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Il trouve pour résultat

Je le prie ensuite de me résoudre le problème suivant : « Partagez une somme de cinq cents francs entre deux personnes, de manière que l'une ait cent francs de plus que l'autre. » Il calcule et me répond : « L'une aura 3oo francs et l'autre 200 francs. » Je lui demande la preuve et il écrit 3oo + 200 = 4oo. Il refait ses calculs et s'embrouille. Voyant qu'il ne pouvait arriver à une conclusion je lui fais remarquer que 3 -|- 2 = 5, ce qu'il n'admet qu'après le dialogue suivant : « Combien font 3 -|- i ? — Quatre. — Et 3 + 2? — (Avec hésitation). Quatre. — Vous voyez vous-même que ce n'est pas possible : 3 -)- i =:z 4 et 4 + I = 5 et 3 + 2 = 5. »

Il se rend au raisonnement. Je l'endors alors pour lui enlever la suggestion, ce qui ne l'a pas empêché, le lendemain, de faire plusieurs erreurs de calcul à son bureau ;

je dus le rendormir et lui affirmer de nouveau que 3 + 2 faisaient 5 et non pas 4*.

Remarque. — J'ai donné cette suggestion sur la demande de M. Georges Léchalas à qui M. Ernest Naville avait écrit : « A-t-on constaté que des mathématiciens aliénés perdent le sens des vérités nécessaires et font, par exemple, de fausses démonstrations dont ils ne peuvent reconnaître l'erreur? En d'autres termes, y a-t-il des hallucinations rationnelles? »

Le défaut d'instruction mathémathique du sujet m'a empêché de faire une expérience plus concluante ; mais on voit, dans le cas présent, que la faculté de raisonnement avait persisté dans son intégrité et qu'il n'y avait eu qu'une perversion de la mémoire.

Sujets. — Paul, 17 ans, employé de commerce à Blois, et Benoît.

Benoît seul reçoit les suggestions à l'état de veille par simple injonction brusque.

Suggestion. — J'endors Paul et je lui dis :

(( Quand vous vous réveillerez, vous vous croirez possédé du démon, vous jurerez^ vous trépignerez, votre

' Il faut se méfier des suggestions persistantes qui peuvent être dangereuses: un jour j'avais ordonné pendant l'iiypnose à un sujet de ne pouvoir descendre la première marche de mon escalier. Je réfléchis qu'il pourrait tomber et se faire mal et j'enlevai la suggestion. Deux heures plus tard, après une séance où de nombreuses suggestions s'étaient succédé, je l'accompagnai jusqu'à l'escalier en le tenant j)ar le bras, précaution qui ne fut point inutile ; car, à la première marche, il trébucha et se serait précipité la tète en avant si je ne l'avais fortement retenu. Je dus lui commander vivement de passer pour qu'il pût continuer son chemin.

bouche écumera. La possession cessera dès que je vous toucherai. »

Effet. — L'effet se produit avec une intensité effrayante dès que Paul est réveillé ; quand je l'ai calmé je m'adresse brusquement à Benoît : « Le démon qui est sorti de Paul est entré chez vous. » Aussitôt Benoît imite tout ce qu'il a vu faire à Paul.

Je mets fin à l'accès en lui disant impérativement : (( Vous êtes guéri. »

Suggestion. — « Un quart d'heure après avoir été réveillé, vous verrez apparaître dans la glace au-dessus de la cheminée votre patron saint Benoît, tout environné de lumière^ avec la palme du martyre à la main ; il vous dira qu'il vous protège contre le démon qui cherche à se saisir de vous. Vous verrez alors entre les deux fenêtres le démon qui vous menacera de ses griffes ; vous aurez peur; vous direz : « 0 mon patron , protégez-moi ! » Votre patron repoussera le diable, qui. s'enfoncera dans le plancher au milieu des flammes et en laissant une odeur de soufre. — Vous vous mettrez alors à genoux, et vous entrerez en extase avec les bras en croix. Puis vous vous lèverez et vous chanterez : ce Malborough s'en va-t-en guerre lo Quand vous arriverez à mironton, vous vous endormirez complètement. »

Effet. — La suggestion s'est déroulée avec toutes les phases indiquées ; seulement elle s'est produite immédiatement après le réveil, probablement parce que les premiers mots de mon injonction n'avaient point été prononcés assez nettement. Le sommeil final n'est arrivé qu'au refrain du second couplet. — B. réveillé ne se sou-

vient de rien. — Je le rendors de nouveau ; il nous raconte sa vision d'un bout à l'autre en décrivant le démon avec ses cornes et ses dents, et il a soin d'expliquer qu'après la disparition du démon il était si content qu'il s'est mis à chanter la première chose qui lui était venue à l'idée, la chanson de Malborough ; je lui ordonne de se souvenir au réveil, ce qui a lieu. 11 nous raconte alors de nouveau sa vision, en glissant légèrement sur certains détails et en appuyant sur d'autres comme pour excuser son hallucination.

Sujets. — Emile, i6 ans, typographe à Blois, et Benoit.

Suggestion. — u Vous vous réveillerez dans une prairie. Toutes les personnes qui sont ici, sauf moi, seront vos moutons ou vos chiens. Vous déjeunerez avec un panier de fraises. Vous verrez le garde-champêtre qui vous dressera un procès-verbal. »

Effet. — La scène se produit comme je l'ai indiqué ; les jeunes bergers assis sur le tapis causent en mangeant ; de temps en temps l'un se lève pour appeler son chien ou faire le geste de jeter une pierre à un mouton qui s'écarte.

Je me présente pour acheter des moutons et je choisis successivement, en les marchandant, divers assistants. Benoit défend ses intérêts en faisant valoir des qualités correspondantes à l'aspect de la personne en question. L'un (un enfant) est un joii petit agneau ; l'autre, un gros mouton bien gras ; un troisième aune magnifique toison; un quatrième possède de superbes cornes, etc.

Quand le garde- champêtre imaginaire apparaît et leur dresse procès-verbal, les bergers réclament, disent qu'ils

n'ont fait aucun mal, qu'ils ont le droit d'être dans cette prairie.

J'interviens alors, et prenant Emile à part, je lui fais observer que nous sommes seuls, et que, pour éviter le procès-verbal, nous n'avons qu'à nous débarrasser du garde-champêtre. Je lui offre un revolver qu'il décharge sans hésitation sur son ennemi. Je me dirige du côté où il a fait feu, je me baisse pour regarder la victime, je dis qu'elle est bien morte, mais qu'il faut' maintenant faire disparaître le cadavre. « Justement^ dit l'un d'eux, voilà un fossé; nous allons l'y mettre et nous le recouvrirons de feuilles. »

Emile et Benoit font mine alors de prendre le corps, l'un par les pieds^ l'autre par la tête, le soulèvent avec effort^ le portent dans un coin, et amassent dessus des feuilles avec les pieds et avec les mains.

Je commande d'une voix forte : « Vous ne vous souvenez de rien ! » Les deux sujets font une forte inspiration, écarquillent les yeux et reviennent à l'état normal sans souvenir.

Sujets. — Gabrielle, i8 ans, couturière à Blois, Benoît et Emile.

Suggestion. — « Vous vous réveillerez tous trois au moment où M. A. se mouchera.

u Gabrielle ! au réveil, vous serez âgée de trente ans et maîtresse d'un atelier de couture ; Benoît et Emile seront vos ouvrières.

« Benoît! au réveil, vous serez une jeune fille de i5ans, couturière chez M""* Gabrielle; vous vous appellerez Félicie.

ElTAT SOMNAMBULIQUE 43

« Emile! au réveil, \ous serez une jeune fille de i8 ans, ouvrière chez M"''' Gabrielle ; vous vous appellerez Valentine.

« Toutes les trois ! écoutez-moi bien : vous serez dans votre atelier, vous ne verrez, vous n'entendrez personne autre dans le salon que moi. Au bout d'un instant vous trouverez qu'il fait très chaud et qu'il y a de mauvaises odeurs. Vous irez ouvrir une fenêtre ; vous entendrez la musique militaire dans le lointain ; vous verrez passer le II 3° ; Madame L., ici présente, viendra alors commander une robe.

«Gabrielle! vous lui prendrez mesure; M"''- L. vous paiera un compte qu'elle a chez vous avec trois pièces de 20 francs. Vous ne saurez plus écrire, vous chargerez Félicie de lui faire un reçu avec le papier et l'encre qui sont sur la table, et de signer pour vous.

« Félicie ! au moment où vous signerez votre nom, vous serez paralysée des bras et des jambes. »

Effet. — La scène commence comme je l'ai indiqué. Gabrielle distribue le travail ; chaque fois qu'elle détourne la tête, E. et B., qui cousent des étoffes imaginaires, chuchotent entre eux et projettent une promenade sur le Mail avant de rentrer chez leurs parents ; ils baissent les yeux sur leur travail quand Gabrielle les regarde. — B. se lève en disant que ça sent mauvais, qu'on étouffe ; il va ouvrir et prête Toreille. Les deux autres vont le rejoindre à la fenêtre, l'un fait remarquer le tambour-major, l'autre le colonel qui passent. Je demande quel air joue la musique ; B. me répond que c'est la marche ordinaire du régiment. Au bout de quelques minutes, tous trois reprennent leur travail.

M""" L. s'avance alors et demande qu'on lui prenne mesure. Gabrielle cherche quelque chose et finit par dire qu'elle a égaré son mètre. Je lui en donne un et elle prend

ses mesures. M"^° L. dit qu'elle veut régler son compte qui est de 60 francs , et elle donne trois sous en demandant un reçu.

Gabrielle dit d'un air embarrassé qu^elle ne sait pas bien écrire, mais que Félicie va le faire pour elle.

Pendant que Benoit fait le reçu je tourne les sous qui sont sur la table ; je fiais observer qu'il y a en ce moment beaucoup de pièces fausses et que celles-là n'ont pas l'air d'être bonnes. Benoît les fait sonner et dit qu'elles sont excellentes ; j'insiste, il me répond vivement qu'il s'y connaît aussi bien que moi et continue son reçu.

Aussitôt après avoir signé, il paraît souffrant; je m'informe de ce qu'il a ; il dit qu'il ne peut plus remuer, qu'il se trouve mal.

Emile et Gabrielle le regardent étonnés et anxieux. Je demande à Gabrielle si cela est arrivé quelquefois à Félicie, elle me répond que non ; c'est la première fois qu'elle voit pareille chose. « Y a-t-il longtemps qu'elle travaille chez vous ? — Oui^ monsieur. — Gomment s'appelle-t-elle.^ » Gabrielle hésitant à répondre, je lui dis : « Vous voyez bien que vous la connaissez à peine, vous ne savez même pas son nom. — Elle interroge des yeux Emile qui lui souffle : Félicie ! — Ah ! oui, Félicie : mais je suis si troublée. »

Je mets fin à la scène en disant d'une voix impérative : « Réveillez-vous! » Tous trois font un soubresaut, respirent bruyamment et ont oublié ; la paralysie de Benoît a disparu.

Sujet. — Benoît.

Suggestion. — « Vous viendrez me voir dans deux jours, à 3 heures. »

Effet. — Le lendemain je rencontre Benoît qui me dit : « Vous m'avez dit de venir vous voir demain, n'est-ce pas?»

Remarque. — C'était la première suggestion à échéance que je donnais à B. qui avait alors été rarement endormi. Le fait du souvenir, à l'état de veille, de la suggestion donnée pendant le sommeil, ne s'est plus représenté depuis.

Sajet. — Benoit.

Suggestion. — « Dans quinze jours, à 5 heures 1/2, vous aurez le pouce de la main droite contracture et vous viendrez me le montrer. »

Effet. — L'effet a eu lieu quinze jours après. B. était à la pêche à plusieurs kilomètres de Blois quand, tout à coup, à 6 heures 1/2, sa ligne est brusquement secouée, et à son grand étonnement il constate que c'est par suite de la contracturation brusque de son pouce. Il pensa à venir me demander l'explication de ce fait^ mais, comme il était trop loin, il remit la chose au lendemain.

Remarque. — On voit par cet exemple le danger des suggestions. Si j'avais dit à Benoît : « La première lois que vous irez vous baigner dans la Loire vous aurez une contracture générale, » il se serait certainement noyé. Gomment aurait-on pu reconnaître l'auteur de cet assassinat ?

Sujet. — Benoît,

Suggestion. — « Vous saignerez du nez dix minutes après que je vous aurai réveillé. »

Effet. — Le saignement de nez n'a pas Heu, mais, au

bout de dix minutes, la face est fortement congestionnée et Benoit demande qu'on ouvre la fenêtre parce qu'il se sent très mal.

Sujet. — Benoit.

