CHAPITRE II
Etats mélancoliques non post-oniriques succédant aux psychoses oniriques
Lorsqu'on recherche les syndromes mélancoliques ayant succédé à des accès oniriques, on remarque que ceux-ci sont relativement fréquents.
Tel alcoolique, ou tel infecté, convalescent d’un délire toxique ou infectieux classique, verse assez souvent, après quelques jours de lucidité complète, succédant à la phase de réveil dans un état de dépression psychique avec ou sans idée délirante. Habituellement ces états sont transitoires, mais chez des sujets à hérédité chargée et à prédisposition particulière, une évolution fâcheuse peut exceptionnellement se manifester.
Mais ces états mélancoliques qui ont une re‘ation chronologique avec l’onirisme antérieur peuvent-ils être considérés légitimement comme post-on riques ? Nous ne le pensons pas.
À moins d'accorder au mot post-onirique un sens extrémement compréhensif, et de lui attacher la signification générale de post-toxique ou post-infectieux. il n'est pass possible de l’appliquer à des états psychopathiques de nature
très variée, n'ayant entre eux que le caractère superficiel et artificiel de survenir après un épisode en relation avec une ébiologie accidentelle.
Ces états en effet, ne remplissent aucune des conditions que nous pensons nécessaires, pour qu'une psychose puisse être considérée comme post onirique.
Ceci, n’est pas une simple querelle de mots. Les états post-oniriques, de par le fait que, suivant l’expression de Régis, ils ont une relation de caractère et d’origine avec l’onirisme ont une-physionomie elinique et comportent un pronostic tout à fait spéciaux. La confusion avec les états en simple relation chronologique avec l'accès onirique serait fâcheuse. C'est [à une nouvelle application du viel adage : posl hoc,
sed non propler hoc.
1° États mélancoliques vulgaires succédant
à des accès oniriques.
a) Alcoolisme. — C'est Le cas le p'us fréquent. Tous les auteurs admettent que les alcooliques, sortis de Jeurs accès aigus où subaigus, font très facilement de la dépression mentale. pouvant aller jusqu'au syndrome mé'ancolique.
L'’alcoolique qui délire est toujours un alcoolique chronique, fatigué; dont les fonctions organiques sont atteintes, dont les émonctoires fonctionnent mal. Leur excitation tombée la maladie aiguë ou subaiguë se termine fréquemment par une phase inverse de dépression, même alors que toute con‘usion mentale el que tout délire ont disparu.
Les auteurs ont insisté sur la facilité avec laqueile, en dehors de toute hallucination ou de toute obnubilation délirante franche, les éthyliques chroniques sont sujets aux préoccupations hypocondriaques, aux idées plus ou moins manifestement morbides d’auto-accusation, de découragement, etc...
Chez certains, on peut même dire que ces idées traduisent
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la fatigue physique, réelle, l’aboulie l'insuffisance foncière de leur activité mentale toute entière. II faut ajouter à ces conditions la faiblesse du jugement, qui survient souvent chez ces débiles acquis de l'intelligence. On conçoit combien une émotion, un choc physique, une maladie intermittente, etc, etc, peuvent, en déprimant passagérement le sujet, faire éclore facilement chez eux un état plus ou moins durable de dépression mélancolique. Les auteurs ont, d’ailleurs, souvent parlé de mélancolie alcoolique, (Charpentier, Roubinovitch, Ballet, Régis, ebc.) On sait également combien les réactions de formule mélancolique sont fréquentes chez les alcooliques, même en l'absence de tout délire actuel : tendance au suicide, refus d'aliments, auto-dénonciation pour des crimes réels ou imaginaires, dont ils s’accusent d’être les auteurs.
b) Infeclions el maladies diverses. — Ce que nous venons de dire de l’alcoolisme, nous pourrions également le dire, des infections, quand elles laissent après elles des convalescences traïnantes chez des sujets plus ou moins tarés, au point de vue mental.
