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LA VARIATION DES ÉTATS DE CONSCIENCE BT LES EXPÉRIENCES DE M. P. JANET

Les pages précédentes étaient déjà écrites lorsque j'ai eu le loisir de lire le savant et consciencieux travail de M. Pierre Janet sur V Automatisme psychologique (1) ; j'y ai trouvé la confirmation d'un certain nombre de phénomènes que j'ai exposés au lecteur et aussi beaucoup de faits nouveaux. De son côté, M. Janet a ignoré quelques-unes de mes expériences qui auraient peut-être modifié ses propres conclusions

Quoi qu'il en soit, les points sur lesquels nous sommes d'accord suffisent à prouver que l'hypnotisme^ jusqu'ici seul étudié officiellement, n'est que le vestibule d'un vaste et merveilleux édifice déjà exploré en grande partie par les anciens magnétiseurs.

M. Janet, qui est professeur de philosophie, s'est préoccupé surtout des variations de la coiiscience du

(1) Paris, 1889, Germer Baillière, grand in-8» de 498 pages, 7 1. 50.

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sujet qu'il rattache aux varialiotis de sa mémoire et de sa seasibilité ; je vais exposer ses constatations bu laissant de côté ses hypothèses, extrômeraent ingénieuses et subtiles, mais qui demandent, pour être appréciées à leur valeur, le gros volume qu'il a consacré. J'espère que le lecteur qui a bien voulu me suivre jusqu'ici n'aura pas de dîtTiculté à retrouver dans ces exemples particuliers les lois générales que j'ai sommairement indiquées.

Dès Tannée 1823, le D^ Bertrand (1) distinguait, par des états spéciaux de mi^moire, diverses phases du somnambulisme.

Le sujet était une jeune Gîte de 13 ou 14 ans tombant soit en somnambulisme naturel, aoiten somnambulisme magnétique, « Quoique la malade eût le libre exercice de son intelligence, dans tous ces différents états, elle ne se souvenait, dans son étal ordinaire, de rien de ce qu'elle avait fait ou dit dans chacun d'eux. Mais, ce qui paraîtra étonnant, c'est que, dans le somnambulisme magnétique dominant pour ainsi dire sur toutes les espèces dévie dont elle jouissait, elle se souvenait de tout ce qui était arrivé soit dans le somnambulisme, soit dans les crises nerveuses^ soit à l'état de veille. Dans le noctambulisme, elle perdait le souvenir du sommeil magnétique et sa mémoire ne s'étendait que sur les deux états inférieurs. Dans les crises nerveuses, elle avait en moins le souvenir du somnambulisme ; enfin dans l'état de veille, comme au plus bas degré, elle perdait le souvenir de tout ce

(1) Traité du Somnambulhme, p/31Si

qui s'était passé en elle dans les états supérieurs. » Le D' Herbert Mayo (1) cite un cas de quintuple mémoire : l'état normal du sujet était interrompu par quatre variétés d'états morbides dont il ne conservait pas le souvenir au réveil, mais chacun de ces états présentait une forme de mémoire qui lui était propre. Un de mes éminents confrères de la Société anglaise des recherches psychiques, M. Gurney a constaté aussi trois phases du somnambulisme (2) et il décrit ainsi (3) les états de mémoire qui leur sont propres :

« Après avoir amené un état particulier de sommeil que nous appelons l'état A, nous causons d'une chose quelconque avec le sujet. Celui-ci est alors amené à un état plus profond, l'état B, et, si on veut continuer avec lui la conversation précédente, il se trouve tout à fait incapable de s'en souvenir et même de se souvenir que quelque chose lui a été dit. On lui pose alors une nouvelle question en le priant de se la rappeler ; après quoi on le ramène à l'état A. 11 ne peut se rappeler ce que l'on vient de lui dire dans l'état B, mais il continue la conversation commencée dans le premier état A dans lequel il se retrouve. Mené de nouveau à l'état B, il se rappelle de nouveau ce qui lui a été dit dans cet état, mais il a oublié ce qui a été imprimé en lui dans l'état A. Éveillé, il ne se ressouvient de rien de ce qui lui a été dit (4).

(i) Appendix to the report on Mesmerism (Proceedings S, P, R, 1882, p. 288.)

(2) Stages of hyrpnotio memor, {Proceedings S, P, R,, 1887, p. 522.)

(3) Id., p. 515.

(4) U faut remarquer que tous mes sujets se rappellent à Tétat de veUle ce qui s'est passé dans les états où persiste la suggestibUité,

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Comme les autres, M. Janet a été amené, pour ainsi dire malgré lui, à recoanaitre Texistence de plusieurs phases distinctes du somnambulisme qull désigae en faisant suivre de chiffres le nom du sujet. C^est ainsi que Lucie 1, Lucie 2, Lucie 3 désignent le premier, le deuxième, le troisième état de Lucie, le premier état étant Tétat de veille (l).

a J*ai commencé, dit-il (2), par endormir simplement Lucie de la manière ordinaire, et j'ai constattV, à propos de ceseconii état, les phénomènes de mémoire propres à toutes les somnambules. Un jour, à propos d'une suggestion que je voulais lui faire et qui ne réussissait pas, j'ai essayé de la faire dormir davantage, espérant augmenter ainsi la suggestibilité du sujet. J'ai donc recommencé à faire des passes sur Lucie 2, comme si elle n'était pas déjà en somnambulisme. Les yeux qui étaient ouverts se fermèrent, le sujet se renversa et sembla s'endormir de plus en plus. Il y eut d'abord une contraction générale qui ne tarda pas à se dissiper, et les muscles restèrent flasques comme dans la léthargie^ mais sans aptitude aux contractures provoquées ; aucun signe, aucune parole ne pouvait

quand je leur prescris dans cet état, mêmie sî cette suggestloii est donnée dans on état où Us semblent ne pas entendre comme dans la léthargie et la catalepsie. U suffit même pour certains d'entre eux de presser avec le doigt le milieu du front à l'état de veLUfl pour ramener la mémoire de tous les faits passés pendant les états aornnambuliques. Cette observation, qui a une grande importance au point de vue médico-légal, avait déjà été faite par les ai^ciens magnétiseurs.

