CHAPITRE VII
c'kst folie de rapporter le vray et le faulx au jugement de notre suffisance
« Ce n*est pas à l'âdventure sans raison que nous attribuons à simplesse et ignorance la facilité de croire et de se laisser persuader : car il me semble avoir apprins aultrefois que la créance estoit comme une impression qui se faisoit en nostre î^me ; et, à mesure qu'elle se trouvoit plus molle et de moindre résistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. Ut necesse esi^ lancent in libra^ ponderibus impositis^ rfeprimi ; sic animum perspicuis cedere (1). D'autant que Tame est plus vuide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement soubs la charge de la première persuasion : voyla pourquoy les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus subiects à estre menez par lesaureilles. Mais aussi, de Taultre part, c'est une sotte presumption d'aller desdaignant et condamnant
me U est nécessaire qu'un des bassins de la balance soit bas par le poids dont on le charge, il faut de même que it se rende à Févidence des choses. (Gic.» Quest, Acad.^
106 LES ÉTATS PROPONDS DK l'hYFNOSE
pourfaulx ce qui ne nous semble pas vraysemblable ; qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque sufGsance oultre la commune. J'en faisois ainsi aultrefois ; et si i'oyoy parler ou des esprits qui reviennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantements 9 des sorcelleries, ou faire quelque aultre conte où ie ne peusse pas mordre,
Somnia, terrores magicos, miraenla, sagas, Noctomos lémures, portentaque Tessala (i),
il me venoit compassion du pauvre peuple abusé de ces folies. Et, à présent, ie treuve que i'estoy pour le moins aultant à plaindre moy mesme ; non que l'expérience m'aye depuis rien faict veoir au-dessus de mes premières créances, et si n'a pas tenu à ma curiosité ; mais la raison m'a instruict que, de comdamner ainsi résolument une chose pour fauise et impossible, c'est se donner Tadvanlage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté de Dieu et de la puissance de nostre nature ; et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à lamesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appelons monstres, ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en présente il continuellement à nostre vue? Considérons au travers de quels nuages et comment à tastons, on nousmèneàla cognoissance de la plupart des choses qui nous sont entre mains :
(1) De songes, de visions magiques, de miracles de sorcières, d'apparitions noctnrnes, et d'antres effets prodigieux. (Horat., Epist, 2, I. II, V. 208, 209.)