Suggestion. — Je trace sur la paume de la main de Benoit un petit cercle et je luis dis : « Dans quinze jours le sang suintera dans ce cercle et vous viendrez me le montrer. »

Effet. — Le suintement n'a pas lieu et Benoit ne pense pas à venir chez moi le quinzième jour.

Observations. — M. Focachon, pharmacien à Charmes, a appliqué sur l'épaule d'une somnambule huit timbresposle en lui suggérant qu'on lui appliquait un vésicatoire. Au bout de 3o heures, quatre ou cinq cloches s'étaient développées, et, quinze jours après, le vésicatoire était encore en pleine suppuration.

A Rochefort, M. Bourru, ayant mis en somnambulisme le jeune fantassin de marine sur lequel il a fait ses expériences relatives à l'action des médicaments à distance, lui ordonna de venir le trouver quelques heures plus tard et de saigner du nez ; à l'heure dite, le soldat vint et quelques gouttes de sang suintèrent de la narine gauche.

Le même expérimentateur traça sur les deux avant-bras du même sujet le nom de ce jeune homme avec une pointe mousse ; puis il le mit en somnambulisme et lui dit : (( A quatre heures, ce soir, tu t'endormiras et tu saigneras du bras sur les lignes que je viens de tracer de sang. » A quatre heures, on le voit s'endormir; au bras gauche, les caractères se dessinent en relief et en rouge

vif, et quelques gouttelettes de sang perlent en plusieurs endroits. Trois mois après, les caractères étaient encore visibles, bien qu'ils eussent pâli peu à peu.

Le D^ Mabille, directeur des aliénés de Lafond, près la Rochelle, eut plus tard l'occasion d'observer ce jeune soldat, qu'on avait envoyé en traitement chez lui, et il constata chez lui un accès de somnambulisme spontané où le malade, dédoublant pour ainsi dire sa personnalité^ se suggéra à lui-même des stigmates hémorragiques au bras, répétant ainsi le phénomène mer\eilleux de la fameuse stigmatisée Louise Lateau'.

Suggestion. — « Un instant apsès votre réveil vous verrez mon fils Henri (absent), qui vous demandera de vos nouvelles, vous prendra la main et avec son doigt vous fera rider la peau comme cela. »

Effet. — Le sujet voit mon fils, il l'entend, il le sent, mais aucune ride ne se produit.

XYII

Suggestion à l'échéance d'un an'.

Sujet. — P. N., de Nancy, jeune homme déjà plusieuis fois hypnotisé.

Suggestion. — « Dans un an à pareil jour (c'était le

' Bbrnheim, De la suggestion, p. 78.

* Cette expérience est de M. Liégeois {Revue de l'hypnotisme, I" nov. 1886).

12 octobre i885), voici ce que vous aurez l'idée de faire : Vous viendrez chez M. Liébeault dans la matinée ; vous nous direz que vos yeux ont été si bien depuis un an que vous devez aller le remercier, lui et M. Liégeois. Vous exprimerez votre gratitude à l'un et à l'autre, et vous leur demanderez la permission de les embrasser, ce qu'ils vous accorderont volontiers. — Cela fait, vous verrez entrer dans le cabinet du docteur un chien et un singe savants, l'un portant l'autre ; ils se mettront à faire mille gambades et mille grimaces, et cela vous amusera beaucoup. Cinq minutes plus lard vous verrez entrer un bohémien suivi d'un ours apprivoisé ; cet homme sera heureux de retrouver son chien et son singe qu'il craignait d'avoir perdus. Et, pour divertir la société, il fera danser son ours, un ours gris d'Amérique, de grande taille, mais très doux et qui ne vous fera pas peur. Quand il sera sur le point de partir, vous prierez M. Liégeois de lui donner dix centimes comme aumône et vous les lui remettrez vous-même. »

Efjet. — Le 12 octobre i886, M. Liégeois s'était rendu chez M. Liébeault, avant neuf heures ; à neuf heures et demie, ne voyant rien venir, il était retourné chez lui et supposait que la suggestion faite un an auparavant ne produirait aucun effet. Mais le jeune P. N. arriva à lo h. lo m. Il adressa à M. Liébault les remerciements dont l'idée lui avait été suggérée et demanda si M. Liégeois ne viendrait pas. Celui-ci, prévenu par un exprès, se hâta de se rendre de nouveau à la clinique du docteur. — A peine est il arrivé que P. N. se lève et vient lui exprimer les mêmes sentiments de gratitude qu'il avait déjà témoignés à M. Liébeault. Puis l'hallucination, jusque-li relardée par l'absence de M. Liégeois, se produit exactement dans l'ordre prévu : N. voit entrer un singe et un chien savants qui se livrent à leurs exercices ordinaires ; il s'en amuse

beaucoup ; ces exercices terminés, il voit le chien s'avancer vers lui et faire la quête tenant une sébile dans sa gueule ; il emprunte dix centimes à M. Liégeois et fait le geste de les donner au chien ; enfin, il voit un bohémien qui emmène le singe et le chien. L'ours ne parut pas, et N. ne songea pas à embrasser MM. Liébault et Liégeois.

Remarque. — L'expérience terminée, N. se plaint d'être un peu ({ énervé ». M. Liégeois l'endort du sommeil somnambulique pour le calmer et le remettre en parfait état. Pendant qu'il est ainsi endormi, il lui dit : « Pourquoi avez-vous vu tout à l'heure ce singe et ce chien ? — Parce que vous m'en aviez donné la suggestion, le 12 octobre i885. — Ne vous êles-vous pas trompé d'heure ? Je croyais vous avoir indiqué neuf heures du matin. — Non, Monsieur^ c'est vous qui faites erreur ; vous m'avez endormi, non sur le banc où je suis en ce moment, mais sur celui qui est en face ; puis vous m'avez fait aller avec vous dans le jardin et vous m'avez dit de revenir dans un an à pareille heure. Or il était 10 heures 10. Je suis arrivé tout à l'heure à 10 heures 10. — Mais pourquoi n'avez-vous vu aucun ours et ne nous avez-vous pas embrassés, M. Liébeault et moi? — Parce que vous ne m'avez dit cela qu'une fois, tandis que le reste de la suggestion avait été dit deux fois. »

Au bout de dix ou quinze minutes, N, est réveillé; il est en parfaite santé ; il n'a aucun souvenir de ce qu'il a vu, fait ou dit en vertu de la suggestion de l'année précédente ; il a également oublié ce qu'il vient de dire pendant le sommeil somnambulique.

bO LES ÉTATS SUPERFICIELS DE L'HYPNOSE

Aalo-suggestion. — Benoît rêve pendant la nuit que j'exécute sur lui des expériences de polarité. Il se réyeille avec la jambe contracturée ; il se décontracture en touchant, conformément aux lois de la polarité, la jambe de son jeune frère qui couche dans le même lit.

Illusion de vue à distance. — Benoit étant en somnambulisme, je lui demande à quoi il pense. Il me répond que c'est à sa mère, qui en ce moment est à Tours, et dont il est inquiet parce qu'il n'en reçoit pas de nouvelles ; il craint qu'elle ne soit malade. — « Eh bien! allez la voir à Tours. — Je la vois. — Que fait-elle? — Elle est couchée; ma sœur est auprès d^elle. Ah, mon Dieu ! elle est encore plus malade ; mon beau-frère part pour aller chez le pharmacien. — Par quelle rue passe-t-il? — Par la rue X, il prend la rue Y, il entre chez le pharmacien, il présente une ordonnance, on lui donne un flacon. — Qu'y a-t-il dans ce flacon ? — Je iiB sais pas : c'est une poudre blanche. — Pouvez-vous lire l'ordonnance? — Non. »

La succession si rapide des événements décrits me fit supposer qu'il n'y avait nullement vision à distance et je cessai l'expérience. Mais, comme il aurait pu se faire que Benoît eut décrit, comme présents, une série de faits déjà accomplis, je m'informai plus tard de ce qui s'était passé en réalité : la mère n'avait point été malade, Benoît avait vu ses propres pensées.

Gh Richet a fait des observations analogues ; comme Bernheim et comme moi, il n'a jamais trouvé la lucidité chez aucun sujet.

Retard des perceptions. — Benoît est en somnambulisme les yeux ouverts. Je lui demande s'il peut lire le titre d'un livre que je mets devant ses yeux, il me répond que non. J'abaisse alors peu à peu le livre en répétant ma question. La réponse est négative jusqu'à ce que le livre soit arrivé près de l'aine. Là, il lit.

Une autre fois^ dans les mêmes conditions, je lui présente un livre , il ne peut pas en lire le titre. Je porte l'objet derrière un objet opaque, il lit.

Ces deux expériences semblent, au premier abord, confirmer la vue par l'épigastre ou à travers les corps opaques que l'on produit^ dit-on, dans le somnambulisme des magnétiseurs. Il n'en est rien cependant. Le phénomène paraît être dû ici à un retard de perception, car si pendant le transport du livre on le retourne, le sujet n'en lit pas moins le titre qu'il avait vu primitivement sans le lire.

Hypéresthésie de la vue. — Je donne à Benoît un morceau de carton en lui suggérant que c'est un miroir. Il se regarde, arrange ses cheveux et sa cravate. Je place un vrai miroir derrière lui de telle manière que le reflet se

* L'homme et V intelligence, ip . 178.

porte sur le carton, il voit le derrière de sa tête. Je place mon doigt derrière sa tête contre le miroir, il reconnaît mon doigt. Je place au même endroit ma montre que je retourne plusieurs fois, il voit tantôt de l'or, tantôt du blanc (le cadran), mais sans pouvoir préciser l'objet.

Hypéresthésie de la mémoire. — J'ai reporté par suggestion tous mes sujets à l'époque où ils apprenaient à lire à l'école. Tous m'ont donné sans hésiter les noms de leurs maîtres et le nombre des élèves des diverses classes, renseignements qui ont été reconnus exacts par diverses personnes et qu'ils ne pouvaient me donner qu'en partie à l'état de veille.

Sujet. — Marie. 24 ans, repasseuse à Blois.

Suggestion. — Marie avait à finir un ouvrage pressé pour le lendemain ; elle avait déjà veillé fort tard les nuits précédentes, et craignant de se laisser aller ^au sommeil, elle me prie de lui ôter l'envie de dormir ce soir-là. Je l'endors avec la main et lui dis : « Vous n'aurez pas sommeil celte nuit ! »

Effet. — La suggestion s'accomplit beaucoup trop littéralement, car, son travail fini, Marie se coucha et ne put s'endormir avant le matin.

Un autre jour, dans les mêmes circonstances, elle me fit la même prière ; j'eus soin de lui enjoindre de n'avoir pas sommeil tant qu'elle travaillerait, ce qui eut lieu. Elle s'endormit dès qu'elle fut au lit.

Sujet. — Benoît.

Suggestion. — u Dans cinq jours, vous irez à 5 heures 1/2 chez M. ï. et vous lui donnerez un coup de poing. »

Effet. — Cinq jours après, B. sort de son bureau à rheure ordinaire (5 heures) ; il avait une commission à faire chez M. A. qui loge dans un quartier de la ville très éloigné de celui où demeure M. ï. 11 se dirige du côté de la maison de M. A. ; mais, arrivé presqu'à la porte (il était près de 5 heures 1/2), il lui vient l'idée d'aller chez M. I. Il se raisonne, il se dit qu'il ira après avoir fait sa commission qui est pressée et qu'il n'aura pas le temps de revenir avant son dîner. Vains efforts. La curiosité l'emporte, il faut qu'il aille voir pourquoi il a envie d'aller chez M. I. 11 y va. M. I. l'attendait sur le seuil. Ce n'est qu'en le voyant que l'idée vient à Benoît de lui donner un coup de poing ; il hésite encore quelques instants, puis il le lui donne en lui disant : « Je vous prie de m'excuser, mais c'est plus fort que moi ; j'ai une envie, il faut que je me la passe. C'est probablement une suggestion que m'a donnée M. de Rochas. »

Remarques. — De ce fait on peut tirer plusieurs remarques :

I® J'avais donné exprès à Benoît une suggestion qui devait le forcer à faire un long trajet avant de l'accomplir entièrement pour lui permettre de réfléchir à l'absurdité de l'acte qu'il allait commettre. On voit que la suggestion ne s'est présentée à son esprit que par portions successives dans Tordre où je les avais énoncées. Un individu qui voudrait faire commettre un crime par sug-

gestion pourrait donc formuler cette suggestion de telle sorte que l'esprit du sujet fût amené graduellement à admettre comme naturel et nécessaire un acte qui, dans son état normal, lui eût paru odieux.

2° Le coup de poing s'est transformé en une poussée anodine parce que j'avais affaire à un jeune homme très doux et ami de M. I. J'aurais pu facilement faire donner un coup de couteau si j'avais agi sur une nature brutale et ayant des raisons vraies ou imaginaires d'en vouloir à M. I.