(i) Cette notation est très rationneUe, ne préjuge rien relativement aux propriétés caractéristiques de chaque état et doit être adoptée de préférence aux noms dont je me suis servi dans mes premières recherches.

(2) P. Janet^ V Automatisme psychologique, p. 87 et suLy*

amener le plus léger mouvement. C'est là cet état de syncope hypnotique quej'ai déjà signalé ; je l'ai revu souvent depuis, et, chez certains sujets, il m'a paru former une transition inévitable entre les divers états psychologiques. Après une demi-heure de ce sommeil (i), le sujet se redressa de lui-même et, les yeux d'abord fermés, puis ouverts sur ma demande, il se miit à parler spontanément. Le personnage qui me parlait alors, Lucie 3, se souvenait parfaitement de sa vie normale, elle se souvenait également des somnambulismes provoqués précédemment et de tout ce que Lucie 2 avait pu dire ; en outre, elle pouvait me raconter en détail ses crises d'hystérie, ses terreurs devant des hommes qu'elle voyait cachés dans les rideaux, ses somnambulismes naturels pendant lesquels elle avait été se préparer à diner ou faire son ménage, ses cauchemars, etc., toutes choses dont ni Lucie 1, ni Lucie 2 n'avaient jamais présenté le moindre souvenir. Il fut assez long et difficile de réveiller alors ce sujet; après un passage de quelques minutes dans la syncope déjà décrite, il se retrouva en somnambulisme ordinaire; mais Lucie 2 ne put me dire alors ce qui venait de se passer avec Lucie 3, elle prétendit avoir dormi sans rien dire. Quand je ramenai plus tard et plus facilement le même état, Lucie retrouva immédiatement ces souvenirs en apparence disparus. « Cette observation si curieuse, que je croyais plug

(1) Pendant lequel on continue à. agir sur le sujet au moyen d& passes (p. 105).

Cet état de Lucie 3 est celui que j'ai appelé état de rapport.

inconnue qu'elle ne Tétait réellement, m'inspira le désir de recommencer la même expérience sur un autre sujet également très intéressant, sur Léonie. Cette personne a un premier somnambulisme^ état de Léonie 2, très facile à produire; attendons d'abord que cet état soit bien complet et bien développé, ce qui n'a lieu qv^au bout de deux ou trois heures. Essayons alors d'endormir Léonie 2, comme si elle était une personne normale, et employons pour cela les mêmes procédés auxquels elle est habituée : attouchements de pouces, passes, etc. Léonie 2 peu à peu cesse de parler, s'endort profondément et fiait par tomber en léthargie. Continuons les passes, malgré la léthargie; le sujet pousse un soupir et paraît se réveiller; mais ce réveil singulier est très lent. Les sens semblent se réveiller l'un après l'autre : le sens mus* culaire d'abord, car le sujet garde maintenant les membres dans la position où ils sont mis, le tact ensuite quand un objet mis dans la main provoque un mouvement, la vue enfin quand le sujet voit et imite les mouvements qui sont faits devant lui. Ces phases cataleptiques déjà décrites dans le chapitre précédent sont bien ici, comme nous l'avons vu, des formes de la conscience à l'état naissant. En effet, si nous continuons les passes, surtout sur la tête pendant la catalepsie même, l'état du sujet se transforme et la catalepsie se développe en un somnambulisme nouveau.

« Le sujet qui était dressé pendant la catalepsie s'est peu à peu renversé, il a doucement fermé les yeux et semble dormir profondément. Ni la pression des tendons comme dans la léthargie, ni la fric-

tion de la peau comme dans le somnambulisme ne provoquent de contractures, les bras restent encore dans la position où je les mets^ si j'insiste quelque peu. La figure est pftle, les yeux enfoncés, les lèvres serrées avec une expression de sévérité et de tristesse qui ne lui est pas habituelle. Cet état semble se rapprocher de la catalepsie dont elle n'est que le développement; mais il y a une différence capitale, c'est que le sujet peut maintenant comprendre la parole et répondre. Il parle d'une manière singulière, il commence par répéter mes questions comme dans l'écholalie cataleptique, mais il répond ensuite, «c M'entendezvous, lui dis-je. M'en-ten-dez-vous... — Oui monsieur », répondit-elle après un instant de silence. Cette parole n'existe pas toujours, car il y a, dans ce second cas de somnambulisme, comme dans le premier, des alternatives de veille et de sommeil qui ne se distinguent d'ailleurs l'une de l'autre que par la présence ou l'absence de la parole. Si on parvient à maintenir ce même état pendant quelque temps, une heure par exemple, ce qui est difficile, l'intelligence semble grandir, le sujet que nous pouvons appeler maintenant Léonie 3, répète moins les questions et y répond davantage (1).

« Nous pouvons constater, comme pour Léonie 3,

(1) Les observations présentées dans ce paragraphe sont tout à fait nouvelles et très intéressantes. Elles montrent que pour passer do rétat 2 h Tétat 3 le sujet traverse exactement les mêmes phases que pour aller de Tétat 1 à Tétat 2. Différentes remarques m'avaient conduit h. soupçonner ce phénomène, mais je n*avais pu le reconnaître nettement parce que mes sujets, très sensibles et allant très loin, brûlaient pour ainsi dire les étapes secondaires. Si les phases de rétat 1 à Tétat 2 sont si bien connues aujourd'hui, c'est parce qu'on les a étudiées sur des sujets très peu sensibles, chez lesquels

des faits psychologiques intéressants (I), mais il faut maintenant étudier seulement l'état de la mémoire l"" Le sujet dans cet état se souvient de tout ce qu'il a fait ou entendu dans les somnambulismes du même genre ; 2"^ le sujet se souvient facilement de ce qui a été fait pendant l'état de veille par Léonie 1 ; enSn le sujet dans cet état se souvient du somnambulisme ordinaire et des actions de Léonie 2 (2),

« Je croyais avoir amené pour la première fois cet état dtî Léonie 3, mais elle me raconta qu'elle s'était autrefois fréquemmeat trouvée dans le même état» quand elle avait été endormie par M. le D^ Alfred Perrier, qui Tavait trouvée comme moi enessayantd approfondir le sommeil de Léonie 2. Cette résurrection d'un personnage somnambulique disparu pendant plus de vingt ans était fort curieuse^ et je lui ai naturellement conservé» quand je lui parle > le nom de

elles se développaient lentement. U e^t pitibable qu'avec des précautions suffis^antes on arrivera à c<)UBtate/ les mêmes phases de Fétat 3 h Tétat 4, de l'état 4 h Tétai 5. etc.

