumarkt, par la lettre suivante :
Murât à VEmpereur,
Au quartier général de Neymark, le 15 brumaire, an XIV, à 11 heures du soir (6 novembre 1805).
Sire, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté les lettres qu'on a trouvées à la poste de Kembach. Tout ce que j'apprends ici confirme le rapport que j'ai eu l'honneur de vous adresser d'Amstetten. Toute l'armée russe se trouvait réunie hier sur cette ville. Les premières troupes qui firent leur retraite défilèrent ici hier à 10 heures du soir ; les dernières y ont passé aujourd'hui à 10 heures du matin. J'ai trouvé le pont brûlé dans toute son étendue; mais mon aide de camp Exelmans que j'avais envoyé pour le reconnaître, ayant trouvé un gué quatre cents pas au-dessous, j'ai jeté sur Kembach trois régiments de troupes légères. Le général Milhaud doit pousser des reconnaissances sur Erlaph et Willburg.
... Sire, la lettre que je reçois de M. le maréchal Berthier est bien peu encourageante ; elle semble m'apporter de votre part des reproches sur la journée d'hier, au lieu des témoignages de satisfaction que j'aurais été heureux de pouvoir rendre aux troupes qui ont combattu si glorieusement. Votre Majesté passera sans doute sur le champ de bataille; il lui sera facile de juger que cette affaire a été une des plus sérieuses qui aient eu lieu depuis l'ouverture de la campagne. Sire, je serais bien malheureux si j'avais agi contre vos intentions et si j'avais pu vous déplaire, lorsque je n'ai qu'un seul désir, celui de servir Votre Majesté.
En réalité il y avait eu un malentendu que Napoléon dissipa le 16 brumaire (7 novembre) en écrivant à Murât : € Je ne sais où vous avez été chercher que j'ai été mécontent du combat d'Amstetten ; je Tai été de ce que vous ne m'aviez pas écrit, etc. » L'Empereur au contraire était très satisfait et ce nuage fut vite dissipé!
Pour la suite des événements jusqu'après le passage du Danube, il paraît utile de se reporter au journal de Belliard.
Journal des opérations de la réserve de cavalerie,
i6 brumaire^ an XiV (7 novembre 1805). — Toute la cavalerie légère et la division de dragons se réunirent en
CAMPAGNE d' AUTRICHE 325
avant de Kembach, à 8 heures du matin, et se mirent en marche sur Mœlk.
Les divisions de grosse cavalerie suivirent le mouvement ainsi que les divisions Oudinot et Suchet.
Au moment du départ, le général Giulay, lieutenant général au service d'Autriche, arriva à Kembach ; il était porteur de propositions de paix de la part de l'empereur d'Allemagne pour l'empereur de France. Le prince et le maréchal Lannes eurent une conférence avec lui et l'envoyèrent ensuite auprès de S- M. Ces propositions ne ralentirent point la marche des troupes ; elles continuèrent leur marche sur Mœlk, passant au gué Erlaph et la Môlk. L'arrière-garde russe a été rencontrée sur les hauteurs de Mœlk à 3 heures et demie; notre avantgarde lui a tiré quelques coups de carabine; elle s'est retirée; on l'a poursuivie sur la route de St-PôRen, jusqu^àLosdorf, où la brigade du général Milhaud prit position avec ordre de pousser des reconnaissances sur Primesdorf, afin de s'emparer du pont sur la Belach s'il n'était pas brûlé ou rompu.... i 8 brumaire an XI V (9 novembre 1805). — La marche sur les Russes a procuré 250 prisonniers et autant pour celle sur les Autrichiens. On a trouvé à St-Pôlten un magasin de farine et de pain. Le prince était impatient d'avoir des nou* Telles certaines des Russes pour diriger sa marche soit sur Krems, si l'armée russe n'avait pas passé le Danube et coupé le pont, soit sur Vienne pour anéantir ce qui restait de l'armée autrichienne, menacer la capitale, la prendre même, surprendre le pont et forcer l'empereur d'Allemagne à la paix.
Les corps d'armée de MM. les maréchaux Davout et Soult suivaient celui du prince. Le prince en faisant une reconnaissance avec M. le maréchal Lannes autour de St-Pôlten rencontra un parti de Russes dans le village de... qui avaient été oubliés et qui étaient restés pour piller : Tescorte chargea et presque tout fut fait prisonnier.
Le prince écrivit à M. le maréchal Mortier que les Russes se retiraient sur Krems.
Ou annonça au prince une députation de la ville de Vienne qui devait venir au devant de S. A. S.
... Le prince retira sur la route de Krems la division d'Hautpoul et elle suivit le corps d'armée qui S3 mit en marche, à 6 heures du matin, pour Sigarkirchen. Un régi-
ment de hussards formaitl'arrière-gardeautricbienne; lorsque notre avant garde se présenta à Saladorf, il monta achevai; le général Kienmayer vint aux avant-postes désirant parler au prince : on le conduit, il demande à S. A. S. de suspendre sa marche sur Vienne et de cesser les hostilités jusqu*à ce qu'il y ait eu des arrangements pris par les gouvernements. Le prince répondit au général Kienmayer qu'il continuait sa marche, que Tarmée autrichienne n'avait qu'à se retirer et qu'alors il promettait de suspendre les hostilités; il indiqua au général Kienmayer la position que devait occuper ses troupes.
... Le lieutenant général Giulay revint avec les conditions de l'empereur Napoléon pour l'empereur François; il eat nne conférence avec le prince et partit de suite pour se rendre auprès de son souverain.
20 brumaire^ an XIV (il novemhre 4805). — Le corps d'armée partit à 7 heures du matin et se porta sur Vienne : un régiment de cavalerie autrichienne, qu'on avait laissé pour fermer la marche de l'armée autrichienne, formait pour ainsi dire notre avant-garde.
A Ried, deux députés de la ville de Vienne se présentèrent au prince et lui annoncèrent qu'une députation des États de l'Autriche l'attendait à Burkersdorf pour prendre ses ordres. S. A. S. après avoir conféré avec les deux députés les renvoya à la députation générale et le corps d'armée continua son mouvement. A Burkersdorf, le prince reçut les députés des États, conféra longtemps avec eux, leur donna ses ordres et les renvoya à Vienne. A 3 heures, tout le corps d'armée était réuni sous les murs de Vienne. Les habitants, qui croyaient que nous allions en prendre possession, étaient accourus en foule, à Textrémité du faubourg Schôsbrûnn, pour voir l'armée française.
Le prince n'ayant point encore d'ordres de Sa Majesté ponr l'occupation de la capitale de l'Autriche, fit prendre positioa à son corps d'armée. Quoique les troupes ne fussent pas dans la place, nous n*en étions pas moins les maîtres et le prince ordonna que toutes les troupes autrichiennes l'évacuassent et que le service fût fait par la garde bourgeoise.
... Le prince prit des renseignements sur les ponts de Vienne qu'on dit n'être pas détruits.
D'après les rapports que reçut le prince, on évacuait, des
magasins de Vienne, de l'artillerie et d'autres objets. Le prince aurait pu l'empêcher en envoyant des troupes à l'extrémité du faubourg; mais son projet étant de surpendre le pont, il aima mieux perdre quelques pièces d'artillerie et ne pas donner l'éveil ; il défendit même aux troupes de Kloster- Neubourg ainsi qu'à celles de Dornebach de faire aucune démonstration qui pût faire craindre le passage, et les ordres les plus sévères furent donnés pour empêcher qui que ce fût d'entrer on ville.
Tandis que Morat, secondé par Belliard^ marchait avec cet entrain, Napoléon s'irritait de nouveau contre lui. Le chef suprême de la cavalerie avait reçu Tordre de suivre les Russes l'épée dans les reins. Or, TEmpereur venait d'apprendre que ceux-ci, au lieu de couvrir Vienne, avaient passé leDanube à Krems et gagné la rive gauche où le corps de Mortier s'avançait isolé. En même temps, il voyait que sa cavalerie, loin de talonner et de contenir les Russes, avait poussé rapidement sur Vienne. De là, un accès de colère qui se traduisit en termes assez vifs, c Je ne puis pas approuver votre manière de marcher, écrit-il à Murât, le 20 brumaire (H novembre). Vous allez comme un étourdi et vous ne parlez point des ordres que je vous fais donner. »
Ce reproche s'adressait aussi au chef d'état-major de la réserve qui dut en prendre sa part. Mais Murât, de son côté, était en présence d'une situation si intéressante, qu'il ne s'en émut pas et continua son rôle d'avant-garde, préoccupé surtout de surprendre le pont de Vienne et d'assurer à l'armée le passage du Danube. L'Empereur lui-même avait son attention portée sur cette opération et, par suite, on ne s'arrêta guère aux reproches du 20 brumaire.
2Jg brumaire, an XIV (t3 novembre 1805). — La brigade du général Sébastian! eut ordre de se rendre à Huteldorf. Le i**' régiment de chasseurs occupa Tubs ; à 9 h. 30 du matin tout le corps d'armée fut réuni sous les murs de Vienne,
et, à 11 heures, le prince à la tête de ses troupes prit possession avec M. le maréchal Lannes et fit son entrée dans la capitale de l'AUemaKne.
Pendant ce temps, le prince avait envoyé le général Bertrand, aide de camp de TEmpereur et son aide de camp Lannusse, pour faire une reconnaissance sur le pont et tâcher de s'en emparer par surprise ; ils étaient suivis par le 1" régiment de hussards. En sortant du faubourg, la reconnaissance rencontra un poste de cavalerie autrichienne. Depuis trois jours, il y avait une suspension d'armes tacite; nos officiers abordent le commandant, s'entretiennent avec lui, et comme il cédait le terrain, ils arrivent au pont; le colonel autrichien veut arrêter les officiers, ils s'obstinent à le suivre et demandent à aller parler au général commandant les troupes campées sur la rive gauche; on les y conduit, mais il est défendu au détachement de troupes françaises de passer; il prend position sur la rive droite. Pendant ce temps, nos troupes avaient traversé Vienne, et le prince, avec M. le maréchal Lannes les conduisent au pont; il était encore intact, mais bien disposé pour être détruit en trois minutes; les canonniers avaient la mèche allumée pour mettre le feu, et le moindre signe qu'on eût fait pour passer de force eût enlevé tout espoir de s'en emparer. Il fallut donc user de ruse, puisque la bonhomie des Autrichiens en donnait les moyens.
Le général Bertrand avait passé le pont et s'était rendu au quartier général du général autrichien à deux heures delà.
Le prince Murât, le maréchal Lannes mirent pied à terre; la tête de la colonne s'arrêta à l'entrée du pont; un peloton fut porte à quelques pas en avant sur le pont même et le barrant entièrement. Je m'avançai, en me promenant, les mains derrière le dos, avec deux officiers d'état-major et je fus joint ensuite par M. le maréchal Lannes et deux de ses officiers; nous continuâmes à marcher en causant, ayant l'air de nous promener. Nous parvînmes, par ce moyen, à arriver jusqu'à l'autre côté du fleuve, et au milieu des troupes autrichiennes. Le commandant fit quelques difficultés pour nous recevoir, mais enfin il se décida et on se mit à causer. Le maréchal lui répéta ce qu'avait dû lui dire en passant le général Bertrand qu'on était en négociation pour la paix (c'était an bruit généralement répandu dans les deux armées), que dans
peu de jours nous serions alliés et les meilleurs amis du monde. Pourquoi ces canons braqués contre nous? dit le maréchal, Youlez-vous nous combattre? Allons tournez-les; nous sommes amis. Le commandant se laissa persuader, retourna ses pièces ; les armes furent mises en faisceaux ; pendant ce temps le peloton d'avant-garde avançait au très petit pas; derrière étaient des sapeurs et des canonniers qui, masqués par la troupe, jetaient dans le Danube toutes les matières combustibles, répandaient de Teau sur les poudres et coupaient les conducteurs de manière à empêcher Tincendie de la partie du pont que nous occupions déjà. L'officier autrichien comprenait mal le français et le parlait très peu; il s'aperçut du mouvement et voulut faire entendre que les troupes marchaient, que cela ne devait pas être; on lui observa qu'elles s'agitaient seulement et piétinaient en marquant le pas pour se réchauffer : le temps était très froid. La colonne d'infanterie suivait; on arriva ainsi jusqu'aux trois quarts du pont ; alors l'officier autrichien, capitaine commandant l'artillerie, crie : feuer, feuerl Toute la troupe prend les armes, les pièces d'artillerie se rebraquent de nouveau sur le pont et tout présage les plus grands malheurs. Alors le maréchal Lannes prend le commandant au collet d'un côté; je le prends de l'autre; on le secoue, on crie plus fort que lui pour que la troupe ne l'entende pas; on le rend responsable de tout le sang qu'il va faire verser; enfin on ralentit l'exécution de Tordre. Pendant que tout ceci se passait, le général Bertrand arrivait avec le prince d'Auersperg; on l'annonce; les craintes cessent; Tofficier autrichien se calme; le prince entre dans la tête du pont, demande le prince Murât; le maréchal Lannes court à lui; un officier d'état-major est envoyé bien rite pour donner Tordre à la colonne d'allonger le pas et d'arriver, et pour rendre compte au prince Murât de l'état des choses et annoncer l'arrivée du prince d'Auersperg qui allait se rendre près de lui. Le maréchal Lannes se plaint au prince d'Auesperg de la conduite de l'officier, demande qu'il soit remplacé et puni ; des ordres nouveaux sont donnés ; la conversation s'allonge; la colonne arrive, elle débouche; nous sommes maîtres du pont et la victoire est à nous.
C'en était vraiment une par l'importance d'un pont sur le Danube (c'était le seul qui n'eût pas été détruit) qui facilitait une marche rapide pour empêcher les Autrichiens de se réunir
330 PÉRIODE IMPÉRULË
et de se rallier. Le prince partit aye» le maréchal Lannei pour aller auprès du prince Murât Je portai les troupes sur la route de Stokerau, où elles prirent position, attendant de nouveaux ordres.
Le prince Murât reçut le prince dAuersperg, s'entretint quelque temps avec lui et l'engagea etisnite à se rendre à Vienne auprès de l'Empereur. Les troupes continuèrent à passer; la cavalerie déboucha à son tour; des reconnaissances furent jetées sur toutes les routes; le prince Murât arriva et on se mit en marche pour Stokerau. Les Autrichiens restèrent gardiens du pont avec une partie de nos troupes jusqu'à ce qu'il en fût autrement ordonné par l'Empereur, ce qui ne devait pas tarder d'avoir lieu.
La prise du pont de Vienne était sans nul doute un avantage inappréciable; mais on ne saurait vanter la loyauté des moyens employés pour l'obtenir. Assurément à la guerre, tout ce qui nuit à TeoBemi est permis. Mais si les rôles avaient été renversés, Napoléon aurait peutêtre fait fusiller le malheureux officier qui laissa pénétrer des Français sur le pont, ou celui qui céda auxinjonc^ tions du maréchal Lannes et de Belliard.
Après avoir franchi le Danube à Vienne, la réserve de cavalerie se porta sur Stockerau où son quartier général cantonna le 23 brumaire (14 novembre). Ses tètes de colonnes avaient repris contact avec les Russes; et, dans la nuit, Belliard rédigea une lettre dans laquelle Murât prévenait l'Empereur que les Russes avaient pris laroute de Znaïm, qu une estafette envoyée à flollabrûnn les avait trouvés à GoUesdorf où nos vedettes et les leurs étaient en présence; enfin qu'un officier d'étai-major, dirigé sur Krems, avait aperçu les feux des Autrichiens, à Weikersdorf. Murât annonçait qu'il allait JEnarcher sur Hollabrûnn, où se trouvait, d'après lui, le quartier général des Russes et que ceux-ci avaient dû recevoir de Krems, un renfort d'environ 10,000 hommes.
La direction qu'il avait prise était la bonne; carie lendemain, étant en marche sur Hollabrûnn, BelUard
reçut le général russe Wiotzingerode qu*il fit conduire au prince et qui lui demanda, au nom de Kutuzof, un armistice basé sur les propositions de paix faites par lempereur d'Autriche à Napoléon. La demande fut présentée assez habilement pour que Murât y consentît et en référât à son souverain.
En réalité, Kutuzof, sur le point d'être coupé, cherchait à gagner du temps. La ruse qu'il avait employée, digne de celle qui avait trompé les Autrichiens au pont de Vienne, lui permit de s'échapper et de gagner Brûnn. L'Empereur tança vertement Murât, c II m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon mécontentement, lui écrivit-il. Vous ne commandez que mon avant-garde et vous n'avez point le droit de faire d'armistice sans mon ordre.... L'aide de camp de l'empereur de Russie est un polisson.... Les Autrichiens se sont laissé jouer pour le passage des ponts de Vienne; vous vous laissez jouer par un aide de camp de l'Empereur. Je ne conçois pas comment vous avez pu vous laisser jouer à ce point, etc. » Ces reproches atteignaient aussi Belliard que les armistices et les conventions concernaient et qui n'avait pas su dessiller les yeux de son chef. Et s'il ne fut pas cité une fois dans le cours de celte campagne, surtout à l'occasion du pont de Vienne il est bien possible que les fautes de Murât en fussent cause.
La réserve de cavalerie repartit aussitôt pour HoUabrûnn et y trouva une arrière-garde russe qui lui résista avec un acharnement opiniâtre pendant toute la journée du 26 brumaire (41 novembre).
Le lendemain, Murât se rendit au quartier impérial, laissant à son chef d'état-major le soin de diriger la réserve en son absence. Ce jour-là, nos escadrons de reconnaissance, conduits par Sebastiani, suivirent l'ennemi jusqu'à Brûnn, et Belliard annonça à Murât que les débris de l'armée autrichienne avaient fait leur jonction
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avec Tarmée russe» sous les murs de cette ville. Cette nouvelle décida la marche de TEmpereur sur cette capitale, avec les corps de Murât, Lannes et Soult. Mais Teûnemi ne Tattendit pas et abandonna la ville, suivi par la réserve de cavalerie qui fit connaître le 28 (19 novembre) qu'il se relirait sur Olmûtz.
A ce moment, Belliard dut rester à Brûnn avec le quartier général de la cavalerie, jusqu'au 6 frimaire (27 novembre). Lalutte suprême entre les armées russe, autrichienne et française se préparait. Napoléon concentrait ses forces et Tennemi prenait ses positions de combat sur les hauteurs d'Austerlitz. Belliard, suivant les ordres reçus, porta successivement le quartier général de la réserve, à Poseritz, à Lech où il fit séjour le 30 novembre et sur un mamelon, à droite de la grande roule de Brûnn à Olmiitz, où il bivouaqua le 10 frimaire (1*''' décembre). La réserve était sur remplacement que lui avait désigné TEmpereur pour prendre part à la grande bataille du lendemain.
Son rôle, dans cette célèbre journée d'Austerlitz, a été raconté par Belliard.
Rapport du corps (T armée du prince Murât pour la bataille du i i fnmaire an XIV (2 décembre 1805).
Le il, à 6 heures du matin, les troupes aux ordres de S. A. S. le prince Murât ont quitté leurs cantonnements respectifs et sont venues passer le ravin de Girschikowitz au défllé de la grande batterie du Santon et au pont du Moulin à gauche du village de Girschikowitz. Conformément aux ordres de Sa Majesté, les troupes se sont formées en colonnes par escadron en avant du défilé, entre la route et le village, à la droite du corps d'armée de M. le maréchal Lannes....
... A 8 heures, les troupes se mettent en mouvement et marchent à l'ennemi, ainsi que les deux autres corps d'armée. L'armée ennemie étant très rapprochée, on en est venu de suite aux mains ; plusieurs charges ont eu lieu entre les troupes légères et nous avons gagné du terrain. L'attaque sur les hauteurs de Girschikowitz contribua pour beaucoup an
gain de la bataille, en dégageant presque entièrement la gauche de M. le maréchal Soult el attirant une grande partie des troupes ennemies qui se trouvaient en arrière et à droite de Blakowitz; elles vinrent s*élablir sur les hauteurs en avant de Holuwitz.
Les troupes de S. A. S. continuèrent leur marche; celles de M. le maréchal Lannes s*étaient aussi avancées et déployées refusant un peu leur gauche, et appuyant leur droite au marais de Blakowitz. Alors sur toute la ligne s'engage la plus belle, la plus sanglante et la plus mémorable bataille; l'ennemi démasque une artillerie nombreuse et fait un feu roulant, la nôtre lui répond de même. Les troupes s'ébranlent de part et d'autre; on se heurte; toujours l'ennemi doit céder le terrain. La cavalerie ennemie charge la droite de la division Cafarelli; elle est reçue avec vigueur et repoussée avec très grandes pertes par notre brave infanterie et par le feu de l'artillerie.
Le prince ordonne à la division du général Beaumont de passer le ravin entre Blakowitz et Girschikowitz pour se porter à la gauche de M. le maréchal Soult et marcher avec son corps d'armée.
L'ennemi tenait le village de Blakowitz: on le canonne, la division Cafarelli l'attaque et il est enlevé de vive force.
Pendant ce temps, les braves régiments de la division Kellermann et ceux de la division Walter poussaient et recevaient plusieurs charges, s'emparaient de huit pièces d'artillerie, faisaient prisonniers un prince russe et plusieurs officiers de marque. Le 5" régiment de chasseurs enlevait un drapeau au milieu d'un bataillon russe. La brigade du général Sébastiani, par un changement de front, tombait sur le flanc de l'ennemi qui chargeait nos hussards et chasseurs et lui faisait éprouver une perte considérable.
L'ennemi fait un mouvement par sa droite, longe le ravin de Silwitz, vient attaquer et prendre le village de Bosnitz sous le feu de la redoute du Santon ; il est chassé avec perte et la brigade du général Milhaud le poursuit et lui fait plusieurs prisonniers.
L'infanterie de la division Cafarelli marche au pas de charge dans le plus grand ordre, fait ses feux comme à l'exercice et chasse tout ce qui se trouve devant elle.
Un régiment de dragons ennemi charge sur la droite et
veut délivrer un bataillon autrichien qui venait d'élre pris. Un bataillon carré de la division Cafarelli reçoit ce régiment et Tarrèie; le prince qui se trouvait là, voyant cette cavalerie sabrer les AatrkhieiLft, ne pouvant pas croire qu^èlle fàt russe et la prenant pour un régiment bavarois fait cesser le feu; alors le prince fut lui-méine très exposé et les officiers de son état-major ainsi que son escorte durent charger vigoureusement pour le garantir. Mais IneaMl revenu de Terreur, le prince fait avancer la division de cavalerie da général Nansouty qui, débordant la droite de l'infanterie, marche à l'ennemi ; l'ennemi de son côté, marche sur eHe, et là s'est engagée une superbe et brillante charge de cavalerie. Pendant quatre ou cinq minutes on se sabre, on reste pêle-mêle; mais les braves régiments de carabiniers, soute' nant leur vieille réputation, ainsi qpie le '^ régiment de cuirassiers, enfoncent l'ennemi et le poussent sur sa seconde ligne ; elle donne : la nôtre, formée des régiments de cuirassiers, s'avance ; trois charges successives ont lieu et toujours l'ennemi est culbuté, laissant beaucoup de morts sur le champ de bataille. Ce beau mouvement a coupé en deox l'armée ennemie en nous rendant maîtres des hauteurs de Kruck et Koluwitz, ainsi que de ces deux villages. Cette charge nous a donné huit pièces d'artillerie et mis en déroute complète tout le corps de troupes ennemies qui se trouvait à gauche de la route.
... La cavalerie ennemie, qui s'est ralliée en arrière du ravin de Kruck, ne pouvant plus opérer sur sa gauche, gagne par la droite les hauteurs de Potzontzer pour soutenir l'infanterie qui faisait attaquer M. le maréchal Lannes. Le prince voyant ce mouvement, fait porter sur la gauche la division Walther et la 2^ division de grosse cavalerie du générai D'Hautpoul pour se réunir aux brigades Treilhard et Milfaaiid et soutenir l'infanterie. La cavalerie ennemie se porte en avant; mais chargée par la brigade Sébastian!, soutenue par la brigade Roget, elle se retire derrière son infanterie, qui, par son feu, arrêta la division Walther....
... Le mouvement en avant de S. A. S., en coupant l'armée ennemie, le sépara du corps de M. le maréchal Soult; le vide fut rempli par le corps d'armée de M. le maréchal Bernadette qui se porta sur Krzenowitz. Le prince lui envoya une brigade de dragons et se lia par la droite avec sa gauche. L'in-
CMÊPàCm DAUTBKBE 335
tention de S. A. S. était de continuer à pousser Tennemi et d'enlever les hauteurs de Rauznîtz et d'Austerlitz sur lesquelles il s'était retiré; mais, à droite, on se battait toujours avec beaucoup d'acharnement ; le prince n'en avait pas de nouvelles, mais voulait contenir une nombreuse cavalerie et garder toujours les communications des routes de Brûnn, d'Austerlitz et d'Olmutz. Craignant que Sa Majesté n'eût besoin de troupes, il ne voulut pas trop s'en écarter et fut forcé de suspendre sa marche pour être toujours à portée et en mesure d'envoyer des renforts à Sa Majesté s'il était nécessaire.
A 4 heures et demie le feu cessa sur toute la ligne et la victoire de Tarmée française fut complète.... 7 à 8,000 prisonniers pour la plupart Russes faits dans les différentes charges de cavalerie et d'infanterie, deux drapeaux pris, ainsi que 27 pièces d'artillerie avec leurs caissons, des escadrons entiers détruits, des bataillons carrés enfoncés, des régiments dispersés, 1 ,200 ou 1 ,500 morts restés sur le champ de bataille, plus de 3,000 blessés, voilà le résultat de cette belle et brillante journée pour l'aile gauche de la grande armée aux ordres de S. A. S. le prince Murât.
Tous les corps, toutes les armes, tous les officiers ont rivalisé de dévouement, de bravoure et dardeur. Toutes les charges se sont faites aux cris mille fois répétés de : Vive l'Empereur 1
Jamais bataille ne se donna avec plus d'élan; jamais on ne marcha mieux et avec plus d'ordre; jamais les mouvements et évolutions ne se ûrent avec plus de calme et de précision, malgré la grêle de boulets, d'obus, de mitraille et de balles que recevait la troupe. Des files emportées étaient remplacées sur-le-champ et pas un soldat ne quittait son rang pour conduire un blessé.
Pendant toute la bataille, le prince s'est trouvé au premier rang, donnant partout ses ordres et courant les plus grands dangers. Cinq officiers de son état-major, MM. Girard, adjudant commandant Brunet et Flahaut, aide de camp du prince, Brousseaud, chef de bataillon, ingénieur géographe, et Lemesle ont été blessés.
Le prince se loue beaucoup de la conduite de tous ses aides de camp, de tous ses officiers d'état-major.
... S. A. S. ne saurait trop faire l'éloge de tous les officiers généraux sous ses ordres.
Quand on parcourt les nombreux rapports d*opéralions qui nous ont été transmis sur la cavalerie de Murât, on retrouve constamment les tournures de phrases et le style propres au général Belliard. Cette particularité jointe aux qualités militaires de ces récits, et à cet intérêt spécial qu*ont les narrations faites sur place parles témoins oculaires, justifie ces citations dans lesquelles on est frappé de ne jamais trouver un mot sur Tauteur lui-même. H est cependant certain que Belliard se distingua dans cette journée et qu'il dut charger à la tête de son étalmajor quand il fallut dégager Murât assailli par des dragons russes. Ce dernier se fit un devoir de signaler sa conduite à l'Empereur et de le proposer pour la croix de grand officier de la Légion d'honneur, qui lui fut décernée, au moment des premières récompenses, le 25 décembre 1805. Son aide de camp Galbaud fut en même temps proposé de nouveau pour chevalier.
Le soir d'Auslerlilz, Belliard revint avec le quartier général de Murât à la maison de poste de Posoritz. Malgré réclalanle victoire du 2 décembre, la campagne n*ctait pas finie. Il fallait poursuivre les vaincus et le lendemain, 12 frimaire (3 décembre), on marcha sur Wischau, où Belliard resta jusqu'au 14 inclus. Des patrouilles furent dirigées sur les débris de l'armée russe, et furent poussées jusqu'à Olmûtz, où un aide de camp de Murât entra en parlementaire et n'hésita pas à sommer le commandant de la place de se rendre. Il en fut quitte pour un refus. Belliard en rendit compte au maréchal Bertliier dans la journée du 4 décembre. Le surlendemain, 6, la signature de l'armistice suspendit les hostilités; et le même jour, l'élal-major de Murât revint avec son chef à Briinn, tandis que les divisions de la réserve de cavalerie se dirigeaient sur Vienne par la roule la plus courie.
A peine arrivé dans celle capitale, Murât reçut l'ordre de cantonner sa cavalerie légère le long de la March, la division de dragons Bourcier, sur la rive gauche du
Danube, celle du général Klein, sur la rive droite dans la Basse-Autriche et les divisions de cuirassiers autour de Vienne. Les dragons à pied durent rejoindre leurs régiments. Belliard qui avait suivi le prince à Vienne, s'empressa d'expédier les ordres nécessaires. Le corps d'armée était désormais dispersé pendant la durée des négociations de paix, mais non dissous. Ce fut à Vienne que son chef d'état-major reçut sa nomination, de grand officier et la gratification de 4,000 florins (10,000 fi'ancs) allouée par l'Empereur aux généraux de division de la réserve de cavalerie.
Le 6 nivôse (27 décembre), la signature de la paix, assurée par le traité de Presbourg, fut annoncée à Tarinée, ainsi que le retour en France. Mais cette dernière promesse, douce espérance éveillée dans le cœur du soldat, ne devait être réalisée qu'en 1814 pour quelques-uns el pour d'autres, jamais.
Pendant le rapide cours de cette glorieuse campagne, le rôle de la réserve de cavalerie a été assez détaillé pour faire comprendre la haute mission qui a incombé à son chef d'état-major, sous les ordres d'un chef qui ne songeait qu'à poursuivre et à sabrer. La réception des ordres incessants de l'Empereur et de Berthier, leur répartition entre les divisions de cavalerie, la direction des reconnaissances et des patrouilles, le classement et le compte rendu continuel des renseignements recueillis, l'entretien de la correspondance impériale qui était de tous les instants, les rapports avec le prince Murât qui devaient être intimes, toutes ces obligations jointes à la nécessité d'être constamment en route ou au combat, donnent une idée des occupations accablantes dont le général Belliard fut alors chargé.
Campagne de Prusse <1806>.
Séjour de Belliard en Autriche et en Bavière. — Concentratioo de la réserve de cavalerie. — État-major de Belliard. — Ses ordres pour le service, — Ouverture de la campagne. — Arrivée à Naumbourg. — La réserve de cavalerie à léna. — Poursuite sur Weymar. — Prise de la ville. — Marche sur Magdeboui*g. — Entrevue de Belliard et du prince de Hohenlohe. — Marche sur Steltin. — Capitulation. — Poursuite de Blûcher. — Arrivée à Lubeck. — Prise de la ville et capitulation. — Rappel à Berlin. —Fin de la campagne de Prusse.
La glorieuse campagne de 1805 avait établi entre Murât et Belliard des liens d*amitié, qui étaient désormais indissolubles. Elle avait, en outre, augmenté la réputation de ce dernier et consacré ses talents de chef d'état-major. A partir de ce moment, il fut pour l'armée, le chef d*état-major reconnu de la cavalerie impériale, ce qui ne l'empêcha pas de conserver, vis-à-vis du maréchal Berthier et de TEmpereur, le rang de premier aide major général, position qu'ils lui faisaient reprendre dès que les circonstances s'y prêtaient. Il en fut ainsi à la fin de la campagne d'Autriche et avant l'ouverture des hostilités contre la Prusse, en octobre 1806. Cette période fut pour les troupes de la Grande Armée, un moment de trêve où elles se refirent, réparèrent leurs pertes, reprirent des forces et se préparèrent à entrer de nouveau en campagne. Au début de Tannée 1806, il est vrai, tous les corps crurent un instant à un prochain retour en France. Mais ce rêve fut de courte durée. Quanta Bei-
liard, retenu par son service et par ses multiples occupations, il n'eut pas le temps, d'y songer.
Dès le commencement de janvier 4806, il se trouva seul responsable de Texéculion des ordres envoyés au commandant en chef de la cavalerie de réserve, qui ne s'en occupait plus. Sa parenté avec TEmpereur, et le» projets dont il était question pour lui créer une souveraineté, l'avait amené à ne plus surveiller que de loin les destinées de la réserve de cavalerie. Belliard recevait les ordres pour lui, et les faisait exécuter, en lui rendant compte des mesures prises. Par suite, il resta la plupart du temps au grand quartier général, près de Berthier» concourant avec lui à la transmission des décisions de l'Empereur. Là, tout en assurant le service spécial aux divisions de cavalerie de la réserve, il exerçait souvent les fonctions de chef de Tétat-major général, et expédiait, en cette qualité, aux corps d'armée ou aux divisions d'infanterie, les prescriptions qui les concernaient.
Le !•' janvier 1806, il reçut Tordre du jour du maréchal Berthier qui annonçait à la Grande Armée son pro> chain retour en France, et le notifia aux divisions de cavalerie. Ce fut, comme on l'a dit, une espérance trompeuse, mais un moment assez sérieux pour que chaque corps de troupe eût son ordre de roule.
Le lendemain, Belliard fut invité par Berthier, devenu provisoirement commandant en chef de l'armée, à l'accompagner à Munich, quand il quitterait Vienne. En même temps, il prévint les divisions de cavalerie d'Hautpoul et Klein qu'elles devaient partir pour Stockeren le 9 janvier et se rendre ensuite àFreystadt, où la division Beaumont viendrait les rejoindre.
Ce fut vers le 12 que Belliard quitta Vienne avec le commandant en chef. Il se rendit d'abord à Linz, où ce dernier devait rester quelques jours. Il y était depuis peu, quand arrivèrent les premières modifications apportées par TEmpereur aux emplacements des divers
corps de Tarmée» en vue de rexécution des clauses da dernier traité de paix. Il les transmit à la cavalerie. Les cuirassiers du général Nansouty furent envoyés à Ëichstœdty avec une des divisions de dragons cantonnée sur la rive gauche du Danube ; les autres divisions conservaient provisoirement leurs résidences.
Ses fonctions le retinrent i Linz avec un groupe important d*état-major, lorsque le maréchal Berthier partit pour Munich, le 23 janvier. Mais cette séparation fut de courte durée, car, dès le 30, le commandant en chef lui écrivit que n'ayant pas de nouveaux ordres i lui donner pour la cavalerie, il l'invitait à venir le rejoindre. Pendant ce temps, craignant que le séjour de Munich ne f&t un obstacle à lexécution du service, Berthier décida de laisser la plus grande partie du grand quartier général à Augsbourg.
En arrivant à Munich, Belliard apprit qu'à la suite des rapports qu'il avait remis au maréchal, ce dernier avait demandé à l'Empereur de changer les cantonnements de la cavalerie. Les divisions de la réserve installées sur la rive gauche du Danube, dans une région monUi^neuse, encombrée de neige et sans ressources, ne pouvaient plus y trouver leur subsistance. Le 18 janvier, il insista de nouveau et proposa i Napoléon, alors à Saint-€loud, de diriger sur le Rhin, la cavalerie de réserve et deux corps d'armée, dès que le corps de Soult, laissé d'abord à Vienne, aurait repassé l'Ems. II avait encore des illusions qui lui faisaient croire à on avenir de paix, mais qui furent bientôt dissipées. L'horizon politique s'assombrissait en effet du côté de la Prusse et, dans les premiers jours de février, Belliard fut fixé à cet égard. Une dépêche de l'Empereur du 7 du même mois prescrivit à fiernadotte, alors sur la frontière de ce royaume, « de se tenir en mesure de guerre >. Le lendemain, Berthier était avisé que l'Empereur n'acceptait pas les modifications faites par le roi de Prusse
au traité de Vienne. Six jours plus tard il faisait mettre i la disposition de Bemadotte une division de dragons et une de grosse cavalerie et lui ordonnait d'occuper le territoire prussien d*Anspach, en représailles .de l'invasion du Hanovre par les troupes de cette nation. En prescrivant ces mouvements Belliard mit également une division de dragons sous les ordres du maréchal Augereau. Le reste de la réserve de cavalerie se trouvait alors : une division de dragons et une de grosse cavalerie sous les ordres de Soult et une division de dragons à Augsboui^. La dépêche de l'Empereur qui prescrivait cette répartition se terminait par ces mots : « Que tout le inonde se tienne sur ses gardes et reste à son poste. » Ces mesures indiquaient une menace de guerre imminente.
Pendant ce temps, Belliard était prévenu des honneurs nouveaux qui venaient d'être prodigués au commandant de la cavalerie de réserve. Mural, son ancien campagnon d'armes, devenu le beau-frère de l'Empereur, était créé Grand-Duc de Berg et Prince Souverain. Le 9 mars, il reçut l'ordre d'aller prendre possession de son duché et de faire occuper de suite la place forte de Wesel. Désormais il allait s'appeler Joachim Napoléon. Le 21, il lançait sa première proclamation à son peuple et quatre jours plus tard, faisait son entrée solennelle à Dusseldorf, à la tête de la division Dupont. Dès son arènement, il s'occupa d'agrandir ses Etats aux dépens de la Prusse, et accrut, à la cour de Berlin, l'irritation que la gloire de Napoléon y avait déjà suscitée.
En recevant ces nouvelles, Belliard, tenu au courant par le maréchal Berthier des mesures qui concernaient la Grande Armée, sut que le 11 juillet, les efTectifs étaient complétés et mis sur le pied de guerre ; au même moment, il dirigea la division Nansouty, par ordre de l'Empereur, sur Wûrzbourg, l'éloignant ainsi de l'Autriche pour la rapprocher de la Prusse.
En juillet et en août tout fut remis sur pied pour être prêt H entrer en campagne et au commencement de septembre il n'y eut plus de doutes. Des reconnaissances furent exécutées sur la route de Bamberg à Berlin et les premiers mouvements de concentration commencèrent sur Bamberg et Bayreuth.
Au milieu du même mois, Belliard, qui était à Munich, fut avisé que Tarmée serait rassemblée aux environs de Bamberg, dès que Tambassadeur de France aurait quitté Berlin. Au même moment, il était chargé de porter quatre divisions de dragons et de grosse cavalerie sur Bamberg et Wurzbourg.
Une dépêche, partie le 19 de Saint-Cloud, fut plus précise encore. La réserve de cavalerie tout entière, forte de six divisions, était reconstituée et mise en marche, pour aller prendre position le long du Mein, de Kronach à Wurzbourg. Belliard donna les ordres nécessaires et régla les itinéraires, de façon que le 3 octobre au plus tard le mouvement fût accompli,
La campagne de Prusse commençait. Murât prévint son chef d'état-major qu il allait quitter son grand-duché, et diriger ses bagages, chevaux, etc., sur Francfort pour y être lui-même le 29. Peu de jours après, il lui prescrivit d'activer la marche de ses divisions de façon à leur faire atteindre les bords du Mein, le V^ ou le 2 octobre, au lieu du 3. En même temps il transmettait à Belliard Tordre de l'Empereur d'être le 1" à Bamberg, avec l'état-major du grand-duc, ou le 2 à midi, au plus tard. Ce dernier attendit l'Empereur à Mayence, le reçut le 29 et fut envoyé aussitôt à Wûrzboui^.
Désormais la campagne allait s'ouvrir. Le corps de réserve de cavalerie avait la composition suivante :
Commandant en chef : S, k.l. le Grand-Duc de Berg. Lieutenant de l'Empereur. •
Aides de camp : Beaumont, général de brigade. Géry, chef d'escadrons.
Lagrange, I
Piéton, f ^ ...
r^i t. \ > Capitaines* Flahaut, ( ^
Brunet. ^ Chef de V État-major général : Belliard, général de division.
Aides de camp : Galbaud, Dufort, Walsch, lieutenants. Sous-chef de V État-major : Girard, adjudant commandant.
Officiers d' État-major : Aymé, adjudant commandant.
Dolbeck, \
Saint-Elme, [ Capitaines.
Sonis, du génie. )
Pazkowski, cap. ) ^ . , .
Mil • T ï > Interprètes, Mikielwi, lient. ) "^
Robert, sous -lieutenant de
dragons.
Adjoints à r État -major : MoreaLUf Guyardelle, Galde-
mar,Bedot, Forgeot, Wathiez,
Régnier, capitaines.
Cet état-major était complété par un général de brigade d'artillerie, commandant Tartillerie, avec son état-major particulier;
Un chef de bataillon, commandant les troupes du génie;
Un commandant de gendarmerie;
Un commandant-vaguemestre général;
Un ordonnateur en chef.
La réserve comprenait : deux divisions de grosse cavalerie, commandées par les généraux Nansouty et d'Hautpoul ;
Cinq divisions de dragons, commandées par les généraux Klein, de Grouchy, Beaumont, Sahuc et Becker;
Enfin, une division de cavalerie légère sous les ordres des généraux Lasalle et Milhaud. C*était une masse
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d'environ 20,000 cavaliers, admirablement commandés, pleins de courage et d'ardeur.
Après avoir r^issemblé et organisé ce corps de cavalerie, d'après les ordres directs du major général, Belliard arriva à Bamberg avec son état-major, le 30 septembre, Jevançant d'un jour la date fixée par l'Empereur. Tous les corps, prêts à combattre, hâtaient leur concentration.
Quoique la guerre ne fût pas déclarée, l'armée était tout entière en mouvement, prête à saisir l'avantage de l'initiative des opérations. Le jour même de son arrivée à Bamberg, Belliard pressa la marche des divisions de la réserve vers les positions situées entre Schweinfurt et Kronach et commanda les premières reconnaissances sur les débouchés des chemins de Kônigshofen vers Erfurt et de Kronach vers Leipzig. Il y ajouta les prescriptioDs habituelles du début des entrées en campagne sur les états de situation. Il trouva aussi, à son arrivée dans cette ville, un mot du grand-duc de Berg qui réclamait sa présence à Wûrzbourg et un rapport sur les emplacements des divisions de la réserve. Mais, pour pouvoir le renseigner, il se rendit d'abord à Kronach et l'en informa, en lui adressant de précieux renseignements sur l'ennemi. Berlhier fut en outre prévenu que la cavalerie de réserve ne serait sur le Mein, que le 3 octobre, sauf la 2'' division de dragons qui ne pouvait y arriver que le 7 ou le 8,
Le 2 octobre, de Kronach, Belliard apprit au grandduc que rarméc prussienne se rassemblait sur les directions d^Erfurt et de Weimar. Maintenant les reconnaissances de cavalerie se multipliaient. Le 3, le chef d'étatmajor de la réserve avisa les généraux Milhaud etLasalle d'avoir à tenir leurs brigades réunies, avec des piquets sur les communications de Gobourg.
Bientôt Murât, pressé d'être aux avant-posies, arriva à Bamberg, où il retrouva son état-major et passa de suite ses cavaliers en revue. Le plus grand enthousiasme
régnait dans les rangs et Ton défilait aux cris mille fois répétés de : Vive t Empereur! Il alla visiter Kronach avec Belliard et en revint le 5, pour inspecter ses cuirassiers. Le lendemain, son chef d'étal-major définissait ainsi au major général les positions de la réserve qui n'avait pas encore l'autorisation de franchir la frontière : la brigade de hussards occupait Kronach et les vallées voisines jusqu'au territoire prussien ; la brigade de chasseurs était à Unter Langenstadt; la 1"" division de dragons, à Wârzbonrg, en route pour Bamberg ; le 2* en marche sur Wûrzbourg; la 3^ à Hallstadt; la k^ à Baunach, surveillant les routes de Coboui^; les divisions de cuirassiers, i Eitmann et Burg Ebrach, s'étendant jusqu'à Bamberg; enfin le parc, à Ebrach.
Malgré quelques retards causés par Téloignement, la réserve était en grande m%sse, sur la frontière, prête à entrer en Prusse et à se lancer au loin.
Ce fut le 7 seulement, que la guerre fut déclarée; mais la réserve n*eut pas encore Tordre de se mettre en mouvement. L'Empereur craignait que l'ardeur de Murât ne divulguât trop tôt ses directions de marche à l'ennemi. Belliard eut seulement à transmettre des ordres de départ pour le lendemain. Deux brigades de cavalerie légère étaient lancées en avant « le plus loin possible ». Milhaud devait reconnaître Saalfeld et Grafenthal sur la gauche et Murât devait rester en position avec la brigade Lasalle qui fut aussi envoyée sur la droite vers le milieu du jour. Belliard s'apprêta à accompagner le grand-duc sur les directions de Hof, Saalbourg et Saalfeld, où il avait pour mission de reconnaître la position de l'ennemi et de fournir à l'Empereur les moyens de frapper un grand coup.
Avant de se mettre en route et de quitter Bamberg, il régla pour la campagne le service des officiers de son état-major, de la façon suivante :
346 PEiaODE IMPÉRIALE
Ordre de service pour MM. les Officiers de Vétat major de la réserve de cavalerie.
Il y aura tous les jours deux officiers de service à l'étatmajor; l'un sera toujours prêt à partir, l'autre sera chargé des détails de Texpédition des ordonnances, de recevoir les dépêches, de donner des reçus. Lorsqu'il expédiera des ordonnances, il prendra l'heure du départ, le nom de l'ordonnance, le lieu où elle est expédiée, l'officier à qui elle est adressée; il exigera qu'on lui apporte des reçus ; il couchera au bureau.
Les officiers de l'état-major marcheront toujours avec le chef de l'état-major pour pouvoir recevoir les ordres. Dès qu'ils seront arrivés, ils se rendront à l'état-major pour y recevoir les ordres du général Belliard ; ils auront soin de donner leurs adresses et de les inscrire sur le registre qui sera établi à cet effet. Us seront tous les matins à 6 heures précises à l'état-major. Ils s'y rendront exactement avec leurs chevaux à l'heure qui aura été indiquée pour le départ. Le service pour le bureau commencera par l'ancienneté; celui pour le départ, par les moins anciens de grade.
Le général de Division, Chef de Vétai-major général^ Belliard.
D*après les registres d'ordres et de correspondance de cet état-major, les lettres étaient inscrites sur des cahiers de petit format, qu'on pouvait emporter achevai. Quand on avait un moment de repos, on les recopiait sur des registres qui servaient à leur inscription. Quant aux petits cahiers, Belliard en a fait réunir et relier ensemble un certain nombre qui forment ainsi de vrais registres.
Le 7, il était encore à Kronach d*où il expédia les ordres aux divisions de la réserve. Le lendemain, il transporta le quartier général à Ebersdorf. Arrivé dans cette localité, il rendit compte au major général, du départ de Tavant-garde à 3 heures du matin pour Lobenstein, de la reconnaissance de Lasalle sur la ville de Hof et des attaques de Saalbourg et Saalfed par les cavaliers de
Watîer et de Milhaud. Saalbourg avait été enlevé sans résistance. « Si Tennemi, ajoutait Belliard» avait voulu tenir pendant quelque temps, on eût fait en petit Tanniversaire du combat de Wertingen ; car, par les mouvements que le Prince avait ordonnés, il eût été enveloppé par les deux colonnes qui avaient passé à gué la Saale, et tout ce qui se trouvait à Saalbourg aurait été fait prisonnier. »
A ce moment, Belliard donnait directement les ordres d'exécution et son style se ressent de la bâte avec laquelle il était forcé de les donner. Ces ordres définissent nettement la situation considérable qu'il avait acquise et que la confiance de Murât, comme celle des généraux, justifiait amplement. À ce point de vue, il est utile d'en citer quelques-uns.
Le général Belliard au général Wattier,
Ebersdorf, 8 octobre 1805.
Vous voudrez bien faire reconnaître demain matin, par
une patrouille seulement, Schleiz, Zollgrunn et Ordonnez
qu'on se garde avec beaucoup de précaution. La troupe doit bivouaquer. Faires-moi connaître, par le retour de Tordonnance, la position que vous occupez et si vous êtes entré dans Saalbourg.
Le général Belliard au Colonel du ô"" de chasseurs.
Ebersdorf, 8 octobre 1805.
Vous partirez de suite avec votre régiment, M. le Colonel, pour aller vous établir au village de Rôppisch ; vous ferez garder et reconnaître les routes et débouchés de Isabellengrûnn à Pôrisch, avec beaucoup de précaution, ainsi que celle de Liebengrûnn; vous garderez aussi avec beaucoup de précaution votre régiment qui bivouaquera et devra être établi militairement. Demain, une demi-heure avant le jour, vous ferez monter à cheval le régiment qui ne reprendra son bivouac qu'après la rentrée des reconnaissances. Envoyez, après votre établissement, un sous-officier d'ordonnance au
348 PÉBIODE IMPÉRIALE
quartier général, à Ebersdorf , et demain adressez-moi Totre rapport et votre situation.
On est frappé de la précision, de la prudence et du système de vigilance qui ressort de ces ordres et qui eo assurent l'exécution dans les conditions les plus favorables au succès. On voit aussi quelle dose de travail et quelle activité devait déployer Belliard dans ces heures de fièvre guerrière, où l'entrée en campagne contre une armée célèbre, la foi dans la victoire, et rimminence d'une grande bataille enflammaient tous les cœurs. Au point de vue des reconnaissances à exécuter en avant d'une armée et des informations à recueillir, les lettres de Belliard aux généraux de cavalerie de la réserve sont de véritables modèles. Ce serait cependant allonger le récit que d'en citer encore (1). Il suffira de rappeler les faits.
La recherche de l'ennemi amena un premier combat à Schleiz, le lendemain du passage de la frontière. Il fut livré par les troupes avancées du 1" corps (Bernadette). Mais Belliard dut s'y trouver; carMorat arriva sur le terrain de la lutte à la tète du 4" hussards et chargea avec lui l'ennemi en retraite. Le lendemain, il passa la nuit à Schleiz, où le quartier général impérial arriva dans la soirée. Il en repartit le H avec le grandduc pour gagner Triptis, d'où ce dernier demanda à l'Empereur s'il devait toujours se rendre à Géra, puisque l'ennemi était en arrière de Neustadt, dans une tout autre direction. Les avis envoyés à l'Empereur par les écladreurs de la réserve de cavalerie le décidèrent, le 12» à changer la direction de l'armée. Belliard était ce jourlà à Géra avec le grand-duc. Il dut quitter cette ville poar se porter sur Zeitz, en envoyant des coureurs sur Leipzig et sur Naumburg. Le 13, il était à Teuchem et à Naumburg, ayant reçu les ordres qui prescrivaient un
(1) Voir Foucart. Campagne de Prusse, léna.
jour de repos pour toute Tarmée, en prévision d'une bataille décisive à laquelle on s attendait le lendemain. Toutefois ce repos ne put être accordé aux troupes de la réserve^. Murât était en route quand Tordre lui arriva; il ne crut pas devoir rétrograder. Belliard Taccompa^na par conséquent sur les hauteurs de Nauraburg, où il prit position, à 4 heures de l'après-midi.
Le même jour, l'Empereur arrivé à léna, et monté sur le plateau où les deux armées allaient combattre, envoya à ses maréchaux Tordre de la bataille pour le 14. La grosse cavalerie devait s'établir sur le plateau, en réserve derrière la garde. Belliard transmit dans la soirée aux divisions de la réserve les ordres qui les concernaient et s'apprêta à accompagner Murât. Celui-ci alla trouver l'Empereur à léna, le soir du 13, et resta avec lui au commencement de la bataille, jusqu'au moment où il vint prendre la direction de sa cavalerie. Pendant ce temps, le matin du 14, Belliard prit la tète des colonnes de la réserve et Tétablit derrière le centre de la ligne de bataille. Le grand-duc vint Ty rejoindre, quand il crut le moment favorable pour lancer ses escadrons. Il avait sous la main 14 régiments, dont 7 de cavalerie légère appartenant à 3 corps d'armée, et 4 de la réserve, dragons et cuirassiers. Pendant la bataille, il fut rejoint par le reste des dragons et cuirassiers des divisions Klein et d'Hautpoul.
Au moment où Ton aperçut la cavalerie prussienne du corps de réserve de Rùchel prête à charger sur les bataillons de Soult qui l'avaient refoulé sur Wiegendorf , Murât donna le signal. Les divisions Klein et d'Hautpool s'élancèrent les premières, guidées par lui et par Belliard. En un instant l'adversaire fut dispersé et mis en déroute. Murât porta alors ses cavaliers sur les groupes ennemis du centre qui reculaient vers Weymar, vivement poussés par les soldats de Lannes et d'Augereau. Il les prit à revers, enfonça leurs carrés et enleva
leurs canons, transformant ainsi la défaite en déroute. La plus grande partie des fuyards se dirigeant sur Weymar, la cavalerie les poursuivit, entra avec eux dans ïdL ¥iUe, s*en empara et y fit des prises de toute espèce. Des groupes isolés arrivèrent même près d'Erfurt. Belliard rest^ ea ville avec le grand-duc. Tous deux étaient exténués. Da trouvèrent cependant la force d'envoyer à TEmpereur un report sommaire sur la journée.
Le lendemain, vers 8 heures» Murât recommença la poursuite. Elle fut menée avec une t^e ardeur qu'un ordre du major général, prescrivant de maintenir à Weymar, la moitié de la réserve de cavalerie, jusqu'à ce qu'on fût fixé sur les directions suivies parrennenai) ne put être exécuté. Belliard était déjà à Erfurt avec le grand-duc quand cet ordre lui parvint. 11 réglait les détails de la capitulation que Murât venait d'imposer aux 6,000 hommes de troupes prussiennes qui occupaient la place ; et, dans la matinée, il prit possession de la ville. Le nombre des prisonniers s'accrut de 8,000 blessés, d'un grand nombre de princes et de généraux ennemisi et d'un parc de 120 pièces d'artillerie.
Belliard donna aussitôt ses instructions pour l'inventaire des trophées recueillis, puis pour les postes de surveillance à établir autour de la place et pour reprendre la poursuite suivant les volontés de l'Empereur. Il dirigea la réserve sur Langensalza et s'y porta avec le grand-duc, dans la soirée du 16.
Il rendit compte directement au major général des événements survenus dans la journée, dans les termes suivants :
Au Ministre de la guerre.
i6 octobre 1805.
J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse que hier le corps d armée réuni à Veîmar s'est mis en marche à 11 heures pour se porter sur Erfurt. L'ennemi a été ren-
contré sur la route; on l'a chassé; il s'est retiré sur Erfurt, laissant plusieurs pièces d'artillerie, beaucoup de caissons et des bafirages ; l'ennemi s'est rallié sur les hauteurs en avant d'Erfurt; deux régiments de cavalerie et deux bataillons d'infanterie se trouvèrent en bataille en arrière du village de Ldnderbach. Le prince les a fait charger par la division Klein : bientôt tout a disparu, la cavalerie n'a pas attendu la charge, l'infanterie a couru à toutes jambes pour rentrer à Erfurt, laissant ses fusils, ses gibernes et son artillerie. La division a poursuivi sur la route de Weissensée; elle a pris un convoi de cinquante chariots chargés de farine; toute la cavalerie suivait. Le prince a fait cerner la place et sommer le commandant de se rendre. On est entré en négociations et ce matin, à 7 heures, la capitulation a été signée; les drafçons se sont emparés des portes et j'ai pris au nom de Sa Majesté possession de la place; le prince a envoyé l'original de la capitulation à Sa Majesté. A midi, toute la garnison, forte de 7 à 8,000 hommes a déposé les armes; il y a dans la place 5.000 blessés, à ce que l'on dit, beaucoup d'artillerie, des munitions, des magasins de toute espèce.
... Les prisonniers ont été remis à M. le maréchal Ney qui doit les faire conduire en France; son chef d'état major vous en enverra l'état. Hier, mon prince, on a pris 2,000 prisonniers que j'ai dirigés sur Weimar; cette nuit dernière, la division Beaumont a pris 600 hommes, un obusier, une pièce de 4; 600 prisonniers ainsi que 400 ramassés parles troupes légères, ont été réunis à la garnison d'Erfurt. Dans le nombre des prisonniers se trouvent le prince d'Orange et M. le feld-maréchal Mollendorf . Il est une heure, mon prince, et le corps d'armée se met en marche pour Langensalza.
... P.-S. — Le prince envoie par un de ses aides de camp, neuf drapeaux ennemis ; on a trouvé dans la citadelle cinq guidons et neuf drapeaux.
Dans cette journée du 16, deux généraux de la réserve, Klein et Lasalle, firent des fautes qui mécontentèrent vivement TEmpereur. Tandis que le grand-duc les expliquait à Napoléon, Belliard en rendit compte au major général. Il lui écrivit dlmmenrode, le 17, lui faisant connaître que la veille, le général Klein, se trouvant à
Weissensee, avait va trois colonnes ennemies s'approcher (le la place. « Les deux premières annoncèrent un armistice et demandèrent le passage pour se rendre sur Magdebourg ; on le leur accorda. » Le général Lasalle avait agi de même vis-à-vis d'une troisième colonne. Le général prussien Blùcher évita ainsi d'être pris ce jour-là. L'empereur en fit de vifs reproches aux deux généraux.
Le 18 au matin, Belliard partit dlmmenrode pour Halberstadt avec le Grand-Duc, après avoir poussé la plus grande partie de la cavalerie sur Nordhausen. Mais comme en route, il fallut modifier les destinations déjà données, il envoya un officier d'état-major à Nordhausen, pour y attendre la brigade Lasalle et la division Klein et remettre à ces généraux les dépêches qui leur étaient destinées. Il lui prescrivit de s'établir à Ventrée de la ville « pour ne manquer personne ».
Dans la marche de la réserve sur Halberstadt, il y eut un engagement dont Belliard adressa le récit au maréchal Berthier.
Au Prince major général.
Halberstadt, 19 octobre 1806.
J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime, que hier, à S heures du matin, le corps d'armée s*est mis en mouvement pour se rendre à Sundershausen où il est arrivé à 11 heures. Le corps d'armée de M. le maréchal Soult en avait pris possession la veille. Le prince dirigea les divisions par différentes routes, pour passer les montagnes de Hartz. Les divisions Nansouty, d'Hautpoul et le 13^ régiment de chasseurs marchèrent sur Asselfeld. La 3* division de dragons se dirigeait sur Benekensen, Kônîgsgerode, ainsi que la brigade Lasalle et la division Sahuc, sur Ellerich.
Le prince marchait à la tète du 13^; il prit la route d' Asselfeld, rallia le 25*" régiment de dragons que M. le maréchal Soult avait détaché sur Becken-Moor. On rencontra Tennemi fort de deux régiments de cavalerie, et environ 800 hommes d'infanterie sur les hauteurs de Stieg ; à 6 heures du soir, le prince l'attaqua ; il a été chassé de sa
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position et s'est jeté en désordre dans les bois ; la nuit a empêché de le poursuivre; on a trouvé sur la route 6 pièces d'artillerie de différents calibres, un obusier et plusieurs caissons. Le prince s*est établi à Stieg avec le 13"^ chasseurs et le 25* dragons; les autres divisions ont suivi leur destination. Les routes du Hartz sont très mauvaises. Aujourd'hui, à 5 heures du matin, tout le corps est parti pour Halbcrstadt, point de réunion. Le prince s'est mis en marche à la tête du 13' régiment de chasseurs et du 25® de dragons pour Blankenbourg; à 10 heures, on en a pris possession, Fennemi l'avait évacué à 6 heures du matin; les deux régiments d'avant-garde ont été à sa poursuite sur la route d'Halberstadt. La queue de la colonne a été rencontrée en ville : la 13" l'a chargée; elle a été mise en fuite, laissant tous ses prisonniers et douze voitures chargées d'équipages. Pendant ce temps, une colonne de cavalerie se présentait sur la gauche de la route et se dirigeait sur Halberstadt. Le prince a envoyé à sa rencontre un escadron du 13*" régiment soutenu par le 25^ L'ennemi, qui ne croyait pas nous trouver à Halberstadt, à la vue de nos troupes, a gagné sur la gauche; les dragons ont marché dessus, les ont chargés vigoureusement et ont fait 120 prisonniers, hussards montés. Il y a eu aussi beaucoup de tués et de blessés ; je ne sais pas combien il s'en trouve de notre côté; l'ennemi était du double plus fort que nous. L'armée ennemie se trouve dans le plus mauvais état et s'en va à la débandade ; il est 7 heures, mon prince, et j'ai avis que les divisions Beaumont, Sahuc, Nansouty et d'Hautpoul sont ralliées et en route pour leurs cantonnements. Je n'ai point encore de nouvelles de Klein et de Lasalle.
La niarehe de la réserve de cavalerie la conduisait à Magdebourg, où s'était portée la plus grande partie de Tarmée prussienne. Lorsque Murât eut annoncé son arrivée aux abords de la place, il reçut Tordre de se rendre à Galbe, près Bernburg, sur TElbe, au-dessus de Magdebourg. Mais il avait déjà envoyé Belliard à Magdebourg, pour sommer la place de se rendre. Ce dernier y trouva le prince de Hohenlohe qui était devenu, depuis léna, le commandant en chef de Tarmée prussienne et
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qui avait rassemblé dans cette place tout ce qu*il avait po recueillir des débris des vaincus. Il s'efforçait d*y mettre de Tordre et de réorganiser ses forces, quand Belliard se présenta. Ce dernier trouva des adversaires affolés, et dans une confusion complète. Au lieu de consentir à se rendre, ils demandaient d*abord trois jours d'armistice pour enterrer leurs morts. Belliard, n étant pas autorisé à répondre à cette proposition, revint en rendre compte au grand-duc qu'il trouva à Galbe, le 21. Ce dernier en référa à l'Empereur et lui envoya son chef d'état-major pour l'instruire de ce qui se passait à Magdebourg. L*Empereur fit répondre par un refus à la demande du prince de Hohenlohe et ordonna à Soult de s'emparer de la place. En même temps, ayant besoin de sa cavalerie pour la poursuite des colonnes ennemies qui remontaient vers le Nord, il prescrivit à Murât de franchir l'Elbe à Dessau, et de venir le rejoindre à Potsdam. L'exécution de cet ordre amena Murât et Belliard dans cette ville, avec les divisions de la réserve, le 24 octobre.
Ce fut à partir de ce point que commença la poursuite la plus intéressante. Des colonnes prussiennes étaient signalées vers Oranienburg. En conséquence, le major général prescrivit d'envoyer dans cette direction le général Lasalle, avec sa cavalerie légère. Il recommandait d'interroger dans chaque localité « un homme principal du lieu ». « Si le grand-duc de Berg, ajoutait-il, juge que le général Lasalle soit hors d'état de suivre cette espèce d*interrogatoire de cabinet, il y enverra le général Belliard, auquel il donnera Tordre de lui faire parvenir, toutes les heures, les renseignements qu'on aura eus sur l'ennemi et enfin la copie des interrogatoires. » Le chef d'état-majôr de la cavalerie expédia les ordres pour diriger Lasalle sur Orianenburg et une division de dragons sur Spandau.
A partir de ce moment, le grand-duc n'eut plus avec lui, pour continuer la poursuite, que deux divisions de
dragons et la cavalerie légère des généraux Lasalle et Milhaud. Il apprit bientôt qu 11 avait devant lui la colonne du prince de Hohenlohe qui semblait filer sur Stettin. Cette nouvelle fit diriger le général Lasalle de ce côté, vers Zehdenick. Et le 2&, se trouvant près de Liebenberg, en arrière de Falkenthal, Murât annonça à l'Empereur qu*il avait enfin repris le contact. La cavalerie légère se trouvait en présence d*une forte troupe ennemie qui . s'était formée en bataille en avant de Zehdenick. Lasalle la chargea et fut soutenu par les dragons qui le suivaient de près. L'ennemi, fort de 6,000 cavaliers, fut rompu et dispersé. Zehdenick fut occupé et Belliard y arriva avec le grand-duc le 27. Ce combat força le reste du corps de Hohenlohe, environ 14,000 hommes d'infanterie, à quitter leur route pour prendre celle de Prenslow, où Murât les suivit. Une véritable fièvre entraînait alors ses cavaliers. Les ordres en portent la trace. Belliard écrivait à Lasalle, le 27 : « Portez-vous en toute hâte sur Prenzlow, où vous tâcherez d'arriver ce soir et d'y devancer l'ennemi qui marche sur cette ligne. Vous êtes prévenu que vous serez soutenu parles divisions de dragons qui marchent après vous, mais cependant à quelques distances. Le général Milhaud marche par votre gauche sur Boitzenbourg, etc. » Le résultat de cette poursuite acharnée ne se fit pas attendre.
Le 28 octobre, vers 9 heures du matin, quand Belliard atteignit Prenslow, il constata que Lasalle, après avoir marché toute la nuit, y arrivait avec ses hussards, en même temps que la tète de colonne du prince de Hohenlohe. Murât donna aussitôt l'ordre d'attaquer. L'ennemi fut rompu et rejeté en ville. Le général Belliard y fut envoyé pour sommer le prince de Hohenlolie de se rendre. Ce dernier hésitait encore, quand on lui apprit que nos dragons, ayant enfoncé les portes, faisaient irruption dans Prenzlow. Il se décida alors et consentit à la capitulation, dont Belliard fit rédiger les termes. Quel-
ques heures après, le grand-duc écrivit à TEmpereur : < Le prince de Hohenlohe est en mon pouvoir, ainsi que son corps d*armée... 16,000 hommes d'infanterie, 6 régiments de cavalerie, 60 pièces de canon, 60 drapeaux, les princes Auguste-Ferdinand, Hohenlohe, Tauenzien et plusieurs autres officiers généraux sont le résultat de cette brillante journée. >
Belliard de son côté transmit au prince de Neufch&tel tous les détails de cet événement.
Deux fortes colonnes ennemies étaient encore intactes : celle de Blûcher qui avait dû rencontrer le jour même les troupes de la réserve, et celle du duc de Weimar qui, ayant échappé au maréchal Soult, marchait dans la même direction.
En conséquence, après avoir dirigé les prisonniers de Prenzlow sur Spandau, Belliard s'empressa, suivant les ordres du prince, d'envoyer Lasalle sur Lôcknitz vers Stettin et Milhaud sur Passewalk, dans Tespoir d'atteindre Blùcher. Il partit ensuite avec le grand-duc et les dragons de Grouchy, pour Lôcknitz. Le corps du maréchal Lannes suivait le mouvement.