3° Benoît à qui je n'ai donné en plusieurs mois que les trois suggestions à échéance ici rapportées, pour éviter de troubler son esprit^ et que j'avais du reste prévenu, cette fois-là, de ne point s'étonner s'il lui arrivait quelque chose d'extraordinaire dans la huitaine parce que je faisais sur lui une expérience, n'a pa«! hésité à m'accuser. Mais j'aurais pu non-seulement ne point le prévenir, mais encore lui donner la suggestion de ne point penser à moi en cette circonstance et de nier que j'eusse jamais cherché à l'hypnotiser, si on le lui demandait.

Je trouve Benoit endormi naturellement sur la table, la tête sur ses deux bras croisés. Je lui parle, il ne m'entend pas ; je suppose d'après d'autres remarques, qu'il est dans la 3*^ phase léthargique du sommeil, et, par l'application de la main en hétéronome, je le ramène à l'état somnanbulique. Je lui parle^ il m'entend. Je lui dis avec énergie, de manière à lui donner une suggestion aussi forte que possible : ^< Dans huit jours, vous me volerez Tencrier à ressort qui est sur ma table. » Il répond oui sans protestation.

Huit jours après, il vient chez moi^ ainsi que je l'en avais prié à son réveil. Au bout d'une heure environ, je ramène près de la table où était l'encrier ; il le regarde quelque temps à la dérobée, puis le prend, le tourne entre ses doigts tout en causant de choses et d'autres. Tout à coup, je le vois se frictionner vivement la tête d'une main, pendant que l'autre main tenant l'encrier se dirigeait vers la poche de sa redingote. Puis, tout ému, la figure rouge et la parole tremblante, il retire cette main, pose l'encrier sur la table et s'écrie : « Enfin ! je croyais que je ne pourrais pas en venir à bout. » — Il me raconte alors que, depuis son arrivée, il convoite de l'œil cet encrier, se disant qu'il serait bien commode pour lui, et résistant à l'envie de le prendre^ et de le prendre sans qu^on le vît ; que lorsqu'il avait été à portée, il avait voulu au moins le regarder de plus près, et que, dès qu'il l'eut dans la main, cette main se dirigea vers sa poche par un mouvement involontaire. Effrayé de la faute qu'il allait commettre, il se hâta de se frotter le crâne pour faire partir la suggestion ' , s'il y en avait une. Il ne put y arriver qu'avec beaucoup de peine.

Observations . — On voit ici encore apparaître Tinfluence de la nature du sujet. Benoît résiste à une tentation; il peut y succomber si elle est trop forte, mais il cherche auparavant tous les moyens de s'y soustraire. J'ai fait une expérience analogue avec un autre sujet qui n'a pas hésité à s'emparer d'un essuie-plume, après avoir pris toutes les précautions pour qu'on ne le vît pas et qui a nié le vol après l'avoir commis.

T. (de l'asile de Saint-Robert) était particulièrement remarquable dans ses ruses pour accomplir les suggestions. Je lui dis, dans le sommeil, de faire un pied de nez à M'^^P., qu'ilconnaissait et respectait beaucoup. Au réveil.

Voyez le § 3 dii chapitre III.

il fait de grands gestes comme pour chasser des mouches et se dégourdir les bras, et chaque fois que ses mains passent devant son nez, il esquisse rapidement les mouvements typiques avec une figure indifférente. Je lui fais observer qu'il a l'air de faire un pied de nez à M™^ P., il proteste avec indignation et trouve des explications à tous ses mouvements.

Suggestion. — « Apartir de demain jeudi, vous viendrez pendant trois jours ici, à 5 heures 1/2 ; quand vous entrerez dans ma chambre, vous croirez être mon fils Henri et vous ne redeviendrez Benoît qu'en sortant de ma chambre. »

Effet. — Le jeudi, à 5 heures 1/2, Benoît arrive ; il entre dans la maison sans sonner, contrairement à ses habitudes, monte rapidement l'escalier, entre dans ma chambre et va s'asseoir devant la table de mon fils Henri, absent depuis trois mois, en disant : « Je viens de faire une bonne promenade » (ce qui est inexact, car il sort de son bureau). — Avec qui étais-tu ? — Avec T. (un ami de mon fils qu'il connaît à peine) ; il m'a prêté ce livre (un livre qu'il tient à la main). — As-tu rencontré Benoît ? — Non, voilà bien trois mois que je ne l'ai vu. — Il est probablement absent ; aussi je vais tenter sur toi de nouvelles expériences qu'on m'a indiquées. — Mais tu ne réussiras pas, papa, tu sais bien que tu m'as essayé déjà et que je ne suis pas un sujet. — Essayons, donne-moi ta main ? »

Je le contracture et le décontracture, à son grand étonnement, par des contacts en isonome et en hétéronome. Je le place, je le pique ; je constate qu'il est insensible.

Je lui lis le récit des diverses expériences que j'ai faites sur Benoit en le priant de rectifier les erreurs s'il s'aper-

••*- «M'T' Ca^A'^

^ t^ûT"!^ /te/u- atA* Î/IM A^uyis^ ccu

çoit que je me suis trompé d.ins la rédaction. 11 a perdu complètement le souvenir de quelques-unes et regrette de ne point y avoir assisté ; il en trouve de très curieuses :

a Ce Benoît, dit-il, est décidément un sujet merveilleux. » Pour d'autres, il se souvient , soit de les avoir vues, soit d'avoir entendu Benoît nous faire part de ses impressions.

Je l'endors par l'imposition de la main droite et lui demande son nom, il me répond : Benoît. Je le réveille, il est redevenu Henri. J^essaie de détruire la suggestion en plaçant ma main en hétéronome sur la tête*, mais en vain.

Je le prie d'écrire une phrase quelconque, il écrit la phrase n" i et je vois avec étonnement que son écriture a le même caractère que celle de mon fils, comme on peut le constater par le n° 2 qui reproduit la même phrase. Il fau^ remarquer, d'une part, qu'il n'a jamais vu, je crois, l'écriture de mon fils, et que s'il l'avait vue, ce serait il y a longtemps et tout à fait par hasard. D'autre part, son écriture naturelle dont on trouve plus loin (p. 96, en tête) le fac-similé est notamment difTérente,

J essaie alors de lui donner diverses personnalités, mais simplement par persuasion et sans suggestion brusque. Ainsi je lui dis : « Figure-toi que tu es un peintre, très épris de tout ce qui est beau, très amoureux de la forme ; tu y es, n'est-ce pas ? » Son œil slllumine, il se redresse : « Oui, partait ement. - Eh bien ! écris cette phrase : Ce qu^il y a de plus beau au monde, c^est la ligne. » Et il écrit la phrase (fig. 3), en ayant soin de prolonger la 2*" ligne par un trait jusqu^au bout de la première. J'agis d'une façon analogue pour lui donner les sentiments d'un bon prêtre, bien simple et bien croyant (fig. 4), d'unjoyeux viveur (fig. 5), d'un calomniateur hypocrite (fig. 6), d'un entêté (fig. 7), d'un homme dégoûté de l'existence (fig. 8). A propos de cette dernière transformation, je lui fais observer qu'il a commis une faute d'orthographe ; il me

* Voir le § 3 du chapitre Ili.

répond avec un geste découragé : « Ah ! ça m'est bien égal. »

Je laisse aux graphologues le soin d'étudier si ces diverses écritures correspondent bien aux caractères suggérés ; on trouvera du reste, à la fin de ce chapitre (§ 3, B), des spécimens encore plus caractérisés obtenus par des suggestions plus intenses.

Nous passons dans une pièce voisine où ma famille est réunie, et, contrairement à la lettre de la suggestion, sa personnalité nouvelle persiste. Il s'assied près du feu, cause avec sa maman^ avec sa sœur, avec son petit frère Louis en les tutoyant comme le fait mon fils ; s'apercevant que je suis debout;, il se lève, et m 'offrant son siège : « Je te demande pardon^ papa. »

Je le prie de m'accompagner dans une course, il pense à son livre et va pour le fermer dans la bibliothèque^ de peur que son frère Charles^ qui est très étourdi, ne le lui égare. Comme il pleut, je lui offre un parapluie.

Dès que nous avons franchi le seuil de la maison, il reprend son individualité et m'appelle a mon commandant » ; il a passé sa journée au bureau, et ce n'est plus T., mais M^'** X. qui lui' a prêté ce livre.

Le vendredi, à 5 heures 1/2, Benoît entre sans sonner comme la veille, se rend directement à ma chambre, s'assied devant la table de mon fils et se met à lire. Je n'étais point encore rentré ; un de mes enfants qui l'a entendu venir s'approche de lui et entame la conversation. Il trouve qu'il fait froid (la température étant cependant très douce); on l'invite à venir se chauffer dans une chambre voisine où l'on allume du feu : il parle aux uns et aux autres sans embarras.

J'arrive et je lui demande ce qu'il a fait du parapluie qu'il a emporté la veille ; il se souvient bien qu'il l'a pris, mais il a complètement oublié ce qu'il a pu en faire. Je le

prie de me donner lemploi de sa journée et de me dire où en sont ses études ; il paraît embarrassé, cherche et finit par me répondre qu'il a la tête lourde, qu'il ne se rappelle de rien. J'insiste et ne peux rien obtenir pour le temps qui s'est écoulé depuis son départ^ la veille. Il s'inquiète de cet état qui ne lui est pas habituel. Je le rassure en mettant la chose sur le compte de la migraine. Je fais sur lui quelques expériences de localisations cérébrales qui donnent les mêmes résultats qu'à l'ordinaire.

Je lui propose de sortir avec moi ; il reprend son individualité dès qu'il a franchi le seuil ; il m'apprend qu'il a laissé mon parapluie chez lui et qu'il me le rapportera le lendemain.

Le samedi, à 5 heures 1/2, je vois par la fenêtre Benoit arriver en courant, tête nue. Je vais à sa rencontre et je le trouve dans le vestibule, arrêté devaat le portemanteau, cherchant ce qu'il a pu faire de son chapeau ; il s'est aperçu, en voulant l'accrocher, qu'il ne l'avait pas. Je le rassure, et lui affirme en riant que je saurai bien le retrouver. Quelques instants après, je le conduis dans le jardin qui précède la maison et je lui demande ce qu'il a fait de son chapeau ; il me raconte que son chef ne voulait pas le laisser aller, qu'on lui avait caché son chapeau pour le retenir, mais qu'il lui semblait que j'avais besoin de lui, qu'il était parti malgré tout, et qu'il avait traversé la ville en courant pour n'être point en retard'. Nous rentrons et aussitôt il se met à chercher

* Son chef m'a appris, le lendemain, qu'en voyant Benoît si pressé de partir, quoiqu'il n'eût pas terminé un travail dont il était chargé, il s'était douté d'une suggestion et qu'il avait employé tous les moyens possibles pour le retenir. Il lui avait demandé si je lui avais dit de venir ; Benoit répondit que non, mais qu'il était persuadé que je l'attendais. A mesure qu'on le raisonnait et que le temps s'écoulait, on le voyait s'agiter sur sa chaise, son visage changeait, ses yeux s'exaltaient. Enfin, vers 5 h. 20, il ne put plus tenir en place et s'élança brusquement au dehors.

ce que diable il a bien pu faire de son chapeau. Je lui répète de ne pas s'inquiéter, que je vais l'envoyer prendre.

Nous montons dans ma chambre. Je lui montre les diverses phrases qu'il a écrites la veille , il ne se souvient pas de ces changements de personnalité et s'étonne de nouveau d'être devenu aussi sensible que Benoît.

Je constate qu'il est insensible aux pincements et aux piqûres d'épingle, mais qu'il perçoit les impressions d'un corps froid ou d'un corps chaud.

Comme la veille, il a besoin de se chauffer. Je le mène auprès de ma famille avec laquelle il cause pendant une heure, le plus naturellement du monde.

J'essaie de nouveau, en plaçant ma main sur sa tête en hétéronome^ de détruire la suggestion, le seul résultat que j'obtiens, c'est de le faire penser à Benoît. Je fais passer un courant voltaïque décontracturant par l'occiput' , la pensée de Benoît retient plus intense : il a rencontré Benoît dans la journée, il lui a parlé. Je lui dis que j'espérais obtenir ainsi un changement de personnalité et lui faire croire qull était Benoît. — Oh ! cela ne va pas jusque-là, me répondit-il en riant^

Nous allons dîner (c'était la première fois qu'il venait à ma table). Il s'assied sans embarras à ma droite ; je lui fais observer que ce n'est point sa place ordinaire : « C'est vrai, quelle distraction ! » Pendant tout le repas, il mange de bon appétit, cause avec les différents con-

' Voir le § 3 de ce chapitre.