(i) f Uïi caractère gingulier de Lêoaie, c'est que tout changement d'élat, quel qu'il aoit^ est toujours caractérisé par un soupir brusque, une sorte de petite convulsion respiratoire. » iAutom. psyûh-t p. 47*) Benoît pi'èfientftît cette particularité d'une façon très nette. — M^^ X... reaversait brusquement la tête en arrière chaque foi* qu'eDe entrait dans uu nouvel état.

i%) M. Janet formule ainsi {p. 73) d'une façon générale les troU lois da ia mémoire somnambulique : l" Oubli complet pendant l'état de veille normale de tout ce qui s^est passé pendant le somnambulisme ; 2* souvenir complet pendant Uû somnambulisme nouveau de tout ce qui &'est passé pendant les somnambulismes précédents ; 3« sou venir complet pendant le somnambulisme de tout ce qui s'est passé pendant Ja veille — La troisièiue loi présente peut-iHre, aioute-t-il, plua d'exceptions et d'irrégularités que les deux autres.

Ou a vu que, dans les états supérieurs à Tétat 3» la mémoire de l'état de veille et des états précértents s'oblitérait de plus en plus et pnraiasalt revenir avec toute son intégrité daus les états supérieurs comme l'état c^ctatique. Cette question n^est pas encore simigammeu t élucidée <

Léonore qui lui avait été donné par son premier maître (1). C'est pour éviter les confusions que nous la désignerons ici sous le nom de Léonie 3.

(c Le caractère le plus important de ce nouveau somnambulisme ne s'observe que lorsqu'il se termine.

» En effet, on fait cesser cet état de différentes manières : le sujet retombe en léthargie, puis se réveille en somnambulisme ordinaire, état de Léonie 2. Celleci reprend la conversation au point où elle a été interrompue avec elle dans le même état et n'a jamais le moindre souvenir de ce qui s'est passé dans l'état de Léonie 3. Cette perte de souvenir n'est pas causée par la léthargie intermédiaire, car Léonie 2 se souvient de toute sa vie à elle, quoiqu'elle ait été coupée par de nombreuses léthargies. En un mot Léonie 2 ne se souvient pas plus de Léonie 3, que Léonie 1^ tout éveillée, ne se souvient du somnambulisme. Cet état de Léonie 3 est donc bien un nouveau somnambulisme par rapport à Léonie 2, comme celui-ci en était un par rapport à l'état de veille. »

Passant à l'étude des variations de la sensibilité de ses sujets dans les divers états, M. Janet nous apprend que Lucie, à l'état de veille ou de Lucie 1, ne possède d'à peu près intact que le sens de la vue. C'est une hystérique qui n'a gardé la sensation tactile sur aucun point du corps ; elle n'a aucune sensation musculaire :

(1) Les états de conscience dans les différents états sont parfois si différents que le sujet dans un état parle de lui dans un autre état, comme si c'était d'une personne étrangère. De là, Thabitude des anciens magnétiseurs de désigner par des noms différents les personnalités diverses de ces états somnambuliques.

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a On peut remuer ses membres, même les attacher derrière elle, arrêter ses mouvements spontanfSs^ le tout sans qu'elle s'en aperçoive si elle ne regarde pas. Cette anesthésie très profonde lui a enlevé complètement tout souvenir ; elle prétend que tout le monde est comme elle. Outre cette perte du sens tactile, Lucie a presque complètement perdu le sens de Touîe, elle n'entend parler que si la voix est assez forte et assez proche ; elle ne perçoit pas le tictac de ma montre, même si je l'applique contre son oreille. La vue, quoique très diminuée (acuité visuelle, un tiers ; champ visuel restreint à 20<>), est encore le meilleur sens qu'elle possède. Aussi s'en sert-elle continuellement, elle ne fait pas un mouvement, ne marche pas sans regarder sans cesse ses bras, ses jambes, le sol, etc. ; si on lui fermait les yeux entièremeati elle ne pourrait même plus parler et elle dormirait (1).

<K Endormons-la maintenant profondément et, pour avoir des différences nettes, passons les intermédiaires : mettons-la dans son plus grand somnambu* lisme, l'état de Lucie 3, qui n'arrive qu^au bout (fune demi-heure de passes. La voici qui se relève et ouvre les yeux... Les sens qu'elle avait à l'état de veille ne sont pas perdus ; au contraire^ ils ont augmenté^ mais ce qui est frappant, c'est qu'elle a retrouvé complètement et avec délicatesse tout le sens tactile et musculaire. Elle sait parfaitement où sont ses membres.

(1) L'ocdasion des yeux détermine le somnambulisme ch^ un certain nombre de sujets, môme non anesthésiq[ues à l'état da veilla. U suffit pour reconnaître qu'ils sont en somnambulisme, de leur dire (quelque cbose quand ils ont les yeux fermés et de constater qu'ils ne se rappellent rien lorsqu'Us ont ouvert les yeux.

VARIATION DES iStATS DE CONSCIENCE 85

elle distingue au toucher les plus petits objets, reconnaît ma main au simple contact, marche et même écrit sans regarder ni ses pieds ni sa main. Ces nouvelles sensations ne la surprennent pas, d'ailleurs, elle les trouve encore très naturelles (p. 106)...

« Qui n'a été frappé de ce fait qu'une hystérique, anesthésique à Tétat de veille^ n'est plusanesthésique en catalepsie ? Fermez le poing gauche de Léonie ou de Lucie pendant la veille, elle ne s'en apercevra pas, et cependant^ si je leur ferme le poing en catalepsie, même sans qu'elles puissent le voir, je leur suggérerai un sentiment de colère. Que l'on mette une clef dans la main gauche de Léonie pendant la veille et elle ne saura ce que c'est ; mettons le même objet dans la main gauche pendant la catalepsie et elle fera le geste d'ouvrir une porte. U y a donc une sensibilité tactile pendant la catalepsie qui n'existait pas dans la veille (p. 110) (1).

