CHAPITRE XVI
Quatre guerres entre le Canada et les colonies anglaises : lo Guerre de la ligue (TAugsbourg et traité de Ryswick. — 2o Guerre de fa succession (F Espagne et traité d'Utrecht qui vaut à 1'^ ngleteri e l'Acadie, la Baie d'Hudson et Terre-Neuve.— 3o Guerre de la succession d'Autriche et paix d'Aix-la-(^hapelle, qui n'est qu'une trêve. — 4o Guerre de Sept-Ans. Traité de Paris, le Canada cédé à l'Angleterre. Franklin et le Canada, il s'oppose à ce qu'il soit remis à la France, car autrement la Nouvelle-Angleterre serait encore exposée aux attaques des Fran(;ais.
La France et rAngleterre, voisines en mauvaise intelligence presque perpétuelle, auraient dû planter leurs colonies américaines aussi loin que possible les unes des autres. Il n'en fut rien et le malheur voulut qu'elles ne fussent séparées que par une ligne imaginaire. Cette contiguité de la Nouvelle-France et de la Nouvelle- Angleterre leur imposait les inimitiés séculaires de leurs métropoles, et grevait leur avenir de la triste obligation de s'entre-dévorer lorsqu'une cause quelconque mettrait (4aulois et Saxohs aux prises. Frontenac, avec son génie pénétrant, sem])le avoir eu l'intuiticm du triste sort réservé au Canada et compris qu'il fallait parer aux éventualités de la guerre continuelle. Un seul moyen s'offrait, violent mais urgent : la conquête des établissements anglais. Visite solution parut aussi la
seule acceptable à plusieurs de ses successeurs, notamment à M. de la Galissonnière. Mais toujours la politique continentale du cabinet de Versailles lui fit sacrifier à la nécessité de maintenir la suprématie de la France en Europe, plus d'hommes qu'il n'en aurait fallu pour asseoir d'une façon inexpugnable l'empire français en Amérique.
Il était évident que, quelque grandes qu'elles fussent, les immenses solitudes de l'Amérique du Nord ne pouvaient pas fournir assez d'espace pour empêcher le choc de ces rivales de naissance. La disparution de l'une ou de l'autre s'imposait comme une nécessité politique. Cette vérité frappa aussi la Nouvelle-Angleterre, qui ne cessa, après la première guerre intercoloniale, de réclamer la destruction de la puissance française au Canada.
LIGUE d'aU(48B0UR(; ; PREMIÈRE GUERRE INTERCOLONTALE,
C'est la ligue d'Augsbourg, formée par la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne, la vSavoie et l'Espagne, dans le but d'abattre la puissance de Louis XIV, qui ouvre les hostilités. Le feu allumé en Europe se propage en Amérique, et nous voyons, pour la première fois, les colonies anglaises aux prises avec la Nouvelle- France. F'rontenac gouverne alors à Québec ; sa vaste intelligence, aidée d'une force de caractère incomparable, lui a bientôt fait voir la ligne de conduite à suivre.
Il ne peut entreprendre avec ses faibles ressources la conquête des établissements anglais, mais il vise à transporter la guerre chez eux autant que possible. Durant l'hiver de 1690, il lance trois expéditions contre les
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colonies voisines. La première a pour chefs d'Ailleboiist de Mantet et Lemoyne de Sainte-Hélène. Après une course de trois cents milles, les Canadiens et les Sauvages qui la composent tombent, la nuit, à l'improviste, sur Corlar (Sclienectady), massacrent une partie de la population et en traînent une autre en captivité. A la seconde, commandait François Hertel, qui s'empare de l'établissement de Salmon Falls (N.-H.), M. de Portneuf, chef de la troisième expédition, détruit Casco (Portland). Ces incursions marquées par des actes de cruauté, inaugurent le genre d'hostilités auquel on aura souvent recours dans la suite.
En 1690, Pliipps reçoit la mission de s'emparer de FAcadie : c'était un soldat d'aventure. Né à Pemacjuid, vingt-sixième enfant d'une pauvre famille, il fut successivement berger, matelot, puis capitaine de navire. Ayant amassé une grande fortune, il vint s'établir à Boston oii il acquit un influence considérable. Il était gï>uverneur du Massachusetts lors des procès pour sorcellerie.
Iji flotte qu'il commande porte huit cents soldats avec lesquels il n'a guère plus de peine que de gloire à s'emparer de Port- Royal, qu'il livre au pillage. Les autres établissements de la côte subissent le même sort. Fier de ses exploits, il rentre tout glorieux à Boston et obtient un commandement plus important. 11 s'agit de frapper la Nouvelle -France au cœur en s'emparant de Québec. Phiy)ps attaquera cette ville par mer, pendant (|ue Fitz-Jolm Winthrop, fils du gouverneur du Connecticut, envahira le Canada par la voie du lac Champlain. On sait l'issm* de cette entreprise. Frontenac force le I)remier à une fuite honteuse, (1690). Le second, à la nouvelle de l'insuccès de Phipps, rebrousse chemin, après
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avoir lui-même subi une défaite. L'attaque a été faite par mer et par terre : par le Saint-Laurent et par la voie du lac Champlain et du liiclielieu ; c'est ce même plan de conquête que l'on suivra à trois reprises différentes et (|ui ne réussira (|u'à la fin de la guerre de Sept- Ans.
Saluons, au passage, la grande figure de d'Iberville, le premier batailleur de son temps, une des gloires les plus pures de la Nouvelle- France et dont les exploits extraordinaires et les conquêtes, au cours de cette guerre, à la Haie d'Hudson et à Terre-Neuve, ont immortalisé le nom.
Le traité de Ryswick (1097) clôt les hostilités et laisse la France en possession de l'ouest de Terre-Neuve et de la Baie d'Hudson.
GUERRE DE LA SI CCESSION d'eSPAC^NE ; DEUXIEME GUERRE INTERCOLONIALE, 1701-1713.
Dès 1701, la guerre delà succession d'Espagne appelait de nouveau Anglais et Français a\i\ armes, en Europe et en Améri(]ue. Louis XIV avait à tenir tête à l'Autriche, à la Hollande et à l'Angleterre, coalisées contre lui pour l'empêcher de placer la couronne d'Espagne sur la tête de son petit-fils Philippe V. C'est dire que la Nouvelle-France fut encore laissée presque à ses seules ressources ! Les frontières du New-Hampshire, l'Acadie et Terre-Neuve furent le théâtre des hostilités. Des ruisseaux de sang rougirent les établissements anglais, aux lueurs de l'incendie allumé i)ar les compagnons et énmles de ces terribles sabreurs fpii avaient nom Hertel de Rouville, St-Ours Deschaillons. Deerfield (1704), surpris la nuit, eut le sort de Corlar. tandis qu'à Haverhill (1708), mis sur ses gardes, les
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Canadiens eurent à enlever le village dassaut. De Casco à Wells, immense lisière de pays, M. de Beaubassin promenait la tuerie. Ces horreurs font dire à Bancroft : "Les sauvages, divisés par bandes, assaillirent, avec les Français, toutes les places fortifiées et toutes les habitations à la fois, n'épargnant, selon un chroniqueur, ni les cheveux blancs de la vieillesse ni l'enfant sur le sein de vsa mère. La cruauté devint un art. 11 semblait qu'h la porte de chaque maison, un Lidien caché épiât sa/ proie. Que de personnes furent massacrées ou trainées en captivité î La mort planait sur les frontières."