A Passewalk, Milhauld surprit un corps de 6,000 hommes qui capitula, et s'empara de 1,200 chevaux. Belliard en transmit la nouvelle au major général en ajoutant que Lasalle allait arriver à Stettin. Il partit ensuite pour cette ville, prenant les devants sur Tordre du grand-duc Ce dernier, persuadé que Stettin ne résisterait pas, avait chargé son chef d'état-major d'aller régler la capitulation. Quand Belliard arriva, Lasalle avait déjà fait les sommations nécessaires. Il tint àlui en laisser l'honneur et se chargea seulement de reviser chaque article de la convention et de l'approuver dans son ensemble, au nom du grand-duc.
Il en rendit compte au major général par la lettre ciaprès :
Au Pnnce Alexandre, major général,
Lôcknitz, 3a octobre 1806.
J'ai rhonneur de vous rendre compte que le commandant de Stcttin a capitulé le 29 au matin. J'avais été envoyé par le prince, à Stettin, pour sommer le commandant. Mais Lasalle avait commencé la besogne et je la lui ai laissé finir, en faisant mettre les réponses aux demandes du gouverneur; le prince envoie la capitulation à S. M. J'aurai l'honneur de vous adresser l'état des prisonniers et des magasins; je pense, mon prince, que vous serez content de nous. La vieille patraque de gouverneur nous a salués de quelques coups de canon et a fini par se rendre à discrétion, après avoir fait beaucoup de difficultés.
Stettin est une grande ville où nous trouverons beaucoup de ressources. Je ne crois pas que ce soit une bonne place; l'officier du génie a ordre de la reconnaître et je vous en enverrai les rapports.
Il restait toujours la colonne de Blîicher; et comme l'ardeur des troupes les empêchait de sentir la fatigue, Belliard, sur Tordre du prince Murât, les dirigea le même jour, 30 octobre, sur Uckermûnde à 48 kilomètres de Stettin. Il était alors revenu près de son chef à Lôcknitz et raccompagna à Passewalk où l'on passa la nuit. Là, il prévint le général Grouchy de la présence de la colonne Blûcher dans les environs. « Ses régiments, lui disait-il, sont isolés et sûrement ne demandent pas mieux que de capituler, envoyez partout, à droite et à gauche, des reconnaissances, et faites sommer de se rendre, tous les corps ennemis qu*on pourra rencontrer.
«... Je pense que la campagne est à peu près finie et que bientôt nous nous reposerons, etc. »
Le 31 octobre, Belliard partit avec le grand-duc pour Friedland ; les divisions de Grouchy et d'Hautpoul les escortaient. De là, il fit partir Lasalle pour Demnin, en lui annonçant que le prince le rejoindrait le lendemain. Dans la même journée le général Becker, qui s'était
porté sur Anklam avec deux régiments de dragons, atteignit un corps ennemi de 3,000 à 4,000 hommes qu'il fit capituler en lui prenant deux généraux, ses canoDS et 1,500 chevaux. Beliiard lui écrivit de la part du grand-duc : < Le prince me charge, mon cher général, de vous faire compliment sur votre belle expédition et vous témoigner toute sa satisfaction; il désire, pour votre intérêt, que vous vous chargiez de conduire avec votre brigade, les prisonniers à TEmpereur.
« ... Je vous laisse Titinéraire de la route que vous avez à suivre, pour vous rendre à Potsdam, avec votre colonne, etc. »
Il y avait encore à s'emparer des corps de Blûcher et du duc de Saxe-Weimar. Dans ce but, Beliiard se rendit avecle grand-duc à Demnin, où il coucha le 1^' novembre. Bientôt on apprit que l'ennemi se dirigeait sur Lubeck et que Bliicher ayant rallié les troupes du duc Je Weimar, avait sous ses ordres un corps de plus de 25,000 hommes. .En conséquence, le grand-duc jugea prudent de se réunir aux corps d*armée de Bernadette et de Soult et de se porter ensuite sur Lubeck, ayant toujours en avant la brigade Lasalle. Ce mouvement fut annoncé de Ratzebourg à TEmpereur, le 5 novembre. Le grand-duc comptait que la journée du lendemain serait décisive et avouait que toutes les troupes étaient bien fatiguées.
Le 6, en effet, il était devant Lubeck avec Beliiard, suivi des troupes de sa réserve et appuyé par les deux maréchaux, qui étaient arrivés en même temps que lui. Un dernier combat fut livré à Blûcher qui se défendit avec énergie, mais qui ne put échapper au sort qui le menaçait. Il fut pris avec son armée, forcé de capituler et de livrer la ville.
Beliiard rendit compte de cet événement au majer général, le 7 novembre.
« J'ai rhonneur, écrivait-il, de rendre compte à V.A.S.
CAMPAfiNE DE PBUS^Ë 3&9
qae les divisions Grouchy et (l*Hautpoul, ainsi que U brigade Lasalle ont quitté le 5, SchweriOy pour marcher sur Lubeck.
< , . . Le 6, à 4 heures du matin» la brigade Lasalle et, à 6 heures, celles de Grouchy et d'Haut|)Oul ont quitté leurs positions pour marcher sur Lubeck. La brigade Lasalle a rencontré Tennemi en arrière du village de Grônau. Le général Lasalle Ta chargé vigoureusement, lui a enlevé un étendard. Fa chassé successivement de ses positions et Fa forcé de se jeter dans la place de Lubeck. Pendant ce temps, le corps d*armée de M. le maréchal Soult suivait la brigade Lasalle; celui de M. le maréchal Bernadette marchait par Selmsdorf, et les divisions Grouchy etd'Hautpoul suivaient la route d*flernbourg; les trois tètes de colonnes sont arrivées à peu près en même temps sous les murs de Lubeck. On a canonné la place; l'infanterie s'est pottée en avant et, avec sa bravoure ordinaire, malgré la vigoureuse résistance des ennemis, .elle 8*est emparée des ouvrages avancés et successivement de toute la place, en faisant un carnage affreux de tout ce qui voulait s*opposer à son passage... L'ennemi s^est retiré sur la rouie de Schwartau. On Ta poursuivi.... La nuit est venue et a empêché de suivre les succès. On a pris dans la place environ 5,000 hommes et beaucoup d'artillerie.
«... Le prince a envoyé un officier de dragons sommer M. le général Blûcher de se rendre avec son corps d'armée et de déposer les armes. Le général Blûcher avait accepté les conditions, lorsque les généraux Rivaud et Tilly sont arrivés à l'avant-garde et ont fait avec le général Blûcher une capitulation dont j'ai l'honneur d'envoyer un extrait à V. A. S. pensant qu'elle sera adressée en original par le prince de Porte-Gorvo. A midi, la colonne a défilé devant les troupes de S. M. et 21 bataillons et 52 escadrons ont déposé les armes. On évalue le nombre des prisonniers à 12 ou 15,000
hommes. J*aurai Thonneur d*en adresser Tétat à Y. A. S. ainsi que celui des bouches à feu.
€ N'ayant plus d'ennemis à combattre, le corps d'armée s'est mis en marche pour rallier la Grande Armée....
« Les trois premiers corps resteront demain en position et le 9, ils continueront leur marche. »
Belliard resta à Lubeck jusqu'au 9. Il en partit avec Murât à cette date et arriva le 13 à Berlin. Malgré la fatigue extrême qu'il ressentait, il s'occupa de suite d'un détail de service dont il connaissait toute l'importance, l'envoi des situations. Mais, après les courses échevelées que les troupes de la réserve venaient de faire, ce fut à peu près impossible. Il dut se contenter d'une situation sommaire et écrivit à ce sujet au major général.
Au major général,
Berlin, 18 novembre 1806.
Monprince, j'ai l'honneur d'adresser à V. A. S. une situation sommaire des troupes composant le corps d'armée de réserve. Il m'est impossible, mon prince, avec la meilleure volonté, de pouvoir vous en fournir d'autres. Encore celles des divisions Nanâouty, Beaumont et Klein sont-elles très anciennes. J'ai des officiers d'état-major dans chaque division qui ont ordre de ne pas quitter sans avoir tous les états que j'ai demandés, car il en est encore beaucoup à vous fournir. Aussitôt qu'ils me seront parvenus, monseigneur, j'aurai l'honneur de vous les faire passer. Vous savez, mon prince, avec quelle activité nous avons marché et qull a été impossible d'avoir des états exacts ; beaucoup de divisions ont été détachées et les chefs d'état-major ne m'ont point adressé leurs états, inalgré les demandes réitérées que j'ai pu leur faire.
La campagne de Prusse était terminée. Pour la clore dignement, l'Empereur fit paraître un ordre du jour par lequel il témoignait sa satisfaction au commandant de la réserve de cavalerie, aux maréchaux qui le secon-
daient et aux troupes sous leurs ordres, « pour leur activité et leur brillante conduite.... Par suite de ces succès, ajoutait-il, il ne reste plus aucune troupe ennemie en campagne, au delà de la Yistule » .
Belliard cependant ne jouit pas longtemps du repos qui avait été accordé à la cavalerie. Il ne put rester à Berlin que jusqu'au 19. Ace moment, l'Empereur ayant appris que les Russes s'avançaient et qu'ils étaient arrivés le 13 novembre, à Varsovie, résolut de commencer contre eux une nouvelle campagne.
ni
Campagne de Pologne (1807).
Départ de Belliard pour Varsovie. — Premières renconlres. — Passage de la Vislule et du Bug. — Pénurie de vivres et de fourrages. — Combat de Golymin. — Premiers cantonnements d'hiver. — Changements dans la réserve de cavalerie. — Reprise des hostilités. — Bataille d'Eylau. — Nouveaux cantonnements. — Séjour de Belliard à Oslerode. ' — Opérations sur l'Aile et la Passarge. — Belliard à Heilsberg. — Il n'assiste pas à la bataille de Friedland. — Traité de Tilsitt. — Séjour de Belliard à Kônigsberg, à Ëlbing et à Berlin. — Il obtient un congé pour se rendre à Paris. — ■ Son envoi en Espagne.
Dans la deuxième quinzaine de novembre, les troupes commençaient à se reposer de leurs fatigues, lorsque l'Empereur leur envoya de nouveaux ordres de mouvement. Belliard fut avisé que le grand-duc devait marcher sur Varsovie, avec les deux brigadeis de cavalerie légère Milhaud.et Lasalle, les divisions de dragons Klein, Beaumont, Becker et la division de cuirassiers Nansouty. L'armée, forte d'environ 80,000 hommes, devait être réunie le 30 novembre sous Varsovie et placée momentanément sous les ordres de Murât.
Par suite, son chef d'état-major quitta Berlin le 19 novembre, arriva le 21, à 6 heures du soir à Posen, et en repartit le lendemain pour gagner Tavant-garde sur la route de Varsovie. Le 23, ils étaient tous deux à Klodawa, où se trouvait le maréchal Davout, avec son corps d'armée.
Cette reprise des opérations, suivant de si près la con-
quête de la Prusse, dans une saison rigoureuse, produisit un affaiblissement de nos forces. L^extrème fatigue de la cavalerie fut signalée dès la fin de novembre; mais l'heure de Faction venait de sonner. Il n'y avait plus qu'à déployer de nouveaux efforts.
Le 24 novembre, à Kutno, Belliard donna ses ordres pour les reconnaissances. Elles amenèrent une dispersion de nos escadrons en avant de l'armée et des rencontres, dont il rendit compte au major général.
Au prince major général.
Lowitz, 27 novembre 1806.
Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous eh rendre compte le 2i, le général Beaumont a quitté sa position de Gombin pour se porter à Sochaczew, le général Klein celle de Kescielny pour aller occuper Lowitz, etc.
Le général Beaumont a rencontré à Sochaczew 200 hussards russes ou cosaques ; il les a fait charger vigoureusement par son ayant-garde et ils ont pris la fuite. On les a poursuivis jusqu'à une lieue et demie, on leur a pris 4 hussards et 2 cosaques; 6 ont été tués. De notre côté, nous avons eu 4 hussards blessés. L'ennemi s'est retiré sur la route de Blonie....
... Le général Milhaud n'a rencontré personne à Bohinow ; 30 cosaques avaient passé la nuit en arrière de ce village et en étaient partis le matin. Tous les rapports annonçaient que l'ennemi occupait Blonie avec de l'infanterie, de la cavalerie et du canon.
La marche en avant de la réserve de cavalerie eut pour conséquence de faire évacuer Varsovie par les Russes, et de faire occuper cette capitale par les troupes du grand-duc, le 28 novembre. Belliard adressa à ce sujet au major général une lettre détaillée.
Varsovie, 28 novembre J806.
Mon prince, l'ennemi, que le général Beaumont avait chassé de Blonie, s'était retiré derrière la Rnowa et avait coupé le pont. Le général Beaumont a fait passer la rivière
364 PÉBIODE IMPÉRIALE
à gué; l'ennemi a été chargé et culbuté dans un instant et obligé de prendre la fuite, quoique supérieur en nombre. On lui a tué 6 hommes et fait 12 prisonniers, dont 6 cosaques. Hier matin, des reconnaissances ont été poussées sur Varsovie et par la route de Blonie et par celle de Nadarzyn. Les reconnaissances n'ont point rencontré l'ennemi; il avait évacué Varsovie dans la matinée et avait rompu le pont. Hier soir le faubourg de Blonie fut occupé par le 43* régiment de chasseurs qui porta un poste sur le pont. Le reste du corps d'armée ne fit pas de mouvement. Le quartier général vint s'établir à Sochaczew.
Aujourd'hui, tout le corps d*armée s'est mis en marche sur Varsovie; à 1 heure du soir, le prince a fait son entrée dans la capitale de la Pologne à la tète du IS*" régiment de chasseurs, des compagnies d'élite des 1'^ et 3' divisions de dragons, et du S** régiment de la même arme. Un très grand nombre d'habitants est venu à une lieue au-devant de la troupe. Toute la ville était dans les faubourgs; les Français ont été reçus à merveille et c'est le seul pays où nous ayons trouvé de l'enthousiasme. Ce soir, la ville a été illuminée; le faubourg de Praga est occupé par les Russes.
Trois jours après, Belliard compléta sa lettre au major général, en lui annonçant que le faubourg de Praga était aussi évacué, mais que les Russes avaient laissé le pont en très mauvais état et qu*on recherchait des bateaux pour y suppléer. Le 3 décembre, il lui fit connaître que le fleuve avait été franchi sur des barques par des troupes d'avant-garde qui allaient s'établir sur la rive gauche du Bug. « Il arrive, ajoutait-il, beaucoup de déserteurs polonais et, d'après les rapports de ceux que nous avons vus hier, il y en a plus de 10,000 en Galicie; mais les Autrichiens leur prennent leurs chevaux, les laissent passer difficilement et font tout pour les enrôler. » Le 4, il apprit au major général que Tavant-garde avait atteint le Bug, sans rencontrer les Russes qui s'étaient établis en force sur la rive droite de celte rivière, après avoir retiré les ponts, brûlé ou coulé tous les bateaux des environs. « En s'en allant,
disait-ily ils ont presque fait un désert du pays qu'ils avaient traversé. » Néanmoins, Belliard avait donné Tordre de rétablir le pont et envoyé un officier en Galicie pour acheter des bateaux.
L*état-major de la cavalerie était encore à Varsovie, le 7 décembre. De là Belliard adressa de nouveaux détails au major général.
L*armée avait déjà commencé à passer la Yistule; mais les glaces charriées par ce fleuve rendaient cette opération difficile. L'ennemi avait diminué ses forces sur le Bug et les avait augmentées du côté de Sierock. Les Autrichiens empêchaient les Français de se procurer des bateaux en Galicie et il en résultait que la position des troupes placées sur la rive droite de la Yistule « n'était pas très bonne. Il serait difficile de leur porter secours, si Tennemi venait les attaquer en force ». Il avouait aussi qu'il y avait peu de ressources dans le pays et que les subsistances n'étaient pas faciles à trouver. « C'est une partie, mon prince, disait-il au major général, à laquelle je donne tous mes soins; mais pour cesser d'avoir des inquiétudes, il faudrait que la Galicie nous fût ouverte. On a déjà obtenu d'en tirer du pain fabriqué et des bœufs. »
En lisant cette correspondance, il semble que le chef de l'état-major de la cavalerie était une sorte d'aide major général, détaché du grand état-major impérial, dont les rapports incessants avaient, pour la direction générale des opérations, une valeur inappréciable.
Les jours suivants furent encore employés à passer la Vistule, à se rassembler sur la rive droite, à améliorer les moyens do passage et à diriger des reconnaissances sur l'ennemi. Le 9 décembre, étant toujours à Varsovie, Belliard prévint le major général, que nos partis avancés avaient dû repasser le Bug, refoulés par les Russes qui étaient revenus en forces, avec de l'artillerie, et avaient doublé leurs postes, c Est-ce, disait-il, une forte arrière-
366 PERIODE DfPÉBIALE
garde que rennemi veut nous opposer pour empêcher le passage du Bug et ralentir notre marche pour opérer plus facilement son mouvement de retraite? Est-ce une avant-garde pour se porter en avant et nous attaquer avant qu*on ait pu faire passer le reste des troupes? C*estce quon saura demain matin; car, s*ils ne prennent pas TofTensive, c*est qulls pontinuent leur retraite.... Aujourd'hui on a travaillé au pont et on a placé un bateau; mais on sera bien longtemps, mon prince, ayant de pouvoir passer dessus. »
Pendant ce temps, Murât, impatient d*agir, avait poussé une pointe jusqu'aux avant-postes du maréchal Davout qui était sur le Bug avec deux divisions. Il en revenait 1 après-midi et, sur ses indications, Belliard pré^ venait le major général que trois régiments du maréchal Davout', ayant franchi le Bug à Okunin, s'étaient fortifiés sur une position favorable ; que Tennemi les avait attaqués, mais mollement, et qu*il s'était retiré à rapproche de la nuit. Les travaux du pont sur la Vistule, allaient mieux maintenant et le passage de Tinfanterie pourrait probablement s'effectuer le 15.
Le 13, en effet, Belliard annonçait que le pont de Varsovie était achevé, et que le lendemain, la réserve de cavalerie ferait un mouvement en avant. En même temps, il revenait à la question des subsistances qui étaient moins qu'assurées et signalait le mauvais état de santé des troupes, c Déjà, disait-il, 1,100 malades sont à rbôpital ; et, n'ayant que 640 lits, 560 soldats sont obligés d'être sur la paille; et je vous avoue, Monseigneur, que c'est une position qui fait peine. Nous avons dans l'armée, beaucoup de fièvres et beaucoup de dysenteries. »
Cette situation commençait à irriter les soldats, qui s'en prenaient aux habitapts. Malgré les recommandations de l'Empereur, les dragons d'avant-garde chassèrent un jour trois cents familles de leurs villages et les
GjIHPAGNE de POLOGNE 367
forcèrent à se réfugier dans les bois. Belliard fit des reproches au nom du prince et ordonna de les ramener chez elles.
D'autre part, comme les vivres manquaient, il fallut prendre des mesures exceptionnelles et, le 20 décembre, Belliard adressa aux membres de la Chambre de guerre, instituée à Varsovie, des ordres impératifs, qui donnent une idée des difficultés du moment.
MM, les membres' de la Chambre de guerre. -
20 décembre 1806.
Sa Majesté ordonne que le gouvernement de Varsovie fasse verser avant midi, demain, dans les magasins, 800 quintaux de farine. Sa Majesté ordonne de même que les Juifs qui se sont engagés à fournir 10,000 quintaux de grains remplissent leur engagement d*ici à 4 jours, en versant chaque jour 1,000 quintaux. Les familles et les biens répondront de la non-exécution du contrat passé. Sa Majesté veut que des commissaires partent sur-le-champ pour se rendre dans la campagne à une ou deux lieues de la ville, qu'ils ramassent tous les grains qu'ils pourront trouver. S. M. veut que cette mesure fasse rentrer demain 1,000 quintaux dans les magasins de Varsovie. S. M. m'a aussi chargé de vous dire, messieurs, qu'elle ordonnait que vous fassiez venir demain des villages, environnants 500 bœufs pour le service de l'armée. Faîtes la répartition de vos commissaires; des officiers français les accompagneront pour faci^ lîter l'opération et avoir la force armée et les détachements pour les escorter si cela est nécessaire. Il y a en ville plusieurs magasins de grains : S. M. ordonne qu'on les verse au magasin de l'armée après avoir réservé toutefois ce qui est nécessaire pour les habitants et avoir pris, avec les propriétaires, des mesures pour assurer le paiement de leurs propriétés.
Ces prescriptions remédièrent momentanément aux difficultés de la situation et permirent de continuer la marche en avant, à la suite des Russes qui semblaient
préluder déjà à leur tactique de 1812. Oq pouvait la résumer ainsi : se retirer dans rintérieur en faisant un désert des régions parcourues.
On avait appris cependant, vers le 20 décembre, qu'ils s'étaient arrêtés entre la Narew et TUkra. L'Empereur voulut en profiler pour les attaquer. Davout reçut le 22, Tordre de franchir le Bug à Okunin, tandis que le grand-duc le suivait avec le 1" corps de la réserve de cavalerie, et portait son quartier général à Janowa. L'Empereur prit en outre ses dispositions pour avoir le lendemain six corps d*armée et sa cavalerie rassemblés sur rUkra. Il s'y porta lui-même, et fit commencer le passage de cette rivière. L'ennemi se replia aussitôt.
Nos troupes continuèrent d'avancer. Le 24, Belliard atteignit Ciexni avec l'avant-garde et rendit compte au major général d'un engagement qui avait eu lieu dans la journée, entre la brigade Lasalle et la division Klein, contre une arrière-garde russe. Les rapports de la cavalerie firent alors connaître que l'ennemi se retirait sur Pultusk. Elle le suivit et l'atteignit le 25, àGolymin. Heu résulta un violent combat dans lequel les brigades Lasalle, Milhaud et la division Klein furent engagées. La cavalerie russe qui s'était portée à notre rencontre fut culbutée et repoussée sur son infanterie. Le maréchal Augereau, dont le corps arrivait sur le même point, prit part au combat, en même temps que la cavalerie et les divisions du maréchal Davout. Les Russes montrèrent de l'acharnement et ne cédèrent le terrain qu'à la nuit close, pour reprendre ensuite leur mouvement de retraite. On sut plus tard qu'on avait eu affaire à un corps de 40,000 hommes environ, commandé par le général Buxhowden.
En rendant compte de cette journée dans une lettre adressée à l'Empereur, le grand-duc ne put s'empêcher d'exposer à ce dernier les misères dont les troupes souffraient.
... Sire, je sais obligé de marcher sur trois colonnes, parce que je crois ce mouvement militaire bon; mais j'y suis surtout déterminé par le manque absolu de vivres, par les chemins affreux que j*aî parcourus et parce que différemment, je ne ferais pas trois lieues par jour; car il est déjà midi et demi et je n'ai dépassé que la brigade Wathier. La tête de la division Klein commence seulement à défiler dans les boues de Makow. Sire, il m'est bien pénible de vous mettre sous les yeux le tableau déchirant que chaque maréchal est obligé de vous faire de sa position ; non seulement nous ne trouvons rien dans les villages pour les hommes et pour les chevaux ; mais nous les trouvons encore déserts et les habitants en fuite. Je ne sais comment fera le corps d'armée du maréchal Soult pour vivre Ici. La cavalerie de Votre Majesté s'affaiblit tous les jours d'une manière sensible.
Ces plaintes qui se renouvelaient de tous côtés, décidèrent.l'Empereur à moUîGer ses projets. L*eanemi du reste venait d*ètre battu sur plusieurs points. Lannes avait infligé une défaite à Benningsen, devant Pultusk, le jour même de Taffaire de Golymin, tandis que Ney refoulait un corps prussien à Soldau.
Ensuite, Fétat du terrain ne permettait plus de prolonger la poursuite. Le sol, gras et argileux, détrempé par la pluie et le dégel, n'offrait de tous côtés quun vaste marécage, où le soldat pouvait à peine faire quelques pas et d*où les bagages et l'artillerie ne se tiraient qu'après des eCEbrts surhumainfl.
L'ordre fut donc envoyé partout de prendre des cantonnements. Le 1*' corps de réserve de cavalerie fut dispersé le long de la Pilica, sur la rive gauche de la Vistule ; puis, en avant du 4* corps (Soult) sur l'Omulef ; une autre fraction était avec le S"* corps (Dsbvout) sur la rive gauche de l'Ukra et une division fut cantonnée à Bobrawnich et Dobrzyn.
Après avoir pris ces dispositions, l'Empereur rentra à Varsovie, le 2 janvier 1807.
Pendant ce temps fielliard avait transporté le quar-
lier général du grand-duc à Makow, puis à Czervonka, le 31 décembre. Le 29, il rendit compte au major général de riYistallation de la cavalerie dans ses canlonnements, et de la surveillance qu'il ferait exercer suivant les ordres reçus, sur la marche de l'ennemi vers Oslrolenka. Le lendemain, il fit connaître que les Russes n*étaient pas tous au delà de la Narew et que le général Milhaud avait eu un engagement avec leurs arrière-ganles. 11 signala de nouveau le manque absolu de fourrages et les difficultés que Ton éprouvait pour faire vivre les hommes et lès chevaux.
A ce moment, la santé de Murât l'obligea à quitter provisoirement son commandement et à aller se soigner, à Varsovie. Il fut remplacé par l'un des chefs de la cavalerie avec lequel Belliard devait le mieux s'en. tendre, le général Nansouty, un des plus braves «oldats et un des plus beaux caractères de la Grande Armée. Très ancien divisionnaire comme Belliard, lié avec lui depuis longtemps, il devait l'aider dans son service et lui en faciliter l'exécution. Ce fut par lui du reste qu*il fut prévenu de sa désignation et invité à se rendre à Makow, au quartier général pour donner ses ordres.
Il y eut alors dans la réserve de cavalerie des mutations et des avancements qui intéressaient le chef d'étatmajor et qu'il notifia lui-même aux intéressés. Le général Lasalle fut promu divisionnaire et placé à la tête de trois brigades de cavalerie légère. Il fut remplacé à la tête de sa brigade par le général Latour-Maubourg. Le général Milhaud fut aussi nommé général de division et reçut le commandement de la 3* division de dragons à la place du général Beaumont, aide de camp du grandduc, forcé par sa santé de rentrer en France. Plusieurs colonels furent aussi nommés généraux.
L'année 1807 et la prochaine campagne allaient s'ouvrir ainsi, avec de nombreux changements. L'état-major de la cavalerie lui-même n'avait plus
tout à fait le même personne). L'adjudant commandant Aymé avait remplacé Girard comme chef de Tétat-major chargé du détail. Il était aidé par un second adjudant commandant, Darsonval. Deux capitaines, Bolbeck et Saint-Elme, étaient venus renforcer les adjoints à Tétatmajor et avaient été mis à la suite.
Enfin, la réserve de cavalerie comprenait, désormais :
La division de cavalerie légère du général Lasalle;
Cinq divisions de dragons, commandés par les généraux Klein, de Grouchy, Milhaud, Margaron et Becker;
Et trois divisions de grosse cavalerie sous les ordres des généraux Nansouty, Saint-Sulpice et Espagne.
Son effectif s'élevait à 28,108 cavaliers.
Les cantonnements avaient été pris conformément aux ordres donnés et deux brigades suivaient lennemi sur Ostrolenka. Belliard s*était rendu aux avant-postes à Nozane et y faisait préparer le passage de la Narew. Le pays était dévasté et le général Nansouty demandait le déplacement de deux divisions de dragons qui étaient exposées à mourir de faim.
Le !«' janvier 1807 trouva Belliard, avec le quartier général de la cavalerie, à Czervonka. Dans sa première lettre il proposa au grand-duc une faveur méritée pour un de ses généraux et lui demanda des détails sur sa santé. « Depuis votre départ, mon Prince, lui disaitil, je n*ai point encore eu de vos nouvelles; je suis inquiet de votre santé. Je vous prie de me faire écrire par un de vos officiers. »
Il se rendit ensuite aux avant-postes sur TOmulew et fut tellement frappé par Tétat de misère du pays, qu'il ne put s*empècher de récrire au major général.
Au major général, Czervonka, 4 janvier, à 4 heures du malin.
Mon prince, j'arrive des bords de TOmulew et je me suis convaincu par moi-môme, que les rapports que l'on fait sur
l'état du pays ne sont que trop vrais, malheureusement : tous les villages, du moins ceux que j'ai vus sur la roule d'Ostrolenka, depuis Czervonka par Piezanowo et Rozan jusqu'à Dzeuzewo, sont absolument déserts; il n*y a pas an habitant; il n'y reste plus du tout de fourrage et l'oii est obligé, pour faire vivre les chevaux, de découvrir les maisons et de leur donner la paille; et depuis 6 jours la cavalerie n'a pas d'avoine. Il y a encore de la viande; mais les ressources de pommes de terre sont entièrement épuisées ; les troupes vivent très mal; déjà plusieurs soldats sont attaqués delà diarrhée, avec quelques symptômes de dysenterie; quelques chefs prétendent qu'elle existe déjà ; mais je suis allé moimême dans les endroits où se rendent les soldats pour leurs besoins et je n'ai encore rien vu qui pût donner d'inquiétude à cet égard. Néanmoins, monseigneur, il est fort à craindre que la maladie se déclare, et par le mauvais temps et surtout par la très mauvaise nourriture que prend l'armée. On peut vivre pendant quelques jours sans pain; mais à la longue l'estomac se fatigue, les digestions se font mal, les forces s'épuisent, et les maladies naissent. Il est temps, monseigneur, je dois le dire à V. A. S., si l'armée doit rester dans la position où elle se trouve, de lui envoyer du pain. Je dois le dire à la louange des soldats, ils souffrent beaucoup; mais ils se plaignent très peu. Ils espèrent une existence plus heureuse; mais, par exemple, ils maudissent la Pologne. Voilà, monseigneur, tout ce que j'ai vu, l'exacte vérité, car vous savez que je ne suis pas alarmiste. Tous les rapports qui viennent de l'intérieur du pays annoncent aussi qu'on y est dans la misère. Cependant, je crois qu'il doit y avoir encore quelques ressources, du moins hors de la partie qui n'a pas été visitée par les Russes; mais tout cela sera de peu de durée; avec autant de cavalerie, les ressources en grains auront été épuisées; le manque de fourrages a fait que partout on a mangé son blé en herbe.
Pendant tout le mois de janvier, Belliard fut occupé à visiter les cantonnements de la cavalerie, à prendre note des besoins et à prescrire des mesures pour y parer dans la limite du possible. Constamment en courses et en reconnaissances, il écriyait chaque jour au major
général pour le renseigner sur la situation. Le 6, il lui apprit que les Russes étaient toujours à Ostrolenka, mais qu'ils occupaient cette ville avec quelques cosaques seulement, et que la cavalerie du maréchal Davout se disposait à les en chasser. Trois jours après, il fit connaître qu Ostrolenka avait été évacué dans la nuit du 7 au 8 et que Fennemi s'était retiré sur Bialistock et Grodno. L*ordre avait été donné au commandant du génie Roguet de faire rétablir deux ponts sur TOmuIew et celui d'Ostrolenka, sur la Narew. Le lendemain, il reçut une agréable nouvelle qu'il s'empressa de transmettre. L'Empereur accordait aux généraux de division de la cavalerie, un traitement extraordinaire de 3,000 francs par mois et un de 1 ,500 francs aux généraux de brigade. Il les prévenait en même temps que, suivant Tordre du grand-duc, le quartier général de la réserve allait se rendre à Varsovie, où il arriva en effet, le 12. Divers déplacements étaient la suite des changements effectués dans les cantonnements pour faciliter les moyens d'existence. La division Klein était rappelée sur la rive droite de la Vistule; celles de Nansouty et d'Espagne se portaient sur la Pilica. Les autres corps s'étendaient de même pour trouver leur subsistance.'
Le 18, le général Belliard passa une revue générale des détachements de cavalerie disséminés dans les environs de Varsovie. Il y constata de grands besoins : Thabillement, l'équipement, l'armement et le harnachement étaient en mauvais état. « Un grand nombre de dragons étaient sans manteaux, sans capotes, sans bottes et sans souliers » ; tout cela en plein hiver, au cœur de la Pologne. Il proposa aussitôt des mesures pour parer à ces nécessités.
On approchait de la fin de janvier et, contre toute attente, le repos de l'armée fut troublé par une marche offensive des Russes. Depuis plusieurs jours déjà, leurs mouvements avaient éveillé l'attention de l'Empereur.
Le 25 janvier, couverts à droite par le corps prussien, ils s*étaient avancés jusqu'à Liebstadt et MobruDgeo, menaçant les positions du 1*^" corps. Le marécbal Bernadotte les avait attaqués et rejetés avec pertes audelàde ces villages. Mais TEmpereur, fixé désormais sur Timportance de ces opérations, résolut d'agir sans relard et ordonna la levée des cantonnements. La réserve de cavalerie fut dirigée sur Ortelsburg et Belliard expédia les ordres à ce sujet, le 30 janvier.
Murât en reprit le commandement et se transporta, avec son état-major, aux avant-postes. Ses divisions rencontrèrent rennemi,le refoulèrent et lui prirent Passenbeim, où le quartier général s'installa. Belliard rendit compte de cette journée au major général. La division Groucby s'était beurtée aux Russes qu'elle avait chargés. Ceux-ci s'étaient ralliés en avant de Passenheim. Mais l'arrivée des divisions Lasalle et Milbaud nous ayant donné l'avantage, nos adversaires n'avaient pas attendu nos charges et s'étaient retirés sur Kosno. La nuit avait mis fin à la poursuite et nos troupes avaient pris position.
L'Empereur manœuvrait pour tourner l'ennemi par sa gaucbe. Malheureusement une dépèche adressée au maréchal Uernadotle, ayant été interceptée par des cosaques, apprit au général en chef russe le danger qu'il courait. 11 se mit aussitôt en retraite. Néanmoins il fut atteint, le 2 février, à Bergfried, par le maréchal Ney ; puis, par le maréchal Soult; et à Deppen, de nouveau le 5 février, par le maréchal Ney. Dans celte même journée, la réserve de cavalerie rencontra ses arrièregardes à Waltendorf, les refoula, les poursuivît et leur infligea une défaite, le 6, à Hoff. Le lendemain, Benningsen arrivait à Eylau et persuadé qu'il ne pouvait plus reculer sans s'exposer à un désastre, il s'arrêta et concentra ses troupes.
Le 7, Belliard bivouaqua avec le grand-duc et ses escadrons, sur le plateau de Grùnhôfchen, près d'Ëylau. Le
corps d'armée de Soull élait à proximilé; mais le reste de l'armée était encore en marche. L*Empereur vint établir son quartier général à Eylau, le 7 au soir, et passa la nuit à ordonner ses dispositions pour une bataille que Taltitude de Tennemi faisait prévoir pour le lendemain.
Une partie de la cavalerie fut placée en arrière au faubourg du Bailliage ; le reste fut établi, avec la garde, en arrière de la ville, sur le centre de la ligne de bataille. Au point du jour, le 8, une effroyable canonnade des Russes entama Faction. Pendant la bataille, la neige vint un moment obscurcir le terrain du combat. Le 7' corps (Augereau) chargé de dégager notre gauche, s*égara, tomba sur le centre ennemi et fut maltraité. La cavalerie de réserve fut alors portée en avant avec celle de la garde, pour dégager les soldats d'Augereau. Il y eut une charge générale si impétueuse que Finfanterie russe, sans avoir le temps de former ses carrés, fut enfoncée et rejetée hors du champ de bataille. La cavalerie ennemie, placée en arrière de sa ligne, voulut arrêter la nôtre, mais ne put y réussir. Une tentative de retour offensif, faite dans Taprès-midi, n ayant pas eu plus de succès, Benningsen rassembla ses troupes et les dirigea sur Kônigsberg. Cette bataille fut très meurtrière. La réserve de cavalerie y perdit le général de division d'Hautpoul et un de ses colonels. Elle bivouaqua le soir, par un temps de neige et de glace, entre Althof et Eylau.
A la suite de la bataille d*Eylau, l'Empereur fit reprendre les cantonnements. Mais la cavalerie ayant à veiller au salut de l'armée, fut envoyée à Wittenberg sur la rive droite de la Frisching, pour éclairer le pays et savoir au juste quelles routes suivait l'ennemi.
Les ordres envoyés à ce sujet par Belliard indiquaient les préoccupations du commandement suprême.
Au général DurosneL
Presslau, 8 février 1807 à 9 heures du soir.
Mon cher général, le Prince ordonne que vous fassiez pousser demain matin deux reconnaissances, unesurKôaigsberg et l'autre sur Kreutzbourg; elles devront être comaiandées par des officiers intelligents; ils questionneront les habitants des différents villages par où ils passeront pour avoir des renseignements sur la marche de l'ennemi, lis demanderont quand les Russes ont commencé à rétrograder. combien il en est passé, si c'est de l'infanterie, de la cavalerie ou de Tartillerie; s'ils marchaient en ordre ou s'ils s'en allaient à la débandade, quelle direction ils ont prise, ce qu'ils disaient, s'ils sont dans l'intention de recevoir encore une bataille et à quel endroit; s'ils ont eu beaucoup de blessés à la bataille d'Eylau et si, dans le nombre, il se trouve des généraux ; s'ils ont beaucoup d'artillerie. Les rapports des officiers devront faire mention de tout cela et de l'endroit où ils auront rencontré l'ennemi. Le Prince veut que ces rapports lui soient remis à 8 heures du matin.
Tandis que ces reconnaissances s* exécutaient, le grand-duc rappelait à lui la division de cuirassiers Nansouty qu'on avait laissée à Varsovie et celle du général Espagne qui avait été dirigée sur Thom.D autre part, les divers corps d'armée prenaient des cantonnements sur la Passarge et en attendant que la réserve de cavalerie pût en faire autant, on répartit ses divisions de divers côtés. Le quartier général du grand-duc fut fixé à Osterode, où Belliard se transporta le 21 février. La division de dragons Sahuc fut détachée provisoirement au V^ corps (Bernadotte) ; celle de Grouchy au 6* (Ney) ; celle de Klein fut établie à Elbing et sur la route de Holland. Les dragons de Becker étaient toujours avec le 5* corps (Lannes). La brigade de cavalerie légère Durosnel, qui arrivait du V corps, fut placée à Elbing, et la division Lasalle, portée à 4 brigades, occupa Neidenburg. On laissa les 3 divisions de cuiras-
siers sur les derrières de Tarmée, entre Riesenburg et Strasburg.
Ces cantonnements n'empêchaient pas la surveillance, et, par suite, des reconnaissances continuelles.
U en résulta pendant les mois de février et de mars, des engagements d*avant-postes et d*éclaireurs dont Belliard rendit compte. On sut ainsi qu'à la fin de février, le général en chef russe avait transporté son quartier général à Heilsberg, et placé son armée entre cette ville et Bartenstein. Son avant-garde, commandée par Bagration, était à Launau. Ces positions cependant ne furent occupées par les Russes, qu'après avoir tàté les nôtres et s'être assurés que partout nous étions sur DOS gardes.
Pendant ce temps, Belliard restait à Osterode avec le grand-duc et son état-major. Il eut une certaine peine à établir les services d'état-major avec la division Espagne et fut forcé d'adresser à ce général des lettres qui faisaient sentir l'autorité de Murât.
Au général Espagne.
Osterode, 17 mars 1807.
Mon cher général, j'envoie près de vous un officier d'étatmajor pour chercher vos états de situation, de cantonnement et de mouvement.
Le Prince me charge de vous témoigner combien il est mécontent et l'Empereur Test lui-même, de ce que vous n'avez rendu aucun compte depuis votre départ; l'Empereur veut avoir des renseignements et le grand-duc ne peut pas le satisfaire, parce que vous n'en donnez pas. Je vous ai cependant écrit et répété que pour être momentanément détaché, vous n'en faisiez pas moins partie de la réserve et que vous deviez correspondre avec le grand-duc et avec son élat-major comme si vous étiez avec le Prince. S. A. I. ordonne que vous donniez tous les jours de vos nouvelles, que vous envoyiez les rapports de mouvements et de cantonnements de votre division. Votre chef d'état-major doit m'adresser tous les états que je lui demande, et comme il ne
3 78 PÉRIODE IHPËRIALE
Ta pas fait depuis huit jours, depuis votre départ, le PrÎDce veut que vous lui ordonniez les arrêts pendant huit jours. Le Prince me charge de lui faire connaître qu'il demandera sa destitution à Sa Majesté, si à l'avenir il n*cst pas plus exact.
A Vadjudant commandant de la 3" division de cuirassiers,
Ostcrode, 11 mars 180".
Monsieur Tadjudant commandant, j'envoie un officier en poste à vos frais, chercher les états de situation de cinq jours, de quinzaine, de mouvement et de cantonnement que vous auriez dû m'envoyer. Je vous préviens que le Prince est très mécontent de n'avoir aucun rapport et état de votre division; il a ordonné que vous gardiez les arrêts pendant huit jours. Il a rendu compte de votre négligence à l'Empereur, et il me charge de vous dire que si à l'avenir vous n'êtes pas plus exact, il demandera votre destitution à Sa Majesté. Vous sentez combien il est désagréable d'en venir à cette extrémité; il vous est si facile d'éviter même les reproches en rendant exactement vos comptes de mouvements. Correspondez donc tous les jours avec moi, envoyezmoi vos rapports et vos états de situation; l'Empereur veut des renseignements et le grand-duc ne peut pas fournir les renseignements de votre division. C'est l'Empereur lui-même qui a ordonné au grand-duc de vous mettre aux arrêts.
On aurait de la peine, si on ne lisait pas ces ordres, à se rendre compte de l'exactitude rigoureuse exigée dans le service des états-majors au milieu des péripéties et des fatigues des campagnes deTEmpereur. Ces détails de paperasses, étant la base des ordres et des décisions, avaient une importance qu'on ne pouvait jamais négliger.
A ce moment, l'armée prenait un vrai repos, réparait ses pertes et se réorganisait. Les hostilités continuaient seulement autour de Dantzig et des places fortes dont l'Empereur tenait à s'emparer avant de reprendre sa marche en avant. L'hiver et le printemps se passèrent
ainsi et Ton gagna le mois de juin sans de nouveaux engagenienls. A celte époque les Russes renforcés à leur tour, se concentrèrent à Heilsberg et attaquèrent, le 5 juin, les corps de Ney, Soult et Bernadotle. Ils furent repoussés par les deux derniers; mais I^ey, assailli par des forces très supérieures, se borna à les contenir en reculant jusqu'à Deppen, sur la Passarge, où il prit position. L'Empereur prévenu donna aussitôt ses ordres de mouvement.
Belliard avertit les généraux Espagne, Nansouty,
Saint-Sulpice et Lasalle qu'ils avaient à se porter de
suite sur Marienbourg; Grouchy, Milhaud et Latour-
Maubourg étaient dirigés sur Oslerode. Le 7, à la suite
d'une attaque infructueuse des Russes sur Deppen,
Lasalle, Groucby et Nansouty y furent envoyés; Espagne
et Saint-Sulpice marchèrent sur Mohrungen. Latour-
Maubourg fut attaché au corps de Soult; et Milhaud à
celui de Davout. Le 8, l'armée prit Toffensive, et se
porta sur Guttstadt. Le grand-duc formait de nouveau
i'avant-garde. Il chassa un corps ennemi de Glottau et
s'empara de Guttstadt, refoulant ses adversaires sur la
position fortifiée de Heilsberg, que Benningsen occupait
avec 80,000 hommes.
L'Empereur résolut de Ty attaquer et tandis qu'il faisait couper la route d*Heilsberg à Kônigsberg, il dirigea le reste de son armée sur Heilsberg. Belliard se trouvait à I'avant-garde le 10 juin, quand celle-ci se heurta à une forte arrière-garde des Russes, engagea le combat, exécuta plusieurs charges et soutint la lutte jusqu'à 2 heures de l'après-midi; elle fut alors soutenue par les troupes de Soult et une partie de la garde. Le combat continua avec acharnement jusqu'à la nuit. Dans les heures qui suivirent, le général russe, ayant appris que sa retraite sur Kônigsberg était coupée, abandonna sa position fortifiée d'Heilsberg et fila, par la rive droite de l'Aile, sur Friedland.
380 PÉRIODE mPÉItlALE
Le mouvement offensif de Tarmée continua et Soultfut dirigé sur Kônigsberg. Belliard transmit à la cavalerie légère de Lasalle, aux cuirassiers de Saint-Sulpice et aux dragons de Milhaud, Tordre de le suivre. En même temps il avertit les dragons de Latour-Maubourg et de Grouchy, ainsi que les cuirassiers Nansouty et Espagne, de se tenir prêts pour de nouvelles luttes.
Dans la nuit de 13 au 14, nos tètes de colonne se trouvèrent près de Friedland, où l'Empereur comptait livrer bataille. Le grand-duc, qui était en avant sur Kônigsberg, en fut prévenu ; mais il eut la surprise de se voir confier une mission qui ne lui convenait guère. II devait garder les débouchés de la droite pour empêcher l'ennemi de se retirer sur Kônigsberg, et pouvait au besoin manœuvrer pour appuyer la gauche de l'armée.
Au dernier moment cependant, cet ordre fut modifié. L'Empereur, arrivé le 14, devant Friedland, fit prévenir Murât, que tout en lui donnant Kônigsberg comme objectif, il le rappelait sur Friedland, avec Soult et Davout. a Tâchez donc d'arriver à une heure du matin, écrivait le major général au grand-duc. Si l'Empereur aperçoit, au début de l'action, que l'ennemi est en très grande force, il est possible qu'il se contente aujourd'hui de le canonner et qu'il vous attende, etc. » Il résulta de ces dispositions que ni le grand-duc, ni Belliard, n'assistèrent à la bataille de Friedland. Ils étaient en marche sur cette ville, le 18, lorsqu'ils reçurent, à 7 heures du matin, à Unterwangen, la nouvelle de la grande victoire remportée la veille. Le grand-duc arrêta son mouvement et persuadé que la déroute de l'ennemi rendrait sa présence plus nécessaire aux environs deKônigsbei^, il demanda de nouveaux ordres. A midi, n'en ayant pas reçu, et ayant examiné la situation avec son chef d'étatmajor, il prit sur lui de se diriger sur Wehlau, pensant que les Russes effectueraient leur retraite de ce côté. Il demanda en outre si l'Empereur approuvait sa détermi-
nation, et le prévint que le soir, Farmée russe serait vraisemblablement derrière le Niémen. Belliard envoya à Lasalle Tordre de marcher sur Memel, de ramasser tous les trophées qu'il trouverait et d'envoyer de ses nouvelles deux fois par jour.
lia poursuite commença aussitôt et le mouvement général de l'armée fut continué sur Kônigsberg qui tomba en notre pouvoir, le 16. Murât ne tarda pas à trouver les Russes en retraite précipitée. Il les atteignit au delà de la Prégel et sa cavalerie les poussa Tépée dans les reins.
Les opérations tiraient à leur fin. Le 20, le quartier général arrivé à Tilsitt, y reçut la demande de suspension d'armes de l'empereur de Russie, en vue d'une paix définitive. C'était enfin l'aveu de sa défaite. Napoléon y consentit et un armistice fut signé le 21 juin.
Belliard en prévint les généraux de la réserve, ajoutant qu'ils devaient arrêter leur marche et qu'on allait tracer la ligne de démarcation entre les arniées.
Lie 25 juin, eut lieu, sur le Niémen, la fameuse entrevue des deux Empereurs. Les négociations marchèrent ensuite rapidement. La paix fut signée le 8 juillet, et le traité de Tilsitt, ratifié le lendemain. Le 10, la paix fut également conclue avec la Prusse à Kônigsberg et le 13, l'Empereur quitta cette ville pour rentrer en France, par Dresde. Le grand-duc de Berg, qui avait à s'occuper de ses États et qui entrevoyait peut-être déjà de plus hautes destinées, quitta également le siège de son commandement, laissant au général Belliard le soin d'expédier les ordres et de veiller à toutes les affaires de la cavalerie. Son état-major s'installa à Kônigsberg, près du quartier général impérial dont le chef commandait provisoirement la Grande Armée.
Le 18 juillet, il transmit au grand-duc Tordre de dissolution des dépôts de la réserve, le renvoi à leurs corps des détachements qui les constituaient, et les congés
382 PÉRIODE IMPÉRLOB
accordés à un grand nombre de généraux de c^Yalerie. Il le prévint en outre du départ de Kônîgsberg^ du major général auquel « il avait remis ses lettres pour le grand-duc et pour la princesse Pauline ». Néaamoins, le major général retenu par des exigences de service, ne put quitter Berlin et se mettre en route pour la France, que le 3 août suivant.
Belliard resta à Kônigsberg, jusqu*au 25 juillet, époque à laquelle cette ville fut rendue à la Prusse.
Il se transporta ensuite à Elbing, d'où il continua à diriger les affaires de la cavalerie. Les plus importantes à ce moment étaient les zones de cantonnements, qui dépendaient de Texécution des clauses du dernier traité par la Prusse, et les récompenses à décerner à l'occasion des deux dernières campagnes, celles de Prusse et de Pologne. Cette question lui offrit de nouveau roccasion de manifester sa bienveillance et de justifîer, par son dévouement, la confiance qu'il avait su acquérir. Les deux lettres ci-après permettront de le juger à ce point de vue.
Au major généraL
27 juUiet 1801.
J'ai rhonneur d'envoyer à V. A. S. les états de service de M. Borel, chef d escadron du 6' régiment de cuirassiers. Cet officier a été proposé pour colonel par le grand-duc de Berg qui a demandé en même temps pour lui, un commandement dans l'intérieur. S. M. d'après ce que vous avez répondu, monseigneur, a accordé seulement à M. Borel la retraite de chef d'escadron.
J'ai vu cet officier à Marienbourg; il est désolé mon prince, et la nouvelle de sa retraite comme chef d'escadron Ta tellement affecté, que sa plaie s'est envenimée et on craint pour ses jours s'il n'obtient pas un peu de consolation ; je lui ai déjà fait espérer, monseigneur, que vous vous intéressiez à lui et vous lui rendriez une partie de son existence, si vous aviez la bonté de lui écrire.
Lorsque Sa Majesté passa la revue de la 3« dîvfsîon de
cuirassiers à Marienbourg, on avait demandé la retraite pour M. Borel; il pria S. M. de ne pas la lui accorder et de lui permettre au contraire de faire campagiie. L'Empereur y consentit en disant à cet officier : (( Eli bien ! après la campagne, je vous ferai colonel en récompense de votre zèle. »
M. Borel a fait la campagne et s'est distingué à Heilsberg : il a eu la jambe fracturée d'un coup de biscaîen ; vous l'avez vu vous-même sur le champ de bataille, monseigneur, et vous eûtes la bonté de lui promettre votre intérêt; il a quarante-deux ans de services sans compter les campagnes. J'ai Thonneur de prier V. A. S. d'obtenir de S. M. de revenir sur son arrêté et d'accorder, à M. le chef d'escadron Borel, le grade de colonel avec un commandement dans l'intérieur ou au moins la retraite de colonel.
A monsieur Borel,
27 juillet 1801.'
J'ai reçu, mon cher Borel, vos états de service. Je les fais partir de suite pour le major général, en le priant instamment de vous être favorable auprès de S. M. pour vous obtenir le grade de colonel, avec un commandement dans l'intérieur. Soyez persuadé de tout l'intérêt que je prends à ce qui peut vous rendre heureux.
Le quartier général de la réserve de cavalerie resta à Elbing jusque vers le 20 septembre 1807. Belliard, pendant ce temps, en était le véritable chef et correspondait, presque chaque jour, avec le grand-duc et le major général. Ses journées étaient extrêmement chargées; et il ne put ainsi se reposer des deux pénibles campagnes qu*il venait de faire.
Dans le courant d*août il signala au grand-duc et au prince de Neufchâtel les maladies qui sévissaient parmi tes habitants des villes prussiennes. A la fin du même moisy il leur Gt connaître le prochain envoi de son étatmajor à Stargard. Il y installa, en effet, une partie de son personnel, le 14 septembre, sous les ordres deTadjudant commandant d'Arsonval; mais il resta encore quelques jours à Elbing, retenu par diverses questions
qui exigeaient sa présence. Le lendemain, il annonça à ses deux chefs, Murai et Berthier, les changements de cantonnement des divisions de cuirassiers, qui allaient s'établir la première sur la rive gauche de TQder, les deux autres sur la rive droite de TElbe. Enfin le 20, il fit partir pour Stargard le reste de ses officiers d'étatmajor et les bagages du quartier général. Il prévint en même temps Fadjudant commandant d'Ârsonval de sa prochaine arrivée, qui n*eut lieu que le 26 septembre.
A Stargardy il n'eut d'autre nouvelle importante à signaler que l'envoi, le 28 octobre, des trois divisions de cuirassiers, dans la province de Prentzlow. Les positions occupées à partir de ce moment, par les troupes de la réserve, étaient assez avantageuses et Belliard estimait qu'elles pourraient y vivre un mois à six semaines, sans difficultés.
Le 1" décembre 1807, il reçut l'ordre de se rendre à Berlin.
Dans cette capitale, il continua à réclamer sans cesse et souvent sans succès, les récompenses que ses officiers avaient méritées. L'année 1807 se termina au milieu de ces travaux de correspondance, sans qu'il pût entrevoir encore le moment, où il irait, comme tant d'autres, goûter en France un repos chèrement gagné.
Le mois de janvier 1808 fut consacré tout entier au rétablissement des effectifs dans les corps, aux réfections d'habillement, de harnachement, d'armement, aux délivrances de congés, en un mot aux divers détails du service courant. Une particularité de cette époque si glorieuse, était la difficulté qu'éprouvaient souvent lespffîciers pour toucher les sommes qui leur revenaient. Les généraux eux-mêmes ne l'évitaient pas. C'est ainsi qu'après avoir longtemps attendu, le général Belliard se décida le 3 février 1808, à réclamer au major général une somme de 3,000 francs qui lai était due pour
CAIfl»AGNB DE POLOGNE 3^5
ÎBileinmtés, gratificatio&d, etc., a4îquises de 1802 à 1805, pendant son eommandement de la 24^ division militaire à Bruxelles.
A la même époque, il eut Foccasion de répondre* i une réclamatioD du général Saint-Sulpice, qui était logé chez an vieax général prussien, le g'énéral Schlierstadt, et qui, dans sa correspondaneer avait manqué d'égards ▼is-à-vis de ce dernier. La lettre de Belliard montre le sentiment élevé qui le guidait en pareille occasion.
Au général Sainl-Sulpice^
!•' février 1808.
Je n'ai point répondu à vos dexrx lettres, mon cher général, parce que j'ai pensé que vous aviez fait pour le mieux. Je ne vous ai jamais demandé, je crois, mon général, d'évacuer entièrement les villages de M. le général Schierstadt, mais bien sa maison et de le soulager le plus possible. J'ignore si c'est un fesse-Mathieu, ainsi que vous le dites; ce que je sais, c'est qu'il a des formes très honnêtes, qu'il est officier général et général du grand Frédéric et que par conséquent il mérite quelques égards. Je vous envoie une lettre qu*il m'a écrite il y a deux jours.
Le général Saint-Sulpice n'eut plus du reste à se plaindre longtemps, car Belliard lui adressa le 4 février, ainsi qu'au général Milhaud, Tordre d'établir leurs divisions dans le Hanovre, où elles devaient sûrement trouver une large abondance.
C'était le moment où Belliard espérait pouvoir jouir enfin d'un congé qui lui semblait mérité. Il s'était adressé, pour l'obtenir, au grand-duc qui était toujours son chef officiel et qui appuya chaudement sa demande. Le 9 février, en effet, il fut avisé par le major général qu'un congé d'un mois lui était accordé pour se rendre de Berlin à Paris.
11 resta encore à son poste jusqu'au 24, afin d'achever quelques affaires en cours et adressa, la veille, ses remer-
ciements au grand-duc, persuadé qu'il devait celle faveur à son amilié. Il lui annonça sa prochaine visile et son intention de se rendre ensuite chez M. Passy, receveur général à Bruxelles, où il avait diverses questions à régler. II prévint ensuite de son départ, les généraux de la réserve de cavalerie, en les invitanlàlui <( adresser toujours à Berlin, leurs lettres et paquets, ainsi que les états de situation ». En son absence, Tadjudant commandant d'Arsonval restait chargé du détail. Il partit ensuite, heureux de goûter quelques jours de liberté, sans se douter de la surprise, plutôt désagréable, qui l'attendait. L'invasion de l'Espagne était décidée depuis quelques jours. Murât en était chargé et, depuis le 21 février, Belliard avait été nommé par TEmpereur, € chef d*état-major de S. A. I. et R. le grand-duc de Bci^, commandant en chef des troupes françaises en Espagne ».
Campagne d'Espagne (1 808^1 811).
Arrivée de Belliard à Madrid. — Insurrection. — Son rapport sur la situation. — Voyage des souverains d'Espagne à Bayonne. — Émeute à Madrid. — Misère de nos troupes. — Mauvaise humeur de. Napoléon. — Murât tombe malade. — Joseph, roi d'Espagne. — Soulèvement général. — Arrivée du roi Joseph à Madrid. — CapituIatiOD de Baylen. — Belliard quitte Madrid. — Retraite de Tarrnée sur l'Ebre. — Difficultés du service de Belliard. — Situation d'expectative en Espagne. — Annonce des renforts. — Prochaine arrivée de TEmpercur.
Belliard apprit sa nouvelle destination en faisant sa visite au grand-duc à Dusseldorf . Il en partit le 3, arriva à Paris le lendemain et prévint le ministre de la guerre^ le 9 mars, de son départ immédiat pour Bayonne. Il avait pourtant espéré pouvoir aller prendre les eaux d'Âix-la-Chapelle. Mais les éventualités que la question espagnole allait soulever, les ordres pressants de l'Empereur et Tannonce de son prochain voyage en Espagne, le forcèrent à négliger les soins qu'exigeait sa santé. Il se mit de suite en route.
Sa nouvelle destination fut connue à Berlin dès les premiers jours de mars. Le 3 du même mois, son successeur intérimaire lui annonça Fenvoi de ses chevaux et d'un maréchal de logis attaché à son service, lui exprimant en outre le désir de ses officiers d'état-major, d'aller le retrouver en Espagne.
Belliard rejoignit le grand-duc en cours de route,
probablement à Vittoria» et arriva avec lui à Madrid. L'armée dont il était le major général, comprenait : le 2* corps d'occupation de la Gironde, commandé par le général Dupont; celui des côtes de l'Océan, par Moncey; la division des Pyrénées occidentales commandée par le général Mouton, puis par le général Merle; celle des Pyrénées orientales, par Duhesme; un fort détachement de la garde impériale à pied et à cheval, sous le général Lepic et des troupes de réserve qui se formaient à Bordeaux. Les premières instructions prescrivaient de s'emparer par surprise des citadelles espagnoles. Saint-Sébastien et Pampelune furent occupées aiâDisî, souft des- prétextes pacifiques. Mais, peu de jours après, les lettres reçues par Murât lui prescrivaient simj^lemeat d'envahir l'Espagne et de Toecuper.
En conséquence, la marche sur Madrid fut poussée aMstivement, et le 22 mars, Belliard s'y trouvait avec son chef, qui rêvait peut-être déjà d'échanger sa couronne grand-ducale contre celle d'un roi. Les premières conséquences de rinvasion de l'Espagne se firent aussitôt sentir. Gomme le peuple attribuait cet événement au prince de la Paix, favori dxi roi Charles IV, une révolution éclata dans la capitale. Le gouvernement de l'infâme Godoî fut renversé et le prince des Asturies, Ferdinand» proclamé roi.
Pour mettre le comble aux embarras de cette situation, Murât n'ayant pas présenté ce changement à l'Empereur, sous son vrai jour, ce dernier n'y vit qu'un incident favorable à ses projets, poussa tous ses corps disponibles sur Madrid, annonça sa prochaine arrivée et écrivit à Murât : « Jusqu'à ce que le nouveau roi soit reconnu par moi, vous devez faire comme si Tancien roi régnait toujours ». Cette phrase, qui montrait son arrière-pensée, confirma Murât dans l'espoir de monter sur le trône d'Espagne.
Tel fut l'imbroglio rnextricaHe dans lecfuel la nature
CAttP.i«M£ d'E&P.A£«£ 389
droite et loyale de Belliard se trouv«a impliquée uo mois à peine après »oiï départ de Berlin. L*époque la plus difficile de sa vie militaire commençait et cependant, ait débiij^ sa foi daas le géiûe de Napoléon Lui fit croire qu'avant peu tout s*arrangerait.
Son nouvel état-major comprenait :
1"* Deux adjudants commandants très capables : Bailly de Monthion etOuilleotinot;
2*" Douze adjoints, dont six chefs d*escadroiis : Hohen* zollern, Simonin, Charment, Forestier, Simmer et Ricard; cinq capitaines : Latte, Dulac, Biadelli, Stofifel(l), Hundweiller; et un sous-lieutenant, Systenil.
Le général Belliard avait appelé à lui ses deux aides de camjp, les capitaines Galbaud et Walsh.
Dès la fin de mars, une émeute qui éclata contre nos tpinipes, à Aranda, l'obligea à adresaer au iDom du grand-duc, des observations à M. 4e CevaUos, premier mfnisPtre. Il lui enjoignit de faire saisir et juger les coupables, et demanda la « répression des excès dont les suites pourraient troubler la bonne harmonie et la bonne amitié qui devaient régner entre l'armée frangaise et la nation espagnole 9. Ces sentimQnts,.bélas,avaient disparu i tout jaaiais |»ur suite de notre perfidie.
D'«iitre psvrt, la misère commençait pour nos ir^upes. Belliard était forcé f avouer au prince de Neuchfttel, que le < pays parcouru jusqu'à Madrid, était très pauvre ; le passage continu de nos soldats avait épuisé les ressources et il restait très peu de chose » . Il réclamait avec instance Teavoi, à Vitloria et à Burgos, des biscuits et des farines nécessaires à la nounitaire <les troupes. Les gens da y«dladolid étaîeut verras à Madrid se plaindre delà diseéte et du nombre de troupes qu'on leur envoyait. Et, d'après lui, le défaut de vivres dans la population servirait bientôt de prétexte à des mouvements insurrectionnels
(4) Oncle du colonel StoITel, notre ancien .attaché militaire à Berlin^
qui « seraient d^autant plus faciles, que ventre afTamé* n*a point d*oreilles ». Ces plaintes étaient d*ailleurs inutiles. L'Empereur voyait TEspagne tout autreroentet entendait que ses troupes se nourrissent sur le pays.
Déjà cependant, les maux dont on souffrait étaient vivement ressentis par Tarmée qui, de son côté, manquait de cohésion et de force par suite de la manière dont les corps avaient été constitués. Belliard, qui croyait de son devoir de dire toujours la vérité à ses chefs, écrivait à ce sujet au major général.
Au major général à Paris.
Madrid, 30 mars 1808.
L'armée peut être considérée comme un corps sans âme, surtout Tarmée d observation des côtes de TOcéan ; c'est vraiment une pétaudière et il est plus que temps qu'on s'occupe de lui donner une organisation, si on ne veut pas le voir crouler sous son propre poids. Je regarde, monseigneur, qu'il est indispensable de former des régiments, de leur donner une désignation ou un numéro, d'y mettre des chefs, de les fournir d'officiers, de les faire administrer d'une manière régulière, et de leur donner un même uniforme; autrement tout est de pièces et de morceaux ; cela produit un mauvais effet dans le pays et cela nous enlève la force morale qu'il faut conserver; il n'y a point cet esprit de corps si nécessaire au bon ordre et à la discipline. Les chefs ne voient que le détachement qui leur appartient et ils s'intéressent fort peu au reste. Voulez-vous avoir une armée imposante et qui ait de la force, faites des régiments, formez des grenadiers, des voltigeurs; vous verrez naître l'émulation, l'envie de parvenir ; les soins des officiers seront les mêmes pour tous; l'administration sera simplifiée; vous mettrez de l'ordre dans la comptabilité et le gouvernement y trouvera beaucoup d'avantages. On objectera peut-être que ces corps sont composés de détachements appartenant aux régiments des différentes armées : qu'importe, ce n'est point un obstacle à la mesure que j'ai l'honneur de proposer à V. A. S. Car lorsque l'armée rentrera en France, l'Empereur peut dissoudre ces régiments et les répartir dans l'armée, ou bien
CAMPAGNE DESPAGNE 391
même les conserver, du moins pour Tinfanterie, et les employer à remplir les vides qui existent. Le corps d'observation des côtes de l'Océan fait vraiment pitié; je ne sais si c'est faute de soins ou misère, mais les soldats sont malingres, mal tenus; ils ont tous la gale, et, depuis notre arrivée à Madrid, il est entré 700 hommes à l'hôpital. Ce que je vous dis là, monseigneur, est l'exacte vérité ; j'aurais encore beaucoup de moyens de m'étendre sur ce sujet important; mais Votre Altesse est déjà instruite et elle s'empressera de demander à Sa Majesté de prendre une décision favorable aux armées en Espagne. Le corps du général Dupont est autant bien qu on peut le désirer; sa cavalerie seule a besoin d'une organisation fixe.
Auguste Belliard.
Cette lettre, animée de si bonnes intentions ne fut pas goûtée ; le major général, malgré son amitié pour Belliard, lui en fit des observations qui seront reproduites plus loin. Et cependant une cruelle expérience, celle de Baylen, n*allait pas tarder à justifier les plaintes du chef d'étatmajor de Murât et à infliger une terrible leçon à la volonté aveugle qui avait alors lancé nos armées en Espagne.
Belliard eut aussi à cette époque à faire des rapports sur la situation générale et sur Témeute de Madrid. Le premier, qu'il adressa à ce sujet au prince de Neuchâtel, aurait dû ouvrir les yeux de l'Empereur sur l'avenir de ses entreprises dans la Péninsule. Malheureusement il n'en fut rien.
Au major général à Paris,
Madrid, 2 avril 1808.