« Ces modifications de la sensibilité, efiectuées par le sommeil hypnotique, ou par les passes, peuvent être obtenues par d'autres procédés, quels qu'ils soient, pourvu qu'ils rendent momentanément au sujet des sensibilités qu'il a perdues.

«//ya des somnambules ^ disait déjàCharpignon(2),

(1) Qu'on rapproche robservation des anestiiéslgaes à Tétat [d veiUe qui deviennent sensibles au somnambulisme de celle rapporté & la p. 57 des sujets sensibles h Tétat de veiUe, dont la sensibilit disparaît d'abord de la surface cutanée, puis se reporte sur un série d'enveloppes extérieures, et Ton se demandera sans doute s l'effet de la magnétisation n'est pas de prolonger au delà de l'extrémité des nerfs les courants transmetteurs de la sensation, et si l'anesthésie chez les hystériques ne provient pas de ce que ces courants s'arrêtent avant d'arriver & la peau.

(2) Physiologie du Magnétisme^ p. 171.

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que Ton peut endormir par une machine électrique, C*est là une grande vérité;^ nous avons vu le» effets partiels d'un petit courant électrique (1) ; on conoait les excellents effets du bain électrique sur les hystériques. Le célèbre Louis V*** « récupère (2) toutes» les sensibilités par le bain électrique... et, quand son cerveau est ainsi ouvert, il se rappelle toute sa vie ». Je suis convaincu que les appareils électriques seront prochainement le véritable instrument scientifique pour produire à volonté et régulièrement toutes les variétés du somnambulisme. Mais actuellement bien d'autres procédés arrivent au même résultat: l'aimant^ les plaques métalliques de Burq, etc, Jules Janet n'a-t-U pas montré que, dans la période d'excitations du chloroforme, une hystérique anesthésique retrouvait sa sensibilité et entrait dans un véritable somnam-

(1) c J'ai reconnu que l'on pouvait rendre momentanément à Kose la sensibilité d'une partie de son corps par trois procédés : ou bien

Sar l'application prolongée d'un fort aimant ou par l'applicalion e plaques métalliques d'étain on de plomb, ou enfin et plus facilement encore au moyen d'un courant électrique de moyenne intensité (20 ou 30 éléments Trouvé). Il y aurait èi faire ici. si je voulais discuter cette question, une étude intéressante sur l'action de pes

Srocédés. n me semble que, dans le cas présent, il est bien difficile 'expliquer leur influence, par Vexpectant attention, ou par un phénomène de suggestion, puisqu'il s'agit précisément d'un sujet sur loquel la suggestion d'hallucination tactile n'avait aucune prise et qui ne possédait plus d'images tactiles. La suggestion se sert d*un état psychologique, elle ne le crée pas (Aut. psyoh., p. 98),

« D'autre part, il me semble que l'aimant, comme les plaques métalliques, comme l'électricité, a une action véritable sur ces systèmes nerveux affaiblis. Lucie, qui n'a jamais été dans un hôpital, qui ne connaît rien à ces questions, qui s'était jusque là prétéa à toutes les expériences sans aucune émotion, est tombée raide, coatracturée depuis les m&choires jusqu'aux pieds, pour avoir touché un aimant. Rose reprend, grâce h l'aimant, une sensibilité tactile que la suggestion ne peut lui rendre. Bien d'autres faits, dans Vétude desquels je ne puis entrer, me portent à croire à cette action (P. Jaret, Ibid. p. 157). »

{2) Bourru et fiurot, Var teutons de la personnalité^ 1^86» p. 52*

bulisme. La même observation se trouve d'ailleurs dans Despine. Je lis dans un ouvrage du D"^ Bail une observation bien ourieuse à ce propos : « Parmi les conséquences les plus paradoxales de Tusage hypodermique de la morphine, il faut citer le rétablissement de la sensibilité cutanée sur les sujets qui l'ont perdue... Une hystérique anesthésique, morphinée à la dose de huit centigrammespar jour, vit ses douleurs disparaître et sa sensibilité nocpaale se réveiller... L'abstinence ramène les symptômes hystériques. » (Pages 110-111.)

a Le somnambulisme est^ chez les hystériques, un accroissement de l'esprit par une excitation quelconque et non une diminution. Peut-être existe-t-il deux somnambulismes différents. L'hypnotisât ion des sujets sains possédant déjà tous leurs sens et toutes les images ne peut guère, s'il est possible, que les diminuer et leur supprimer divers sensations. Des sujets sains peuvent par exemple devenir anesthésiques. Il serait curieux de chercher si, chez des sujets de ce genre, la suppression ne porte pas quelquefois sur les images dont ils se servent le plus habituellement à rétat de veille et si le somnambulisme dans ce caslà n'amène pas l'oubli des phénomènes de la veille... Je n'ai rien vu qui vériBât cette supposition : il est vrai que je n'ai guère hypnotisé que des malades (1). Je ne puis donc pas parler d'une observation que je

fl) Contrairement h M. P. Janet, j'ai presque toujours en ponr sujets des personnes se portant fort bien, nullement anesthésiques à rétat de veiUe, et vivant comme tout le monde. On a vu que, chez ces personnes, Toubli des phénomènes de la vdUe s'accentuait de plus en plus avec la prolondenr de lliypnose.

88 LES ETATS PROFONDS DE l'bYPNOSB

n'ai point faite ; dorénavant^ en psychologie comm e dans les autres sciences, on ne peut parler que de ce qu'on a vu. » (Pages H2-H3.)

< Il n'y a pas, comme nous l'avons vu, un seul somnambulisme, mais plusieurs qui sont caractérisés chacun par une mémoire particulière...