2 J'aA^ais opéré avec un seul élément de la force à peu près d'un volt ; quelques jours après, je donnai de nouveau à Benoit, en état somnambulique, la suggestion d'être Henri au réveil. J'avais alors une pile de deux éléments, je fis passer le courant de droite à gauche sur la nuque, le sujet ayant la tête tournée au midi ; j'évoquai d'abord ainsi l'idée de Benoit, puis, au bout de quelques instants, la suggestion fut complètement détruite.

vives, donne des ordres au domestique, juge de la bonté des mets quand je le pousse sur ce chapitre.

A la fin du repas, je l'endors par un brusque commandement et lui dis : « Vous n'êtes plus Henri, vous êtes Benoît ; vous vous rappellerez que vous venez de dîner ici. » Je le réveille aussi par commandement. Il secoue la tête, écarquille les yeux ; il est confus et se lève subitement pour prendre congé en me remerciant.

Je constate que la sensibilité cutanée est revenue.

Remarque. — Je n'ai point laissé continuer l'expérience jusqu'au dimanche pour voir si Benoît continuerait à venir à 5 heures 1/2. La suggestion paraissait devenir de plus en plus intense à mesure qu'elle se prolongeait et je craignais une nouvelle course sans chapeau à travers la ville.

Mon but était du reste atteint. J'avais reproduit artificiellement ce dédoublement de la personnalité dont on connaît un certain nombre de cas spontanés; j'avais en outre vérifié, une fois de plus, que le sujet, agissant sous rinjïuence d'une suggestion , présentait l insensibilité cutanée, comme si une partie de sa sensibilité était absorbée par l'accomplissement de l'idée fixe qui hante son cerveau.

Double personnalité simultanée. — M. Pierre Janet a publié récemment^ le résultat de ses observations et de ses expériences sur une jeune femme qui présentait, à la fois, deux personnalités : la première parlait et agissait suivant les habitudes normales du sujets tandis que la seconde

' Les actes inconscients et le dédoublement de la personnalité {Revue philos.^ à.Qc. 1%%^).

écrivait en accomplissant, à l'insu de l'autre, une série d'opérations mentales différentes suggérées pendant le sommeil hypnotique.

J'ai essayé de reproduire ces phénomènes sur deux sujets très sensibles et possédant des propriétés différentes. Voici ce que j'ai obtenu :

J'ai donné à Benoît endormi la suggestion de résoudre au réveil, par écrit et sans s'en apercevoir, un problème d'arithmétique. Il l'a résolu, mais en interrompant de temps à autre sa conversation pour suivre ses calculs et en s' excusant de ces distractions par ce prétexte qu'il était très préoccupé de se rendre compte de quelque chose.

J'ai suggéré à Marie, également pendant le sommeil, de me donner, cinq minutes après le réveil, une communication écrite de M. V. sur un sujet déterminé (Marie est somnambule lucide, médium écrivain ; M. V. est son interlocuteur habituel dans le monde des esprits). — Rien ne s'étant produit, j'ai rendormi Marie et lui ai demandé si elle n'avait pas compris mon ordre. « Si. — Pourquoi alors ne l'avez-vous pas exécuté? — Il m'en a empêché. — Qui? — M. V. »

Suggestion par personne invisible. — J'ai dit à Benoît endormi : « Au réveil vous ne me verrez ni ne m'entendrez. » Au réveil, il ne me voit ni ne m'entend. Il me cherche, on lui répond que je suis sorti un instant pour aff'aire et qu'il s'est réveillé tout seul.

Je lui dis : a Regardez le tableau qui est à droite de la cheminée et demandez quel en est le sujet. » — Il hésite un instant, se tourne vers le tableau et dit : « Vous avez là un bien joli tableau ; je ne l'avais pas encore remarqué,

mais je ne me rends pas bien compte du sujet. » — Je le pince, il ne me sent pas; je le fais pincer par quelqu^un, il ne sent pas davantage*.

Je dis : « Benoit est inquiet de savoir où est le commandant, il a envie de savoir s'il est dans sa chambre ; il va prendre une bougie' et se rendre dans cette chambre. » La suggestion s'exécute. Au moment où il prend un des flambeaux qui sont sur la cheminée^ j'ajoute : « Ce flambeau est trop lourd ; il faut prendre celui qui est sur la table. )) Il quitte le premier et prend le second.

Quand il revient de ma chambre, je prends le flambeau dans sa main ; il est stupéfait et s'écrie : « Voyez donc la bougie qui vole toute seule. Ah ! la voilà qui s'éteint (je venais de cacher la flamme avec l'autre main) .... mais c'est donc une séance de magie aujourd'hui. »

Au bout de quelques instants, il pense que tout cela est une suggestion, il se frotte vigoureusement la tête et toute illusion disparait.

M. Liégois a fait une observation semblable racontée dans la Revue d'hypnotisme (i" août 1888). Il est donc établi que le sujet perçoit quand il semble ne pas percevoir. Ce sont là des phénomènes encore mal expliqués par ce qu'on appelle la théorie de l'Inconscient.

§ 2. — Etat cataleptique.

Par suite de l'inertie qui constitue la caractéristique de l'état de catalepsie, les membres du sujet, bien que présentant la plus grande souplesse, conservent très long-

' Cettû insensibilité était due à ce qu'il se trouvait sous l'influence de la suggestion suivant la règle qu'on verra énoncée au § 3 de ce chapitre.

> La scène se passait dans la soirée.

temps l'attitude qu'on leur donne, quelque pénible qu'elle soit en apparence. Bien plus, le muscle proportionne le degré de sa contraction à la résistance qu'il doit vaincre, comme on peut s'en assurer soit en mettant le bras en extension et en chargeant la main d'un poids assez consi^ dérable, soit en faisant reposer sur deux chaises, par la tête et par les pieds, le corps du sujet qui se maintient dans cette position aussi raide qu'une verge de fer'.

De même, lorsqu'on imprime à un membre un mouvement rythmique quelconque, comme celui d'envoyer des baisers ou de balancer le bras, le mouvement se continue automatiquement jusqu'à ce que l'hypnotisé se réveille.

Si l'attitude donnée à un membre correspond à un état moral bien déterminé, telle que la colère, le défi, l'effroi, la prière, l'extase^ Tamour, l'humilité, la tristesse, etc., le mouvement du membre provoque dans les autres parties du corps, et spécialement sur les muscles de la face, d'autres mouvements destinés à compléter l'expression du mouvement dont il s'agit.

L'eff'et inverse se produit, mais plus difficilement, en développant sur la face, par des contractures de polarité^ le masque de l'horreur, par exemple. On voit alors les membres prendre peu à peu Tattitude qui convient à cet état de l'esprit et l'attitude se maintient ainsi jusqu'à ce qu'on vienne la changer.

Si maintenant, au lieu d'agir sur le corps du sujets nous agissons sur son esprit, nous provoquerons des phénomènes tout à fait analogues.

N'ayant plus aucune idée qui lui soit propre, il suffit d'en insinuer une dans son cerveau pour qu'il la fasse sienne et l'accuse à l'extérieur avec toute l'énergie de son organisme concentrée sur une seule fonction.

* Tous les phénomènes indiqués ici ont été vérifiés par moi, sauf indication contraire, sur les six sujets précités.

Présentez brusquement devant ses yeux un objet quelconque, son regard s'y attachera et il n^aura plus d'autre préoccupation que de ne point la perdre de vue*. Si vous opérez là prise du regard avec l'extrémité des doigts de votre main réunis en cône, vous pourrez, en dirigeant cette main vers un point déterminé et en la retirant ensuite rapidement^ fixer le regard du sujet sur ce nouveau point ; ce point peut même être imaginaire et déterminé pour lui simplement par la direction que vous avez donnée à votre mouvement

Si l'objet qui a pris le regard est, par exemple, un morceau de papier que vous déchirez et dont vous jetez les morceaux à terre, le sujet s'y précipitera à leur suite et son regard passera indéfiniment de l'un à l'autre sans pouvoir se fixer sur aucun. Vous arriverez cependant à vous faire entendre de lui par un commandement ferme, et presque toujours il vous indiquera immédiatement et exactement le nombre des fragments, si vous le lui demandez.

On peut lui donner des suggestions immédiates. Mais au lieu de les développer avec toutes leuis conséquences comme dans l'état somnambulique, il les conservera telles qu'il les a reçues. Ainsi en lui mettant entre les mains un objet dont il connaît l'usage, comme une brosse, il fera le geste de brosser et continuera automatiquement. Si je lui dis qu'il a un oiseau dans la main, il le caressera, mais toujours de la même façon.

S'il est sensible à la musique, l'audition d'un morceau

* C'est par ce procédé que Donato saisit ses sujets ; il se place visà-vis d'eux et un peu de côté de manière que sa droite soit en conjonction isonome avec leur droite ; puis, par un mouvement brusque, il plonge son œil droit dans leur œil droit, et il obtient ainsi sur la partie droite seulement du sujet un commencement d'état cataleptique.

éveille successivement en lui une série d'émotions qui se trahissent par des gestes, et il suffit d'arrêter brusquement l'exécution pour fixer la pose que l'on désire. Certains airs provoquent les attitudes caractéristiques des passions que le musicien a voulu exprimer, tandis que d'autres, ceux dont l'expression est purement harmonique ou décorative, suivant l'heureuse expression de M. Léchalas*, amènent uniformément l'extase^.

Si l'on exécute devant le sujet une série d'actes, on le verra les reproduire exactement, quelle qu'en soit la nature : il rira, il pleurera comme il le voit faire ; il répétera les paroles, les chants qu'il entend, aussi exactement que le lui permettent ses facultés.

Qu'on lui affirme qu'il est triste ou en colère, fier ou humilié, son visage exprimera immédiatement ces émotions et restera en quelque sorte figé dans cet état.

Tous les phénomènes que nous avons décrits peuvent se reproduire d'un seul côté du sujet en agissant sur un seul hémisphère du cerveau ; on peut même provoquer des sentiments différents à droite et à gauche.

Braid, qui, le premier, a fait entrer dans la science officielle la connaissance de ces phénomènes, pensait que les attitudes cataleptiques avaient été utilisées, à cause du long temps pendant lequel elles peuvent se maintenir, par les anciens peintres ou sculpteurs pour la confection de leurs chefs-d'œuvre.

Il n'est pas douteux, m'a-t-on dit, que les bacchantes qui n'avaient pas conscience des blessures (Non sentit vulnera Mœnas. — Ovide) et dont Fétat était une stupeur différente du

' Surle mode d'action de la musique {Revue philos.., i884).

a Ces phénomènes se produisent quand même le sujet, s'il est sensible à la musique, ne connaît ni les paroles ni la scène auxquelles ils se rapportaient. Ily a donc eu ici interprétation physiologique de la musique.

sommeil naturel (Exsomnis stupet œvias. — Horace) ne fussent sous l'influence du sommeil nerveux : de là leur propension à la danse sous Feffet de la musique. De simples servantes sans éducation, sous l'influence de cet état nerveux, se meuvent avec la grâce et le cachet particuliers qui distinguent les danseuses de ballet les plus habiles. Il y a donc lieu de croire que non-seulement cette grâce parfaite d'attitude dans la sculpture et la peinture anciennes procédait de l'imitation des bacchantes et d'autres danseuses mystiques, mais encore, que les mouvements habituels aux danseuses de ballet de nos jours leur ont été transmis de l'Italie par reproduction des danses usitées dans les mystères grecs. Personne ne peut voir les filles de basse condition subir l'influence de la musique pendant le sommeil nerveux, sans reconnaître qu'à l'état de veille elles seraient incapables de se mouvoir avec l'élégance qui les caractérise pendant l'hypnotisme. Une telle faculté a sa source probable dans l'action pure et simple de la nature ; celle-ci enseigne à balancer parfaitement le corps dans tous ses mouvements complexes alors que le sens de la vue est suspendu' ,

On a Yu tout à l'heure, à propos de l'effet de la musique, que l'extase (et j'entends ici par ce mot simplement l'attitude caractérisée par le renversement de la tête en arrière et la convulsion des yeux vers le haut) se présentait parmi les formes de l'état cataleptique.

Cette attitude se provoque très facilement chez beaucoup de sujets par des procédés divers, tels que la pression avec le doigt du miUeu de la partie supérieure du front et certaines odeurs^.

Les théologiens distinguent l'extase surnaturelle de l'extase naturelle, et sous ce dernier nom ils confondent divers états de l'hypnose.

Ainsi, parmi les causes qui peuvent produire l'extase naturelle, ils citent^ :

* Neurynnologie (Trad. de Simon^ p. 55), ^ Les forces non définies, p. 356 et p. 829.