La manière dont le prince NI urat avait été accueilli dimanche par le peuple, et en général par tous les habitants, n'a pas laissé que de donner de l'ombrage au gouvernement. Aussi depuis ce temps, tra vaille- 1- on l'esprit public, en protestant toujours de bonne amitié et de bonne intelligence. Lorsque le grand-duc est monté à cheval, mardi, pour passer la
nevue d'une brigade de ethasseims, on s'empressait bien de cottrir au-devant de lui, de faire foule où il se portait, mm OB ne criait pas : vivat et il secoblait voir dans les groopes des hommes apostés pouroomprimerla joie publique et Tempéober de se déreidiipper. L'arrivée d'uo courrier de M. de Riarde a donné <le Tinquiétude; depuis, il semble qu'on cherche à ÎAdûspaser les habitants contre i'«rmée inançaiae, qu'on Bfuioiioe sourdement être venue poixr change la ionoù du gouv)eme(inent ; on répand le bruû que lee affaires du Nord voat mal, que la Russie est bpouJUée, que Tltalie est en combustion et mille et uae bêtises qwi n'ont pas le sets commun, mais qui n'es vleaneat pas moins quelquefois au but qu'on se propose. Le 1*"" avril semUait avoir «té marqué pour quelques émeutes populaires : à Aranjuez, à Pinte et à Madrid, il y a eu quelques mouvements. Ceux d' Aranjuez et 4e Madrid ont été plus considérables, mais heureusemeat n'ont pas eu de suites fâcheuses ; s'ils se renouvelaient, il faudra châtier vigoureusement les réunions populaires pour les faire cesser et empêcher la combustion. Le grand-duc a vu hier les meneurs ou du moins ceux qui ont de l'influence; il s'est prononcé fortement et leur a demandé de prendre de suite des mesures pour que toatt rentre dans l'ordre et p<rar que ces scènes scaadaleuses oe se renouvellent plus : il leur a dit qu'il regardait comme acte d'hostilité tout attentat commis contre un Français et qu'U-serait obligé de repousser la force par la force. Le gouvernement a mis tout en œuvre pour ramener le calme ; une garde bourgeoise, composée des hommes riches et qui ont quelque chose à perdre, est organisée, toutes les troupes espagnoles sont en patrouilles «vce les troupes françaises; il est il heures €ft 4e caime règne dans toutes la ville; nous avons eu deux soldats blessés à coups de pierre; il n'y a pas eu un coup de fusil de part ni d'autre; on assure q«e ^quelques-uns des meneurs ont été arrêtés et, dans la auit, on se propose de mettre la main sur les autres.
La imftsse «des habitants est bosioe ; mais à Madrid, oooune daiks les villes d'Italie, il y a eette vile canaille d'hommes oisifs et paresseux qu'on fait mouv<Hr à volonté et qui loajoors «st .au plusofErant, lorsqu'on la connaît asaez poir lui donoer de l'impulsion.
Le ^uverBament marche kniement; nous avmis une
CAMPASSE DE&PXQV€ 392
peiae incroyable à obtenir ce qu'on demande; ils promettent toujours ; mais ne tiennent jamais.
Malgré les instances réitérées et qu'on leur pousse Tépée dans les reins pour nos approvisionnements, on vit au jour le jour et nous n'avons aucune avance dans les magasins de Madrid. Henreusement que sur nos derrières et aux corps é[*armée, !1 se troare dm bisenit a peaprès pcmr •«painze j<nirs.
Peu à peu cependant et gr&ce aux efforts de BeTliard, on finît par trouver quelques ressources, en vivres et en fourrages. On put en même temps commencer des approvisionnements.
Au moment où il déployait le plus de zèle pour subvenir aux besoins de l'armée, il reçut, du prince de Neuchàtel, des reproches sur sa lettre du 30 marsetdesinslmttioTis pour l'avenir. Il ne put s*empècher de lui répondre avec aa^iDcérité habituelle.
Am prince ma^or général à Bordeaux,
Madrid, il avril 1808.
Je reçois voitre dépêche du 6 et les instructions qu'elle renferme. Votre Altesse Séréoiasime a mal interprété ma leètne du 30 et je ia prie de croire que je n'ai jamais «u rintenrtkm de déprécier ae q«i ipeiBt avoir été lait par Sa Majesté ie in*«i paiit appelé pétaudière^ Torganisation qui existe, mais bien la manière avec laquelle on était tenm et administré. .J*^i cm voir des vices dans l'armée; j'ai dû vous adresser mes observations et j'agirai toujours de zncme,. qu'elles qn'en poissant être pour moi les soiies^ parce qu'il est de mom dê^roir de présenter à Votre Altesse Sérénissime tout loe que je oroîs atUe et avantageai  iXKin Souverain. Souvent je me trompe:; as le fait voir et je ne veads.
Depuis que ron:est à Madrid, mon prince, chacun redoubte de soias pour mettre l'ariaée en état, ponr perfectionner son administration, son instruction et sa tenue. On est en «grand traitement pour la gale; la saison nous favorise, et, dams douze on quinze jours, nous serons délivrés de oeite maladie dont presque toute l'armée a été atteinte.
394 PÉRIODE IMPÉRULE
Pendant ce temps, TEmpereur était arrivé à Bayonne le 14 avril au soir, et s*était occupé de suite avec Berthier des affaires de la Péninsule. Elles avaient déjà le priTilège de Tirriter sans cesse. Aussi trouvait-il tout mal. Ce fut dans cette disposition d*esprit qu*il examina les états de situation de Belliard et y releva des erreurs dont il se plaignit.
Ce dernier répondit aux reproches par les explicalioos suivantes :
Au major général à Bayonne.
Madrid, 15 avril 1808.
Sa Majesté se plaint des erreurs qui existent dans les états de situation; elles ne viennent point de Tétat-major général et je ne peux faire une situation générale, que sur les étals particuliers que je reçois. Dans le premier état, Sa Majestés trouvé au corps d'observation de la Gironde 3,424 cheyaax, parce que l'état de situation de ce corps d'armée confondait les chevaux d'ofïiciers, ceux de troupe et ceux du train et des transports. Dans cet état, je n'avais point porté la division Verdier dont je ne connaissais ni l'arrivée, ni la position, ni la force. Au corps d'armée des Pyrénées occidentales. Sa Majesté a trouvé un premier régiment provisoire et un premier régiment de marche : tous les deux sont portés sur les états de situation du corps d'armée, faisanf tous les deux partie de la première division et tenant garnison à Burgos.
...Depuis mon arrivée à l'armée, monseigneur, je donne tous mes soins pour organiser un peu les différentes parties, mais ce n'est pas chose facile et on ne parvient à d'heureux résultats, avec des personnes peu ou point habituées au genre de travail qu'on leur fait faire, qu'avec de la patience et du temps. J'ai déjà envoyé des modèles d'états de situation, avec une instruction sur la manière de les rédiger; eh bien, malgré cela je trouve encore beaucoup d'irrégularités et je n'ai pas encore pu obtenir pour quelques corps de savoir d'où peut provenir la différence en plus ou en moins d'un état à l'autre.
CAMPAGNE d'ESPAGNE 39b
D'après cette correspondance, on voit que Belliard garda toute sa vie ses habitudes de franchise et qu'il ne s'inclina jamais devant une observation injuste, même de la part de l'Empereur, devant lequel, à cette époque, tout pliait avec servilité.
A Madrid, les affaires militaires n'étaient pas seules de son ressort; il avait aussi à se mêler de politique, et vers la fin d'avril, il fut chargé de faire connaître à la junte que l'Empereur désirait voir le prince de la Paix à Bayonne. Il s'adressa pour cela au ministre chargé de la secrétairerie d'État et lui adressa la lettre ci-après :
A son ExcellencCy monsieur Francisco, ministre de la marine et chargé par intérim de la secrétairerie d'État,
Madrid, 20 avril 1808.
Sa Majesté TEmpereur et Roi, ayant fait connaître à Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Bcrg, que Son Altesse Royale le prince des Asturies venait de lui écrire pour lui annoncer qu'il le rendait maître du sort du prince de la Paix, Son Altesse me charge en conséquence de faire connaître à Votre Excellence les intentions de TEmpereur, qui lui réitère Tordre de demander ie prince et de l'envoyer en France.
Il serait possible que cette détermination de Son Altesse Royale le prince des Asturies ne soit pas encore parvenue à Votre Excellence; dans cette hypothèse, il est sensible que Son Altesse Royale aura attendu la réponse de Sa Majesté l'Empereur; mais Votre Excellence comprendra que répondre au prince des Asturies, c'était décider une autre question et l'on sait déjà que Sa Majesté Impériale ne peut reconnaître que Charles IV.
Je prie Votre Excellence de communiquer cette note à la junte d'État et d'avoir la bonté de me mettre à même de rendre compte à Son Altesse Impériale le Grand-Duc, de la détermination qu'elle aura prise; le gouvernement et la nation espagnole ne trouveront, dans cette double résolution de Sa Majesté Impériale que de nouvelles preuves de l'intérêt qu'elle porte à votre patrie; car en éloignant le prince de la Paix, elle veut ôter à la malveillance les moyens de faire
3M PÉeiOikE IMPÉRIALE .
croine qu'il fierait posaihle que Charles IV rendit le poaroir et sa confiance à celui qui doit l'avoir perdue pour toujours, et d*un autre c6té la junte de gouvernement rend certainement justice à la noblesse des sentiments de Sa Majesté l'Empereur qui ne veut pas al)andonner son fidèle allié.
Suivant le désir de ^Napoléon, le rfti Charles lYet la reifie se mirent en route pojir fiayonne, yers la fin d*aTril. Leur voyage exigea des fMiécauiaons ^e Belliard fut chargé de pz^ndre tout le long «de la route.
Il «*effect£ta sa^s accidents et, le 30 avril, ib forent reças i la frontière ^par le piûnce de Keuchàkl qui les conduisit à Bayonne.
Pendant ce temps, en Espagne, les esprits se montaient et la sitnafion s^aggraTait. Le général Dupont, dirigé sur Cadix, trouvait sur sa route la ville de Tolède en pleine ré*volte. t Cette émeute, écrivait BeiUiard, a été terrible. »
Le lendemain, c'étaient des nouvelles uossi tristes, mais d'un autre genre. Les malades» augmentaient d une façon eflfrayante » ; et le total des indisponibles s'élevait à 16,543.
Bientôt ce lut pis encore et des menaces de guerre civile furent constatées de divers côtés. Ati commMcement de mai, une nouvelle én>eute, plus garwe «ocare que les précédentes, éclata à Madrid. Elle donna lien, ie la part de Belliard, au rapport survairt :
Au Mimstre de la guêtre.
Madrid, 2 mai 1808.
Monseigneur, depuis deux jours la populace .de ifaddd devenait insolente; eUe était augmentée d'un très jgnmd nombre d'habitants des campagnes qui avaient été appelés pour seconder leurs projets ; des jdacards étaient af GÂhés, des écrits étaient répandus j>our soulever le peuple d6 Madrid et des campagnes ; il ne s'agissait lien moins qufi d'assassiner le grand-duc, d'égorger tous les officiers généraux et les officiers particuliers jgul ^pouvaient se tcouvar A viUe. Hier^ en allant à la parade, on ne trouyaii xlans ks
campague d'bspagne 997
mes que de Ta vile cançriHe; plusieurs individus avaient été pajés pour tirer sur te grandmue au moment où il passerait et <yiie)qiies personnes ont assuré qu'il avait été couehé en joue près de l'a Porte du Soleil ; tout annonçait un mouvement; mais il n'a pas eu de suites. II était sans doufe réservé' pour le lendemain. Ge matin^ dès 8 heures, les plaees étaient remplfes de peuple; une populace nombreuse s'était portée dans la eour du palais ou dans toutes les rues adjacentes. Un aide de camp de S. A. I. est envoyé auprès de la reine d'Etrurie pour la complimenter avant son départ; il était 10 beures : le peu^ entoure faide de camp; il met le sabre à la main pour se défendre; mais il eût été bî«n sûrement assassiné, si 12 grenadiers de la garde ne s'étaient portés pour le soutenir. Alors le mouvement commence; l'heure sans doute était marquée, car au même instant, dans toutes les places et dans tous les quartiers, les Français sont poursuivis à coups de pierre, à coups de stylets et à coups de fusil. La générale bat; la garde prend les armes, elle marche avec du canon sur le palais, et dissipe tous les attroupements, balaye les cours, la place et les rues, et elle se rend maîtresse de toutes les avenues. — Pendant ce temps le général Grouchy réunissait les troupes de la garnison sur le Prado; il reçoit l'ordre du grand duc de marcher sur deux colonnes par les mes d'Alcala et de San Geronimo sur la Place du Soleil où s'était réunie une foule immense ; il reçoit l'ordre en même temps de porter une garde à THôpital militaire et un fort détachement à l'Arsenal pour s'en emparer. Les colonnes s'ébranlent; elles reçoivent par les croisées de quelques maisons des coups de fusil, une grêle de pierres, et même des morceaux de bois de 2 ou 3 pieds de longueur sur 6 ou 8 pieds de diamètre.
Arrivé à Tembranchement des rues, le général Grouchy fait tirer à mitraille sur l'attroupement; il marche la baïonnette en avant et tout prend la fuite. D'un autre côté, les troupes du camp étaient venues sur Madrid. Le général Gobert marche sur l'Arsenal que les révoltés avaient pris et d'où ils avaient tiré 12 ou 14 pièces d'artillerie avec lesquelles ils ont salué les troupes; on a chargé à la baïonnette et elles sont tombées en notre pouvoir; on a repris r Arsenal; if 3 heures» et demie, tout était rentré dans Tordre. 5 ou 600 révoltés ont été tués, tant dans les
raes que dans les maisons, desquelles on faisait feu sur nous. Il y a 100 et quelques prisonniers qui seront fusillés ou pendus dans la soirée. On a trouvé, dans les rassemblements, des prêtres armés de pistolets et de poignards ; on prétend même qu'il y avait des soldats de milice déguisés en paysans.
Les troupes espagnoles se sont bien conduites ; elles n'ont pris aucune part au mouvement, à l'exception de quelques mauvais sujets qui étaient sortis de la caserne et qui s'en allaient avec le peuple. Les mesures sont prises pour le désarmement de la ville.
Nous avons eu quelques hommes de tués; j'aurai Thonneur de vous en rendre compte sitôt que les rapports me seront parvenus.
Les événements de Madrid faisaient pressentir une révolte générale du peuple espagnol; mais l'Empereur ne voyait pas les choses ainsi et les souffrances mêmes de Tarmée le trouvaient insensible.
Les corps étaient mal constitués et sans cohésion, les soldats mal habillés et sans approvisionnements; les ressources de toute sorte insuffisantes; les officiers euxmêmes n'étaient pas payés. Rien de toutcelane le touchait.
Le 1 mai, Belliard avoua au major général que, depuis leur entrée en Espagne, les chefs d'état-major n'avaient pas touché leur traitement; leurs dépenses étaient le double de ce qu'elles étaient ailleurs et ils ne pouvaient y suffire.
A cette époque, il fut chargé par l'Empereur d'établir un mémoire sur l'armée espagnole, régiment par régiment, compagnie par compagnie, indiquant la composition, les effectifs, les masses, le recrutement, les garnisons, etc., en un mot tous les détails possibles. C'était un travail considérable, ajouté à la correspondance journalière que Belliard adressait au major général. Tout cela n'empêcha pas Napoléon, dix jours à peine après avoir demandé son mémoire, de faire observer au grand-duc que son chef d'état-major t n'écrivait pas et n'envoyait aucun rapport » .
Ce dernier cependant était loin de chômer ; et sa correspondance avec les corps d'armée était incessante.
 cette époque, les visées de TEmpereur dépassaient même le territoire espagnol. Et pour obéir à ses ordres, Belliard partir fit pour leMaroc» le 16 mai, deux officiers chargés d'étudier d'abord Ceuta, ensuite les présides, forts ou ports que l'Espagne avait sur la côte africaine, puis les forces du sultan du Maroc, ses moyens de défense, ses rapports avec les Anglais, etc.
Ce fut aussi à ce moment que Belliard eut la satisfaction d'obtenir le grade de chef d'escadron pour son aide de camp Galbaud.
Dans la seconde quinzaine de mai, un soulèvement général eut lieu à Valence, et la nouvelle en fut reçue avec pliBiisir par les habitants de Madrid. Belliard en avisa le major général en le prévenant qu'à Madrid on inventait mille moyens d'agiter le peuple. Les bruits les plus absurdes y étaient facilement accueillis. On craignait la conscription etl'envoi en France des régiments espagnols, ce qui favorisait beaucoup la désertion. L'armée manquait toujours de fonds, de fourrages et d'approvisionnements.
Belliard voyait maintenante quel point notre conquête avait irrité le peuple espagnol. De son côté, soit qu'il fût fatigué de la mission ingrate qui lui avait été confiée^ soit qu'il fût découragé par la nouvelle que l'Empereur destinait le trône d'Espagne à son frère Joseph, Murât, découragé, tomba malade.
A Bayonne, ce qui préoccupait le plus l'entourage impérial, c'était la difficulté de maintenir la tranquillité publique. Pour calmer les esprits. Napoléon adressa une proclamation au peuple espagnol. Belliard en accusa réception au prince de Neuchàtel en lui exprimant son espoir sur le bon effet qu'elle devait produire ; il avait encore foi dans le prestige de l'Empereur.
Aie fMiy» géwéfcd^ Madrid, 29 mai 1808 à f heure du matin.
MoQ prince, la journée a été hier tranquille a Madrid. Ce soir, à 7 heures, dans un des quartiers de la ville il y a eu une alerte occasionnée par deux soldats ivres qui se poursuivaient le sitbre nu. Les habitants qni se trouvaient dans la me se sont mis à courii, Tes postes ont pris les armes et tout s'est borné là.
C'est demain la Sainift-Ferdinand : on annonçait quelques mouvements pour ce jour-là; les campagnes voisiaô» devaient s'armer pour marcher sur la capitale; ce sont de beaux projets qui ne s'exécuteront pas et tout restera tranquille.
On n'a point de nouvelles officielles de Valence.
... J'ai Thonneur de vous envoyer copie dé la lettre de M. le général Sblano, arrivée à l'instant par un coomer extraordinaire. — Le décret de Sa Majesté qui confirme Son Altesse Impériale, capitaine général du royaume, ainsi que la proclamation faite aux Espagnols, sont arrivés ce soir; je viens de les remettre d'après les ordres de Son Altesse Impériale à M. le ministre secrétaire d'État; il les fait traduire dans la nuit; on préparera des planches ; le Ministre secrétaire d'État doit faire un petit projet de proclamation pour être présenté au conseil de Castille qui se réunira demain, à 6 heures du m«tin, pour recevoir le décret et la proclamation de Sa Majesté et les consigner sur ses registres. J'espère, monseigneur, que dana la journée de demain tout sera terminé. La ville de Madrid connaîtra combien Sa Majesté s'intéresse au sort de l'Espagne; elle verra sa sollicitude paternelle et les courriers seront partis pour porter dans toutes les provinces les preuves de la bienveillance de Sa Majesté pour la nation espagnole; cette proclamation produira un très bon effet; on l'attend avec impatience et elle fera disparaître l'incertitude qui agitait tous les esprits.
Ce soir,, on a fait saisir chez un marchand d'estampes une très grande quantité de portraits de Ferdinand, qui devaient demain être mis en vente : cette nuit on doit saisir les planches.
CAMPAGNE l/ ESPAGNE 401
A la (in de mai, les courriers de province cessèrent d'arriver. L'insurrection s'était étendue partout, interceptant les communications avec le grand-duc.
Ce dernier, atteint d'une fièvre violente, dégoûté d'un pays où il ne devait pas régner, ne demandait qu'à le quitter. On l'avait transporté à la campagne et, comme il ne voulait plus entendre parler d'affaires, c'était sur son chef d'état-major, resté à Madrid, que retombait le poids des responsabilités.
Bientôt, la double abdication arrachée par l'Empereur à Charles lY et à Ferdinand, fut connue dans les provinces et à Madrid; puis, un ordre de Napoléon vint imposer au conseil de Castille, une manifestation en faveur de son frère Joseph. L'effet produit par ces événements fut déplorable et souleva, en quelques jours, l'Espagne tout entière. L'insurrection prit une nouvelle force qui se manifesta par des massacres, des incendies, des prises d'armes, l'organisation de bandes de partisans, de juntes révolutionnaires et d'armées improvisées.
A Madrid et à Tolède, le peuple était encore contenu par nos troupes. Mais partout ailleurs, la guerre avait été déclarée à la France par les juntes et ce pays, dont Napoléon avait cru pouvoir s'emparer, avait de tous côtés sa population en armes. La haine la plus implacable et la plus légitime animait tous les Espagnols.
Que serait-il advenu si Napoléon, déférent au vœu de ce peuple, jusque-là noire ami, lui avait rendu son souverain Ferdinand et rappelé ses troupes? A coup sur les conséquences de cette résolution auraient été moins funestes que la poursuite d'un rêve irréalisable.
On dira peut-être que c'était impossible. La seule raison qui justifiai tcetteimpossibilité,c'étaitlablessured'amourpropre qu'une pareille mesure aurait faite à Napoléon. Elle auraitcependantconservénotreréputation de loyauté et notre prestige d'invincibilité; elle n'aurait pas fourni aux Anglais l'occasion de mettre le pied sur le continent,
et aurait laissé Timpression d*une puissance souveraine assez maîtresse d elle-même pour éviter à roccasion des fautes ou des désastres. Mais cet orgueil, quedéveloppeot souvent les succès militaires et ^ui chez Napoléon nVait plus de limites, ne devait lui laisser d'autre alternative que d'écraser, scias les coups de ses légions, les révoltés espagnols. Cevx^, pour aotre malheur, surent montrer qu*on ne vient jamais à bout des aspirations d'un peuple fier, énergique et résolu à se défendre.
Pour Belliard, la situation était devenue difficile. Murât ne s^occupait plus de rien; et les généraux, ne recevant plus d^ordres, agissaient pour leur compte, de leur propre autorité. Le chef d'état-major n avait à lear transmettre que les instructions envoyées de Bayonne.
Le 8 juin, la nomination de Joseph au trône d'Espagne étant devenue officielle, Belliard adressa à TËmpereur, de la part de Murât, une demande instante de rappel immédiat.
Napoléon s'occupait alors de renforcer les troupes qu'il avait dans la Péninsule ; il insista pour rezécution du mouvement du général Dupont sur Cadix; puis, jugeant que Murât était inutile à son poste, il l'autorisa à rentrer en France et envoya, pour le remplacer, le général Savary. Ce dernier arriva promptementà Madrid et s'y trouva dans une position délicate qui compliqua aussi celle de Belliard. Aux termes des instructions impériales, il devait lire tous les rapports adressés au granJduc de Berg, faire les réponses, donner tous les ordres d'urgence; mais il ne pouvait rien signer. Ce soin était réservé au général Belliard qui devait en outre veillera l'exécution des mesures prises. Le tact du chef d'étatmajor et ses bons rapports avec Savary, qu'il connaissait depuis l'expédition d'Egypte, sauvèrent la situation.
Belliard passa ainsi le mois de juin à transmettre des ordres de mouvementaux troupes en opérations, à celles qui passaient les Pyrénées et notamment aux renforts
CAMPAGNE DESPAGNE 403
enToyés au général Dupont. Savary, du reste, avait une grande initiative qui couvrait sa responsabilité et une expérience qui justifiait la confiance du Souverain. Il n*hésita pas i conseiller à Dupont l'évacuation de TAn* dalousie, s*il la jugeait nécessaire, et lui écrivit même un jour : « Surtout évitez un malheur, dont les suites seraient incalculables ».
Pendant ce temps, le roi Joseph, arrivé à Bayonne, pre-* Daitles instructions de son frère, recevait les états de situa* tien et un tableau d*emplacement des troupes préparé par Belliard et entrait le 9 juillet sur son territoire sous la protection d'une brigade française.
Dès ses premiers pas dans ce pays il vit qu'il n'y avait pas de partisans, que les forces militaires étaient insuffisantes et que l'aient lui manquait. Rassuré un moment par la vi£U)ire remportée par Bessières à Rio Seco, il continua sa marche sur Madrid sans se presser et y arriva, le 20 juillet.
Belliard en rendit compte au major général, t S. M., ditil, a fait ce soir son entrée dans la ville de Madrid ; elle a été bien reçue. Toutes les personnes avec lesquelles le loi s'est entretenu, en sont enchantées. La présence de S. M. fera beaucoup à Madrid et par suite dans le Royaume. J'espère que dans quinze jours, Tesprit public, qui est très mauvais, aura beaucoup changé.... »
Le nouveau roi avait à peine ceint sa couronne qu^ les préoccupations les plus sérieuses vinrent l'assaillir. Belliard, qui était avantageusement connu de lui et qui gardait, après le départ de Murât, ses fonctions de chef d*état-major, lui conmiuniqua, trois jours après son entrée à Madrid, des rapports venus de Manzanarès et de Madrilejos, relatant une défaite complète de Dupont par l'armée espagnole. Savary en fut également instruit; et le mouvement déjà ordonné sur Tolède fut aussitôt contremandé. Belliard essaya de les rassurer; mais leur inquiétude persista. Lui-même la partageait, car il ne
cessa, depuis ce moment, d'envoyer des ofCciers dans la direction d*Andujar où s'était arrêté le général Dupont.
Le 26, le Roi fit une proclamation aux habitants de Madrid pour les calmer. Il y eut aussi une grande fête, chez un personnage de la cour, le marquis de Campo del Angel, et Belliard constata que la plupart des grands d'Espagne invités faisaient défaut. Le 27, il ne fut pas encore en état d'envoyer des nouvelles sûres et ne put renseigner le maréchal Bessières qui, très inquiet, lui en avait demandé. Il put simplement lui dire que le général Dupont avait eu une affaire très chaude et qu'il n'était pas possible d'ajouter foi aux dires des habitants, d'après lesquels Dupont et son corps d'armée n'existeraient plus.
Malheureusement, le lendemain, il fallut se rendre à l'évidence; et, à la nouvelle de la catastrophe de Baylen, le Roi ne crut pas pouvoir se maintenir dans sa capitale. Belliard écrivit de suite au major général.
A son Altesse le prince de Neufchâtel.
Madrid, 28 juillet 1S08.
Mon prince, j'ai eu Thonneur de vous écrire ce soir, à 7 heures, pour vous annoncer le malheureux événement arrivé au général Dupont, en vous envoyant la lettre du commandant de Madrilejos qui avait été écrite sous la dictée de M. de Villoutreys, expédié par le général Dupont et porteur de la convention faite entre lui et le général Castafios; j'en joins encore une copie à ma lettre.
D'après la perte de ce corps entier, Sa Majesté, avec les troupes qui sont à Madrid, ne se trouvant pas en mesure d'attendre l'ennemi qui parait être en pleine marche pour lui livrer une bataille sous les murs de Madrid, a ordonné ce qui suit :
Toutes les troupes qui sont à Madrilejos, Manzanarès, et la colonne du général Laval ont ordre de se replier et de se réunir à Ocafia à la division du général Musnier; aussitôt que cette réunion sera opérée, le général Musnier, qui a pris le commandement de toutes ces troupe3, partira pour venir à Madrid.
L'intention de Sa Majesté étant de concentrer tous ses moyens pour livrer une bonne bataille aux ennemis, ordonne au général Verdier de lever le siège de Saragosse, d'envoyer à Pampelune toute Fartillerie de siège et tous ses malades qui formeront la garnison de cette place; avec le reste de ses troupes, il se rendra par Logrono sur Tudela.
Toutes les troupes qui sont à Madrid se mettront en marche, dans trois ou quatre jours, pour se rendre à Âranda, prendre position derrière le Duero, et ensuite, le Roi les portera à Burgos.
Demain, on commence l'évacuation des hôpitaux et des dépôts. La garnison de Ségovie a ordre de se rendre à Buitrago.
J^écris à tous les commandants de Buitrago, d'Âranda, de Burgos, de Vittoria et des autres villes sur la route de France d'évacuer leurs hôpitaux sur Bayonne,.pour ceux de Burgos à Bayonne; et sur Burgos, pour ceux de Madrid à Burgos. A 4 heures du matin, un aide de camp du duc de Rovigo partira pour se rendre auprès de Sa Majesté ; je lui remettrai des dépêches pour Votre Altesse.
 partir de ce moment, Belliard fut absorbé par Tenvoi des ordres d'évacuation et de concentralion des troupes sur Madrid. Le départ pour Burgos des dépôts de cavalerie et d'infanterie commença le 29 juillet; et le même jour il écrivit à Bayonne, pour demander des renforts en hommes, chevaux, canons et munitions. Le 31 juillet, tout était prêt pour l'évacuation de la capitale. Le chef d'état-major en prévint le major général par la lettre ci-après :
Au major général.
Madrid, 3i juiUet 1808.
Mon prince, j'ai l'honneur d'envoyer à Votre Altesse Sérénissime, la lettre que j'ai reçue ce soir de Musnier. Votre Altesse verra que le général Laval, ainsi que les troupes qui se trouvaient à Madrilejos ont opéré ce soir leur jonction avec les troupes d'Ocana.
Le 2, de très grand matin, l'armée doit quitter Madrid ; elle marchera dans Tordre suivant....
406 PÉRIODE IMPÉRTALE
La terreur est déjà répandue dans la ville ; tous les Français établis dans le pays, tous les Espagnols qui ont paru être nos amis, tous ceux qui se sont mis en avant, cherchent à quitter la ville pour éviter d'être massacrés. Cette malheureuse capitale, quand nous l'aurons quittée, sera, je le crains bien, le théâtre de beaucoup d'horreurs, et lorsque les insurgés y entreront, la grande masse des habitants nous regrettera en faisant la comparaison de la conduite dtô insurgés avec la nôtre.
Nos évacuations se font assez lentement, faute de moyens de transport, surtout celle de nos malades qui ne laissent que d'être très nombreux. Il est impossible de se procurer des voitures. .Aujourd'hui nous avons fait battre la campagne par la cavalerie pour en ramasser : il a été impossible de s'en procurer ; les habitants brûlent les roues et emmènent leurs bestiaux pour éviter de suivre l'armée française et de lui être utile ; c'est un système bien prononcé chez la nation espagnole que de nous faire le plus de mal qu'elle peut. C'est au point que depuis deux jours, il n'arrive aucun comestible en ville.
Lorsque les gens de la cour ont vu faire les préparatifs de départ, ils se sont tous cachés ; et ce soir, on n'a pas trouvé un seul des innombrables palefreniers pour atteler deux mules ; tous les harnais ont disparu.
Les illusions de Belliai*d semblaient dissipées. Néanmoins il s'occupa activement de la retraite.
L'évacuation de la capitale s'effectua avec ordre, sans insulte de la part du peuple et sans que Tarrière-garde fût suivie par Tennemi. Ce mouvement produisit le plus triste effet; et dès le 3, en route pour Somosierra, l'armée se livra à toutes sortes d'excès. Il fallut un ordre du jour rigoureux pour « remettre les hommes sur la ligne de leurs devoirs ». Le 5, on quitta les positions de Yillaregos, Somosierra et Buitrago, à 1 heure du matin, pour gagner Aranda. La marche se fit bien, mais avec de nombreux traînards et en abandonnant des caissons d'artillerie qu'on ne pouvait traîner. « Le Roi, écrivait Belliard, est d'une tranquillité sans égale. »
CAMPAGNE b'ESPAGNE 407
Deux jours après, au départ d'Aranda, les 200 dragons commandés pour Tavant-garde firent défaut et une partie de Targenterie du Roi fut volée. Ces incidents aliénèrent Belliard, à écrire à son collègue de Grouchy, la lettre ci-après :
7 août 1808.
Comment se fait-il, mon cher GroQchy, que les 200 dragons que je vous avais demandés pour Tavant-garde ne s'y trouvent pas; il y en a seulement 80. Aujourd'hui j'ai voulu faire faire un détachement de 150 hommes et cela a été impossible. Comme tu avais sûrement donné l'ordre d'exécuter ceux du Roi; en conséquence il faut punir très sévèrement l'officier quel qu'il soit qui ne s'est pas conformé aux instructions qu'il a reçues.
Des rapports arrivés ce matin annoncent qu'une partie de Fargenterie du Roi se trouve dans les caissons des fourgons des régiments de l'arrière- garde et même dans quelques-uns appartenant aux officiers. Sa Majesté tient beaucoup à connaître les auteurs de ce vol ; en conséquence elle me charge de décrire de faire visiter par ton chef d etat-major tous les caissons, fourgons et voitures de l'arrière-garde. Il faudra pour cela les réunir dans un parc comme si vous vouliez le mettre en marche, afin d'éviter de donner l'éveil, et de ne pas manquer de trouver la pie au nid, si vraiment elle y est. Sa Majesté veut avoir raison de cette affaire. Tu feras bien d'être présent toi-même à la visite, d'y faire trouver le commissaire des guerres et de faire dresser un procès-verbal que tu adresseras au Roi.
...Quelles nouvelles as-tu de tes derrières? tu n'es pas fertile en rapports; moi je vais te donner celles arrivées hier.
L'Empereur conjiait le malbeoreux événement de Dupont. Avant son départ de Rayonne, il avait ordonné à 15 régiments de vieilles troupes de se rendre en poste en Espagne. Ces 15 régiments ne tarderont pas à arriver; déjà 3 sont à Rayonne et en route pour Vittoria.
Depuis l'événement de Dupont, de nouveaux ordres ont été donnés et 150,000 hommes de vieilles troupes seront bientôt en Espagne.
L'Empereur, en effet, avait appris la capitulation de Baylen, à Bordeaux, le 2 août, alors qu*il rentrait à Paris. Et, après quelques éclats de colère, il avait donne Je suite des ordres pour l'envoi, en Espagne, de ses meilleurs régiments.
II n'était que temps de secourir Tarmée d'Espagne. A Burgos, Belliard avait trouvé la ville sans vivres. 11 avait fallu réduire tout le monde à la demi-ration. En passant la revue des troupes, il avait constaté que les dépôls de cavalerie et d'infanterie étaient dans le plus déplorable état, c Les hommes étaient nus, sans bottes, sans souliers, sans habits, sans culottes et beaucoup sans armes. > Les Anglais avaient débarqué à Santander et à Bilbao des agents qui poussaient le peuple à l'insurrection, annonçant que « Tarmée française était en pleine déroute, qu'elle se retirait en désordre et qu'il fallait l'empêcher de revenir en France », En transmettant ces nouvelles au major général, Belliard le suppliait de prendre en considération les demandes qu'il lui adressait dans l'intérêt des troupes. « Il est urgent pour le salut de l'armée, lui écrivait-il, que V. A. vienne à son secours.... Les ambulances manquent de tout; les transports sont dans le même cas.... Les habitants ont pris pour système d'évacuer les villages et d'enlever tout ce qui peut servir à la nourriture des hommes et au transport des malades, des blessés et des vivres. » Au delà de l'Ebre où Ton allait prendre position, on trouverait peu de ressources. Les habitants évacuaient d'avance leurs grains, sur les différents ports, où les Anglais les achetaient à des prin: avantageux. Il ne fallait pas compter sur les habitants, ni sur les réquisitions forcées. « Les habitants, disait-il, s'en iront et emporteront avec eux tout ce qu'ils pourront. »
Tandis qu'il mettait ainsi le major général au courant des misères des troupes, Belliard reçut Tordre de préparer un projet de nouvelle organisation de l'armée.
Il sut en même temps que Napoléon avait fortement désapprouve le mouvement de recul ordonné par le Roi.
Néanmoins, le corps d'armée du maréchal Moncey s'établit sur la rive gauche de TEbre et celui du maréchal Bessières à Bui^os. Ces mouvements ne furent pas inquiétés. Depuis Madrid, nos troupes n'avaient été suivies par aucun ennemi.
Castaôos n'avait pas quitté Madrid, où la junte s'agitait, pour imposer son autorité aux juntes provinciale» qui lui refusaient obéissance. On parlait de levée en masse, de soulèvements de populations entières; mais il n'y avait que des formations de bandes et des noyaux d'armées provinciales qui manquaient de cohésion. Notre retraite sur l'Èbre avait surtout favorisé l'insurrection.
Belliard n'eut pas de peine à s'en rendre compte et quand il vit notre inaction, il essaya de la faire cesser. Le maréchal Jourdan, qui était venu en Espagne avec le Roi, exerçait officieusement les fonctions de major général, tandis que Belliard était sous ses ordres comme chef de l'état-major. A la fin d'août, voyant que nous étions en état de combattre, il lui proposa de commencer diverses expéditions. « On perd un temps précieux, lui écrivait-il; l'ennemi s'organise; ce qui était à Saragosse aura le temps de se remettre... l'ennemi saura nos préparatifs; il se mettra en mesure.... Si on n'aborde pa» nos adversaires rapidement, dans le genre de guerre que nous faisons, on n'obtient aucun résultat heureux et quelquefois même, on ne réussit pas. Pardonnez-moi, Monseigneur, mes réflexions ; elles sont dictées par le désir que j'ai de voir l'armée du Roi obtenir des succès et pouvoir se maintenir en état et en bonne position, jusqu'à ce que les premiers renforts permettent à Sa Majesté de changer le système de guerre. »
Mais autour du Roi, on n'avait d'autre ' idée que d'attendre des renforts. Quant à l'Empereur, il réclamait sans cesse des états de situation exacts. Belliard ne
pouvait les obtenir des corps d'armée et des divisions, encore troublés par les derniers événements, c Cependant, disait-il, à force de demander, de questionner et de rechercher », il comptait y parvenir.
Il avait alors à satisfaire deux majors généraux : Berthier à Paris et Jourdan en Espagne. Cette situation était d'autant plus délicate que le roi Joseph, tout en étast au mieux avec lui, ne le supportait qu'avec peine. Belliard restait pour lui, un aide-major général de Berthier, détaché à larmée d'Espagne. Napoléon voyait bien que sa position était fausse ; et, à la fin d'août, dans ses ob«ervations sur les a£Faires d'Espagne, il trouvait qu' « il était sans emploi; c'est un bon général, disait-il; on pourrait l'employer au corps qui est sous Saragosse ». C'eût été peut-être un moyen de lui rendre un commandement et de lui procurer une occasion de montrer de nouveau ses aptitudes. Mais Berthier préférait le maintenir soos ses ordres ; il ne donna aucune suite à l'idée de l'Empereur, ni aux démarches du maréchal Jourdan pour faire de Belliard son aide-major général.
Pendant ce temps. Murât, complètement remis, avait laissé sa femme, la princesse Caroline, négocier à Bayonne son changement de position et avait été nommé roi de Naples et de Sicile, à la date du 1*' août Belliard lui avait envoyé ses félicitations, avec ses vœux pour sa prospérité et son bonheur.
En septembre, il fut enfin fixé sur l'état de nos forces en Espagne et en prévint Berthier : « Dans huit jours, lui dit-il, tout sera réuni en régiments; les trois corps (d'armée) seront bien organisés ; on aura l'armée dans la main et lés états de situation présenteront à Sa Majesté, à peu de choses près, la force de son armée en Espagne. »
Pendant ce temps, l'entrevue d'Erfurt avait lieu et Napoléon, assuré désormais de la tranquillité en Europe, se retourna du côté de la Péninsule.
CAMPAGNE d'eSPAGNE 411
Là, depuis le départ de Murât, on restait dans une
situation d'expectative qui avait permis à l'insurrection
de s'étendre sur tout le royaume. Le débarquement des
Anglais en Portugal avait, en outre, surexcité le courage
^de nos ennemis et ranimé leurs espérances.
Enfin, la défaite subie par Junot à Vimeiro et la convention qu'il avait signée à Cintra, avaient mis le comble à l'audace des insultés espagnols.
L'Empereur, cependant, comptait les écraser avant peu et lancer sur eux ses soldats les plus aguerris. Il en fit prévenir Belliard, le 2 octobre, étant encore à Erfurt. Les 1", 5' et 6* corps de la Grande Armée allaient être portés en Espagne, avec 5 divisions de dragons, une nouvelle division française d'infanterie et de cavalerie, une division polonaise et une allemande. Le tout serait renforcé de 20,000 hommes de l'armée d'Italie, et de 20,000 conscrits: Enfin, un corps d'armée spécial serait formé en Catalogne par Sainl-Cyr.
L'armée d'Espagne comprendrait désormais six corps: le 1*', sous les ordres du maréchal Victor; le 2', sous Bessières; le 3*, sous Moncey; le 4% sous Lefebvre; le 5*, sous Gouvion Saint-Cyr; et le 6', sous Ney. Il fallait y ajouter une réserve composée en grande partie de troupes de la garde. La convention d'Erfurt ayant été signée le 12 octobre. Napoléon annonça son départ pour Paris le 15, et son intention de se rendre en Espagne le plus tôt possible.
Gouvernement du roi Joseph.
Arrivée de TEmpereur à Bayonne. — Belliard y est envoyé. — Sa rentrée à i'état-major impérial — Ses fonctions. — Marche sur Madrid. — Capitulation. — Belliard chargé de la faire exécuter. — Il prend possession de la ville. — Sa proclamation. — 11 est nommé gouverneur de Madrid. — Rigueurs de Napoléon. — Belliard demande à quitter Madrid. — 11 est maintenu dans ses fonctions. — Le Roi reprend les rônes du pouvoir. — Mesures d'ordre dans Madrid. — Création d'un corps de police. — Reproches de l'Empereur. — Faus^se position de Belliard. — Rentrée du roi à Madrid. — Difficultés du service de Belliard.
Berlhier, rentré à Paris avec FEmpereur, en repartit aussitôt et arriva à Bayonne le 30 octobre. Son voyage avait été annoncé au roi Joseph, qui ne crut pouvoir mieux faire, pour le renseigner, que de liii envoyer le général Belliard. Ce dernier reçut le major général à Bayonne et lui fournit les indications les plus utiles. Les entretiens qu'il eut avec le prince de Neuchftlel décidèrent ce dernier à le conserver à Tétat-major général. D'abord, il savait que l'Empereur voudrait le voir, l'entendre, le questionner et que sa présence à Tétat-major impérial serait précieuse pour toutes les mesures à prendre. Belliard prit aussitôt son service comme chef de I'état-major et s'y trouva en collaboration avec deux autres amis de Berthier, qu'il connaissait depuis longtemps, les généraux Mathieu Dumas et Dutaillis. Ce dernier était en Égyp(e l'aide de camp du major général.
Le 3 novembre, dans Taprès-midi, TEmpereur arriva à Bayonne. Belliard en informa les commandants de place et de troupes le plus à proximité et n'eut, à partir de ce moment, qu'à transmettre les ordres de Napoléon aux corps d'armée placés sous son autorité.
La situation était désormais bien changée. Nos troupes étaient entre Bilbao et Pampelune ; les corps étaient dispersés et parfois mélangés entre eux. Leur effectif total atteignait 173,000 hommes. Les forces espagnoles de leur côté étaient divisées en quatre armées, occupant les flancs de la nôtre et lui barrant le chemin de Madrid. Elles s'élevaient à 134,000 hommes.
Le roi Joseph fut prévenu des intentions dé son frère, qui voulait faire occuper immédiatement Burgos, pour se placer entre les deux principales masses ennemies et inonder la vieille Gastille avec sa cavalerie, qu'il venait de placer tout entière sous le commandement du maréchal Bessières.
Le lendemain de son arrivée à Bayonne, l'Empereur partit pour Tolosa et Vittoria, qu'il atteignit le 5 novembre, dans la nuit. Le roi Joseph s'y trouvait déjà. Belliard installa l'état-major auprès du quartier général qui s'était mis hors ville pour garder sa liberté d'action,
De tous côtés on annonça que l'Empereur venait d'entrer en Espagne et qu'il avait pris le commandement. En chargeant Belliard de transmettre cet avis, Berthier lui définit ses fonctions : « Je signe, lui écrivail-il. comme major général. Vous, dans les ordres que vous donnerez d'après les miens, vous prendrez la qualité d'aide-major général. Le roi d'Espagne reste, vis-à-vis de l'armée, lieutenant de l'Empereur, Ceci, de vous à moi. »
Belliard était donc le premier aide-major général et le principal collaborateur de Berlhier dans la campagne qui s'ouvrait. Le même jour, il vit arriver la garde à Villoria. Bessières, remplacé par Soult, à la tète du 2* corps qui était à Burgos, reçut l'ordre, le 9, d'exé-
cuter avec sa cavalerie une reconnaissance offensive, pour voir ce que nous avions devant nous. A la saite de cette opération, Belliard divisa Tétat-major en deux fractions, un tiers qui resterait à Vittoria^ pour assurer le service des communications, et le reste destiné à suivre Napoléon sur Madrid. Belliard alla Finstallerle même jour, à Arminon, à une demMieue de Miranda.
Le 11, Soult ayant occupé Bui^s la veille, le quartier général vint dans cette ville, où le roi Joseph arriva te lendeaiain, se plaignant de n'être plus rien et de perdre son prestige.
Belliard eut la mission délicate de lui faire connaitie^ par rintermédiaire du maréchal Jourdan, les mouvements et les positions de Tarmée. D lui annonça peu de jours après, le succès de Victor à Los Monteros, rannulation de Tarmée espagnole de Galice et Tordre envoyé à Soult d'occuper Santander. Nos affaires était déjà en meilleure voie. La droite de notre armée ayant repris la liberté de ses mouvements, il restait à en obtenir autant sur notre flanc gauche, et à marcher ensuite sur la capitale.
Comme on allait continuer à se porter en avant, le major général créa un nouvel échelon d'état-major à Burgos, sous les ordres du général Mathieu-Dumas, pour assurer les communications et les approvisionnements. U se porta ensuite à Aranda, le 33 novembre, emmenant avec lui le reste de Télat-major sous les ordres de Belliard. Le même jour, Lannes écrasait, à Tudela, les armées de Valence, d'Aragon et d'Andalousie réunies sous les ordres de Castanos qui se mit précipitamment en retraite. On marcha alors sur le défilé de Somosierra, qu'on enleva le 30 novembre, malgré plusieurs étages de feux. Ce jour-là, Belliard vint coucher à Buitrago avec rétat-major et se retrouva devant Madrid le lendemain, 1" décembre. L'Empereur s'installa au château de Chamartin i quelques kilomètres de la capitale et fit
G0UVERNE1IET9T DU ROI JOSEPH 415
préparer une atlaqu€ de vive force qui fut commencée la suit suivanie, après le refus des sommations faites aux autorités. Mais le 4 décembre, à 6 heures du matin, la junle militaire de Madrid, jugeant toute résistance inutile, se soumit et envoya ses délégués annoncer as major général que la ville capitulait.
Celui-ci fit aussitôt préparer Tordre qui allait charger le général Belliard de faire exécuter les clauses de la capitulation. Il était ainsi conçu :
Le Major général am général BelliartL.
Au camp sous Madrid, 4 décembre 1808, àlOh. 30dumalin.
L'Empereur nomme le général Belliard commissaire pour l'exécution des dispositions de la capitulation relative à la reddition de la place de Madrid. Le général Belliard sera en même temps commandant de la ville de Madrid; à cet effet, il se rendra sur-le-champ près de M. le maréchal Victor, duc de Beliune, pour se concerter avec lui sur la prise de possession des différents postes, de la remise des armes, des canons et de faire défiler la garnison; les chevaux des volontaires de Madrid, de Tartillerie, du génie ou de tout autre corps qui se trouveraient à Madrid, seront remis, ainsi que tous les magasins militaires. Le duc de Bellune mettra à la disposition du général Belliard, trois régiments pour fonaaer la garnison de Madrid.
LàO Roi désignera des officiers civils pour mettre les scellés sur les caisses publiques. Sa Majesté enverra la moitié de sa ^arde prendre possession du Palais. Le général Belliard portera Tordre au maréchal Victor pour que toute l'armée reste bivouaquée la nuit prochaine dans les mêmes positions qu'elle occupe, sans permettre (hormis les deux régiments formant la garnison) que personne entre en ville....
Le principal aujourd'hui est de prendre les postes, de faire déposer les armes et les canons et de faire défiler la garnison.... Le général Belliard, n'ayant que des fonctions momentanées à Madrid, conserve sa place d'aide-major et sera remplacé, etc.
416 PÉKIODE IMPÉRIALE
En vertu de cel ordre, le général prit possession de la ville, au nom de S. M. l'Empereur et Roi, le même jour à midi.
La junte vint le recevoir à la Porte del Sol et lui apporter les clefs; mais il refusa de les prendre, disant qu*il fallait les remettre à l'Empereur.
En fait de troupes, il ne trouva que deux postes de 15 à 20 hommes qui avaient été oubliés. Le reste était parti à l'avance. La réserve des gardes wallones, lai procura environ 200 hommes qu'il fit consigner au quartier après avoir pris leurs armes. Il fit conduire au Retiro tout ce qu'il y avait de pièces et de caissons dans les rues et demanda l'aide d'un général d'artillerie, pour achever le lendemain le rassemblement de ce matériel.
Quand il entra en ville, il y avait beaucoup d'habilants aux fenêtres et dans les rues. « On ne se serait point douté, écrivait-il au major général, qu'on était prêt à s'égorger. » Tout était tranquille; il avait couru et fait courir dans tous les quartiers, sans y trouver le moindre désordre ». Il espérait que cela continuerait.
Presque tous les grands étaient partis ou cachés. Dans la soirée, il fut occupé à établir les troupes et à visiter la ville, qu'il connaissait mieux que personne. Sur sa demande^ la junte lui promit de faire détruire toutes les barricades, et de fournir 30 à 40,000 rations de tout genre. 11 comptait adresser incessamment au major général, un rapport sur tous les magasins.
Le même jour, il prépara, pour les habitants de Madrid, une proclamation qu'il soumit au maréchal Berthier et qui fut approuvée par TEmpcreur. Ce dernier fut également satisfait des mesures qu'il avait prises. Il lui fit envoyer, le 5 décembre, un général d'artillerie et un général du génie auxquels il fit connaître leur mission.
Mais cette bonne humeur de Napoléon ne dura pas; et, dans la même journée, il lui fît dire que ce n'était
pas avec « de la mollesse et des cajoleries qu'on pouvait remellre de Tordre dans les premiers moments, mais avec de la fermeté et de la vigueur ». Puis, entraîné par cette pensée, il lui ordonna : l"* de rassembler et d'envoyer au quartier général tous les officiers et soldats de naissance espagnole; 2"* de réunir et d'organiser tous les étrangers au service d'Espagne; 3** de recueillir l'adresse, Tàge et les qualités des généraux espagnols et de leur déclarer qu'ils étaient prisonniers de guerre; 4"* de mettre les scellés sur les biens ^es principales familles émigrées; 5° d'interdire les réunions de la junte. Il devait s'arranger pour avoir dans les casernes des logements pour 6,000 hommes, et, dans les couvents, pour 12,000 à 18,000 hommes; enfin des écuries pour 2,000 chevaux.
L'Empereur lui faisait connaître que les habilanis n'ayant pas observé la capitulation, celle-ci était annulée et ne devait pas êlre affichée.
Cet ordre arrivait trop lard; Taffichage avait déjà eu lieu.
Néanmoins Belliard transmit les volontés de Napoléon au corrégidor et employa toute son activité pour le satisfaire. Dès le 6, il annonça au major général qu'une division entière était logée dans les casernes et lui envoya la liste des postes établis en ville, avec leur effectif. Il espérait que toute trace de barricade aurait disparu le 7, vers midi. Il rendait compte que le plus grand ordre régnait en ville, que la confiance renaissait; les boutiques s'ouvraient, les paysans apportaient leurs denrées et il pensait qu'avant peu « on ne s'apercevrait plus qu'on était en guerre »,
Sans faire attention aux efforts de Belliard, l'Empereur avait ordonné d'envoyer le 6, à Madrid, le corps du maréchal Lefebvre avec deux divisions de cavalerie. Ces mesures risquaient de troubler Tordre qui comjnençait à s'établir; Belliard en fit l'observaliou et le
corps du maréchal, ainsi que la diyision Milhaud, forent cantonnés hors ville.
Deux jours après, les premières dispositions de TEuh pereur furent complétées, sur la demande de Belliaré, par la nomination d*un commandant d*armes, le général Lauberdière, qui fut placé sous ses ordres. Ses fooo* tiens embrassaient tout ce qui avait trait à la police dans Tintérieur de la ville, tandis que Belliard, connue gouverneur de Madrid, restait responsable de ce qui concernait le Grouvernement, la haute police, les approvisionnements, ladministration et l'exécution des ordres de TEmpereur. Le bureau des passeports restait aussi dans ses attributions.
Le plus difficile, à ce moment, était de satisfiûpe Napoléon, dont Tunique procédé pour soumettre TEspagne était la terreur. Belliard, au contraire, était porté à la bienveillance et, chez lui, ses sentiments d'humanité dominaient ceux du guerrier. Puis, la connaissance qu'il avait de la population de Madrid lui avait appris que sa manière d*agir était plus utile à son souverain qu'une sévérité inexorable.
Aussi fut-il cruellement ému lorsque le 8 décembre, il regut Tordre de faire arrêter le Président du conseil de Cas tille, Don Arias Mon y Velarde, le Procureur fiscal et le Secrétaire du môme conseil, pour les expédier en France, ainsi que la plupart des grands d'Espagne alors présents à Madrid. Don Arias en particulier avait une nombreuse famille et son départ allait laisser sa femme et ses neuf enfants sans moyens d'existence. On implora TEmpereur pour elle; on ne put obtenir que l'autorisation de ne pas loger d*officiers dans sa maison.
Belliard se conforma aux ordres donnés quoique plusieurs lui parussent excessifs. Il fallut ainsi mettre sous le séquestre le Tribunal de TInquisition et ses papiers ; puis les maisons, les meubles, Taisent et les
effets de tous les généraux et officiers servant dans les armées espagnoles insurgées; arrêter plus de 300 notables ou personnages des premières familles et les envoyer en France, sous escorte. Le rétablissemeni de Tordre en ville lui donoait du reste beaucoup de nul. Des réunions insurrectionnelles avaient eihcore lieu; elles essayaient de soulever le peuple en le privant de pain. BeÛiard dut ordonner aux marcfaflmds d'ouvrir leurs boutiques, qu*ils s'obstinaient à tenir fermées^ et aux boulangers, de cuire du pain, sous peine de répressions sévères. Il &ifiaît en outre quelques exemples* Il fit impitoyablement fusiller les pillards qsiii furent pris en flagraiû ééht il réusait promptememt à remettre tout en assez bon état et la plupart des généraux rendir^it justice à ses efforts et à son énergie.
L'arrestation des notables Tembarrassait. Il craignait l'effet produîi par cette mesure. Il proposa des raodîiScations qui furent acceptées. Le 14 décembre,. il procéda à la formation d'une garde bourgeoise destinée à maintenir le bon ordre. A cette date, les ordres de l'Empereur pour le départ des prisonniers politiques étaient exécutés. On les avût réunis au Retire ; il n'y avait plus qu'à les faire partir* Mais plusieurs d'entne eux étaient très ftgés, d'autres malades, la plupart dans l'impossibilité de marcher. Un certain nombre avaient été arrêtés en bas de soîfty ou en grand tenue, sans maiBteaux ni capotes ; tou3 étaient sans argent. BeUiard prit sur lui de faire ces observations au major général. Il demanda pour eux une journée, pour leoir laisser le temps de prendre de l'argent, du lieuge et de donner des ordres pour la tenue de leurs maisons. Il obtint ce qu'il désirait et en sauva ainei un certain nombre. Il réussit de même à faire r^ivoyer chez eux, sur parole^ les officiers scKagénaires, ou malades, qui avaient été arrêtés.
Le 19 décembre, l'Empereur reçut une nouvelle qni
modifia Télat de choses, diminua ses rigueurs et obligea le roi Joseph à rentrer dans sa capitale. Les Anglais avaient pris Toffensive et marchaient sur Valladolid. 11 fit aussitôt ses préparatifs pour se portera leur rencontre. Mais avant son départ, le major général eut la surprise de recevoir une lettre du général Belliard qui, fatigué des fonctions qui lui étaient confiées, demandait à reprendre celles d'aide-major général. Or TEmpereur, malgré quelques reproches, d'ailleurs peu justifiés, était heureux de Tavoir à la tète du gouvernement de Madrid. Il rejeta sa demande et lui fit répondre que sa mission était une marque de haute confiance de sa part. Il y ajouta des éloges qu'il savait bien mérités. Belliard resta ainsi à Madrid lorsque l'Empereur et le major général partirent le 22 décembre pour Yillacastin. Le Roi reprit la direction des affaires, mais connue lieutenant de l'Empereur, avec le maréchal Jourdan à ses côtés.
Le même jour Belliard reprit sa correspondance avec le maréchal Berthier.
Le serment de fidélité au roi Joseph fut prêté le 23 décembre, avec une grande solennité, dans toutes les églises, qui avaient revêtu, pour ce cérémonial, la pompe des grandes fêtes. Il n'y eut aucun désordre et l'attitude des Madrilènes fut partout respectueuse. Comme la fête de Noël approchait, Belliard prévint le commandant de place qu'ils iraient tous deux à la messe à l'église du couvent de Saint-Philippe qui était en face de son habitation; il fit commander une musique et une grande parade après la messe. L'ordre ne fut pas troublé.
Les trois jours suivants, on n'eut aucune nouvelle de Tarmée; ce qui fit beaucoup jaser. Il y eut quelques rixes entre soldats et habitants, des coups de sabre et de poignard; mais ce fut tout. Cependant la sécurité publique était loin d'être assurée et l'on sentait qu'une
-^■MirvT «.
hostilité sourde continuait à régner dans le peuple. Un soir de la fin de décembre, Belliard dut prévenir le maréchal Jourdan qu'il y avait eu en ville un peu d'agitation ; un agent de police avait ét^ arrêté et dépouillé. Il avait fallu multiplier les patrouilles, mettre à leur tète des officiers d'état- major et faire arrêter tous les gens qu'on trouvait errants pendant la nuil. Trente à quarante insurgés étaient entrés à Madrid, déguisés en paysans. Il fallut consigner les officiers et la troupe dans les casernes.
A la fin de décembre cependant, les mesures prises par Belliard et sa vigilance produisirent leur effet. A part les mauvaises nouvelles qui y circulaient, Madrid était tranquille, mais à la façon des villes conquises. Après 10 heures du soir, il n'y avait pas un habitant dans les rues, et le roi Joseph, qui n'avait pas fait son entrée dans sa capitale, était toujours aux environs et parfois à Aranjuez qu'il avait visité récemment.
A ce moment Belliard reçut des nouvelles des deux officiers que le grand-duc de Berg avait envoyés au Maroc, avant de quitter l'Espagne. Ils avaient été faits prisonniers et conduits à Cadix, puis à Marseille, où ils étaient arrivés vers le 15 décembre. Il s'empressa d'en informer le maréchal Berthier, auquel il transmit aussi des nouvelles de l'insurrection. Des rassemblements avaient lieu sur la rive gauche du Tage et l'on fortifiait Cuenca. A Madrid, on faisait courir le bruit de la marche d'une armée espagnole sur la capitale. Mais, làdessus, on savait à quoi s'en tenir et ce racontar n'émut personne.
Au commencement de la nouvelle année, Belliard appela l'attention du roi Joseph, sur la création d'un corps de police. Il demandait 400 agents et les sommes nécessaires à leur entretien. Il en avait déjà douze payés par lui. Quant aux alcades, ils ne faisaient rien. Le gouverneur de Madrid fut alors forcé d'avouer au Roi
422 PÉRIODE Hfl^bOALB
que TËmpereur Tavait laissé sans traitement. Il avait de fortes dépenses, ofaUgé qail était de payer des espions et les frais des courriers. Il avait dû se faire ayioicer 10,000 francs par Te payeur pour ne pas arrêter le service. Il était malheureux d'entrc^tenir le Roi de questions d'ai^ent; mais il ne pouvait «en dispenser, car le moment était venu d'organiser i Madrid, aa service d'espionnage et de police.
Belliard s'adressa aussi sur ce sujet au major général Berthier qui fît la sourde oreille.
Le roi Joseph d'ailleurs eût été bien en peine de lui allouer des fonds, car il était réduit lui-même i en demander à son auguste frère qui ne répondait même pas.
Le 6 janvier, le gouverneur de Madrid fit afficher un ordre du jour qui annonça, aux habitants, la victoire da maréchal Soult sur les Anglais et sur le général espagnol La Bosnana. Suivant l'usage, pour célébrer cet événement, il fit tirer cent coups de caoïon.
Malgré son zèle, et les bons résultats déjà obtenus, le général Belliard ne réussissait pas à satisfaire Napoléon, qui avait pris l'habitude en Espagne, de se plaindre de tout et de tous. De son côté le roi Joseph lui écrivait € que l'attitude de Madrid était celle de rabattement » ; que depuis la signature des adresses et la prestation du serment « chacun était rentré dans son égoïsme particulier. Il trouvait que cette sitiiation précaire durait depuis trop longtemps ».
L'Empereur n'écrivait que pour dooner un libre cours à sa mauvaise humeur. Le 9 janvier, il exprimait < son mécontentement au général Belliard, sur la mollesse de son gouvernement. Tous les jours, on assassinait des Français dans Madrid et il n'avait cacoore rien fait >. Il lui ordonnait de faire arrêter trente mauvais nr}^ et de les faire fusiller; il le rendait re^onsable du premier assassinat qui serait commis sur un Françak, s'il se le faisait pas suivre de l'arrestation d'un Espagnol. Enfin, il
GOUVERNEaiElfT DU BŒ JOSEPH 42S
trouTaît simplement « ridicule la conduite qu'on tenait à Madrid j».
En même temps, il prescrivait à son frère de faire eofin son entrée solennelle dans sa capitale et de s'arranger pour être bien reçu par les habitants.
Les reproches de Napoléon auraient découragé un homme moins dévoué que Belliard. Mais n'écoutant que son devoir et désireux de satisfaire son souverain il continua ses efforts incessants pour pargw Madrid des scélérats et des assassins. Le joar même où TEmperenr lui adressait ses plaintes il venait de faire arrêter 300 joueurs de proiesaion parmi lesquels on avait trouvé 70 déserteurs, assassins ou échappés des galères. La commission militaire était occuper à en juger six et leur exécution se préparait sur la place principale de Madrid. En l'annonçant à Berthier, le 11, il lui fit connaitre l'entrée à Madrid du corps du maréchal Lefebvre» destiné à se porter sur le Tage.
Tout cela ne calmait pas Napoléon qui écrivait, le lendemain, à son frère : c II faut faire pendre à Madrid une vingtaine des plus mauvais sujets. » Peu de jours après, il se plaignait que la cour des alcades de la capitale avait acquitté ou condamné seulement à la prison < une trentaine de coquins que Belliard avait fait arrêter ». Il fallait nommer une commission militaire pourlesjagerde nouveau et faire fusiller les coupables.... c La caaaUle n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint. »
An miliev <fe ces tiraillements, le prince de Neuchàtel fit savoir au Roi, le 17 janvier, que les événements politiques obligeaient FEniperenr i rentrer à Paris. A cette date, Belliard était enfin en mesure d'affirmer qu'il n'y avait plus d'assassinats à Madrid et que les habitants étaient plus tranquilles. La partie éclairée de la population désirait vivement la rentrée du Roi dans sa capitale, comptant qu'elle calmerait les esprits et contribuerait puissamment à la tranquillité publique. On s'adressa
pour cela au gouverneur qui fît savoir que cela dépendait de TEmpereur et conseilla de lui envoyer une dépulaiion dans ce but. Le 13 janvier, Belliard avisa le major général de son départ pour Valladolid et lui transmit la liste des personnes qui la composaient. Cette démarche eut, comme on le verra plus loin, une issue favorable.
Malgré cet heureux résultat, Belliard allait se trouver désormais dans la situation la plus fausse de sa carrière. L'Empereur le laissait à Madrid comme gouverneur sous Tautorité de son frère et du maréchal Jourdan, mais aussi comme aide-major général sous les ordres du maréchal Berthier qu'il devait renseigner sur toutes choses. Il avait ainsi plusieurs chefs à satisfaire, deux surtout : TEmpereur et le Roi qui ne s'entendaient pas.
Cet état de choses devait tôt ou tard créer des dissentiments. Vers le milieu de janvier, Belliard avait dû faire arrêter, juger et exécuter un fusilier de la garde du Roi; puis, faire mettre en prison des grenadiers de la garde; enfin faire arrêter et traduire en conseil de guerre, un gendarme d'élite de la garde du Roi. Le général Saligny, capitaine des gardes, vint le réclamer; Belliard le lui fit livrer. Mais en rendant compte de ces faits au maréchal Jourdan, il ajouta, en réponse à certaines observations : c Je ne crois pas, Monseigneur, que le Roi pense que j'ai pu manquer au respect qui lui est dû. Je vous prie de croire que je n'en ai jamais manqué envers qui que ce soit et encore moins envers un souverain auquel je suis attaché et qui m'a si bien traité.
« Je suis sûrement dans l'erreur, Monseigneur, puisque je ne crois point de la même manière que vous. Je crois être en droit de faire arrêter tout individu qui trouble l'ordre public et qui s'écarte de la ligne de ses devoirs, et je suis tellement convaincu de cette vérité que je ferais même arrêter un officier supérieur, ou même un officier général qui se mettrait dans le cas
de rexécution des règlements ou lois militaires, parce qu'alors je ne vois que Thomme qui s*est rendu coupable et qui mérite d*ôtre puni : voilà, je crois, le droit de celui qui commande et qui répond de la tranquillité publique.
< Un soldat de la garde peut commettre un assassinat : si, pour le faire arrêter, j'attendais que le général Saligny m envoyât Tordre, bien sûrement le coupable s'évaderait et le crime resterait impuni. Voilà, Monseigneur, ma manière de voir ; si elle est contraire aux instructions de Sa Majesté, je vous prie de me donner des ordres et je m'y conformerai. »
Quelques jours après, ce fut avec le Roi lui-même que Beliiard eut à discuter son devoir, au sujet de membres du conseil de Gaslille qu'il avait fait partir pour Valladolid sur l'ordre de* l'Empereur. Le roi Joseph prescrivit de les faire revenir à Madrid. Avant de lui obéir, Beliiard se rendit au Pardo pour lui communiquer les volontés de l'Empereur. N'ayant pu le voir, il lui envoya la lettre du prince de Neuchâtel, se déclarant prêt néanmoins à se conformer au désir du Roi, mais en le prévenant que ces membres du conseil de Castille seraient toujours pour Sa Majesté des ennemis irréconciliables.
Cependant il comptait beaucoup sur la prochaine entrée de Joseph à Madrid pour améliorer la situation et c tourner tout au bien ». Il l'écrivit au major général le 49 janvier, le jour même ou le Roi, malgré son amitié apparente, demandait à l'Empereur son remplacement, avec des insinuations malveillantes. < Le général Beliiard, lui écrivait-il, demande 10,000 francs par mois au corrégidor, pour sa table ; un autre officier général demande 8,000 francs; celui-ci prétend qu'on doit le traiter à Madrid comme en Prusse. Ce langage cessera quand je serai à Madrid.... Il importe à ma tranquillité que les officiers généraux, commandant Madrid, soient des liommes de ma confiance; je ne souffrirai jamais
èt% PÉRIODE IMFÉBULB
rîDsulte dans ma capitale. Je désire que Votre Majesté me dise clairement, si elle ne trouye pas juste que je nomme, moi, le gouverneur et le commandant de Madrid* Ces officiers seront Français ; c'est le maréchal Jourdan et le général Lucotte, ou Bigarré ou Merlin, ek. i
Le Roi et Jourdan désiraient doue renvoyer Belliard, tandis que l'Empereur, voulant que le gouverneur et le commandant de Madrid fussent des hommes à lui, entendait le maintenir. Sa situation n'en fut que plus difficile; et oe ne fut qu'en remplissant ses devoirs avec «n tact extrême, qu'il put révssir i satisfaire ses chefs.