La terreur régnait partout dans la Nouvelle-Angleterre, tant on craignait de voir paraître nos redoutables guerriers. L'excès du mal finit cependant par donner du courage aux colons anglais qui tombèrent sur les Abénaquis de l'Acadie et ne leur firent aucun (quartier. Le gouverneur de Boston, Schuyler, écrivit à M. de Vaudreuil, pour protester contre ces actes de sauvagerie peu conformes aux usages de la guerre. " Je ne puis m'empêcher de croire, disait-il, qu'il est de mon devoir envers Dieu et envers mon prochain de prévenir, s'il est })ossible, le retour des cruautés barbares et païennes qui n'ont été que trop souvent exercées sur les malheui'eux habitants de la colonie."
L'officier anglais avait tort d'oublier que du côté de la Nouvelle- Angleterre on ne cessait de pousser les Iroquois, les })lus féroces des sauvages, au massacre des Français. Au reste, vers la même époque, le capitaine ('hurch ne mettait-il pas l'Acadie à feu et à sang. La guerre se faisait encore au dix-huitième siècle avec un terrible accompagnement de cruautés inutiles. On n'était
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pas éloii^né des temps où la rai»'e des soldats n'épargnait, dans la prise d'une place forte, ni les femmes, ni les enfants. Sous Louis XIV, le Palatinat fut ravagé avec une fureur qui rappelait le sac des villes au moyen-âge. N'est-ce point cette barbarie qui faisait dire à l^eibnitz : homo homini lapas f
En Acadie et a Terre-Neuve, les Anglo-américains subissent longtemps revers sur revers, tenus partout en échec par Subercase et Saint-Castin qui, avec des poignées de soldats font des prodiges de valeur. Mais le le nombre devait finir par avoir raison de l'héroïsme et Port-Royal succombe (1710) sous les masses commandées par Nicholson.
La Nouvelle-Angleterre qui, au début des hostilités, croyait avoir une tâche assez facile devant elle, se sent prise de rage en présence d'une résistence si prolongée ; elle jure d'écraser une bonne fois ces ennemis si peu nombreux et qui tiennent sa population dans la terreur. Le vainqueur de Port-Royal, Nicholson, reçoit ordre de faire la conquête du Canada. On place 15,000 hommes sous ses ordres. C'est presque le chiffre de la population du Canada ; plus qu'il n'en faut, lui semble-t-il, pour s'en rendre maître. Il ira par le lac Champlain. L'amiral Walker prendra, de son côté, la route du Saint-Laurent, a la tête de quatre-vingt-dix vaisseaux, portant 2,000 hommes. On sait ce quïl advint de cet armement formidable. Un naufrage (1711) à rile-aux-Œufs sauve la colonie du côté de l'Est, et Nicholson rebrousse chemin en apprenant le désastre de son collègue.
La paix d'Utrecht (1713) vient fermer les hostilités et rendre aux colonies un repos indispensable. Elle con-
firme F Angleterre dans la possession de la Baie d'Hiidson, de Terre-Neuve et de l'Acadie. Les portes du Saint-Laurent sont entre les mains de l'ennemi.
Ici se place une ère de cahne et de prospérité pour les deux nations rivales. Trente années loin des champs de bataille vont leur permettre de s'agrandir et d'amasser des forces (pi'elles seront, hélas ! appelées à dépenser en partie dans des luttes meurtrières.
GUERRE DE LA SUCCESSION d' AUTRICHE ; TROISIEME (U'ERRK INTERCOLONIALE, 1741-44.
L'avènement de Marie-Thérèse au trône d'Autriche jette de nouveau la France dans la mêlée européenne au secours du grand Frédéric (1740) qui voulait dépouiller sa voisine, Marie-Thérèse d'Autriche, d'ime partie de ses états. Georges II, rempli d'une haine implacable à l'endroit de son neveu, le roi de Prusse, prit fait et cause })our Marie-Thérèse. La guerre absor- ])ant les ressources des deux métropoles en Europe, leurs colonies américaines, mises aux prises par une cause à laquelle elles étaient indifférentes, se battirent seules, ("'est alors que les puritains conçurent Faudarieux projet de s'emparer de Louisl)ourg et du Cap- Breton. Us n'avaient pas vu, sans un amer dépit, la France se créer un nouveau boulevard dans le golfe Saint-Laurent après la perte de l'Acadie et de Terre- Neuve.
Cette forteresse, élevée au prix de trente millions de livres, ])assait pour imprenable, et lorsque la législature d(î Boston proposa aux colonies voisines de l'attaquer, le projet fut trouvé ridicule ; ce ne fut qu'à force d'instances (\uv U' gouverninu^ Shirlev les enrôla rlans la
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li^^ue. Ji'attiKjuo ctaiit décidée, la Nouvelle-Angleterre mit sur pieds 4,070 lioninies, dont 3,385 appartenaient au Massachusetts. Cette petite armée, sous le com-
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mandement du colonel Pepperell, s'embanjua sur cent transports, accompagnés par une flotte composée de onze vaisseaux de guerre. Il est à remarcjuer que l'An-
^t»leteiTe ne fut au début pour rien dans cette entreprise militaire, et que ce n'est qu'après l'arrivée de Pepperell sur les côtes du Cap-Breton, que l'amiral Warren vint })réter son appui aux Bostonnais. Il n'avait aucune troupes de débarquement et il n'aida les colons que dans une mesure très restreinte en bloquant l'entrée du havre. Autant Pepperell déploya de résolution et d'intelligence, autant 1 )ucliamb()n, qui commandait à Louisbourg, montra peu de sagacité et de prévoyance. Après un siège de six semaines, la place se rendit à Warren et le drai)eau anglais flotta sur les nuu\s conquis par la bravoure coloniale.
La campagne contre Louisbourg, à part son importance stratégique, — car cette forteresse donnait à ses possesseurs l'empire du golfe Saint-Laurent, eut un trait bien caractéristique. L'enthousiasme religieux et national dominait ceux qui y prirent part. Cet enthousiasme découlait de la ferveur que depuis 1734 les prédicateurs puritains s'efforçaient de ranimer. Avant cette époque, les chefs de la secte avait noté un grand relâchement dans le zèle des hdèles et la sévérité de leurs mœurs. Malheur à la congrégation si l'on ne revenait pas à la rigueur j)rimitive, car les murs de la Jérusalem nouvelle ne pourraient soutenir les attaques de l'erreur. Dans toutes les églises retentirent des appels énergiques à un retour à l'antique foi et des dénonciations féroces des fausses doctrines. 11 résulta de ces ])rédication8 un renouveau rehgieux connu dans l'histoire de la Nouvelle-Angleterre sous le nom de Great A ivakeniug.