< Si Tonne considérait qu'un sujet comme Lucie ^ on pourrait croire que cette division du somnambulisme a quelque importance et qu'il y a toujours ainsi trois mémoires... £n réalité il n'y a ni deux, ni trois mémoires indispensables ; il peut s'en présenter un nombre quelconque et indéterminé, Rose a au moins quatre ou cinq somnambulismes différents^ ayant chacun une mémoire particulière (1). Il y a des sujets, comme N..., qui sont tellement instables qu'ils ne repreuDent le même somnambulisme qu'en étant endormis par la même personne et de la même manière ; sinon ils entrent dans un état sensitivo-sensoriel différent et ne retrouvent pas les souvenirs du premier somnambulisme. » (Page 113.)

« Considérons maintenant le problème d'une autre manière et demandons-nous si le somnambulisme, lorsqu'il existe et peut être vérifié par d'autres caractères, est toujours accompagné par un haut degré de suggestibilité. Si la suggestion agit souvent en

(1) Il est probable que Rose allait jusqa^à Vétat de lucidité oa de sen^ilité h distance ; malheureusement M. Janet» absorbé car ses recherches sur les rapports de la mémoire et de la sensibilité, a négligé volontairement ou involontairement toutes les autres facultés des somnambules. Dans toutes les sciences, chacun envisage les questions sous un point de vue spécial et c'est de la comparaison de ces divers aspects que ressort la vérité.

dehors du somnambulisme, est-elle au moins toujours toute-puissante sur les somnambules ? 11 faut reconnaître qu'il y a des individus très suggestibles pendant leur sommeil hypnotique, surtout au début. Si on les endort rapidement à des intervalles éloignés, si on les réveille peu de temps après leur entrée dans le somnambulisme, en un mot si on ne laisse pas à la seconde existence le temps de se développer et de se compléter (1), on ne verra que ces débuts du somnambulisme^ dans lesquels la suggestion est toutepuissante. Mais, si on se résigne à consacrer plus de temps à l'étude du somnambulisme, on fera bien, c*est du moins ce qui m'a paru utile, de ne pas presser ni bousculer les sujets et do les maintenir longtemps en somnambulisme ; on constatera alors des modifications intéressantes. La plupart des auteurs insistent sur l'inertie des sujets, incapables de faire un mouvement spontané et qui par eux-mêmes ne pensent à rien. C'est qu'ils n'ont pas dépassé dans leurs études cette première période du somnambulisme, cet état presque cataleptique dans lequel certains sujets demeurent assez longtemps. Quand la seconde existence est complète, le sujet est loin d'être inerte ; il remue, veut se lever et marcher, songe à faire mille folies, et est souvent, comme Léonie ou Lucie, fort difficile à maintenir.

« A ce moment les suggestions sont loin d'être toutes puissantes et peuvent provoquer toute espèce de résistance... Cette résistance est variable suivant les

(1) M. Janet revient souvent avec raison sur la recommandation de laisser aux états le soin de se compléter.

90 LUS ÉTATS PRO PONDS DE l'hYPNOSE

actes queToa commande ; elle n'existe guère si Tacte est insignifiant ; elle est très grande si Tacte est pénible ou simplement désagréable pour le sujet ; jamais je n'ai pu par suggestion consciente faire agenouiller Lucie pendant le somnambulisme ; jamais je n*ai réussi à faire lever Lucie de son lit quand elle est couchée...

« Si lés sujets en somnambulisme sont ainsi capables de résistance» ils sont aussi capables de consentement volontaire. Bien souvent la somnambule fait ce qu'on lui dit par une sorte de complaisance qui lui est inspirée par diverses raisons : d'abord elle a presque toujours quelque sympathie pour son magnétiseur et n'aime pas à se disputer avec lui ; ensuite elle est très paresseuse et ne veut pas essayer de résistances inutiles ; enfin elle s'amuse elle-même des expériences et prend souvent à cœur de les faire réussir...

« Mais une remarque beaucoup plus importante nous est fournie par l'étude de certains sujets dans certains somnambulismes particuliers que Ton peut reproduire à volonté. Il existe des somnambulismes parfaits, indiscutables à tous les points de vue, dans lesquels toute espèce de suggestibilité a complètement disparu, et cela même chez ses sujets qui sont, à l'état de veille, extrêmement suggestibles. Plusieurs auteurs ont déjà remarqué que quelques somnambules, dans certains états, possèdent une grande liberté. Puységur notait déjà l'indépendance relative de son somnambule. M. Bernheim remarque que le degré de suggestibilité n'est pas toujours en rapport avec la profondeur du somnambulisme; mais ces

observations sont restées isolées, n'ont pas été reproduites volontairement (1) et ne semblent pas avoir modifié l'opinion des auteurs sur la relation entre le somnambulisme et la suggestion.

« Nous avons décrit, d'après plusieurs sujets, une série de somnambulismes de plus en plus profonds qu'il est quelquefois très long et très difficile de produire, mais dans lesquels le sujet récupère peu à peu toutes les sensibilités (2) et tous les souvenirs qu'ils paraissent avoir perdus. Dans le dernier de ces états le sujet, si malade et si amoindri qu'il soit à Fétat de veille, devient, au point de vue des sens et de la mémoire, absolument identique à l'individu le mieux portant et le plus normal. Quand j'ai observé cet état pour la première fois chez Lucie, j'ai voulu répéter les expériences ordinaires de suggestion que Ton fait avec les somnambules ; Lucie parait surprise, ne bouge pas et finit par éclater : « Mais vous me croyez donc bien bête pour vous figurer que je vais voir un oiseau dans ma chambre et courir après I » Il est à [remarquer qu'elle venait de le faire précédemment pendant son premier somnambulisme, mais maintenant toute isuggestibilité avait disparu. Il en est de même, un peu moins nettement peut-être, pour Léonie : très suggestible en premier somnambulisme, elle Test de moins en moins à mesure qu'elle enfonce dans le second. Le phénomène est surtout curieux chez Maria et Rose,

(1) Mes expériences sur la perte de la suggestibilité dans les états profonds se publiaient dans la Revue d* Hypnotisme au moment où M. Janet faisait paraître son livre.

(2) Je rappelle que tous les sujets de M. Janet étaient anesthésigues à rétat àù veinfi.