Le paludisme laisse assez souvent des séquelles mélancoliques. Maraudon de Montyel a signalé la lypémanie des impaludés, de même Lemoine et Chammer, Berthier, etc. Hesnard a cilé des fqrmes dépressives «de psychoses palustres prolongées. » RE
La grippe peut donner lieu à des syndromes de ce genre, et les auteurs en ont rapporté des Gas, plus où moins nets, dans la convalescence de certains malades de l'épidémie de 1918-19.
Toutes les infections débilitantes peuvent donner lieu à des syndromes similaires. Régis a insisté sur la fréquence des petits syndromes mélancoliques des arthritiques. des diathésiques, des auto-intoxiqués, des malades atteints de maladies générales diverses.
Il a montré les oscillations souvent parallèles de ces diathéses avec les accès mélancoliques, (diabète, etc). Or, toutes ces maladies peuvent, au cours de poussées aiguës, donner de
RE
l’onirisme Il ne faudrait donc pas conclure de la simple succession chronologique de lonirisme et de la mélancolie, effets d'une même cause, une relation de causalité entre Le premier et le second.
2° Rapports des toxi-injections avec les constitutions mélançoliques ou cyclothymiques,
On admet, aujourd'hui, que la mélancolie, — qu'il s'agisse de mélancolie simple ou accidentelle ou d'un accès mélancolique d’une psychose interm ttente — survient, presque exclusivement, chez des sujets porteurs d’une constitution psychique spéciale, qui développe dans le cours même de l’évolution individuelle la prédisposition à ce genre particulier de psychose.
Dans certains cas, les malades, chaque fois qu’is retombent
-dans leur psychose font toujours de la mélancolie, ou tout au moins dé la dépression sous des formes un peu différentes ; dans d’autres cas, le malade, généralement grand taré mental, fait tantôt un accès mélancolique, tantôt un accès man'aque. Dans le premier cas, la constitution est dite : mélancolique; dans le second, elle est dite : cyclothymique.
Or, on sait, combien l'alcool exagère les aptitudes psychopathiques et en facilite la réalisation. On conçoit done qu’une constitution de l’uncoul'autredeces deux catégories puisse facilement faireunaccès demélancolie plus ou moinstypique à I occasion d'unecrise psychopatique éthylique. Hferasurtoutson accès de dépression au moment de la convalescence, où les défenses de l'organisme sont épuisées et où toutes les conditions pathogéniques sont réunies pour faciliter le fléchissement du n veau mental. C’est ainsi, qu'il faut comprendre le mécanisme de certains états de mélancolie plus ou moins franche, succédant à une crise d’onirisme aigu ou subaigu : la constitution mentale se manifeste d’ailleurs soit par les petits stigmatos psychiques,
quel’anamnèse pourra déceler dans le tempérament mental du malade, soit par les accès ultérieurs qui suivront, même en dehors de toute récidive d’excès éthyliques.
On trouve dans les auteurs class ques, particulièrement dans Magnan, dans Legrain, dans Krœæpelin, des cas de ce genre. La même constitution mentale peut être réveillée par des infections, particulièrement celles que nous avons citées plus haut. Rappelons ici les faits cliniques étudiés dans lepaludisime par Grissinga, Krafft-Ebing, Kræpelin, ete. régis et Commandeur ont insisté sur la psychose intermittente du Tasse, dont la psychose avait commencé par une confusion mentale délirante palustre; puis, s'était caractérisée ensuite, par des périodes psychopathiques diverses : certa’nes sUuCCÉdant à des recrudescences de délire orinique comportant de la dépression mentale avec des idées de découragement, de de ruine, d’auto-accusation religieuse et de suicide.
Tous ces états peuvent être chronologiquement parlant, consécutifs à l’onirisme:; mais ils ne sauraient, sans exagération, être considérés comme post-oniriques.