Le 20 janvier, il mit en liberté les six membres du conseil de Castille désignés par le Roi. Ce dernier en avait référé à TEmpereur, désirant signaler par un acte de clémence, sa rentrée à Madrid. Celle-ci eut lieu le 22 et Belliard la prépara de son mieux. Aussi son rapport en parla dans des termes très favorables. Elle se fit « avec beaucoup de pompe et d'ordre. Il y avait de l'empressement chez les habitants. Les rues étaient remplies et les croisées garnies d'une grande partie de la population ». Cette solennité améliora l'esprit public. Lei grands d'Espagne et les notabilités restées dans la capitale se montrèrent bientôt au palais et donnèrent à la cour du Roi, un aspect assez brillant. « Madrid devint traaqviBe; la confiance reparut; les promenades et les speotades ne lurent plus déserta. »
A la fin de janvier, le gouyemeur fui chaïqgé de former dans la capitale de nouveaux régiments destinés au service du Roi, au moyen de soldats prisonniers de guerre. C'était i peu près impossible; car, une fois en liberté, ces hommes étaient déhanchés par la populace et entraînés du c6té de l'insurrection. Belliard exposa ses raisons a» Roi et obtint qu*on procédât i ces ciéatiens dans les villes qu'il indiquait : Alcala, l'Escorialet Ségovie.
Grâce â lui et aux succès de nos corps d'armée, les
choses semblaient peu à peu reprendre leur oouors normal. Aussi crut-il le moment Tenu, à la fin de janvier, de proposer au Roi de faire la remise aux différents ministres des fonctions rentrant dans leurs attributions doBt il avait été momentanément chargé par l'Empereur. Celles de haute police en faisaient partie et, comme on Le pense, cette proposition fut immédiatement accep4ée. Ce fut un soulagement pour le gouverneur, qui n*en promit pas moins au Roi de veiller sur toutes les parties du service et d'éviter toute sorte de conflits de juridiction.
Malgré la demande faite par Joseph à l'Empereur de remplacer Belliard comme gouverneur par le maréchal Jourdan, les relations les plus suivies existaient entre eux« Tous les jours à une heure le gouverneur se rendait chez le Roi et lui remettait le rapport général, composé des rs^ports particuliers que ses chefs de service lui avaient remis dans la matûkée.
A cette époque la garjûson de Madrid comprenait :
La division Dessoles 6,677 hommes*
Le 27' rég* de chasseurs réduit à . . . 2SÔ —
L'infanterie de la Garde royale. . . . 4,800 —
Les chevau-légers de la Garde .... 350 —
9,077 hommes.
C'était ce qu'on appelait la réserve de Tarmée, troupe d'ailleurs assez hétérogène et sans cohésion qui suffisait à peine, en raison de son faible efi'ectif, au service de garde. Malgré cela, Belliard réussissait à maintenir la sécurité dans la capitale; mais à la condition de veiller sans cesse aux mauvais bruits répandus, aux voleurs qui étaient encore nombreux et surtout aux émissaires que les insurgés continuaient à envoyer en ville.
Il fit une démarche à cette époque pour changer une dotation dont il jouissait. Après la campagne de Prusse, l'Empereur, ne pouvant le récompenser autrement, lui
avait accordé une dotation de 5,000 francs de revenu, dans le royaume de Westphalie. Le gouverneur de Madrid lui demanda, au commencement de mars, à réchanger contre une ferme de Vaterland qui était de même valeur, et que le général Michaud avait acquise dans Tile de Cadzaud. Ce fut accordé sans difficulté.
La fête du Roi tombait dans la deuxième quinzaine de mars et devait être célébrée par les officiers de la garnison dans Téglise du couvent de la Vittoria, qui était desservie par des religieux et qui avait été dépouillée de ses ornements, au début de notre occupation, pour éviter les dégradations que les troupes auraient pu commettre. Belliard prit à cette occasion ses dispositions pour rendre à cette église toute sa parure, et notamment rimage d*une Vierge qui jouissait d*une grande vénération. On y entendit peu de jours après une messe solennelle qui eut un grand éclat.
Cependant la bonté naturelle du roi Joseph et ses dispositions à s'attacher les Espagnols par une bienveillance exagérée, nuisaient à ses efforts. Tandis qu'aux yeux de l'Empereur, il passait pour manquer de sévérité, le roi d'Espagne au contraire le trouvait trop rigoureux. Madrid était rempli d'officiers espagnols qui n'avaient pas prêté serment au nouveau souverain et qui entretenaient par leurs discours l'inimitié des habitants. Le gouverneur demanda l'autorisation de les arrêter et ce fut avec peine qu'il put l'obtenir.
C'était en effet contre les malveillants installés dans Madrid même que sa vigilance avait surtout à s'exercer, d'autant plus qu'ils trouvaient un appui parmi les fonctionnaires de l'ordre le plus élevé. A Toccasion d'une pose de scellés qu'il avait ordonnée dans une maison de la capitale, les ministres mécontents se plaignirent au Roi et lui représentèrent cet acte comme un abus d'autorité. Il venait en effet de faire arrêter un espion venu de Se ville, pour prendre, chez une dame Ger-
bero, 50,000 réaux destinés à un officier qui trahissait le Roi. II avait envoyé chez cette dame un officier d'état-major qui y trouva plusieurs malles appantenant à des personnes émigrées. Il était donc forcé de faire apposer les scellés.' Le Roi ne put que l'approuver.
Des faits de ce genre se présentaient fréquemment et tout le monde reconnaissait l'excellent esprit qui animait le gouverneur. Toutefois sa vigilance ne pouvait pas se relâcher.
Les difficultés venaient parfois des autorités françaises elles-mêmes. Ainsi, au milieu de mai, le Roi s'étant installé à Aranjuez, le maréchal Jourdan donna à la garde le 14 mai au soir. Tordre de s'y rendre et négligea d'en avertir le gouverneui'. Il en résulta, en ville, une grande émotion. Le bruit se répandit qu'on faisait partir en hâte toutes les troupes de Madrid, jusqu'aux éclopés et aux recrues de la garde, pour aller au secours de Sa Majesté et du général Sébastiani, dont le corps avait été mis en déroute par les insurgés. Ce faux bruit n'eut heureusement pas de suites ; mais Belliard dut s'en plaindre au maréchal et lui demanda de vouloir bien le prévenir en pareille occasion pour qu'il puisse faire remplacer les postes à temps et assurer le service de garde.
Vers la Qn de mai, guidé par des influences particulières, le souverain suspendit le départ pour Rayonne, de M. MuQoz, ordonné par le gouverneur. Ce dernier, apprenant que ce personnage n'était ni plus sage dans sa conduite, ni reconnaissant des bontés du Roi, et qu'il se disposait à partir pour l'Andalousie, le fît arrêter de nouveau et transférer au Retiro qui était alors devenu, par ses soins et par les travaux de défense qu'il avait prescrits, la véritable place d'armes de l'armée française • à Madrid. Il rendit compte au Roi, en lui exposant ses raisons et fut approuvé.
n fit également arrêter et conduire au Retiro, un lieutenant général Mpagnol, dont le Roi ayait suspendu remprisonnement pour cavse demalftdie.
A ce moment d'ailleursy il y avait de Tagitation dans la capitale; et de noureau, les agents des insoigés y faisaient circuler de fausses nouvelles. Belliard exigea qos le ministre de la police prit des mesures de rigueur contre les personnes qu'il lui signala. Il prévint en oufare le Rei de la façon dont on s'exprimait partout sur les affaires d'Espagne et même sur le compte du souverain. € Les clubs recommencent, sire, lui écrivadt-il^ et il est temps qu'on purge le pays d'une fouie d'individus sans pudeur et sans honte qui cherchent à dénigrer le gourernement de Votre Majesté et à troubler la tranquUlité publique. • Aussi demaada-t-jl à se charger sous main de la police pendant quelques jours^ pour séquestrer an Retire et envoyer ensuite où le Roi l'ordonnerait, tous les individus reconnus pour être des ennemis irréconciliables, Umjoivs prêts à troubler Tordre ptiblic.
Le Roi y consentit. Il était d'ailleurs persuadé qu'il pouvait avoir confiance entière dans son gouverneur. Belliard était ainsi amené par la force des choses i avoir, vis-i-vis des ministres,un ton d'autorité qui était supporté, mais non accepté* Eux auesi étaient pour lui des ennemis*
Malgré ses efforts il ne réussissait pas à établir, comme il l'aurait voulu, un état normal de tranquillité ; et cela tenait surtout à ce qu'il était mal secondé. En ville même il y avait constamment des éléments de troubles que le commandant de place ne savait ni découvrir ni expulser. Il fallut plusieurs fois lui adresser des reproches.
Constamment en effet des ennemis du Roi entraient en ville et y circulaient librement. Vers la fin de juin, â y eut un jour une telle arrivée d'étrangers à pied et i cheval, que le gouverneur dut fiaîre des remontrances au ministre de la police.
Parfois c'était le maréchal Jouréan luinnême qui ne
GOUYERlfEHENT DU ROI JOSEPH k^i
prenait pas les décisions nécessaires. Le 23 juin, les haras royaux d*Aranjttez furent enlevés par un parti d'insultés. Il n*y avait pas un soldat en ville pour les garder. Belliard dut rappeler au maréchal que c*était à lui à mettre Aranjuez à l'abri d'une insulte et que la garnison de Madrid n'était pas en mesure de le faire.
Opérations autour de Madrid.
1\éunion des armées anglaises el espagnoles. — Bataille de Talavera de la Reyna. — Agitation dans Madrid. — Situation critique de Belliard. — Son rapport au ministre de la guerre. — Rétablissement du bon ordre. — Guérillas autour de Madrid. — Retour du Roi dans sa capitale. -- Pénurie d'argent. — Expédition en Andalousie. — Colonnes mobiles. — Création de commandements militaires indépendants et de trois armées. -— Belliard nommé comte de TEmpire.
— Son blason. — Il devient chef d'état-major de l'armée du centre. Faiblesse de cette armée. — Misère des officiers. — Luttes contre les guérillas. — Demandes d'argent inutiles. — Découragements du Roi et de Belliard. — Mort du général Marisy et de Galbaud. — Naissance du roi de Rome. — Voyage du roi Joseph à Paris. — Belliard commande l'armée du centre. — Démêlés avec le maréchal Souli.
— Intrigues des ministres. — Reproches du prince de Wagram. — Belliard olTre sa démission. — Réponse curieuse de TËmpereur. — Rappel de Belliard en France.
Les habitants de Madrid savaient que les destinées de l'Espagne dépendaient des opérations militaires qui s'efTectuaienten province. Ils ne bougeaient pas dans les périodes d'attente. Mais dès qu'une espérance défavorable À la France s'éveillait, une agitation visible se manifestait parmi eux. Au mois de juillet 1809, des émissaires et des paysans apportèrent des nouvelles qui les mirenten énioi. Une armée anglaise d'environ 26,000 hommes allait se joindre aux armées espagnoles de Grégorio de la Cuesta et de Venegas et, renforcée ainsi de 60,000 hommes environ, elle ne tarderait pas à venir occuper Madril Le 20 juillet, on sut que la jonction du général anglais sir Arthur Wellesley avec la Cuesta était ciTectuée et qu a eux deux, ils avaient rejeté les arrière-gardes du maréchal Victor sur Talavera de la Reyna. Les Anglais y
étaient entrés le 22 juillet, tandis que Victor opérait sa retraite sur TAlberche pour se joindre au général Sebasliani. Ces nouvelles agitèrent tous les esprits; et Belliard dut redoubler de précautions.
Le Roi, conseillé par Jourdan, concentra ses forces pour marcher àFennemi. Il donna ses ordres à Victor (1" corps, environ 22,000 hommes), à Sebastiani (4' corps, 21 ,000 h. dont 3,000 laissés à la garde de Tolède), prit avec lui sa garde, un peu de cavalerie légère, une brigade d'infanterie enlevée à la division Dessoles et partit, dans la nuit du 22 juillet, à la tête de 5,000 hommes retirés de la garnison de Madrid. Belliard restait ainsi avec la 2"^ brigade de Dessoles, des malades et des convalescents. En cas d'attaque, son unique ressource était de rallier ces faibles éléments de défense au Retiro et d'y résister éner^quement.
La suite des événements ne laissa pas de Tinquiéter. Soult avait été dirigé sur les derrières des Anglais près de Plasencia, tandis que le Roi et Sebastiani marchaient sur Talavera, au secours de Victor. Les Anglais devaient être ainsi attaqués de front par une masse de 45,000 hommes sous les ordres du Roi et, en queue, par une armée de 38,000 hommes commandée par Soult.
Le 25 juillet, Victor (22,542 hommes), Sebastiani {11,690 hommes) et le Roi (5,077 hommes) étaient réunis à Vargas un peu au delà de Tolède. Le lendemain Victor défît la Cuesta près d'Alcabon. Le 27, il se jeta sur les premières troupes anglaises, sans attendre d'ordres, C'était une faute; le combat resta indécis. Le 28, toujours sans attendre les ordres du Roi, il lança ses troupes sur les fortes positions des Anglais devant Talavera et ne réussit pas à les enlever. Le Roi, arrivé vers 10 heures du matin, tint un conseil de guerre pour savoir s'il devait renouveler l'attaque. A ce moment, Soult fît connaître qu*il ne pouvait pas être sur les derrières des Anglais avant le 3 août. Alors, sur les insis-
tances de Victor, le Roi se décida à reprendre Toffensive.
Il livra ainsi la balaille de Talavera de la Reyna, qui fut précédée de diverses manœuvres et ne put être engagée avant 2 heures de Taprës-midi. L'action fut bien menée et meurtrière, mais resta longtemps indécise. Enfin le succès allait couronner nos efforts, quand Joseph, voyant la journée s'avancer, suspendit le combat. Puis, ayant appris que le général espagnol Venegas avait paru avec une petite armée entre Aranjuez et Madrid, il craignit d'être tourné et donna l'ordre de la retraite.
Les Anglais, très éprouvés, ne poursuivirent pas et lorsqu'ils connurent la marche de Soult, ils battirent en retraite de leur côté vers le Tage et Badajoz. Talavera de la Reyna fut occupée par le 1*' corps. Nous restions donc maîtres du terrain du combat.
Le Roi se porta sur Aranjuez et Tolède pour couvrir Madrid, avec sa réserve et Sébastian!. Ce dernier rencontra Venegas avec 30,000 hommes sur les hauteurs d'Almonacid, le 11 août, et le mit en déroute. Le Roi laissa alors Sebastiani à Aranjuez, dirigea le maréchal Victor sur la Manche et rentra dans sa capitale dans le courant du mois d'août.
Pendant ce temps Belliard, mis au courant des événements, maintenait à grand'peine Tordre et la tranquillité dans Madrid.
Son calme et son énergie arrêtèrent tout mouvement; mais il dut prendre sur lui de contraindre les ministres à lui obéir. La lettre qu'il adressa au Roi, deux jours après son départ, peignait exactement la situation et montrait l'autorité qu'il avait su acquérir.
A S. M. le iîol
24 juillet 180'J à 11 heures du soir.
Depuis que j*ai eu Thonneur de vous écrire, il y a eu un peu de changement dans l'esprit des habitants de Madrid :
les uns étaient ce soir et plus fiers et plus gais, les autres plus abattus et plus craintifs; aussi y a-t-il eu beaucoup de mouTements de meubles, d'envoi de caisses ou de malles au Retire ou dans les maisons sûres. Ce qui a donné lieu je pense à ce changement, c'est le mouvement qu'on a vu chez le trésorier de Votre Majesté; ensuite, les ministres se sont réunis ce matin et ont décidé de se rendre à l'armée. Ce départ a produit en ville le plus mauvais effet : en conséquence, j'ai cru devoir écrire à ces messieurs pour les en prévenir et particulièrement à M. le ministre de la police, pour lui observer que l'intérêt de Votre Majesté exigeait, que dans les circonstances actuelles, il ne s'absentât pas de Madrid.
Demain , Sire, est un jour de grande fête pour les Espagnols ; ensuite c'est l'anniversaire de la proclamation de Votre Majesté; beaucoup de gens s'agitent pour remuer le peuple et la canaille; mais les précautions sont prises pour le maintien de la tranquillité et j'ose espérer qu'elle ne sera pas troublée, s'il ne se présente pas de gros partis d'insurgés.
Une grande inquiétude régnait en ville. Les sonneries de cloches safQsaient à troubler les habitants, au point qu'un moment on prit Tangélus pour le signal de Tarrivée de aos adversaires. Belliard fit faire des reconnaissances autour de la cité et arrêter des insurgés qui y avaient pénétré. Diverses personnes au courant de ce qui se passait, comptaient sur une bataille décisive, et plusieurs d entre elles se portèrent dans la journée sur des points élevés pour voir si leurs amis n'arrivaient pas.
Le 26 juillet, le bruit se répandit en ville que le roi Joseph avait capitulé avec toute son armée et qu'il était, comme elle, prisonnier de guerre de Cuesta et des Anglais. Un ordre mal donné au palais acheva de troubler les esprits. Le commandant des hallebardiers du Roi prévenu d'avoir à se rendre, en cas d'événements, à la caserne des gardes du corps, raconta qu'on lui avait dit de placer sa compagnie dans le Palais, d'en fermer les portes et de ne les ouvrir qu'aux Anglais ou aux Espa-
gnols quand ils se présenteraient. Il devait surtout empêcher le peuple d*entrer. En moins d*une heure, ce racontar fit le tour de la ville. Une foule considérable se porta au Palais et sur les hauteurs des portes de Ségorie et de Tolède, pour assister à Feutrée des Anglais et des Espagnols victorieux.
15 à 20,000 personnes couvrirent les abords du Palais. Belliard fit dissiper ces rassemblements et apprendre la vérité à la foule. On finit par rire de ce mouvement etoQ se dispersa. En rendant compte au Roi de ces incidents, Belliard lui exprima son espoir dans une victoire imminente.
Le lendemain, en effet, le maréchal Jourdan lui annonça que, le 26, le Roi avait remporté un graod succès i Talavera. Cette nouvelle fut connue à Madrid en même temps que celle qui annonçait l'armistice de paix entre la France et TAutriche. Elles arrivèrent i temps; car, depuis le matin, une agitation extraordinaire s*était manifestée; une affluence considérable de peuple s*était portée, comme la veille, aux portes de Ségovie et de Tolède, pour attendre Tentrée des Anglais. Le gouverneur dut monter k cheval avec 30 chasseurs, et faire fermer les portes. Bientôt on sut que le Roi était vainqueur; Torage se calma; mais Tagitation persista au point que le moindre incident aurait pu allumer un incendie et causer une émeute.
A ce moment, les inquiétudes du général Belliard étaient surtout du côté d'Aranjuez, au sud de Madrid, où il n'avait que 140 dragons pour protéger la capitale. Ayant su que Tarmée de Yenegas avait occupé cette ville et franchi le Tage, il en prévint le Roi, le 27 aa soir, en ajoutant qu'il attendait Tennemi devant Madrid dans deux jours au plus tard; et si Sa Majesté pourait « détacher au plus vite un corps de son armée, il la priait de le faire; autrement, disaitril, lennemi raya* géra la capitale, ce qui causerait un mal irréparable »•
Cette lettre eut sans doute une influence sur la détermination prise par le Roi, le soir de la bataille de Talavera. Belliard écrivit le lendemain matin au maréchal Jourdan» pour lui insinuer qu*après ses succès, Sa Majesté pourrait couvrir absolument Madrid, en dirigeant une partie du i^ eorps (Sebastiani) sur Tolède. Dans le cas où ce ne serait pas possible, il demandait au maréchal de lui envoyer de suite quelques troupes & marches forcées, c Nous nous sommes maintenus dans un heureux état depuis votre départ, disait-il; mais Monseigneur, il est un terme à tout. » En outre la campagne était à ce moment inondée de partis ennemis qui gênaient beaucoup la circulation.
Le 28, cependant, une reconnaissance envoyée dans la nuit, au pont d'Aranjuez, lui apprit que Yenegas s'était arrêté et que les partis qui entouraient Madrid avaient disparu. C'était la preuve que Téchec de Tarmée angloespagnole à Talavera était connu et que, probablement, le Roi s'avançait vers le Tage. Aussi, dans la soirée, Belliard n'hésita pas à faire partir un convoi d'une soixantaine de voitures de vivres destinés à l'armée. Désormais, il était rassuré. Néanmoins il venait de passer par des transes terribles dont on peut juger par le rapport qu'il adressa au général Clarke, comte d'flunebourg, alors ministre de la guerre à Paris.
Au ministre de la guerre^ comte (TBunebourg,
29 Juillet 1809.
J'ai eu rhonneur d'écrire à Votre Excellence, le 27 de ce mois, pour lui adresser le rapport d'un officier d'état-major arrivé dans la nuit du quartier général du Roi et annonçant les avantages remportés par Sa Majesté sur les ennemis, le 26. J'y avais joint un ordre du jour de la place de Madrid, Le double de ces deux pièces parviendra à Votre Excellence par la présente. Depuis ce moment, Sa Majesté continue sa marche victorieuse, ainsi que Votre Excellence le verra par les deux nouveaux rapports que je lui adresse ci-joints. Sa
Majesté avait pris les dispositions les plus efficaces pour couper la retraite h Tannée anglaise et portugaise. J'espère, dans le jour, recevoir les nouvelles de succès bien importants ; quant à l'armée insurgée espagnole, elle parait dans un désordre tel, qu'elle ne présente presque plus aucun obstacle.
Les opérations des armées ennemies étaient combinées avec un mouvement insurrectionnel organisé dans la capitale et dans un cercle de 4 à 5 lieues dans les environs. Ce mouvement devait être soutenu par 12 ou 15,000 habitants de la Galice qui se trouvaient dans ces contrées pour la moisson.
Le 26, vers 2 h. 30 après midi, le bruit s'est répandu généralement à Madrid, comme il Tétait dans les environs, que les armées insurgées, anglaise et portugaise^ entreraient dès le jour même à Madrid. On ajouta à ce bruit beaucoup d'autres nouvelles aussi absurdes. Toute la population remplit les rues dans un clin d'œil et se porta aux portes de la ville, avec tumulte, mais sans armes. J'avais prévenu le ministre de la police du Roi, de se tenir en garde contre les étrangers et surtout contre les Galiciens, dont je savais qu'une bonne partie était déjà dans la ville : il n'en crat rien.
Ajoutez à cela, monseigneur, que de fortes colonnes ennemies s'étaient portées sur Navalcarnero. L'armée de la Manche, aux ordres de Venegas, menaçait Aranjuez que nos troupes avaient évacué le 26 pour rejoindre Tarmée. 140 dragons de ce côté et une centaine d'hommes vers Navalcarnero étaient les seuls moyens que j'eusse vers ces points, non pour faire une résistance sérieuse, mais pour observer les mouvements de l'ennemi dont Tintention bien manifeste était de s'avancer sur Madrid. La capitale ne pouvait donc être plus à découvert.
La garnison de Madrid se composait d'environ 2,000 hommes, dont 400 d'un régiment du Roi de nouvelle levée, sur lesquels je n'avais guère lieu de compter dans la circonstance difficile où je me trouvais.
A force de peine et de surveillance, je parvins à apaiser le mouvement populaire de Madrid sans en venir à aucune extrémité violente et par de simples patrouilles peu nombreuses. Dès la nuit, le 26, le tumulte avait cessé; mais les
habitants restaient dans leurs rues respectives, réunis aux portes de leurs maisons, donnant les signes d'une grande joie. Le souvenir des événements du 2 mai de Tannée dernière ne .contribuait pas à me tranquilliser. Les patrouilles continuèrent toute la nuit du 26 au 27 ; des officiers parcoururent tous les quartiers par mes ordres ; il ne se passa rien qui dût alarmer. Le 27 au matin, des groupes d'habitants de Madrid se présentèrent aux portes comme la veille ; plus de 30,000 habitants se trouvaient aux portes de Toledo et de Ségovie; je les fis dissiper par les mêmes voies de douceur, et, à 9 heures du matin de ce même jour, tout était rentré dans l'ordre le plus parfait. Dans la nuit du 26 au 27, je reçus la nouvelle des premiers succès du Roi et surtout de grandes espérances pour la suite des opérations. Dans la matinée nous apprîmes Tarmistice conclu en Allemagne.
Tant d'heureux événements ont donné promptement, comme vous le pensez, monseigneur, une belle face à ma position dans cette capitale et j'espère qu'elle continuera à s'améliorer.
Les colonnes ennemies qui se portaient sur Madrid par Escalona, Mentrinda et Navalcarnero se sont mises en pleine retraite pour rejoindre leur armée dans la nuit du 27 au 28. J'espère qu'elles n'y parviendront pas sans une perte majeure, sinon une destruction complète, de sorte que je n'ai plus aucune inquiétude sur ce point.
Le pont d'Aranjuez avait été coupé pour arrêter les opérations du corps de Venegas ; des avant-postes de ce corps se présentèrent et furent éloignés par quelques hommes à pied du 21* régiment de dragons. Le 27, l'ennemi se présenta de nouveau en force et obligea lé détachement de dragons à quitter sa position et à venir s'établir sur les hauteurs près du pont de Jaroma. L'ennemi eut l'air de faire ses dispositions pour rétablir le pont et passer le Tage. Dans la nuit, j'ordonnai à une assez forte reconnaissance de se poster près du pont; elle mit l'alarme dans le corps ennemi et s'assura qu'il avait fait fort peu de travaux pour le rétablissement du pont; aucun poste ennemi ne fut trouvé sur la rive droite du Tage.
Hier, une reconnaissance sur le pont de Reguessa rencontra sur la rive droite du Tage un escadron ennemi ; il a été observé toute la journée; hier soir il a repassé le Tage {
l'ennemi n'avait fait aucun mouvement. Je n'ai point encore de rapport de ce qui se sera passé ce matin.
Il ne me reste donc plus aucune crainte que relativement à cette armée de la Manche aux ordres de Venegas; j'espère qu'elle ne fera aucun mouvement en avant; j'ai eu soin de lui faire connaître les succès de nos armées et les événements majeurs de l'Allemagne.
...Je pense qu'au moins une division du 4" corps sera à Aranjuez ce soir, ou au plus tard demain dans la journée, que le mouvement de l'ennemi sera arrêté et la capitale à l'abri de toute insulte.
Le général Belliard donna également au Roi d'amples détails sur ce qui s'était passé à Madrid.
Maintenante situation allait s'améliorer promptement. On apprit, le 29 juillet, la marche du Roi sur Tolède et la retraite de Yenegas. Ce mouvement devait tout calmer. Le matin, Belliard craignant l'apparition de partis ennemis, avait mis la ville en état de siège et en avait fait fermer les portes. Puis, dans l'après-midi, la confiance reprit; les promenades et les lieux publics furent aussi animés qu'à l'ordinaire.
Le lendemain, 31 juillet, le gouverneur rendit la liberté à tous les personnages retenus au Retiro et Madrid reprit sa vie habituelle.
Si le calme était rétabli dans la capitale il n'en était pas de même aux environs. Les armées de Cuesta et de Yenegas avaient été remplacées par des groupes de brigands et de contrebandiers qui parcouraient la Nouvelle-Castille, rançonnant leurs compatriotes et massacrant les étrangers ! Belliard n'avait pas toujours assez de monde pour organiser des colonnes mobiles et occaper les postes que le Roi, en s'en allant, avait dégarnis. Il réussit néanmoins à assurer tant bien que mal le service.
Dans le courant d'août, le Roi n'ayant plus rien à faire ^ la tète des armées rentra dans sa capitale. Il pouvait
Y prendre des airs de vainqueur, car en réalité la retraite des Anglais vers Badajoz et des Espagnols de Cuesta au delà du Tage, prouvait qu'il avait eu tous les avantages.
Son retour fut un soulagement. Il mettait fin aux anxiétés qui avaient assailli Belliard pendant Tabsence du Roi et lui permit de prendre un peu de repos. En outre, sa conduite fut hautement approuvée par tous les généraux et par le Roi lui-môme. L*un de ses subordonnés, le général Hugo, alors colonel du Royal étranger, écrivit plus tard, qu'après Talavera de la Beyna, < le général Belliard avait maintenu notre autorité dans Madrid, pour ainsi dire par sa seule présence, quoique le parti de Ferdinand YII y attendit Tarmée anglo-portugaise ».
Les semaines suivantes ne furent marquées que par des incidents de service intérieur.
Mais à la fin d'août, il y eut une certaine agitation créée par la junte insurrectionnelle de Siguenza et par des rassemblements formés au sud du Tage. Une colonne mobile qu'il organisa de suite suffit à rétablir le calme dans cette région.
Il se préoccupait alors des travaux de défense du Betiro qui n'étaient pas encore terminés, faute d'argent; il en demandait au prince de Neuchàtel en ajoutant que le Roi < n'avait pas le sol », au point qu'il devait trois mois de solde à sa garde royale et que, faute d'argent, les hommes désertaient pour passer aux insultés. Mais ni le prince de Neuchàtel, ni l'Empereur n'accueillaient ces demandes.
Rien de nouveau n'agita Madrid jusqu'au mois d'octobre, époque à laquelle le maréchal Jourdan partit pour la France. Depuis longtemps, il ne recevait de Paris que des reproches. L'Empereur désapprouvait ses actes et voulant le faire passer au service de l'Espagne, il avait fait supprimer son nom sur la liste des maréchaux de France inscrits dans l'almanach impérial. Ces faits
avaient décidé le maréchal, après les opérations du mois de juillet, à demander sa rentrée en France. Elle ne lui fut accordée qu'au mois d'octobre. L'Empereur le remplaça alors par le maréchal Soult.
Ce changement n'^atteignit en rien la position du général Belliard. La confiance du Roi n'en devint peutêtre que plus grande, car, pendant son séjour à Madrid, il l'invitait à diner tous les jours, vers 4 heures de l'après-midi, à la Casa del Campo. 3elliard y trouvait ordinairement pour convives Miot, comte de Melito, des dames de la cour et des officiers de la maisoa royale. Il y était traité comme un ami des plus sûrs.
A la fin d'octobre, sa vigilance fut éveillée par l'excitation qu'avait produite en ville la nouvelle de l'échec éprouvé par le général Marchand, commandant en chef du 6' corps, en l'absence de Ney. Il avait attaqué l'armée espagnole de gauche à Tamamès dans une forte position qu'il n'avait pu enlever. II n'en fallut pas davantage pour surexciter les Espagnols.
La junte centrale de Séville en avait conclu que le moment était venu de reprendre l'offensive, et avait dirigé sur Madrid son armée du centre commandée par le général Areizaga. Soult, dont les troupes étaient déjà en grande partie au sud de Madrid, concentra ses corps entre Aranjuez et Ocaôa et quitta Madrid avec le Roi, vers le 16 novembre. Une première rencontre lui procura le 18, à Ocaâa, un succès éclatant qui fut suivi le lendemain d'une bataille meurtrière dans laquelle l'armée espagnole fut presque complètement détruite.
Cette victoire obtenue si rapidement, ne laissa pas aux agitateurs le temps de troubler la capitale. D'autres nouvelles heureuses survenues au même moment contribuèrent aussi à ce résultat : d'abord la prise de Girone survenue le 1 1 décembre, puis la signature de la paix avec l'Autriche, enfin la rentrée à Paris de l'Empereur victorieux. Ce fut pour Madrid un moment
de tranquillité et Belliard rêva de nouveau une paix générale. Les difficultés cependant étaient loin d*ètre aplanies. A la Cour, en particulier, les embarras d'argent augmentaient sans cesse. La maison du Roi, sa garde, ses principaux fonctionnaires étaient mal payés, et les ressources s*épuisaîent. En outre, les tiraillements ne cessaient pas entre Joseph et Napoléon. Toutefois, à la fin de 1809, les agents envoyés en Andalousie adressaient à Madrid des rapports si favorables que le roi Joseph pouvait se croire au terme de ses peines. Le midi de TEspagne, fatigué de Tagitation des partis, était disposé à se soumettre. Ces nouvelles le décidèrent à tenter une expédition en Andalousie.
L'Empereur résista quelque tenups aux nouveaux projets de son frère. Puis, ayant décidé l'envoi en Espagne de puissants renforts, il songea à combiner la conquête de l'Andalousie avec une campagne de Masséna en Portugal et donna son approbation à l'idée de Joseph. Il lui envoya ses instructions et lui prescrivit de marcher avec trois corps d'armée sur SéviUe et Cadix.
Heureux de cette autorisation, le Roi fît des apprêts somptueux et, persuadé qu'il allait assurer la pacification de cette partie de l'Espagne, se mit en route le 8 janvier 1810, avec quatre ministres, douze conseillers d'Etat, ses courtisans habituels et un nombre infini de serviteurs. Il enleva à la garnison de Madrid, sa garde et la division Dessoles, laissant au gouverneur, pour assurer le bon ordre, garder le Retiro et maintenir la sécurité dans la Nouvelle-Castille, six petits bataillons et deux régiments de cavalerie aux effectifs réduits. Belliard en rendit compte le même jour au prince de Neuchâtel.
Les insurgés, très au courant de ces détails, inondèrent de nouveau les environs; de petites bandes de guérillas à l'effectif de 4 à 6 hommes pillaient les villages et rançonnaient les habitants. Ils se dispersaient à notre approche et nous échappaient souvent avec l'aide de leurs victimes.
Pendant ce temps, le Roi s'avançait vers les défilés de la Sierra Morena, qu'il traversa sans encombre, et se porta ensuite sur Se ville, tandis que les autorités insarrectionnelles se réfugiaient à Cadix qu'on aurait dA menacer tout d abord et surprendre au moment opportun. Le l*"' février, Séville ouvrit ses portes sans résistance lorsque les juntes en furent parties. Elle était presque déserte. Sur les derrières du Roi, Belliard se soutenait i peu près, avec des colonnes mobiles toujours en mouvement; et, vers la fin de janvier, il lui écrivit : c Je suis assez content de la province ; Tesprit public s'améliore. » C'était le moment où Joseph était enchanté des soumissions qu'il recevait et de la remise qui lui fut faite des aigles et des drapeaux pris à Baylen.
Après avoir occupé Séville, il se montra dans les principales villes d'Andalousie, tandis que le maréchal Victor arrivait sous les murs de Cadix et y trouvait une résistance énergique. Partout où il se montra, le Roi regut des ovations qui lui firent croire à sa popularité et le rendirent heureux. Il songea à ce moment à organiser à Madrid une garde civique et en chargea Belliard qui reprit un ancien projet abandonné après Talavera de la Reyna.
Il dirigeait alors une expédition sur Siguenia où s'était produit un fort mouvement insurrectionnel. La junte fut chassée de la ville; les rassemblements de paysans et les guérillas furent dispersés et tous leurs magasins enlevés.
Ces petits succès se renouvelaient souvent; mais en même temps ils épuisaient nos troupes. C'était une guerre incessante et sans issue. Cependant la garde civique se formait et, à la fin de février, Belliard comptait sur deux bataillons de 4 à 500 hommes chacun. Il eut aussi la satisfaction de recevoir comme renfort, un régiment hollandais au faible effectif de 642 hommes dont 100 avaient été déjà détachés i la garde des corn-
manlcatioQs. Mais il avait Tespoir de voir arrirer bientôt un régiment d'infanterie de Nassau ou de Bade.
n en avait un pressant besoin; la province voisine de Cuenca venait d*être troublée par des bandes d'insurgés contre lesquels il aurait fallu une colonne de 1,200 hommes avec 300 chevaux et du canon; ces moyens manquaient et les guérillas en profitaient pour couper les routes entre le quartier général et la capitale.
A cette époque, Napoléon, toujours mécontent des autres en Espagne, peut-être parce qu'il Tétait de luimême, ayant d'ailleurs une arrière-pensée d'annexion de la rive gauche de TEbre, avait converti la Catalogne, TAragon, la Navarre et la Biscaye en gouvernements militaires dans lesquels les généraux commandants exerçaient Fautorité civile et militaire, percevaient les impôts pour la caisse de Tarmée, n'avaient plus avec le pouvoir central de Madrid que des relations de déférence et restaient vis-à-vis de lui déliés de tout devoir d'obéissance.
Ce fut un sujet d'amère tristesse pour le roi Joseph dont l'autorité était ainsi méconnue sur une étendue de pays considérable. Cette mesure fît un mauvais effet.
Napoléon répartit en outre ses armées d'Espagne en trois; une du midi commandée par Soult, une du Portugal qu'il confia à Masséna et une du centre qui seule recevrait les ordres du Roi; elle ne comprenait que la division Dessoles et des dépôts, environ 22,000 hommes dont 12,000 à peine en état de tenir la campagne. Les prescriptions sur les finances qui complétaient le Décret impérial ne laissaient, au roi d'Espagne, d'autre revenu que l'octroi de Madrid.
C'était un grave événement, c Le décret de l'Empereur, écrivit Belliard à Berthier, occupe tous les esprits et fait le sujet de la conversation de toutes les sociétés depuis qu'on en a connaissance. »
Tandis qu'il se débattait ainsi au milieu des difficultés
d'une position ingrate, TEmpereur songeait à le récompenser de ses services. Il le nomma comte de TEmpire, par lettres patentes du 9 mars, avec le titre de comte de Plock et attacha à ce titre la dotation dont il jouissait déjà. Son blason portait écartelé : < au l'** des comtes militaires; au 2% de gueules aux ruines d'argent; au 3% de gueules, à un palmier terrassé d'argent, adextré d'une pyramide et seilestré de deux autres d'argent; au 4% d'or à un cheval cabré en bande et soutenu de sable ».
Le roi Joseph avait songé à abdiquer; mais il acheva d'abord sa tournée en Andalousie; et les sympathies qu'il rencontra partout, dissipèrent bientôt cette idée.
Les démonstrations d'allégresse qui eurent lieu au même moment à Madrid à l'occasion de sa fête, achèverent de dissiper ses ennuis. La joie y fut générale, et Belliard lui apprit que la garde civique avait assisté à la parade et au Te Deum. La municipalité donna une grande fête qui fut très brillante. Tout cela était d'un bon signe, et Joseph en fut enchanté. Maintenant il était pressé de rentrer ; il rapprocha de Madrid le peu de forces dont il disposait et s'apprêta à regagner sa capitale. Ses environs étaient depuis peu presque débarrassés des guérillas. Mais il n'en était pas de même dans la Manche, ni dans le reste de l'Espagne où Ton constatait de grands efforts pour recruter des soldats, réunir des armes, des chevaux et grossir les armées insurrectionnelles.
Même dans laNouvelle-Caslille, il y avait un point sur lequel le gouverneur était forcé de veiller sans cesse. C'était Siguenza. A la fin d'avril, un chef de bande fameux, l'Empecinado, s'était porté de ce côté pour y recruter des hommes et des chevaux. Belliard, n'ayant plus assez de troupes, en demanda au maréchal Soult. Mais loin de lui en envoyer, ce dernier, agissant maintenant comme s'il était indépendant, réclama tout ce qui se trouvait au sud de Madrid, enlre autres la brigade Lahoussaye qui relevait directement de l'armée du centre.
Joseph résista à ces prétentions, et décida d^envoyer deux de ses ministres plaider sa cause à Paris.
Sur cesentrefaites, heureusement, Belliard lui annonça que TEmpereur, mieux éclairé sur sa situation, et cédant à ses instances réitérées, lui envoyait quatre régiments provisoires de cavalerie, dont Tarrivée à Madrid était très prochaine. D'autre part, ayant pu former deux colonnee assez fortes, il les dirigea, le 6 mai, sur Cogalludo etSiguenza pour surprendre TEmpecinado, enlever ses magasins et disperser ses bandes.
Deux jours après, il communiqua au Roi la lettre du prince de Wagram qui lui faisait connaître la réorganisation de Tarmée de Portugal sous les ordres de Masséna. Le Roi était alors sur le point de regagner Madrid. Il y rentra incognito le 13 mai, deux jours plus tôt qu'il lavait annoncé, rendant inutiles les beaux préparatifs que le gouverneur avait faits pour le recevoir. Soult était resté i Séville avec le quartier général de l'ancienne armée d'Andalousie devenue la sienne.
La situation de Belliard se trouvait désormais modifiée par le départ du maréchal Jourdan et l'éloignemcnt du maréchal Soult. Il était devenu momentanément le conseiller militaire du Roi, qui avait 'nommé chef d'étatmajor de l'armée du centre le général Daultanne, un de ses anciens compagnons d'armes.
Le 21 mai, on devait célébrer la fête de la reine d'Espagne, alors encore inconnue de ses sujets. Le Roi, qui ne s'était pas montré depuis son retour, passa une grande revue, à laquelle Belliard assista. Il y eut un monde considérable; et quand le frère de l'Empereur rentra au palais, il fut heureux de voir toutes les rues tendues de tapisseries, et une foule immense qui courait au-devant de lui. Les fenêtres étaient garnies des personnes de la meilleure société et lout le monde semblait témoigner au souverain la joie de le revoir. Le soir, il y eut à la cour un cercle brillant et, le lendemain, laville donna un
très beau bal, où, dit Belliard, « il vint plus de trois cents femmes. Le Roi y parut; la fête eut an grand éclat et Tallégresse était peinte sur tous les yisages».
Le gouverneur fit connaître ces Mts à Paris, où Ton s*en félicita. A la fin de mai, il reçut de France un régiment de marche de dragons, qu'il inspecta à son arriva. Il ne dissimula pas au prince de Wagram, le piteux état dans lequel ille trouva. < Les hommes, luiécriyait*-ii, sont tout nus, sans casques, sans chapeaux, sans habits, sans chemises, sans culottes, sans bottes, sans éperons, sans sacs, enfin manquant absolument de tout. » L*étatdélabré des troupes du Roi était souvent ainsi et le gouverneur avait bien de la peine à améliorer cet état de choses.
A cette époque, sur les ordres du Roi, il prévint le général Dessoles qu il allait être envoyé en France, pour présenter à TEmpereur les aigles de Baylen, retrouvées en Andalousie. Ce voyage allait s'exécuter, quand Tordre arriva de Paris de le contremander. L'Empereur ne voulait pas les voir; c'eût été raviver son indignation et sa douleur.
Vers le 15 juin, Belliard annonça au Roi que la garde civique était désormais constituée et qu'il allait en réunir les dix bataillons^ chacun dans son quartier, pour faire reconnaître les derniers officiers nommés. Cependant il lui signala la mauvaise volonté de plusieurs d'entre eux. n fallut préparer un code de punitions spéciales pour tous les gradés, comme pour les simples gardes. En somme, la garde civique existait; mais elle ne pouvait servir à rien.
Pendant ce temps, les guérillas, qui n'avaient pas fait parler d'elles depuis quelques semaines, reparurent plus nombreuses que jamais. Au mois de juillet, Belliard sen« tant combien sa responsabilité était engagée par la faiblesse de l'armée du centre, exposa de nouveau au maréchal Berthier, toutes les difficultés de son service en lui demandant instamment, de la part du Roi, des corps
permanents pour garder la capitale. Sa kttre laissait percer le dégoût qnî le gagnaitjpour des fonctions dans lesquelles il s'épuisait en vains efforts pour faire un bien auquel TEmpereur restait insensible. Le Roi lui-même était dans ces idées el le disait à son entourage. Il approuva la lettre de Belliard, qui n'était qu'uae plainte d'un bout l'autre.
Au vice-connétable.
26 juillet.
... Je sais, prince, et je sens mieux que personne combien il est nuisible, et au bien du service, et à la comptabilité et à Tintérêt des corps, d'avoir des détachements isolés, et je désirerais pouvoir faire partir de suite tout ce que j'ai sous mon cammandement, et vous «avec, prince, que j'en ai fait souvent Tobservation en demandant des corps fixes attachés à Madrid ; ce serait avantageux pcrar tout le monde et il vaudrait beaucoup mieux un corps de 1,006 hommes que 1,500 sans organisation, sans administration, sans officiers et souvent sans sous-officiers; mais Votre Altesse sait que je suis à Madrid éloigné de tous les corps d armée et abandonné à mes propres moyens et sans espoir de secours, que j'ai à garder et à défendre contre les très nombreuses et|fortes bandes de guérillas, non seulement la province de Madrid, mais celle de Guadalaxara, une partie de celles de Ségovie, d'Avila et de Tolède; je dois de même cou vrirune partie de celle de Cuenca et faire observer par une colonne sur la rive gauche du Tage les corps de Cuenca, les guérillas de la Manche et même les troupes qui peuvent venir du côté de Valence ou de Murcie. Pour cela, prince, il faut créer un simulacre de force; il faut vivre de pillages et de rapines et c*est ce que je fais en puisant dans les dépôts et en réunissant les petits détachements qui peuvent m'arriver. Autrement, je ne résisterais pas, et le Roi serait exposé à être insulté jcrsqu'aux portes de son palais. En outre de ce service, il faut toujours compter au moins tous les jours 2 à 300 hommes dehors pour escortes de courriers et de convois. J'ai ensuite beaucoup d'objets n envoyer aux différents corps d'armée; je dois, pour les escorter, réunir les hommes en détachements, en former des compagnies ou bataillons de marche; quand tout est prêt,
450 PtIRIODE IMPERIALE
je les mets en route; mais en attendant je m'en sers. Dimanche, un convoi part pour l'Andalousie. Nous sommes inondés de guérillas, prince, et il est maintenant des bandes assez fortes pour qu'il faille marcher contre elles avec des bataillons entiers. Votre Altesse a dû voir par les rapports que i,400 hommes ont attaqué, il y a cinq jours, la colonne mobile de Torrelajuna forte de 160 hommes : elle s'est bien défendue dans la maison qui formait son réduit. Des corps de troupes de ligne ont paru dans la province de Cuenca et ont fait reconnaître le Tage qui maintenant est guéable partout.
... J'ai l'honneur, prince, de renouveler mes instances à Votre Altesse pour obtenir l'organisation d'un corps h Madrid qui soit à poste fixe, qui nous mette à même d'agir promptement et avec succès pour balayer tout le pays et le purger des bandes qui chagrinent, désolent et ruinent les habitants, et qui, malgré toutes les pertes qu'ils éprouvent, restent fidèles au Roi. Alors, prince, on pourra renvoyer tous les hommes isolés, alors on rendra tranquille un beau et riche pays qui donnera beaucoup de ressources, qui versera des fonds à la caisse, et qui ne soupire qu'après le moment de la paix et de la tranquillité. Le Roi dans sa capitale ne doit-il pas avoir un corps nombreux à sa disposition ?
II fallait ajouter à ces plaintes Texposé de la misère des officiers. Leur existence était presque aussi chère qu*à Paris, et Belliard demanda pour eux, sans espoir de réussir, les mêmes indemnités qu'à Paris.
En octobre, un nouveau fléau s'abattit sur la Péninsule. La fièvre jaune éclata à Carthagène. Belliard voulut établir un cordon sanitaire pour en préserver son arrondissement, ou tout au moins en former un sur le Tage, au sud de Madrid. Mais ses effectifs étaient insuffisants et il dut se résigner à voir les deux rives du Tage infestées de bandes de partisans, qui tôt ou tard importeraient le fléau.
Cependant, à la fin du même mois, un succès remporté près de Madrid vint le dédommager de ses soucis. Deux chefs de bandes, i'Impecinado et le Manco qui s'étaient
approchés de la capitale, furent atteints par le général Hugo et rejelés vers le sud.
Le 2 novembre, le général Belliard reçut le décret impérial qui le nommait chef d*état-major de Tarmée du centre, à la place de Daultanne malade, en lui consersant ses fonctions de gouverneur de Madrid. Ses pouvoirs en étaient augmentés, ce qui était un nouveau témoignage de la confiance de FEmpereur. Aussi n'hésita-t-il pas à demander 6,000 honcmes de supplément pour cette même armée dont on venait d'étendre le rayon d'action, sur les provinces de Ségovie, d'Avila et de Cuenca. Il insista en outre pour que les chefs d'armées en Espagne fussent astreints à faire des rapports au Roi sur les événements survenus dans leurs commandements. Enfin, il entama, avec le maréchal Soult, une affaire qui, sans importance au début, finit par avoir pour lui les conséquences les plus graves. Un échange de troupes, entre les armées du centre et du midi, avait été ordonné par l'Empereur. Soull avait été déjà vertement blâmé par ce dernier pour des prétentions que Napoléon regardait comme un manque d^égards vis-à-vis de son frère. Belliard lui fit connaître que d'après les ordres du Roi, les troupes qui lui étaient destinées « n'entreraient en Andalousie qu'après avoir été échangées contre celles qui devaient les remplacer »; et que ces mouvements se feraient successivement, en raison de l'étendue des territoires à garder par l'armée du centre. Le maréchal, qui se regardait alors comme roi de l'Andalousie, en fut très vexé. D'autre part, estimant que les souffrances de l'armée du centre étaient intolérables, et poussé par le Roi, Belliard les exposa encore une fois en détail, au major général Berthier.
Au vice-connétable.
12 novembre !810.
Prince, j'ai eu l'honneur de faire connaître à Votre Altesse l'état de l'armée et ses grands besoins. La solde est en
arrière; les administrations ne sont pas payées; il ny a point d'argent en caisse. Le Trésor espagnol reçoit à pdne de quoi fournir aux dépenses de la Maison du Roi restreinte plus qu'au strict nécessaire, à celles des hôpitaux, et pour les subsistances des troupes et d'administration, soit de Tarmée française, soit de l'armée espagnole qui se trouvent à Madrid. Les dépenses sont énormes et on n'a pas le sol. Cest vrai ment un état de choses qui ne peut pas durer longtemps. Tous les employés espagnols sont dans la misère, ils réclament leur traitement qu'on ne peut pas leur donner faute de moyens, le peu qu'on touche étant absorbé par les dépenses de l'armée.
J'ai l'honneur de prier Votre Altesse de prendre en considération la position de l'armée du centre et de supplier Sa Majesté l'Empereur de donner des ordres pour qu'il soit envoyé des fonds.
Ces besoins de troupes et d argent furent exposés de nouveau par lui à la fin de Tannée et suivis de propositions pour y porter xejnède. Il demanda que chacune des provinces composant rarrondissement de 1 armée du oeatre participât aux dépenses du gouvernement, ce qui n'était que la simple justice; en outre, les divers cominandements situés en Espagne pouvaient pay^ chacun une somme de 5 à 600,000 francu* Si cetle mesure était adoptée et si l'Ëmperenr envoyait les troupes qui lui étaient demandées, on verrait cesser Tétat de dénuenaent et de misère de l'armée. Enfin, on avait déposé à Yalladolid, des sommes considérafoies pour l'entretien de l'armée de Portugal et comme on ne pourrait pas de longtemps les lui faire parvenir, Beltiard demandait, au nom du Roi, q%i'on prélevât sur ces fonds deux ou trois millions pour rarmée du centre.
Ces propositions ne furent pas plus écoutées que les autres. Et ce fut le Roi au contraire qui reçut Tordre de fournir des grains et des bestiaux à l'armée du Portugal.
L'année 1810 se termina ainsi, pour l'armée du centra.
OPÉRATIONS AUTOI^A D£ MADRID 42^3
comme pour les autres» dans un état de découragemeot et de BHsère. En Portugal, Masséna avait dû battre en retraite avec des troupes affaiblies, épuisées et irritées. Au midi, SouU, après avoir occupé l'Andalousie, restait impuissant devant les murs de Cadix. Dans le nord, Tarmcc usait ses forces et son temps à combattre. Une seule province, TAragon, commandée par Suchet, offrait des apparences de soumission. Tel était le spectacle attristant que Belliard avait sous les yeux.
Il y avait maintenant deux ans qu'il était en Espagne et les espérances qu'il avait conçues au début s'étaienit évanouies. Ce pays restait indompté et le génie de Napoléon, obscurci par Torgueil ou par ses erreurs, n'y troiivail plus que des fautei» à commettre. Sans moyens de lutter contre des ennemis insaisissables, le gouverneur de Madrid se consumait en plaintes inutiles et en efforts malheureux. Le roi Joseph ne cachait ni ses ennuis, ni ses pensées d'abdication. Hors d'état de réaliser le bien qu'il rêvait, sentant même s'affaiblir sa foi dans l'Empereur, Belliard n'avait pas le désir de continuer à servir dans ce pays.
De son côté, le Itoi ne tenait à conserver que des hommes décidés à suivre sa fortune. Belliard, resté pour tout le monde le 1" aide-major général du prince Bertliier, en correspondance offlcielle et suivie avec lui, ne pouvait lui convenir indéfiniment; et la fausseté de cette situation devait amener iôt ou tard des difficultés nouvelles ou un changement.
La première démarche du Roi, au début de 181 1 , en fut la preuve évidente.
Au mois de janvier, quoiqu'il n'eût rien à reprocher à son chef d'état-major, voulant dans ces hautes fonctions, un homme à lui, le Roi s'adres&a à son auguste frère pour réaliser ce désir, et lui fit des propositions pour le gouvernement de Madrid. Napoléon ne prit nfeèœe pas La peine de lui répondre. Il en chai^ea le
major général Berthier, auquel il adressa la lettre suivante, dont le contenu très élogieux pour Belliard, ne tarda pas à lui être connu.
L'empereur au prince de Neuchdiel et de Wagram,
Paris, n janvier 18H.
Mon cousin, faites connaître au roi d'Espagne, qu'ayant donné le gouvernement de Madrid au général Bcliiard, et ce général n'ayant pas cessé de me rendre de bons services, je n'entends pas que ce gouvernement lui soit ôté, et surtout qu'il soit donné à des officiers qui ne seraient pas au service de la France. Que si donc cela était vrai et que le Roi eût retiré le gouvernement de Madrid au général Bcliiard, il eût à le lui rendre sans délai; que c'est mon ordre formel; qu'en général, j'entends qu'aucune troupe française nesoitsousles
ordres d'officiers au service d'Espagne.
Napoléon.
Cette lellre si flatteuse pour Belliard ne dut pas cependant le ravir d'aise; car si jusqu'à ce jour, sa position avait été difficile, elle risquait désormais de devenir impossible. Toutefois, se sentant soutenu par la volonté de TEmpereur, il continua à montrer le même zèlo; et rien, dans sa correspondance, ne laissa soupçonner chez luiTombre d'un mécontentement.
Avant d'avoir connu cet incident, son attention avait été éveillée sur le danger qu'il y avait pour Madrid, pour les ressources de l'armée réunies au Retiro et pour les richesses qui s'y trouvaient, à garder ses poudres et ses munitions dans des magasins situés au milieu des autres. Il demanda à Paris les fonds nécessaires pour construire une poudrière isolée. Peu de jours après, le maréchal Berthier lui annonça un prochain envoi de deux millions, dont la moitié était destinée à l'armée du centre. Malheureusement c'était une faible ressource et, en remerciant le prince, Belliard lui avoua qu'elle sufQrait à peine à payer la moitié de ce qui était du aux troupes. Pour la solde, les traitements
i.Uil^
et les appointements des officiers et des fonclionDaires, il fallait trois ou quatre millions.
L*ennui qu'il en éprouva vint s'ajouter au chagrin causé par un événement, malheureusement trop fréquent dans la guerre d*Espagne.
Un de ses amis, le général Marisy, était parti pour la France, avec son aide de camp préféré, le commandant Galbaud, qui était près de lui depuis son grade de souslieutenant. Ils avaient pour escorte quelques hommes du 26' chasseurs à cheval et étaient suivis de pri^s par le 22* régiment de dragons. Arrivés aux environs de Talavera de la Viega, ils marchaient un peu en avant de leurs hommes, sans avoir fait surveiller les abords de la route, quand une décharge d'armes à feu tua le commandant et blessa grièvement le général à la cuisse. L'escorte, se croyant attaquée par une des bandes qui parcouraient la province, prit la fuite et rejoignit l'avant-garde du régiment de dragons qui s'arrêta et attendit le reste du corps. On se concertait en vue d'une prochaine attaque; mais voyant qu'elle ne se produisait pas, des dragons s'aventurèrent jusqu'à l'endroit où étaient tombés le général et le commandant. Là, ne voyant plus d'ennemis, ils regardèrent les bagages et Tun d'eux ayant commencé à s'approprier quelques objets, les autres firent de même. Les effets des deux malheureux officiers furent pillés; les hommes se les distribuèrent et volèrent l'argent. On songea alors à emporter le corps du commandant et, en relevant le général, on s'aperçut qu'il n'était que gravement blessé; on le porta dans la ville voisine, et on décida de l'amputer. Il ne voulut pas se laisser opérer; la gangrène se mit dans sa plaie et il mourut deux jours après.
Ce malheur eut un grand retentissement et on ne tarda pas à connaître la vérité. Le Roi en fut très affecté et prescrivit des mesures sévères pour punir les coupables. On sut alors qu'il n'y avait pas eu de guérillas.
456 PÉRIODE lUPÉaiALE
mais simplement des paysans isolés qui une f ois laltentat commis, voyant fuir Tescorte, avaient dévalisé les deux victimes et s'étaient enfuis, Belliard outré de ces faits et profondéocieat affligé de la mort de Galbaud, qu'il aimait^comme un fils, ordonna au général Lahoussaye, commandant du territoire , de faire arrêter et conduire à Madrid : 1° Tofficier qui commandait Tavant-garde et c qui s^était permis des réflexions indécentes au lieu de marcher^ au secours du général Marisy » ; 2"* les capitaines des compagnies dont les soldats avaient volé des effets [qu*ils s'étaient distribués; 3"" deux sousK)ffieiers par compagnie; 4*" enfin douze des dragons les |dts coupables, et des soldats de Teseorte du commandant s*il était vrai qu'ils avaient pris part au vol.
Malheureusement il fut difficile de savoir la vérité, et les soldats ou officiers compromis mirent les vols d effets et d'argent s«r le compte des auteurs de Tattentatqui restèrent inconnus.
On fut bientôt distrait de ce malheur par un succès militaire qui produisit un grand effet : la prise de Badajoz par le maréchal Soult, le 10 février. Une lettre du général Lahoussaye l'annonça au gouverneur de Madrid qui s'empressa de transmettre la nouvelle au prioce de Wagram, en lui annonçant le prochain envoi eu France des 8 à 9,000 prisonniers de guerre qui formaient la garnison de celte place. Cet événement se liait aux opérations de Masséna en Portugal, opérations que aos arnkées suivaient avec intérêt, car leurs résultats devaient avoir pour la Péninsule les conséquences les plus sérieuses. Leur succès devait priver les Espagnols de l'aide des Anglais; tandis que leur échec serait le sigaal de la réapparition en Espagne de l'armée de Wellington, renforcée des contingents portugais et espagnok» Malheureusement ce fut un insuccès qui les tetrmina, bientdt suivi du mouvement rétrograde que Masaéna fit sur Pombal, faute de vivres. Belliard s'empreesa d'envoyer
HA ofCcier d^état-major au maréchal Mortier qui était en marche sur AbraDtés et qui aurait pu être compromis s'il avait continué. Il dut s'arrêter, ne pouvant plus être utile au prince d*Esaling. Un des généraux de Tarmée du centre, Lamartinière, fut également invité à suspendre sa marche sur Alcantara.
Tandis qu*on méditait encore sur les conséquences de cette retraite, l'annonce de la naissance du roi de Rome, attendue depuis quelque temps, se répandit dans Madrid. Belliard exprima au prince vice-connétable Tim pression qu'elle avait produite : c Nous avons reçu hier soir la bien heureuse nouvelle de la naissance du roi de Borne; elle a été de suite annoncée par des salves d'artillerie et elle a répandu la joie dans les cœurs. » Cette joie était sincère et tous les amis de l'Empereur éprouvèrent alors un moment de réel bonheur.
Cependant les difficultés militaires restaient toujours les mêmes et, malgré ses propositions, Belliard n avait pas obtenu que le maréchal Soult rendît à l'armée du centre les troupes qui en faisait partie. Naturellement aussi, il avait gardé les régiments qui appartenaient à Tarmée d'Andalousie. Mais en apprenant rioaclion à laquelle étaient momentanément condamnées les armées de Portugal et du centre, il crut pouvoir proposer au prince de Wagram, de prélever sur ces armées de Portugal et du nord, trois régiments d'infanterie et un de cavalerie, qui seraient adjoints à l'armée du centre et serviraient à renvoyer à celle du midi, tous les bâtai)- Ions, détachements ou hommes isolés qui lui appartenaient. Le maréchal Soult de son côté aurait été invité à renvoyer à l'armée du centire, le régiment d'infanterie et divers détachements qu'il avait retenus. On remettrait ainsi les choses en bon état.
Pendant les semaines qui suivirent, sous l'inspiration de son chef d'état-major et avec l'appui du Roi qui tenait à montrer à l'Empereur sa bonne volonté, l'armée
du centre, malgré son faible etTeclif, ne cessa de venir en aide k ses voisines. Après avoir mis en route pour Bayonne et escorté les prisonniers de Badajoz, elle rapporta de Valladolid les 1,500,000 francs mis à la disposition du Roi par son frère, au lieu du million d*abord alloué, ce qui lui fut d'un grand secours, malgré son insuffisance. Au même moment, sur la nouvelle d un mouvement des Anglais contre Badajoz, Bellianl remit le général Lamartinière à la disposition du maréchal Morlier et, sur Tordre du Roi, forma à Almaraz, avec les garnisons de différents postes, un corps de 1,200 hommes destiné à venir encore en aide au maréchal. A la même époque, un aide de camp du prince de Wagram, le colonel du génie Lejeune, fut pris par des guérillas qui, heureusement, lui laissèrent la vie. Belliard fit l'impossible pour le délivrer; mais il ne put y réussir, et le malheureux colonel, après de dures péripéties, fut livré aux Anglais qui l'envoyèrent sur leurs pontons.
Peu de temps après, on fut surpris à Madrid par une demande de secours que le maréchal Soult adressait au roi Joseph. Depuis son retour de Badajoz, trouvant ses effectifs très réduils, et les Anglais réunis aux Espagnols à Cadix, plus menaçants que jamais, il demanda des renforts de tous côtés, môme à Paris.
L'Empereur, tenu au courant de l'état de ses armées, jugea la demande opportune, lui fît restituer de suite tous les détachements qui lui appartenaient et envoya à Belliard un ordre impératif auquel le Roi dut se soumettre, mais en demandant une exception pour le bataillon de Ségovie. Belliard fut chargé d'expliquer au prince Berthier que le départ de cette troupe équivalait à l'abandon de celte ville et des établissements importants qu*elle possédait, puis à la perte de la province entière, de ses ressources et à Pinterruption des communications entre Valladolid et Madrid. « Je pense,
prince, ajoala-t-il, que ce serait mal servir TEmpereur que d'en agir ainsi. » Celle obscrvalion, dictée par rinlérêt même de l'Empereur fut mal reçue et souleva un orage.
Depuis le fameux décret sur les commandements militaires, le roi Joseph songeait à se rendre en France et à exposer lui-même à son frère les raisons qui devaient ramener à changer ses dispositions. L'annonce de la naissance du roi de Rome et de son prochain baptême lui parut une occasion toute trouvée. Le 9 avril, en effet, le général Defrance arriva porteur d'une lettre de l'Empereur qui invitait le roi à être un des parrains de son fils. Son voyage fut aussitôt décidé. De grandes réjouissances furent ordonnées et le 23 du même mois, après avoir remis le commandement de l'armée du centre au général Belliard, il partit, escorté par sa garde royale, avec un train de maison imposant. Entre Bayonne et Dax, il reçut une lettre qui lui recommandait, de ne pas quitter l'Espagne. Mais il était trop tard; il continua sa roule et arriva aux Tuileries le 15 mai.
Pendant son absence, Belliard resta chargé de toute la l*esponsabililé du commandement. Le moment était critique, car les Anglais semblaient faire de divers côtés des mouvements offensifs. Il fallut modifier les opérations qui avaient été prescrites aux généraux Darmagnac et Lamarlinière sur Mérida, sur le Tage et ultérieurement vers l'armée du midi. Belliard en rendit compte au Roi, qui n'y trouva rien à dire et qui songeait alors à laprochainQ entrevue qu'il aurait bientôt avec son frère. Pendant ce temps, des colères s'amassaient sur la tête de Belliard. Les observations qu'il avait faites au maréchal Berthier, au sujet de l'envoi des troupes de l'armée du centre à celle du midi, avaient été communiquées à l'Empereur qui en fut irrité. Suivant son habitude, il y vit une désobéissance à ses ordres et fit adresser au gouverneur de Madrid la lettre suivante :
460 PÉXEODE. IMPÉRIALE
A M» le général BeUiard, chef d'état-major de r armée du Centre.
Paris> 2 mai ISH.
L'Empereur a pris connaissance, M. le général Belliard, des représentations que vous avez faites au sujet des troupes que vous avez eu l'ordre d'envoyer de l'armée du centre à l'armée du midi. Sa Majesté m'ordonne de vous témoigner son extrême mécontentement de ee que ses ordres ne sont pas exécutés et de vous faire connaître que si cela se renouvelait encore, vous seriez dans le cas d'être arrêté et traduit à une commission militaire. L'Empereur a été d'autant plus étonné d'une désobéissance aussi "formelle que les ordres étaient absolument impératifs et portaient expressément que Sa Majesté n'admettrait aucun motif de retard ni d'exception. Vous pouvez remplacer ce que vous tirerez de Ségovie, soit par un bataillon de la confédération du Rhin, soit par un bataillon espagnol, soit par les détachements des 26* et 75' régiments d'infanterie ; mais le bataillon du 9* régiment d'infanterie légère, les détachements du 64% du 103% du 10^ régiment de hussards, le bataillon du 8** régiment de ligne, le 26' régiment de chasseurs, etc., devraient être rendus maintenant en Andalousie, ainsi que toutes les autres troupes désignées dans les ordres du 30 mars.
