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CHAPITRE IV

L EMPIRE DES SUGGESïlOISS

§ /. — Du degré de réalité des hallucinations.

Il est impossible à un sujet sensible de distinguer la réalité d'avec rhallucination qu'on lui a suggérée, si la suggestion a été bien faite.

Les hallucinations visuelles sont celles qui se prêtent aux expériences les plus intéressantes. Elles ont pour le sujet tout le caractère de la réalité, en ce sens que, chez lui, Torgane de la vue est excité exactement comme si l'image créée par son imagination existait réellement dans le lieu où son imagination l'a placée ; mais, est-il besoin de le dire ? cette image n'y est pas.

Quelques auteurs ont cru pourtant le contraire en se fondant sur ce que limage subissait les transformations indiquées par les lois de l'optique quand on interposait certains instruments, comme un prisme ou une lentille, entre elle et le sujet.

Cette erreur provient de ce qu'on n'a pas tenu compte du raisonnement plus ou moins conscient du sujet, qui

modifie son hallucination d'après les modifications subies par les objets réels placés dans le voisinage de l'image imaginaire-

M. Bernheim*, MM. Binet et Ferré^ ont fait à ce sujet de nombreuses expériences très rigoureuses. En même temps qu'eux, j'étudiais de mon côté la question et je suis arrivé à peu près aux mêmes conclusions. Voici quelquesuns de mes essais :

Je dis à un sujet en état de crédulité ; « Vous ne voyez plus M. X. » Il ne le voit plus, mais quelquefois le contact ou la voix de M. X. suffit pour faire disparaître l'hallucination.

Si je dis : « Vous ne verrez plus M. X., mais vous l'entendrez !» il ne le voit plus et entend sa voix sans comprendre d'où elle peut provenir. Le contact, ici, peut dédétruire l'hallucination.

Si je dis : « Vous ne verrez plus M. X., vous ne l'entendrez plus, vous ne le sentirez plus ! » M. X. n'existe plus pour lui ; il ^peut lui parler, le frapper, le sujet n'entendra rien^ ne sentira rien\

Quand le sujet est faiblement pris, il arrive souvent que l'hallucination ne se porte à la fois que sur un sens, mais elle se déplaose alors au gré de l'opérateur.

* De la suggestion, pp. 101-112.

' Le magnétisme animal, pp. 166-191.

* Avec les réserves que comporte Veocp. XXVIII (p. G3),

DEGRE Dl'] IIKALITE DES HALLUCINATIONS 111

Je dis à Benoît de penser à l'air qui lui a fait le plus plaisir dans le dernier concert militaire, de l'entendre, et de voir les musiciens qui le jouent. Rien ne se produit parce que j'ai fait mon injonction sur le ton ordinaire de la conversation. Je vais alors au piano et j'exécute quelques accords ; au 3^ ou 4*^, Benoit me dit : « J'entends tel air ») (que je ne connaissais pas) et il le fredonne. « — Voyezvous les musiciens? — Non. — Voyez-les. » 11 les voit, mais n'entend plus rien.

Je dis à Benoît éveillé : « Vous voyez Henri (réellement présent), je vais le faire passer par le trou de la serrure. » Je détermine l'hallucination en prononçant impérativement le mot : « Allez î »

Benoît voit Henri passer par le trou de la serrure, il s'en émerveille, ouvre la porte et se met à lui parler dans l'autre pièce. Fort étonné, puisque Henri était resté auprès de moi, je vais dans cette pièce et je demande à Benoît si réellement il voit Henri. — Certainement, puisqu'il a passé par la serrure. — Et où est-il ? — Là, parbleu ! J'appelle alors Henri qui vient me rejoindre et je le montre k Benoît. Etonnement de ce dernier, qui porte alternativement ses regards du personnage imaginaire au personnage réel.

« Vous savez bien qu'il ne peut y avoir deux Henri ; vous êtes éveillé, mais soumis à une hallucination, tâchez de découvrir la vérité. »

Benoît va successivement vers les deux^ les palpe, leur parle^ entend leurs réponses et finit par me dire qu'il est impossible de distinguer.

Lui montrant alors le véritable Henri : « Voilà le faux ! » Il cesse de. le voir et le personnage imaginaire persiste seul pour lui ; il me manifeste sa joie de se retrouver dans la réalité. Pour ne pas troubler son cerveau par de trop fréquentes secousses, je l'endors et je lui enlève définitivement la suggestion.