3 Encyclopédie théologique de l'abbé Migne. — Diction, des miracles, Y» Extase.

Les maladies auxquelles les anciens donnaient le nom de sacrées parce qu'ils les attribuaient à l'opération directe de la divinité , telles que les affections hystériques, les maladies spasmodiques et certaines folies intermittentes ;

Certaines potions, onctions et odeurs ;

De longues méditations, des frayeurs subites ou prolongées^ un jeûne excessif;

Les passes des magnétiseurs ; • /

Enfin certains exercices corporels.

« Les devins de Laponie, dit l'abbé Migne, se mettent en extase en dansant et en frappant en cadence sur leurs tambours magiques ; les harvas de l'Indoustan s'exaltent d3 même jusqu'au délire jusqu'à l'extase et au ravissement, par le moyen de la danse et de la musique' ; de même encore les derviches hurleurs de la Turquie et les Aissaoua des États barbaresques. Certains moines du mont Athos, surnommés Omphalopsychés , à cause de leur genre de ravissement, se procuraient un délicieux délire en regardant fixement leur nombril, ils croyaient nager dans la lumière divine ; les fakirs de l'Inde connaissent aussi ce secret, il leur suffit de regarder le bout de leur nez de la même manière. On croit que les prêtresses des Germains se donnaient un semblable ravissement par le spectacle du tournoiement des ondes des grands fleuves". Il n'est personne qui n'ait pu remarquer, en eff'et, que la fixité du regard sur un même objet donne promptement le vertige ; mais parmi ceux qui sont à même de l'observer^ il n'en

^ Dans l'Indoustan on n'admet comme prophètes ou barvas que ceux qui tombent en extase sous l'influence de la musique {Nouvelles annales des voyages, t. XXVII). Elysée emploie l'aide d'un musicien pour exciter en lui l'esprit prophétique (IV. Reg. III, i5).

' Plutarque, Vie de César, ch. XXI. — Saint Clément d'Alexandrie, Stromates, liv. i.

est pas qui osent pousser l'expérience jusqu'au bout*. On a vu au XV^ siècle, en Allemagne, une secte de fanatiques dont le principal exercice était de tourner sur eux-mêmes jusqu'à ce qu'ils tombassent épuisés, ravis, et dans une privation totale de sentiment. »

Il existe à Gonstantinople des derviches qui emploient encore aujourd'hui ce procédé.

Olaiis Magnus, cité par Dom Galmet^, rapporte que les Botniens frappant, à coups de marteau, une grenouille ou un serpent d'airain placés sur une enclume, tombent évanouis et, pendant cet évanouissement, apprennent ce qui se passe en des lieux éloignés.

M. Boissière, vice-résident à Hanoï, m'écrit que les indigènes obtiennent le sommeil hypnotique en frappant du gong et du tamtam à l'oreille du sujet étendu de tout son long sous un voile blanc.

L'extase surnaturelle des théologiens présente beaucoup de caractères physiques communs avec l'extase produite artificiellement, et l'une a dû quelquefois être prise pour l'autre quand on accordait une grande importance au phénomène de l'insensibilité.

Le P. de Bonniot décrit ainsi^ les accès de trois des plus célèbres extatiques

ChristinedeStambèlefutunjour ravie en extase pendant qu^on chantait devant elle le cantique de saint Bernard. Son corps élaitraide et ne donnait plus signe de vie ; la respiration même élait suspendue. « Elle resta ainsi, dit un témoin oculaire, environ trois ou quatre heures, appuyée contre un banc, le visage et les mains enveloppées dans son voile. Puis elle se ni",t à soupirer en bâillant, de telle sorte que tout son corps «'Uit agité. » Ce n'est qu'au bout d'une heure que Christine recouvra la respiration normale, puis la parole, dont elle ne

I Ceci était imprimé en i85-2.

' Traité sur les apparitions des Esprits., t. L, p. 260.

3 Opposition entre Vhystérie et la sainteté. Paris, 1886, p. a6.

se servit que pour exprimer l'amour de Dieu qui remplissait son cœur. L'extase de Christine se renouvela, et toujours avec la circonstance de la raideur du corps. Elle ne tombait pas à terre, elle restait à genoux.

Sainte Catherine de Sienne, lorsqu'elle était en extase, avait les membres contractés, ses doigts s'entrelaçaient et tenaient avec force les objets qu'elle avait d'abord pris entre les mains ; ses bras et son cou avaient la rigidité du cadavre ; ses yeux étaient fermés. Après l'extase, elle était longtemps comme assoupie.

Saint Joseph de Cupertino, quand il était saisi par une effusion de l'amour divin, poussait un cri et tombait à genoux, les bras étendus en croix, les yeux élevés au ciel, de sorte cependant que la pupille était cachée par la paupière supérieure; ses membres étaient raides et aucun souffle ne sortait de sa bouche.

On a vu que l'état cataleptique se détermine d'emblée^ chez les sujets sensibles, par une action brusque. Les expériences de la Salpêlrière ont rendu célèbres les effets du gong et tout le monde connaît l'anecdote de l'hystérique immobilisée par le son de cet instrument résonnant dans une pièce voisine, au moment où elle était en train de dérober des photographies dans un tiroir. J'ai fait tomber Benoît en catalepsie à la distance de i5o mètres, en faisant simplement vibrer les plaques d'un téléphone par le mot pstt prononcé vivement : je l'ai réveillé, au comman" dément, par la même voie. Dites à un sujet de vous frapper et regardez-le brusquement au moment où son bras va vous atteindre, vous le fixerez dans cette position-

§ 3 — L'état de crédulité.

Les suggestions à l'état de veille ont été observées depuis Braid par tous ceux qui se sont occupés sérieusement d'hypnotisme et en particulier par Philipes, Charles Ricth

et Bernheim. Toutefois, elles sont encore assez peu connues pour que, tout récemment, on ait encore mis en doute leur réalité. De plus, on les considère comme spéciales à un petit nombre de sujets.

J'ai établi, par de nombreuses expériences, les points suivants :

1° Dans l'état de crédulité, une idée quelconque du sujet se transforme automatiquement en sensation ou en acte, suivant sa nature; les suggestions peuvent être à échéance. Ces phénomènes sont donc identiques à ceux qui se produisent dans l'état somnambulique, sauf, peutêtre, qu'ils présentent une intensité moindre.

2° L^état de crédulité est, de toutes les phases de l'hypnose, la plus facile à provoquer ; il est intermédiaire entre la veille et la i""^ phase léthargique ; il se produit par conséquent lorsque le sujet passe de l'une à l'autre, soit en s'endormant, soit en se réveillant. Il peut être déterminé même chez des sujets chez lesquels on ne peut arriver à provoquer la léthargie.

S'^ L'état de crédulité peut être produit, suivant la sensibilité des sujets, par l'un quelconque des agents que l*on a reconnus capables de provoquer une phase quelconque de l'hypnose, pourvu qu'on dose convenablement cet agent. Il peut, comme les autres états, être provoqué dans chaque moitié du corps séparément.

4° On peut, avec les substances présentant des polarités suffisamment énergiques, déterminer, chez un très grand nombre de personnes, en agissant directement sur les organes des sens, un état de ces organes analogue à l'état de crédulité, c'est-à-dire les rendre aptes à recevoir, sous rinfluence de la pensée du sujet;, les hallucinations qui leur sont spéciales. Ainsi, en appliquant un objet négatif, un bâton de soufre par exemple, contre la narine droite

d'un sujet et en éveillant en lui l'idée d'une odeur déterminée, le sujet sent cette odeur'.

5° Une hallucination ou une suggestion quelconque peut être détruite par tout agent qui réveille, ou, en d'autres termes, par tout agent qui rétablit l'activité cérébrale.

6^ Quand l'hallucination se produit à la suite d'une action de polarité isonome sur l'organe d'un sens, on la fait disparaître par l'action d'une polarité hétéronome, et si Ion continue l'application de polarités hétéronomes, soit sur le cerveau, soit sur les organes des sens, on détermine des sentiments ou des sensations opposés à ceux qui avaient été primitivement suggérés.

7° Chez les sujets très sensibles, les actions en isonome et en hétéronome, exercées sur une partie quelconque du corps, peuvent, par une application suffisamment prolongée, se propager jusqu'au cerveau et déterminer tous les phénomènes décrits précédemment.

On voit, comme première conséquence de ces lois, qu'un sujet peut se donner à lui-même toute espèce d'hallucinations et de suggestions en fixant sa pensée sur ce qu'il désire et en se mettant en même temps en état de crédulité par Tun quelconque des procédés,, propres à amener cet état, qui sont à sa disposition^. — Inversement il peut, à

' J'ai produit ces phénomènes sur beaucoup de gens que je n'ai pu amener même à l'état général de crédulité. D'après mes expériences, ce serait l'odorat qui serait le plus facile à halluciner, puis le goût, l'ouïe et enfin la vue. Pour la vision, on peut arriver à faire changer les objets de couleur plus facilement que de les faire disparaître.

Brierre de Boismont : Les hallucinations, pp. 129, 199.

2 Braid avait déjà remarqué que certains sujets peuvent s'endormir eux-mêmes, et le D'' Liébeault cite {Bu sommeil et des états analogues, p. 282) le cas d'un sourd-muet qui arrivait à se donner des hallucinations à l'aide desquelles il satisfaisait ses passions comme s'il avait eu la réalité auprès de lui.

J'ai rapporté, dans Les Forces non définies, p. 28, le cas de la malade du D^" Despine.

Cardan^ dans le troisième chapitre du livre VHI de son ouvrage

Vaide d'une action en hétéronome ou de frictions énergiques sur le crâne, s'ôter lui-même les suggestions ou hallucinations quune autre personne lui aurait données.

Je n'ai pas besoin^ disais -je en 1886, de faire ressortir 1 importance considérable de pareilles constatations au point de vue moral, si l'on vient à en reconnaître la généralité' .

Or, depuis ce moment je n'ai cessé de constater la justesse de mes premières observations. Je n'ai du reste pas été le seul, puisque le D"" Cazenave de la Roche a communiqué a la Société de médecine pratique, dans la séance du 4 décembre 1890, le cas suivant de suggestion neutralisée dans ses effets post-hypnotiques par l'application de courants magnétiques :

« 11 y a deux ans j'assistais avec quelques-uns de mes confrères à une séance publique d'hypnotisme donnée par le célèbre P .. . magnétiseur de profession. Sur sa demande adressée à l'assistance^ s'il se trouvait quelqu'un désirant être hypnotisé, se présenta un jeune homme d'une vingtaine d'années, fortement musclé, au front bas et écrasé, à la physionomie vulgaire, du reste parfaitement inconnu de P . . .

« Après avoir profondément endormi le jeune G., P. lui suggestionna qu'il aurait à se rendre le lendemain

intitulé De rerum varietate, prétend qu'il possède trois dons admirables .

Le premier, c'est de tomber en extase à volonté {quod, quoties volo, extra sensum, quasi in extasimiranseo).

Le second, c'est de voir, quand il lui plaît, des objets étrangers avec les yeux de l'esprit et non avec ceux du corps.

Le troisième, c'est d'être prévenu en songe de tout ce qui doit lui arriver.

* On s'en est d'abord beaucoup moqué [Charivari du 8 juillet 1887), puis on a essayé de s'attribuer le mérite de l'observation.

matin à ii heures à la villa duD'" X., située à 4 kilomètres; qu'il pénétrerait dans la maison, entrerait dans le cabinet du D^ X., qu'il écrirait sur une feuille de papier la déclaration suivante : Je suis un voleur, avec sa signature au bas.

c( Inutile de dire qu'une fois réveillé, le jeune G. ne

conservait nulle souvenance de ce qui s'était passé durant le sommeil magnétique.

« Le lendemain matin, le jeune G. se rend, selon son habitude, à l'atelier^ se met tranquillement au travail, sans que rien dans sa physionomie, dans son attitude ou son langage, dénote le plus léger trouble intérieur. An heures sonnant, G. se lève brusquement^ le regard fixe,

les traits contractés, s'élance au dehors, écartant violemment tous ceux qui cherchent à lui barrer le passage. Arrivé dans la rue, apercevant plusieurs groupes échelonnés le long du chemin qu'il a à parcourir, il se jette à travers champ, saute des haies, franchit des fossés, et arrive tout en nage, le visage bouleversé, à la villa du D"" X. qui l'attendait. Conduit dans le cabinet de notre confrère, il se précipite sur une feuille de papier et d'une main fiévreuse commence à écrire les mots suivants : (.ije suis unv. » Au même instant, le D'' approche de la nuque de G. un aimant en position hétéronome et perpendiculairement à l'axe du corps.