Vous avez à l'armée du centre, indépendamment de h garde royale, une division de la confédération du Rhin de 6,000 hommes, un régiment de cavalerie westphalien, un escadron de Nassau, une division de dragons français, une brigade d'infanterie française d'environ 4,000 hommes, près de 5,000 hommes de troupes espagnoles. L'Empereur trouve que ces forces sont plus que suffisantes, pour l'armée du centre; Sa Majesté est fort étonnée, général, de la résistance que vous avez montrée en cette occasion à exécuter ses ordres; mais elle espère que c'est la dernière fois que vous donnerez lieu à des plaintes de cette nature. Mettez-moi le plus tôt possible à portée de rendre compte à l'Empereur que ses ordres sont complètement exécutés et adressez-moi des états indiquant les différents corps et détachements, leur force, le lieu et l'époque de leur départ, l'époque d'arrivée en Andalousie, pour faire suite à l'état qui était joint à votre lettre du 12 avril.
OPERATIOIIS AUTOUR DE HADRID 461
Le priace de Wagram prévmt en même temps le roi Joseph du mécontentei\ient de l'Empereur, des causes qui Tavaient amené et des nouveaux ordres qu'il envoyait au général Belliard. Ce dernier, pendant ce temps, faisait de son mieux pour maintenir Tordre dans Madrid qui recommençait à s'agiter, pour donner âatis&bction axL maréchal Soultet pour parer aux mouvements dont les Anglais menaçaient la vallée du Tage. C'étaient ces mouvements qui avaient retardé la marche des généraux Darmagnac et Lamartinière vers l'armée du midi. Mais à Paris, l'Empereur ne vit que le retard et s'en prit encore à Belliard auquel il fit adresser, par Berthier, de nouveaux reproches, non seulement relatifs à ces généraux, mais encore à une question politique qui venait de lui être signalée.
Ce n'était à Madrid un secret pour personne que le gouverneur était mal vu des ministres du Roi, tous Espagnols et dont les sentiments ne lui avaient jamais inspiré confiance. Malgré ses égards et le soin qu'il mettait à les aider, ils le trouvaient trop clairvoyani et, par suite, g-ènant; ils redoutaient sa franchise et son dévouement à l'Empereur. Maintes fois, ils avaient tenté de l'éloigner, en le desservant auprès du Roi et en se plaignant du désaccord qui existait entre eux et lui. Ils avaient mis l'ambassadeur de France dans leurs intérêts et, dès le départ du Roi, ils s'empressèrent de renouveler leurs plaintes auprès de l'Empereur, en accusant Belliard d'avoir parlé du futur démembrement de l'Espagne. Ils avaient obtenu que l'ambassadeur de France adressât une lettre dans le même sens, au duc de Bassano, ministre des relations extérieures. Il résulta de cette intrigue que, le 19 mai, Berthier adressa à Belliard la lettre ci-après :
Rambouillet, 19 mai iSll.
L'Empereur, M. le général Belliard, me charge de vous faire connaître qu'il est mécontent du peu d'union qui existe
entre vous et la Régence espagnole. Je ne vous ai jamais fait connaître aucun projet de l'Empereur qui pût vous faire penser que Sa Majesté ait eu l'intention de démembrer TEspagne (i). L'ambassadeur même de l'Empereur qui, par ses fonctions aurait le seeret de Sa Majesté, est lui-même surpris de l'opinion que vous manifestez sur tout cela.
L'Empereur, général, a vu avec étonnemeni que les généraux Darmagnac et Lamartinière n'aient pas encore rejoint l'armée d'Andalousie. Il en résultera que les renforts Tenant de l'armée du nord, qui devaient renforcer l'armée du midi quinze jours plus tard que les renforts tirés de l'armée du centre, y arriveront quinze jours plus tôt. Sa Majesté, vous le savez, veut être obéie dans les ordres qu^EUe donne et, s'il arrivait quelque échec à l'armée d'Andalousie par suite du retard de l'arrivée des renforts de larmée du centre, la responsabilité se reporterait sur vous.
Tandis que ces reproches immérités étaient expédiés à Madrid, Belliard répondait à la première lettre du prince de Wagram.
21 mai 1811.
Prince, l'estafette arrive et me remet la lettre de Votre Altesse du 2 de ce mois. Elle est bien dure, prince, pour un serviteur Adèle; mais je devais m'y attendre et il m'a fallu tout mon dévouement à l'Empereur pour m'exposer à la recevoir.
Mon honneur esta moi, prince, l'Empereur le sait; quand on a la conviction intime d'avoir fait son devoir, quand on a l'âme pure, on est tranquille.
J'ai déjà eu l'honneur d'écrire à Votre Altesse que je ne craignais point une commission militaire, mais bien le mécontentement et la désapprobation de TEmpereur. Bien sûrement, prince, l'Empereur ne pense pas que j'aie voulu désobéir à ses ordres et encore moins Votre Altesse dont j'ai l'honneur d'être plus particulièrement connu. L'Empereur doit savoir maintenant, prince, pourquoi j'ai été forcé de ne pas exécuter entièrement les instructions de Votre Altesse
(1) Il s*agissail de Tannexion à la France de la rive gauche de TEbre, qui était connue de tout le monde.
et de conserver à l'armée du centre quelques-unea des troupes qui devaient se rendre à l'armée an midi. Les événements, prince, ont prouvé que j'avais bien jugé, car autrement tout eût pu être compromis.
Je conçois, prince, toute l'inquiétude de l'Empereur, je conçois combien Sa Majesté devait être impatiente de voir arriver des troupes en Andalousie et je sentais tellement l'importance de renforcer l'armée du midi que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour aller à son secours; que le général Lorge a reçu l'ordre dans un cas pressé de marcher avec tout son monde en Andalousie et que j'aurais désiré pouvoir m'y porter moi-même avec une partie de l'armée; mais cela ne pouvait pas se faire, prince, sans dégarnir tout le centre et le bien opéré par un tel mouvement eût été détruit au centuple par les maux incalculables qu'il aurait produits.
L'armée du centre, prince, a huit provinces à garder, plus la capitale, le Retiro et le dépôt général des armées. Votre Altesse connaît ses moyens, encore faut-il en déduire les régiments espagnols dont l'esprit est mauvais, qui désertent maintenant d'une manière affligeante et qui, dans des moments difficiles, seraient peut-être dangereux au lieu de devenir utiles; il n'y à vraiment que Royal-irlandais et Royal-étranger sur lesquels on puisse compter; encore est-il bon de les marier un peu avec des troupes françaises. La division de la Confédération du Rhin que Votre Altesse porte à 6,000 hommes n'a que 5,096; cette division assure les communications depuis la Caroline jusqu'à lUienas, près Madrid; elle garde les provinces de la Manche et de Tolède, elle est répandue sur le Tage, de Tolède à Almaras, elle observe le Tietar et l'Estramàdoure, elle agit dans la Manche contre les corps ennemis qui peuvent déboucher des royaumes de Grenade, de Murcie ou de Valence.
Le régiment des chevau-légers westphaliens est dans la province de Guadalaxara, d'où il ne peut pas être retiré sans compromettre le service; le général Hugo a 4,000 hommes devant lui et ce général a encore besoin de 6 à 800 hommes d'infanterie française.
La division de dragons a un régiment dans la Manche, un dans la province de Cuenca, un dans celle de Tolède, et l'autre à Talavera, à Almaras, sur le Tage, le Tietar et l'Alberche.
La brigade d'infanterie française, prince, que Votre Altesse porte à 4,000 hommes, n*a que 2,689 hommes; tout le 75' régiment est dans la province de Cuenca où il faudrait 3,000 hommes d'infanterie. Il reste le 28* fort de 1,300 hommes, pour la capitale, le Retiro, les communications de lilienas à Valladolid, les provinces de Madrid, de Ségovie, d'Avila et pour TEscuriai, débouché des montagnes, Buitrago, Somo-Sierra, etc., et enfin tous les postes qu'on est obligé d'établir autour d'une capitale. Les régiments espagnols, prince, ne sont qu'à 4,200 hommes, encore ne doit-on compter que sur Royal-étranger et Royal-irlandais qui gardent la province de Guadalaxara, ce qui réduit à 1,500 hommes les troupes espagnoles qu'on peut utiliser. Voilà, prince, Ténumération des forces de l'armée du centre; Votre Altesse jugera si elles sont suffisantes pour garder huit provinces et la capitale dans les circonstances actuelles.
Le Roi, prince, avait ordonné l'exécution entière des instructions de Votre Altesse; j'ai été forcé, prince, et pour ses intérêts et pour ceux de l'Empereur de désobéir un peu anx volontés du Roi.
J'attends avec impatience, prince, le premier connier. Depuis votre lettre du 2, le général Defrance a dû arriver à Paris, l'Empereur aura su le départ du Roi. Le général Defrance a vu Votre Altesse, il lui aura dit tont ce dont je l'avais chargé verbalement et il vous aura fait Texposé, prince» de notre position, contenu dans les dépêches dont il avait bien voulu se charger.
Si tout ce'la, prince, ne justifie pas ma conduite, si cela toe change rien aux ordres de Votre Altesse, je la prierai de demander mon rappel; je ne dois pas rester où je ne peux pas bien servir TEmpereur, même en exposant et mon honneur et ma réputation qui sont de mon domaine et dont plusieurs fois j'ai déjà fait hommage à Sa Majesté.
J'ai l'honneur d'être avec respect, de Votre Altesse, prince, le très humble et très obéissant et très attaché serviteur.
AOGOSTE ELUARD.
Cette belle lettre montre mieux que les précédentes le caractère du g^énéral, sa droiture et sa fermeté, qui le poussaient mèoie à tenir tète à l'Empereur quand ilcroyait que le devoir rordonnait. Ce dernier, du reste qui le cou-
Baissait mieux que personne, se serait gardé de se priver de ses services. Mais il tenait à maintenir son autorité et son prestige .
Dès son arrivée à Paris, le roi Joseph avait eu un entretien avec son frère, lui avait exposé ses griefs et demandé, avec une extension de ses pouvoirs, une modiflcation au Décret du 8 février qui avait institué des gouvernements militaires. Il avait parlé de ses embarras fînanciers et démontré Futilité d*un major général en réclamant le maréchal Jourdan, quoiqu'il fût loin de se plaindre du général Belliard. L'Empereur avait paru d'abord bien disposé pour tous les désirs de son frère. Mais plus tard, ayant fait un voyage à Caen, il n*en accueillit qu'une partie et profita de son absence pour régler définitivement les questions qui lui avaient été soumises. La plupart intéressaient Tarmée du centre.
Le 27 mai, il ordonna à Berthier d'aller chez le Roi et de lui porter une lettre contenant ses volontés.
Il laissait son frère libre de partir quand il voudrait. L'armée du centre restait entièrement sous ses ordres. Le général Belliard ne devait pas prendre le titre de major général, mais de chef d'état-major de l'armée du centre. < Si le Roi n'est pas content de ce général, disait-il, il peut en proposer un autre qui ait sa confiance. » Le Roi restait le chef de celte armée et le maître d'administrer à sa guise les provinces comprises dans son arrondissement.
Il concédait que dans le gouvernement de Tarmée du nord, la justice fût rendue au nom du Roi; les commandants devaient lui envoyer leurs rapports journaliers. Le Roi devait avoir un commissaire espagnol, auprès du commandant en chef de cette armée, afin de percevoir le quart du revenu des provinces. Des règles analogues étaient fixées pour les autres armées, dont le Roi aurait le commandement quand elles viendaient dans l'arrondissement du centre.
464 PÔUÛdB «PÉEKAUI.
Le Roi de V4it eonmpoAdre dûreeteiMBt ave» le ycioee de Wagram, signer luL-aiàiae ses lettrée^ ei £eeeT(Mi directement celles du prince ; il devait les ouvrir et < coiftmuniqiier à son chef d etat-nMjor ce qu'il jugerait convenable » ; le Roi devail iiuitraire k prince de touLL'Eiapereur lui accordait 600,000 franc» par laois juscpi'ea juillet et plus tard un million. Il prescrivait à BerUiier de se concerter avec le Roi peur oiffaniser larmée ilo centre, en retirer les généraux qui lui déplaisaiêfit, c faire des exemples dea généraux qu'il accusait et leur faire rendre les sommes qu'ils avaient dilapidées ».Tout porte à croire aussi que TEmpereur» fixé alors sur le rappel de Belliard, promit à son frève de lui rendre bientôt le maréchal Jourdan.
Cette recommandation montrait que le Roi s'était plaint des dilapidations de certains généraux. U est inu* tile d'ajouter que Belliard ft'était pas du nooibfe; TBinpereur aurait sùren^nt profité de la cireonstanee pour lui enlever ses fonctions, tandis qu'il les maintenait.
Le 29, il lui fit donnes l'ordre de réunir à Madrid l'artillerie qui était en trop à Tolède et dans d'autres places et lui fit annoncer, en mime temps, un procbain envoi d'un million pour le moia de juin.
Tandis quecesa&ires se traitaient à Paris entre l'Empereur et son frère, les événements qui se sfuccédaientea Espagne ne laissaient guère, au commandant intérimaire de l'armée du centre, le temps de s'occuper d'autre chose»
Après sa retraite du Portugal, Masséna était venu, au commencement de mai, livrer à Wellington la bataille de Fuentes d'Onoro qui était restée indécise. A la suite de ce fait de guerre, et dans l'impossibilité de recommencer la lutte, il avait fait sauter Alméida qu'il ne pouvait plus défendre, avait rallié sa garnison et avait ramené son armée aux environs de Salamanque.
Les Anglais, restés maîtres du terrain, se décidaient à tenter la reprise de Badajoz. C'était au maréchal SouU
OPÉRATIONS iHnOUXl DE MADRID 4^7
à préserver eette place. Malgré Faffaiblissement de soa année^il s'était porté an-deTant des Anglais et leur ayail tivré le 16 mai, à Albuera, une bataille qu'il avait perdue. Il avait dû ensuite prendre position à quelque distance de Badajoz et avait adressé des dépèches de divers côtés pour faire connaître sa situation.
Ce& événements et Vioasueeès de nos armes firent ren^ttrOy dès les premiers jours de mai, une forte agilatioB é»Dft Madrid; il fidlut redoubler de surveillance, d'aulant plus que Fa garnison se composait alors en entrer de troupes espagnoles sur lesquelles on ne pouvait compter, Belliard demanda à Paris au moins un escadron de gendarmerie qui lui aurait permis de garder lea portes principales^ en laissant lea aulrea fermées. H écrivit en même temps au Roi, pour }e prévenir que des nouvelles plus ou moins absurdes étaient répandues et faisaient le plus mauvais effet. Par suite, la désertion sévissait dans les régiments espagnols. Peu de jours après, il recevait la mauvaise nouvelle de Finsuccës de Tarmée de Portugal à Fuentés de Onoro, qui avait malheureusement été précédée de la fausse annonce d'une victoire. Elle fut suivie d'un avis par lequel le maréchal Marmont faisait connaître qull était nommé général en chef de Tarmée de Portugal.
A la fin de mai, les rapports de Belliard au Roi dénotaient une situation qui s'aggravait. La désertion augmentait et gagnait même les régiments étrangers. Les bavardages agitaient de plus en plus les habitants de Madrid et les amis do gouvernement réclamaient le r^toDr de Joeeph.
A la fin du même mois, on termina Tafiaire des officiers et soldats du 22' dragons, compromis dans Tattaque qui avait coûté la vie au général Marisy et à Taide de camp Galbaud. L'officier commandaint l'avant-garde avait été jugé et acquitté. Il restait encore à juger quelques soldats. Mais cette affaire était difficile à éclaire ir, d'au-
tant plus que les succès des Anglais avaient produit une fermentation telle, que Belliard se vit forcé d en prévenir le prince de Wagram et le roi d*Espagne.
Au major général,
4 juin 1811.
Prince, il y a maintenant dans tous les esprits une fermentation telle qu'elle n'exista peut-être jamaia en Espagne. Les Anglais, les chefs de l'insurrection, s'agitent en tous sens et emploient tous les moyens possibles pour amener, soit de gré, soit de force, à un soulèvement général.
Partout on enlève les jeunes gens et même les hommes mariés depuis trois ans, sans enfants, pour les emmener à Tarméc. Les autres habitants ont ordre de s'armer de toute manière, soit pour défendre leurs villages, soit pour se lever en masse par arrondissement et agir d après les ordres qui pourront leur être donnés par le Comité d'insurrection.
Les corps organisés s'augmentent tous les jours et prennent de la consistance. 11 en est de même des bandes de guérilleros qui vraiment fourmillent. Elles battent et désolent la campagne; elles tuent ou maltraitent d'une manière cruelle les habitants qui nous servent ou qu'on emploie pour le service de la correspondance. Elles ont adopté pour système d'affamer tous nos postes en défendant aux villages de leur porter des vivres et menaçant les alcades de les prendre et même de brûler les villages qui ne se conformeraient pas à ces ordres.
De sorte que maintenant, prince, pour pouvoir exister, il faut presque partout employer la force et même guerroyer pour faire payer ce que doivent les villages en subsistances journalières.
... Les besoins immenses de l'armée de Portugal font qu'on ruine la malheureuse province d'Avila. Les habitants, réduits au désespoir, abandonnent le pays, vont grossir les bandes des guérilleros ou passent dans d'autres provinces où ils puissent éviter de mourir de faim.
La province de Ségovie est toujours le théâtre sur lequel s'exercent de fortes bandes de guérilleros et elles y ont même pris des cantonnements. Le général Tilly n'a point de moyens pour agir; mais l'arrivée de la garde royale à Saint- Ildefonse ne laissera pas que d'aider à éloigner les guérillas.
Sur ces entrefaites, arriva la seconde letlre de reproches envoyée par le prince de Wagram à Belliard, le 19 mai, et datée de Rambouillet. Fort de sa conscience, il n'hésita pas à y répondre avec autant de netteté que d'énergie.
Madrid, 8 juin 1811.
- Prince, je reçois la lettre que Votre Altesse me fait l'honneur de m'écrire de Rambouillet le 19.
En lisant celte lettre, prince, je tombe de mon haut et j'ai beau me tâter, m*examiner dans tous les sens je ne me trouve pas du tout dans ce que Votre Altesse me fait Thonneur de me dire. Si jamais je peux mériter des reproches de l'Empereur, prince, ce ne sera pas pour pareille incartade, vous pouvez en être assuré.
11 faut que les battus paient Tamende, prince, car, si quelqu*un avait à se plaindre, c'est bien sûrement moi; mais je n'ai pas cru, dans les circonstances actuelles, entretenir Votre Altesse du début de la junte à mon égard, quoique j'eusse d'autant plus lieu d'être surpris du style de la lettre de M. le duc de Santa Fé, que depuis le départ du Roi, j'ai encore redoublé de soins, d'égards et d'activité, pour aider les ministres de tous mes moyens, que j'ai cherché à éviter jusqu'aux plus petites choses qui pouvaient entraver la machine, sentant combien il était important et pour l'Empereur et pour le Roi que tout marchât d'accord pendant l'absence de Sa Majesté, et je vous avoue, prince, que loin de recevoir des reproches, j'aurais cru devoir obtenir l'approbation de l'Empereur et du Roi.
Mes opinions sont toujours les mêmes, prince, et je défle le plus hardi de dire que j'aie tenu un propos, lâché une parole qui ne fût pas dans le sens du système du Roi, et encore moins que j'aie pu ordonner une mesure et faire la plus petite démarche qui pût être en opposition aux volontés de l'Empereur et du Roi.
J'ai dû souvent, prince, rappeler aux principes des personnages importants qui, peut-être, figurent dans la dénonciation, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour donner à croire que le Roi ne reviendrait plus en Espagne et qui le disaient même à qui voulait l'entendre.
410 PÉRIODE UPÉRIALE
Je Me suis point diplomate, prince (et Dieu m'en carde I), il ne m'appartient point de fauîUer dans les replis de la politique; je ne m occuppe que de mes devoirs, }e les remplis le mieux que je peux et pour le service de l'Empereur et pour celui du Roi, auprès duquel les événements m'ont placé et qui ma comblé de ses bontés et dont je crois avoir mérité la confiance.
Si M. l'ambassadeur a écrit, prince, dans le sens dont ^exprime la lettre de Votre AKesse, Il en a imposé, il a trompé l'Empereur.
Ce qui vient d'arriver, prince, est le grand cheval de bataille dont on s*est souvent servi depuis que j'ai l'honneur d'être auprès du Roi; c'est toujours la question iqfu'on aberde pour tâcher de m'élotgner parce que J'ai la franchise en partage, parce que je ne m'occupe pas d'intriguer, parce que, enfin, je suis tout à l'Empereur et que je suis dérvoué au Roi, et que je les sers bien tous les deux, au moins de tous mes faibles moyens.
Ma conduite, prince, est et sera toujours celle d'un honnête homme, d'un militaire dévoué, attaché à son souverahi, d'un sujet fidèle. Je sais que je ne suis pas un phénix; ratais, prince, je ne suis pas tout à fait un sot, encore moins un ingrat, et il faudrait être l'un et l'autre pour tenir une conduite égale à celle dont parle votre lettre. J'ai l'honneur de prier Votre Altesse d'agréer Thommage de mon respectueux dévouement et de recevoir, avec sa bonté ordinaire, Tassurance de mon bien sinoère attachement.
Le général divinonnaire, Auguste Beliur».
J'adresse par courrier, à Votre Altesse, ma corre^ondance avec le Gouvernement; elle verra si nous ne sommes pas très bien ensemble et cela continuera de même, au moins je ferai tout pour cela.
Le jour môme où cette lettre partait, le prince de Neuchàtel recevait Tordre de répondre à celle que Belliard avait antérieurement écrite pour se disculper et offrir sa démission. Berthier Tavait montrée à Napoléon qui s*était vu dans l'aUernative ou de briser la carrière du général, ou de faire eemblant de Tignorer. Il Testî-
OPÉRAnOUS JIUTOOH BC MADRID 474
mait trop powT liéstter «n instant et il prit -ce dernier parti. Il \e fit t^onoattre au tnajcf* çéeérat dan« les termes «oivants.
4m prince de Neuchâtdy major général de Varmée d'Espagne, à Paris.
8ainlrClDad« i8 juin 181 ^
fiépoodez, au général Belliard, qœ vous n'arezpas mis sa lettre sous mes yeux; qu'il avait sans doute perdu la tête quand il l'a écrite; qu'offrir sa démission pour ne pas avoir exécuté mes ordres, c'est déclarer qu'on ne veut pas obéir; que c'est avoir encouru la peine capitale; que ces 8,000 hommes et 1,200 chevaux auraient pu sauver Tannée du midi; qu'il est très coupable; qu'il aurait pu évmcaer Cueaca ou tout autre point« mais qu'il devait exécuter les ordres de TEmpereur; qu'il y a dans sa lettre deux ou trois passages qui ne sont pas d'un soldat ; que si vous les aviez mis sous les yeux de Sa Majesté, elle l'aurait fait arrêter et aurait fait un exemple de ce manquement à la discipline militaire; que, par égard pour ses anciens services et par l'amitié que vous lui portes, vous n'avee pas laissé connaître à rËmpea?eur ces phrases inconvenantes et que vous vous êtes borné à dire que mes ordres avaient été exécutés; que cette affectation de sentiments d'honneur et de personnalité est le comble du ridicule et de rindiscipline militaire; que l'honneur d'un général consiste à obéir, à maintenir les subalternes sous ses ordres dans le chemin de la probité, à faire régner une bonne discipline, à se livrer exclusivement aux intérêts de TÉtaft et du Souverain et à dédaigrner entièrement ses intérêts particuliers ; que vous voyez, par le ton qu'il prend, qu'il a désappris la France et que, quand il est question d'exécuter les ordres de r£mpereur, il croit avoir à parler au Roi d*£spagne.
Âpres une semblable correspondance il était difficile au général Belliard de conserver sa position en Espagne. Au fond, c'était ce qu'il désirait. Servir dans un pareil milieu, faire constamment des efforts impuissants pour arriver au bien, demander sans succès les moyens de le réaliser, voir son souverain toujours en colère etmécon-
tent, ne récolter que rindiffëreoce ou les reproches, tout cela n'avait rien d*enviable ; et Ton n'est pas surpris, de le voir peu de temps après, cesser les fonctions ingrates qui lui avaient été confiées.
Du moment où le roi Joseph conservait ses ministres et Napoléon, son ambassadeur, la position de Beiliard n'était plus tenable. L'Empereur avait compris la vraie cause des plaintes élevées contre lui. Il avait bien défendu les intérêts de la France et ne s'était pas fié aux Espagnols que son frère croyait avoir séduits. Il ne pouvait donc lui en vouloir; mais il ne lui pardonnait pas d'avoir enfreint ses ordres pour l'envoi des troupes à l'armée du midi.
Depuis la fin de juin jusqu'à la fin du mois d août, Beiliard n'eut d'autre occupation que de renouveler, au prince de Wagram, ses demandes d^effets pour la troupe. Malgré les promesses qui lui avaient été faites, rien n'était arrivé; et Tarmée du centre réclamait instamment ce qui lui manquait, des chemises, des souliers et des capotes. « Nous sommes dans le plus grand état de misère à l'armée du centre. Tous les services sont en souffrance, faute de fonds; nous n'avons pas absolument un sol pour les faire aller. » Rien ne marchait en effet et le relâchement dans le service se faisait sentir partout.
Vers le milieu de juillet, une bonne nouvelle vint heureusement succéder à celles qui précèdent. Llmpecinado, traqué par le général Lahoussaye, éprouva une défaite complète près d'AIcocer, perdit un millier d'hommes, de nombreux officiers, un drapeau, les bagages de trois bataillons, 150 chevaux et deux convois de bestiaux et de grains destinés à Valence.
Beiliard accueillit le Roi à son retour avec la nouvelle de ce succès et, le IS juillet, il assista à sa rentrée dans la capitale au milieu d*une foule immense.
Il fut probablement avisé alors de sa prochaine rentrée en France et de son remplacement par le maréchal
JourdaD, nommé major géDéral. Puis, selon Tordre de Napoléon, ce fut à Joseph que Berthier s'adressa directement pour faire diriger sur Tarmée du midi, les troupes que Belliard, d'accord avec lui, avait maintenues près de Madrid. < L'Empereur, lui écrivit>il, désire que Votre Majesté donne Tordre de faire partir pour TAndalousie tous les détachements appartenant à Tarmée du midi. J'ai réitéré plusieurs fois ces ordres au général Belliard, qui a toujours éludé leur exécution.... Je prie Votre Majesté de veiller à l'exécution de ces mouvements... et je Tinvite à me faire parvenir, le plus tôt possible, pour les mettre sous les yeux de l'Empereur, la situation exacte de ces troupes avec la copie de leur itinéraire. »
Si TEmpereur et le prince de Wagram avaient attribué le maintien de ces forces près de Madrid, à une désobéissance de Belliard, ils furent, cette fois, pleinement désabusés. Car, après avoir reçu cette lettre, le roi Joseph répondit directement au maréchal Berthier pour lui dire qu'il n'exécuterait pas cet ordre. < Il estde toute impossibilité de ne pas garder l'équivalent des 1,800 hommes de Tarmée du centre qui sont en Andalousie.... L'armée du centre se trouve aujourd'hui réduite au reste du 75* (diminué de ses compagnies de grenadiers et de voltigeurs), au 28^ (diminué de 600 hommes), à 3,000 Allemands, 2,000 chevaux et 5,000 Espagnols. Gomment garder tant de communications, repousser les troupes de Cuenca et de Guadalaxara, faire rentrer les impôts et surtout les blés que les guérillas enlèvent de force et que les Anglais payent à tout prix? » Le Roi concluait qu'il fallait lui envoyer de l'argent. Il priait le prince de Wagram de mettre ces observations sous les yeux de TEmpereur. On ne pouvait plus en douter désormais : c'était qui lui avait empêché l'envoi en Andalousie des troupes de Soult, lequel ne voulait pas de son côté restituer à Sa Majesté celles
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de rarmée du centre qu*il gaidnit h «a disposilien.
Le Roj, éa reste, terminait «a iettre en se plaignant de l'Empereur qui n'avait pas féaliaé les «spéranees qu'il lui avait données. « Ar^gent, troupes, dispositions militaires et foiîikpieêy rien n'iset parvenu à iBa eonmaissanoe. •
Napoléon ne poorait donc se faire ancune iltuaimi. fi exigeait des choses impossibles et c'était son -propre frère qui refusait d'exécuter des prescriptions qa*il ne trouvait pas pratiques. Quant i Belliard, il allait enfin être libéré d*une fonction dont il avait touIu se démettre à non début et qui ne pourait être remplie au mîlîeu des difficultés que rEmpereurne cessait de créer, il continua néanmoins son service, étant toujours dans les meilleurs termes avec le Roi, qui paraissait également satisfait des promesses plus ou moins sincères qu*il avait arrachées à TËmpereur.
Pondant ce temps, Jourdan quittait Paris pour retour- -ner en £spagne; mais son voyage fut assez lent, et il n'arriva à Madrid qu'après le départ de Belliard.
A Paris, du reste, si l'on s'étaH irrité contre l'inexécntion des ordres relatifs aux troupes de l'armée du midi, on avait constaté que des faits analogues se produisaient ailleurs. Néanmoins, l'Empereur voulait d'abord être obéi; aussi Berthier revint sur Tenvoi de troupes au maréchal Soult, et s'adressa an Boi, en hû disant : < Sous aucun prétexte. Sire, ces troupes ne peuvent être retenues i l'armée du centre. »
On a vu plus haut comment, presque à la même date, Joseph lui écrivait € qu'il était de toute impossibilité de se conformer aux volontés impériales ».
De temps à autre heureusement quelque succès venait faire diversion à ces réclamations incessantes de troupes, de matériel et d'argent. Ce fut ainsi que le 8 août, le maréchal Soult, après avoir dégagé Grenade bloquée par les insurgés de Murcie, avait détruit à la Venta de
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Baul, un corps de 20,000 hommes commandé par Blake et Blailesteros.
Beltiard qui remrfdiflsait encore les fonctions de chef d^Mttl-major se contenta, pour en rendre compte, d'envoyer au prince de Wagram, le 20 août, les rapports qn*îi avait regns; etlrotiTanit peut-être que ce dernier ne lai avait pas témoigné, dans ces derniers temps, sa bienveillance ordinaire, il termina ^a lettre par une forme de Balutalion officielle, qu'il ne prenait jamais dTiabîtude : € J'ai Thonneur d'être, avec respect, de Votre Altesse, le très humble et très obéissant serviteur. » Le général comte Auguste Belliard.
Il y ajoutait ce post-scriptum :
« Ce sont les derniers rapports, Prince, que j'aurai rhoameur d'envoyer à Votre Altesse; j ai iremis le service «t je oomp te partir ausMtOt qu'on pourra me fournir une bonne escorte. »
H était momentanément remplacé par le général Daultanne. Quand il eut terminé ses apprêts et pris congé du Roi qu'il remercia de ses LooJtés, il quitta Madrid pour rentrer en France, avec ^m de ses frères d'armes, le général Fririon, dans ies 4erniers jours du mois d'août.
La veille, il avait reçu comme souvenir, le portrait du Roi avec la lettre suivante :
Le roi iTEspagne Joseph Bonaparte au général comte Belliard.
Madrid, 29 aoùl 1811.
Monsieur le comte, je vous vois partir avec regret d'auprès de moi; je suis reconnaissant de Tintérêt et de rattachement que vous m'avez montré depuis que je vous connais; je désire pouvoir vous être utile. Je vous prie de croire que mes vœux et mon attachement vous suivront partout.
J'espère que vous agréez le portrait d'un homnie à qui vous avez montré de l'amitié et qui en a pour vous. Votre affectionné, Josetpu.
Le maréchal Jourdan arriva le mois suivant. Deux jours après l'avoir reçu, le roi Joseph demanda à l'Empereur la nomination du général Daultanne comme chef de Tétat-major de l'armée du centre, et celle du général Blagniac comme gouverneur de Madrid, réservant ainsi au maréchal les hautes fonctions de major général. Il ne se gênait plus du reste pour faire entendre les vérités les plus dures. Au moment du départ du général Belliardy il tint à résumer à Paris, sans réticences, la situation de l'Espagne, et les mesures qu'il jugeait indispensables pour l'améliorer.
Lettre du roi Joseph au Prince^ vice-connétable.
Madrid, 23 août 1811.
...Les troupes espagnoles de la garnison de Madrid ne sont pas plus payées que ma garde et mes employés. Aussi la désertion commence, le découragement se remontre, Topinion tombe et l'on commence à se demander quels sont donc les résultats du voyage du roi d'Espagne à Paris.
Si cet état de chose dure, avant six mois nous évacuerons l'Espagne, faute de subsistances. L'ennemi n'épargne pas l'argent. Quant à moi, pour tout dire d'un mot, puisque j'ai un chiffre, je ne sais pas comment je paierai ma table dans huit jours ; tous mes employés sont encore pis. Il faut que l'Empereur connaisse la vérité et je vous prie de ne pas lui laisser ignorer le contenu de cette lettre. Cependant, le moment d'un grand changement était arrivé : l'opinion venait à moi; mais l'opinion cède à la force des choses. Sans argent, sans territoire, sans troupes, comment l'opinion peut-elle longtemps se soutenir? Une seule chose me console, je n'ai pas mérité de reproche ; mais ce qui ne me console pas, c'est que l'Empereur usera inutilement ses forces en Espagne, tandis qu'avec peu de moyens on pourrait tout terminer.
Belliard rentrait en France absolument pénétré des vérités que le roi Joseph exposait ainsi à son frère, bien résolu aussi à n'en dissimuler aucune.
Après deux ans et demi de séjour à Madrid, après des efforts continuels pour améliorer les rapports du Roi avec son peuple, pour mettre l'armée sur un pied respectable et lui rendre une confiance désormais perdue, il rentrait dans sa patrie, attristé par tout ce qu'il avait vu, et craignant peut-être de trouver à Paris, dans l'Empereur, un chef irrité et mécontent. Il avait pourtant des consolations qui lui étaient précieuses. Le roi Joseph n'avait eu pour lui que des bontés, le maréchal Jourdan lui avait maintes fois témoigné son estime et sa haute considération. L'entourage entier du Roi et les généraux sous ses ordres partageaient ses sentiments et plusieurs d'entre eux le proclamèrent plus tard dans leurs écrits. Tel est le cas du général Hugo qui professa pour lui un dévouement absolu. Tel est aussi celui du général Bigarré qui raconte à son sujet un fait intéressant.
En 1811, il y eut à Madrid, une famine. Le pain devint très rare; les grains manquaient et les pauvres mouraient d'inanition.
« Un des hommes qui rendirent le plus de services à la population de Madrid, dans cette circonstance, vraiment douloureuse, ce fut le général Belliard, dont le nom est identifié avec tout ce qui porte le cachet de la gloire, de l'honneur et de la générosité. En sa qualité de gouverneur de Madrid, il écrivit à tous ses chefs de cantonnements pour leur ordonner de faire diriger sur cette ville autant de grains et autres denrées de première nécessité qu'il pourrait s'en trouver de disponibles dans les environs de la capitale. Il fit de sa poche les avances nécessaires pour faire du pain aux prisonniers espagnols renfermés au Retiro, et l'on distribuait à sa porte 200 livres de pain par jour aux vieillards et aux infirmes qui ne pouvaient s'en procurer chez les boulangers. »
Il périt à Madrid plus de 1,500 personnes de faim.
Campagne de Russie (1811'1818).
Rentrée de Betliard à. Paris. — Probabilités de guerre avec la Russie.
— Comman^^eniieiil de lar 9" dlTision. — Bellfsrd se rend à Nîmèguc.
— Murât le. demande pour aiief d'état-majos. — Il est noraj&é d prend son service. — Entrevue avec l'Empereur. — Passage du Niénren et arrivée à Wilna. — OVage extraordinaire. — Diminotion des effeetifs. — Arrivée à. Pelotak. — Premier eombat d'OslrowBO^
— Citation de Belliard. — Deuxième combat d'Ostrowno. — Combat de W'itebsk. — Nouvelle déception à Smolensk. — Combat de Valowtina. — Séjour à Wiazma et. à Ghiat. — Arrivée à BoiDdioa — Bataille de la Moskowa. — Marche sur Mojaîsk. — Blessure de Belliard. — Séjour à Moecoa. — Retraite de Russie. — Formations des régiments piquets, — Passage de la Bérézina. — Arrivée de BelUapâ à Wîlna, à Kœnlgsberg et à Elbing. — Il est nommé colonel général des cuirassiers. — 11 réorganise la cavalerie. — Il demande on congé. — - Lettre de 5turaL — Retour de Belliard à Pari&.
Le voyage du général Belliard se fît sans encombre. Quand il arriva à Paris, il fut reçu en audience par la prince de Wagram et par l'Empereur. Quoiqu'il ne soit resté aucun récit de ces entrevues, on devine aisément quel en fut le sujet. Il fallut revenir d'abord sur Tinexécution des ordres da rEmpereur relatifs à lenvoi en Andalousie des troupes de Tarmée du midi. Belliard avait sa réponse toute prête : on avait fait de lui un chef d'état-major du Roi; par conséquent son premier devoir était de lui obéir. Entre l'Empereur qui voulait dégarnir l'arrondissement du centre et le Roi qui s'y opposait, pouvait-il hésiter? Du reste Napoléon et Bcrthier étaient maintenant fixés sur la prétendue
CAttBAGHE, DE RUSSIE 479
déaobéis«ance de BelUard : ie Roi seul ea étsit reApowsable. II fallut aeeepier cette observation et passer aux. aCEairea génécaLea d'Eapagae. Belliard était prêt à répoodre aux questioaa qoi lui furent poaéea et U deviat bieutôt évident que m Le souverain, ni son major général ne conservaieni aur sa coadoite dans ce paya, Tombre d'vn méGonteatement.
Il trouva du reste dèa aou arrivée les esprits préoccupés d'une procbaiee guerre avec la Russie. Depuis reotretieu que Napoléon avait eu, le 15 août, dans usl graad cercle de cour^ avec Tambassadeur de Russie,, pciace Kourakiu,. le conflit semblait inévitable. Dans les milieux militaires o& en doutait d'autant moins ^*au mois d*août, TEmpereur avait dirigé sur l'Elbe^ pour les faire instruire par Davout, les 4" et G*" bataillons des régiments d'infanterie» ce qui constituait pour Taveuir 80 bataillons de cette arme. Le retour de Belliard avait dcmc été opportun et il œ fut pas longtempe à ignorer que TEmpereur comptait Tutiliser dans les corps de nouvelle formation.
Pour le moment, il profita du répit qui lui était laissé et, tout en restant à la disposition du ma^or général, il put jouir de quelques semâmes de loisir.
Pendant ce temps, il vit peu à peu grossir Torage qui s'amoncelait du côté de TOrient. L'idée d'une nouvelle guerre européenne ne pouvait que séduire la plupart des officiers. Parmi eux, cependant, les hommes d'expérience partageaient les appréhensions qu'inspiraient au public les chances d'une expédition aventureuse dans un pays aussi lointain que la Russie. Les souvenirs de l'hiver de 1807 revenaient à la mémoire des chefs qui avaient fait la campagne de Pologne et, malgré le succès qui avait couronné leurs opérations, cette pensée n'éveillait pas l'enthousiasme.
Néanmoins, pendant les derniers mois de 1811, ils surent à n'en pas douter que tout se préparait vers
TElbe et TOder pour une grande expédition. Les correspondances privées, les nouvelles qu*elles répandaient dans le monde militaire, ne laissaient aucun doute sur les événements qui allaient bientôt s'accomplir; et les généraux qui se savaient destinés à y prendre part, faisaient d*avance leurs préparatifs.
Le 25 décembre, Belliard reçut la notification de Tordre impérial qui lui confiait le commandement de la 9** division d'infanterie, dans le 2^ corps d*observation de TElbe, sous les ordres d*un des chefs de Tarmée qu'il aimait le plus, le maréchal Oudinot, duc de Reggio. Ce corps devait provisoirement comprendre cinq divisions. Celle de Belliard, forte de 17 bataillons dont 2 bataillons croates, 12 suisses et 3 du 123'', comptait trois généraux de brigade dont un seulement, le général Amey, était désigné. Le choix des deux autres et celui de son adjudant commandant, chef d*étaUmajor, lui était laissé. Nimègue était son quartier général. Des ordres ultérieurs devaient lacheminer vers TEst en temps opportun.
Ce commandement était la meilleure preuve que le général n'avait rien perdu de la faveur du prince de Wagram et de l'Empereur. Il s*apprèta à y répondre avec le plus grand dévouement.
La constitution du 2^ corps d'observation de FElbe ne fut officielle que le 10 janvier. Il comprenait les^^, S" et 9* divisions d'infanterie et deux brigades de cavalerie légères. Son quartier général était Munster. Le décret impérial qui le constituait ordonnait que c tout le monde fût rendu à son poste et prêt à marcher le 15 février ».
Belliard arriva à Nimègue, le 4 du même mois, et y trouva ses trois généraux de brigade et deux de ses régiments. Les autres étaient en route pour rejoindre. Il demanda des instructions pour le placement de ses généraux et la formation de leurs brigades; et quelques
jours après, n'ayant rien reçu de Paris à ce sujet, il les constitua lui-même. Mais plusieurs éléments lui manquaient; riostructioQ pratique laissait à désirer; et il n'avait aucun service administratif, ni payeur, ni commissaire des guerres, ni directeur des postes, etc.
L'Empereur comp/tait perfectionner ses unités de combat, pendant leurs marches de concentration. Quatre jours après, la 9* division dut se mettre en route pour Munster, où elle trouva de nouveaux ordres pour se rendre à Magdebourg. Le 2* corps se portait sur l'Elbe; Belliard prit cette direction, le 9, avec un de ses régiments suisses et le quartier général. Ses services administratifs n'étaient toujours pas arrivés et tout le monde avait besoin d'argent. Il se porta à Magdebourg, le <•' avril, avec une de ses brigades, quatre compagnies de croates et une compagnie de grenadiers suisses.
Comme toujours, la solde était en retard. Belliard lui-même, ayant besoin d'argent, fut obligé de réclamer au ministre de la guerre, pour la seconde fois, le remboursement de ses frais de poste de Madrid à Paris. Le minisire le renvoya au prince de Wagram, qui finit par lui faire remettre ces frais par le payeur général de l'armée.
La 9* division, devenue 3* du corps Oudinot, ne fît que passer à Magdebourg et fut envoyée, par de nouveaux ordres, à Brandenbourg, où elle prit ses cantonnements. Son général de division ne devait plus rester longtemps à sa tête. Une puissante réserve de cavalerie, composée de 4 corps, était en formation et Murât en avait déjà demandé le commandement. Arrivé à Berlin, vers le milieu de mai, il songea aussitôt à son ancien chef d'état-major, à son ami Belliard, et lui écrivit le 48 mai, pour lui demander son concours. 11 lui apprenait que l'Empereur < lui avait accordé la faveur de raccompagner dans la prochaine campagne et qu'il lui avait demandé en même temps de lui donner son ancien chef
d'état-major, un des hommes qu*il aimait le plus; que cette faveur, la plus grande après celle de suivre rEmpereur, lui avait été accordée aussi ». Murât se flattait que < cette réunion ferait à Belliard autant de plaisir qu'à lui-même ». U ajoutait c qu'il était pauvre en équipages comme un petit Saint Jean »; mais que « Belliard ne devait pas être effrayé par la crainte de mourir de faim, car son fameux cuisinier Laguépierre arrivait avec sa suite ». Il lui demandait de lui procurer des chevaux c et de lui envoyer un plan d'organisation d'état-major, avec des propositions pour le composer ».
Par suite des mouvements de troupes qui s'effectuaient dans le nord de l'Allemagne, celte lettre ne parvint pas à Belliard, <)ui était alors à MarieuwerJer. Aussi huit jours après, étant à Posen, le roi Murât la renouvela et la termina ainsi : « Enfin, mon cher général, je compte sur vous, sur votre cuisine et surtout sur votre ancienne amitié pour moi. Je vous fais porter ma lettre par un de mes aides de camp pour qu'elle n'ait pas le sort de lu première. Répondez-moi de suite; je fais partir pour Thorn, le peu de chevaux que j'ai pu acheter.
€ Adieu, mon cher Belliard; j'espère hienlôt l'embrasser et ce sera de bon cœur.
< JoACHiM Napoléon. »
Le général avait (Ini par recevoir la première lettre de Mural et lui avait envoyé son couseiitemenl avec ses remercîments. Puis il lui adressa son aide de camp, avec deux lettres : l'une pour lui annoncer qu'il avait trouvé des chevaux, l'autre pour lui proposer des officiers d*état-major. Et comme il avait déjà témoigné au roi de Naples le plaisir qu'il aurait à se retrouver près de lui, il négligea de le faire une seconde fois.
Murât, qui n'avait pas reçu la réponse de Belliard à sa première lettre, en fut frappé et s'empressa, le 29 mai, de lui exprimer les craintes que ce silence lui ins|>iraif.
Mon cher comte, je reçois par votre aide de camp les deux lettres que vous lui avez confiées. Je n'en ai point encore reçu d'autre et cependant vous me dites m'avoir écrit; de sorte que je suis encore dans l'incertitude si les dispositions de l'Empereur, qui me rapprochent de l'homme que j'aime le plus au monde, vous auront été agréables. J'avoue que je serais au désespoir de ne pas faire la campagne avec vous. On ne renonce pas facilement aux douces habitudes qu'on s'est formé, encore moins à ses désirs; et, en venant guerroyer de nouveau, j'avais compté pour beaucoup le plaisir de nous retrouver ensemble sur le même champ de bataille. Le comte Bellîard doit être toujours le même pour moi, parce que j'ai senti toujours le même cœur pour lui.
Je viens maintenant vous remercier de tous les soins que TOUS vous êtes donnés pour me procurer des chevaux.... L'Empereur m'a autorisé à faire prendre 30 chevaux de trait dans le dépôt d'Elbing.... Ordonnez à mon aide de camp Berthemy de s'y rendre et de choisir, etc. 11 faudrait qu'il en désignât au moins six pour monter des palefreniers; six autres, pour ma suite, tel que le médecin, les écuyers, etc. Les autres dix-huit seront pour le trait. Il faudrait qu'il se procurât deux ou trois paires de harnais à 4 et à 6 et un ou deux chars à bancs en osier, couverts sur le derrière, de manière à pouvoir passer partout et lestement. Je ne voudrais pas me coucher sans souper, comme cela m'est arrivé souvent dans la dernière campagne.... Je remets à votre aide de camp 26,000 francs pour les frais que vous aurez encore à faire; ayez la bonté de faire les avances pour le surplus, si cela est nécessaire.... Je vais demander au Prince major général les différents otflciers et administrateurs que vous me désignez, etc.
Belliard avait prévenu le duc de Reggio, delà mutation dont il était l'objet. Et, en attendant son successeur, il garda le commandement de sa division; puis, apprenant que TEmpcreur allait arriver à Dantzig vers le 5 ou le 6 juin, il demanda à son commandant de corps d'armée, la faveur de lui présenter sa division. C'était pour lui une occasion de faire obtenir quelques récompenses aux braves gens qui la composaient. Mais les circonstances
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en décidèrent autrement. L activité que Napoléon allait imposer à Murât, ne permettait pas d*attendre plus longtemps pour la désignation du successeur de Bellianl. Il fallait que celui-ci prît au plus tôt ses nouvelles fonctions, ht 9 Juin, en effet, il vit arriver le général Merle, désigné pour le remplacer et conformément aux ordres que le duc de Reggio lui avait transmis, il lai remit le commandement. Il en rendit compte à sofi chef de corps d'armée, en ajoutant : « Je quitte avec beaucoup de regret, je vous l'avoue de nouveau, monsieur le duc, le corps d*armée de Votre Excellence et je regrette plus particulièrement de n'àtre plus sous les ordres du boa et loyal maréchal Oudinot, qui m*a toujours trailé comme un de ses amis ; et, je le mérite, monsieur le duc, par l'attachement que j'ai toujours eu pour vous. » Il recommanda ensuite, à sa bienveillance, le personnel de sa division et lui fit ses adieux. Il les adressa de même aux généraux et aux corps de sa division et partit pour se rendre auprès du roi de Naples.
Il prit aussitôt son service en inspectant leA troupes de la réserve de cavalerie qui étaient sur sa route. £« prince, major général, lui adressa dès ce moment les ordres concernant les troupes du roi de Naples.
Depuis le 24 mars, cette réserve comprenait 4 corps : le 1", commandé par le général Nansouty, fort de 3 divisions : les 1" et "&" divisions de cuirassiers sous les généraux Saint-Germain et Valence et la d'* diviaion de cavalerie légère sous le général Bruyère.
Le 2* corps de cavalerie, sous les ordres de Montbrun, fort également de 3 divis-ions : les'2*' et 4* de ouirassiers^ft^ la 2'' division de cavalerie légère sous le général Wattior,
Le 3'' corps de cavalerie, commandé par Grouchy, toujours à 3 divi&ions : la 3*" division de cuirassiers (Doumerc), une division de dragons et -la 3' division de cavalerie légère sous le général Kellerman.
Enfin, le 4* corps, de formation récente, sous le général
CAMl^A^NË DE UL'SSIE 485
Lalour-Maubour^*- coinposô iliiiu^ fli\i-if»n de grosse eavaicrie et tl'uae divibion tic cavaleriu iégèie.
Cette masse de cayaliers formait Tavant-garde de la Grande Armée.
Le 11 juin, Belliard rejoignit le roi de Naples à Gumbinnen et transmit les ordres de mouvement qu'il avait reçus pour les 1" et 2* corps de cavalerie ; il envoya reconnaître la partie des rives du Niémen qu'il jugeait propres à un passage de rivière et prévint Murat qu'il le quittait le 12, pour aller saluer l'Empereur à Kônigsberg. Il devait être de retour près de lui, le 18, à Wilkowyszki. Cette journée du 12 juin devait marquer dans la vie de Belliard et lui laisser un souvenir inoubliable. Il alla en effet trouver l'Empereur et eut avec lui un entrelien dont il a laissé un résumé.
Note sur la campagne de Itussie.
Le i 2 juin i 81 2y j'étais chez l'Empereur, avec M. Maret, à'Kônigsberg. Il causa beaucoup de TEspagne et de son frère dont il n'était pas content. Le général Flahaut, son aide de camp, revenant du corps autrichien du prince de Schwart2enberg, entra, et, d'après le rapport qu'il fît à l'Empereur, il paraissait que le prince était dans les meilleures intentions, annonçant un très grand dévouement et promettant des succès. L'Empereur n'y croyait pas trop; cependant il se laissa séduire par ce que disait le général Flahaut. Alors l'Empereur déroula son plan et fit connaître ses projets : « Si l'empereur de Russie persiste à ne pas exécuter nos conventions, et s'il ne veut pas accéder aux dernières propo^ sitions d'arrangement que je vais lui faire, je passe le Niémen, je bats l'armée russe, je m'empare de la Pologne russe, je la réunis au grand-duché et j'en fais un royaume. Je laisserai 50,000 hommes que le pays entretiendra. Les habitants désirent l'unité, ils sont belliqueux, ils se formeront une belle et nombreuse armée. La Pologne est riche, elle manque d'armes ; je lui en fournirai et j'aurai là placé une grande barrière contre les entreprises et l'ambition des Russes. Mais, ce qui me gène, c'est la partie devenue autri-
chienne. L'empereur d'Autriche, on plutôt son conseil, ne veut pas s'en dessaisir, quoique je lui aie offert de grandes compensations. Enfin les événements nous apprendront ce qu'il faudra faire. La Pologne, bien organisée, peut me fournir 50,000 hommes de cavalerie; qu'en dites-vous, monsieur le général Belliard? — Je le crois, sire, et, si Votre Majesté voulait, elle pourrait mettre à cheval toute l'infanterie polonaise. Ce serait une cavalerie légère excellente à opposer à la nuée de Cosaques que les Russes feront marcher en avant de leur armée. — Nous verrons cela plus tard; vous avez quitté vos Suisses : que pensez-vous des Suisses? — On en fera de bonnes troupes, sire, et qui se battront bien, si on leur témoigne de la conflance. Depuis six semaines ils ne sont pas reconnaissables ; je suis persuadé qu'ils se battront bien. — J'irai les voir demain; allons, allez joindre Murât et voyez avec lui toute notre cavalerie, w
Cette reconstitution du royaume de Pologne fat en effet un des rêves de TEmpereur; et les circonstances seules, peut-être les débuts de la campagne qui, grâce aux fautes du roi Jérôme, ne furent pas ce qu*il espérait, surtout Tattitude de l'Autriche et l'impossibilité qui en résulUi pour lui de battre l'armée russe avant la Moskowa, rem[)èchèrent de le réaliser.
Quant à Belliard, après avoir inspecté les détachements de cavalerie placés sur sa route, il rejoignit Murât le 18. L'armée élait sur le Niémen et les opérations allaient commencer.
Un des premiers actes du Roi fut un ordre du jour destiné à régler les honneurs et préséances de son entourage. L'article 2 portait : le Roi accorde à M. le général comte Belliard, les honneurs des grandes entrées; il jouira, pendant tout le temps qu'il sera attaché à la personne royale, de tous les honneurs et prérogatives dont jouissent les officiers militaires ou civils de la maison du roi.
Dans un autre article il prescrivait de réserver toujours un appartement pour le général Belliard dans le
quartier général du roi ou dans la maison la plus près.
A ce moment, à la vue des masses de soldats qui se rassemblaient aux bords du Niémen, au milieu de celle puissante armée amenée de tous les coins de l'Europe aux porles de la Russie, les pensées élaient lout à la gloire, au succès, à un avenir plus res|)lendissanl que jamais.
Dans le plan de TEmpereur, la réserve de cavalerie qui comptait plus de 20,000 cavaliers, devait marcher avec lui au début, suivie du corps de Davout fort de 70,000 hommes et de la garde qui avait 56,000 hommes. Il espérait avec ces forces couper la ligne des Russes vers Wilna et séparer Bagration de Barclay de Tolly. *
On était au 23 juin, veille du jour fixé pour franchir le Niémen. Toute la cavalerie était concentrée sur ses bords, devant Kowno. L'Empereur vint dans la matinée aux avant-postes, se déguisa eachasseur et reconnut seul, avec le général Haxo, une grande étendue des rives. Il causa ensuite quelques instants avec le roi de Naples, lui indiqua le point où il voulait traverser le fleuve et lui ordonna de disposer son monde de manière à pouvoir eflectuer le passage rapidement. « Toute la cavalerie, dit Belliard, était à cheval; Tarmée française n'en eut jamais de plus belle, meilleure et de plus nombreuse. »
Au milieu du jour, ce dernier alla déjeuner chez l'Empereur, à Nogaraisky, à deux lieues du fleuve, avec le roi de Naples, le grand maréchal Duroc et le grand écuyer Caulaincourt.
La nuit suivante, trois ponts furent jetés entre Ekatané et Kowno. Le! "'corps d'armée passa; la cavalerie suivit. Le général Pajol fut envoyé aussitôt après, avec sa brigade de cavalerie légère et un bataillon d'infanterie, sur Kowno dont il s'empara sans coup férir. Les Russes l'avaient évacué et se reliraient vers Swentziani, laissant quelques cosaques comme éclaireurs. L'armée continua son passage et la cavalerie prit la route de Wilna. Tandis
488 PÉRIODE IMPiRLA&E.
que TErapereur établissait son quartier général à Kowqo, le roi de Naples inaialla le ^n à E^atané avec toute sa cavalerie.
Le temps élait beau ; mais déjà Tavoine manquait. Les chevaux n^avaient d'autre nourriture que le seigle vert qu'ils mangeaient sur pied dans les champs. Le 27, Belliard arriva à Jewe, à une forte journée de Wilna. De là, Murât, voulant éviter une trop longue marche le lendemain, alla cantonner à 3 ou 4 lieues plus loin, à Riconti, comptant ainsi entrer de bonne heure à Wilna.
Le 28, tandis qu'il cheminait avec Belliard, en tête de ses escadrons, la cavalerie légère du général Bruyère rencontra le ministre de la police de Russie, Balacboff, aide de camp de Tempereur Alexandre et personnage des plus avisés, qui déclara être envoyé par son souverain auprès de l'Empereur. Il fut conduit au chef d*état-major de la cavalerie qui le présenta au roi de Naples. Celui-ci lui fit le plus gracieux accueil, déplora la guerre fe.ite à la Russie et chargea Belliard de le faire conduire, par tin de ses officiers d'état-major, auprès de Napoléon.
Après avoir descendu les coteaux qui bordent la Yilia, les cavaliers de Bruyère arrivèrent aux portes de Wilna, s*y heurtèrent à un détachement d'arrière-garde russe composé des trois armes qui résista un instant, puis se replia en ville et alluma partout Tincendie, détruisant surtout les magasins de vivres et de fourrages. On éteignit le feu comme on put; et on se mit en rapport avec les Lithuaniens qui nous firent bon accueil. Napoléon arriva vers midi et retrouva Murât, dont les chevaux commençaient à être très affaiblis.
La nuit suivante, tandis que rétal-major de la réserve se reposait de ses fatigue^, un orage extraordinaire se déchaîna sur la ville et les environs. Ce fut un véritable phénomène atmosphérique qui dura trois jours et produisit subitement un tel refroidissement et une telle humidité que tous les bivouacs furent sous Teau. Une
Campagne: de ru3sie 489
quantité d'hommes furent atteints de dysenterie, et de nombreux chevaux périrent. Le souvenir de cet événenement resta gravé dans la mémoire des contemporains comme celai d'un désastre. Les jeunes chevaux des convois, saisis par des pluies glaciales, succombèrent; et les jours suivants, on vit les rouies couvertes de leurs cadavres. Un nombre de voitures considérable furent abandonnées; en même temps les désertions commencèrent et on compta bientôt plus de 28,000 étrangers qui avaient quitté leurs drapaux, pour se faire pillards et maraudeurs.
Le 29 juin, Belliard signala au prince Berthier de nombreux corps de troupes qui marchaient de notre droite vers notre gauche, autour de Wilna. Au quartier général on supposa que c'étaient des troupes qui rejoignaient Barclay de Tolly sur la Dwina.
La réserve de cavalerie reçut Tordre de les suivre, de marcher par Gloubokoé et de s'étendre jusqu'à Wileika. Elle devait être soutenue par une ou deux divisions du corps Davout. L'Empereur comptait à ce moment manœuvrer par sa droite.
Belliard constatait déjà, dans nos rangs, des indices de décomposition. Sur les routes, plus de 8,000 cadavres de chevaux infectaient Tair; et la réserve de cavalerie elle-même était très éprouvée. Sur ses situations, le chef d'état-major n'indiquait plus que 15,000 cavaliers disponibles. L'effectif de l'armée s'était abaissé de son côté au chiffre de 200,000.
Le mois de juillet commença sous ces fâcheux auspices, c Le soldat n'a rien et ne trouve rien, écrivait Belliard dans ses rapports. Tous les villages, ou pour mieux dire toutes les granges sont abandonnées ; et c'est un système bien déterminé de la part de l'ennemi, de tout détruire et de tout brûler, afin de nous enlever toute espèce de ressource. »
Le 3 juillet, la cavalerie, marchant sur Swentziani, se
heurla à une troupe de 4,000 chevaux environ, couvrant un corps de 40,000 hommes qu'on supposa être celui du général Barclay de Tolly. La cavalerie légère eut Tordre de la charger et la mena avec entrain pendant trois ou quatre lieues. La cavalerie russe céda le terrain sans combat, comme obéissant à un mot d'ordre.
La réserve fit séjour à Swentzîani. Les hommes et les chevaux avaient un besoin de repos urgent.
A Vidzoui, où il atteignit la Dwina, Murât trouva les ponts détruits, les pilotis brûlés, les moyens de passage enlevés et l'armée russe en retraite au delà de la Dwina qu'elle avait franchie sur des ponts de bateaux à Drissa et Drouia. Le 12 juillet, Belliard transmit ces nouvelles à l'Empereur, qui voyait avec un désappointement profond le système de défense adopté par les Russes. En mémo temps, les rapports de l'avant-garde apprirent que l'ennemi se fortifiait à Drissa. Par suite, on envoya la réserve de cavalerie à Opsa, d'où un officier d'étal-major partit en reconnaissance vers Drissa. Il en revint pour annoncer encore que l'ennemi ne tiendrait pas et qu'il se retirait sur Polotsk. La marche fut donc reprise dans cette direction, malgré la fatigue générale et la dysenterie qui commençait à sévir dans le corps de Davout.
Le 20 juillet, Belliard et le Roi atteignirent la Dwina à Disna. On n'y trouva qu'un petit nombre de cosaques qui s'enfuirent. Deux jours après, arrivé à Polostk, Belliard s'occupa immédiatement de la reconstruction des ponts, du rassemblement des faibles ressources trouvées en ville et surtout des renseignements à recueillir sur les Russes. Il prépara pour le Roi qui voulait l'envoyer de suite à l'Empereur, uu rapport sur les positions des différents corps de cavalerie qui se concentraient à Polotsk. Sur l'avis qu'il donna au Roi, de la retraite de l'ennemi vers la haute Dwina, ce dernier fit passer Mont* brun, avec ses cavaliers, sur la rive droite.
C'était le moment où l'Empereur espérait séparer
Bagration de Barclay de Tolly et lui infliger une défaite décisive. Davout, poussé de son côté, le baititle 23 juillet, à Mohilov. A partir de cette date, la réserve de cavalerie fut suivie par le corps du prince Eu^jène et se porta sur Ostrowno. Le 25, le général Bruyère était en avant avec sept régiments de cavalerie légère, lorsqu'il se heurta à des masses de cavalerie russe. Le général de brigade Pire les attaqua avec vigueur et Murât, suivi de Belliard, arriva quand le combat finissait. L'ennemi venait d'être refoulé, perdant ses canons. La 2** brigade de cavalerie légère de Bruyère et les cuirassiers de Saint-Germain accompagnaient le Roi, qui aperçut alors en avant d'Ostrowno, un corps d'armée russe tout entier qui semblait disposé à nous disputer le terrain. C'était celui du général Ostermann que Barclay de Tolly avait envoyé de Witebsk au-devant de nos colonnes pour retarder notre marche. Murât n'était pas en forces. Il prit position pour attendre le prince Eugène auquel il demanda d'activer au moins l'arrivée de la division d'infanterie Delzons. En même temps, il fit former les cuirassiers Saint-Germain en lignes par brigades et placer son artillerie prête au combat. Un régiment de dragons russes vint alors se former sur son flanc. 11 le fit charger; il fut culbuté et détruit. Le combat prit dès lors une nouvelle extension et bientôt douze bataillons russes, couverts par des bois, vinrent tenter de déborder notre droite. Ils forcèrent d'abord une brigade de cavalerie légère à céder le terrain. Sur la gauche, d'autres bataillons russes renouvelèrent cette tentative contre des lanciers et des cuirassiers. Ils furent repoussés en un instant, c Jamais, écrivit Murât dans son rapport, je n'ai vu de la cavalerie charger de l'infanterie avec plus de courage et de succès. » La division d'infanterie Delzons arriva fort à propos, et fut dirigée sur les derrières des Busses qui devinrent de suite plus circonspects, rappelèrent leurs bataillons et bientôt se mirent en retraite. Le combat d'Ostrowno se terminait
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à notre avantage, laissant dans nos mains huit bouches i feu et 7 à 800 prisonniers. Les pertes de rennemi furent évaluées à 5 ou 6,000 hommes. Le roi de Naplestermina son rapport à l'Empereur par ces mots : < Je dois des éloges particuliers au général Belliard, qui se trouva à toutes les charges et qui me fut de la plu» grande utilité pour l'exécutiondes différents mouvement» que je fus dans le cas d'ordonner. » Cette citation firt complétée le même jour par une seconde lettre de Murât» disant à TEmpereur : « Je dois encore citer, à Votre Majesté, le comte Belliard qui, dans cette journée, donna encore à Voire Majesté, de nouvelles preuves de dévouement et de courage. G*est à lui qu'on doit la conservation d'une partie de Tartillerie de la division Delzons. Ea rappelant ici tous ses anciens titres à vos bontés, je me crois autorisé à demander à Votre Majesté, pour ce brave officier, le grand cordon de la Légion d'honneur. Je puis assurer à Votre Majesté qu'il la mérité sous tous les rapports. »
Malgré les circonstances glorieuses dans lesquelles cette proposition fat faite, elle n'eut, pour le moment, aucune suite.
Après ce combat, le roi de Naples traversa Ostrowno, le 26 juillet au matin, et rencontra de nouveau l'ennemi en bataille, à deux lieues au delà, le front couvert par un ravin. C'était une division d'infanterie russe envoyée la veille pour servir de soutien au corps d'armée d'O»terman . Murât, celte fois, laissa agir l'infanterie du prince Eugène et se tint en arrière avec ses escadrons. U se contenta de diriger des reconnaissances au delà de la Dwina pour menacer le flanc des Russes. Après un violent combat, l'ennemi évacua, vers 8 heures du soir, le plateau qu'il occupait. Nous nous y installâmes aussitôt et la cavalerie y rejoignit les fantassins. Peu de temps après, l'ennemi tenta un retour offensif. Mais une belle charge des lanciers polonais, conduite par Murât, et soutenue
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par les troupes du corps d'Eugène, annula ses efforts et le força à la retraite. Bientôt Napoléon parut sur le terrain et ordonna de reprendre la poursuite. Nous avions perdu 1,200 hommes, dont 400 morts; les pertes des Russes dépassaient 2,000 hommes.
Le 27 juillet, Belliard partit pour Witebsk. L'Empereu-r, toujours plein d'espoir de livrer bataille, était avec Eugène et Murât. Il atteignit en effet Tarmée de Barclay de ToUy, qui avait pris position au delà d'un ravin. Le combat de Witebsk s'engagea, mais roollement ; -car le reste de notre armée, retardé par la chaleur, ne montrait pas encore ses têtes de colonne. Pendant ce temps Barclay apprenait que Bagration, après avoir échappé à nos coups, ne pourrait le rejoindre qu'à Smolensk. Il se contenta alors de soutenir un combat d'artillerie jusqu'au soir, laissa ses feux allumés et décampa dans la nuit.
Le lendemain, en constatant son départ, l'Empereur et les troupes éprouvèrent une cruelle déception. On se remit en route par une chaleur accablante; la réserve de cavalerie éclairait le terrain. Mais, après une courte conférence avec le roi de Naples et le prince Eugène, Napoléon renonça à une poursuite qui épuisait ses forces «ans résultat. Murât déclarait que sa cavalerie n'en pouvait plus. L'Empereur lui promit de s'arrêter.
Belliard reçut l'ordre d*install©r la réserve en avant de la Kasplia, et de faire surveiller toutes les directions par lesquelles l'ennemi pouvait déboucher. Il était temps pour elle de prendre un peu de repos. Nansouty et Montbrun avaient perdu 8 à 9,000 hommes; et la cavalerie légère, épuisée par un service incessant, était diminuée de moitié.