Une autre fois, je lui annonce, pendant le sommeil, qu'il verra, au réveil, un de mes fils assis sur une chaise dans un endroit déterminé. Au réveil, il le voit ; je l'occupe alors à autre chose, et, pendant ce temps, mon fils vient s'asseoir sur une chaise près de l'image. Quand Benoît tourne ses regards de ce côté, il voit deux chaises et deux enfants. Il les palpe et ne peut distinguer la réalité de l'hallucination. Il tourne autour de la chaise imaginaire en se faisant petit pour passer entre elle et le mur. Un des assistants s'avance vers cette chaise^ Benoît fait un mouvement d'effroi provoqué par la crainte d'un accident ; puis l'hallucination s'évanouit quand il voit la personne traverser la chaise.

lY

Je dis à Benoît : u Vous voyez la canne qui est entre les mains de mon fils ; elle va venir se mettre debout sur cette table, » et j'ajoute brusquement : « Voyez ! » Il voit la canne, mais il n'en voit pas l'image dans une glace qui l'aurait reflétée pour lui si la canne avait été réellement sur l'angle de la table. Il ne voit plus la canne qui est encore entre les mains de mon fils et il ne sent pas les coups qu'on lui en donne.

Benoît étant en sommeil somnambulique, je lui dis : « Au réveil, vous ne verrez que la main delà personne qui écrit au tableau. »

Au réveil, l'abbé G. écrit au tableau, Benoît ne voit que sa main, il la touche, la sent jusqu'au poignet, mais ne perçoit rien au-delà. J'approche un miroir, Benoît y voit l'abbé tout entier, sauf sa main droite.

Je recommençai cette expérience quelquesjours plus tard et Benoît vit la personne entière dans la glace.

Je rends une personne invisible par un procédé quelconque^ par exemple en faisant fixer au sujet le diamant d'une bague et en lui disant, au bout de quelques instants, que toute personne qui mettra la bague à son doigt deviendra invisible. J amène la personne qui a pris la bague devant une fenêtre de manière à intercepter le jour. Je demande au sujet éveillé s'il ne voit rien d'extraordinaire ; il répond qu'il voit une ombre et il cherche en l'air d'où elle peut provenir. Je le prie de me la délimiter avec la main ; il suit le contour de la personne invisible. Je lui dis de passer la main à travers l'ombre et je la guide vers le milieu du corps de cette personne ; quand il en approche il éprouve une résistance avant de toucher ; puis, s'il persiste^ sa main glisse à droite et à gauche et il s'imagine avoir traversé l'ombre. Si je pousse fortement la main sur

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le corps en question, je finis généralement par détruire la suggestion.

J'ai répété cette expérience à plusieurs reprises et avec divers sujets ; elle donne toujours les mêmes résultats.

Etant dans un jardin, je suggère à Benoit, par commandement, la vue d'un oiseau sur un arbuste. 11 le voit. Je lui dis de le regarder avec une lorgnette de spectacle , il le voit plus gros. Je lui fais retourner la lunette, et, à son grand étonuement (car il ne connaissait pas le phénomène], il voit l'oiseau plus petit. Les modifications dans la grandeur de l'arbuste lui avaient servi de point de repère.

Je lui enlève la mémoire de cette expérience et je fais apparaître l'oiseau dans le ciel, alors sans nuages ; il le voit de la même grandeur par le gros et par le petit bout de la lorgnette. Il n'avait plus de point de repère.

Je suggère à un sujet de voir un point noir sur une feuille de papier. Je place sur le point imaginaire un cristal de spath d'Irlande et je le fais tourner. Le point ne se dédouble pas.

Je recommence l'expérience quelques jours après avec le même sujet après lui avoir montré la propriété du cristal, le point se dédouble. Il y avait suggestion par souvenir.

Je dis à un sujet de fixer avec son oeil droit un point noir marqué sur une feuille de papier blanc en le prévenant qu'il va voir à cette place un jeton d'un rouge éclatant. Quand il l'a regardé pendant quelques secondes, j'approche la partie extérieure de mon petit doigt de son œil droit de manière à enlever la suggestion par hétéronome. Il ne voit plus le jeton, mais un cercle vert (couleur complémentaire).

Je mets le côté droit de Benoît en état de crédulité en appliquant la partie externe de mon pouce sur le côté droit de son crâne, et je lui dis : « Cette feuille de papier est rouge. » Il la voit rose avec ses deux yeux. S'il ferme l'œil gauche, il la voit rouge ; s'il ferme l'œil droit, il la voit blanche.