C'est au milieu de cette effervescence que fut prêchée la campagne contre LouislK)urg. Si les puritains détes-
taieiit les autres sectes protestantes, quel ne devait pas être leur sentiment à l'égard du catholicisme ? L'Église (le Kome. c'était pour eux la quintescence de l'erreur, l'idolâtrie, la bête de l'Apocalypse. Le fanatisme puisait aussi un autre élément de fureur dans la haine traditionnelle de l'Anglais pour la France. Aussi l'expédition contre Louisbourg revêtit le caractère d'une guerre sainte, d'une croisade protestante. Le pasteur Moody, qui accompagnait les troupes, portait à son côté une hache destinée à abattre les images et les croix de l'église de Louisbourg. Un autre ministre resté à Boston écrivait à Pepperell : " Que ne m'est-il donné d'être auprès de vous et du cher parsoii Moody, pour démolir les images de cette église et y entendre prêcher le véritable Evangile de notre Sauveur." Whitefield, le prédicateur cher au peuple de la Nouvelle- Angleterre, proposait d'inscrire sur le drapeau de chaque régiment cette sainte divise : Nil desperandam, Chriato duce.
La prise de Louisbourg eut un retentissement énorme en Angleterre et en Amérique ; c'était la clef du golfe Saint-Laurent mise aux mains des Anglais, qui s'élanceraient de cette forteresse vers Québec. La flotte, rassemblée dans son port spacieux, monterait la garde à l'entrée de la route qui menait au cœur du pays. Cette victoire causa d'autant plus de joie en Angle teire que les armes de la Grande-Bretagne avaient été plus malheureuses en Europe ; on avait sur le cœur à Londres la défaite de Fontenoy. En Amérique, l'allégresse ne fut pas moins grande, et comme c'était autant un triomphe religieux que militaire, la prise de Louisbourg servit pendant longtemps de texte aux sermons de toute la communauté puritaine. Mais la joie des vainqueurs
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se changea en exaspération lorsqn'ils virent l'Angleterre rendre Louisbourg à la France, par le traité d'Aix-la- Chapelle, sans se soucier de l'effet que cette cession produirait en Amérique. La mère-patrie affichait dès lors ce mépris pour l'opinion coloniale qui devait lui être fatal un peu plus tard.
Un autre grief des colons et très cuisant celui-là : l'xVngleterre avait gardé tout l'or trouvé sur les navires français pris par Warren. Les puritains n'étaient pas détachés des biens de ce monde au point d'oublier leurs intérêts matériels. En 1749, l'Angleterre écoutant enfin leurs réclamations leur donna £183,000 sous forme de 053,000 onces d'argent et 10 tonnes de cuivre, que l'on promena triomphalement dans les rues de Boston.
La prise de Louisbourg domine, en importance, toutes les actions militaires de cette guerre. La Nouvelle- France n'avait plus assez de soldats pour renouveler les exploits de d'Iberville. Aussi dut-elle se contenter de diriger des partis de guerriers contre les établissements limitrophes. " Les frontières de Boston à Albany, dit Garneau, n'étaient plus tenables : les forts avancés avaient été évacués et la population effrayée courait chercher un refuge dans l'intérieur, pour se soustraire à ces dévastations meurtrières."
Les quatre années de la guerre de la succession d'Autriche avaient épuisé les combattants, mais l'épée n'était rentrée au fourreau que pour donner un répit aux soldats, i.e traité d'Aix-la Chapelle ne contentait personne ; les Anglo-Américains crurent surtout avoir raison de se plaindre. En somme, la Nouvelle- France, qui dans l'ensemble des opérations militaires avait été la plus nialtraitée, retiiait de plus grands
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avantages de la paix que sa rivale. Les intérêts de la Nouvelle- Angleterre se trouvaient sacrifiés à ceux de la mère-patrie. L'Autriche alliée de la Grande-Bretagne rentrait, par le traité, en possession des Pays-Bas et la France, dans celle du Cap Breton et de Louisbourg, renonçant à ses droits sur Madras, aux Indes. Dans ce principe de restitution réciproque, l'on ne semblait tenir aucun compte des immenses sacrifices des Bostonnais et des colons du Connecticut. Aussi jamais convention solennelle entre des nations fut-elle moins respectée (pie celle d'Aix-la-Chapelle.
GUERRE DE SEPT ANS ; QUATRIÈME (lUERRE INTERCOLONIALE 1755-6o
Le traité d'Aix-la-Chapelle n'avait pas réglé la question des frontières des possessions françaises et des colonies anglaises, pendante depuis si longtemps ; cette tâche avait été remise à des commissaires qui, siégeant à Paris et ignorant la topographie de ces contrées, ne pouvaient guère s'entendre. '' Pendant, que ces commissaires, dit M. de Broglie, s'étudiaient à débattre les titres qui appuyaient les prétentions op})osées, les parties restées en présence et en armes sur le sol contesté, appliquaient leur droit comme elles l'entendaient, bien décidées à prévenir tout empiétement sur ce qu'elles regardaient comme leur domaine légitime. Partout oii avaient été fondées pendant la guerre de petites stations anglaises et françaises, à portée et en regard les unes des autres, on se menaçait derrière des forteresses élevées pour leur défense. C'étaient entre les commandants de ces postes des disputes journalières, qui aboutissaient souvent à des rixes sanglantes."
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En 1754, le fort Duquesne bâti par M. do ContreijCL'ur au continent de l'Ohio et de Monongahéla, vint dresser ses bastions connne un défi aux Anglais. C'était une admirable position stratégique, commandant la navigation du Mississipi et tenant ouveite la route vers la Nouvelle-Orléans. Le fort Duquesne était-il en pays français '( Les |)lantations du sud qui avaient compris trop tard l'importance de ce poste, soutenaient que la France empiétait sur le sol de la Pennsylvanie, et comme les quakers de cette colonie, empêchés par leur croyance religieuse de porter les armes, laissaient les Français s'y retrancher fortement, les Virginiens S(î chargèrent de les en déloger.