L'Empereur cependant préparait de nouvelles manœuvres. N'ayantpu séparer Bagration de Barclay, il résolut d'opérer un grand mouvement de sa gauche vers sa droite pour surprendre Smolensk et déboucher sur le flaoc gauche des Russes. Belliard prépaira le départ pour le 14) ou le ii août.
Pendant ce séjour à Wilebsk, les réQexioos des uns et des autres se firent jour. La guerre débutait par un désastre au potokde vue des effectifs. Cette diminution effrayante des hommes» des cbAvaux, des voitures, était constatée par les états-majors^ notuàment par celui de la cavalerie, depuis le début des opératraas. A Witebsk, on s*en rendit un compte exact. Jamais encore, oaa'avait vu Tarmée fondre aussi rapidement. L'Empereur en éfiît plus saisi que tout autre et pressentait que les causes de cette dissolution augmenteraient encore à mesure qu'il s'avancerait dans l'intérieur. Il n'en était que plus irrité de voir ses lieutenants impressionnés par les difficultés, par la désolation du pays, par son oMtfi^tte de resaoorces, par la ruine des effectifs et sortouL par ce recul systémalique de reonemi, semant sous ses pas la ruine et l'incendie. Murât, Belliard, Ney et les généraux de cavalerie étaient encore, parmi les chefs de l'armée, ceux qui montraient le plus d'entrain. Mais combien d'autres, Berthier en tête, qui auraient voulu s'arrêter à Witebsk et Smolensk, s'organiser en Lithuanie pour l'hiver et recommencer, en 1813, une nouvelle campagne avec une armée solide et refaite. Ces idées furent exposées à l'Empereur, qui les écouta, les discuta et les rejeta obstinément. Il fallait se disposer à repartir.
Ce fut aussi à Witebsk, que Murât, inquiet de la manière dont la reine Caroline exerçait la régence en son absence, fit appel à l'amitié de Belliard et lui demanda d'écrire à la reine, le S août, une lettre de conseils et d'observations, à laquelle elle répondit en femme adroite et avisée.
Monsieur le Comte, j*ai reçu votre lettre du 5 août, à laquelle je n*ai pas compris grand' chose; mais il me suffit d'y trouver un témoignage de votre attachement au Roi, pour que je vous en sache gré. Je n'oublie pas que vous êtes le compagnon d'armes et de gloire du Roi. J'ai vu avec plaisir, et dans les journaux et dans la correspondance du Roi, combien il avait à se louer de vous, et j'espère qu'à son
retour, il vous réserve près de sa personne des occupations qui vous seront agréables, et vous feront oublier les fatigues d'une campagne pénible. Ce sera pour moi une fête de voir à côté du Roi celui qui a partagé ses travaux, et je n'oublie rien pour lui prouver le cas que j'en fais.
La Reine entrait ensuite dans des explications sur ses actes de régence, destinées à être mises sous les yeux du Roi et à calmer ses inquiétudes. Puis, revenant sur ce qui pouvait être agréable au chef d'état-major et à Tami du Roi, elle ajoutait:
J'espère que bientôt vous serez à Moscou, et que votre retour alors ne sera pas longtemps différé; en attendant, je vous recommande d'avoir bien soin du Roi; empêchez, autant qu'il vous sera possible, qu'il s'expose aux dangers et surtout parlez-lui souvent de moi, de ses enfants et de mon sincère attachement. Croyez aussi, monsieur le Comte, au constant intérêt que je vous ai voué et qui est encore augmenté par les soins que vous donnez au Roi, soins dont il se loue beaucoup et dont j'aurai bien du plaisir à vous témoigner ma reconnaissance.
Caroline.
Cette lettre montre l'intimité qui existait entre Belliard et Murât. La bonté de ce dernier, son courage et sa générosité, qualités qui atténuaient bien des défauts, avaient gagné laOection de Belliard. Il en résultait pour le service une sûreté de rapports et une confiance dont tous les chefs de la cavalerie appréciaient hautement les avantages.
Avant de quitter Witebsk, les 3* et 4" corps de cavalerie rentrèrent sous les ordres du roi de Naples. Le 3*, commandé par Grouchy, avait été mis jusque-là à la disposition du prince Eugène et le 4" sous Latour Maubourg, avait été également détaché. Pour les prochains mouvements, toute la réserve placée dans la main de son chef, devait être soutenue par le corps d'armée de Ney.
La marche reprit le 11 août, Murât et Ney défilèrent derrière les bois marécageux qui s'étendaient de Liosna à Lioubawiczy et débouchèrent sur le Dnieper en face Liady. On y jeta deux ponts, qui permirent à l'armée de franchir le fleuve, dans la nuit du 23.
Le lendemain, au poiat du jour, après avoir prévenu Grouchy qu'il ouvrirait la marche, Belliard partit pour Krasnoié, accompagnant Murât qui avait pris la tète des corps Nansouty et Montbrun. L'ennemi fut rencontré en avant de celle ville, et attaqué par Grouchy et Bordesoulle. Il se défendit avec opiniâtreté; mais bientôt, ayant perdu 8 canons, un millier de prisonniers et autant d'hommes hors de combat, il céda le terrain et se replia sur la ville. Notre avant-garde le poursuivit; puis, voyant que le gros de l'armée ne dépassait pas Krasnoié, elle s'arrêta en avant de Korytnia.
Le 16, Belliard reçut les ordres pour la marche 90r Smolensk. Il s'agissait de surprendre la ville. On se mit en route et rien n'arrêta les troupes d'avant-garde jusqu'aux abords de la cité. Mais là, lorsque Grouchy et Ney arrivèrent, ils aperçurent des masses russes qui rentraient dans Smolensk, prêtes à la défendre. C'était un corps d'armée entier que Bagration avait chargé de cette mission. Ney tenta une attaque de vive force qui ne réussit pas.
Le roi de Naples, voyant la situation, fît donner l'ordre par son chef d'état-major de prendre position sur les hauteurs qui dominent la ville. Il occupa la droite de kt ligne, ayant le corps de Ney à sa gauche. Vers midi, l'Empereur arriva, plein d'espoir cette fois dans la bataille qu'il cherchait vainement depuis deux mois. Pendant toute la journée du 16, en effet, des troupes russes se rassemblèrent autour de Smolensk, tandis <|ue Napoléon concentrait ses forces sur le demi-cercle de hauteurs qui l'entouraient et qu'il reconnut lui-même entouré de ses maréchaux.
Le il août, vers 10 heures du matin, larmée russe étant restée à l'intérieur de la ville, il fallut se résoudre à l'attaquer derrière ses murs. Un violent combat d'artillerie s'engagea et dura toute la journée. Dans l'aprèsmidi, on réussit à enlever deux faubourgs sans pouvoir aller plus loin. C'était un résultat médiocre comparé à l'effort déployé. Napoléon, désappointé, fît préparer l'assaut pour le lendemain. Mais, dans la nuit, l'ennemi alluma l'incendie dans tous les quartiers et se déroba encore. Une pénible émotion s'empara des vainqueurs quand ils entrèrent dans la cité conquise. Des ruine» fumantes s'étalaient à leurs yeux au milieu du silence d'une ville abandonnée.
L'Empereur en ressentit un profond dépit. Depuis le passage du Niémen, toutes ses entreprises échouaient. Il n'avait pu atteindre Bagration, ni l'empêcher de rejoindre Barclay de ToUy; il n'avait pu déborder ce dernier entre Polotsk et Witebsk; il n'avait pu surprendre Smolensk, ni déborder la gauche de l'ennemi qui lavait arrêté pendant trois jours. Il semblait que ses adversaires instruits à son école, exécutaient maintenant des manœuvres capables de déjouer les siennes. Néanmoins il n'y avait qu'un parti à suivre : continuer l'offensive. Aussi, après avoir reconnu que les Russes se retiraient sur Moscou, Napoléon donna l'ordre de marcher sur cette capitale!
On partit le 19, et Ney se heurta d'abord à une forte colonne ennemie qu'il attaqua à Valoutina. Le combat fut sanglant et acharné. Murât, dont les régiments parcouraient les environs, rassembla environ trois mille cavaliers, trouva un passage à travers les marécages qui bordent le Dnieper et chargea à fond un corps de cavalerie russe qu'il trouva à sa portée. Il le refoula et finit par se déployer au galop sur le plateau enlevé àl'ennemi. Le combat de Valoutina fut l'un des plus meurtriers de la campagne et, chose plus grave, il resta sans résultais L'Empereur en fut 1res affecté. Il se sentait impuissant
498 PÉRIODE IKPiUiALK
contre une pareille tactique. Aolour de lui Tinquiétode et l'hésitation se manifestaient ouvertement; et Belliard, dans le poste élevé qu'il occupait, fut témoin des impressions pénibles que causait en haut lieu la défensive sauvage et opiniâtre de Tadversaire. Il entendit émettre de nouveau cette opinion, qui dominait même au quartier général, qu'il valait mieux s'arrêter, assurer la poeition de l'armée sur la D wina, s'y organiser pour l'hiver, refaire les troupes et recommencer au printemps une campagne décisive.
Après le combat de Vaioutina, on raconta même que Napoléon avait hésité sur le parti à prendre. Mais à ce moment la nouvelle de succès obtenus sur nos ailes influa définitivement sur ses résolutions. Elle coïncida avec des renseignements de la cavalerie d'avant-'garde qui ranimaient ses espérances, et lui apprenaient que Barclay de ToUy avait pris en avant de I>or(^oboage des dispositions qui décelaient Tin ten tion de comballre. L'Empereur se décida à aller le chercher.
Avant de quitter Smolensk, Belliard fut invité à modifier son service d'état-major de façon i renseigner plus promptement le chef de l'armée. Chaque matin un de ses officiers devait apporter à l'état-major général le rapport de la nuit et celui de la rentrée des reconnaissances. Le soir, un autre officier venait indiquer la position des troupes et repartait avec les ordres de marche. Cette mesure, que Belliard appliqua de suite, fut extrêmement utile.
Pour marcher sur Dorogobouge, l'Empereur fit partir Murât en avant avec deux corps de cavalerie, soutenus par Davout à la tète de cinq divisions. II devait suivre l'ennemi pas à pas.
Après quelques combats avec larriëre-garde ennemie, la cavalerie occupa Solowiewo, puis se dirigea sur Dorogobouge. Pendant cette marche, des dissentiments éclatèrent entre Murât et Davout qui appréciaient d'une
CAMPAGNEl I>fi BfJSSlE 499
façon différente Tattitude des Russes. Leurs caraclëres étaient trop opposés pour qu'ils puissent s'entendre. Murât rendait compte que les Russes à Dorogobouge semblaient démoralisés et pourtant disposés à tenter le sort des armes. L'Empereur, trop disposé à le croire, le rejoignit en hâte, mais n arriva sur ce point que pour les trouver encore une fois décampes. Il donna Tordre de les suivre, le 25 août. Il ajouta à son avant-garde la cavalerie légère des corps Davoul et Ney, avec une forte artillerie attelée. Une division de Davout devait toujours être prèle à le soutenir.
La marcbe continua ainsi sur Wiazma qu on atteignit le 28 et où Ton séjourna jusqu'au 31.
Ce fut dans cette ville que Murât et Belliard eurent connaissance du dissentiment qui venait d'éclater entre le major général et TEmpereur. Belliard élaii encore sous l'impression causée par cette brouille, quand un autre incident surgit à ses eôiés. Davout trouvait que Murât éreîntait sa cavalerie légère et comme le roi de Naples ne tenait aucun compte de ses observations, il en vint à lui refuser l'appui de son infanterie et défendit au général Compans de lui obéir. Murât allégua ses titres et ses droits. Davout s'obstina dans son refus. L'altercation fut si vive que Belliard pour Fapaiser, alla trouver l'Empereur, le 29 août, dans l'aprës-midi, pour lui dire que le Roi et le prince d'Ëckmuhl étaient sur le point de se battre. Berlhier fut envoyé pour les calmer (1). Mais Napoléon dut s'en mêler et maintint son ordre antérieur : la division Compans devait obéir a Murât, tant qu'elle serait à l'avant-garde.
Belliard quitta Wiazma, avec la cavalerie, le 31 août, pour se rendre à Gbiat, qui fut atteint le même jour. Les Russes en étaient partis. Mais les traînards de leur
(i) Jow^nal du nàaréchal de Castellane, I, 14^.
arrière-garde racontaient qu'ils se battraient dès qu'ils auraient reçu leurs renforts.
On fit un nouveau séjour à Ghiat pour permettre aux corps de rallier les hommes laissés en arrière, de se refaire un peu, de compter leurs effectifs et de préparer leurs armes. L'Empereur croyait la lutte prochaine.
Les trois premiers jours de septembre, le temps fut si mauvais, qu'on crut ne pouvoir plus avancer. On dut rester à Ghiat et de nouveaux tiraillements se produisirent dans les hautes sphères du commandement. Belliard vit son chef s'en mêler. La situation et les souffrances s'étaient aggravées. Les routes, détrempées par les pluies, n'étaient plus praticables; les chevaux mouraient par milliers: la cavalerie diminuait à vue d'œil. Murât se joignit à Ney pour faire des représentations à Napoléon, qui en fut ému et promit de s'arrêter, si le temps ne changeait pas.
Mais la matinée du 4 parut assez belle pour repartir. Le 5, Belliard arriva un des premiers avec Murât dans la plaine de Borodino, qui allait devenir le théâtre de la bataille la plus sanglante du siècle. La cavalerie s'y heurta à des postes avancés qu'elle refoula et en arrière desquels elle découvrit des masses considérables de toutes armes. Napoléon, comprit qu'il tenait enfin la bataille cherchée et se trouva en présence d'une position très forte, hérissée de redoutés et de canons. Du côté où il voulait attaquer, il y avait, à Schwardino, un ouvrage avancé. Murât reçut l'ordre de l'enlever avec ses cavaliers et la division Compans. Il força d*abord la cavalerie russe à se replier et dégagea le terrain pour l'infanterie qui déborda la redoute, monta à l'assaut et s'en empara. Les canonniers russes se firent tuer sur leurs pièces. L'armée s'établit dans la plaine où l'Empereur lui donna, le 6, vingt-quatre heures de repos.
Ce jour-là, en face les uns des autres, Russes et Français se préparèrent à une lutte acharnée. L'Empereur
reconnut le champ de bataille avec ses maréchaux, et dans l'après-midi, leur expédia son ordre de combat. D*après son contenu, Belliard prit ses dispositions pour placer les trois corps Nansouty, Montbrun et Latour- Maubourg : le 1", derrière le corps d'armée de Davout; le 2*, derrière celui de Ney; le 3% en réserve. Le corps de Grouchy restait attaché au prince Eugène. Il leur transmit la recommandation faite par Napoléon, ie profiter des plateaux praticables, pour achever partout où ce serait possible, la déroute de Tennemi.
Le lendemain, dès 5 heures du matin, commença celte bataille de la Moskowa, qui marque dans la carrière de TËmpereur une époque décisive. Le roi de Naples y joua un rôle important; et Belliard, qui ne le quitta pas, le seconda activement, prenant sa large part des dangers qu'il affronta avec autant de bravoure que de bonheur. Il put Tadmirer, au point du jour, arrivant au galop devant ses cavaliers, en tunique de velours vert rehaussé de fourrures, une toque à plumes sur la tête, resplendissant de broderies et inspirant à tous la confîance et l'ardeur. Dès le début, les feux d'artillerie prirent une intensité formidable. Davout ayant été fortement contusionné, l'Empereur voulut le remplacer par Mural; mais ce dernier put lui-même annoncer à Napoléon que la contusion du prince d'Essling lui permettait de continuer son commandement. Ney s'était engagé et une de ses divisions avait été refoulée par des cuirassiers russes. Murât s'y porta aussitôt avec Belliard et la cavalerie légère de Bruyère, mit pied à terre pour rallier nos fantassins, les ramena au feu, les entraîna à l'assaut et leur fit reprendre un ouvrage qu'ils avaient laissé enlever. A partir de ce moment. Murât ne quitta plus celle partie du champ de bataille et s'entendit avec Ney pour y diriger nos efforts. Us réussirent à emporter un certain nombre d*ouvrages et Belliard transmit alors, à Nansouty, l'ordre de venir se placer à leur droite pour nous couvrir de ce côté. Les
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troupes qui les suivaient gagnèrent du terrain jusqu'aux abords du ravin de Séménofskoié, où elles furent exposées à de violents feux d'artillerie, qui menaçaient de ks détruire. D*autre part, le ravin était peu profond cl accessible. Murât, n*ayant pas d'infanterie à sa disposition, envoya Belliard chercher le 4* corps de cavalerie de Latour-Maubourg; puis, lui ordonna de franchir le ravin, de charger Tinfanterie russe, de lui enlever ses pièces, et de se maintenir sur 1« terrain conquis. Latour- Maubourg exécuta cet ordre; mais il ne put se maintenir et dut rétrograder.
Après s'être concerté avec Ney, Murât pensa qu'en pénétrant dans le centre de la ligne russe par Semé* nofskoié, on la romprait, on briserait les forces ennemies en deux masses et on obtiendrait des résultats décisifs. Pour cela, il fallait des renforts. Belliard alla les demander à l'Empereur, en lui expliquant la position; il devait au besoin demander le concours de la garde.
Il le trouva dans la redoute de Schwardino, conquise la veille, suivant les péripéties de la bataille dont il voyait l'ensemble. Belliard le trouva fatigué par un gros rhume et ne réussit pas & le convaincre. Napoléon ne lui promit que le concours de la division Priant, sa seule réserve disponible en dehors de la garde. Celle-ci était sa dernière ressource et il craignait de l'engager si loin de sa base d'opérations. Belliard retourna près de Murât avec cette réponse, rencontra en route la division Priant et revint avec elle. Il rendit compte à Murai et à Ney de son entrevue qui provoqua chez ces deuK héros des mouvements d'impatience et parfois des expressions assez vives. Mais il fallut se contenter de ce renfort. La division Priant se lança sur Séménofskoié, et se heurta à une résistance énergique.
Murât, voulant en finir, dit à Belliard de faire avancer sa cavalerie et de lui faire exécuter un vaste mouvement d'ensemble. Les cuirassiers Saint-Germain et Valence,
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conduits par Nan«outy, ehargëreni 8ur la droite la cavalerie rosée pendant que ceux de Vatbier et de Defranoe, prenant la gauche, l'abordaient de leur côté. Ils réussirent à en rompre une partie. Mais le reste résista. Il en résulta une mêlée terrible dans laquelle le Taillant Mont* brun fut tué et Itapp reçut quatre blessures. Murât et Ney restèrent invulnérables et Belliard, protégé comme eux par un rare bonheur, fut préservé de toute atteinte. Les Russes chargèrent à leur tour et forcèrent Murât i se réfugier, avec son chef d etat-major, dans un des carrés de Priant qui reçut Tennemi sans se laisser entamer.
Une seconde fois, Murât et Ney firent auprès de l'Empereur une nouvelle tentative pour lui faire engager ses réserves et donner sa garde. Us échouèrent encore M obtinrent seulement Tappui d*une partie de Tartillerie de la garde et de la division Claparède.
Vers 3 heures de l'après-midi, le roi de Naples, jugeant le moment propice, dit à Belliard de faire recommencer les charges de cavalerie d'abord par le 2* corps, puis par le 4' (Latour-Maubourg), enfin par le 3* (de Grouchy). Ces charges, secondées par des feux d'artillerie écrasants, firent plier l'armée russe qui finit par reculer, ne cédant le terrain que pas à pas. A ce moment, si elle avait été abordée par une troupe fraîche, excitée par le succès, elle aurait probablement été mise en déroute et détruite.
La bataille était gagnée, mais au prix de pertes craelles (1). Le lendemain, 8 septembre, on laissa les troupes se reposer, sauf la cavalerie qui partit pour Mojaïsk, avec une division d*infanterie du corps Davout. Cetle avant-garde fit sa route sans encombre ; mais sa tète, de colonne reçut quelques coups de canon des arrièregardes russes. Un boulet atteignit le général Belliard au mollet et lui fit une blessure qui, jugée d'abord peu
(I) Belliard est cité par Tliiers, oomme ayant été gravement blessé à la bataille du 7. Il fut au contraire sain et sauf ce jour-là et blessé seu. iement le lendemain.
dangereuse, Fim mobilisa pendant plusieurs semaines, et le rendit à peu près indisponible. Il accompagna néanmoins Tavant-garde et arriva avec le Roi, àMojaîsk, le 9. Le lendemain, à Krinskoié, Murât fut un instant arrêté par une troupe russe qu'il refoula, et, le 13, il atteignit Worobiewo, sa dernière étape avant Moscou. Belliard devait suivre en voiture.
Le 14, Tavant-garde fit son entrée à Moscou. Murât était suivi de son état-major et d*un détachement de cavalerie; il trouva partout une solitude profonde qui donnait à cette capitale Taspect d'une ville morte. Il reçut Tordre de garder les portes du nord et de Test et s'installa dans un faubourg près du pont. Il y recueillit son chef d'état-major aussi impressionné que lui par l'abandon de cette grande cité. Le lendemain, le roi de Naples reçut l'ordre de reprendre le contact et de chercher la direction suivie par les Russes. Il laissa Belliard en arrière, lui confiant le soin d'installer son quartier général au couvent de Pokroskoié, où il put encore s'occuper de la direction de la correspondance.
Ce fut dans celte journée du 15, que l'Empereur s'installa au Kremlin. Dans la nuit, l'incendie éclata avec une violence qui le força à quitter la ville avec son armée. Le feu dura les 16, 17 et 18 septembre, et détruisit les quatre cinquièmes de la ville.
La cavalerie, pendant ce temps, fut tenue en éveil et Belliard invita tous les généraux à faire, le service de nuit avec le plus grand ordre, c On exercera, écrivait-il, lell, la plus grande surveillance; qu'on soit toujours prêt et que tout le monde couche sur le terrain en cas d'événement. »
Le 19, l'Empereur rentra à Moscou. Belliard, pour se guérir, fut autorisé comme les officiers blessés, à résider en ville, non loin du major général, où il servit d'intermédiaire entre TËmpereur et le commandant de la cavalerie.
II s'occupa d*abord des effectifs, centralisâtes situations de la cavalerie et les remit au prince de Wagram, le 26 septembre. Leurs chiffres étaient navrants.
Le 1" corps de réserve de cavalerie (Nansouty) n'avait plus que . . 2,527 hommes.
Le 2% augmenté de la cavalerie du 3* corps d armée 4,263 —
Le 3*^ (^Grouchy) environ 3,000 —
Le 4* (Latour-Maubourg). .... 1,644 —
En résumé, les 22,000 cavaliers de Murât étaient réduits à : 11,434 hommes.
L'armée tout entière, forte au début de 420,000 hommes n'en comptait plus que 93,000.
Il fallait donc revenir sur ses pas et cette idée domina bientôt toute le monde. Belliard avait appelé près de lui quelques-uns de ses officiers d'état-major malades ou blessés; il restait en correspondance suivie avec le général de brigade Borelli qui l'avait momentanément remplacé à la tète de l'état-major.
Quant au Roi, il écrivait à Belliard, le 23 septembre :
Je reçois votre lettre, mon cher Belliard ; je suis véritablement heureux de l'espoir que vous me donnez d'une prompte gucrison et d'un prompt et durable rapprochement; de la patience et tout ira bien. L'ennemi est décidément à cinq ou six marches de moi; aussi, si l'Empereur n'ordonne pas que je le poursuive, je demande à rentrer à Moscou. Adieu, mon cher Belliard, tout à toi.
JoACQiM Napoléon.
Le même jour, ayant proposé à Napoléon de se porter au-devant des Russes avec une forte avant-garde, Murât en prévint Belliard et lui demanda ses équipages laissés à Moscou, en l'invitant à rester dans cette ville pour se guérir.
Ce conseil, ajoutait-il, est pénible h donner par celui qui éprouve une peine bien vive de notre séparation et de vos
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douleurs; il faut se résigner.... Ouvre la lettre qui me serait envoyée, afin de pouvoir donner des ordres à mes équipages. Adieu, mon cher Belliard; crois à mes regrets de notre séparation et à mon tendre attachement. Guéris bien vite.... P.'S. — Dis à mon aide de camp qu'il n'oublie pas mon beau traîneau (1).
JOAGHIM NjtPOLÉON.
Napoléon lui ordonna simplement de se remettre sur les traces de Tennemi et d'attendre de nouveaux ordres à Vélino. Le Roi, contrarié, écrivit à Belliard :
J'espère que mes équipages ne sont pas partis ; s'ils ont pris la route de Velino, ils sont pris. Ménage ta santé et guéris bien vite. Jamais je ne fus plus dégo&té; je suis fatigué de courir de grange en grange et de mourir de faim. Tout à toi.
JûACHUi Napoléon.
Belliard se rétablissait très lentement; il était d'ailleurs préoccupé de l'avenir et songeait surtout i compléter ses approvisionnements.
Le 29, il annonça au général Borelli, le retour auprès du Roi, du personnel d'administration qui était venu à Moscou faire des achats. Il y ajouta des conseils sur le service d'état-major. « Il y a, disait-il, beaucoup de petites choses de service qtfil faut faire vous-même. pour éviter au Roi la peine de s'en occuper, ayant soin toujours de lui en readre compte. Tâchez de lui éviter le plus de peine que vous pourrez. » Il lai Caisaii connaître que tous les officiers d'état-major qui étaient rétablis, allaient le rejoindre. Il savait combien ces officiers avaient été malheureux dans cette première partie de la campagne et les recommandait avec une sollicitude paternelle.
« Tâchez de trouver quelqu'un qui puisse leur faire à manger; tâchez qu'ils soient le mieux possible; je vous
{{) Mémoires de Belliard, par Vinet.
CAMPAGNE DE BUSSIE 507
rembourserai tout ce que tous aurez dépensé. Si, malgré vos soins, on ne pouvait rien obtenir, i( fout vous adresser directement au Roi, ou prier Sa Majesté que ces malheureux officiers mangent à la seconde table. »
On était au mois d octobre et bien des officiers ne comprenaient pas la prolongation du séjour i Moscou. Le froid se faisait sentir et chacun songeait i s*en garantir pour le retour, en se procurant des vêtements et des vivres qui avaient fait si souvent défaut dans la marche en avant.
Sous ce rapport, BelKard rendit alors à la réserve de cavalerie des services inappréciables. Au moment où TEmpereur, craignant de s*encombrer de nombreux blessés, résolut de les évacuer sur Wilna, Belliard demanda des explications au major général qui lui répondit :
Moscou, 8 oaobre 4812.
Monsieur te général, je reçois votre lettre; TEmpcreur veut être à Moscou, de manière à pouvoir manœuvrer sur l'ennemi quand bon lui semblera, et partir de cette ville comme on part d'un cantonnement de guerre, n'occupant que la petite enceinte du Kremlin. Pour cela, il faut que Tarmée n'ait à sa suite aucun embarras, ni aucun officier blessé, puisque l'armée partant, il ne doit pas rester un Français dans les maisons de la ville, hors du Kremlin. Ainsi les officiers blessés et qui sont dans un état assez grave iM)ur ne pas pouvoir suivre l'armée, doivent partir pour Wilna ou Smolensk. Ceux qui, après quelques mois de repos à Wilna, se trouveraient en état de rentrer en campagne, reviendront au quartier général impérial. Ceux qui, par la nature de leurs blessures, ne sont pas jugés en état de faire la campagne prochaine, seront autorisés à retourner en France. Cette disposition ne regarde que les généraux, colonels et chefs de bataillon.
Mandez-moi si vous êtes dans le cas de rester à l'armée ou de vous rendre à Wilna. On doit partir demain ou après. Amitiés.
Alexandre Bertuiër.
Belliard voulait rester à son posle. Il répondit au prince de Wagram.
Prince, je ne veux point quitter l'armée. Quoique blessé, je puis rendre quelques services. Je demande l'autorisation de rester encore quelques jours à Moscou; si cela n'était pas possible, je demande à l'Empereur la permission d'aller à l'avant-garde joindre le Roi.
J'ai Thonneur d'être, etc.
Auguste Belliard.
Sa principale occupation était alors de rassembler des approvisionnements. Le 10 octobre, il prévint le général Borelli qu'il lui expédiait 29 voitures avec 39 sacs de farine pour les troupes, 12 sacs de farine de seigle bluté pour la maison du Roi et pour Tétat-major et un sac de farine de froment pour le Roi. Il lui adressait également un petit tonneau d'eau-de-vie pour Tétatmajor et les officiers delà maison du Roi, en ajoutant : < Nous ne sommes pas ici beaucoup plus riches que vous en provisions, surtout en viande et en fourrages qu'on a beaucoup de peine à obtenir. » Enfin il annonçait quatre pièces de vin dans un second convoi.
Le même jour, il prévint Murât du départ du général Nansouty pour Wilna où il allait soigner sa blessure et lui recommanda le général de Grouchy pour le remplacer. Il lui adressa, en même temps, quelques indications sur les récompenses. < Il paraît, d'après ce qui m*a été dit aujourd'hui, qu'on s'occupe du travail des grâces à accorder à l'avant-garde et qu'il doit être incessamment mis sous les yeux de l'Empereur. Il paraît très certain, d'après ce qu'on m'a dit, que le premier travail fait par Votre Majesté et que le prince de NeuchAtei avait proposé pour être mis sous les yeux de l'Empereur, allait être signé et adopté en totalité, lorsque les incendies ont forcé le quartier général à se sauver bien vite. Cela a dérangé toutes les combinaisons et bonnes dispositions de Sa Majesté et le travail en est resté là
jusqu*à hier où il a été repris d'après la demande que Votre Majesté a faite à TEmpereur (1). » Il redemandait en même temps Tétat des officiers du Roi et d'état-major proposés pour des récompenses.
Cette lettre fut complétée par une plus intime :
Au Roù
Moscou, 10 octobre 1812.
Le général Borelli me mande que Votre Majesté est un peu indisposée. Je crains beaucoup qu'elle se fatigue trop. Je vous prie, sire, de ménager votre santé et encore de vous exposer beaucoup moins que vous faites.
Le payeur général, conformément aux désirs de Votre Majesté, fera payer dans la caisse du payeur de Dantzig les 60,000 francs que j'ai touchés chez M. Peyrusse. Ces fonds resteront à Dantzig à la disposition de Votre Majesté.
Le duc de Casaltî part demain avec le général Bruyère et le prince Radziwil pour aller joindre Votre Majesté. Il se serait mis en route plus tôt s'il y avait eu une occasion sûre.
J'ai acheté aujourd'hui, pour Votre Majesté, de très belles peaux de martre et pas cher, à ce que m'ont assuré les connaisseurs : j'ai eu 140 peaux pour 5,000 francs.
On m'a promis de m'apporter de beaux schals : j'en achèterai quatre, si je crois qu'ils puissent vous convenir. Alors, sire, j'aurai rempli les commissions de Votre Majesté.
Pour payer ces différentes dépenses, j*ai prié le duc de Casaiti de me laisser 10,000 francs dont je tiendrai compte.
Je continue d'aller bien; mais pour surcroît de bonheur je suis pris dans le bras et l'épaule droite par un rhumatisme qui me fait horriblement souffrir et qui m'empêche de bouger et même d'écrire.
On dit que M. Maret va arriver; il doit occuper la maison du général Nansouty qui est parti ce matin pourWilna avec plusieurs officiers généraux, colonels et officiers supérieurs blessés. M. Maret sera voisin de Votre Majesté. Je pense que M. Lechat le suivra (2).
(1) Archives de la guerre.
(2) Archives de la guerre.
510 PÉRIODE IMPéBLàLE
Belliard était eneore à Moscou, assez sou0raat, lorsque, le 13 œtobre, des froids très Tifs se firent sentir. II n'y avait plus moyen d'attendre ; il fallait prendre on parti. Au lieu de s*y résoudre, TEmpereur adopta nne mesure qui trahissait ses hésitations. Il réunit dans un conseil de guerre Berthier, Eugène, Davout, Ney, Mortier et Daru. Murât et Bessîères, occupés hors de Moscou, n*y assistèrent pas. Il leur demanda leurs avis sur la situation. Tous, sauf Daru, opinèrent pour le retour. On discuta sur la route à suivre et Ton décida de revenir à Witebsk par une route parallèle i celle de Smolensk.
Belliard fot informé un des premiers de cette réunion et des avis exprimés. Il activa ses préparatifs de départ et en prévint le roi de Naples. Sa correspondance laisse voir qu'il n'était pas rassuré sur la marche qu'on allait entreprendre.
Au géitéral Borelli.
Moscoa, 17 octobre f 8fâ.
... Il faut désormais à tous les convois qui viendront chercher des vivres, ainsi que je vous l'ai déjà mandé, mettre un officier d'état-major pour chef, un commissaire des guerres ou adjoint et des employés; autrement tout va à la diable. Quand les voitures arriveront, nous les ferons charger de farine et d'eau-de-vie. Il paraît que les officiers d'état-major sont toujours très mal ; je vous ai écrit plusieurs fois pour améliorer leur sort : il faut sans faute vous en occuper. Mettez quelqu'un à la tête de la maison; donnez-lui de l'argent et je vous le rembourserai (1).
L'Empereur cependant continuait à ne pas se presser, lorsqu'un grave incident vint mettre un terme à ses hésitations. Depuis plusieurs jours, le roi de Naples, installé à Winkowo, se trouvait en danger et redoutait
(l) Archives de la guerre.
CAIIFACIII^ DE RUttE 911
on malheur. D*aotre part,^ il n'osait pas exposer sa diluation à TEmpereor, craignant, disait-il, de lui faire de la peine. Ao eommencemeat du mots, il s adressa à Betliard pour la faire connaître par une yoie indirecte.
Winkowo» iO* octobre 1812.
Mon cher Belliard, ma position est affreuse; toute l'armée ennemie est devant moî. Les troupes de Favant-garde sont réduites à rien ; elles souffrent de la faim et il n'est plus possible d'aller fourrager sans courir presque la certitude d'être pris.
Il n'y a pas de jours que je ne perde de cette manière 200 hommes. Comment cela finira-t-il? J'ai peur de dire la vérité à l'Empereur; je lui ferais de la peine. N'y aura-t-il pas là des persojines toutes officieuses, pour empoisonner mes rapports? Ma foi tant pis; l'arenir ne prouvera que trop que j'avais raison : dis-en quelque chose au prince de Neuchâtel. Que ne puis- je voir rEÔsperettr?
Comment va ta blessure? Guéris-la bien vite et reviens me trouver. Pourquoi n'as-tu pas envoyé Carafa (1) ? Que fait-il? Ma santé n'est pas du tout bonne, et je suis certain de faire une maladie aux premières pluies; mais que Ja volonté de Dieu soit faite ?
L*Empereur ne veut donc rien faire pour l'avant-garde? On s'en plaint hautement et cela n'ajonte pas peu au désagrément de ma position; enfin, patience; au bout du fossé, la culbute.
Envoie-nous de la farine, ou nous allons mourir de faim. Donne-moi des nouvelles; je ne sais plus rien et tu sauras que l'Empereur vient de nouveau d'empêcher de parlementer, et c'est ce qui gêne davantage, car j'étais sur qu'on ne m'attaquerait pas sans être prévenu; cela faciliterait nos fourrages. Je suis malheureux, adieu ! Quand l'Empereur prendrat-il un parti? Que deviendra son armée cet hiver? Adieu, croyez toujours à mon amitié.
JOACUUt NAPOLÉOn.
(i) Capitaine, premier écuyer du roi, attaché à son état-major parti culier et devenu plus tard eompositeur de musique.
Malgré la défense de TEmpereur, Murât continua à parlementer et finit par se fier aux Russes et à leurs promesses. Vers le 14 octobre, il écrivit à ce sujet à son chef d'état-major, de son quartier général de Rozetewo.
Mon cher Beiliard, je t'ai fait donner des nouvelles et je t'en ai donné tant que j'ai pu. Je me porte bien; mais je ne suis pas sans inquiétude, non plus pour moi; mais l'approche de Thiver est effrayante; nous manquons de tout. Enfin, j'espère qu'on pourra s'entendre, Dieu le veuille! Guéris bien vite et bien vite reviens me rejoindre. Les Russes sont charmants pour moi. Tout à toi.
JoACHiM Napoléon.
Quand Tennemi vit le Roi sans méfiance et ses cavaliers fourrageant à leur aise, ils profitèrent d'un jour favorable, pour masquer l'approche de leurs forces derrière des bois et assaillir inopinément la gauche des positions de Murât, malgré rengagement pris de le prévenir trois heures d'avance. Il y eut une surprise, puis des canons, des prisonniers et des bagages enlevés. Mais rinfanterie de Poniatowski résista et Murât, accourant avec les escadrons disponibles, fondit sur Tennemi, rétablit nos affaires et le repoussa. Malheureusement, il avait subi de grandes pertes et dut changer de position.
Napoléon, furieux, s'emporta contre tout le monde; mais il comprit que l'heure du départ avait sonné et il s'y décida aussitôt. Les ordres pour la retraite furent expédiés le 18.
Belliard reçut ceux de la cavalerie et les transmit au Roi, en le prévenant que l'armée se dirigeait sur lui, par la route de Desna. Il se croyait à peu près en état de reprendre son service et s'empressa de rejoindre son chef, le 19 au matin.
Le mouvement général de Tarmée commença le même jour. La cavalerie, les Polonais de Poniatowski, et une division de Davout étaient à Woronowo, au con-
tact des Russes. Le corps da prince Eugène tenait la tête de la colonne suivi par celui de Davout, puis par Ney et la garde. Une masse inouïe de bagages fit, dès le premier jour, une queue interminable à Tarrièregarde. Le 24, les Russes prirent Toffensive à Malo-Yaroslawetz pour nous barrer la route. Dans le combat acharné qui en résulta les quatre corps de cavalerie se mirent en mouvement pour appuyer Tavant-garde aux prises avec Tennemi. A la suite de cette journée» l'Empereur» craignant d*avoir trop de blessés, manœuvra pour éviter une grande bataille et reprit la route ordinaire de Smolensk. La situation s'aggravait et, aux yeux des Russes, la marche en retraite ressemblait presque à une fuite. Le 27, on se porta sur Mojaïsk, par Wereja. Belliard se trouvait avec Murât et Ney derrière la garde. Davout faisait Tarrière-garde avec le 3* corps de cavalerie qui ne put le seconder que pendant deux marches. A la troisième, il était épuisé. Le reste de la réserve de cavalerie était dans le môme état, et le nombre de ses soldats démontés augmentait chaque jour. A partir du 31 octobre, le temps devint rigoureux; dès lors la cavalerie fut hors d*état de faire son service. Le rôle de Belliard se borna à accompagner le Roi qui était navré et qui n'avait plus d'ordres à donner. Le 2 novembre, Davout réussit à contenir les Russes au sanglant combat de Wiasma. Il fut ensuite remplacé par Ney à l'arrière-garde. Avant d arriver à Dorogobouge, le 5, Belliard apprit la violente altercation qui avait eu lieu entre l'Empereur et Davout. Ce dernier, révolté par l'injustice de son souverain, qu'il aimait pourtant comme un Dieu, lui avait tenu tête et, dépassant les limites de la subordination, s'était exprimé avec une raideur irritée qui avait obligé Napoléon à se taire. Désormais sa disgrâce était certaine.
Belliard à ce moment suivait le Roi comme il pouvait» transportant son quartier général à côté de celui de
^Empereur. Husat restait près de Napoléoo^ plongé daoa iifi morDe sMenee. Son chef d'état-major devait maceher à la tâte des caTaliera démontés qui composaient l'ancienne réserve souffrant eiwore de sa blessure et de ses rhnnialisnies et faiisant. appel à toute son énei^ie pour eondlinner ce foHl a appelé daas sa corresp^odance : h retmir 4» Veocpéditùm de Rtêssie. A. Dorog«bouge, eer qm lestait de la réserva éta»t à pied. Quatre jours apvës^ le 9i noy^embre, les grands froids commencèrent pair la ehute abondaitte d'u'Ueneige glacée poussée par un vent violent IteUiard, avec la cavalerie à pied, suivait le corps de Davouhqui maurebait derrière la Garde. A Smolensk^ oit Vea aoriva du 9< au 13, on ne trouva pas les vivres qa o» espérait et une partie des magaaû» fut piUée par une foule' èe soldats affiynés. On ne pat s'approvisionner de graim^ et de viande que pour sept ou huit jours au ^us.
L'Empereiur ebercha à metlre un peu d*ordre dans son armée et notamment dans cette mafise de cavaliers i pied qui le suivait. Il décida d'organiser de nouveaux régiments qui! appela des régiments piquets^ L'exécution de ses ordres incomba tout entière à Beliiard.
Il fallait former un corps de 6,000 hommes avec une division de cavalerie légère et une division de cuirassiers et de dragons. Ce corps avait pour mission de couh vrir les cantonnements de Uarmée pendanJb Vkiveir. Placé sous le commandement de Latour-Maubouirg, il devait comprendre tous les hommes disponibles des quatre corps de cavalerie, choisis parmi les plus anciens.
La division de cavalerie légère devait être composée de quatre régiments, dits régiments de piquet». Le régiment piquet 71"" i de cavalerie légère devait comprendre les hommes montés de la 1'^ division de cavaclerie légère. Chacun des 7 régiments de cette division devait fournir une compagnie forte de 4 officiers et 72 hommes, dont 60 cavaliers.
Les â*, s*" et 4"" dÎTisioas de cavalerie lé^re deiKaieat former las végimenta piqueta a*"' 2, 3 et 4. Un régiment piquet a^ 5 devait être, formé avec lea régimentft de chevau-légers.
Les régiments piquets de grosse cavalerie avaient une formation analogue. Le roi de Naples était chargé de désigner les généraux de brigade. Belliard transmit les premiers ordres à ce sujet, le 10 novembre, et on s'occupa, de auite de cette organisation.
Deux jours aprèsy il fit réunir tous les hommes à pied des quatre corps de réserve, au village de Loubna, sur la route de Krasnoié. Cette combinaison du reste ne put avoir aucune applîcatfon utile, en raison de Tétat de désoi^nisation de Farmée.
Le 14, Belliard partit de Smolensk avec la cavalerie à pied placée sous les ordres de SebastianL Le reate die Tarmée suivait en échelonnant ses corps à un joui de distance. Le froid était excessil. Le 16,. an était à Krasnoié, où on livra bataille 1^ lendemain pour donner au reste des troupes le temps d'arriver. Le 22, à Toloczin, on apprit la funeste nouvelle que Borizow, la tète de pont sur la Bérézina, était occupée par l'ennemi. L'Empereur, retrouvant alors son énergie et son initiative, prit des dispositions remarquables pour sauver les débris de son armée. Il fit reprendre Borizow par Oudinot, fit croire aux Russes qu'il préparait un passage en aval de cette ville et fit jeter en amont, au village de Studianka, les deux pontS' par lesquiels s'écoulèrent les différents corps.
Belliard arriva le 26, avec le quartier général du Roi et celui de* l''Enipeveur, près de cette tecaiité et dé l'endroit où Ton dervait tenter le passage. « L'ennemi, écrivait-il, parait vouloir le défendre. »
A partir de ce- moment, jusqu'à la fin de décembre, malgré la situation presque désespérée dans laquelle on se trouvait, il put encore tenir son journal au courafit.
sinon en détail, au moins par quelques mots indiquant le nom de Fétape et les principaux incidents de la retraite. II résuma, comme il suit, les particularités du passage de la Bérézina.
27 novembre.
On a passé la Bérézina sans grande résistance; on a jeté deux ponts insuffisants pour une armée; on doit en faire un troisième bien nécessaire pour passer rapidement.
Le quartier général est venu s'établir au village de Zwanicky sur le bord de la Bérézina, rive gauche.
28 novembre.
On a continué le passage fort lentement, faute d'un troisième pont; il y avait un grand encombrement, et, si l'ennemi pousse, on perdra beaucoup de bagages, et même d'artillerie.... J ai pu passer avec les équipages de l'Empereur. En outre du pont, et après, il y a un marais très difficile qui retarde beaucoup la marche de Tartillerie et des bagages.
Le quartier général de l'Empereur est établi au village de Zwanicky à une demi-lieue du pont après le marais.
29 novembre.
L'ennemi a attaqué sur l'une et l'autre rive; l'on a fait partir tous les inutiles et les bagages pour Zembin avec le vice-roi et le duc d'Abrantès.... Le quartier général de l'Empereur n'y est pas venu, il devait loger au château, chez le baron.... On parlera des résultats de la journée.
Les attaques des Russes avaient commencé le 28, violentes et acharnées. Mais elles furent vaillamment repoussées. Sur la rive droite, le courage héroïque de Ney, succédant à Oudinot blessé, assura notre succès. Sur la rive gauche, il fut longtemps disputé. Cependant le maréchal Victor finit par refouler Tennemi; toutefois il ne put empêcher ses boulets de tomber sur nos ponts et d*y causer un désordre épouvantable. Il passa luimême le 28, au soir, avec les débris de son corps. Le 29, nous Ames incendier nos ponts, laissant malheureu-
sèment sur la rive gauche une foule de traînards et de blessés qui n'avaient pas obéi à l'ordre de passer pendant la nuit.
A partir du passage de la Bérézina, la position du général Belliard subit des péripéties suivant les hasards de la retraite. Son ancien aide de camp, le commandant Vinet, qui n'était pas près de lui en Russie, écrit dans ses mémoires, qu' « après la Bérézina, ses chevaux étant tous morts ou mangés, il fut porté à dos pendant plusieurs jours de marche, alternativement par son aide de camp le colonel Robert et son intendant Pierre Aumann, fils de sa nourrice ».
En tout cas, il a résumé lui-même ses journées et écrit que le 30 novembre, « il continua de marcher avec le Vice-Roi (Prince Eugène) jusqu'au village où le quartier général de l'Empereur vint s'établir ». Le lendemain, il transmit au général Latour-Maubourg, qui commandait les restes démontés de la réserve, Tordre de se joindre au prince Eugène. Il suivait ce jour-là les équipages de l'Empereur qui s'arrêta à quatre lieues de son étape de la veille, laissant le vice-roi le devancer. Il en résulta que Belliard perdit le quartier général et vint coucher à Uia. Le lendemain, il partit avec le viceroi et se rendit à Molodeczno, petite ville au débouché de la route de Minsk à Wilna. Le 3, il nota un incident et raconta ainsi sa journée :
« Nous sommes partis de Molodeczno avec les équipages de l'Empereur et sans escorte. A une demi-lieue, 150 cosaques ont attaqué le convoi, ont pris quelques hommes et deux voitures du ministre d'État (M. de Bassano). J'ai dû monter à cheval. 300 hommes des nôtres sont venus nous joindre. On a continué la route. »
Le 4 décembre, Belliard atteignit Smorgoni après une marche qui, dit-il, s'effectua en bon ordre. Depuis le 30 novembre, le froid était épouvantable et les hommes mouraient gelés dans les bivouacs.
Le 5 décembre, tandis que Napoléon s'arrêtait ar^c Murai et Berthier à Benitsa, petite ville à dix-huit lieues deWilna, Belliard poussajusqu'àZaprany, etserenditle lendemaddi dans un petit chÀteau à trois lieues d'Osniiasick, où 8 Installa également le grand quartier généraL
Dans le courant de cette journée, il apprit, oomme le reste de larmée, la grare nouvelle du départ de l'Empereur, et la désignation du roi de Narples comme conmandant en chef de Tannée.
Mais son état de santé ne lui permit pas d'aller le rejoindre* U continua sa route, arriva le 7, à Miedinski et le 8, à Wilna. Il en partit le lendemain, passa la soirée du 10 avec un régiment napolitain qu'il avait rencontré et gagna, le 11, la ville de Eowno, où il retrouva le Roi. Là il s'occupa de quelques dispositions destinées à rallier les troupes. Mais il était tellement souffrant que, le lendemain. Murât lui-même l'envoya à Kônigsberg pour se rétablir. Il quitta son personnel, prit la poste qui fonctionnait encore et atteignit cette ville le 16, après s'être arrêté à Wilkowiski, à Gumbinnen et à Tapiau. Mais ne «e trouvant pas bien à Kônigsberg qui était très encombrée, il partit le 18 pour Elbing. Le même jour, Murât, Berthier et les maréchaux arrivaient à Kônigsberg.
Il était à Elbing depuis quatre jours et commençait i se remettre quand il reçut du prince de Wagram une lettre qui lui prescrivait de s'occuper des cantonnements de la cavalerie et lui envoyait les instructions du Roi. U lui répondit le 23, lui dit s'être déjà entendu à ce sujet avec le général Bourcier, inspecteur des remontes, ethn exposa le projet auquel il s'était arrêté. Il lui dépeigndt en même temps la situation exacte de la cavalerie, ainn ^u'il lavait déjà fait dans pinsieurs lettres enrvoyées directement au Roi.
GAKPjkfiNE DE RUSSIE 5d.9
Au prince major général.
Elbing, 23 décembre i812.
Prince, aussitôt la réception de la lettre de Votre Altesse j'ai vu le général Bourcier qui m*a dit avoir déjà envoyé nm. projet de cantonnement pour la cavalerie; après avoir examiné et discuté ce qui peut être le mieux pour les intérêts du gouvernement, nous avons pensé que les cantonnements devaient être pris un peu loin de la ligne d'opérations, et entre l'Oder et la Vistuïe, pour rasseoir les hommes et surtout beaucoup d'officiers qui vraiment font peine à entendre; la cavalerie est absolument nulle à présent et ne peut être comparée à celle de la dernière campagne de Pologne. Il faut donc la mettre où elle soit tranquille et puisse se refaire et où elle se croie en sûreté ; s'il y avait même un escadron monté par régiment, je ne proposerais pas des cantonnements si éloignés ; mais il ne reste pas un cheval et il est des corps qui n'ont pas S5 à 30 hommes réunis, qui s'évanouiraieTit sî vous vouliez les garder sur la Vistule; il n'en resterait peutêtre pas un, parce que les officiers n'ont pas la force, ni même la volonté de les arrêter, et sont même les premiers à donner l'exemple du désordre.
Tout régiment arrivé à Elbîng aujourd'hui, et qui pourra y arriver demain, sera réuni et partira après demain pour Marienbourg, Marien werder où ils auront séjour et attendront de nouveaux ordres pour connaître la direction qulls devront prendre.
Murât répondit de san côté aux propositions de son chef d^état-major.
Kœnigsberg, 26 décembre 1612.
Monsieur le Comte, je viens de reoevoir vos différentes lettres. Je vais répondne«ux plus pressées.... Ainsi, j« donnée mon entier asseniLment au projet par corps de réserve de cavalerie.... Je donne l'ordre à M. Lechat (1) de vous compter l'argent dont vous aurez besoin. Je vous répoudrai demain aux autres lettres.... Tout le monde demande à quitter Far-
(1) Secrétaire inUine et intendant du roi Mucat.
mée; je suis, en vérité, indigné de cet état de démoralisation générale. Si cet état de choses continue, on ne peut prévoir où le mal s'arrêtera. Parlez aux officiers généraux de cavalerie; parlez-leur de leur gloire; rappelez- leur les journées de Wcrtingen, de Prentzlaw, de Lubeck, d'Ëylau et de la Moskowa. La cavalerie pourrait-elle plus longtemps fuir devant de misérables cosaques qu'elle a menés tambour battant pendant près de 300 lieues? Faites-lui un ordre du jour dans ce sens.
Sur ce, monsieur le Comte, etc.
JoACHiH Napoléon.
Trois jours après, il lui envoya une courte épître pour lui annoncer un succès obtenu par le 10' corps près de Tilsitt, et terminait par ces mots : < Répandez cette bonne nouvelle et guérissez- vous bien vite.... Pespère te voir bientôt. « Joachim Napoléon. »
Tout en se soignant, Belliard s'était remis au travail et s'occupait des moyens de reconstituer la cavalerie, bravant le découragement qui avait suivi la terrible épreuve de 1812, et montrant autant de zèle qu'aux époques des grandes victoires.
Voyant son projet adopté, il indiqua, le 27 décembre, aux généraux commandant les corps d^armée de cavalerie leurs nouvelles destinations. Le 1*' corps devait se rendre à Steltin ; le 2® à Custrin ; le 3* devait envoyer 1,500 à 2,000 hommes de cavalerie légère se remontera Varsovie.
Il leur adressa ensuite les ordres de FEmpereur pour la remonte et la réorganisation de leurs régiments. Tout était à refaire : habillement, armement, équipement et harnachement. Des magasins généraux furent établis à Berlin, Stettin et Custrin, tandis que le général Bourcier rassemblait des chevaux pour les remonter. Belliard réclama des états de situation de deux en deux jours ; puis des comptes rendus tous les dix jours
et réreilla, par son activité, la bonne volonté et le dévouement de tous.
Il termina ainsi à Elbing cette désastreuse année 1812 qui fut, pour tous ses contemporains, la plus funeste et la plus douloureuse. Elle avait ébranlé, chez plusieurs d'entre eux, la foi qu'ils avaient dans le génie de Napoléon. Elle marqua la période d'affaiblissement du régime impérial, commencée avec la malheureuse guerre d'Espagne, et fil naître dans bien des cœurs un ardent désir de voir dans un avenir prochain une paix honorable succéder aux périodes de guerre.
Pour Belliard, elle ne fut pas sans résultats. L'Empereur le nomma, le 5 décembre, avant de quitter l'armée, colonel général des cuirassiers, en remplacement du général Gouvion Saint-Cyr, élevé à la dignité de maréchal.
C'était une distinction purement honorifique, mais qui conférait aux généraux de division le droit de marcher, dans les cérémonies, immédiatement après les maréchaux, et avant leurs camarades de grade. Il fallait maintenant refaire la Grande Armée, ranimer son courage et la rassembler. Belliard y contribua pour sa part, en envoyant d'Elbing, aux chefs de la cavalerie, les ordres et les instructions nécessaires. Malgré un état de santé toujours précaire, il remonta plus d'une fois le courage de ses frères d'armes. Dans ces occasions, sa bienveillance et la sûreté de son jugement ne se démentirent jamais. A la fin de décembre^ à Elbing, il reçut la démission du général de cavalerie Arnaud, qui la lui avait adressée, au lieu d'exécuter Tordre qui l'envoyait à Varsovie. 11 prit sur lui de ne pas la transmettre et écrivit au général : « Vous êtes jeune encore; vous avez bien servi; vous savez combien le Koi s'intéresse à vous. En donnant votre démission, ce serait perdre le fruit de vos travaux et cela ne pourrait faire qu'un mauvais effet dans les circonstances actuelles. Je suis même persuadé que vous vous en repentiriez. J'ai donc
S.22 PiBiûDE IMRÉRLàLfi
cra VOUS rendre un vrai service en n'envoyant pas voirm démission au Roi » (1).
U continua à résider à Elbing jusqu'au 12 jaaFier, où il eut la satisfaction de revoir le quartier générai do roi de Naplesy qui vint y séjourner du 4 au 10. Pendant ces quelques jours, il apprit avec peine latieinte grave «qu'avait reçue, à partir du 9, la santé du prince laajMr général. Ce dernier, après avoir résisté pendant toute k campagne, venait d'être pris par un rhumatisme goutteux qui le rendait impotent. Il résista cependant jusqu'au milieu de janvier et partit le 11 pour Marienbourg. Deux jours après, Belliard se déplaçait à son tour et se rendait à Gonitz. A cette époque, le roi Murât, malade et préoccupé des nouvelles qu'il recevait de ses États, ne lui écrivait plus. C'était avec Berthier et Tétat-major général qu'il correspondait. Le 13 janvier, il fît connaître le départ du général de Grouchy, avec le 1" corps de réserve de cavalerie, pour firunswick ; celui du général Sebastiani, avec le 2"", pour Magdebourg et l'envoi des Lithuaniens à Glogau.
Le major général avait décidé alors que la meilleure résidence pour le quartier général de la cavalerie était Berlin, où Belliard se rendit aussitôt. Une nouvelle inattendue viul l'y trouver le 17. Murât quittait l'armée pour retourner à Naples. Il l'avait signifié à Berthier, le 15, étant à Posen et avait passé le commandement en chef au prince vice-roi qui refusait de le recevoir de sa main. L'Empereur seul pouvait le lui donner. Murât, sans se préoccuper de ces objections, était parti le 17 i 4 heures du malin.
Belliard le vit avec peine prendre cette décision; mais il dut avant tout songer à sa santé. Sa blessure qui ne se fermait pas, Tobligea à demander un -congé au prince de Wagram, pour aller prendre les eaux et suivre «m
<1) Avchives de la guerre.
traiteinent approprié. Sa demande coïncida avec un ordre que lui envoyait le prince pour l'inviter à venir le trouver à Posen. Très malade, à ce moment, le prince avait besoin de causer avec lui. Belliard, hors d'état de 8*y rendre, lui répondit :
Au Prince major général, à Posen,
Berlin, 18 janvier 1813.
Hier, j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Altesse pour la prier de m'accorder un congé afin que je puisse soigner ma blessure, que le voyage a encore dérangée, et prendre les eaux qui me sont indispensables pour recouvrer Tusage de ma jambe. Aujourd'hui, prince, je reçois Tordre de Votre Altesse de me rendre auprès d'elle à Posen; si cela est absolument nécessaire, prince, ma santé n'est rien, j'en ferai encore le sacrifice et je me mettrai de nouveau en route pour aller à Posen. Cependant, prince, si je dois rester à l'armée, je crois que je serais mieux placé, soit à Berlin, soit à Magdebourg, pour être plus rapproché de la cavalerie, et par conséquent plus à même de veiller à ce qu'elle reçoive ce qui lui est nécessaire quoique, dans l'état actuel des choses, les généraux en chef des corps de réserve peuvent bien seuls se charger des besoins et de la réorganisation de leurs troupes.
Je vous l'ai dit fader, prince, quitter Tarmée me fait une peine extrême; c'est la première fois depuis vingt-deux ans que cela m'arrive et que je demande un congé; mais si toujours je traite ma jambe aussi mal, elle finira par refuser le service ; je serai estropié de manière à ne plus pouvoir servir ; mais, prince, tout cela n'est rien : si vous avez besoin que je reste, dites-le-moi et je ne songe plus à partir; mais, je vous en prie, évitez de me faire voyager autant que possible pour que ma blessure puisse au moins se fermer, et j'aurais pour cela besoin de plus d'un mois de repos.
J'attendrai à Berlin, prince, la réponse de Votre Altesse.
J'ai l'honneur d'être avec respect, prince, de Votre Altesse, le très humble et très attaché serviteur.
Le maréchal fierthier, très malade lui-même, apprécia les raisons que lui donnait Belliard; il connaissait aa blessure; il savait dans quelles conditions s'était effectué
son retour de Russie; il n*hésita pas à le laisser à Berlin. Cette résidence d'ailleurs convenait mieux que toute autre à la réorganisation de la cavalerie, dont Belliard était chargé. Il avait là un dépôt de remonte et des ressources de toute espèce; ^nfin il était à côté du gouvernement prussien avec lequel il devait s'entendre. Chaque corps de cavalerie, en passant à Berlin, recevait sa solde arriérée et un nombre important de chevaux qu'il emmenait dans ses cantonnements.
Le travail de réorganisation de Belliard élait déjà en bonne voie; le 3* corps de réserve était formé à Glogau, sous les ordres de Latour-Maubourg.
Varsovie, qui était le grand centre des remontes, expédiait constamment des chevaux à Berlin et à Hanovre suivant les demandes du général.
Le 20 janvier, il dirigea les généraux du !•' corps de cavalerie sur Brunswick, suivant les dispositions qu*il avait arrêtées pour leur route, d'accord avec le gouvernement prussien.
Il reçut, à ce moment, un mot bienveillant du prince de Wagram qui l'autorisait à séjourner à Berlin et lui demandait seulement de rester en Allemagne le temps nécessaire à la réorganisation de la cavalerie. Belliard lui répondit : < Je resterai quinze jours, un mois, et môme deux, prince, si cela est nécessaire et si vous le désirez.... Il faut seulement que je puisse être tranquille un mois, pour que ma blessure puisse au moins se fermer (1) .» Belliard avait alors un grand besoin d'argent; et malgré les ordres donnés, malgré une première allocation de 3,000 francs pour dépenses et frais de postes, il était en avance de 4,000 francs de sa poche. Il réussit enfin à être soldé avant de partir pour Marienbourg. A cette époque, il avait déjà 8 à 10,000 hommes montés. Mais, au milieu du désarroi produit par la dernière cam-
(i) Archives de la guerre.
pagne, il avait de la peine à obtenir les documents que l'Empereur réclamait.
Pendant son séjour à Berlin, il eut l'occasion de rendre un service à la municipalité de Stuttgard. Il en reçut une lettre de remerciments conçue dans les termes les plus flatteurs.
La Municipalité de la ville de Stutgard à M, le général de division Belliardy commandant en chef des réserves de cavalerie^ à Berlin,
Monsieur,
Vous nous avez donné, par votre lettre de recommandation au maréchal de l'Empire Soult, une nouvelle preuve de votre noble caractère et de vos bons sentiments envers cette ville. Nous sentonrf, à la vérité, la grandeur des obligations que nous vous devons ; mais notre langue est trop pauvre pour que nous puissions vous exprimer toute notre gratitude. Agréez, monsieur le général, Tassurance de notre profond respect et dévouement, et croyez à notre probité allemande que votre souvenir sera toujours honoré et conservé au milieu de nous. Votre auguste Empereur estime certainement rhomme qui, doué de tous les talents d'un héros, ménage encore l'habitant tranquille et tâche d'alléger ses charges tant qu'il est possible; et nous, nous honorerons toujours en vous le plus grand bienfaiteur de cette ville. C'est avec la plus parfaite et la plus intime considération que nous avons l'honneur de vous saluer.
Les membres de la municipalité de celte ville :
WULSDORFF, HeLAR, GzOEPER,
Sydow, Wegnen, Neuman.
Les sentiments d^humanité et de bienveillance du général Belliard ne pouvaient mieux être mis en relief que par cet acte de gratitude.
Tandis qu*il s'efforçait de diriger de son mieux les affaires dont il était chargé, il y eut au grand quartier général à Posen, au sujet de ses fonctions, des maladresses et des malentendus qui le froissèrent. Il signala le
fait au OHLJor général, de façon à ne laisser aucun douU sur son mécontentement^ et lui émwîi^ le 5 férsier : < Prince, j*ai tu èifférents ordres donnés à la cavalerie, signés : Borellî (1)^ chef d^état-major général de la cayalerie. J'ai rkoonenr de demander à Votre Altesse, si j'ai été destitué de mon emploi et si je dois cesser d*efi remplir les fonctions. »
Cette lettre arriva à Posen, quand Berthier, sérieusement malade, venait d^en partir pour se rendre à Paris, laissant ses fonctions de major général au général de division comte Monthion, un des cadets et jnsque-là un des amis de Belliard* Ge dernier,, ne recevant pas de réponse à ses lettres, s'était adressé à lui, sans obtenir un meilleur résultat. U lui écrivit de nouveau, le 7, sans savoir encore qu'il remplaçait le prince de Wagram.
A monsieur le général comte M<mthion,
7 février.
Il a paru, dit-on, beaucoup d'ordres du jour pour la cavalerie, mon cher général; j'ai peine à le croire puisque vous ne me les avez pas adressés. Si cependant il y avait un oubli dans vos bureaux, faites qu'on soit plus exact ; et, si on se plaint de Tinexécution des ordres,, la faute en sera à Posen.
Je vous ai écrit différentes lettres auxquelles je n*ai point reçu de réponse.
Je vous prie de me donner des nouvelles de La santé de notre bon prince.
Au même moment, Eelliard reçut de Posen plusieurs lettres qui Téclairèrent sur la situation et lui montrèrent qu'à Tétat-major général, la nature des rapports qu'on avait eus jusque-là avec lui était modifiée. Surpris et blessé par les procédés du général Monthion, il cessa brusquement, vis-à-vis de lui, le ton de Tamitié et lai adressa, le lendemain 8 février, une lettre qui ne pouvait manquer d'amener une solution.
{{) Naguère encore sous-chef de l*état-majord6 îaréserre <te cMjnltm.
CAMPAGNE DE RUSSIE 5i2.'7
A Monsieur la géitërcdi comte- Monthion.
Berlin, 8 février flSa.
Le général Borelli, monsieur le général, m'a fait passer les différentes lettres que vous lui avez écrites comme chef de rétat-maior général de la cavalerie.
J'ai lieu d'être surpris de ce manque d'égard, et sûremend si le Prince (1) pouvait surveiller et voir ce qu'on fait dans les bureaux, toutes ces inadvertances n'auraient pas lieu.
J'ai lieu d'être surpris de même, monisieur le général, de votre lettre du 31 janvier au général BorellL Lorsque je reçois des ordres du Prince, je ne crois pas qu'il entre dans ses intentions, que vous fassiez contrôler mes opérations par un général de brigade. Je vous préviens, monsieur le général, que je ne dois et ne veux à l'avenir recevoir aucun ordre qui ne viendrait pas directement de Tétat-major général du Prince. Je n'ai pas besoin d'intermédiaires entre lui et moi.
Le général Beiliard avait alors pour lui Tautorité que donne une grande ancienneté de grade, d'éclatants services, une réputation établie de chef d'état-major de la cavalerie[de M.urat et d'aacien premier aide-major général de la Grande Armée. U avait le droit de prendre uni ton élevé quand on lui manquait et il avait assez de caractère pour ne tolérer aucun manque d'égards. Aussi ne se contenta-t-il pas d'écrire au général Monthion. Il mit le major général au courant du conflit et adressa à son ancien subordonné, le général Borelli, une lettre qui fut peut-être montrée au général Monthion, et qui au point de vue du commandement ne laissait rien à désirer.
Au général Borelli.
Ifème jour, 8 février 1813.
J^ai reçu, général, les différents ordres du jour et les lettres que vous m'avez adressés. Je ne vois pas pourquoi je dois avoir un intermédiaire entre le Prince ou son
(1) Prince de Wagram.
état-major et moi. J'en écris aujourd'hui au major général et à M. le général Monthion. Ce dernier n'aurait pas diî oublier qu'il est certains égards dus aux officiers généraux et desquels il ne devait pas s'écarter.
Vous voudrez bien à l'avenir vous dispenser de me faire passer quoi que ce soit provenant de l'état-major général et de donner de même aucun ordre aux différents corps de cavalerie.