3° Appoints mélancoliques dans les états psychopathiques succédant à l'onirisme À
Dans la pratique, on rencontre fréquemment chez des sujets diversement tarés au cours d'une convalescence consécutive à un accès de délire omrique, des états dépressifs assez po ymorphes où domine la teinte mélancolique. Il s’agit habituel- ‘ement de sujets débiles, d’un certain àge, surmenés, séniles avant l'âge, chez lesquels la dépression consécutive à l'accès toxique suffit à déclancher un état de ce genre.
Nous donnons ici, une observation résumée, qui pourra servir d'illustration, à ce chapitre d'application courante dans les services de clinique psychiâtrique.
Il s’agit d’un débile d’un certain âge, surmené, éthylique,
qui a manifesté durant la convalescence d’un accès a'ecolique une dépression mélancolique transitoire laquelle ne parait guère avoir de racines bien nettes dans l’onirisme d'ail eurs discret du délire antérieur.
Observation I.
R..., J...; 42 ans, domestique agricole; entre le 25 mai 1920 dans le service de psvchiâtrie de l'hôpital Saint-André pour psychose alcoolique.
Anlécédents héréditaires. — Père mort à 78 ans de vicillesse. Mère âgée de 73 ans, bien portante, deux frères et (rois sœurs en bonne santé. Aucun antécédent vésanique connu.
Antécédents personnels, — Rien à signaler pendant l'enfance et l’adolescence.
Marié à vingt ans, a eu trois enfants, sont en bonne santé. La femme n’a jamais fait de fausse-couche.
A fait trois ans de service mililaire sans incident, mobilisé en 1915, réformé au bout de deux mois pour pleurésie.
N'est jamais allé en classe, bon ouvrier; d'intelligence médiocre, même débile. Buvail six litres de vin et en plus de la piquette, par jour. Jamais d'alcool, ni amers, affirme-{-il. Assez souvent ivre’ fumail beaucoup. |
Histoire de la maladie, — Les troubles mentaux ont débuté il y a quinze jours. Le malade (ravaillait comme de coulume, quand vers six heures du soir, il s’est interrompu. Ne sachant plus que faire il est rentré chez lui et s’est couché. La nuit s’est levé plusieurs fois sans parler, déplaçant les objets, marmottant des paroles sans suite. Le lendemain, se promenait de long en large. Ni cris, ni chants, mais essayait de frapper quand on l'empêchait de faire ce qu'il voulail. Aurait même poursuivi sa femme.
Cet élat s’est prolongé, 1e malade reconnaissail sa maison el travaillail par intervalies. Un soir a eu peur et à fail rester son fils de 9 ans, auprès de lui, disant qu'il craignait que l’on vint les Luer. Peu à peu les troubles ont paru s’aggraver et il v a trois jours voulait
se coucher avec du papier qu'il venait d'allumer .
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Aucune tentative ni de meurtre ni de suicide.
Vers le 10 mai il se mel à devenir très inquiet el agité. Il menace les voisins elles membres de sa famille. Le soir il est exilé, loquace, paraîl avoir des visions terrifiantes.
On l’hospitalise ke 25 mai 1920. À son arrivée il refuse de se coucher, est anxieux, à peur de tous ceux qui l’approchent. Il croit voir des chiens couchés sous le lil de sa chambre, des serpents dans les coins. [! reste plusieurs jours d'abord agité el en proie a des visions Z00psiques, puis plus calme mais profondément confus et à peu près entièrement désorienté.
Etat acluel. — Le 28 mai 1920, quand neus pénétrons près de lui, il est couch édans son lit, ses vêtements et sa literie sont en ordre.
Se mel sur son séant, parait faire effort pour comprendre nos ques- Lions, el y répond avec difficulté; ses réponses sont assez souvent mal adaptées aux questions posées: se croit en 1896, à l'hôpital de Libourne. Pas de troubles sensibles de l'articulation.
Dès le début de l’interrogatoire, le malade nous parait très désorienté, et nous notons de gros troubles de la mémoire. Il n’a qu’une conscience très réduite de son état el de sa situation. j
Croil être le 17, ne peut nommer ni le mois, ni l’année.