« Ici commence une scène palpitante d'intérêt pour rhomme de science et inoubliable pour les assistants. A peine l'aimant est-il appliqué que G. est pris d'une agitation subite, le visage exprime le malaise et la souffrance : les bras raidis font des efforts violents pour écarter un obstacle invisible et comme pour se soustraire à une douloureuse étreinte : sa main crispée efface la lettre v et la remplace par la syllabe hon. Alors le docteur éloigne l'aimant et au même instant G. rature la syllabe hon et lui substitue la voyelle vol. Nouvelle application de Faimant et nouvelle rature de la syllabe vol remplacée par le mot honnête en entier. A ce moment, le système nerveux tendu en est arrivé à un tel diapason d'hyperesthésie que, craignant les graves conséquences que pourrait entraîner pour le sujet cette lutte trop prolongée entre deux courants d'origine différente, nous mettons fin à cette curieuse expérimentation. Le docteur retire définitivement l'aimant, et alors la suggestion reprenant le dessus, le jeune G. efface le mot honnête et écrit délibérément : Je suis un voleur^ et il signe. »

ft J'ai soigneusement conservé ce précieux autographe dont les nombreuses ratures témoignent du terrible

ETAT DE CREDULITE 77

combat qui s'est livré dans le cerveau de C. entre la suggestion et le courant polaire de l'aimant. »

J'ai constamment observé aussi, depuis plus de dix ans, que les sujets étaient complètement insensibles aux actions qu'on pouvait exercer sur leur peau quand ils se trouvaient sous l'influence d'une suggestion suffisamment intense. Cette insensibilité est due sans doute à la concentration de l'attention du sujet sur la suggestion qui s'est emparée de son esprit : c'est toujours l'histoire d'Archimède.

Toute personne, se sachant sujet et se sentant poussée à commettre des actes anormaux^ ou éprouvant des sensations qu'elle a quelque raison de croire hallucinatoires , n'aura donc qu'à se pincer pour savoir si elle possède sa sensibilité ordinaire. Si elle l'a perdue, c'est qu'elle est sous l'influence d'une suggestion, et elle n'a, pour la faire disparaître, qu'à rétablir la circulation cérébrale en se frottant la tête. 11 est du reste de son intérêt de s'exercer à employer le moyen que je viens d'indiquer, car l'expérience prouve que beaucoup de sujets peuvent s'habituer à surmonter l'espèce de stupeur où les plonge la suggestion, stupeur qui les empêche d'avoir des idées autres que celles qu'on leur a imposées.

Un hypnotiseur habile saura, il est vrai, formuler ses ordres de manière à déjouer toute espèce de résistance ; mais presque toujours, ici comme ailleurs, c'est un détail négligé par le criminel, qui le dénonce, et celui qui a des intentions coupables sera retenu par le seul fait qu'il ne sera plus sûr de l'automatisme de la victime.

Je vais maintenant étudier d'une façon plus approfondie une partie des phénomènes énoncés ci-dessus.

A. — Production de F état de crédulité.

Les procédés qui déterminent le ralentissement de la circulation cérébrale, et par suite l'état de crédulité, peuvent se diviser en quatre groupes : les premiers dérivent d'une vive surprise ; les seconds, de la suspension delà pensée ; les troisièmes, de la polarité ; les quatrièmes, des agents électriques^et les cinquièmes, d'actions mécaniques diverses.

l*"'" GROUPE

L'injonction brusque peut réussir chez des personnes très impressionnables, quand elles ne seraient pas susceptibles d'atteindre une phase plus avancée de Thypnose. L'ordre doit être court, prononcé nettement et en surprenant le sujet. Avec un peu d'habitude on arrive à reconnaître le petit tressaillement qui indique que la suggestion a pris. On peut ainsi, au commandement, rendre à la fois toute une assemblée de sujets aveugles^ sourds^ muets, boiteux, paralytiques, et les guérir; leur enlever et leur rendre la sensibilité ou la mémoire ; leur faire croire qu'ils sont possédés du diable ou transformés en animaux dont ils imitent les cris et les mouvements ; les faire avancer ou reculer, tomber à^terre et se relever, dormir et se réveiller ; les enfermer dans un espace dont ils ne peuvent plus sortir, les empêcher de pouvoir vous atteindre avec l'arme qu'ils tiennent à la main, etc., etc. Ces effets sont très dramatiques et se produisent avec une intensité d'autant plus grande qu'il y a plus de sujets réunis^ soit par l'effet de l'instinct d'imitation, soit par celui de courants induits encore mal connus.

Une lumière vive et subite comme celle du magnésium ou un rayon électrique peuveni; également dynamiser les idées que le sujet a dans l'esprit ; mais presque toujours cette action est trop violente et détermine d'emblée l'état cataleptique^ ainsi que je l'ai déjà signalé pour les bruits de même nature.

On a observé bien des fois que la peur donnait des hallucinations*. Il y a 25 siècles, Job décrivait ainsi le phénomène (IV, i5) :

Dans les pensées issues des visions de la nuit, lorsqu'un sommeil profond est tombé sur les hommes, la peur vint sur moi, et un tremblement qui taisait craquer tous mes os. Alors un esprit passa devant ma face. Le poil de ma chair se hérissa. Je m'arrêtai, mais je ne pus distinguer sa forme : une image passait devant mes yeux, et au milieu du silence j'entendis une voix me disant : « L'homme mortel sera-t-il plus juste que Dieu? »

Les fantômes perçus dans l'obscurité par les enfants et les poltrons ne sont que la matérialisation de leurs pensées.

Au moment où la peur a mis une masse d'hommes dans l'état de crédulité, il suffît du moindre son, du moindre jeu de lumière déterminant chez l'un d'eux une illusion pour que cette illusion se propage avec la rapidité de réclair et entraîne la troupe tout entière dans une fuite désordonnée. Inversement, qu'un chef, saisissant le moment psychologique, commande Taltaque, la suggestion aura son effet et on verra se produire ce que dans l'armée on appelle une panique en avant.

Une émotion vive produit le même effet que la peur.

« Je me trouvais à Paris, rapporte Wigan-, à une soi-

» Brierre de Boismont : Les hallucinations, pp. 122, 199. ^ New view ofinsanity. London, i844, p. 56.

rée de M. Bellart, quelques jours après l'exécution du prince de la Moscowa. L'huissier, entendant le nom de Maréchal aîné, annonça M. le maréchal Ney. Un frisson électrique parcourut l'assemblée, et j'avoue, pour ma part, que la ressemblance du prince fut, pendant un instant, aussi parfaite à mes yeux que la réalité. »

Je dis à Benoit de penser à un objet quelconque, à mon chien par exemple, puis de se donner à lui-même une secousse comme s'il avait peur, il voit alors apparaître, comme un éclair, la tête ou une partie plus considérable du corps du chien, suivant l'intensité de la secousse. L'effet est naturellement plus complet si c'est moi qui lui fais peur.

On voit par ce qui précède que rien n'est plus facile, pour un juge d'instruction, que d'arracher par la brusquerie ou la fixation des yeux, à un témoin ou à un prévenu sensitif, toutes les dépositions, tous les aveux qu'il voudra. Le juge peut créer, par suggestion, les souvenirs les plus précis, qui s'évanouiront quand le sujet sera revenu à son état normal. Celui-ci niera alors, de la meilleure foi du monde, ce qu'il aura dit; mais il suffira, pour le remettre dans la voie de ses prétendus aveux, de le ramener à l'état où la suggestion s'est prescrite.

J'ai fait à ce sujet de très nombreuses expériences absolument concluantes, devant des magistrats de Blois, de Grenoble et de Paris, avec des sujets très sensibles, il suffit de les regarder tantôt dans les yeux, tantôt sur le front {voyez p. 3o), pour leur faire perdre ou leur rendre la mémoire de leurs dépositions suggérées.

Le procédé le plus connu pour suspendre la pensée consiste à fixer un point brillant. Il a été employé par les sor-

ciers et les devins de tous les temps et a été le point de départ de plusieurs branches de sciences occultes.

Maintes fois j'ai fait apparaître dans un diamant, sur mon ongle imbibé d'huile, dans une carafe, sur un flot de la Loire, dans une étoile, la chose que le sujet désirait, sans que je susse moi-même quelle était cette chose.

Si, quand le sujet est en état de crédulité, je porte son esprit sur une scène, même compliquée, en évoquant ses souvenirs ou son imagination à propos du caractère des personnages, il les voit agir, il les entend parler. Ainsi j'ai fait assister Benoît à une séance du Conseil municipal de Blois et Gabrielle à l'expulsion des religieuses d'un couvent. Un spectateur aurait certainement pu croire à des phénomènes de vue à distance ou de prévision.

Il n'est même pas besoin, pour un sujet très sensible, que l'objet fixé soit brillant ; il suffit de concentrer son attention sur l'objet déterminé, de produire ce que le D"^ Ochorow^ics appelle la monoïdéie. J'ai rapporté dans les forces non définies (p. ti5) l'expérience de l'Y de Pythagore ; le baron du Potet indique' toute une série de phénomènes fort extraordinaires, mais complètement analogues, qu'il attribue à des puissances occultes.

Il ne faut pas confondre l'état passif de l'esprit qui reste fixé sur une seule idée avec le travail de l'esprit qui cherche à grouper autour de cette même idée une foule d'idées connexes. M. Alfred Maury en avait déjà fait la remarque^ :

« C'est une contemplation prolongée et intense d^un objet ou d'une idée qui produit l'extase, je dis contemplation et non réflexion, choses tout à fait distinctes. L'esprit, occupé sans cesse de la vue du même objet fait

' La Magie déroilée.

' Le sommeil et les rêves, p. 276.

accomplir sans cesse au cerveau les mêmes mouvements. Or l'on sait quel est l'effet de la répétition des mêmes actes imposés aux organes : il produit l'habitude ; l'esprit alors agit, fonctionne, sans conscience presque de son action ; il opère automatiquement et comme par un mouvement réflexe.

La même observation s'applique aux impressions de l'ouïe.

Les charmes des anciens n'étaient autre chose, dans Torigine, que des vers (carminà) récités de façon à endormir la pensée par le retour périodique et monotone de certains sons*.

M. Charles Richet a vu, dans les cafés du Caire et de Damas, l'effet de ces incantations combinées avec la fumée de hachich, qui procure une sorte de somnolence, même à ceux qui en sont entourés sans fumer eux-mêmes.

(( La musique monotone et nasillarde berce doucement dans ce sommeil . Aux murs sont figurés grossièrement des formes bizarres, bleues ou rouges, de chameaux, de bonshommes grotesques, de Karagheuz, ou même simplement des lignes, des carrés, des triangles entrecroisés. Pour les fumeurs^ ces dessins rudimentaires éveillent des illusions délicieuses et ils se croient transportés dans le paradis de Mahomet. Cependant, pour charmer par des contes l'oisiveté des assistants, un chanteur psalmodie un long récit, moitié religieux^ moitié héroïque ; ce récit est

•' Voir, dans le tome xix des Notices et extraits des manuscrits publiés par l'A-cadémie des Inscriptions et Belles-Lettres les Prolégomènes d'iBN Kaldoun, p. 209. — Suivant Denys d'Halicarnasse (1. i), les Etrusques guérissaient les maladies par des chants magiques.

Les anciens Aryas avaient réuni dans un livre spécial appelé Atharva-Véda les incantations et les recettes magiques ayant pour effet d'assurer la réussite des entreprises, de guérir les maladies et d'écarter les mauvais présages (Max. Muller : A History of ancient sanskret literature, p. 445 et suiv. — London, iSBg).

ÉTAT DE CREDULITE 83

composé de couplets, et entre chaque couplet la musique recommence son rythme interminable. Parfois un des fumeurs se lève tout titubant : en hurlant il s'extasie sur un objet fantastique qu'il vient d'apercevoir dans son délire, et exalte le bonheur de l'ivresse par le hachich. Tous les autres se mettent alors à rire bruyamment, et aussitôt, avec ce profond sentiment religieux qui n'abandonne jamais les Orientaux et qui est inconnu chez nous : « Qu'Allah soit avec toi! Louange à Allah ! » disent-ils à celui qui a parlé'.

Le P. de Lancre cite', parmi les différents genres de divination, celle qui se faisait au brait des vagues.

Si je prie l'un ou l'autre de mes sujets d'écouter avec attention le tic-tac d'une montre ou d'une horloge, je puis lui faire entendre ou voir, au bout de quelques secondes, tout ce que je désire.

Je joue devant Benoît un air quelconque sur le piano, il le perçoit exactement. Au bout de quelques notes je lui dis que je vais jouer un autre air déterminé, aussitôt il croit entendre celui-là. Si je continue il tombe en extase. Jusqu'ici c'est un phénomène purement physique dans lequel le talent de l'artiste n'entre pour rien ; mais les impressions morales interviennent quand le morceau de musique exprime des sentiments bien déterminés, qui se reflètent dans sa physionomie et son attitude, comme on l'a vu dans le § 4 du présent chapitre.