A Posen, les chefs de rétat-major général comprirent qu'ils s*étaient fourvoyés, surtout quand ils surent que le général Belliard avait prévenu le major général. Pour se couvrir ou s'excuser, le général Monthion allégua qu'il croyait le général Belliard parti en congé. C'était une mauvaise défaite; elle fut aussitôt relevée par le général qui se sentait d'autant plus fort qu'il tenait sa mission de l'Empereur lui-même.
Au général comte Monthion^ à Posen.
10 février 1813.
Je reçois votre lettre du 7 février, monsieur le général. Le congé que j'avais demandé au prince ne m'a point été accordé; le vice-roi et le prince major général ont désiré que je i:este encore; tout intérêt de santé a été mis de côté; et, établi à Berlin, je me suis occupé et je m'occupe de remplir les ordres de l'Empereur qui m'ont été transmis, et personne plus que vous, monsieur le général, ne peut savoir si je suis ou non à l'armée, puisque tous les jours vous recevez de moi des lettres de service pour le prince et que tous les jours vous m'adressez les réponses de Son Altesse. Lorsque tout ce que l'Empereur veut sera terminé, alors je demanderai de nouveau un congé pour aller à Aix prendre les eaux; jusque-là, monsieur le général, je resterai chargé des fonctions que l'Empereur m'a confiées et, je vous le répète, sans avoir besoin d'intermédiaires entre rélat-major général de Son Altesse, le prince vice-roi et celui de la cavalerie de l'armée.
Ce conflit ne fut pas encore terminé; et, fort de Tappui du vice-roi qu'il savait mal disposé pour tout ce qui
tenait au roi Murât, le général de Mantbioû ne répoodit à cette lettre qu'en envoyant à Bellîard Tordre de se rendre à Francfort-sur-rOder. Ce dernier qui ne marchait qu*à Taide de béquilles en fut ennuyé; il sentait que l'ordre venait du vice-roi. Il en référa au major général, en se déclarant prêt à obéir, mais en faisant observer que, suivant la volonté de TËmpereur, il devait restera Berlin. Il demanda des instructions, et s'apprêta néanmoins à partir, comprenant que sa présence était nécessaire dans les centres de réunion de la cavalerie. Il écrivit dans ce sens au vice-roi, lui proposa la réunion du 1" corps de réserve de cavalerie à Brandebourg et lui annonça son départ pour Magdebourg.
Sa correspondance avec le général Monthion eut pour résultat de le mettre en rapports directs avec le vice-roi et de le rendre indépendant de son état-major. La justesse de sa réclamation était reconnue. Ce fut ainsi qu'il s'adressa au prince Eugène pour faire payer, à la cavalerie, la solde qui lui était due. La plupart des régiments, sans officiers payeurs, ne pouvaient fournir aux hommes ce dont ils avaient besoin. « Le temps presse, disait Belliard, et il est précieux surtout dans les circonstances actuelles; rien n'avance et la force des combattants n'augmente pas. » Comme conclusion, il demandait au vice-roi de nommer des payeurs et de faire envoyer des fonds.
A Magdebourg d'ailleurs, il s'aperçut que sa présence éiait indispensable. Les généraux Grouchy et Sebastiani étaient partis sans le prévenir et il n'y avait pas, au 2* corps de cavalerie, un seul général de division en état de prendre des décisions. Il profita de son séjour dans cette ville, pour diriger sur Torgau le 3" corps avec son chef, le îrénéral Latour-Maubourg, qui était alors à Leipzig. Il s'adressa au vice-roi, pour faire approuver cette mesure et lui annonça son départ pour Brunswick. Cette inspection lui montra que le manque de fonds était la seule
raison du retard de la réorganisation. II le fît savoir au prince de Wagram.
Au Prince major général^ à Paris.
Prince, je suis à Brunswick pour l'organisation de deux corps de réserve ordonnés par l'Empereur; mais on sera bien loin, je pense, de remplir ses intentions, si j en juge parle !•' corps que j'ai eu sous les yeux et dont il est des régiments qui n'ont à fournir que 6 à 12 hommes. Demain, tout ce qui sera dans le cas de marcher sera réuni à Brunswick; j'en passerai la revue, et, le 24, les compagnies se mettront en marche pour Magdebourg et ensuite pour Brandenbourg où sera la réunion du 1'' corps, si je ne reçois pas d'ordres contraires du Prince vice-roi. De Brunswick, je me rendrai à Dessau pour faire l'opération du 2* corps et de là a Torgau....
... La cavalerie, prince, est dans un état de dénuement absolu; il est dû plusieurs mois de solde d'arriéré; la gratification ordonnée par l'Empereur n'a point été payée; on n'a rien donné à compte sur les différentes masses, de sorte que les colonels sont dans l'impossibilité, faute d argent, de faire faire même la plus légère réparation ; et, les officiers ne peuvent ni se monter, ni s'habiller; cela est si vrai, prince, que pour envoyer des hommes à l'armée, il faut prendre des bottes à l'un, un habit à l'autre pour couvrir le partant; et, ceux qui restent, seront presque nus.
Les colonels ont écrit à leurs dépôts pour y demander des secours; mais la correspondance est lente, les formalités longues et difficiles à remplir; il faut un mois pour avoir réponse, puis encore un mois ou deux pour que ces secours puissent arriver de leurs dépôts.
Le temps, si précieux dans les circonstances actuelles, se perd; rien n'avance, et la force des combattants n'augmente pas du tout. Il y a près d'un mois que nous sommes tranquilles et les corps n'ont presque rien gagné qu'en hommes venant des différents dépôts de remontes, et encore en manque-t-il. Le général Bourcier, n'ayant pas de moyens, et se trouvant souvent contrarié par les événements qui dérangent ou annulent les marchés qu'il avait pu passer, les officiers de tous grades éprouvent des besoins pécuniaires. Cependant, il faudrait mettre à profit les moments
de repos pour se mettre en état de faire la campagne qui va s'ouvrir; il est donc bien urgent, prince, qu'on leur paye ce qui leur est dû et la gratification accordée par TEmpereur
Le 25 février, le général revint à Magdebourg, d'où il exposa au vice-roi comme il lavait fait au prince de Wagram, la nécessité de lui venir en aide, soit en lui donnant de Targent, soit en lui faisant des avances. « Sans cela, disait-il, nous serons bien loin de répondre aux intentions de l'Empereur. »
Malgré tout, il comptait avoir terminé le 8 mars, tout le travail de réorganisation que TEmpereur lui avait confié. Il aurait de même rempli, à cette date, les désirs que le vice-roi lui'avait exprimés; il revenait dès lors à l'idée d aller prendre les eaux et soigner sa jambe. Il ea prévint le vice-roi; et il comptait tellement partir qu'il donna son adresse à Paris, rue Montmartre, n° 30, à son ancien adjudant commandant d'Arsonval, qui lui demandait un coup d'épaule pour son avancement. Son espoir ne put être encore réalisé et il d-ut attendre quelques semaines avant de pouvoir quitter l'armée.
Le 3 mars, il se rendit à Dessau pour activer le travail du 2* corps de cavalerie. Il en fut satisfait; car, à la date du lendemain, il eut 1,800 hommes à cheval répartis entre la division de cuirassiers et les deux divisions de cavalerie légère. Il le fît savoir au ministre de la guerre en ajoutant que les elTets d'habillement manquaient et qu'on ne pourrait se servir de ces hommes, si on n'ouvrait pas pour eux les magasins de Magdebourg. Il en informaégalementleprincedeWagram,auquelil adressa, de Bernbourg, l'état de situation de ce corps. D lui annonça son départ pour Wittenberg où il comptait finir l'organisation du 1*' corps, et lui transmit, avec son avis sur la valeur de cette cavalerie, les bruits qui couraient sur la Russie et l'Autriche.
... Il ne faut pas, prince, se faire illusion sur cette cavabrie, ni trop compter sur elle; on doit en être très avare
532 PÉRIODE DfPÉBlALE
pendant qveique temps et ne faire qae la montrer. Il est malheureax que Ton soit obligé de la faire marcher de suite; combien on aurait plus d'avantage si des régiments entiers étaient montés et pouvaient être portés en ligne.
Depuis trois jours, je parcours un pays excellent; il est impossible de trouver des habitants meilleurs, plus honnêtes, plus affables et plus complaisants surtout à Dessaa, résidence du prince, qui donne l'exemple ainsi que son fils; c'est d'autant plus beau que dans les circonstances actuelles, c'est fort rare ; il est impossible d'être plus dévoué à l'Empereur que le prince régnant et le prince héréditaire; ils vous sont tous deux bien attachés, prince.
Le bruit est grand dans ces contrées, prince, que les Russes marchent sur Dresde : les uns prétendent qu'ils en sont très près, et d'autres qu'ils y sont déjà entrés; il est de fait que l'ennemi fait un mouvement de ce côté-là, et qui est bien inconcevable, car il a tout à craindre de rAutridie sur ses derrières, si toutefois cette puissance est franche du collier, et il laisse sa droite entièrement à découvert; peut-être, ainsi que le croient les Hanovriens, sera-t-il appuyé par un corps russe et suédois qui doit débarquer entre Emden et Hambourg, d'autres disent entre Roslock et Lubeck ; ce qull y a de certain c'est que les fermiers des donataires refusent dans ce moment de payer, espérant qu'ils seront exemptés par l'arrivée de l'armée combinée.
Le 5 mars, Belliard était à Wittenberg. Il convoqua, de là, le 1" corps à Kemberg pour le surlendemain, à 10 heures du matin. Il s'y rendit le 6 au soir, vit le général Doumerc qui le commandait, en passa la revue et annonça au ministre de la guerre, que ce corps était reconstitué. Il n'y avait plus qu*à combler les empk>is vacants et à envoyer de largent. Il revint ensuite i Magdebourg, le 8, rendit compte au vice>roi de Tavaiicernent de ses travaux et de son prochain départ pour Brunswick, où il arriva le 11. De là, il transmit au major général des nouvelles intéressantes sur ses travaux. En somme, s'il manquait encore bon nombre de g^éraiix, d'officiers d'élat-major et d'administrateurs
CAHPAGME DE BOSSEE S33
aux i" et 2"* corps de réservée, ces grandes umtés de combat n'en étaient pas moins réoirganisées. On n'avait plus qu'à rehausser le moral de tout le monde et c'était dans ce but qu'il était revenu à Brunswick. Il y passa des inspections, stimula Tamour-propre des colonels et réussit à envoyer sur TElbe un corps de 600 cavaliers en état de combattre. Il se disposa ensuite à se rendre à Hanovre pour s'y concerter avec le général Bourcîer, directeur des remontes, afin de mettre le plus tôt possible en mesure d'entrer en ligne tout ce qu'il y avait de cavalerie à l'armée.
Il y arriva le 13 mars et transmit au vice-roi les nouvelles qui couraient dans le pays sur l'apparition de pelotons de cosaques sur la rive droite de l'Elbe, près de Hambourg. Il revînt à Brunswick, le 17, et prit ses dispositions pour son congé dont il comptait enfin jouir prochainement. Il expédia le 18, son aide de camp, le capitaine Walsch, à Einbeck, avec ses chevaux, et le nit aux ordres du général Bourcier, auquel il demanda € six bone et forts chevaux de voiture.... Vous me reiH driez service, lui écrivit-il; peu m'importe le poil; je m'en rapporte à vous pour le prix et je vous ferai payer de suite à Paris, ce que vous aurez pu avancer pour moi ». Ces chevaux devaient être envoyés à son aide de camp, à Einbeck.
Il eut enfin la satisfaction d'adresser au vice-roi un état de situation des l*'' et 2* corps de cavalerie, qui mettait à sa disposition 4,767 cavaliers montés, plus 4©0 hommes qui devaient lui être envoyés de Hambourg et de Glogau, plus 6 à 800 hommes que les dépôts fourniraient encore avant la fin de mars. En résumé, le 4** avril, la Grande Armée comptait de nouveau une cavalerie de 7,000 chevaux.
Tel était le résultai remarcfiiable qu'il avait obtenu en trois mois. L'Empereur et le major général en furent très satisfaits.
Il ne lui restait plus qu'à partir pour la France et à se soigner. Avant de s'éloigner, il reçut du roi Murât une réponse à ses précédentes lettres, destinée à défendre ce dernier contre les imputations fâcheuses que son brusque départ avait fait naître dans les rangs de l'armée.
Naples, 3 mars 1813.
Monsieur le comte Belliard, j*ai reçu toutes les lettres que vous m*avez adressées. Vous connaissez assez mes sentiments pour être persuadé du plaisir qu'elles ont dû me faire. J'ai beaucoup souffert depuis que je vous ai quitte. Mais du repos au sein de ma famille et le beau ciel de Naples m'ont entièrement rétabli. Je désirerais bien que vous puissiez venir jouir vous-même de cette douce température; les eaux d'Ischia vous seraient très salutaires et je suis assuré qu'elles vous délivreraient bientôt de tout ressentiment de votre honorable blessure.
Vous aurez lu, sans doute avec peine, un article du Moniteur de France, où il a été question de mon départ. Témoin de ma conduite à la tête des armées françaises depuis plus de douze années et surtout dans cette dernière campagne, connaissant mieux que personne mon dévouement absolu pour l'Empereur, dont le bonheur et la gloire ont toujours été Tunique objet de mes pensées et de mes actions, vous aurez partagé les chagrins qu'un tel article a dû me causer; mais, quoiqu'il en puisse être, mon désir est encore et sera toujours de donner à l'Empereur des preuves nouvelles d'un attachement dont son cœur est convaincu, lors même qu'il a voulu paraître en douter un instant et ma plus grande satisfaction serait de vous revoir encore près de moi au champ de l'honneur que vous connaissez si bien. Je vous renouvelle avec plaisir l'assurance de mon vieil attachement....
JoACHiM Napoléon.
Murât lui demandait de tenir à Paris un langage analogue à celui de sa lettre. Belliard partit en effet pour France, au commencement d'avril. Mais il n'eut pas l'occasion de répondre au désir du Roi.
En résumé, la campagne de Russie s'était prolongée
pour lui jusqu'à la fia de mars 1813; car depuis son arrivée à Kœoigsberg, il n'avait cessé d'employer ses efforts à en réparer les pertes. En voyant son activité, on a de la peine à comprendre qu'il ait pu rendre de pareils services, avec une blessure toujours ouverte qui Tobligeait à se servir de béquilles, donnant ainsi à ses ofOciers un rare exemple de dévouement et d'énergie. A cette vaillante époque, l'esprit militaire, inspiré par le culte du devoir, dominait à tous les degrés de la hiérarchie. Et cependant, durant ces premiers mois de 1813, au milieu de ses occupations, Beiliard dut plus d'une fois reporter sa pensée sur la dernière campagne et rechercher, avec tristesse, les causes de nos revers. Les défauts d'organisation de la Grande Armée, les fautes du roi Jérôme qui, les premières, annulèrent les combinaisons de l'Empereur, l'habile tactique des Russes qui nous entraîna au fond de leurs steppes glacées, enfin notre long séjour à Moscou, lui revinrent souvent à l'esprit. Et maintenant, quelle que fût l'étendue de nos pertes, il n'y avait plus qu'un parti à suivre : obéir à l'Empereur et refaire nos forces pour reprendre les armes.
Campagne de Saxe <l8i8K
Séjour de Bolliard en France. — Son retour à l'armée. — Son enlrctue avec l'Empereur. — Il est nommé aide-major général. — Arrivée de Murât. — Rôle de la réserve de cavalerie. — Belliard chef délalmajor de Murât. — Bataille de Dresde. — Murât commande une armée contre Schwarzenberg. — Belliard en est le major général. — Concentration à Leipzig. — Bataille de Wachau du 18 octobre. — Retraite d*Allemagne. — Départ de Murât. — Belliard aide-major général. — Bataille de lianau. — Belliard remplace Berthier sur le Rhin.
En quittant rAIlemagne, Belliard se rendit à Paris, fît ses visites officielles et s'occupa d'abord de sa santé. 11 avait demandé au ministre l'autorisation d'aller prendre les eaux, pour « soigner les blessures graves qui l'avaient mis sept mois sur un grabat et qui le fsdsaient marcher avec deux béquilles.... Il avait besoin des eaux.... 11 n'avait cependant qu'un désir, c'était de reprendre du service pour remonter et réorganiser la cavalerie ». Il se disposa donc à se rendre à Aix-la-Chapelle. Mais l'état dans lequel il avait trouvé la France l'avait vivement frappé. Les levées de troupes ordonnées par l'Empereur avaient soulevé partout de profonds mécontentements; l'esprit public était surexcité contre lui; on obéissait encore à ses ordres, mais en se plaignant et en protestant.
Les événements survenus en Allemagne, pendant les trois mois qu'il y avait séjournes, avaient fortement ému l'opinion publique. On avait appris avec une patriotique anxiété, que le prince Eugène, débordé sur ses deux
ailes, avait dû rétrograder sur Berlin, que la Prusse avait fait alliance arec la Russie, que le vice-roi avait été forcé d*aller prendre position sur TËIbe, entre Dresde et Magdebonrg, avec les 40,000 hommes qu'il avait Fftssemblés. Les périls de la situation n*ayantfaitqu'aiig- Rtenter, on s'attendait à une déclaration de guerre de la part de la Prusse.
Dans Uarmée, partout on se préparait à combattre. Un bureau d*étal-major avait été oi^anisé à Mayence. A Paris, Belliard avait trouvé le prince major général entièrement remis, mais débordé d'occupations et allant tous les jours recevoir les ordres deTEmpereur. Depuis la fin de mars, les forces disponibles avait été réparties en deux armées :
1" L'armée de TElbe, comprenant le 11* corps (Sainl- Cyr); le corps d'observation de TElbe, devenu 5* corps (Lauriston); le 4" corps (Davout); le 2* (Victor); le 1* (Reynier) et deux des corps de cavalerie récemment organisés par les soins de Belliard ;
2* L'armée du Mein, comprenant le 3® corps (Ney); le 4* (Bertrand) et le 6® (Marmont).
Peu de jours après son arrivée, le 6 avril, il apprit le départ du major général pour Mayence, avec son étatmajor. Il devait y être installé le 12, ainsi que M. Daru. L'Empereur comptait y être lui-même le lendemain.
L'ouverture d'une nouvelle campagne était imminente. Cette fois, le général Belliard dut renoncer à la faire. Il devait se soigner pour recouvrer, au plus t6t, le libre usage de sa jambe. Pendant son congé, il suivit de loin les opérations de la campagne de Saxe, dite du printemps, et reçut avec un vif intérêt les nouvelles du théâtre de la guerre.
Vers le 20 avril, on annonça que l'Empereur allait porter son quartier général à Erfurt, puis, sur l'Elbe. Par ses correspondances, Belliard sut que les mécomptes causés par les effectifs étaient considérables. Depuis la
campagne d'Espagne, l'Empereur voyait toujours dans le rang plus d'hommes qu'il n'y en avait. On parlait de près de 80,000 hommes de moins que les chiffres annoncés. En outre, on racontait que les classes de 1814 et de 1815, appelées par anticipation, avaient donné de pauvres petits conscrits, incapables de supporter les fatigues et les privations.
A la fin d'avril, les hostilités commencèrent et prirent de suite un caractère de lutte acharnée. Le 1*' mai, l'Empereur perdit le maréchal Bessières tué au combat de Weissenfels et gagna, le lendemain, la bataille de Lutzen longtemps disputée. Il avait dû donner de sa personne avec sa vieille garde et si la victoire était i nous, c'était au prix des plus sanglants efforts.
Belliard apprit peu de jours après que Ney poursuivait Blûcher et que Dresde, occupé le 8, allait devenir le siège du quartier général impérial. 11 sut ensuite que les menées de l'Autriche avaient obligé l'Empereur à renvoyer le vice-roi dans ses États, que l'armée de l'Elbe était dissoute et que Davout avait été dirigé sur Hambourg, en disgrâce.
Dans les derniers jours de mai il regut la nouvelle de la victoire remportée par l'Empereur à Bautzen et de la poursuite des alliés jusqu'à l'Oder. Puis, quelques jours après, on lui apprit la mort de Duroc, blessé mortellement au combat de Reichenbach, et enfin la demande d'une suspension d'armes faite au quartier général, le 29 mai, par deux généraux de l'armée alliée. L'armistice avait été signé le 4 juin, à Pleiswitz, et nos corps d'armée avaient été aussitôt répartis dans leurs cantonnements.
Pendant ce temps, Belliard s'était à peu près remis; et bientôt, impatient de reprendre sa place i l'armée, il avait écrit au ministre de la guerre, le 2 j.uin, que se sentant suffisamment rétabli, il repartait pour Dresde. Il signa pour la première fois : Le colonel général^ comU Auguste Belliard, Il fut reçu en ami au grand quartier
général comme il Tavait toujours été, et le major général lui créa, sur Tordre de l'Empereur, la position spéciale ôi^ aide-major général^ chargé des détails de la cavalerie, avec un traitement extraordinaire de 50,000 francs par mois.
C'était de la part de Napoléon, un témoignage de sa satisfaction pour sa réorganisation des corps de cavalerie. L'Empereur mettait ces. fonds à sa disposition pour venir en aide aux officiers de cette armée, momentanément à court d'argent.
Les bonnes dispositions de l'Empereur se manifestèrent encore d'une autre façon. Le 23 juin, il écrivit de Dresde au major général : « Donnez ordre que le général Picard et tous les équipages militaires soient sous les ordres supérieurs du général Belliard. » Il devra passer en revue les équipages militaires et, avant de faire un mouvement, en référer au major général.
Quelques jours après, le 2 juillet, l'Empereur demanda au général Belliard, aide-major général de la Grande Armée, un projet d'organisation pour la cavalerie de l'armée et lui envoya ses instructions. Heureux de ces marques de confiance, il se mit au travail avec ardeur et fut en mesure, trois jours après, de présenter un projet complet. Il fit d'abord ressortir une erreur qu'il avait relevée sur l'état des cavaliers présents sous les armes, établi par le duc de Plaisance. 11 fallait le diminuer de 3,010 chevaux. Mais il n'en constatait pas moins un total de 39,233 cavaliers, suffisamment prêts à entrer en ligne, chifTre énorme pour la circonstance.
Au début de la campagne de printemps, l'armée n'avait pu disposer que de deux corps de réserve de cavalerie, commandés par les généraux Latour-Maubourg et Sebastiani, s'élevaùt, au 1" juin, à environ 8,000 cavaliers. On avait réussi depuis lors à en tirer 4,000 des dépôts du général Bourcier et 28,000 de France, amenés a Tarmée par les ducs de Padoue et de Plaisance. Le chifTre
d'une quarantaine de mille hommes à cheval était bien réel. On pouvait espérer les avoir équipés, harnachés et encadrés à la fin de juillet. Il fallait y ajouter iO à 12,000 cavaliers de la garde, et 8 à 10,000 des alliés. La tâche de Belliard était de mettre toute cette cavalerie en état de combattre le plus tôt possible.
Et cependant, autour de lui, on ne songeait qu'à la paix. A son arrivée au grand quartier général, le fatal armistice de Pleiswitz venait d'être signé et bien des gens voyaient dans cet arrêt des hostilités, un prélude de paix. L'arrivée de M. de Metternieh, sa célèbre entrevue avec FEmpereur, le 28 juin, avaient conflrmé cette espérance. On disait, il est vrai, que l'Empereur avait rejeté ses propositions; mais les négociations continuaient et on espérait les voir aboutir. Dans l'entourage du major général on parlait des vives instances faites auprès de Napoléon pour le décider à la paix.
Belliard lui-même eut, à cette occasion, avec l'Empereur, une entrevue qu'il consigna dans une note, intitulée : Souvenirs de Dresde et qui fut plus tard publiée in extenso. En la reproduisant, il y a lieu cependant ie faire quelques réserves ; car elle présente une confusioft de dates qui sera expliquée plus loin.
Souvenirs de Dresde.
Conversation avec V Empereur au sujet du Traité de paix.
Le roi de Naples et le grand écuyer, le duc de Vicence, eurent avec TEmpereur une longue conférence, pendant laquelle ils le conjurèrent de faire la paix et se mirent à genoux pour Vy décider. Ayant époisé tous les moyens sans pouvoir réussir, ils lui dirent en sortant : « Consultez le général Belliard, qui est en rapport avec toute l'armée, qui voit du monde de tous les rangs et qui arrive de France depuis peu de jours ; Votre Majesté verra ce qu'il vous dira, u
Un instant après, un valet de pied vint me chercher et je me rendis chez l'Empereur. On m'introduisit dans son appartement ; il était couché dans un petit lit de fer de campagne,
càj^pagne de saxe 54 i
les rideaux étaient presque fermés. On m'annonça à TEmpereur; aussitôt, m'adressant la parole : « Eh bien, M. Belliard, on dit que vous voyee beauooup de monde et que vous savez beaucoup de eboses de Tarmée; qu'est-ce qu'on dit donc dans rarmée? » — On dit. Sire, qu'on désire la paix, qu'on l'espère, qu'on soupire après et on croit que Votre Majesté va la signer, parce qu'on sait qu'on vous la propose honorable : autrement, on n'en voudrait pas. — « L'armée sait dooc les oonditions qu'on me propose? Elle raisonne donc, Tarmée? »
— L'armée n'a point vu les conditions ; mais elle sait, comme moi, par le bruit public, qu^on propose à Votre Majesté, l'Ëlbe pour limite de la confédération du Rhin, le ro3raiii]i6 de Westphalie à votre frère Jérôme, la Hollande rendue h votre frère Louis, moins les places sur la Meuse et sur l'Escaut qui peuvent être nécessaires à la France; la France du Rhin aux Alpes et aux Pyrénées, l'Italie tout entière boiés votre domination et vous, maître de faire en Espagne, tout ce qui pourra vous convenir. Je vous avoue qu'une pareÂUe paix séduit tout le monde. L'armée ne raisonne pas; mais elle a un sentiment unanime qui lui fait désirer la paix ; elle en sent la nécessité pour le bonheur de son pays ; elle craint les suites de la guerre. Votre Majesté a sauvé l'honneur des armes et s'est couverte de gloire par les choses extraordinaires qu'elle a faites avec sa brave armée dans les plaines de Lutzen et de Bautzen; les résultats pour l'armée, sont la paix qu'elle désire, parce qu'elle est très belle, même plus belle qu'on ne pouvait l'espérer; elle est surtout très honorable. Je dois dire aussi, à Votre Majesté, qu'en général, dans toutes les classes, l'armée n'en veut plus. — « Comment, l'armée ne veut donc plus se battre? » — Je ne dis pas cela, mais bien que Tarmce est fatiguée, qu'elle n'en veut plus parce qu^ellè veut la paix, attendu qu'elle sait q^i'on l'oflfre très honorable, qu'elle voit l'honneur des armes sauvé, qu'elle ne voit plus de but pour guerroyer; et je vous le répète. Sire, parce qu'en général, on a mauvaise opinion d'une autre campagne et qu'on en craint les suites. — « Mais les généraux et les maréchaux ne pensent pas commeeela? »
— Tous iodistinctement, Sire, ont la même manière de voir, la même façon de penser et les mêmes craintes. — a Mais cependant, je les traite bien tous, je les ai comblés défaveurs et de fortune: ils doivent m être attachés et me bien servir.
Que peuvent-ils désirer? » — Le repos, Sire, et de pouvoir jouir des bienfaits de Votre Majesté, et jusqu'à présent vous ne leur en avez pas laissé le temps. L'attachement ne vient point des honneurs et de la fortune qu'on accorde et dont on ne laisse pas jouir, mais bien de la confiance, des soins et surtout de la reconnaissance des services qu'on peut nous rendre. — « Ainsi, M. Belliard, selon vous, voilà Topinion de l'armée; et vous aussi, vous voulez la paix? » — Oui, Sire, je la désire beaucoup, la paix, et je conjure Votre Majesté, je la supplie de la faire, si vraiment elle est aussi honorable et avantageuse pour la France. Si Votre Majesté ne fait pas la paix, elle aura TAutriche de plus à combattre. M. de Metternich Ta assuré et elle peut mettre 300,000 hommes sous les armes. Avez-vous de quoi faire face à ce surcroît énorme d'ennemis? L'Autriche entraînera la défection de la Bavière, que vous ne pourrez pas soutenir et qui, pour n'être pas envahie, se mettra dans la coalition. Si Votre Majesté a quelques revers, tous les princes de la confédération qui sont las du joug français, chercheront à le secouer aussitôt qu'ils en trouveront l'occasion, soyez-en bien persuadé. — « Quand vous avez quitté la France, que disait- on? » — La même chose qu'à l'armée, les désirs étaient les mêmes et on espérait que Voire Majesté, contente des sacrifices qu'on a faits, n'en demanderait pas d'autres. — « On en ferait encore, si j'en avais besoin. » — Je ne le crois pas, Sire. — « Vous croyez! Est-ce qu'on ne m'aime plus? L'opinion, quelle estelle? Allons, parlez-moi franchement. » — Votre Majesté, le désire? Eh bien, Sire, comme l'armée, la France est fatiguée; elle veut la paix. Tous les sacrifices qu'elle vient de faire, elle les a faits pour sauver l'honneur national et celai de ses armes, depuis vingt-cinq ans triomphantes; mais Votre Majesté ne doit pas se les attribuer, et s'il vous arrivait malheur, ne comptez plus sur rien, ou du moins sur peu de ressources : l'opinion n'est par pour vous, en général, Sire, et particulièrement dans une classe de la société qui a de l'influence en France, surtout depuis la levée des gardes d'honneur.. On ne vous aime plus, Sire; si vous voulez la vérité tout entière, je dirai que peut-être, on vous maudit. Eh bien, si vous faisiez la paix, une paix comme la France a le droit de l'attendre après les victoires signalées que vous venez de remporter, à votre rentrée en France, vous seriez
porté en triomphe, chacun voudrait vous voir et vous toucher; votre voiture serait dételée à Mayence et on vous traînerait jusqu'à Paris, tant Tenthousiasme serait grand.
L'Empereur m'a écouté sans m'interrompre, et quand j'ai eu fini, il m'a dit pour toute réponse : — « Allons, M. Belliard, allez dormir. »
Je sortis de chez l'Empereur, me rendant auprès du roi de Naples, pour lui faire part de ce qui venait de se passer. Il me demanda bien vite ce qu'avait dit l'Empereur, et ce que j'avais répondu. Je lui racontai tout. — Ah, le vilain homme, s'écria-t-il, il va sacrifier l'armée, la France et vous faire tous périr 1 Nous avons été, Caulaincourt, Berthier et moi, trois heures avec lui, à lui dire les choses les plus fortes; à lui démontrer l'impossibilité, l'inutilité et les dangers de continuer la guerre. Nous lui avons représenté tous les avantages qu'il devait retirer d'une paix honorable, sans pouvoir l'émouvoir, ni rien obtenir. Maret était aussi là et ne disait rien ; il approuvait seulement toutes les réponses de l'Empereur. Nous l'avons laissé là. Sûrement, après notre départ, il aura détruit, par ses flatteries, toutes les impressions que nous avons pu faire sur l'Empereur; car tu ne te fais pas d'idée de tout ce que nous avons mis en œuvre pour l'amener aux désirs de toute Tarmée et à son propre intérêt : prières, supplications, jusqu'à se mettre à genoux pour le gagner, tout a été employé; enfin, Caulaincourt lui a dit des choses très fortes et mêmes dures. Il a tout écouté avec un calme imperturbable, et nous n'avons rien obtenu. En sortant, nous lui avons dit de te consulter et sur la France et sur l'armée, et il parait qu'il a voulu te voir avant que nous ayons, pu te parler, puisqu'il Ta demandé de suite.
La véracité habituelle du général Belliard ne permet pas de douter qu'il ait eu avec TEmpereur, en 4813, la conversation relatée ci-dessus et qu'il lui ait dit les dures vérités qui précèdent. Il faut admettre aussi que Napoléon les avait entendues avec une rare patience. Maison doit constater qu'au moment où cette note a été écrite la mémoire de Belliard a dû lui faire un peu défaut. Le roi de Naples, en effet, n'était pas à Dresde à cette époque. Belliard dit que c'était peu de jours après son
retour de France, c'est-à-dire au plus tard le 27 juin, date à laquelle il a recommencé à signer des lettres ée service. Il aurait donc eu son entrevue en juillet. Or, le roi Murât ne revint à l'armée qu'au mois d'août, la veille de la reprise des hostilités. Il est donc probable que le gé[iéral, confondant un peu les dates de cette période si agitée, a attribué à Murât une démarche qui fut faite surtout par Caulaincourt, renouvelée par Fouché el appuyée par un rapport de Savary. Toute l'armée a connu les conditions proposées à l'Empereur, les tristesses causées par son refus, les instances dont il fut l'objet et son obstination, source de tant de malheurs. Ces impressions, gravées dans l'esprit de Belliard, lui auront fait admettre son récit comme un document d'histoire, sans se douter qu'il prêtait le flanc à la critique.
Pendant les mois de juillet et d'août, il remplit à l'^tmajor général les fonctions spéciales qui lui avaient été dévolues, et il prépara la création de deux nouveaux corps de réserve de cavalerie. Les deux premiers, sous Latour-Maubourg et Sebastiani, avaient fait la campagne du printemps; le troisième fut placé sous les ordres du général Arrighi, duc de Padoue ; et le quatrième fut confié à Kellermann, comte de Valmy, fils du vieux maréchal. Des ordres furent ensuite envoyés pour créer un cinquième corps avec des régiments nouvellement tirés d'Espagne.
Le 28, par suite de sa position à l'état-major général, Belliard eut connaissance de la célèbre entrevue qui eut lieu, à Dresde, entre Metternicb et l'Empereur. Et quoique rien n'en ait immédiatement transpiré, il ne tarda pas à connaître les conditions offertes à Napoléon, et quel avait été son refus. Il était trop au courant des hommes et des choses, pour conserver désormais quelque illusion. Il dut rester confondu, comme on l'est encore aujourd'hui, en apprenant le résultat de ces démarches.
Dès ce moment, Tavenir dut lui appardtre sous de sombres couleurs. Pour les chefs d*Ëtat et les diplomates, l'Empereur n*était plus que le jouet de la fatalité et sa perte semblait résolue.
Après avoir visité ses cantonnements et obtenu la prolongation de Tarmistice jusqu'au 10 août, Napoléon rentra à Dresde, le 20 juillet. Il savait que chacun dans son armée se préoccupait de la paix, et que jamais ces pensées n'avaient pénétré aussi profondément dans les rangs de ses officiers et de ses soldats. L'entrée de l'Autriche dans la coalition, qu'on annonçait comme prochaine, ajoutait à ces inquiétudes. Les généraux craignaient en effet, qu'à la suite de cette adhésion, la ligne de TËlbe ne fût tournée.
Ces craintes amenèrent divers entretiens entre Napoléon et ses maréchaux. La plupart préconisaient des lignes de défenses intermédiaires entre l'Elbe et le Rhin, tandis que Napoléon, placé dans une de ces positions centrales qu'il affectionnait, refusait d'y renoncer. Au fond, c'était la politique qui dominait la question. L'Empereur tenait a la grandeur de l'empire qu'il avait conquis; tandis que ses lieutenants, témoins des haines soulevées, des forces qui s'accumulaient devant eux et de la faiblesse de leurs jeunes soldats, songeaient surtout à la France et se laissaient gagner par les plus tristes appréhensions. Belliard, de son côté, qui venait de passer deux mois en congé, sentait qu'en voyant continuer la guerre, chaque Français se croirait sacrifié à l'ambition de Napoléon et que l'aQection du peuple ferait place à la haine.
A partir du 20 juillet, l'activité de l'état-major général redoubla. Il fallait presser les préparatifs d'une nouvelle campagne. L'armistice allait être dénoncé le il août; les hostilités devaient commencer le 17, et l'Autriche allait lancer sa déclaration de guerre.
Belliard fut probablement prévenu à cette époque de
S46 FÉBIODfi IHPÉIOALB
U prochaiiie arrivée du roi de Naples. Napoléon avait plua que jamais besoin de lui, d*abord pour commander sa cavalerie, ensuite pour mettre un terme aux relations que Murât avait nouées avec rAutricbe, Après avoir longtemps hésité à obéir aux ordres de TEmpereur, cédant enfin aux conseils de sa femme et de Fouché, il vint se mettre à la t6te dea divisions de cavalerie. H rejoignit Napoléon à Dresde, le 14 août,, et fui bien accueilli.
L^Ëmpeieur parut oublier le passée et même ses récentes intrigues à \ienne. U savait son beau-frère aussi brave qu'inconséquent, mais entièrement dans sa main quand il Tavait près de lui. Ses services lui étaient nécessaires; il feignit de pardonner et l'emmena avec lui, dans la nuit du 15 au 16 ao&t, quand il partit pour se rendre aux avant-postes.
Belliard eut le tempa de le voir, et de a entendre avec lui pour reprendre ses fonctions de chef d'état-major. Son état-naajor, déjà prêt à fonctionner, comprenait uo colonel, un adjudant commandant, trois chefs d^escadronft et deux capitaines.
Du reste, pendant la courte campagne d'automne, le rôle de la résecve comme grande unité fut assez effacé. La nécessité de divisa sea forces en armées provisoires pour lutter contre les nombreuses forces (Mcganisées contre lui, obligea l'Empereur à se servir souvent de corps de cavalerie isolés et, parfois aussi, à employer Murât comme commandant d'armée.
Les coalisés nous opposaient 57S,000 hommes soutenus par 250,000 hommes de réserve et divisés en trois armées : deBohèmOy de Silésie et du Nord, commandées par Schwarzenbei^,. Blûcher et Bernadotte.
Nous avions à peine en ligne 150»000 hommes de plus qu'au printemps, tandis que nos adversaires eo avaient reçu plus de 400,000.
Belliard trouva la réserve de cavalerie rassemblée aux
environ» de BaartzeD^r H y aredt là toa» CBtpm, obob de Sebastiani, liatamc^Mftaboiiiig et KeUttrinaïuiv Las ^éné*ntax n'avaient plw randboieuse eonfinuce qui les ani- BHdt jadis. Néanamns le awiaient d*agiD était Tenue. La 2A' aoât, ow apprit que^racméa d« Silésiftasmicommanoi. tes hostilibée et ewfaliè lazononeaAralîsée. Les premières' «ipéralMins ewreat pour réaultaili de la rajnÂair aar ku Katzbach.
Puift, camna! Taroiéa^ de Bohèma semblaib iMiaUir anTahir k Saxe^i'EnipafeGDr revimb aur-Dreade^ ei£ BeL- Kard dirigea une partie de* laréaanns deroayalerie;. Geliezdv fot alors lrës> dârîsée. Lea é^wptk Laiour^aubouag et Sebastiond foren^t; détefthéa aupvës de M aedonald qui aTait été ehatgé, ave^ tes tanots- eorps é'înfantearie; pLneéaaous ses opdsresv df opérer oonitre Farouéa^de Siléaie^* Waàa A&s que cette arnaée eut recidÀ yersi Jauer, le acapa. de Late«r-M aubom^ ftut raippelé et, bientôt après, envoyé k Ikresdte. Ce m«>uvenients& termina le 26* août. Napoléoiii^ aaNthaai que la capitale de la Saxe était menacée par Formée de Bobëma^^ roukîA y concentrer ses fcurcefty battre Tennemi et le faire accabler par Vandamme: qui tambefait sur ses derrières. En. pràipbion dé la bataille qu'il allait livrer, FEmpeceur plaça. Muaatefh ta cavallene de Latour-Maubouigy dana ku plaine- de FriedndiHbadtv en avant du faubourg de ce nom, à la ditoâte de: notre lij^iie de défense-Le mèn» jeiir^2S aoftt, la bataille s'engagea.. Belliard y aecampagna lat nii de Naplea, qui ckorgea & la fin de la jauimée avec se» 12,f>00 cavalierSy chassa les Autrichieaa de la plaine, les força à regagner les hauteurs et i sa repiiei!.
Le leodemain, les diapoûtiona de l'Empereur nuBdin fièrent le rôle et Faction de Murât. On ajouta à. son commandement eaviron 20,000 hommes d'infanterie, dsent le. aiurps du naréchal Vktor, et il eut pour miaaioa de tourner les Autrichiensi par leuv gauche, en les peua* aant versl» vallée de Pkaien. Le 27,, Belliard nxoata à
cheval de grand matin, et prit, avec le roi de Naples et les cuirassiers de Latour-Mauboui^, le chemin de Priesnilz; il gravit ensuite le plateau sur lequel on allait manœuvrer. Vers 10 heures et demie du matin, les troupes placées sous les ordres de Murât avaient terminé leurs mouvements et les soixante escadrons de Latour-Maubourg, déployés sur la droite de la route de Freyberg, menaçaient la gauche des Autrichiens.
L'attaque dont Murât était chargé commença aussitôt. Après un vif combat dlnfanterie, Tennemi se replia sur une position en arrière. A la vue de ce recul les cuirassiers chargèrent, enfoncèrent Tinfanterie autrichienne et la mirent en déroute. Le combat continua avec le même succès, contre les troupes en arrière. Murât dirigeant la lutte avec son coup d*œil et sa décision accoutumés. A 2 heures, il avait mis hors de combat 4 à 5,000 hommes, fait 12,000 prisonniers, enlevé 30 canons et détruit presque complètement Taile gauche ennemie. C'était une belle victoire à la suite de laquelle son chef d'état-major sentit se réveiller son espoir dans Tavenir.
L*armée de Schwarzenberg battue, se mit en retraite sur la Bohême. Murât ordonna la poursuite, qui permit de ramasser encore de nombreux trophées, et qui continua dans la journée du 29 août.
Ce succès avait eu malheureusement une fâcheuse contre-partie. Oudinot, marchant sur Berlin, avait été battu à Gross-Beeren, le 23 août, par suite de la trahison de 10,000 Saxons et Bavarois.
Sur la Bober, Macdonald avait éprouvé un grand désastre, perdant 20,000 hommes et une centaine de canons.
Ces malheurs furent connus au grand quartier général au moment où on y apprenait la prise de Vandamme blessé et sa capitulation à Kulm.
Pendant ce temps, Belliard, continuant avec le Roi, la
poursuite de l'armée de Bohème, rendait compte des résultats au major général. Le 30 août, il était à Listenberg et le 1" septembre à Porsan. Il ne savait encore rien des malheurs survenus et résumait ainsi la situation : « L'ennemi est rentré en Bohème et la vallée de Tœplitz a été purgée ».... « Il n'y a donc plus d'ennemis en Saxe ».... Â ce moment les ordres de retour sur Dresde venaient de lui parvenir. Il prévint le major général que la marche commencerait le lendemain et il rentra, le 3, dans la capitale de la Saxe.
Le même jour l'Empereur partit le soir avec des fourgons pour secourir les soldats de Macdonald et laissa à Murât l'ordre de le rejoindre à Bautzen, avec la cavalerie de Latour-Maubourg et celle de la garde, commandée par Nansouty. Belliard prévint ces deux généraux et partit avec le roi de Naples dans la nuit du 3, ou le 4 au matin.
Arrivés vers le milieu du jour, ils aperçurent les avant-gardes de Blûcher qui avaient refoulé devant elles les troupes de Macdonald. On était aux environs de Weissenberg. Murât se mit de suite en tète des escadrons et les lança sur les Prussiens qui furent ramenés en arrière. Mais la vigueur de cette attaque, ayant fait présumer à Blûcher qu'il était en présence de Napoléon, ce général décampa dans la nuit, eh laissant seulement une arrière-garde à Gorlitz. La cavalerie commença la poursuite, mais dut bientôt la cesser sur l'ordre de l'Empereur qui la jugeait inutile. Ce dernier revint à Bautzen, où Murât le suivit. Là, on apprit la réapparition de l'armée de Bohème au sud de Dresde, ce qui décida l'Empereur à revenir dans cette capitale, le 1 septembre. Le lendemain, tandis que Murât prenait son repas du soir avec Napoléon, Berthier et Gouvion Saint-Cyr, on apprit la défaite de Ney à Dennewitz. Cet échec, succédant à plusieurs autres, pouvait avoir des conséquences désastreuses, si l'armée du Nord, fran-
KO PÉRIODE IMPÉBIALE
ehisffinnt il'£lhe, débordait la gauche dfi notre ligne, an oiomeiit où Tarmée de Bdhèine» iéé)à«Hr la crve ganoke «teioe ûewmf menaçait de douimeranidmke. Si ces dans «aeees cherchaient ensuite àitipéner leur jonction, elles eonforeniettraient la Isgne de rnOtrakhe de f)oii\e aimée et la tforoenait à viBcnler au-delà .de Ffibe.
^Gn éi^enAvalitée frappèrent les aaâiatantfi et Ton sut fduB tard que Jfapoléoa, prévoyant Imm pires eonséquenoes, amôtiaît lordonner, île lendomain» au aisàatn de la guerre, à Paria, .derganiserla défense des plaeesde Rhin.
JtelliavAyiqni .amit suiri Muiat àiDveBde, eut à «ireîUer aai jpetoair ^ la ca'valerie de LaAonr-M anbourg qui devait, ajiFec laigarde et le corps ;de Jlarmont, pairer aux accidente imprévus.
L'Empereur fchercha d'abord à «e vendre compte du plan des coalisés. Il devina que leurs trois armées ezéoutaient une marche concentrîqne pour le cerner, et qulils «étaient nonvenus de^e dérober dès qu'il appasai»sait. <G*était on moyen d*Bser ses imoes «t de Âùtr par l-aocabler. Sa situaiioB^ du reste, «i laeuite desideiaiien Âirénemenls, n^était pas biôHante. La can^lerte duprèi ie% rapports de BeÛLard «vait déjà perdu, dans set ceurses sams arrât, jm>b nombne de ses «carvaliecs et de BBS chetvanx.
La fin 'du>mois de septembre fut employée *en allées et venues qui avaient pour but de faàre Imb aux aiméfis ennemies et de surveiller leurs -mouvements, de lagen à tomber sur lime ou sur Tautre, suivant i^oocasioB qd se tprésenterait.
Dans ce biit,i'£mrpereur réunit dans la main 4e ttunat» une masse de tmoipes assez iforte pCAV contenir i'^unnés de fiohème. Il lui confia le St^ coifs (Yicior) qui iat envoyé à fChemiiîtB, le 5^ il^nanoistoBi), envioyé à liitt- *weyda, «celui fée Poniatowaiâ, ée 4' de ca>vsalerie et le tt*, passé depuis peu :Sonis le «oommandement >dB
CAMPiW&NE WE 6AXE $St
générai Pajol. Placée de façon à surveiller les débouchés de Bohème, œUe arinée devait au Jbeioin manoeuvrer de manière à couvrir toujours Leipzig eontre les ioree« de Scfawarzeniiiefg. Napoléoa pressentait <|ue cette viUe était le .priiQcîf)al ^jectif de ses adversaires. Aussi d*autres corps étaient prêts à rejoinére le roi de Naples dans le cas où ilsattrait été trop menacé.
Les fonctions de Belliard <levinrent alors celles d'un oaajor général d'armée, il remplit, mfime un moment» l'office de mkiistre des affaires étrangères du fioi. L'Autriche en effet nous ayant déclaré la guerre. Murât était forcé de rompre ses relatixms avec cette puissaace. Ce fut Belliard qui «en informa M. Cariati, sofi repiéseatant à Vienne, eoTiinvitent à demander ses passeports et à se rendre soit au ^quartiier général à Grossenheim, soit à Naples. QeutsoÎA >d'&jiOiiterq4ie« le Roi «e flattait qu'une paix j^ochaine lui permettrait de repjrendre des relations d'amitié ^ui avaient été si heureusëflaeiit établies entre les deux eours p.
Pendant m terapa, les cosJisés «avançaient et l'on apprit le 4 ociobre, .au quartier g^oéral de Murât, «que Blûcher avec ïavmkée de Siléi»ie avait £ranchi l'EIhe et occupé la rive gaucbe de oe fleuve, en même teiB|ps que Bernadette, avec l'armée du Nodrd; que n0s troupes avaient livré am combat honorable i Wartenbourg, mais que Ney avaient dû reculer^ Désormais l'aile gaucàe de l'Empereur était débordée.
D'autre part. Murât avait loegé le pied de l'Er^geblrge en couvant Leipzig. Ses éclaireurs avaient vu les têtes de colonne de l'armée de Bohô»e 4^i sesiblaieot déboudier en deux masses principales, sur Gbemnitz et &ar Zwiekau.
Les rapports que son chef d'état«4najor envoya aA major général, jejota à «eux qui arrivaient du ^ford, éclairèrent défiaitivecaefit Napoléon. Les masses ennemies qui devaient le cerner s'étaieat «entendues et leurs
ïDouvements étaient commencés. Il n^avait plus qua songer à sa dernière combinaison, qui consistait à manœuvrer autour de Leipzig, contre chacune de ces masses pour tenter de les battre Tune après Tautre.
Il en résulta l'évacuation de Dresde et le départ de TEmpereur pour Wittemberg afin d'attaquer BiQcher. Murât, pendant ce temps, conservait sa position et manœuvrait pour laisser à l'Empereur le temps de battre Blûcher. S'il était forcé de quitter Leipzig, il devait se diriger sur la Mulde, c'est-à-dire battre en retraite sur Napoléon.
Pour répondre à ces instructions, Belliard tint le Roi en relations suivies avec le duc de Padoue qui était à Leipzig et qu'il chargea, par ordre, de surveiller les routes de Zeist, de Weissenfels et de Halle. Puis, le 10 octobre, il expédia les ordres qui devaient rassembler, le lendemain, les corps de Murât, sur la rive droite de la rivière de Gossel, vers Frohbourg. Ces mouvements eurent pour résultat une rencontre entre les troupes du Roi et celles du général russe Wittgenstein, à Borna. Ce dernier, battu, parut rétrograder vers la Bohème, nouvelle que Belliard expédia à l'Empereur, dans la matinée du 11. Mais ce même jour, on s'aperçut, qu'après avoir reculé, Wittgenstein avait repris sa marche sur Leipzig, se tenant à hauteur de la colonne autrichienne qui avait le même objectif.
C'était un ensemble de forces très supérieures; Murât dut se replier vers Leipzig, où il comptait se réunir aux troupes que l'Empereur y avait laissées, prendre une bonne position et s'y maintenir à tout prix. Belliard en informa le quartier général impérial. Au reçu de cette lettre. Napoléon modifia ses combinaisons. Il avait & craindre que Murât ne pût tenir seul contre l'armée de Bohème et il n'avait plus le temps nécessaire pour accabler successivement Blûcher et Bernadotte. Il n'avait donc qu'un parti à prendre : concentrer ses forces sur Leipzig, pour empêcher, si c'était possible, la jonction des deux grandes masses des alliés.
Ses ordres furent donnés dans la journée du 13; et le lendemain, dans la soirée, il rejoignit Murât. Ce dernier Tavait bien renseigné sur sa position et avait jugé en chef d*armée ce qui restait à faire. Son chef d'état-major Tavait puissamment aidé dans cette circonstance. Dès la veille, en effet, il avait préparé pour Augereau et pour Marmont, des lettres qui définissaient la situation avec une expérience et une prudence qui n'étaient pas dans les habitudes du roi de Naples et qui durent satisfaire Napoléon. Il écrivait au premier, de Vachau : « Je crois ne pas pouvoir défendre ma position, sans compromettre l'armée. Ayant la certitude que j'ai devant moi toute l'armée combinée de Bohème et que je puis être attaqué à la pointe du jour, je suis donc décidé à repasser la Partha pour aller donner la main à l'Empereur. Cependant, je ferai tous mes efforts ponr conserver, dans la journée de demain, Leipzig, comme tête de pont. » Comme conséquence, il prescrivait à Augereau de défendre le pont de Tanchau et mettait à sa disposition, Lefëvre-Desnoêttes avec 2,000 hommes de cavalerie.
Il envoyait en outre à Marmont, l'ordre de repasser de suite la Partha, pour aller prendre la position que l'Empereur lui avait indiquée et lui répétait ce qu'il venait de dire à Augereau. Il ajoutait : « Cependant, l'Empereur arrivera, réunira 200,000 combattants et aura obtenu le résultat qu'il se proposait depuis si longtemps, celui d'avoir une grande bataille.... Les réserves et les bagages de l'armée vont passer successivement la ville dans la nuit; à la pointe du jour, je verrai ce qu'il y aura à faire pour le reste de l'armée. »
Le lendemain, comme on l'a vu. Napoléon arrivait, s'installait dans une maison particulière du faubourg de Rendu itz, à une demi-lieue de Leipzig et y recevait le soir même Murât, Marmont, Berthieret quelques-uns de ses généraux. Il examina avec eux la situation qui n'était pas brillante ; on y apprit l'occupation du royaume
&54 FÉBIiODS IMPÉBIALE
de Westphalie et la àékciion de la Bavière. Le leademain matin, TËiaperour fit sa recaonaissaitce dv charaj^ de bataille et approuvm la posiiîoD prise par Murât, aa sud de la ville. Les troifl corpfi étaient placés : le 9% (Pooiiatowaki) à Mai^-Kleeberg ; ie 2* (Victor) à Waefaau ; le 5* (Laurlstan) i liebert-Wolkmtz, les i* et 5' coif« de cavalerie occapaieul leurs intervaUes.
Jugeant ensuite que le freAt sud avait besoin d'être fortement organisé, NapoléoA fît xenforoer Murât par Augereau, à droite, à Maark4Ueeberg« fiar la garde avec Latour-Maubourg, au centre vers Wat^au, purMaodonald avec Sébastian!, A gauche, au delà de Ldebert-Wolkwits. Ces derniers nWrivèrent que le l!t.
 9 beures du matin, le 1-6 octobre, Tattaque des alliées se dessina avec une «violence ïextrteie contre les positions de Mnittt«qui eut à livrer .toute la journée une sérié de oonabafts acharnés, exécuta de magnifiques charges '«atre Liebert-Wolkwitz et Wacbau, engagea tous ses«flcadroBs et conserv4L fe iearraân <qu*il occupait, sauf à Textrème droite. £!e hàt conme «ne bataille isolée qui fut apf)elée fcatailVs de Wachaa. Nous j^erdimes 20,000 hommes et les alliés, 30,000. BelUani, qui se tenait près de Mural pour transmettre ses ondnes, aasisla à toutes les péripéties de cette terrible lutta et oonatata le soir avec «trisAesse ique si nous avions résisté aux attaques des Russes et des Autriohieiis, nous o «vions pas gagné un pouce de terrain. Mais à Textrémité opposée du chan^> de bataille. Mamont, accaUé par BlQcher, avait perdu Timpoivlanle position de Mdckera qui couvrait notre çauoke.
Le caractère de cette première journée était cehii d*une .baitaille indécise dans laquelle aous avions élé. partout réduits À la défeiisive. En fiût, la puissaAoe matérielle de l'ennemi remportai! sur le génie de l'Empereur.
Le 47, les tnoupes resfcènent «dans i'aUente d'une
cnatsmeam bs «axe tu
doAion décisive; TeûMni se venfonoa de pliœ de jlM.,<d09 bommes. Dans la soirée» «pnbs svtoir ytsifté afin chsmp de bataille et racumlli ses denadens areBseignements, TËmperaiir 4MuaDiprit qu*il fallait battre «a retraite; mais De pouvant s*y pésigAer., il se cootenta de rapprocbM' ses corps de LeÂpaig «de façon i avoir siBiptement Tair de change de posilâûn.
Les six lOorpB ^qnî juraient, jfai veille, défandu le front aad, amc liufiat, c «Bt-A«4ipe Poniatenraid, Victor, LaurisjjQD, puis Au^finann, la garde et Mat^donalUL, reoforoés des l*% 2"^ i^ et 5" corps de cvralerie, devaient occuper ik platean de Probstfaeyda^ resserrant ainsi le cercle autoiar de Leipzig. Ce pkteam :allait âeveDsir dans la journée tdn 18, l*ob}edîf de r«Dnreini *et ie but de ses attaques acharnées. La bataille du 18 se Ahrra dams «es oondiikms let BdUacd Bsaiiia amx côtés de Mural aux assauto népétés Eft ImpuissanAs des masses emiemies eo&tre cette pseâioB où 8A,ddO Français résistièrent à plus de 180,000 Bnuses «t Atitrkliieiis. La défecûon des SaBons marqua cette jotmiée d'un somlffe souvenir. On lutta juaqn^an aearr, mora-ent où rfinapereur ordoeiia la retraite. Le défilé ^commcoiça de lujit. L'enoosubremeni^'il produisit, la 'destrnction prématurée du post, les attaifiiefi fnrienses de .nos adversaires et le désastre qui fin dréaelta somt connas. B. b y a pas à y revenir*
BeLUard réussit à franchir jfai Pleisse >et l*Elster avec le roi de ^apkts .et tous deux se retrouvèrent à Lindenau, le 19, au milieu de nos débris.
{jineUes nmèies (Réflexions dunsnt sssiulJhir dans oette fanesle journée ies dK)mmes comfD£ fieHiarl, Aerthier et tant d'auAres qui a mvasent ^eu jusque-là ^'nose pensée, qu'Hun oulte : TSiniperear. Dans leurs oceurs enflanenés, dans iemiss rêves cte grandeur et de gloire, les nervera de 18iS e avaient pu briser l'idoie. Mais après Leipzig; comme après les pourparlers de Dresde, n^earent-ils pas le sentiment que ce génie de la guerre, simple usortol
comme eux, était descendu des sphères élevées où il avait plané jusqu'alors, pour se retrouver sur terre, colosse désormais abattu, accablé par ses propres fautes et pourtant hors d^état, malgré son génie, de comprendre que sa puissance était brisée. Après TEspagne, la retraite de Russie et la défaite de Leipzig, l'Empire en effet était perdu. Bien des contemporains le comprirent et Belliard peut-être comme plusieurs de ses compagnons d*armes. Mais maintenant, il n*y avait plus seulement TEmpire; il y avait la France, la patrie qui allait être envahie à son tour et qu*il fallait défendre. Et tous ces vaillants hommes de guerre comprirent encore que pour remplir ce devoir, il n'y avait qu'un moyen : rester fidèles à l'Empereur et se grouper autour de lui. Lui seul restait encore leur unique espoir.
Après avoir passé la nuit du 19 octobre aux environs de Lutzen, Murât accompagné de Belliard, partit avec le grand quartier général pour Weissenfels, où Ton disait que l'Empereur allait arrêter ses dispositions pour la retraite. On apprit dans la journée les détails qui transformaient la bataille de la veille en véritable catastrophe. Plus de 60,000 hommes, en effet manquaient à l'appel : Poniatowski s'était noyé; Lauriston et Reynier blessés étaient prisonniers; enfin les troupes qui suivaient l'Empereur étaient en partie débandées. A Weissenfels, on décida de rentrer en France ; les ordres furent donnés dans la soirée du 20 et Oudinot fut chargé de Farrièregarde.
Le 21 , la Saale fut franchie et l'on atteignit Freybourg. La poursuite n'était encore faite que par des coureurs qui recueillaient de faciles trophées au milieu d une cohue de plus de 20,000 traînards et maraudeurs. Le 22, Tarrière-garde fut attaquée par le général d'York; mais Oudinot sut le contenir. Le lendemain, le quartier général était à Erfurt dont les environs étaient occupés par l'armée.
Ce fut daas cette ville que Murât décida de quitter Napoléon. Il avait besoin, disait-il, d'aller défendre Tltalie menacée et surtout son trône, qu il sentait ébranlé par la défaite de Leipzig. L'Empereur se sépara de lui avec émotion. Belliard lui fit ses adieux et revint à Tétatmajor impérial comme aide-major général, chargé de la cavalerie. Murât partit regretté de tous ceux qui Tadmiraient malgré ses travers.
Dans la retraite, au départ d'Erfurt, Belliard fit connaître aux divers corps de cavalerie, la tâche qui allait leur incomber. Le 2* sous Sebastiani et le 5* joints à la cavalerie légère de la garde, devaient faire Tavantgarde. Le 1'''' était adjoint au gros de l'armée sous les ordres directs de l'Empereur; et le 4' était réuni à l'arrière^arde. Les traînards s'étaient multipliés; on en comptait 30 à 40,000. L'armée organisée n'avait guère plus de 70,000 hommes. Elle gagna néanmoins sans difficultés le revers de la forêt de Thuringe qui s'abaisse vers le Rhin et, à partir de ce moment, la poursuite fut moins active.
Le 30, eut lieu la bataille de Hanau, dans laquelle nos anciens alliés, les Bavarois, qui avaient voulu nous barrer le chemin, perdirent 10 à 11,000 hommes etiurent rejetés en désordre sur la Kintzig.
Désormais la route était libre. Le 1*"* novembre, Belliard était à Francfort, où il aida le major général dans l'expédition des ordres relatifs à l'organisation défensive des frontières du Rhin. Le lendemain, il était à Mayence où l'armée arriva le 4. Trois jours après, l'Empereur partit pour Paris, afin d'y rassembler lès moyens de continuer la lutte. Il laissait Berlhier à Bingen, pour y passer en revue tous les corps, combler leurs vacances et les réorganiser. De là, il devait se rendre à Strasbourg, y voir les gardes nationales et préparer la défense de cette partie de la frontière.
Berthier partit avec quelques officiers d'état-major et
W8 PÉBIOBH
confia aa plierai Belliard le loia de le;flH{)plé«". A partir du 8 noyeariire^ ce iernkorrest» aûiai sur la ffoabère à k tète de rékttkHotiajor général peur n^er le» aCEaires ie )*aDmée qui constitué teat biantôt ana lauade cba^. L'aibseace du maîoi! général laLIaiflBftit k bt £6ia l6s< iaitiati^as i prandae et unaignoTa caapoasabihfà.
Campagpne de France <1814>«.
Belliard réorganise les débris de Tarniée. — Approche des alliés. — Arrivée de Napoléon et de Berthier & Ghâlons. — Belliard reprend les- fonctions d*aiée-major général. — Manceavres et succès de- l'Enpcreur. — RéorgaDisation de la cavalerie, d'après le projet de Belliard. — Son rôle à la bataille de Graonne. — Il p)*end fe commande- BMnt de la esraAèrie. — H ftâl partie des corps Mortier' et Marmonl. — Il arrête Blucher à. Reims. — Il se retire sur Paris avec les maréchaux. — Son rôle à Fère-Ghampenoîse. — Son retour à Paris avec ,IiioTtier. — Il concourt à ta défense ée Paris. — Son entr&rue a»ec rËmpereuv, à Fromeateau.
La retraite d'Allemagne était achevée^ Il fallait maintenant se hâter de réorganiser tous les services en vue de prochaines opérations. Le reste du mois de novembre et celui de décembre furent absorbés par cette tâche, au milieu d'une fièvre et d'une agitation redoublées par l'ordre du souverain qui voulait ses corps prêts pour le l""' janvier. Les événements allaient bientôt démontrer à quel point c'était impossible.
Laissé sur la frontière, à la tète de Tétat-major général de l'armée, Belliard recevait bien des ordres de Paris ; mais l'Empereur et le major général, n'étant plus sur les lieux, voyaient moins la réalité des choses que leurs désirs. Belliard, au contraire, qui recevait les corpa, s\ir le Rhin, écoutait leurs plaintes et constatait leurs besoins, ne pouvait se faire aucune illusion, ni attendre les ordres de Berthier pour les satisfaire. Il
élait en face d*une situation aussi difficile que compliquée.
L'armée était en décomposition; et son aQaissemeat était aggravé par la menace d'une apparition imminente de Tennemi. Ses effectifs, appauvris par les perles des combats, par les désertions et les maladies, étaient tombés à des chiffres dérisoires. La garde, jadis de 40,000 hommes, n en avait plus que 10,000. Le 4^ corps (Bertrand), le T (Reynier), le 12'^ (Oudinot), le 16« (Augereau) fondus en un seul, sous Tillustre Morand, comptaient à peine 12,000 hommes; le 3"(Ney) et le 6' (Marmonl) désignés pour garder le Rhin de Mannheim à Coblentz et formés eu une seule masse, avaient environ 3,000 hommes; le 2'' (Victor), pour couvrir le Rhin de Strasbourg à B&le, n'en avait que 2,000; le 5"" (Lauriston) et le H*" (Macdonald) réunis sous les ordres de ce dernier avaient pour défendre le Rhin, de Coblentz à Aroheim, environ 9,000 hommes. Les quatre corps de cavalerie présentaient encore une masse de 10,000 hommes, mais à pied, ou mal montés. En résumé, l'armée comprenait 50,000 anciens soldats découragés el 50,000 traînards ou éciopés, sans valeur, ni énergie. Et, dans l'intérieur, la France épuisée, ne voulait plus du régime impérial.
C'était avec ces éléments joints à ceux que TEmpereur espérait trouver, qu'il fallait reconstituer des forces capables d'arrêter les armées victorieuses des coalisés. Dans ces circonstances, Belliard se trouva aux prises avec des difficultés imprévues et forcé quelquefois de prendre les décisions les plus graves.
Il dut d'abord définir, aux maréchaux chargés de la garde du Rhin, l'étendue de leur mission. Sur ce sujet heureusement il avait les instructions du major général. « Vous avez, écrivit-il au maréchal Victor, Taulorité nécessaire pour vous faire rendre compte de la situation des places etde la force de leurs garnisons.... Si l'ennemi
CAMPAGNE D£ FBAKCE 56i
se présente sur la frontière, vous devez employer les troupes qui se trouvent sous votre conunandement. Il doit être pourvu aux approvisionnements par les soins de Tadministration et par les préfets. Vous devez solliciter et même requérir ce qui est nécessaire pour assurer les différents services. L'Empereur n'a encore rien jOixé pour les dépenses secrètes.
« Vous devez continuer à correspondre avec moi, et partout où pourrait être le quartier général impérial. •
Les généraux de cavalerie à leur tour eurent besoin d'être fixés sur ce qu'ils avaient à faire. Le général Boumerc en particulier, commandant intérimaire du 1*' corps de cavalerie, mal secondé par ses officiers d'état-major, dut recevoir des indications précises. Il fallut rectifier ses situations, lui en demander de nouvelles, lui ordonner de faire passer des revues paur connaître le nombre des hommes et des chevaux disponibles, et lui prescrire d'envoyer dans les dépôts des régiments ceux qui avaient besoin de plus d'un mois pour se remettre. D'autres devaient être dirigés sur un dépôt général de cavalerie qui avait été formé à Metz.
En même temps, Belliard centralisait les renseignements qui lui parvenaient sur la marche des coalisés et envoyait directement à l'Empereur, sur l'ordre de Berthier, un rapport journalier et de précieuses informations. Le 9 novembre, il lui apprit que le général Bertrand, assailli par des masses supérieures sur la position de Hochheim, avait fait une défense opiniâtre; mais que débordé sur sa droite, il avait dû l'abandonner et se retirer sur Cassel.