Ne semble pas autrement étonné d’être à l'hôpital, ne s'inquiète pas de son sort, Son visage-el son regard sont plutôt indifférents, un peu tristes seulement.
Interrogé sur ses occupalions,sa famille, sur ce qu'il à fait pendant la guerre, le malade nous fait des réponses tantôt exactes, tantôt erronées.
Nomme sans erreur les objels que nous lui désignons, exécute exactement des calculs simples, se trompe lorsqu'ils se compliquent, mais nous devons rappeler que le malade n’a jamais été en classe.
Cet élat de confusion mentale semble d’ailleurs s’améliorer,le malade ne commel plus d'erreurs grossières, comme à son entrée au pavillon où, par exemple, il voulail entrer dans le bain sans quitter son pan talon.
I est docile, ne s’agite pas, mange convenablement, est propre. Prélend ne plus avoir de cauchemars, et l’interrogatoire ne nous permel plus de retrouver actuellement ni idées délirantes, ni hallucina-
tions. Le malade reconnaît qu’il buvait beaucoup.
Notons enfin qu’au milieu de l’interrogaloire alors que nous lui posions quelques questions au sujet de ses enfants, sa face s’est contractée subitement, et le malade s’est mis à pleurer. Malgré de pressantes questions, nous n'avons pu obtenir du malade la raison de ses pleurs.
Examen physique. — Pupilles égales normalement dilalées, réagissant normalement à la lumière el à l’accomodation. Excentricité de Ia pupille.
Réflexes normaux; la percussion du radius donne une secousse assez vive. ;
Pas de signe de Babinski.-Tremblement vibraloire léger des extré-
miLés.
Appareil digestif. — Langue un peu sale, appétit assez bon. Foie pelit.
Appareil cireulaloire.— Cœur : bruits bien frappés; pouls : bien
frappé. régulier, 72.
Appareil respiraloire. — Rien à signaler.
Appareil urinaire, — Ni sucre ni albumine, urines rares un peu au début. :
18 juin. — Le malade ne sort que lentement de sa confusion, fait
des erreurs en Ss’habillant:; boutonne un côlé de sa chemise avec le côté opposé de sa veste, ele.
Est tranquille, parle peu, se tient à l’écarl Sur sa chaise.
20 juin. — Inégalité pupillaire marquée. Liquide céphalo-rachidien normal. Pas d’albumine, pas de réaction cylologique.
25 juin. — Le malade donne quelques renseignements au sujet de ses occupations. Mais dès qu’on lui parle de sa famille, il se remet à pleurer. ?
A partir de ce jour, le malade reste déprimé, inerte, sans initialive. Couché il reste immobile, sur lé dos, les veux mi-clos. Assis, il reste la tête penchée en avant, les sourcils contractés, un pli douloureux fronçcant ses lèvres, sa physionomie exprime la tristesse profonde.
On lui arrache difficilement quelques réponses. La moindre allusion à son état, à sa famille, à son avenir, amène alors immédialement une crise de larmes interminable. Le malade finit par nous déclarer
qu'il est perdu, qu'il est un malheureux, qui à fait son malheur el
celui de sa famille. Il est coupable de cette situation, il voit l'avenir sous des couleurs sombres. Rien ne peut le tirer de cet état de désespoir. Il a des idées de suicide, s’alimente mal. Son attitude générale, sa réaction sont celles d’un mélancolique typique.
Cel état de dépression générale a duré du 20 juin au 10 juillet. A partir de cette date, il a été en s’améliorant légèrement, s’occupant un peu dans la salle, répondant assez volontiers, mais conservant toujours une émotion très grande quand on lui parle de sa famille, I n’élail pas encore guéri au moment où sont écriles ces lignes, c’est à-dire, vers la mi-juillet. Cependant son état physique était très
amélioré et son état mental paraissait en très bonne voie.
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