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d'abord parce que le passage d'un état à Tautre ne se fait pas, comme chez Lucie, par un sommeil de vingt minutes et un réveil brusque, mais s'accomplit lente* ment et par degrés, ensuite parce qu'elles sont entièrement suggestibles à l'état de veille. On voit ces femmes si hallucinables, si passives quand elles sont éveillées, reprendre, à mesure qu'elles entrent dans ce soidisant sommeil, non seulement tous leurs sens et tous leurs souvenirs, mais toute leur spontanéité et toute leur indépendance. La catalepsie même des membres, leur immobilité dans la position oti ils sont mis, qui existe toujours dès que l'individu est légèrement suggestible, disparait aussi absolument Ce caractère, il est vrai, et toute la suggestibilité réapparaissaient quand on détruisait ce somnambulisme particulier pour ramener les sujets à leur état de veille.

«Jules Janet a essayé de reproduire ces expériences relatives au somnambulisme supérieur sur un sujet célèbre, Witt. lia, comme j'avais été amené à le faire^ prolongé les passes après le premier somnambulisme et même après la léthargie du sujet, et il a été obtenu les mêmes résultats (i) qu'il n'avait pas prévus. Cette femme, dont le somnambulisme avait servi pour étudier toute la théorie des suggestions, avait un somnambulisme facile à produire et absolument ignoré, pendant lequel il était impossible de faire aucune suggestion. Ces derniers phénomènes me semblent importants ; ils nous montrent que, si le

(1) Jules Janet, Hystérie et somnambulisme d'après la théori de la double personnalité^ dans la Revue scientifique^ 1888, 1, 6i6

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somnanibulisme est une seconde existence, ce n'est pas nécessairement une existence faible, sans spontanéité et sans volonté. » (Pages 175-179.)

ce II reste une dernière question à se poser à propos de ces nouvelles formes d'existences psychologiques. Sont-elles inférieures ou supérieures à Tétat de veille? £st-ce une décadence ou un progrès pour un sujet de passer de Tune à l'autre ? Beaucoup d'auteurs se sont prononcés pour le seconde solution, a Ce dernier phénomène, l'oubli au réveil, nous laisse croire que l'état du somnambulisme magnétique est l'état parfait (1). » M. Myers, dans ses études si curieuses sur l'écriture automatique, se demande si l'état somnambulique, au lieu d'être un état régressifs ne peut pas être quelquefois un évolutif (2). Ici comme partout, d'ailleurs, on ne peut faire de réponse générale à cause des nombreuses variétés de somnambulisme. Il y a un nombre infini de formes d*existences psychologiques, depuis celle qui ne contient qu'un seul fait isolé rudimentaire sans jugement et même sans personnalité jusqu*à la pensée de la monade supérieure dont parle Leibnitz et qui représenterait en raccourci tout l'univers. Nous avons vu que rhypnose peut amener les sujets au premier état que nous avons appelé la catalepsie ; c'est une preuve qu'elle peut leur donner une forme d'existence très inférieure. Peut-elle aussi les rapprocher d'une forme de pensée supérieure ? Gela dépend, je crois, de la nature de leur pensée à l'état normal. Quand on

(1) Beuragnon, Magnétisme animal, 1353, p. 172.

(2) Myers, Proceed. S. P. R„ 1887, p, 5l4.

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s'adresse à des hystériques dont la pensée, la sensation, la mémoire sont diminuées, réduites au-dessoos de la limite normale, la moindre excitation du système nerveux — et les passes comme le courant électriqueen sont une très forte — leur rend les facultés qu'elles ont perdues et leur donne une forme d'existence supérieure.

< 11 est évident que Lucie 3, Rose 4 ou Léonie S sont supérieures et de beaucoup à Lucie 1, Rose i, Léonie 1 . Mais il s'agit là des femmes hystériques, et cette existence supérieure qu'on leur rend est simplement une existence normale, celle dont elles devraient jouir continuellement, si elles n*étaient pas malades. Cet état est si peu supérieur à la vie réelle que, même chez ces femmes, il est identique aux moments de santé plus ou moins parfaite qu'elles ont traversés* Est-il possible d'aller au delà ? Peut-on dépasser ces états somnambuliques chez ces sujets ou donner à d'autres sujets sains, qui sont déjà naturellement en possession de cette forme d'existence, une autre forme d'existence supérieure ? C'est ce qu'ont pensé presque tous les anciens magnétiseurs quand ils étudiaient sur leurs sujets des sens nouveaux ou des facultés surnaturelles. C'est ce que pense M. Myers quand i! parle de réadaptations nouvelles de notre personnalité en rapport avec de nouveaux besoins. C'est là une étude dans laquelle nous ne pouvons pas entrer ; il nous suffit d'avoirmontré à quel point elle touche notre sujet et comment elle est possible. )> (Pages 135-136.) Je regrette de n'avoir pu me procurer l'ouvrage de M. Myers, mais le lecteur a pu voir déjà que la question est assez complexe et qu'il faudra encore bien des

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recherches pour Télucider. Nous avons trouvé en effet des propriétés comme la suggestibilité et la vue des émanations lumineuses qui naissent dans Tnn ou l'autre des premiers états^ croissent, passent par un maximum, puis décroissent et disparaissent tout à fait dans les états plus profonds ; d*autres, comme la mé^ moire des états précédents, décroissent, passent par un minimum et semblent croître ensuite pour atteindre un degré remarquable dans l'état extatique ; d'autres, comme la vue des organes internes et la sensibilité à distance^ n'apparaissent que dans les états profonds et s'accentuent de plus en plus ; d'autres enfin, comme la lecture des pensées ou la vue à distance, n'ont été que rarement observés et d'une façon irrégulière sans qu'il soit encore possible de leur assigner une place déterminée dans la série des phénomènes. Toutefois, comme nous sommes, actuellement, déjà en posses* sion d'une première esquisse générale, il devient bien plus facile de voir les lacunes des observations et de chercher à les combler (1).

Nous sommes naturellement conduits parles travaux de M. Janet à poser de nouveau, et avec plus d'assurance, la question qui termine le ch. 1®' de cette étude.