Le 10, il le prévint de Mayence que l'ennemi s'était rapproché et que nous étions rentrés dans Cassel.
Le 15, le major général, ayant terminé sa mission à Bingen, partit pour Paris, où il rejoignit KEmpereur le 18. A partir de ce moment, jusqu'au jour ou Napoléon revint à l'armée» vers le 25 janvier, le poids
de la direction du grand état-major et du quartier général impérial retomba tout entier sur le général Belliard, qui envoyale jour même, au prince de Wagram, d'utiles renseignements sur la marche de Tennemi.
15 novembre 1813, à 10 heares du soir.
Prince, des Français arrivés ce matin à Mayence et venant de Leipsick, disent avoir vu en passant à Francfort, les empereurs de Russie et d'Autriche, les rois de Prusse, de Bavière, Wurtemberg, et les grands-ducs de Wurtzl)ourg, de Bade, de Darmstadt, ainsi que le prince royal de Suède.
Ils assurent que le roi de Saxe a été fait prisonnier et envoyé à Berlin pour n'avoir point voulu prendre les armes contre l'Empereur et faire cause commune avec les autres souverains d'Allemagne.
Le prince Poniatowski est mort et a été enterre à Leipsick; on lui a rendu de très grands honneurs funèbres.
Les Autrichiens et les Russes traitent fort bien les prison niers; mais il n'en est pas de même des Prussiens et des Bavarois qui leur font éprouver mille vexations. Le prince de Suède était à Leipsick; il paraît fort bien avec l'empereur de Russie; ce prince est parti pour le bas Elbe, sons doute pour marcher contre le prince d'Eckmûhl.
Deux jours après, il annonça à Paris, qu'en quittant Leipzig, un corps russe avait pris la direction de la Suisse, tandis que le prince de Suède marchait sur la Hollande avec des Prussiens et des Suédois.
Tout en recueillant ces informations, le généra) passait chaque jour la revue des corps de troupes qui arrivaient. Ils étaient dans un état de misère qui frappait tous les yeux et auquel on ne pouvait remédier faute d'argent. On se contentait de prendre note de leurs besoins et de leur indiquer leur résidence que l'approche des alliés rendit d'ailleurs très provisoire. Belliard en était réduit à écrire au major général : € Tout périclite, faute de fonds; on ne peut faire aucune réparation et, depuis quinze jours, nous n'avons rien
gagné. Il serait biea important qu'on fit payer les différentes masses aux régiments, si Ton veut que les hommes même qui sont présents à l'armée et qui ont beaucoup de besoins, puissent faire une campagne d'hiver. »
Pour la cavalerie c'était la même chose. Aussi écrivait-il, de Mayence, au prince de Wagram, le 17 novembre : « On n'a encore pris aucune mesure pour réorganiser et augmenter la cavalerie; nous perdons des moments précieux; le temps viendra où l'Empereur en aura besoin et Sa Majesté [sera surprise de la voir aussi faible» et peut-être en plus mauvais état, que lorsqu'elle a repassé le Rhin. »
A cet égard du reste, n'ayant pas d'ordres, Belliard prit sur lui de diriger les détachements de cette arme sur leur dépôt pour s'y refaire. Il en rendit compte à Paris, en ajoutant qu'il c croyait, en agissant ainsi» remplir les intentions de l'Empereur ».
Le 5 décembre, il transporta l'état-major général à Metz, où il fut loin de trouver l'accueil qu'il espérait. € Il semble, écrivait-il à Berlhier, que l'état-major général soit un corps de 10,000 hommes pour la ville de Metz et c'est avec peine qu'on a pu être logé. » La municipalité voulut disloquer son personnel et il dut s'y opposer. Il refusa également d'envoyer ses officiers dans les villages voisins et consentit seulement à laisser installer ses officiers à la suite dans un faubourg.
Ce fut de cette ville qu'il annonça à Paris le passage du Rhin, près de Bàle, le 21 décembre, par un premier corps ennemi. A la suite de cet événement il transmit à Marmont Tordre de quitter Mayence et de se porter en deçà des Vosges, en recueillant les conscrits qui allaient le rejoindre. Victor dut également quitter Strasbourg, y laisser les gardes nationales et quelques cadres de bataillons avec une faible partie des conscrits qu'il avait
^6A p£bJK)BE WfiMàLE
i-eçtts^ iBcarponer J£s wteeA ^laos ita rangs da 2^ ecKf» ^ sie iportar -sur tes Yoigâs.
£ii xéMiBfeé, les carpi dfi cfis ideiAX Manéekaux ^ oei«î ^ MdftodenaU aUùeot recevoir le |JttB grand oombpe des 110,000 hommes que Napoléon venait de lever à graod'pûiae. La {««uie >garde devait «Mpe coaceiiArée i Épioal. <soms les ordnes de N&f. La vieille ganie, f«î «était .cantonnée en Belgique, deyaii être jraoMMiée à XiSJigFes. Avec leurs faibles fdiiCAa,raiaâeimbIéesid*Efàiiai -à Langres» .les maràchaux aUaieot dwputer Je Aercaîii -aux alliés, «en se couvrant successivement des lignes «de la Marne, ée TAube et de la Seine. L^Empereur^ ^juî leur supposait 60,000 hûmmtes, viendrait les canumaiider et les soutenir, dès iqu'il aurail jadlié 30^000 soldats. Jklacdoaald devait rétreignader ^es Pay-s-Bas sur Gk&loas- «ur-ILunne.
Le l'" janvier 1814, rEmpereor «expédia de nouveMix ordres destinés à pr^aner une défense .suprême. Mais Âl aurait faUo que tout Je monde posaédftt uae fénneté %aLe à la sienne. Malheuoeuseiueat cette quaUlé manquait et sur la frontière même le patriotisme sem- Idait endormL Belliard o^ala cette torpeur au major ^énéraL
Au Prinve,
Ifetz, 3 jaBYier 1814.
... î'aî îTionneor de le rappeler à Votre Altesse : on ne fait rien pour se mettre en mesure contre les ennemis ; point de magasins, point d'approvisionnements; aucune place n'est Armée et en état de défense; Tesprit public. est mort, on ne s'occupe pas de le faire revivre. Les armées combinées marcheront : on voudra s'opposer au torrent; il sera trop tard, et l'Empereur n'aura pas le tiers des moyens sur lesquels il devait compter; il semble qu'un génie malfaisant a répanéti ses pavots sur la France; la crise est terrible, maïs luyus en sortirons, le tocsin «sonne partout, la Nation doit être tOBt entière sons les amnes et ne las déposera qu'après avoir chassé l'ennemi de son tenitoire. Mais les moments
CAMP^MST^V DE PRfAIfSE 565
sont pressants^, et il' fawidlraM qae partout on activM les sag^es mesures ocdoimées par FiLnpereur : il iaut pour cslaE, prince, mettre en avaat des luMomieft actifs, que rien n'étonnû» dévoués, et qui ne scnenl paa suaeaptibies. d'être démoralisés^ Si TEmpereur promettait aux hommes mariés qui périraient pour Tempîre une pension pour leur veuve et leurs enfants, Je croîs que cefci ferait tvè!s bien dans l'es circonstances actuelles. De nombreux part» organisés, et jetés sur les derrières des armées combinées, doivent leur faire beaucoup de mal; je sais que dans TA^baNse et dane les Vosges, beaucoup d'hsbitaAis sont trèsb disposés pouir cela ;, il Aft s'agit que de les réunie et de leur* donner de bona chefs..
Pendant ce temps Tapproeke éea colonaes ennemies était signalée à Metz; leurs tètes étaient déjà àBuaeamg el à Veso«U les Busses &TBâmt passé le Rhin à. Spire et à Oppenheim; 20 à 30v0O6 hominies avaient passé à Bîngen, d^autres à Cobleoti et à. Mannhekn. Bn iransmettaot ces noayelles à Paris, BeiKiard e:aqirTnia rintealiioii, si les circonstaïuEes l'exigeaient, d'envoyer i Ghàlons et à Reims, le grand dépôt des Femontes* As Nancy et les petits è^ôts de. la région. 11 demandait aosei des ordres pour les équipages èe TËmpereur cri da major général'qui étaient restés à Sarrelouis.
Le 4 îaflvier^il avisa Marmont du départ du maréchal Victor, de Slraaboai^ pour Savesne, lui signala, les difficultés qa éprouvaient déjà les coarriers pour passet et le pria de le tenir as. courant de ses mouvements. L'eoDemi avait du m«>nde à Trêves et, à mesuve qu'il se rapprochait,, les nouvelles se succédaient avec tant de rapidité qiM lear transmissioni devenait dif6icile.
Ainsi, le 4 janvier, tandis que Belliard écrivait au narécbai Mamoat, il appre&ait fue. ce derni^ avait eo Qft vif eagagemeot i Kaiserslauteira. el q.u'il n^avaii repoussé Fenaemi qu'an prix: de pecies nombreuses.
Deux jours après^ ayant pot asaiirer ses rekttons avec hii, il le prévenait que les. alliés, entrés kr 5- au soir,, à
Trêves» marchaient sur Luxembourg; que le maréchal Victor était àSaverne et qu'il allait se porter sur Nancy, avec le général Milhaud qui devait l'avoir rejoint après avoir quitté Golmar. Épinal et Remiremont étaient encore à nous.
A la même époque, ne recevant aucun avis pour les équipages de TEmpereur et du major général, il ordonna leur envoi à Metz.
Le 8 janvier, il annonça au major général Tarrivée de Marmont à Bitche et à Forbach. Victor était à Bacharach. Les troupes d*Épinal battaient en retraite sur Charmes; Belfort avait été canonné et des cavaliers ennemis avaient été vus sur la route de Luxemboui^à Thionville.
Chaque jour ses rapports permettaient à Paris de suivre pas à pas la marche des alliés et celle de nos corps en retraite. Le 12, il fit connaître la prochaine arrivée de Marmont à Metz,, puis le départ de Tétatmajor général pour Verdun et Chàlons, suivant les ordres reçus.
Arrivé à Chàlons le 45, il y passa la revue des dépôts et désigna les hommes et les chevaux en état d*ètre dirigés sur leurs corps.
Le n, il apprit au major général que Ney était i Ligny, gardant Toul et ayant son corps d^armée sur la rive gauche de la Meuse. Marmont venait de quitter Metz, pour se rapprocher de cette rivière. Chàlons, qui était un point de concentration, n*avait aucun approvisionnement, ni vivres, ni fourrages. Tandis qu'il en rendait compte à Paris, il s'entendit avec le Préfet et rintendant général pour y suppléer au plus tôt. « Mais, écrivait-il au prince de Wagram, il est à craindre que les troupes, qui arrivent par différentes routes, soient à Chàlons avant qu'on ait pu commencer les approvisionnements. Alors, comment nourrir les troupes? Comment empêcher le désordre? Il y a vraiment une fatalité
attachée à toutes les opérations et Ton ne conçoit pas comment il n'y a pas d*immenses magasins à Châlons, point important, et qui nécessairement devait toujours recevoir beaucoup de troupes. » En attendant, pour diminuer le nombre des parties prenantes il fît partir, sans ordres supérieurs, tous les dépôts de cavalerie pour de nouvelles destinations et rendit compte de cette mesure qui fut approuvée.
Malgré ses efforts, il n'arrivait pas à organiser le service comme il Taurait voulu et par moments il se sentait impuissant à faire tout le bien nécessaire. D ne put s*empècher de l'avouer au major général. « Nous marchons ici, bien lentement. Prince, lui dit-il; il est vrai qu'on courbe sous le poids des années. La bonne volonté et le dévouement ne sont pas seuls suffîsants; il faut aussi de la force; des moyens actifs, courir, monter à cheval, voir par soi-même et, sur vingt-quatre heures, pouvoir en employer vingt-deux au service de l'Empereur. »
Bientôt il prévint Berthier de la prochaine réunion de trois maréchaux à Ghàlons, et demanda « pour éviter tout conflit de commandement, ce qui avait toujours nui aux intérêts de l'Empereur, que l'un d'eux ait l'autorité » .
Cette observation contribua à la résolution prise par Napoléon, de se rendre incessamment à Ghàlons. Belliard prévenu, en avisa de suite les maréchaux.
En présence des difficultés qu'il rencontrait, Belliard proposa alors à Napoléon diverses mesures qu'il jugeait utiles au bien du service. Ayant été surtout frappé de la pénurie des approvisionnements, il lui dit ce qu'il en pensait.
A VEmpereur,
21 janvier 1814.
... 11 parait, sire, d'après les rapports que j*ai reçus de différents officiers envoyés sur les routes de Châlons à Paris, qu'il n'y a point d'approvisionnements de faits sur aucun
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point. Il serait cependairt bien important, sire, de s'y prendre d'avance, et de former sur les derrières de- l'armée de grands magasins de vivres et fourrages; et même jusqu'à de grandes distances, et qu'on fait venir à l'armée de proche en proclie; autrement les armées arrivent et ne trouvent aucun moyen d'existence : de là le désordre, et, quelquefois, l'indiscipline, ainsi que le mécontentement des habitants et la ruine des pays sur lesquels on passe. Montargis, Orléans, Chartres, Évreux, Rouen, Beauvais, Amiens, Noyon, Compiègiie, Meaux et Melun pourraient avocr en tout genre de grand* approvisbnnementa 4|ui serviraient aux besoins des armies du Nord et du Rhiny et même pour ceux de la capitale. Alors, sire, on pourrait assurer le service des armées et Votre Majesté pourrait être sans inquiétude pour la nourriture de ses troupes. Autrement, il en arrivera partout comme à Châlons, où îl n'y avait absolument aucun service d'organisé îï y a trois jomrs, et oh les troopes manqueraient absolument de tout, si, dlcî à peu de jours, elles étaient obligéce de se coacentier mr ce point
Malheureusement, il était bien tard pour prendre des mesures aussi urgentes. L*invasion paralysait déjà les bonnes volontés et les ressources se cachaient an moment où Ton en avait le plus grand besoin. Les nmivelles que Bellîard envoyait alors aux maréebaax toi montraient combien il serajft malaisé de rassembler les approvisionnements q»*il demandait.
Depuis quelques jours du reste, il était dégagé de h responsabilité qui lui incombait. Bertlmr avait iaii annoncer sa prod;iaine arrivée par le général de Monthion qu'il avait dirigé ser Cbâlans, le 14 janvier. Luimëme vint prendre la bairte main de rétat-raaj w général, le 19. L'Empereur était alors furieux contre le mapéeba) Victor qui avait abandonné Nancy et la ligne de la Moselle, sans combat. Or, si les maréchaux reculaient, c'est qu'ils étaient diëbordés par les masses Ae Feonemi, avant d'avoir pn leur résister, liais dam Tétat d'ÛTitatkm où il était, Napoléon ordonna à Berthier d'être an
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avant-postes de Yictor, ayant le 20 an matÎH, de lui ôter son commandement, de le donner à Marmont et d^assnrer la défense de la Meuse. Ce mouyement décolère n*eut heureusement pas de suites. Berthier se rendit i Bar-sur-Ornain et yît de suite qye les progrès des coa^ Usés justifiaient la retraite du duc de Beltune. Il envoya à Belliard les nouyelles qu'il avait reeueîHies et oa dernier les transmit à Marmont et à Macdonald. c L*en* nenri, écrivait-il, ayant débotrché en forces parNeufchftteao et passé la Mense snr tous les points, M. le duc ée B^hine a dû quitter sa positron d» Void pour venir sur hignjy où il arrive aujourd'hui.
c M. le duc de Trévise était hier soir h Bar-sur-Aube, occupant avec son avant-garde la positien de Côlombeyles-deux-Eglises. Son Excellence annonce dans sa lettre, être dans l'intention de tenir le plus longtemps qpa'il lui sera possible et elle avait établi ses communication-s avee le prince de la Moskowa.
« D'après ce que me mande le général conrmaDdânt i Mézières, le duc de Tarente était hier de sa personne a Givet; je pense que son avant-garde a marché avec lui.
c Une division da la jeune garde avec 1,000 chevaux arrivera après-demain à Chàlons; d'autres troupes les suivent. »
Ces nouvelles étaient graves et montraient qu^'avant peu tofis kfi corps en mouvement aeraieat refoulés, sux Cbàtons- par des foorceft supérseuresu BeUiaré^ qui a'jr attendait, avait donné de» ordres depuis plusîeiivB j«ura défà pour mettre la ville à l'abri' d'un coup de main. 0 transmit de tous côtés les avis qu'il avait reçus^ et les adressa à l'Empereur, en ajoutant : c Le Prince,, major général, était hier soir (21) à Bar-le-Duc; il demande les ordres de Votre Majesté.... ISA voiturea mon attelées du grand pairCy que j'ai pris sur moî de faire partir ea matin, se rendent à Dormans; le reste se mettra ea marche demain, pour la même destination et tout conti^
nuera d'être évacué sur Meaux, à moins qu*il n'en soit autrement ordonné par Votre Majesté, et j*ai l'honneur de prier Votre Majesté de me faire connaître ses intentions à cet égard, ainsi que pour toutes les voitures attelées du grand .parc qu'on conserve à Ghâlons. »
A ce moment critique où Tinvasion gagnait chaque jour du terrain, les rapports de Belliard renseignaient l'Empereur sur ses progrès et sur les positions occupées par nos différents corps. Le 23 janvier, il ajouta que le maréchal Victor avait ordre de tenir à Ligny, jusqu'à ce qu'il fût forcé et que Berthier venait d'appeler Marmont pour lui donner le commandement des deux corps. Il demandait des ordres pour le placement des troupes qui convergeaient sur Chàlons et s'il ne fallait pas en diriger sur Reims.
Il prévint aussi les maréchaux de Tarrivée à Chàlons de l'armée de réserve rassemblée à Paris par l'Empereur. Il était temps pour eux d'être renforcés. Le 24, en effet, les progrès des alliés devinrent menaçants comme Belliard l'annonça à Macdonald.
Au duc de Tarente.
24 janvier 1814.
Le duc de Beliune fut attaqué avant-hier dans sa position de Ligny qu'il a conservée. On s'est canonné toute la journée. L'ennemi menaçant l'attaque sur Saint-Dizier, le duc de Beliune a eu ordre de s'en rapprocher aujourd'hui. Le prince de la Moskowa est ce soir à Vitry. Le duc de Raguse couchera aujourd'hui à Révigny et demain dans la direction de Vitry, laissant une division de son corps aux Islettes. — M. le duc de Trévîse est toujours à Barsur-Aube. Deux divisions de la garde sont arrivées à Chàlons ; d'autres divisions de l'armée de réserve vont sur Troyes et Brienne-le-Château. Il nous arrive aussi des troupes par Reims. — En l'absence du prince, j'ai reçu ce soir votre lettre du 23, à 8 heures du soir; je l'envoie de suite à Son Altesse qui doit être à Saint-Dizier. — M. le duc de Raguse
a quitté Verdun; pas moins Ton communique encore avec cette place; je n'ai pas eu avis qu'aucune troupe eût passé de ce côté sur la rive gauche de la Meuse. Le commandant m'écrit hier au soir et me dit n'avoir encore vu que quelques faibles partis de cavalerie.
Le même jour, Belliard fut avisé par une lettre personnelle de TEmpereur de son arrivée très prochaine.
Au général comte Belliard, aide-major général^ à Châlons.
Paris, 23 janvier 1814.
Mon officier d'ordonnance Caraman, qui est parti il y a une heure, vous communiquera les dispositions que j'ai prises pour l'artillerie et porte une lettre pour le général Ruty.
Le général Lefebvre-Desnouettes et le général Rottembourg arrivent demain, 24, à Châlons, avec 1,800 hommes de cavalerie et 8,000 d'infanterie.
Le 1'' régiment de lanciers polonais de ma garde arrive demain, 24, à Reims. Écrivez à ce régiment de presser sa marche sur Châlons. Envoyez à la rencontre du général Lefebvre pour qu'il fasse dire à la cavalerie qui vient derrière lui d'activer également sa marche.
Mon intention est de partir demain au soir et d'être le 25, à midi, à Vitry, où le général Lefebvre-Desnouettes, avec son infanterie, sa cavalerie, toute l'artillerie de la garde, toute l'artillerie de la ligne attelée (la ligne doit avoir soixante et douze pièces) arrivera en même temps.
Je compte, le 26, prendre l'offensive.
... Je réunirai toutes ces forces et je tomberai sur le premier corps ennemi qui sera à portée.
Tâchez qu'à mon arrivée à Châlons et à Vitry, je trouve des renseignements qui me fassent connaître où il y a de l'infanterie, afin de pouvoir combiner mon mouvement et lui tomber dessus.
... Faites connaître au prince de Neuchâtel mon arrivée et la nécessité que je trouve, le 25, à midi, tous les renseignements possibles, à Vitry. Tenez secrète la nouvelle de mon arrivée. Ne compromettez pas vos dépêches, pour
5T2 PÉRIODE IirPÉRIALE*
qu'a ny ffft riéa de pm et qpi'on ne se dotrte pas que j'ar^ rfve....
IfAPOLÉOir.
L*Empereur comptait avoir 80,000 hommes sous fa maia. Mais les états de situsutioiK qae Beliiard lui avait préparés, lui ménaçeaieut de pénibles surprises. La garde, qu*il avait cru porter à 80,000 hommes, en avait 30,000r dont 12^000 sous le commandement de Mortier à Bar-sur- Aube, 6,000 sous Ney à Saint-Dizier et le reste, encore en Belgique. La garde à cheval n'avait que 6,000 cavaliers montés, au lieu de 10^000. Victor^ qui &vait dû. reeuLsr jusqu'à Saiat-Dôzier, ayant perdu ^JdM^ hommes par la désertiott eL la fatigue, n'en a^wl plus que 7,000, dont 3,500 cavaliers. Marmont, reisuté par BJûeber jusqu^k Vrtry, et ayant laissé une divisioD à Metz, n'avait plus que 6,000' fantassins et 2,50(y cavaliers. Les autres corps étaient à l'avenant. Napoléon ne put réunir que 47,000 hommes. IL n'hésita pas néanmoina à tenir tète^ avec ces faiU«s fûrces^ aux 23(1,000 vieux soldats de lacoalitioa.
Berthier, revenu à Yitry poor fecercÂ? rSupereur, y trouva BellianI, Kellermann, Ney et Marmont. Ces derniersy troublés par Fimminence dn danger, demandaient des renforts. L'Empereur les rasBura. Lui seul désormais aurait toute la responsabilité. E vit de suite qu'il ne s'agissait plus de défea^retles Vosges, ni laMosdle, ni la Meiuae^ mais tout au phiS' lea pasflafes de la Marne.
Il envoya Berthier, le 26, recoimaMre une position en avant de Vitry, y établir Yiclor et lui onlbnBerd^altaquer Saint-Dfzrer, Puis, il marcha M-m6me snr Vîtry, avec Ney, Marmont, et Lefèvre-Desnouettes, à la tété d'environ 34,000 hommes.
Lh'attaque Mr Sûni-Dizier réussit. L!ennemi ea fut chassé et ce pvBoner saccèa rmifmft les comages.
L'Empereur résc^t alor» de se porter rar Bltehcv
CAMPAfi^E DE FRANCE $73
qui manoBuvrait piMir se réunir à Schwarzenberg et de le battre avant sa joncticMi. Dans ce «but, il dirigea ses oorps BUT Brienne, où il batlît son adversaire le 29, xaadaat ainsi à taidt le iiM>nde Tespoir qu'on avait ferd«^ et restant lui-môme persn&dé de la poasibilitéie vaincra avec les laihles moyens dont il disposait.
Pendant ce temps, Berthier avait demandé i Belliard son avis snr .un projet de réoqa^anisation du 3*4X)rps de cavalerie que lui avait -envoyé le duc de Fadoue. Belliard lui répondit < qu'il ne croyait .pas le vioment venu de fi occuper d'organisation nouvelle ; qu'il était plus avantageux au service de l'Empereur, de laisser, jusqu'ài&ouvel ordre, les choses daafi l'état où elles étaient ». Mais m cet avis n'était pas adapté, il priait le prince de le lui dire, pour qu'il puisse à son tour mettre sous ses yeux un projet qu'il avait étabU.
Son idée parut juste, La réorganisation du S"* corps de cavalerie fut abandonnée pour le moment. Elle fut reprise plus tard, par ordre de Napoléon, sur desbases plus larges.
A partir de ce moment, Belliard, redevenu aide-major général, suivit les p^ipéties de la campagne de 1814» avec le prince de Neuohàteli qu'il seconda de son mieux.
Après Brieime, le quartier général fut porté i Arcis- 8ur-Auba, où l'Empereur concentra ses troupes pour s'opposer à la marche dei'ennemi sur Troyes. Avant d'y arriver, il fut attaqué à la Rothière par Schwarzenberg, qui marchait au secours de Blûcher. Il résista jusqu'à la nuit à des forces triples; puis, il fit écouler ses corps en bon ordre pendant la nuit, sans être entamé, et mit l'Aube entre lui et l'armée coaUsée.
Le 3 février, Belliard était à Troyes avec le quartier général. Les esprits étaient abattus «t Berthier avait présenté à l'EImpereur des observations quin'avaientpas été écoutées. Ce dernier au contraire, toujours confiant dans so(n génie, épiait une faute de ses adversaires» Blûcher Tint la commettre à portée de ses coups. U s'était
séparé de Schwarzenberg, pour suivre Macdonald. NapoléoD, eomhittaiit avec habileté la marche de ses corps, remporta sur lui les teffiutft succès de Ghampaubert, de Montmirail, de Château-Thienry oè û enleva son arrièregarde et de Vauchamps où Blûcher fut eneote complètement battu. Pendant ce temps, Victor obtenait à ma tour un succès à Nogent.
Le 15 février, Té tat-major général, installé àMontroirail, fit connaître de tous côtés ces superbes résultats. Il s'agissait maintenant d'en obtenir de semblables contre Tarmée de Bohème. Elle fut battue dans des conditions aussi heureuses, à Mormant, le 17 février, à la bataille de Montereau, le 18, et forcée de battre en retraite.
A la suite de cette dernière affaire l'Empereur, installé au château de Surville, près de Montereau, reprit Tidée de réorganiser sa cavalerie, exprima ses idées générales au major général et chargea le général Belliard de lui proposer un projet.
Ce travail était déjà prêt. L'Empereur l'examina avec le général le lendemain, l'approuva et le signa de suite. Ce projet constituait 4 corps de cavalerie, les l*'', 2*, 5" et 6". Les deux premiers étaient composés chacun d'une division de cavalerie légère et d'une division de grosse cavalerie ; le 5' et le 6' avaient chacun trois divisions, dont une de cavalerie légère et deux de grosse cavalerie. Belliard, qui connaissait à fond le personnel de cette arme, fut consulté par Napoléon sur la désignation des généraux. Cette organisation fut maintenue jusqu'à la fin de la campagne. L'Empereur eut ainsi à sa disposition dix divisions de cavalerie, quatre de cavalerie légère et six de grosse cavalerie.
Belliard expédia les ordres d'exécution le 19 février. Il y eut bien quelques réclamations, mais elles ne purent avoir aucune suite, l'Empereur ayant désigné lui-même les titulaires des divers commandem'^nts. Sa lettre au général Saint-Germain, écrite à Chàlons le 23 février
et reproduite aux annexes, explique en détail cette organisation qui empruntait une importance parlkvfièm max circonstances critiques au milieo desquelles elle fut décidée, projetée et errMée (f ).
A putir de ce moment, Belliard eut de nouveau la spécialité de diriger les corps de cavalerie, suivant les ordres de l'Empereur, mais en restant toujours à l'étatmajor général. Il le suivit à Troyes où l'Empereur porta son arméeaprëslabatailledeMontereau.Là, ayant appris que Schwarzenberg s'était retiré sur Chaumont, tandi» que Blucher faisait un mouvementsurlaMarne, Napoléon résolut d'assaillir ce dernier et quitta Troyes, le 27 février. Belliard partit avec le major général pour la Ferté-sous- Jouarre,d*où Napoléon se dirigea, le 3 mars, sur Soissons, poursuivant Blûcher avec Marmont et Mortier. Il assista au malheureux événement qui sauva Blucher et perdit peut-être l'Empire, en livrant cette place à l'ennemi.
Il apprit a Fismes la nouvelle détermination prise par l'Empereur de marcher sur Laon à la suite du général prussien renforcé alors par les troupes de Winzingerode, et arriva avec lui à Berry-au-Bac dans la journée du 0. Il prit part le lendemain à la bataille de Craonne qui fut un nouveau succès pour nos armes. Dans cette journée, Grouchy et Nansouty qui commandaient la cavalerie de l'armée et de la garde, ayant été blessés, Belliard prit le commandement de cette arme et poursuivit ensuite l'ennemi sur Laon. A Chavignon, où il s'était rendu après la bataille, l'Empereur confirma ce commandement, en mettant sous ses ordres un corps de cavalerie composé des divisions Roussel, Colbert et Laferrièrc. Puis il lui ordonna de tourner la ville de Laon et d'y enlever tout ce qu'il pourrait. Ce mouvement, qui fut surtout une opéralion de reconnaissance, montra que Laon était fortement occupé. Belliard était à la tète de ses divisions quand eut
(i) Voir aux Annexes.
576 PÉRIODE UCPÉRJALB
lieu Tattaque indécise de cette position la 9 et le grave échec que nos armes y subirent le 10.
Il reçut ensuite Tordre de partir avec Tarmée pour Soissons, où T Empereur comptait fairexeposer sessoldats épuisés par tant de luttes. Belliard y fut appelé pour recevoir de nouveaux ordres. U était àTétat-major général lorsque TËmpereurhattit le 13, à Reims, le corps isolé du général de Saint-Priest^qui fut son dernier saccès.
Dans cette période, Belliard fut pl«s particulièrement ckargé de diriger les reconnaissances de ia cavalerie et de recueillir des renseignements sur Ifis mouvements de lennemi. Sa correspondance avec le major général se contient que des comptes rendus sur les informations qu'il a recueillies.
Mais lorsque l'Empereur, résolu à m porter vers les places de J!Ëst, quitta Reims pour se rendre à Épemay, la situation 4e Belliard fut de nouveau modifiée. Mortier était laissé à Ileims pour seconder Marmont dans la défense de TAlsne et de Berry-au-Bac. Tous deux avaient mission de contenir Blûcher pendant quelques jours, en disputant successivement les passages de 1* Aisne et de la Marne. Belliard fut attaché au maréchal Mortier avec la division de grosse cavalerie Roussel, placée sous ses ordres. 11 y était à la fois comme aide-major général détaché et comme chef de la cavalerie. Et bientôt, les circonstances ayant amené l'isolement des deux maréchaux, il se trouva comme eux, séparé de TËmpereur et forcé de suivre leur destinée.
Mortier se dirigea sur Fismes pour rejoindre Marmont qui se retirait sur ce village après avoir fait sauter le pont de Jierry-au-Bac, au moment où Blûcher allait le franchir. Belliard fut chargé de protéger son mouvement.
Il s'assura d abord que rien n'était resté en arrière en ville. Puis, il se mit en marche avec la division de dragons Roussel, pour suivre et pour flanquer les colonnes
X^ OF THt
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du maréchal. Aucun coureur ennemi n'avait encore paru dans Reims.
Arrivé sur les hauteurs de Maison, il reçut, de Mortier, Tordre d*y retourner et de s*en emparer au besoin. Le maréchal avait besoin pour assurer la sécurité de sa marche, d'arrêter les alliés le plus longtemps possible. Belliard prit aussitôt les devants avec trois escadrons, suivi par le reste de la division avec sa batterie d artillerie. Au moment où il atteignit la ville, Tennerai commençait à y entrer. Il repoussa ses premières troupes, lui tua quelques hommes et le chassa de Reims. Il fît ensuite fermer et barricader les portes ; puis laissa deux escadrons dans la place et alla rejoindre le reste de la division qui avait pris position sur les hauteurs voisines.
Il était temps. On apercevait en effet, sur la roule de Berry-au-Bac, une nombreuse colonne ennemie qui arrivait avec du canon. Elle comptait 4 à 5,000 chevaux et était soutenue par d autres escadrons, en position à la Neuvillette. Son chef fut surpris de nous voir occuper la ville et essaya d'enfoncer les portes avec son artillerie. Toute3 ses attaques ayant échoué, il dirigea une partie de ses troupes, sur Saint-Brice, pour y franchir la Veille et tourner notre position. Mais Belliard avait fait garder ce passage et y avait placé de Tartillerie. L'ennemi, n'ayant pu réussir, se borna à canonner et à tirailler d'une rive à l'autre. Pendant ce temps de fortes colonnes de l'armée de Silésie arrivaient sur Reims par Berryau-Bac; d'autres, plus nombreusesencore, se montraient dans plusieurs directions. Se voyant arrêté, l'ennemi commença le blocus de la ville et élablit trois batteries sur les hauteurs. Ces dispositions prises, il envoya un colonel sommer la place de se rendre. Belliard, qui voulait gagner du temps, le reçut, écouta ses propositions et lui fît connaître sa ferme résolution de défendre énergiquement la place. L'officier se retira ef, peu de temps
578 PÉRIODIS IVrÈKiOM
après, les trois batterieB ouvrirent leurs feux surlarille. Après une canonnade assez nourrie, la sommalioii fat renourelée et obtint la même réponse. Les feux d'artillerie recommeneèreat.
Sur ces entrefaites, la nuit arriva. Le général Belliard avait rempli les intentions du maréchal; il ordonna k retraite <pii s effeetoâ en bon ordre et il arriva à Fismes sans avoir perdu un seul homme.
Il rendit compte de sa mission et fit reposer ses cavaliers qui en avaient graRct besoin.
A partir de ee flMMMnt jusqu'à la eapitalation de Paris il n*e«it plue qu*à seconder de se» raieQx tes opérations des maréchaux. Mortier, trèfs modeste, accepta la direction de Marmofit. A eux deux, ils réumssaieat 15,000 hommes. Ils restèrent en position jusqu*au M an soir et reçwent alors une dépêche de l'E^mperBirr qui blâmait leur mouvement sur Pismes et leur prescrivaîl de le rejoindre. Ils tentèrent de )e faire par Château- Thierry, Charapaubert, pei>s Soudé-Seinte-Croix. Là ils rencontrèrent plue de 200,000 horamee qui les séparûent de Napoléon. Il n*y avait pas à hésiter : ils rétrogradèrent sur Fère«-Champenoise.
Le 25 mars au matin, ils virent les alliés se diriger de leur côté et comprirent, qu*après a vofr abandonné Napo^ léon, ceux-ci se portaient sar Paris. Ils battirent en retraite de position en position, abritant au besoin la cavalerie derrière leurs carrés d*infan!erie.
Hais, près de Oonnantray, ils furent assaillis par des forces considérables. Us prirent une position avantageuse, couvrant la route de Fère-Cbampenoise, tandis que Belliard, Bordesoulle, Roussel, laissés en plaine avec la cavalerie y résistaient aux charges de Tennemi. Mais bientôt accablés par les nombreux escadrons de PaMefi, ilsdurentse replier derrière l'infantevie, jusqu'au mone&l où, débordé sur ses Qancs, Marmoat battit en reiraile en désordre. Mortier éprouva le même sort et fut dégagé
CAXI'ÀGKE DE FRANCE 579^
à temps psr une ebarge d'il g^écvéral Paettiod ^i perdit une partie ée Boa artillerie.
De Fère^Chanipeiioise, on marcha sur Sézanne, peiH dant que fe ^oéral Pacthod liTrait, cUtnsle voisinage, nn héroïque eonbatauxforces delaeoalilion, avec quelques betaillojM de garikes nationam.
Le kndeiMtin ^ mars, en Tonlafipt gagner k Ferté- Gaucher et la liame, tes maréchaux se heurtèrent earcttre à de forte» masses eomamies qui les ohlîgèrent à se rabattre de nwt m Provins. De là, ils s efforeèrent de gagner Paria, en côtoyaivl la Seine de Melun à Charenton. Le 28, Belljard passa la nuit areclfoftier à TÊor* niant el, le lendenMiin, eailra aree lui dans Paris, par le pont de CharentoA* Les maréchaux allèrent de suHe prendre les ordres du roi Joseph et de la Régente.
Le trouble et la coaslernation régnaient dafM ht capitale. Le ministre de la gwerre, Ctarke, ne sut donner d'antre oo^e aux aaaréehaux, que de défendre le pourtour de Paris : Marmo«t, de ^avenue de Vincennes arrx Piés Saint-GerKaîs, et Mortier, depuis le canal de TOureq îusqnà la Smm. Leurs troopes avaient passé la mnt entre Charentoo, Vincenfies et Cbaronne.
L'atta^ve ikes alliés cotomeaça, le 30 mars au matin, par une violcRte canonnade. Yers 49 heures, Mortier fut en position dans la frfaine Sain<-I>eni9, tandis que BeUiard, avec kt division Rousse), était au pied de Montmartre.
Yers le miheii du jour, le gros des forces altîées étant eatré en ligne, l'action devint générale et acquit, de totrs côtés, nne intensité meurtrière. Marmont, après avoir vaillamment résisté, dut reculer sur Belleville. Dans la plaine Saint-Denis, Mortier livrait un combat acharné, tandis qu'en avant de Clignancourt, Belliard, par des charges reflétées, arrêtait les escadrons de Bivdber.
Cette lutte disproportionnée de 24 000 Français contre 470,000 ennemis ne pouvait durer longtemps. Marmont
et Mortier furent forcés de rétrograder sur les barrières et, dans la soirée, ils durent signer la capitulation, dans Laquelle ils ne stipulèrent que le sort de leurs troupes. C'était au gouvernement à régler celui de la capitale. Il fut convenu que les deux maréchaux se retireraient sur Fontainebleau avec les faibles forces dont ils disposaient. Us chargèrent Belliard de prendre les devants, avec la cavalerie, pour y choisir un emplacement et éclairer la route qu'on croyait déjà interceptée par des partis ennemis. Les corps des deux maréchaux devaient le suivre. Il s'arrêta à la cour de France, à Fromenteau, pour y prendre position et y passer la nuit.
Il y était depuis quelques instants, quand un courrier de l'Empereur, venant de Fontainebleau, vint à passer, annonçant que Sa Majesté le suivait.
Napoléon, en effet, avait appris, le 27 mars, en arrivant à Vitry, qu'il n'avait devant lui qu'un rideau de troupes et que la masse des armées alliées s'était portée sur Paris. Il avait rétrogradé aussitôt et avait pris la poste, à Villeneuve-l' Archevêque, avec Berthier et Cauïaincourt, dans la direction de la capitale. Il arriva à Fromenteau peu de temps après et inquiet du mouvement de troupes qu'il voyait, il appela son courrier et lui demanda qui était là. < C'est le général Belliard, Sire i, répondit ce dernier. Le général était déjà à sa portière; Napoléon fit ouvrir, sauta à terre et emmena Belliard sur la grande route.
L'entretien qu'ils eurent ensemble, vers minuit, a été raconté en détail par le général. Son authenticité a été reconnue par tous les historiens et il emprunte aux événements une telle importance, qu'il y a lieu de le reproduire en entier.
« Eh bien! Belliard, qu'est-ce que cela? Comment ètesvous ici avec votre cavalerie? Où est l'ennemi? » — Aux portes de Paris, Sire. — a Et l'armée? » — Elle me suit. —
« Et qui garde Paris? » — Il est évacué ; l'ennemi doit y entrer demain matin à 9 heures; la garde nationale fait le service aux portes.... — « Et ma femme et mon jBls, que sont-ils devenus? Où est Mortier? Où est Marmont? » — L'Impératrice, votre flls et toute la cour sont partis avanthier pour Rambouillet. Je pense qu'elle aura continué sur Orléans. Les maréchaux Mortier et Marmont sont sûrement encore à Paris pour terminer tous les arrangements.... Il fallut raconter à l'Empereur avec la rapidité de Féclair tout ce qui nous était arrivé. Je lui fis connaître les positions de notre petite armée et celles de l'ennemi pendant la bataille et tout ce qu'une poignée de Français avait fait de sublime dans cette journée mémorable. Le prince Berthîer et le duc de Vicence suivaient TEmpereur : « Eh bien 1 vous entendez ce que dit Belliard, messieurs; allons, je veux aller à Paris; partons. Caulaincourt faites avancer ma voiture I » Nous étions déjà assez loin sur la route; je fis observer à Sa Majesté qu'elle ne pouvait plus aller à Paris, qu'il n'y avait plus de troupes.... — « J'y trouverai la garde nationale; les troupes viendront me joindre; nous gagnerons du temps; on peut rétablir les affaires. » — Mais, je le répète à Votre Majesté, elle ne peut pas aller à Paris; la garde nationale, d'après le traité, garde les barrières et les étrangers ne doivent entrer que demain; mais il serait très possible qu'ils eussent passé outre et que Votre Majesté trouvât aux portes, ou sur les boulevards, ou même dans Paris, des postes russes ou prussiens. — « N'importe, je veux y aller; ma voiture.... Vous, allez avec votre cavalerie. » — Mais, Sire, Votre Majesté s'expose à se faire prendre et à faire saccager Paris. Je le répète encore à Votre Majesté, l'ennemi fort de plus de 120,000 hommes est aux portes et il a occupé toutes les positions.... Ensuite, je suis sorti en vertu d'une convention et je ne peux pas rentrer dans Paris.... — « Quelle est-elle cette convention? Qui l'a faite? Qui a donné des ordres? Qu'a-t-on fait de ma femme et de mon fils? Que fait Joseph? Où est le ministre de la guerre? » — Je ne connais pas la convention, Sire; le duc de Trévise m'a fait dire qu'elle existait et que je devais marcher vers Fontainebleau. On m'a dit qu'elle était faite par les maréchaux Mortier et Marmont. Nous n'avons reçu aucun ordre toute la journée; chaque maréchal, tenant sa
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posUîoa, agissait pour «on compte el déleadait ies apfirodies de Paritf. J igoore ce fiie «ont devenoB Le prinoe Joseph et le miDislre de ia guerre; ils n'ont point paru aujourd'hui à rarmée, du moins au corps du maréchal Mortier. J ai ea riM>nneur de dire à Votre Majesté que rimpéralrîoe. le roi de Rome et la cour étaient partie pou* Ranhoailtet. — « Mais pourquoi les avoir fak sortir de Paris? » — Làdessus, je ne peux rien répondre à Votoe Majesté, sÎAon fM'on disait que c'était ^r ees ordres. — « li laat aller à l^ris; quand je ne aiàs pas là, on ne fait que des sottises. » Le (H'ince Berthier et M. de Caulaincourt se réunireiit à moi pour disi^uader TEnaperenr. L'Ëi»pereur demandait sa voiture; M. de Caulaincourt lannonçait et eile n'arrivait pas; TËmpereur se fâchait, marchait et questionnait toajours. — (Â U fallait, messieurs, tacher de tenir plus longtemps et tâcher d'aittendre l'armée : il fallait remuer Paris qui ne doit pas désirer kss Russes, mettre en action la gaide nationale qui est: honne et la placer dans les fortificatîotts que j ai ordonné au minfsti\e de faire élever et hérisser de canons; elle les aurait sûrement bien défendues; mais iL parait qu'on n'a rien lait de bien. >) -^ On a, je crois, Sire, ^ait aujourd'hui phis qu'il n'était possible de faire et d'espérer. L'armée active, forte de 15 à 16,000 hommes, était en campagne en présence de 1^,000 et eile a fait des prodiges de valeur, puisqu'elle a résisté et teoiiU l'ennemi en échec jusqu'à 4 lieures, où la suspension d'armes a eu lieu, espérant toujours l'arrivée dé Votre Majesté. Dans la journée, le bruit de voire arrivée s est répandu dans Paris et a gagaé l'armée; alors les cris de Vive r Empereur! se sont £sit entendre partout; aWs onai^edoubléd'andeiu'etdecoyrage; cela a donné à penser à Tennemi, qui déjà mEarchait en crainte à l'approche de cette grande cité et ralentit ses mou vements. U s'est étendu du côté de Saint-Denis qu'il a attaqué et qu'il voulait prendre pour appuya sa droite, et puis il s'est porté sur \a route de la Révolte, laissant une partie de son centre entièrement ouvert, et nous la donnant belle, si nous avions eu 20,000 hommes de pins en avant de la Villette, poui- aller remplir le vide et prendre en flanc toute leur droite qui eût été enlevée. La garde natk>nak était placée aux barrières, défendues par des tambours en palissades, crénelés et sans fossés devant; elle avait as
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bataillon sur Montatartre; elle gardut auM les routes de Saint-Denk et de MeuâUj^ à motne gsaacÉe. Le peu qiri a été engagé, a très bien donné; H est même des gndes nationatix doot notts avons été ebMgés de reAedir fardeur et qu'il a ùdla faire restrer pâroe qa'Hs dé^saaieQt mm ttmUenrs. Quant aax fortificattosM, je n'en cd pas fv^ du moins dans k partte que j'oecupais. — c( Où étaeE^oos? )) -^ En aTantde kl Villette, depuis le canal de TOaroq jttaqu'àia aeoonde route de Saint-Denis après Monlmaitre. — a Combien aTiez-'TWif de cavalerie? » — Elnviron 1,500 cheranK, y compris la d&¥iskHi du génécal Roussel. -- « CTeal mm bon efficier, dit rËaspereur, un bra^e honme. Maès Montmartre derait être fortifié, garni de gros calibres et pourait faire une défense urigoutrettse. )> — Heureusenent^ Sire, reaottiBi Ta cru comme TOUS, et Ta craint, je pense, «ar il s'en est approcbé avec beaucoup de drcoospection et seulemeni vers 3 hearas; pMiikeureiiseaient, au n'y avait poiaA travaillé et il n'y avait qœ ê pièces de six^ — a Qu'a-t-on fiât de tous mes caoons, car je dois avoif ^n moiiats 200 pièces à Paris et plus de 200/Ô00 e(Mi|fts è tiMr? Pou#quoi tout n'esrtr'il pas efi batterie devajQt volne Iront? » — ie Tignore, Sire; mais excepté 6 pièces de gros calibre, placées sur la ro«te en avant de ia ViUette, qui ont beaiàcoup tiré et biefitét maiMfué de laDAitàons, et les 6 pièces de la butte Montmartre, du moins dans Kia partie, nous n'avons eu à opposer à l'ennemi que nos pièces de eampagsne; eacope^ à â heures, j'ai dâ faire ralentir le feu, parce que nous manquions de œnnilSotts, malgré les demandes réitérées qu'a faites le oonunaadanit de Fartillerîe. Le eanal de l'Ouroq et celui de Saint-Deiris, ainsi que les restes des aneienaes fortiiâcations de Paris^ nous ont bien sarvi; on ea a tiré tout l'avantage possidoie. — « Allons, je
vois que tout le monde a perdu la tête : Joseph est un c
et Feltre, un j.... f.... ou un traître. Je coni.meace à croire ce que me disait Savary : « Voilà ce que c'est que d'employer des hommes qui n'ont pas le sens commun. » Ehl bien, Joseph se croît pourtant un grand général ; il est persuadé qu'il a la science infuse et qu'il peut mener une armée aussi bien que moi. Quant à Clarke, il ne sait rien; c'est un pauvre homme qu'il ne faut pas tirer de sd routine de bureau. Où étais-je, M. Belliard? » — Beaucoup trop loin, Sire; car si vous eussiez été à Paris avec l'armée, la victoire était assurée.
Votre Majesté eût écrasé les ennemis, qui ont tâtonné toute la journée et manœuvré de manière à se faire détruire. La France était sauvée. — « Comment se sont conduits les Parisiens? m — Très bien, Sire; ils faisaient des vœux pour le succès de nos armes; ils recueillaient les blessés, les met* talent dans des voitures pour qu*on les conduisît à Thôpital, après leur avoir fourni tout ce qui pouvait leur être nécessaire. Lorsque nous sommes rentrés en ville et quand nous avons traversé les boulevards pour venir passer la Seine sur le pont du Jardin-des-Plantes, une foule immense, le visage triste et la consternation dans l'âme, nous regardait passer avec tous les signes de la plus profonde douleur. L'Empereur marchait toujours et nous étions déjà presque à une lieue do la poste, lorsque nous donnâmes dans la tête de l'infanterie. — « Quelles sont ces troupes? » — C'est le corps du maréchal Mortier. — « Faites-le demander. » — Je l'envoyai chercher; il était encore à Paris. Alors, sur les représentations nouvelles que le Prince, M. de Caulaincourt et moi fîmes à l'Empereur, il se décida à retourner à la Cour de France, où il soupa et partit ensuite pour Fontainebleau, après avoir ordonné que toutes les troupes allassent prendre la position d'Essonne, le lendemain.
Quand nous fûmes à la poste et à la lumière, j'examinai avec soin la Sgure de l'Empereur, que je n'avais pas pu voir la nuit sur la route; elle n'était pas altérée du tout, et Ton ne pouvait pas distinguer l'impression qu'avait dû faire sur lui tout ce qu'il venait d'apprendre. Il était très fatigué, parce qu'il avait fait 30 lieues à bidet pour arriver plus vile et être à Paris avant l'événement qu'il dut prévoir, dès qu'il eut avis que les armées combinées l'avaient gagné de vitesse et marchaient sur la capitale où il aurait pu être avec toute l'armée, s'il n'avait pas fait la folie d'aller sur Vitry, croyant que l'ennemi le suivrait.
L'abdication.
Belliard se rend à Fontainebleau. — II reçoit l'officier qui vient annoncer la défection de Marmont. — Sa causerie avec l'Empereur. — L'illuminé de Poitiers. — Récit de Macdonald à Belliard sur la défection. — Conseils de Napoléon. — Adhésion de Belliard aux Bourbons. — 11 désigne l'escorte de Napoléon. — Son retour à Paris.
Le lendemain, le général Belliard se rendit à Fontainebleau, et, suivant les ordres de Napoléon, lui remit un état des détachements de cavalerie appartenant aux 3' et S"" corps de cavalerie qui étaient momentanément réunis à la division du général Roussel; il lui annonça en môme temps leur départ d'Essonne, pour Fontainebleau. L'Empereur songeait encore à attaquer les coalisés autour de Paris, en profitant des fautes qu'ils auraient pu commettre.
Quant à Belliard, recevant les nouvelles désastreuses qui arrivaient coup sur coup, il resta près de l'Empereur, persuadé que dans ces heures d'épreuves, c'était la place de ses vieux compagnons d'armes. Dès le 4 avril, il sut qu'il était question d'abdication et que le projet de marcher sur Paris n'était plus qu'un rêve évanoui. Les maréchaux Ney et Macdonald venaient de partir pour négocier auprès des souverains étrangers l'abdication conditionnelle de l'Empereur, lorsqu'un officier d'étatmajor attaché i la division de cavalerie Bordesoulle, du corps de Marmont, arriva tout essoufflé et demanda à
parler au major général. On le conduisit au général Belliard, auquel il rendit compte de la trahison de Marmont, et du passage de ses troupes à Tennemi sous les ordres des généraux Souham et Bordesoulie.
En l'entendant, Belliard crut avoir affaire à un fou: mais son illusion ne dura guère et se rendant à la réalité il lui dit : « Malheureux, quelle nouvelle apportez-vous? » Puis, le prenant par le bras et le faisant traverser un corridor, il ajouta : c Le coup de grâce est porté. » Il ouvrit une porte et amena Tofûcier dans un grand salon où l'Empereur se promenait les mains derrière le dos.
Belliard, vivement ému, lui dit : « Sire, les mauvaises nouvelle se sucoèdeiiL 3 L'Eoifereur» B*apfHNH chant de Tofûcier^ lui demanda avec un calme païfeit d*où il venait et celui-ci lui ra^eonta alors 44Mib les détails de la malheureuse défection du corps de Marmont. 11 lui fit répéter son récit, loi adressa une foale de questioafi et s'écria ensuite: < Q«ioi?Bor4e8oaUe, Sonhaun^les misérables ! ik se foiii pius de mal qu*à moi. » BelHaré étaiit sorti un momeal, pendant que TEniiperefir pariait. Quand il rentra, Napoléon demandait affecluensement à cet officier, s'il désirait qaelque diose et, coomm oe dernier lui demanda i Mre attaché à sa personne, il répondit avec un amer sourire : c Nous verrons ; quoiqu'il arrive, je suis sûr que partout où tu seras, je pourrai compter sur toi. » Puis s'adretsant à Belliard, il ajouta : « Grénéral, voilà le seul officier d'an oorps d'armée nm me fui point abusé: vous en aurez tonjKKirfl soin; c'esl moi qui vous le recommande. » Belliard le fit placer dans son état-major et eut soin, Tannée suivante, dek protéger contre les rancunes des chefs qui avaient dirigé ht défection du G*" oorps.
L'Empereur parut très affecté par cet événement, dont il pressentait les tristes conséquences* U ordonna à Belliard de placer quelques régiments de eavaleriewir Ja noute de Paris, pour la couvrir et de vérifier lui-même
JL*ABOlCXTÊM 587
si elle était toujours libre. Pui&» il lui dit, après un moment de silence : < Qui aurait pu croire cela de MariBoat, un homme avec lequel j*ai fartage mon pain; ^v^ j'ai tiré de la misère; dont j ai fait la forUmt et la réputation!.... Voilà le sort des soiuverains, M. le général BelUard, c*eat de faire des iagrats.... Allons, partez de suite, voyez tout et revenez biw vite. » Le général fit exécuter ces derniers ordres et revint ea rendre compte. Tout ce qu'il avait fait fut apfiroavé.
Le 5 avril, au poinl du jour, BeUiard reçut i Fontatinebleau, une visite qui le frappa vivemeni. Un inc(HiâDii, de bonne apparence, venant des envir^ms de Poitiers, se présentai lui , dednandant à pttirler à rfinq^eur. Bellturd ayant refusé de Tintroduire, il lui déclara « qu*il venait prévenir Sa Majeaté, que ses macuc actuels Vte diureraient pas loAgteni^ ; qu*il était desdiné à ségmer eoicore sur la France, jaaais ^u'il subirait ensuile des malheurs plus grands encore; et qu'il devait se fortifier dans la pratique de la perse véranee et de la verttt ».
Cette prédiction fut oubliée dans le moment. Mais sofi souvenir revint plus tard a Tesprit de Belliard qui en fit Tobjet d'une note, sous le titre : c Un îllumiiné à Fontainebleau. »
Pe4i de jours a{>rès, il vit le maréchal Macdonald, q^i lui raconta, dans le salon des aides de camp de TËrapereur, ce qui s'était pa^sâé à Paris, aAifrès àta souverains alliés. Il apprit alors que la nouvelle de la trahisoii de Itlarmont avait changé leurs dispoaîiLpns; qtieu sans -elle, iufl licences par l'attitude imposante de l'année, ils auraient coooédé la régence avec le roi de Rome, mais qu'à partir de ee moment ils avaient exigé l'abdicatioa pure et simple, Macdonald lui dit qu'en revenant à Fontainebleau, prendi^ de nouvelles instructions, il avait trouvé en rouie le corps de Marmont, au milieu des ennemis, marchant sur Versailles. «C'était, ditBelliard, une action saosexem-ple. q«î avait attcirré tout le monde et surpris même les alliés
qui ne pouvaient y croire. Les corps avaient Toreille basse. »
Belliard se trouva chez TEmpereur quand on lui communiqua ces nouvelles, qu*il reçut impassible. On le prévint en outre que la famille des Bourbons allait remonter sur le trône. Il conseilla alors aux assistants de se rallier aux Bourbons, en leur développant les principes et les règles que le Roi devrait suivre pour régner, prédisant d*ailleurs qu*ii ne garderait pas longtemps sa couronne, s*il se laissait mener par les coteries du faubourg Saint-Germain. Puis, il recommanda à ses gêné* raux de c' s'attacher fortement au nouveau gouvernement, de s'y attacher franchement et de le servir aussi bien qulis l'avaient servi ». € Je vous y engage et je vous l'ordonne même, ajouta-t-il. Ainsi, s'il en est quelquesuns qui veuillent aller à Paris avant que je parte, ils sont libres; ceux qui voudront rester, doivent envoyer leur adhésion. »
Ceci se passait le 10 avril. Il n'y avait plus qu'à pré* parer le départ de l'Empereur.
Le même jour, Belliard, qui était resté chargé de tous les détails de la cavalerie, transmit au nouveau ministre de la guerre, le général Dupont, l'itinéraire de la marche que devaient suivre les différents corps de cette arme, pour se rendre dans leurs cantonnements, en lui indi* quant les maréchaux et généraux chargés de les commander.
Il avait résolu pQur lui-même d'attendre, à Fontainebleau, le départ de l'Empereur puisque les derniers mots de Tallocution impériale l'y autorisaient. Il crut néanmoins devoir adresser son adhésion à Paris, d*autant plus que celles de ses camarades avaient déjà paru au Moniteur : celle du maréchal Mortier avait été donnée le 8 avril; un grand nombre d'autres étaient également connues; et le 10 avril, le nouveau ministre avait demandé celle des généraux de division. Bel-
l'abdication 589
liard crut devoir lui adresser à ce sujet, la lettre ci-après.
Au Ministre de la guerre,
10 avril 1814.
Votre Excellence a écrit aujourd'hui à tous les généraux de division de Tarmée pour demander leur adhésion au nouvel ordre de choses; je n'ai point reçu de lettre : je pense que c'est une erreur.
Je m'empresse, M. le Comte, de vous envoyer mon adhésion au nouveau gouvernement, ainsi que celles de tous les officiers attachés à Tétat-major général de la cavalerie ou à la suite et portés sur l'état ci-joint que j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence. — Je suis, etc.
Le général de division^ Comte AuG. Bellurd.
Le lendemain, le prince major général lui lut plusieurs fois le texte qu'il avait préparé pour l'adhésion de l'armée et l'envoya au ministre. Belliard était encore à Fontainebleau quand Napoléon tenta de s'empoisonner, et il fut reçu par lui avec quatre ou cinq personnes dès qu'il fut remis de l'indisposition, d'ailleurs très courte, qui en résulta. < L'Empereur, dit-il, était pâle et déGguré. »
Les jours suivants furent consacrés aux préparatifs de départ pour l'île d'Elbe; Belliard commanda les f,500 cavaliers de la garde chargés d'accompagner TEmpereur, à Briare, sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes. Le 19 avril, il adressa un mot à ce sujet au prince major général. Le lendemain, il assista aux adieux de l'Empereur, à son départ en voilure et revint ensuite à Paris.
L'Empire était fini et cette splendide épopée, qui durait depuis vingt-cinq ans, s'achevait dans un effondrement douloureux qui laissait dans l'âme des compagnons d'armes de Napoléon, une profonde tristesse. De ce passé resplendissant, il ne restait plus que des souvenirs
59K) PÉRIODE IHP£lBLALE
èe grandeur et de giorre et ées regrets sur les motifa qui avaient empêché TEmpereur, à Dresde, d'acce^^ter le traité de paix proposé par TAutriche.
Il y avait aussi, dans les cruelles réalités du présent, rimage de la patrie humiliée et meurtrie. Les généraux qui, jeunes eneore ew^i-me IMliard, po^Tm^ni la servir longtemps songèrent avant tout à panser ses plaies et à refaire son armée pour la maintenir forte et puissante. Us y consacrèrent tous leurs efforts.
Première Restauratlan.
Prooière» retatk»» d« BcMvd «? ee les princes. -— Il est nommé ebt- ▼alier 4e SaiaUiouâa» pair de France, gEsod-croix de la Légion d'honneur. — Procès (fu général Exelmans. — Retour de PEmpereur. ~* Bellia«*, im^ général dit duc de Berry. -^ Set adiesi a»x princcft.
Apre» le éèput de TEropereur poar l'tle d'Elbe, la plopart de se» généraux cmreDt que son rôle politi^fae était fini. Ils les avait déliés de )e«rs iemeads et rirement engagé» à senrîr les Bourbons comme ik TaTuient serrî. Il» ne virent ^ae le bien du payi et firent leur adbéeîoQ sans arrière-penaée, {ermenient résolus à remplir leurs devoirs. Cela leur parut d'au tant plus facile qu*au début la monarchie leur témoigna de grands égards et annonça des intuitions libérales que la plupart d*entre eux, témoins dane leur jeunesse de Tenlhou- 8iasm« provoqué par le» idées de liberté, accoeillirefit avec joie. Presque tous avaient partagé Topinion que la France, à Dresde, avait été sacrifiée à [ambition de Napoléon. Depuis lors, nombre d'entre eux, qui pensaient au pays plus qnk la dynastie, étaient restés mécontents. Ces fails expliquent rananimité des adhésions qui,
depuis le 6 avril, furent envoyées au ministre de la guerre. Celles de la Garde impériale elle-même figurèrent au Moniteur à la même époque.
Le général Belliard, après avoir fait son devoir à Fontainebleau, alla aussi offrir ses services au nouveau gouvernement. Il fut bien accueilli et s*efforça, à partir de ce moment, de travailler à la consolidation du régime. Sa réputation, ses éclatants services, son caractère conciliant, son expérience de chef d*état-major de la cavalerie et d'aide-major général de Tarmée, son grade élevé et son titre de colonel général des cuirassiers, le mirent promptement en relation avec les nouvelles sommités et avec les princes. Comme il l'a dit lui-même, il arrivait avec la franchise d'un soldat et d'un bon Français qui aimait son pays.
Mais, il eut bien vite à constater, que les promesses faites à Tarmée ne se réalisaient pas. Ayant accès auprès des princes et notamment auprès du duc de Berry, il présenta des observations sur le mécontentement qui en résultait et sur les malheurs qui étaient à craindre. II fut écouté, mais ne fit que déplaire. Les princes, plus encore que TEmpereur, avaient l'habitude des courtisans et non celle des mentors gênants.
Toutefois, sans se préoccuper de l'effet qu'il produisait, il prépara un projet d*organisation de Tarmée dans lequel il utilisait tous les généraux, officiers supérieurs et d'étatmajor. C'était un moyen de satisfaire tous les intérêts, de les fixer et de les rattacher au nouvel ordre de choses. On approuva son travail, mais on le laissa de côté.
Il continuait à voir ses anciens camarades et les chefs de l'armée ; il connaissait leurs vœux, leurs désirs et il entendit souvent les plaintes que les maladresses ou les injustices du nouveau régime provoquaient parmi eux. Il essaya plusieurs fois d'atténuer ou de modifier les actes qui les faisaient naître. Mais il n'obtint d'autre résultat que de se nuire à lui-même.
PflEllIÈRE RE8TAUIU.T10N 593
Il n'en était pas moins très apprécié par le gouvernement qui le comprit, le 1" juin iâl4^ sur une liste de chevaliers de Saint-Louis, où figuraient des maréchaux ou généraux de TËmpire, ayattt fait leur adhésion et montré du zèle dans 4eur manière de servir. La plupart d'entre eux et Belliard, en paarticulier, furent également nommés, le 4 juin, membres -de la Chambre des pairs. Parmi ces illustrations, il était un des hommes les piite en vue par 6on instruction, sa loyauté, YécleA de ses seririces et «a haute compétence ^ dhef d'élat-major. La monarchie des ^ourbcws lui fut très bienveillante. Parmi ses titres, il y en avait un, celui «de colonel général, qui •était réservé d*hdbitude aux princes de iaiamille royale Déjà les duos d*Angaulôme et de Berry Tavaient reçu Belliaffd ne pouvait, à ce point de vue, rester leur égal On le nomma par compensation, le 14 juiAlet» premier Inspecteur général des cuirassieors.
Le mois suivant, le gouvernement, voulut à son tour laire des promettions dans la Légion d'how^evr, et récompenser des aervices {méritants, a wstibien pariinijes bonapartistes, que tpaïuni s^s profitres .partisans. Le gé^i^al i^Uiard fut. encore compris 3ua* ia^iste des grandsHOordon« et reçut aia nomination ilie g3 aoiût-lSii.
Tandis qu'il diatitibuait »ces laveurs, le ministère adoptait des mesuws qui augmentaient le mécontentement, aigrisaaient les esprits et lui aliénaient des dévouements sur lesquels il aurait pu compter. L'opinion publique se passionnait, surtout en présence de ^éci^ions qui froissaient le sentiment populaire. Au mois de décembre, éclata 'Une aifaii^e qui intéressa au :plu^ .haut point le public militaire et sur Jaquette Belliaud dut exprimer son opinion. Ce fut celle du général J&xelmaoMs» qui avait été longtemps attaché au servi^ae du roi Murât. Sous le minisltee du général JDupoot» il avait adressé à son ancien obef.une lettre dans .laquelle il parlait en termes peu respectueux de ce qui se passait en France et des
braves sur lesquels Murât pouvait compter pour défendre au .besoin sa couronne. La lettre fut lue et communiquée au Roi, qui résolut, avec son ministre, de se montrer indulgent. Ce dernier fit simplement prévenir Exelmans d'être plus circonspect à l'occasion. L'affaire semblait terminée, lorsque au mois de décembre, le maréchal Soult fut appelé à remplacer Dupont au ministère de la guerre.
Voulant faire du zèle, Soult la reprit de sa propre autorité, mit le général Exelmans en demi-activité et i'éloigna de Paris, en fixant sa résidence à Bar. M"* Exelmans étant près d'accoucher, son mari demanda un délai. Le ministre répondit par une sommation de partir. Exelmans, outré, refusa d'obéir. Dix jours s'écoulèrent, pendant lesquels le public prit fait et cause pour lui. Enfin, le 19 décembre, le général Maison, gouverneur de la 1" division militaire, à Paris, reçut l'ordre de le faire arrêter et conduire à Soissons. Exelmans, à peine arrêté, réussit à s'échapper. Sa femme envoya alors une pétition à la Chambre des députés à .aquelle il joignit lui-même une protestation. Le Roi décida, sur l'avis de son ministre, qu*il serait traduit devant un conseil de guerre, réuni à Lille, sous l'inculpation d'avoir entretenu des correspondances avec Tennemi. Le général se décida, sur les conseils d'amis, à se constituer prisonnier. Il fut jugé, se défendit luimême et fut acquitté à l'unanimité.
Au moment où le ministre avait prescrit son arrestation, le général Belliard qui était lié avec Exelmans, saisit la Chambre des pairs de cette affaire, et demanda qu'elle en restât au point où le Roi l'avait placée sous le ministère du général Dupont. Il essaya de prouver que le procédé du nouveau ministre était arbitraire et que le blâme devait tomber sur le chef militaire qui avait abusé de son autorité en trompant la confiance de son souverain.