Si je lui fais répéter avec moi d'un ton bien rythmé : Ora pro nobis, ora pro nobis, il ne tarde pas à tomber en extase. — J'obtiens le sommeil avec physionomie souriante ou triste, en répétant de la même manière : Je suis bien content ! je suis bien content ! ou : Que je suis triste! que je suis triste!

* L'homne et l'intelligence, p. i34.

' L'incrédulité et tiiescréance du sortilège plei?iement convaincues.— Paris, i6i2, in-4o, p. i53. ,

Chez les autres, je ne parviens pas à produire le sommeil, mais je détermine les hallucinations de tous les sens.

Des Jrictions douces et régulières, effectuées sur une partie quelconque du corps, ont amené chez tous mes sujets soit l'état de crédulité, soit le sommeil, suivant leur sensibilité' .

Toutes les actions de polarité isonome que nous avons indiquées dans le chapitre i*^ peuvent déterminer l'état de crédulité du cerveau entier ou d'une moitié du cerveau suivant la manière dont elles sont appliquées.

11 n'est pas besoin, pour les sujets très sensibles, que ces actions soient exercées directement sur la tête.

La contracture produite, par exemple, sur le pouce par un morceau de soufre, s'étend^ quand le contact se prolonge, d'abord au bras, puis à l'épaule, et enfin au cerveau, où elle provoque d'abord Tétat de crédulité, puis le sommeil si l'effet est suffisamment intense.

On arrive à des résultats semblables en se plaçant derrière le sujet de manière à mettre les deux corps en oppositions isonomes. Cette observation contribue à expliquer les hallucinations des foules et les mouvements populaires dont il est fait si souvent mention dans Thistoire'. Voilà un grand nombre d'individus qui, tous, sont tournés du même côté, recevant ainsi, par devant comme par derrière, l'influence des polarités isonomes^ ; ils écoutent un orateur ou regardent le ciel dans

* Il faut distinguer cette action de celle qui est produite par la pression des zones hypnogènes dont l'étude a été faite par le professeur Pitres (Des zones hystérogènes et hypnogènes. — Bordeaux, i885).

» Brierre de Boismont : l. c, pp. ia5, 489.

> Sur i.oi 4 personnes de tout âge, de tout sexe, de tout tempérament, soumîtes à l'hypnotisation en 1880 par M. Liébeault, il ne

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l'attente d'une apparition. Les plus sensibles, les femmes et les enfants qui ont la tête au niveau des épaules de leurs voisins, sont mis en état de crédulité. Pour ceux-là, toute affirmation de celui qui parle est la vérité même ; tout acte conseillé par lui sera suivi d'une exécution automatique. Que l'un quelconque des assistants dise qu'il entend des cris ou qull voit apparaître des fantômes, tous les sensitifs verront les fantômes et entendront les cris.

Appuyez-vous par derrière sur le dossier du siège d'un sujet et parlez-lui sans qu'il détourne la tête, ou bien mettez-vous en face de lui et chuchotez doucement à son oreille, joue contre joue, vous le persuaderez de tout ce que vous voudrez.

En s'accoudant et en appuyant le côté droit de son front sur la partie de sa main droite qui est du coté du pouce, ou simplement en portant la partie externe de son index sur le même côté du front, une personne sensible voit tous ses souvenirs et peut se donner une suggestion quelconque.

Ces influences de position, en général assez faibles,

s'en est trouvé que vingt-sspt de réfractaires. Les autres se répartis-

saient ainsi :

Somnolence, pesanteur. . 33 Sommeil très profond. . 282

Sommeil léger 100 Somnambulisme léger. . 3i

Sommeil profond. . . . 46o Somnambulisme profond. . i3i

« Sans doute, dit M. Bernheim {Be la suggestion, p. i3), il faut tenir compte de ce fait que M. Liébeault opère surtout sur des gens du peuple qui viennent chez lui pour être endormis et qui, convaincus de sa puissance magnétique, offrent une docilité cérébrale plus grande. 1)

Mais ce sont là précisément les conditions où se trouvent les foules quand elles sont réunies dans l'attente d'un événement extraordinaire ou sous le coup d'une vive passion, et il ne faut pas oublier que l'état de crédulité est la première phase de l'hypnose.

M. Bérillon dit que, sur 10 enfants sains, il y en a 8 de suggestibles.

peuvent devenir parfois très intenses. Par une soirée d'été chaude et orageuse^ et à la suite d'un certain nombre d'expériences, la sensibilité de Benoît étant surexcitée, je lui ordonne par injonction brusque de ne plus voir M^^° X. M^^' X. disparaît en effet à ses yeux^ mais pour reparaître presque immédiatement , au moment où je m'approche de lui. Etonné, je reviens à ma place et l'invisibilité se reproduit pour cesser dès que je vais de nouveau vers Benoît. Je remarquai alors qu'en m'approchant de lui je me trouvais en position hétéronome, position dont l'effet se faisait sentir à 4 ou 5 mètres de distance.

L'état de fascination provoqué habituellement par Donato est intermédiaire entre l'état de crédulité et la catalepsie, et il n'existe souvent que sur une moitié du corps du sujet. 11 est obtenu à la fois par un regard brusque et par la conjonction isonome du côté droit de l'opérateur sur le côté droit de l'opéré.

11 est possible, en outre, que Donato opère sur luimême, du côté en contact, une contraction violente qui paraît produire de lélectricité négative. Je donne l'état de crédulité ou le sommeil à tous mes sujets simplement en fermant avec force mon poing à proximité du côté droit de leur tête.

Une tige végétale fraîche, desséchée ou même pétrifiée, est polarisée (ce qui tend à prouver que la polarité tient à la structure et non à la nature des corps). Cette propriété est fortement développée dans le coudrier et dans le bambou, surtout quand ils sont encore verts. De là sans doute les propriétés merveilleuses attribuées aux vorges des magiciens, aux baguettes des fées, aux bâtons à sept nœuds des fakirs\ Telle est aussi peut-être, par

' Il peut y avoir aussi une autre cause à cette action des baguettes, c'est la canalisation, pour ainsi dire, du fluide du magnétiseur qui tend à s'échapper par des pointes comme l'électricité.

suite d'une tradition oubliée, l'origine du sceptre des rois et du manche à balai des sorcières. C'est en les touchant avec une baguette que Gircé transforme en pourceaux les compagnons d'Ulysse (Odyssée X). « Mercure, conducteur des songes, dit encore Homère, tient à la main une baguette, belle, dorée ; il en charme (ÔsÀysi) les yeux de ceux qu'il veut endormir, et il s'en sert aussi pour réveiller ceux qui dorment. » [Odyssée XXIV). La verge de Mercure est devenue l'emblème de la médecine. Les augures chargés d'interroger l'avenir avaient pour signe distinctif un bâton recourbé, le lituus^ et les Romains disaient proverbialement des gens qui s'enrichissaient sans peine : « Ils ont le secret de la baguette*. »

Une fleur, un bijou de métaL placés en isonome sur la tête d'une femme peuvent encore déterminer l'état de crédulité et servir d'excuse à bien des faiblesses ayant leur point de départ dans des réunions mondaines.

A réglisC;, nous trouvons une autre cause d'hallucination dans les rayons de lumière colorés par leur passage à travers les vitraux. Un rayon rouge est suffisamment positif et un rayon violet suffisamment négatif pour amener la contracture des membres ou l'hypnose chez la plupart des sujets'"* ; l'odeur de la myrrhe ou de l'encens peut, elle seule, provoquer l'extase chez certains d'entre eux, mais cela provient d'une autre cause^

* Quid si omnia nobis, qua? ad victum cultumque pertinent, quasi virgula divina, ut aïunt, suppeditarentur (Cic. De of/iciis, lib, I, in fine).

' J'ai constaté que des sujets très sensibles peuvent regarder des deux yeux sans inconvénient un feu de couleur, comme ceux des chemins de fer par exemple ; l'action en hétéronome détruit l'efTet de l'isonome. Mais un sujet qui, placé le long de la voie et regardant droit devant lui, verrait arriver un feu rouge sur sa gauche, pourrait très bien tomber en catalepsie , il y a là un danger qu'il est bon de signaler.

3 Voir les Forces non définies, chap. VIII, § 2 ip. 3ii etsuiv.)

J'ai fait fabriquer un lorgnon avec un verre rouge et un verre violet. Les sensitifs n'ont qu'à se le placer sur le nez et à diriger leurs regards vers un objet éclairé pour mettre leurs yeux en état de crédulité ; ils peuvent évoquer ainsi toutes les visions dont l'idée leur est fournie par leur imagination ou leur mémoire, mais l'hallucination ne porte que sur la vue\ S'ils désirent par exemple assister de nouveau à un opéra, ils voient les acteurs, mais ne les entendent pas ; pour compléter l'illusion, je suis obligé d'halluciner aussi leurs oreilles par des contacts en isonome.

Pour déterminer les hallucinations de l'odorat et du goût, il suffît de toucher les narines ou la langue en isonome avec les doigts, ou même d'approcher de ces organes une polarité énergique, telle qu'un fort aimant ou un bâton de soufre^

On peut ainsi halluciner une seule oreille, un seul œil, une seule narine, et opérer le transfert, c'est-à-dire que si l'œil droit est halluciné, on le ramène à l'état normal en approchant un corps positif de l'œil gauche qui s'hallucine à son tour.

» Quand le sujet n'est pas suffisamment sensible, l'hallucination ne se produit qu'en partie Ainsi, je dis à Gabrielle de voir , dans le lorgnon, le régiment défiler sur le pont : elle voit le pont et pas autre chose.

> L'influence de l'attention expectante se fait voir d'une façon très nette dans ces expériences. Si le sujet ne s'attend à rien, l'effet de la polarité isonome approchée de la bouche est de contracturer les lèvres ; mais, si le sujet porte son attention sur la sensation du goût, l'action de polarité traverse les lèvres fermées sans les influencer, et va se fixer sur la langue.

L'hallucination de l'odorat est une de celles qui se produisent le plus facilement. 11 suffit, pour déterminer la sensation d'une odeur chez beaucoup de personnes, de leur dire de penser fortement à cette odeur pendant que vous prenez légèrement leur nez entre deux de vos doigts, le dos de la main étant tourné vers la figure de la personne.

De tous les procédés dérivant de la polarité, le plus ancien , le plus commode^ et quelquefois le plus puissant, est l'imposition des mains, qui a joué un si grand rôle dans l'antiquité ; mais je ne saurais l'aborder sans toucher à la question religieuse, pour la discussion de laquelle je n'ai aucune compétence.

On a vu que l'hypnose pouvait être produit par des aimants ; on peut également la produire avec des courants galvaniques et de l'électricité statique.

Généralement le sommeil survient quand le sujet prend dans sa main droite le fil conducteur communiquant avec le pôle -|- de la pile et dans sa main gauche le conducteur communiquant avec le pôle — , de telle sorte qu'il s'élablisse dans son corps un courant artificiel, allant de droite à gauche et par conséquent de sens opposé au courant naturel, que le professeur Biarchi a reconnu, à l'aide du galvanomètre, exister dans la plupart des hommes, de gauche à droite' . De là, ralentissement de la circulation nerveuse. Le courant galvanique appliqué en sens contraire amène d'abord le réveil, puis de l'hyperexcitabilité, et enfin un engourdissement mal étudié parce qu'il a semblé dangereux.

Chez Benoit j'ai amené et fait disparaître l'état de crédulité au moyen de courants puissants produits par une machine dynamo et agissant, par induction, à deux mètres derrière lui. Gomme il se produit quelquefois, à la surface de la «terre et sous linfTuence de causes inconnues, des variations brusques de courants qui se manifestent par le renversement des pôles des aiguilles de boussole, on con-

' Reçue philosophique, février 1887, p. i46.

çoit que l'état de crédulité puisse être déterminé par un de ces courants qui transforme alors en suggestion ou idée fixe l'idée du moment.

Si je monte sur le tabouret d'une machine et que je me charge d'électricité positive ou négative, en étendant la main il sort de mes doigts des aigrettes lumineuses. Tout le monde peut les voir^dans une demi-obscurité, si j'en suis suffisamment chargé. Quand je le suis moins, ces aigrettes sont seulement visibles pour les sujets dont les yeux ont été mis en état de rapport*, et qui les voient avec des couleurs différentes selon qu'elles sont positives ou négatives.

En projetant ces aigrettes sur des sujets nettement polarisés, j'obtiens, à une distance de plusieurs mètres, tous les effets obtenus au contact par ma polarité propre.

Si c'est le sujet qui monte sur le tabouret, on arrive, en le chargeant suffisamment'' d'électricité positive par exemple, à faire passer toutes les parties positives de son corps par toutes les phases successives de l'hypnose. Si on envoie alors de l'éleclricité négative, le sujet repasse par les phases en sens inverse jusqu'à l'état normal, et, si l'on continue à agir avec de l'électricité négative, ce sont les parties négatives qui, à leur tour, passent par les différentes phases.