(J'est au milieu de cet état de choses qu'un incident malheureux vint encore aggraver la situation. Un officier français envoyé par le commandant du fort Duquesne, M. de t'ontrecœur, pour sommer un parti <le Virginiens de se retirer du territoire français, fut attaqué à l'improviste (le 17 mai 1754) par ces derniers. M. de Jumonville tomba, avec une dizaine de ses soldats, sous les balles des assaillants. Le commandant des Anglais avait un nom destiné à devenir célèbre dans l'histoire : il s'appelait Washington. 11 fut, à la suite de cette aflaire, accusé de meurtre. On prétendit qu'il avait [)rémédité ratta(|ue, et qu'il avait donné ordre de faire feu, connaissant ])ien le caractère d(^ parlementaire dont l'officier français était revêtu. Washington a plaidé son ignorance de ce fait. De plus, d'après sa version, ce seraient les Français qui auraient connnencé l'engagement. Quoiqu'il en soit de cette explication, il est évident (jne, de part et d'autre, on se guettait en ennemis et que la paix n'avait jamais été o])servée du
côté de l'ouest. La Virginie avait donné ordre, longtemps avant la déclaration de guerre, d'expulser les Français do la Pennsylvanie, et les colonies anglaises ne cessaient de presser la métropole de rompre avec la France.
Venger la mort de Jumonville, fut le premier soin de M. de Contrecœur. O'est au frère de la victime, M. de Villiers, qu'il confia cette tâche. Celui-ci courut atta- <|uer Washington retranché dans un fort élevé à la hâte, et que celui-ci rendit après un combat de dix heures (9 juillet 1754).
C'est au début de cette guerre que fut perpétré ce crime de lèse-humanité que l'histoire appelle la dispersion des Acadiens. Le 10 sei)tembre 1755, presque toute la j)opulation française de l'Acadie, réunie par groupes à (xrand-Pré, au bassin des Mines, etc., fut entassée pêlemêle sur des navires, puis jetée, sans ressources, le long de la côte américaine depuis Boston jusqu'à la Floride. Par un rafinement de cruauté, les membres des différentes familles avaient été séparés, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. L'imagination recule épouvantée, lorsqu'elle essaie de se faire une idée des souffrances de ces malheureux, abandonnés à la merci de leur ennemi séculaire. Mais tant de calamités finirent par vaincre l'antipathie des puritains pour les Acadiens et la pitié prit la place de la haine ; la charité des habitants de Boston, de New-York, de Charleston, en sauva un bon nombre ; mais combien moururent de faim et de maladies causées par la misère ! Jamais on ne pourra faire le compte de cette immense infortune presque sans pareille dans l'histoire du monde. La responsabilité de cet acte de froide barbarie, longuement préparé, retombe surtout sur Lawrence, gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Shirley ,
gouverneur du Massachusetts, paraît avoir été partie au complot. Wiuslow fut chargé d'exécuter les ordres du gouverneur : c'était un soldat d'une grande bravoure et nous ne (Comprenons pas qu'il n'ait point brisé son épée et reculé devant l'horreur de sa mission. Non seulement Lawrence agissait sans mandat, mais le gouvernement anglais lui avait enjoint de ne pas mettre à exécution le cruel projet qu'il lui avait communiqué.
Lawrence a trouvé de nos jours des défenseurs. Les Acadiens, sujets anglais, disent-ils, refusaient de prêter le serment d'allégeance ; en cas de guerre avec la France, ils auraient prêté main-forte aux Canadiens. Donc leur expulsion était une mesure rigoureuse, rendue nécessaire par les lois de la guerre. Ce n'est là qu'une pitoyable argumentation dont ont fait bonne justice M. l'abbé Casgrain et M. Richard. Les Acadiens avaient déjà prêté serment d'allégeance et s'étaient renfermés dans une neutralité absolue, malgré les sollicitations des Français et des Indiens, qui voulaient les entraîner dans la lutte. Ce refus lem^ avait même valu des mauvais traitements de la part de leur alliés sauvages. Non, le vrai motif qui fit agir Lawrence, ce fut le désir de prendre possession des terres des neutres. C'est la cupidité qui a inspiré cet attentat, dont les auteurs ont mérité les flétrissures de rim])artiale histoire.
Les commissaires, siégeant à Paris, étaient plus loin que jamais d'une entente, car l'Angleterre ne cessait d'exagérer ses réclamations. Elle en était rendue à demander, outre l'Acadie, vingt lieues de territoire sur le Canada et la neutralisation des abords du golfe Saint-Laurent, prétention absurde s'il en fût jamais.
L'attaque et la prise, en pleine paix (mai 1755), du
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Li/ii et (le YAkide, au large de Terre-Neuve, par l'amiral Boscaweu, étaient une violation du droit des gens, autrement sérieuse que l'affaire de Jumonville, et les ministres de Louis XV qui avaient jusque-là tout subi pour éviter une rupture, durent s'y résoudre. Nous entrons ici dans la guerre de Sept-Ans, si désastreuse, malgré ses éclairs de gloire, pour le Canada, et qui doit enfin couronner de succès la persévérance des Anglo-Américains. Le résultat final n'est pas douteux pour la Nouvelle-Angleterre. Ne peut-elle pas mettre en campagne plus de soldats — contingent anglais et milices coloniales réunis — que sa rivale ne compte d'habitants ? Malgré cette immense supériorité du nombre, il lui faudra six années de lutte pour écraser cette j)oignée de géants, conduits par un héros. Quelles campagnes que celles (pii virent le triomphe des armées françaises sur rOhio, à Oswego, à William-Henry et à Carillon ! Chaque printemps, depuis 1 755 jusqu'à 1759, on dit à Boston : " Enfin, nous touchons au triomphe," et au retour de l'hiver, le cri de désespoir des troupes en déroute, démoralisées, retentit dans les villes où l'on préparait des entrées triomphales aux vainqueurs. Mais la partie devient de plus en plus inégale. En 1759 le Canada est envahi par des nuées de nouveaux soldats. Les trouées faites au milieu des colonnes anglaises, les campagnes précédentes, sont comblées, tandis que le Canada épuisé voit les vides de plus en plus nombreux, dans les rangs de son armée.
La France <^' saignée à blanc pour soutenir sa nou-
(!) On sait <iue la France qui, depuis Richelieu poursuivait rabaissement de la maison d'Autriche en Europe, changea vers 1754 sa politique européenne. L'Autriche, déchue de son antique splendeur, avait cessé
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velle politique européenne, et (|ui a mis cinq armées au service de Marie-Thérèse, n'a plus de soldats à envoyer au Canada. Québec succombe (17 septembre 1759), Montréal capitule (1700). La puissance française a vécu en Amérique. Son drapeau, (|ui flottait glorieusement sur les bords du Saint-Laurent depuis un siècle et demi, repasse les mers couvert d'un voile de deuil.
