DEGRE DE PUISSANCE DES SUGGESTIONS
sujets susceptibles de recevoir les suggestions à l'état de veille et leur aftirmer qu'ils ne pourront vous toucher ; on les voit alors se consumer en efforts impuissants sans parvenir à vous atteindre. Si vous prenez vous même à la main une baguette quelconque comme pour parer leurs coups, leurs armes sembleront fuir devant la vôtre et vous pourrez mettre fin à ce combat inégal en renversant chacun de vos adversaires par un simple geste brusque qui leur donne une suggestion de recul, trop rapidement suivie d'effet pour qu'ils restent debout.
On peut faire paraître ainsi uu objet lourd et léger à volonté, du moins dans de certaines limites.
Par la suggestion on parvient en efïet à augmenter momentanément la force du sujet, et il est possible d'empêcher celui-ci de faire le plus petit effort. Bien plus, à Grenoble, je dis à R., sur lequel j'opérais pour la première fois : « Vous ne parviendrez pas à soulever ce livre. » Il ne put même pas en approcher, il se sentait arrêté chaque fois qu'il tendait les mains pour le saisir. Généralement le sujet se comporte exactement comme si le livre était extrêmement lourd et il fait tous les gestes qui correspondent à cette idée, essayaut de l'enlever par un des coins, de le faire glisser, etc.
J'ai recherché, à diverses reprises, avec Benoit, quelles pourraient être les variations de ses efforts sur un dynamomètre sous l'influence de la suggestion ; je suis arrivé à des résultats à peu près constants.
Son effort normal étant de 70*^, il li'amène plus que 35° quand je lui dis qu'il a perdu sa force, et il va jusqu'à iSô** quand je lui affirme qu'il est devenu très fort.
Etant dans un laboratoire où se trouve un robinet de fontaine, je mets un sujet en état de crédulité et je lui dis : (( Le robinet est ouvert, voilà tout le sol couvert d'eau. )) Il voit Teau, marche sur la pointe du pied et gagne une échelle double sur le premier échelon de laquelle il monte. Je répète à plusieurs reprises : « Je ne puis fermer le robinet, l'eau monte toujours : j'en ai jusqu'aux genoux, jusqu'à la poitrine, jusqu'au cou. »
Le sujet, chez lequel l'hallucination se prononce de plus en pluS;, monte jusqu'au dernier échelon ; son visage s'altère et devient pâle ; il se débat, il ne respire plus qu'à peine et il allait peut-être réellement se noyer si je n'avais mis fin à la scène en le soutenant et en commandant : u Réveillez-vous ! o
Ces expériences sont fort dangereuses, et il est bon de rappeler qu'on peut mourir de peur. On connaît plusieurs exemples bien constatés de ce phénomène.
Le premier est le cas classique d'un condamné anglais du siècle dernier, livré à des médecins pour servir à une expérience psychologique, dont la mort fut le résultat. Ce malheureux avait été solidement attaché à une table avec de fortes courroies ; on lui avait annoncé qu'il allait être saigné au cou et qu'on laisserait couler son sang jusqu'à épuisement complet. Après quoi , une piqûre insignifiante fut pratiquée à son épiderme avec la pointe d'une aiguille et un siphon déposé près de sa tête, de manière à faire couler sur son cou un filet d'eau qui tombait sans interruption, avec un bruit léger, dans un bassin placé à terre. Au bout de six minutes, le supplicié, convaincu
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qu'il avait dû perdre au moins sept à huit pintes de sang, mourut de peur.
Le second exemple est celui d'un portier de collège qui s'était attiré la haine des élèves soumis à sa surveillance. Quelques-uns de ces jeunes gens s'emparèrent de sa personne, l'enfermèrent dans une chambre, obscure et procédèrent devant lui à un simulacre d'enquête et de jugement. On récapitula tous ses crimes, et on conclut que la mort seule pouvant les expier : cette peine serait appliquée par décapitation. En conséquence, on alla chercher une hache et un billot qu'on déposa au milieu de la salle ; on annonça au condamné qu'il avait trois minutes pour se repentir de ses fautes et faire sa paix avec le ciel. Enfin, les trois minutes écoulées, on lui banda les yeux et on le força de s'agenouiller, le col découvert, devant le billot, après quoi les tortionnaires lui donnèrent sur la nuque un grand coup de serviette mouillée et lui dirent, en riant, de se relever. A leur extrême surprise, l'homme ne bougea pas. On le secoua, on lui tàta le pouls : il était mort !
Enfin, tout récemment, un journal anglais, la Lancette^ a raconté qu^une jeune femme de Keating, voulant en finir avec la vie^ avait avalé une certaine quantité de poudre insecticide. Après quoi elle s'était étendue sur son lit où elle fut trouvée morte au bout de quelques heures. 11 y eut enquête et autopsie. L'analyse de la poudre trouvée dans l'estomac, et qui n'avait même pas été digérée, démontra que cette poudre était absolument inoffensive par elle-même, au moins pour un être humain. Et pourtant la jeune femme était bel et bien morte.
Il peut y avoir dans les suggestions un autre danger, c'est leur persistance.
J'en ai indiqué des exemples pp. 38 et Sq.
La suggestion exerce son action non seulement sur les accidents passagers qu'elle développe, mais encore sur toute une classe de maladies ou infirmités invétérées qui ont une origine psychique, suivant l'expression consacrée aujourd'hui'.
Ces états morbides surviennent souvent à la suite d'émotions ou de coups violents ; on a parliculièrement étudié ce côté de la question en Angleterre^ et en Amérique^, où les accidents de chemins de fer sont fréquents et entraînent souvent à leur suite l'obnubilation et même la disparition des sens (vue, ouïe^ odorat), la claudication, la contracture des membres, etc.
Le D"" Lober a montré'' qu'ils étaient susceptibles de disparaître soas l'influence de la suggestion, mais qu'il était bon de renforcer celle-ci par quelques pratiques auxiliaires destinées à impressionner le plus possible l'esprit du malade. « C'est ainsi que, dans un cas de contracture douloureuse du genou, on amena la guérison de l'arthralgie et de la contracture en redressant brusquement le membre et en avertissant l'enfant que l'on serait forcé de pratiquer la même opération toutes les
' « Un bon tiers de la pathologie se rapporte à des lésions qvii sont inconnues» (Gharcot : Leçon du 31 mars 1886 à la Salpêtrière) .
2 Reinolds : Remarks o?i paralysis, etc. (British médical journal. Nov. 18G9).
3 Weir Mitchell : Lectures on diseases of ihenervous System especialty inwoman. — Philadelphie, i885.
4 Lober. Paralysies^ contracture, affections douloureuses de cause psychique. —Paris, 1886.