Quel que soit l'agent employé (polarité odique, magnétique ou électrique), il suffit d'interposer sur son passage certains verres que l'expérience apprend à connaître, pour renverser la polarité , c'est-à-dire qu'après son passage à travers le verre, l'agent positif agit comme négatif et viceversa ; mais une nouvelle interposition ne reconstitue pas l'agent primitif.

* Les états profonds de l'hypnose, p. n.

' Il y a une première période assez longue pendant laquelle aucun phénomène n'est apparent.

5^ GROTJPE

Ce qui prouve bien l'influence de la circulation cérébrale dans la production de l'hypnose, c'est qu'il suffit d'éveiller une pensée chez un sujet et de ralentir ensuite l'arrivée du sang artériel dans le cerveaii, par la compres^ sion de la gorge, pour provoquer chez lui instantanément l'hallucination correspondante, qui cesse dès que la gorge redevient libre.

Telle est aussi l'explication de la susceptibilité produite par ïexpectent attention, à laquelle certains auteurs veulent tout rapporter.

On arrive au même résultat en chassant le sang du vertex par l'approche d'un corps froid', ou bien encore en attirant le sang dans le dos, par exemple, au moyen de frictions énergiques ou d'un objet chaud.

La digestion, qui fait affluer le sang vers la partie médiane du corps, peut produire un effet identique : c'est ce qui arrivait au libraire allemand Nicolaï^.

M. Maury en cite un exemple qui lui est personnel^. « Un jour mes yeux avaient été frappés par un plat couvert des cerises les plus vermeilles et qui était sur ma table.

' L'hallucination disparait au contraire quand on chauffe le vertex par des frictions ou l'approche d'un corps chaud.

Richardson a démontré, à l'aide de mélanges réfrigérants appliqués sur diverses régions du système nerveux, « l'influence considérable qu'exerçait l'action directe du froid et, indirectement, la suspension des phénomènes circulatoires sur les manifestations de la vie des centres nerveux » (Luys : Traité des maladies tyientales, p. 187).

2 A. Maury : Le sommeil et les rêves, p 69. — Brewster, dans sa troisième lettre à Walter Scott sur la magie naturelle, fait remarquer que les hallucinations concordent souvent avec les troubles de l'estomac.

^ Le sommeil et les rêves, p. 271.

Quelques instants après mon dîner, le temps étant devenu orageux et l'atmosphère fort oppressive, je sentis que le sommeil allait me gagner, mes yeux se fermaient, j'avais encore les cerises à la pensée : je vis alors dans une hallucination hypnagogique ces mêmes cerises vermeilles, et elles étaient placées dans la même assiette de faïence verte sur laquelle elles avaient paru à mon dessert. Ici il y avait eu transformation directe de la pensée en sensation. »

On a vu que la rotation est employée en Turquie par les derviches tourneurs pour donner l'extase. Il est probable qu'elle a pour effet de modifier la répartition normale du sang dans le cerveau.

Au bout de quelques tours de valse, tous mes sujets voient et entendent tout ce que je leur dis de voir et d'entendre ; ils s'arrêtent cloués au sol si je leur affirme qu'ils ne peuvent plus bouger.

Il faut remarquer que, dans le cas de deux personnes qui valsent ensemble, l'action de la rotation est renforcée par l'action de polarité due à la position des deux têtes, ainsi que je l'ai indiqué plus haut.

Un coup subit, une secousse agissent comme une injonction brusque ou une émotion, en arrêtant pendant quelques instants le mouvement du cœur. Je dis à un sujet : c( Pensez que vous allez avoir la jambe gauche paralysée, ou bien une douleur au bras droite ou bien encore les deux pouces contractures » ; il a beau y penser, rien ne se produit ; mais si, tout à coup, je détermine un choc en un point quelconque de son corps, l'effet annoncé se réalise.

Quand une mère, impatientée du manque de mémoire de son enfant, lui répète une recommandation en l'accompagnant d'un soufflet, elle lui donne par ce fait même une suggestion et elle le sent bien^ car elle lui dit d'ordinaire : « Tu te le rappelleras maintenant. »

Les nombreux accidents dus aux chemins de fer ont permis d'étudier, depuis quelques années, une certaine classe d'infirmités qui parait n'avoir pas d'autre origine et sur laquelle je reviendrai dans le chapitre IV^ § 2.

Une simple pression sur le vertex, c'est-à-dire sur la partie supérieure de la calotte ^\i crâne, peut déterminer^ suivant son intensité, tous les degrés de l'hypnose. Le point le plus sensible est à la jonction des deux os, pariétaux et des deux fronteaux. Les bords des os étant les derniers à se solidifier, ce point du crâne (qu'on appelle le hregmaj reste tout particulièrement malléable, et on conçoit qu'une pression exercée là puisse agir plus facilement sur le cerveau. Si la pression a lieu sur le bregma lui-même, par conséquent sur la partie médiane du crâne, on agit simultanément sur les deux lobes du cerveau ; si au contraire on presse un peu à droite ou un peu à gauche, l'effet ne porte que sur la partie 'droite ou la partie gauche du corps.

Quand on a amené ainsi, par une pression de plus en plus énergique, le sujet tout entier ou l'une de ses moitiés à une phase quelconque de l'hypnose, ce qui a pu se faire graduellement si on a opéré avec des précautions suffisantes, on le ramènera au point de départ en le faisant passer par les mêmes étapes au moyen de frictions.

La sensibilité du bregma est telle chez certaines personnes qu'il suffit de Teffleurer pour déterminer l'état de crédulité.

Certaines odeurs et certaines onctions déterminent l'hypnose; on ne sait pas comment elles agissent, d'autant plus que leur action se complique d'autres effets psy chiques que j'ai décrits dans les Forces non définies, p. 3ii et suiv.

Le souffle produit l'hypnose quand il a lieu sur la nuque, et le réveil quand on le dirige sur la face. Il peut

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donc, dans le premier cas, donner l'état de crédulité et, dans le second, enlever une infirmité ou une hallucination provenant de suggestion.

Ces phénomènes qui pourraient se rattacher à la polarité semblent avoir été connus dès les temps antiques.

Origène (contra Celsum), citant une objection de Gelse contre ces miracles, dit : u Vous vantez les guérisons opérées par Jésus-Christ. Mais il a cela de commun avec les faiseurs de prestiges qui ne promettent point des miracles aussi imposants; avec des charlatans instruits chez les Egyptiens qai, pour quelques oboles, pratiquent ces secrets merveilleux. Ne les voyez-vous pas chasser les démons da corps des hommes, guérir les maladies par le souffle (morbos exsufflantes), évoquer les âmes des héros, faire paraître des tables chargées des plus excellents mets quoiqu'il n'y ait en cela rien de réel, faire mouvoir des animaux qui n'existent point et qui ne sont que de vains fantômes. »

B. — Les changements de personnalité.

Les changements de personnalité ont été étudiés, il y a déjà plusieurs années, par M. Gh. Richet qui me fît assister, en i883, à plusieurs des curieuses expériences décrites dans son livre sur l'Homme et Vintelligence\

M. Charles Richet suppose que le sujet perd tout à coup^ sous l'influence d'une cause mal connue, tous ceux de ces souvenirs qui ne se rapportent point à la personnalité évoquée, et que ceux-ci, régnant alors en maîtres dans son cerveau, prennent une intensité exceptionnelle. L'hypothèse me paraît absolument conforme à tout ce que j'ai vu.

Ch. UicHET : L'homme et l'intelligence, Paris, i884, p. 282.

Ces phénomènes sont très faciles à obtenir et je les ai produits par presque tous les procédés ci-dessus décrits.

Ils ne donnent des effets intéressants que quand le sujet est observateur ; on n'obtient rien si on lui demande quelque chose qu'il ne connaît pas, sur laquelle ses souvenirs ou £on imagination ne lui fournissent aucune donnée.

Tel, qui a toujours vécu à la campagne, imite admirablement les animaux et reste coi si on veut en faire un personnage historique ; celui-là, an contraire, qui sort du collège se mettra dans la peau d'Harpagon ou de Don Quichotte, mais se bornera à quelques gestes des bras si on le transforme en menuisier ou en maréchal-ferrant.

Quelques sujets bien doués en arrivent à prendre si bien les allures et le caractère du personnage, que leur écriture se modifie en conséquence et qu'ils nous font assister expérimentalement aux phénomènes qui se produisent dans des séances spirites, peut-être quelquefois sous l'influence d'autres causes, mais très certainement souvent sous celle d'une auto-suggestion des médiums.

Les autographes suivants en montrent des exemples. Tout a été écrit par Benoît qui ne se doutait pas des expériences analogues faites^, quelque temps auparavant, par M. Charles Richet et qui n'avait jamais ouï parler de graphologie. Je lui donnais, par injonction brusque, une personnalité déterminée, et je lui dictais immédiatement, sans lui laisser le temps de la réflexion, une phrase quelconque ; puis je passais à une autre personnalité et j'agissais de même , de telle sorte que toutes ces écritures ont été obtenues en deux séances.

On trouve successivement à la page suivante : i° son écriture naturelle; 2° en enfant ; S'' et 4" en vieillard; 5° et 6° en jeune fille.

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ÉTATS SUPERFICÎELS DE L'HYPNOSE Le voici président de la République.

Puis paysan madré ; il n'écrit qu'avec peine, en homme plus habitué à manier la charrue que la plume.

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Plus bas il est avare ; son écriture devient fine et serrée, par deux fois je lui ai donné cette personnalité et il n'a pas manqué, chaque fois, d'insérer sa phrase avec un trait pour délimiter le papier qui pouvait encore servir.

Il est maintenant un préfet autoritaire.

Ensuite, il est général et écrit avec fierté : a Je vous prie de venir. »

Je lui donne après la personnalité d'un colonel qu'il connaît et qui est très emporté. Il termine le billet que je

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lui dicte par un trait énergique ; je lui fais observer qu'il n'a pas signé. « C'est inutile, répond-il, le capitaine Mathieu saura bien d'où cela lui vient. »

Quand il devient Tempereur Napoléon le Grand, son écriture s'agrandit et 'devient |lâchée comme celle de quelqu'un à qui personne ne peut faire d'observation.

ÉTAT DE CREDULITE

Elle se. rapetisse au contraire et se soigne dans la personnalité d'un solliciteur où il signe de son nom avec un beau paraphe.

Nous le voyons ensuite transformé en maître d'écriture, émule de Brard de Saint-Omer (p. i6i.)

Puis enmaréchal-ferrant, le père Nicot, dont l'atelier est

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au-dessous de sa chambre. Il établit sur ma demande la note de ce que je lui dois.

ETAT DE CREDULITE

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Un autre jour je compliquai la mise en scène. Benoit, Gabrielle et Emile sont réunis. Je leur donne les suggestions suivantes : « Gabrielle, vous serez com-

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merçante et vous aurez besoin d'emprunter 5;,ooo francs ; vous irez les demander à Benoit. — Benoît, vous serez un usurier, vous prêterez à Gabrielle les 5,ooo francs,

mais à 5o o/° et vous vous ferez donner un billet dans ces conditions. — Emile, vous serez commissaire de police ; vous surveillerez Benoit, et vous l'arrêterez quand vous aurez la preuve de son délit. » La scène se déroule comme je l'ai indiqué et Emile arrête Benoît au moment où celui-ci veut faire signer à Gabrielle le billet reproduit. On remarquera que l'écriture change au moment où le caractère de B. se modifie ; elle devient tassée et écourtée pour indiquer l'intérêt usuraire. C'est une nouvelle preuve de la production successive des suggestions déjà observées dans l'expérience n*' XXIV (p, 53).

Certains changements de personnalité, comme la transformation en animaux, s'obtiennent, non seulement par suggestion, mais encore par des émanations ou des onctions. Je reviendrai sur ce sujet, qui est particulièrement intéressant au point de vue historique, dans un autre ouvrage.

On peut donner à un même sujet une double et même une triple personnalité. Ainsi je lui dis : « Vous serez, du côté droit, M. A.; du côté gauche, M. B. ; au milieu, M. C. » La suggestion s'exécute: les trois personnes dialoguent entre elles avec leur caractère propre ; chaque partie répond seule à l'appel de son nom. M. C. parle du milieu des lèvres ; M. A. du côté droit de la bouche; M. B. du côté gauche. Quand A. veut toucher C, le bras gauche touche le milieu du corps ; quand C. veut toucher B., il s'épuise en contorsions inutiles.

L'expérience est fatigante, mais curieuse et intéressante en ce qu'elle détruit l'hypothèse que la double personnalité est due à des suggestions données, l'une au lobe droit, l'autre au lobe gauche du cerveau'.

* J'ai rapporté dans les Etats profonds de l'hypnose (p. 12, noie) un singulier exemple de double personnalité.

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