Enfin le triomphe des Anglo-Américains est complet, quoique chèrement acheté ; mais ils sont gens à ne pas regarder aux sacrifices, lorsque leur intérêt est en jeu. Quel profit immédiat trouveront-ils dans la conquête, qui, en définitive, fera surtout l'afifairede la mère-patrie? Cet avantage, il leur apparaît dans la tranquilHté qui va régner sur leur frontière. Depuis près de soixantedix ans, la population des établissements les plus rapprochés du Canada vit dans la crainte des terribles bandes de Français et de sauvages. Elle sèche de terreur au souvenir des massacres de Corlar, de Casco, de Deerfield et de Haverhill. Chaque nuit de la guerre est une longue nuit d'angoisses. Dans le silence de ces sohtudes, le moindre bruit aux heures des ténèbres semble lui révéler l'approche du redoutable Canadien. Dans leurs rêves, femmes, vieillards et enfants entrevoient sans cesse l'éclair du sabre et de la hache d'arme des compagnons des Rouville et des Hertel. Durant les luttes de l'Ecosse et de l'Angleterre, les Anglaises des
(Vôtre redoutable, tandis (jue la Prusse, entrée sérieusement avec Frédéric dans le concert européen, prenait l'attitude d'une puissance militaire de premier ordre. C'est cette vérité que Kaunitz, un des ministres de Marie-Thérèse, eut de la peine à faire comprendre à Louis XV, qui finit par se rendre à l'évidence et s'allier à l'Autriche contre la Prusse. M. de Broglie, dans son œuvre magistrale, V Alliance autrichienne, a admirablement expliqué les raisons de ce changement de politique.
frontières sans cesse dévastées par los hommes du nord, chueliottaient le nom du Black Douglas à l'oreille de leurs enfants pour les retenir auprès d'elles. De même, le nom des chefs français, porte l'épouvante chez nos voisins. On ne trouve pas d'expressions assez fortes au Canada pour stigmatiser la dispersion des Acadiens, opérée au mépris du droit des gens. Certes, on a raison : cet acte empreint d'une froide cruauté, et que les fins de la guerre ne rendaient pas nécessaire, est inexcusable
HOMMKS KT FEMMES TRAINES EN CAPTIVITE
mais l'impartialité ne nous fait-elle pas un devoir de passer condamnation sur la méthode de guerre employée par les gouverneurs français ? On frisonne au récit de ces massacres, de ces incendies, de ces femmes et de ces enftmts traînés en captivité, au milieu de l'hiver, <^^ dispersés parmi les tribus sauvages ! Quelles misères n'ont pas endurées ces malheureuses victimes ?
(1) Garneau dit que les registres de Québec sont remplis de noms de personnes enlevées au Massachusetts et au New-Hamphire.
Ces individus traînés en captivité étaient traités avec bonté par les ( 'anadiens et leurs alliés. Eggleston reconnaît ce fait : " The Canadians
Eieii, autant cine ces incursions, n'a contribué à pousser les Ani»lo- Américains à la conquête du Canada, à allumer leur haine et leur soif de vengeance. Un incident, ignoré jusqu'ici au Canada, met bien cette assertion en relief. Dans l'intervalle qui s'est écoulé entre la capitulation de Montréal (1760) et le traité de Paris, (1763) ([uehpies ])ublicistes anglais, entre autres, un M. Burke, frère dit-on du grand orateur, émirent l'opinion (ju'il serait de sage politique de rendre le Canada à la France et de garder plutôt l'ile de la (xuadeloupe. Ils apportaient à l'appui de cette propositiondifférents arguments (jui n'étaient ])as sans valeur au point de vue des intérêts anglais. D'abord, le (Janada n'offrait à l'Angleterre que des produits similaires à ceux (le ses plantations, tandis qu'à la Guadeloupe, on trouverait en abondance le rhum, le sucre, le café et les fruits des tropi(jues. A cela s'ajoutait une importante considération politique. Débarrassées de toute crainte du côté de leurs frontières, les colonies peuplées de gens remuants et de caractère difficile, ne se querelleraient-elles i)as bientôt avec la métropole ?
" Si le peuple de nos établissements, ajoutait le publisciste, ne trouve pas de frein {check) du côté du Canada, il va se répandre dans l'intérieur et s'accroître. Quelles seront les conséquences de cet accroissement d'une
iiH'iu' geru'i'alli/ klnd to the captives that fcll into their hanche and some of the prlsonera tvcrr sorry to return. Ce témoignage ne s'accorde pas avec la description de Tenlèvement cruel de captifs, telle que représentée par lu gravure (jue nous reproduisons ici et qim nous enii)runtons à cet auteur.
L'hon. Juge Gill, de Montréal, est le descendant d'un habitant du New-Harnphire enlevé par un parti d'Abénaquis. Il a raconté dans un opuscule tW'^ bien fait, les périiuties de la captivité de son ancêtre.
population entreprenante et à l'esprit indépendant ? Je laisse cette question à votre méditation. En voulant mettre la main sur un vaste territoire, nous courons le risque de perdre celui que nous avons. Un voisin cpii nous inspire de la crainte n'est pas le pire des voisins. En mettant de côté la question de sacrifier la Guadeloupe au Canada, nous ne devrions peut-être pas désirer la possession de la Nouvelle- France, même si nous pouvons l'avoir sans sacrifices. Il devrait y avoir en Amérique un équilibre des forces. Si nous gardons le Canada, nous trouverons bientôt l'Amérique du Nord trop puissante et trop peuplée pour que nous puissions la gouverner de Londres."
Franklin, de passage en Angleterre au moment de ce débat, se hâte d'y prendre part pour faire la leçon à Burke et à ses amis. Après avoir protesté de la loyauté inaltérable des colons,— mensonge officiel souvent renouvelé, — il s'indigne à l'idée qu'on rendrait le Canada à la France et tourne en ridicule le plan suggéré par son antagoniste, de placer quelques forts sur les frontières afin d'opposer une barrière aux incursions des Français. L'ignorance de la topographie du pays peut seul inspirer un tel projet. Il faudrait une muraille comme celle de la Chine pour mettre les colons à l'abri. " Une longue expérience a appris à nos planteurs, ajoutet-il, qu'ils pourraient autant compter sur la protection de ces forts que les citoyens placés en dehors de Londres (à Hackney par exemple), sur celle de la tour de Londres pour se défendre contre les entreprises des voleurs de grands chemins." Mais ce qui l'exaspère le plus, c'est la proposition de laisser les Français au nord de la Nouvelle-Angleterre comme frein à l'ambition des puritains.
LES GUERRES 1 î<7
''. Voilà une jolie expression, dit-il, massacrer hommes, femmes et enfonts, vous appelez cela exercer un contrôle sur les planteurs ? 8i le Canada doit être remis à la France d'après ce principe, c'est dire aux Français, en termes non équivoques, que l'odieuse barbarie qu'ils n'ont cessé de commettre avec l'aide des Indiens, nous est agréable et qu'ils n'aui'ont plus à redouter le déplaisir d'un gouvernement dont les vues s'accordent si bien avec les leurs."