N'y a-t-il pas actuellement, n'y a-t-il pas eu, n'y aura-t-il pas^ par suite de l'évolution de l'humanité, des individus ou même des peuples entiers ayant pour état normal un état analogue à l'un de ceux que nous avons décrits ?

M. Janet rappelle que ces états peuvent souvent se

(1) Aubin Gautier. Histoire du Somnambuîîsmey 1842, t. 11,. p. 363.

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prolonger sans inconvénients pour la vie animale.

< On a sonvent signalé des somnambulismes artiâciels qai ont été longtemps prolongés. Le célèbre abbé Faria prétend que certains de ses sujets sont restés endormis pendant des années et oubliaient à leur réveil tout ce qui s'était passé pendant cette longue période. Un magnétiseur nommé Ghardel endormit deux jeunes filles pendant l'hiver et ne les réveilla que plusieurs mois après au milieu du printemps ; elles furent bien surprises en se réveillant de voir des feuilles et des fleurs sur des arbres qu'elles se souvenaient d'avoir vus couverts de neige avant de s'endormir (1). » Souvent, raconte un autre auteur, je laissais mes somnambules endormies toute la journée, les yeux ouverts, afin de me promener avec eux pour les observer sans exciter la curiosité publique. Il m'est arrivé de prolonger pendant quatorze ou quinze jours le somnambulisme d'une jeune fille qui était à mon service. Dans cet état elle continuait ses travaux comme si elle eût été dans son état ordinaire... Elle se trouve au réveil comme dépaysée dans la maison, n'étant plus du tout au courant de ce qui s'est passé.

< Ces récits ne doivent pas être mensongers, car la vérification en est assez facile à faire. J'ai maintenu moi-même Rose en somnambulisme pendant quatre jours et demi sans difficulté, car elle se portait fort bien pendant ce temps, mangeait et dormait beaucoup mieux que dans son état normal. Jules Janet, qui a surtout étudié la période intéressante de ces somnam-

(1) Delatour^ dans VHermès (journal magnétiçfue), août 1826» p. 11".

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bulismes pendant laquelle une hystérique^ anormale à Tétat de veille, retrouve toutes ses sensibilités et ressemble à une personne bien portante^ a prolongé cet état bien plus longtemps encore. Pourrait-on laisser les sujets indéfiniment dans ce second état ? Ce serait un moyen bien facile de guérir complètement rhystérie. Malheureusement la chose me parait fort difficile. Cet état a paru, au moins pour mes sujets, être une fatigue et les épuiser rapidement. Certaines, comme Léonie et Lucie, ont besoin de dormir fréquemment pendant quelques minutes, pour se reposer, et les hystériques en général ne se maintiennent dans cet état d'intégrité sensorielle qu'au moyen d'excitations renouvelées de temps en temps, passes, courant électriques, etc. Il est propable que, peu à peu, les hystériques reprendraient leurs tares, leurs anesthésies habituelles et rentreraient dans leur état normal avec Toubli de tout ce qui s'est passé pendant leur existence plus complète. Cependant mes observations sont sur ce point tout à fait incomplètes et je ne puis conclure avec précision. » (Pages 135-136.)

De plus on a constaté bien des fois que ces états se produisent spontanément.

Un jeune homme, cité par Georget, passait subitement après un cri initial dans un état nouveau où il avait un autre caractère qu'à l'état normal, tout en lui conservant ses facultés. < Il revenait à lui, si on le serrait à bras le corps; étonné, il avait tout oublié; il retrouvait tout dans l'état suivant, et néanmoins il se croyait dans son état habituel, en sorte que c'étaient comme deux existences différentes (1). » Erasme Dar-

(1) Georget, Maladies mentales, 1827, p. 129.

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wia rapporte qu'il a traité une demoiselle jeune et spirituelle « affectée d'une rêverie qui revenait d'un jour à l'autre et durait presque toute la journée. Comme elle conservait pendant ces accès des idées de la même es^ pèce qu'elle avait eues le jour précédent et qu'elle ne se rappelait plus Tinstant suivant quand il y ayait absence d'accès» ses parents s'imaginaient qu'elle avait deux âmes. » (1).

Les exemples les plus curieux sont certainement ceux de Félidaet de Louis V.^si complètement étudiés de nos jours par le D'Azam (2) et par D" Bourru etBurot(3).

Félida est née à Bordeaux vers 1841 de parents bien portants ; elle est intelligente, instruite et dirige probablement encore aujourd'hui un commerce d'épicerie,

A l'âge de quatorze ans, après la puberté» sa santé fut ébranlée, son humeur devint sombre et elle prit ses premiers accès qui revenaient d'abord tous les cinq ou six jours.

Voici comment les décrit le D'^ Azam, appelé à les soigner :

« Félida X... est assise, un ouvrage quelconque de couture sur ses genoux; tout à coup, sans que rïen ne puisse le faire prévoir, et après une douleur des tempes plus violente qu'à l'habitude, sa tète retombe sur sa poitrine, ses mains demeurent inactives et descendent inertes le long du corps ; elle dort ou parait

l)Er. Darwin, Zoonomie, trad., 1810, tome H, p. 163. z) D' Azam, Hypnotisme, double conscience, iSSJ. (3) Bourra 6t Burot, Variations de la personnalité, 1888.

dormir, mais d'un sommeil spécial, car ni le bruit, ni aucune excitation, pincements ou piqûres ne sauraient réveiller ; de plus cette sorte de sommeil est absolument subit. Il dure deux ou trois minutes; autrefois il était beaucoup plus long.