Je mets les deux côtés de Benoît en état de crédulité par l'imposition de la main droite, et je lui dis : « Vous verrez mon doigt bleu avec l'œil gauche et jaune avec l'œil droit. » Il le voit de sa couleur naturelle avec ses deux yeux, mais, suivant l'œil qu'il ferme, il le voit jaune ou bleu. Si la suggestion est peu intense, il raisonne in-

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consciemment et il le voit vert parce qu'il croit que le bleu et le jaune mélangés forment du vert.

Je dis brusquement à Benoit qui regarde par la fenêtre : « Le pavé est rouge. » 11 le voit rouge. J'interpose un verre vert, il le voit blanc ; j'enlève le verre, il revoit le pavé rouge.

Je fais voir dans un diamant, par la fixation du regard, à l'un quelconque de mes sujets la personne à laquelle il pense ; il voit cette personne toute petite parce qu'il a l'idée de la voir dans le diamant. J'interpose une feuille de papier entre le diamant et son œil, l'hallucination disparait pour le même motif.

XUI

J'annonce au sujet que je vais lui faire voir la même personne en grandeur naturelle dans la chambre et je détermine l'état de crédulité par la pression du vertex. Je place alors un carton à quelque dislance devant lui; je cache ainsi tout ou partie de la personne imaginaire, mais seulement dans le cas où le sujet juge que le carton est interposé entre lui et le lieu où son imagination a placé l'image.

L'œil s^accommode pour voir cette image où le sujet la suppose. Si je fais avancer ou reculer, par suggestion, cette image, le cercle de la pupille se rétrécit ou s'agrandit.

XIY

Je prie un sujet de regarder mes yeux et je lui dis que je vais devenir invisible. Si le sujet est sensible, je disparais tout à coup lorsque l'état de crédulité s'est produit par la fixation de son regard. Si le sujet est peu sensible, je disparais peu à peu en commençant par la tête.

Ayant réuni plusieurs sujets dans une salle obscure pour essayer d'apercevoir les lueurs de Reichenbach, et, n'ayant rien obtenu de précis, je leur donne la suggestion « que le lustre s'allume ». Ils voient la chambre complètement éclairée ou plutôt ils perçoivent une sensation de lumière générale, car, lorsque je les prie de désigner où est telle ou telle personne, ils ne le peuvent pas. Il y a cependant hyperesthésie de la vue, car ils reconnaissent la personne quand elle est suffisamment rapprochée.

§ 2. — Du degré de puissance des suggestions.

Je donne, par un procédé quelconque, à l'état de veille ou de sommeil somnambulique, la suggestion à un sujet de ne pouvoir franchir une ligne tracée sur le parquet-

Qu'il se rappelle ou non la suggestion, quand, par

suite d'un déplacement quelconque, il arrive sur la ligne^ le haut du corps continue à se mouvoir pendant que les jambes sont clouées au sol, de telle sorte qu'il tomberait si on ne le retenait ou s'il ne parvenait à reprendre son équilibre.

L'explication qui se présente la première^ c'est que, les jambes étant immobilisées par l'aclion du cerveau, le haut du corps continue à se mouvoir sous l'influence de la vitesse acquise. Cette hypothèse ne rend pas suffisamment compte du fait suivant :

Le sujet s'assied dans un chariot ou sur une chaise qu'on amène très doucement vers la hgne. A mesure qu'il s'en approche, son corps s'incline fortement en avant et il dit qu'il se sent attiré par l'estomac.

J'ai refait l'expérience de différentes manières avec divers, sujets en les amenant sur la ligne par des mouve-' menls en avant ou en arrière, en leur faisant passer plusieurs lignes successives après avoir essayé de les dérouter en disant, après chaque passage, que l'expéiience était finie, le résultat a toujours été le même : attraction du haut du corps du côté de la ligne lorsqu'il est à proximité de cette ligne, de sorte que, si, par exemple, le sujet est traîné, la figure tournée vers la ligne, son buste se penche en avant, avant qu'il l'ait franchie et en arrière après.

Le baron du Potet attribuait l'attraction exercée par les lignes à la force déposée par la volonté de l'opérateur dans la matière qui lui a servi à tracer ces lignes ; mais on obtient le même résultat en suggérant au sujet qu'il ne pourra franchir le bord du tapis sur lequel il se t'ouye.

Ces phénomènes d'inhibition donnent lieu à des eftets très curieux qui rappellent les scènes de magie décrites dans le (( Faust » de Gœlhe. On peut armer d'épées plusieurs

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