Nous ne citons Franklin (jue pour appuyer notre prétention, (|ue rien n'a tant contribué à pousser les Anglo- Américains à la conquête du Canada que ces expéditions mar(]uées par tant de cruauté. Leur "■ delenda Cartkago'' leur cri de guerre, devient de plus en plus violent, à mesure que les incursions se font plus nombreuses. La politique de Frontenac qui avait inauguré ce mode de guerre pour inmiobiliser nos voisins chez eux, au moyen de la terreui', n'atteignit qu'une partie de son but ; elle jeta, il est vrai, l'épouvante dans la Nouvelle- Angleterre, mais lui inspira aussi l'idée d'en faire disparaître la cause.
En fin de compte, il ne revenait à la Nouvelle-Angleterre qu'un seul avantage de toutes ses conquêtes : la paix sur la frontière. La part du lion était échue à la métropole ({ui constituait le Canada sous un régime nouveau, différent de celui des colonies voisines et relevant directement de la couronne, régime qu'elles condamnaient parce que le parlement de Westminster tolérait au Canada l'exercice de la religion catholique.
Nous allons voir maintenant la réalisation de la prédiction de Burke : les colonies anglaises, débarrassées de leurs voisins dang(n'eux, vont se quereller avec
r Angleterre (loiit ils se délivreront avec l'aide de la France. Les deux métropoles, privées l'une et l'autre de leurs colonies, se trouveront à avoir mis en action au profit des seuls Américains le fable de Y Huître et des PhihJeyra.
CHAPITl^E XVII
La Nouvelle-France et la Nouvelle- Angleterre sous l'ancien régime. — Principes qui ont présidé à leur établissement. -Pas d'empiie colonial possible sans une puissance maritime considérable.- Les Anglo-Saxons ne s'établissent que sur les rives de l'Atlantique. - Les Français s'enfoncent dans l'intérieur. — Progrès matériel des premiers.
Les annales des Etats-Unis, dans leurs origines, se présentent à nos yeux sous un aspect tout autre que celui qu'elles offrent au reste du monde. Fondées à la même époque, les colonies françaises et les plantations anglo-saxonnes transatlantiques ont eu un développement parallèle, mais inégal, sous l'empire de causes différentes. De ce double fait découle un intérêt spécial pour nous, et une comparaison s'impose entre les tentatives d'établissement de nos pères et celles de ce peuple si longtemps notre rival, plus tard notre ennemi victorieux, et aspirant aujourd'hui, dit-on, à devenir notre maître ou, si l'on aime mieux, notre frère.
Il serait difficile de définir les premiers essais de colom'sation des Français eu Américpie. Le manque d'expérience et de connaissances des pays nouveaux ouvrait, au début, la porte au hasard. Le vague plane aussi siu' l'objet de ces entreprises lointaines. Les premières chartes octroyées aux gouverneurs et aux
150 1 NE COMI>AUAlSOX
compagiii(vs de la Nouvelle-France portent bien k la vérité que : ''Sa Ma; j esté ayant de tout temps recherché " avec zèle les moyens de pousser,dans les pays inconnus, " la gloire de Dieu avec le nom chrétien, fin première " et principale de l'établissement de la colonie de la " Nouvelle-France . . .," mais liichelieu et surtout ses successeurs poursuivaient un but qui comportait autant l'agrandissement de la France que les avantages de la religion. On vit d'abord les Français s'établir non loin de l'Atlantique, à Port-Royal, puis ensuite pénétrer dans l'intérieur jusqu'au delà des grands lacs après avoir jeté les bases de Québec, de Ïrois-Rivières et de Montréal, et enfin tourner vers le sud, en suivant les traces de LaSalle, de Marquette et de Joliette, marquant leur dessein de faire du Mississipi la grande voie de conununieation de ce côté, comme le Saint-Laurent l'est au Canada. Avec le temps, le plan de colonisation se dessine plus nettement. En 1717, Bien ville fonde la Nouvelle- Orléans, qui sera à la région méridionale ce que Québec est à la colonie du nord.
Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle apparaît clairement la conception gigantesque d'un empire français fortement établi sur les bords de l'Atlantique, avec Louisbourg comme boulevard, servant de refuge à la flotte française, chargée de monter la garde dans le golfe Saint-Laurent, pendant que Québec étendra son ombre protectrice sur l'intérieur du pays. Les établissements français se prolongeront vers l'ouest, à portée des uns des autres, jusqu'à ce (ju'ils tournent vers le sud pour aller au devant des Louisianais qui rencontreront à michemin leurs frères du Canada. Le fort Duquesne marque la dernière étape importante oii pénètrent les
ordres de Québec, tandis que le drapeau blanc des colons de la Louisiane flotte sur le fort de Chartres,
Cette vaste conception, dont la réalisation aurait rendu française })resque toute l'Amérique du Nord, est restée à l'état de rêve ; il lui a manqué, pour entrer dans le domaine des faits, des ressources en rapport avec sa grandeur. C'est aujourd'hui une vérité d'expérience que nulle puissance européenne ne pouvait, aux temps passés, prétendre à un empire colonial sérieux sans avoir une flotte redoutable, en état de tenir ouverte la route entre la métropole et ses colonies et de protéger sa marine marchande.
( 'Olbert eut l'intuition de cette vérité que l'histoire des deux derniers siècles a rendue saisissante. Dès son arrivée aux affaires, on le voit créer de toutes pièces une flotte redoutable qui, durant quelques années, en impose à l'Angleterre, et (jui aurait maintenu sa supériorité si Louis XI Y, emporté par son orgueil, n'avait pas déclaré la guerre à la Hollande, coupable d'avoir osé regarder en face le Roi-Soleil. Il eût été, au contraire, d'admirable politique, de s'attacher la Hollande puissance maritime, car la flotte française unie à celle de ce pays, aurait dominé les mers. Au lieu de s'allier aux^ Pays- Bas, l'inconsidéré monarque demande à t/harles 1er, de l'aider à écraser la Hollande qui, pour se venger, joindra quelques années ])lus tard, ses forces à celles de la (Tl'an de- Bretagne acharnée à détruire l'œuvre de Colbert. (^ue de fois n'avons-nous pas eu à déplorer l'erreur de J>ouis XTV, surtout au moment suprême de la domination française î Les chroniques du temps nous peignent l'anxiété des Anglais et des Français au |)rintemps de 1700, après la seconde bataille des Plaines d'Abraham.
Les doux ennemis, épuisés par une longue série de combats, voient encore l'issue tinale indécise. Ils attendent l'arrivée de la flotte qui va ou confirmer les succès de l'armée de Wolfe, ou réparer le désastre de Montcalm et ranimer les espérances de Lévis. A la vue de la première voile qui blanchit au-delà de la pointe de l'île d'Orléans, les cœurs battent fiévreusement et il s'écoule une de ces minutes angoissantes, décisives dans la vie d'un peuple. Enfin V Union Jack détache ses vives couleurs sur l'horizon ; un cri de joie à Québec et un sanglot dans le camp de I^évis l'accueillent. La puissance maritime de l'iVngleterre lui avait assuré la partie, comme quarante ans plus tard, elle ruinera les projets de Bonaparte en Orient, ira l'atteindre dans tous les ports de l'Europe, restant elle-même inexpugnal)le derrière ses nuu's de bois.