» Après ce temps, Félida s'éveille, mais elle n'est plus dansFétat intellectuel où elle était quand elle s'est endormie. |Tout paraît différent. Elle lève la tète et» ouvrant les jyeux^ salue en souriant les nouveaux venus, sa physionomie s'éclaire et respire la gaieté; sa parole est brève et elle continue en fredonnant l'ouvrage d'aiguille que, dans l'état précédent, elle avait commencé. Elle se lève, sa démarche est agile, et elle se plaint à peine des mille douleurs qui, quelques minutes auparavant, la faisaient souffrir; elle vaque aux soins ordinaires du ménage, sort, circule danslaville^ fait des visites, entreprend un ouvrage quelconque ; ses allures et sa gaieté sont celles d'une jeune fille bien portante et de son âge. Son caractère est complètement changé ; de triste elle est devenue gaie, et sa vivacité touche à la turbulence; son imagination est plus exaltée; pour le moindre motif, elle s'émotionne, en tristesse ou en joie ; d'indifférente à tout qu'elle était, elle est devenue sensible à l'excès. Dans cet état, elle se souvient parfaitement de- tout ce qui s'est passé pendant les autres états semblables, et aussi pendant sa vie normale. J'ajouterai qu'elle a toujours soutenu que l'état, quel qu'il soit, dans lequel elle se trouve au moment où on lui parle, est l'état normal qu'elle nomme sa raison par opposition à l'autre état qu'elle nomme sa crise.

« Dans cette vie comme dans l'autre, ses facultés

100 LES irxia frofonds de l*hypno£e

intellectuelles et morales, bien que différentes, sont incontestablement entières; aucune idée délirante, aucune fausse appréciation, aucune hallucination. Je dirai même que, dans ce deuxième état, dans cette € condition seconde » toutes les facultés paraissent plus développées ou plus complètes. Cette deuxièaie vie, où la douleur physique ne se fait pas sentir, est de beaucoup supérieure à l'autre ; elle Test surtout, par le fait considérable que nous avons déjà indiqué^ que, pendant sa durée. Félida se souvient, non seulement de ce qui s'est passé pendant les accès précédents, mais aussi de toute sa vie normale, tandis que, dans celle-ci, elle n'a aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant les accès.

« Après un temps qui, en 1858, durait trois ou quatre heures presque chaque jour, tout à coup la gaieté de Félida disparaît , sa tète se fléchit sur sa poitrine et elle tombe dans Tétat de torpeur que nous avons décrit.

« Trois ou quatre minutes s'écoulent et elle ouvre les yeux pour entrer dans l'existence ordinaire. On s'en aperçoit à peine, car elle continue son travail avec ardeur, presqu'avec acharnement ; le plus souvent c'est un travail de couture entrepris dans la période précédente. Elle ne le connaît pas (par suite de l'oubli au réveil de l'état somnambule) et il lui faut un effort d'imagination pour comprendre. Néanmoins elle continue comme elle peut, en gémissant sur sa malheureuse situation; sa famille, qui a l'habitude de cet état, l'aide à se mettre au courant. Quelques minutes auparavant, elle chantonnait quelque romance ; on la lui redemande, elle ignore absolument ce qu*on

veut dire; on lui parle d'une visite quelle vient de recevoir, elle n'a vu personne.

€ Je crois devoir préciser les limites de cette amnésie. Cet oubli ne porte que sur ce qui s'est passé pendant la condition seconde; aucune idée générale acquise antérieurement n'est atteinte ; elle sait parfaitement lire, écrire, compter, tailler, coudre etc., et mille autres choses qu'elle savait avant d*étre malade ou qu'elle a apprises pendant les périodes précédentes d'état normal.

« Si j'avais pu avoir des doutes sur la séparation complète de ces deux existences, ils eussent été levés par ce que je vais raconter. Un jeune homme de dixhuit à vingt ans connaissait Félida depuis son enfance et venait dans la maison. Ces jeunes gens ayant l'un pour l'autre une vive affection s'étaient promis le mariage. Un jour, Félida plus triste que d'abitude, me dit, les larmes aux yeux, que sa maladie s'aggrave, que son ventre grossit et qu'elle a, chaque matin, des envies de vomir ; en un mot, elle me fait le tableau le plus complet d'une grossesse qui commence. Aux visages inquiets de ceux qui l'entourent, j'ai des soupçons qui devaient être bientôt levés. £n effet, dans l'accès qui suit de près, Félida me dit devant les mêmes personnes : « Je me souviens parfaitement de ce que je vous ai dit, vous avez dû facilement me comprendre: je l'avoue sans détour, je crois être grosse. »

a Dans cette deuxième vie^ sa grossesse ne Tinquié* tait pas et elle en prenait assez gaiement son parti. Devenue enceinte pendant sa condition seconde, elle l'ignorait donc pendant son état normal, et ne le

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savait que pendant ses autres états semblables ; mais cette ignorance ne pouvait durer : une voisine devant laquelle elle s'était exprimée fort clairement et qui^ plus sceptique qu'il ne convient, croyait que Félîda jouait la comédie, lui rappela brutalement ses confidences après l'accès. Cette découverte fit à la jeune fille une si forte impression qu'elle eut des convulsions hystériques et je dus lui donner des soins pendant trois heures. »

Félida épousa peu de temps après le jeune homme dont il vient d'être question, et, de 1859, époque de ses premières couches, jusqu'en 1876, elle eut dix nouvelles grossesses ; mais elle n'a conservé que deux enfants.

La période d'accès ou de condition seconde, qui, en 1859, n'occupait environ qu'un dixième de l'existence, a augmenté peu à peu de durée ; elle est devenue égale à la vie normale, puis l'a dépassée pour arriver à remplir l'existence presque entière. Il est plusieurs fois arrivé que s'endormant le soir dans son état normal, elle s'est éveillée le matin dans raccès, sans qu'elle ni son mari en aient eu conscience : la transition a donc eu lieu pendant le sommeil.

Cette transition est, du reste, devenue presque insaisissable par sa rapidité même dans l'état de veille, ce qui rend sa situation fort triste par suite des lacunes constantes qui se produisent dans sa mémoire et par suite des perturbations apportées dans son commerce et ses relations d'affaires ou de famille.

Au point où en est aujourd'hui la science, on est donc certainement autorisé à rechercher dans des phénomènes de cet ordre l'explication des médiums, des

voyants, des envoùteurs et des guérisseurs ; en tous cas, il n'est plus permis de rejeter a priori des faits appuyés sur de sérieux témoignagnes parce qu'ils nous paraissent impossibles. C'est ce que disait déjà Montaigne dans un chapitre de ses Essais que nos lecteurs nous sauront certainement gré de reproduire en réponse à ceux qui, par une singulière contradiction, prétendent imposer des bornes à notre science, tout en proclamant la loi du progrès.

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