La politi({ue continentale de la France ne constituaitelle pas aussi un obstacle à ses entreprises d'outre-mer { Jouer un rôle prépondérant en Europe et |)our arrivei- à cette fin, abaisser la maison d'Autriche (pii visait à l'empii-e du monde européen, tel fut l'objectif de Henri ÏV, de Richelieu, de Louis XIV" et de Louis XV, durant une partie du règne de ce dernier. Cette ligne de conduite traditionnelle engageait la France dans des luttes incessantes, gouffre sans fond oii disparaissaient ses ressources en honmies et en argent. Depuis les troubles de la Fronde (1640) jusqu'au traité de Paris (1763), l'histoire ne con]})te pas moins de cinq grandes guerres sous le règne de Louis XIV, et de (juatre sous celui de Louis XV. Pendant la guerre de 8ept-Ans, alors que la bataille se faisait en Amérique dans des conditions d'infériorité numérique si décourageantes
pour nous, la France qui venait de briser avec la politique de Richelieu pour faire cause connnune avec Marie- Thérèse d'Autriche, n'avait pas moins de cinq armées en Europe au service de son alliée. Quel avenir pouvaient attendre les colonies avec une orientation de la politique française qui faisait de leur sort un objet tout à fait secondaire ? La réponse du ministre Berryer à Montcalm (jui lui demandait des secours, résume les idées alors à la mode : " Lorsque le feu esta la maison, disait-il, on ne peut guère songer aux écuries." p]st-ce à dire que la postérité est fondée à blâmer les honmies de l'époque de s'être ])lus préoccupés de maintenir l'ascendant de la France en PLurope que de sauver le Canada, dont l'importance leur send)lait douteuse et qui, à travers le voile de l'avenir, leur apparaissait l)ien moins séduisant qu'à nous, les enfants du dix-neuvième siècle.
Ils ne rêvaient d'aucun em[)ire anglais, les sombres et énergiques [)uritains, (pii, à la même époque, échelonnaient leurs établissements le long des rives de l'Atlanti([ue. C'était la paix religieuse qu'ils cherchaient dans l'exil ; et l'intolérance, alors à l'ordre du jour dans les Iles-Britanniques, devint un agent d'émigration plus actif (pie toutes les mesures prises par hî gouvernement français pour pousser des colons au Canada. Mais l'idée religieuse ne les dominait pas au point de leur faire [>erdre de vue les intérêts matériels. Lorsque les puritains assimilaient modestement leur sort à celui des Hébreux fuyant l'Egypte, ils ne restaient pas indifférents aux avantages que leur otfrait la terre promise de l'Amérique, et le veau d'or finit par attirer leurs amis «l'Europe, autant que la liberté de conscience. Le succès de ce soi-disant nouveau peuple de Dieu fut inmiense.
bH UNE COMI'AHArsON
New-Plyiiioiitli (1620) était à })eiiie établi que le Massachusetts surgissait à ses côtés plus graud et plus prospère : puis le New-Haven, le Connecticut et le Rhode- Island vinrent bientôt compléter le groupe des colonies puritaines. Lord Baltimore tentait à la même époque de donner droit de cité aux catholiques en Amérique tandis que vers le sud se développait la Virginie, première colonie par ancienneté (1607), et qui restera aussi la première en importance jusqu'à la révolution.
Sur les rivages de l'Atlantique, la colonisation marchait à pas de géants ; sur les bords du Saint-Laurent, elle se traînait misérablement ; en 1664, la population des cin(j plantations de la Nouvelle- Angleterre s'élevait à 45,000 habitants ; à la même date, un recensement de la Nouvelle- France porte à 2,154 le nombre des colons ; l'Acadie à ce point de vue était alors une (juantiré négligeable, puisque son premier dénombrement (1671) ne lui donne que 441 âmes. Le Massachusetts figurait pour 25,000 âmes au recensement dont nous venons de parler ; le Connecticut et le New-Hampshire pour 10,000 âmes et New-Plymouth pour 5,000. En 1660, le Maryland comptait 12,000 habitants. Chaque groupe indépendant des colonies anglaises était donc à lui seul i)lus important que la Nouvelle-France et l'Acadie réunies. Le développement des premières suit toujours sa marche ascensionnelle, en augmentant de plus en plus l'écart entre sa population et celle de la Nouvelle-France ; de sorte que lors de la lutte finale de la guerre de Sept-Ans, nous trouvons le Canada français aux prises avec un ennemi vingt fois supérieur en nombre. ^^' On s'est
(1) Population: Français, 60,0()0 : Américains, 1,50(),()(K).
UNE COMPAHAISOX 155
souvent apitoyé sur les fautes de Montcalm à la bataille des plaines d'Abraham et leurs conséquences, mais en voyant la disproportion des forces entre les deux adversaires, ne doit-on pas conclure que si nous n'étions pas tombés alors, ce malheur nous aurait atteint plus tard, étant donné ce principe admis en art militaire, que la victoire finit toujours par se ranger du côté des gros bataillons, comme l'ont démontré les grandes luttes finales de la France sous Louis XIV et sous Napoléon. Notre faiblesse numérique tenait suspendues sur nos têtes toute espèce de vicissitudes. La révolution française qui souleva tant l'horreur de nos pères, nous aurait peut-être jetés dans les bras des Américains, en admettant que ceux-ci se fussent séparés de leur mère-patrie et que la conquête du Canada n'eût pas eu lieu. Et si nous avions échappé à cette éventualité, qui sait si nous n'aurions pas été échangés sous l'Empire comme la Louisiane, contre quelques millions de francs ? Vendre une province c'est un jeu de grand homme.
Une idée séparatiste avait présidé à la fondation de la Nouvelle-Angleterre, les puritains ayant quitté leur patrie sous le coup de la persécution. S'il leur arrive parfois, dans leurs démêlés avec leur métropole, de se répandre en protestations d'attachement pour l'Angleterre, il y perce toujours un vieux fonds de rancune que devaient exaspérer les conflits d'intérêts. Elle était très faible cette affection, jmisque le premier choc entre les prétentions contradictoires des deux pays la fit disparaître. La séparaticm religieuse; a formé les premières assises de la Nouvelle-Angleterre. De là, elle tendit à s'insinuer <laiis la politique. Les colons anglais ne surent jamais gré à la métropole des bienfaits de la libei'té politique
15() UNE (J()MI»A1ÎAIS()X
(|u'elle leur donnait, de la liberté religieuse qu'elle tolérait. 1/6 sentiment hostile survécut à la scission de 1776 et existe encore. Tout autre fut l'esprit des Canadiens. Moins bien traités durant la dernière lutte ({ue les colons anglais, et sacrifiés à la ])olitique qui amena la conquête, ils aimèrent la France au delà de la séparation, cherchant toutes espèces de raisons pour entretenir cet amour en face de l'indifférence de leurs parents d'outre-mer. Il y a quelque chose de touchant dans cet attachement (pii rappelle le dévouement de la femme refusant de croire à la trahison évidente de l'être aimé.
Le groupe des colonies puritaines grandit dans lindiflérence de la mère-patrie qui ne daigna s'en occu])er (|ue du jour oii elles devinrent exploitables. Les établissements français végétèrent sous la contrainte des lisières royales. Habitués à ton jours compter sur l'intervention du pouvoir, nos ancêtres manquaient d'initiative et ne faisaient rien sans demander ra[)pui du souverain. La correspondance des gouverneurs avec les ministres d'Etat est remplie de suppliques, de demandes de secours pour chaque entreprise naissante, souvent même pour un marchand (pii ouvre une boutique. Nulle tutelle de ce genre n'existe au sud du Canada ; chacun compte sur soi sans î)erdre son temps à attendre une aide qui ne viendra peut-être point. Laissés à eux-mêmes, les Anglo-Américains ^'enrichissent et viennent même exploiter, sous les yeux des Canadiens, les })êcheries du golfe Saint-Laurent, pendant (|ue ceux-ci demandent en vain de l'assistance pour en tirer parti.
Si la conception d'un empire français au nouveau monde se fait remarquer par sa grandeur, elle s'est révélée bien faible dans son exécution. En regard des
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succès anglai.s, c'est un ccliec. A quoi tieut-il ? A des causes multiples dou^^ uous venous d'iudiquer les deux plus sérieuses. La position géographique du C'anada ne < levait-elle pas aussi détourner l'émigration de ses plages. Les arpents de neige de Voltaire constituaient un épou vantail pour bien plus de gens qu'on n'est porté à le croire.*^* On se figure facilement ce que les esprits du dix-septième et du dix-huitième siècle en pensaient lorsque l'on voit encore, de nos jours, le Canada présenter a l'imagination du plus grand nombre de nos ccmtemporains de l'Europe, l'idée de solitudes glacées oii des émigrés disputent l'espace aux ours blancs c^t aux tribus sauvages. Les écrits de l'époque portent la trace de l'éloignement (pie le Canada inspire aux colons, et, le croirait-on, Mazarin, au milieu du découragement que lui causent les centaines d'ennemis acharnés à sa perte, ne parle de passer au Canada que comme d'une alternative doidoureuse, à sa situation critique.
Ce n'était pas une entreprise souriante que celle de s'établir alors dans le nord de l'Amérique et les dangers et les ennuis qu'elle comportait faisaient hésiter les plus courageux. A part les glaces et la neige, la guerre avec les Indiens, l'interruption de toute communication entre l'Amérique et la France pendant sept mois de l'année : tout cela prenait des proportions terrifiantes dans l'esprit du peuple. Et c'était '' le plaisant pays de France " (ju'on leur demandait de quitter pour ces contrées éloignées î II fallait un attrait plus qu'ordinaire pour pousser l'émigration vers ces plages si inhospitalières
(1) Frédéric-le-Graml, écrivait quelque temps avant la guerre de Sept- Ans au sujet du Canada: *' Personne (aucune puissance) n'a envie de suivre la Franco et l'Angleterre, dans leur guerre de merluches.
aux yeux des Français ; il fallait l'appât du gain qu'on finit par trouver aléatoire. Toute autre était la situation de nos rivaux. Un hiver comparativement doux, aussi supportable que celui de l'Angleterre laissait la route vers la mère-patrie ouverte toute l'année, ce cpii enlevait cette idée d'exil complet qui devait tant peser sur l'esprit de nos ancêtres.
Les colons anglais redoutent, il semble, de s'avancer dans l'intérieur : tous leurs établissements s'échelonnent le long de la côte et, en 1775, ils n'occupent encore qu'une étroite lisière sur les bords de l'Atlantique, tandis que nos ancêtres, non contents de s'avancer à sept cents milles dans l'intérieur, à Québec, à Montréal, poussent sans cesse plus loin vers l'ouest, affaiblissant leurs forces en les éparpillant, l'otijours plus loin : telle paraît être leur divise, et ils s'en vont vers le soleil couchant à la recherche de nouvelles contrées aussi sauvages que celles qu'ils laissent derrière eux. Champlain s'était rendu jusqu'au lac Huron, avait visité la contrée au sud des grands lacs dès 1613.
Mais voici les grands découvreur : Mai-quette, Joliette, Tonty, Duluth, pour qui les vallées arrosées par le Mississipi, et ses principaux tributaires n'auront plus de secrets. La Vérandrye parcourt le Nord-Ouest pendant que les Virginiens et les puritains ne perdent pas de vue les perspectives de l'Océan, Nos ancêtres sont des explorateurs : les Américains plus nombreux ne peuvent inscrire dans leurs fastes des noms comme ceux que nous venons de citer. La forêt attire les nôtres, l'inconnu les fascine, le goût pour l'aventure les possède tous, et s'empare des hommes marquants de la colonie comme des plus humbles. Le coureur de bois marche sur les
traces du découvreur et finit par devenir un danger pour le pays. Il est à la colonie naissante du dix-septième siècle ce que sont de nos jours à la province de Québec nos compatriotes émigrés aux Etats-Unis : une cause de faiblesse. Le coureur de bois se détourne des travaux des champs, encore plus pénibles à cette époque que de nos jours, et son exemple devient contagieux. Le mal grandit à tel point, en dépit des ordonnances qui restreignent les courses dans la forêt, qu'en 1746, un édit est rendu portant les peines les plus sévères contre ceux qui ne reviendraient pas prendre un permis de chasse ou de traite à Québec. Notre colon n'a pas, comme l'Anglais, le comni'^rce lucratif et les pêcheriei^ pour fournir un aliment à son activité. Celui-ci s'enrichit sur place ; celui-là gaspille au loin ses forces et son énergie. Un tiers des hommes valides vivaient dans les bois, faisant la chasse ; car le commerce des fourrures était bien plus lucratif que le travail des champs, qui, dans les conditions nouvelles oii il se pratiquait avec la nécessité d'abattre la forêt, rebutait la plupart des^ émigrés.
A côté du découvreur, plaçons le missionnaire, qui consacre sa vie à la conversion des sauvages et dont l'intrépidité, le mépris de la mort, le sacrifice de sa vie sans cesse renouvelé, sont inspirés par la plus sublime pensée. C'est l'apôtre de la civilisation autant que de la foi, et son œuvre élèverait l'Indien au niveau du blanc, si l'enfant de la forêt n'était pas si réfractaire à nos coutumes. A travers les âges, la grande et noble figure des Brébœuf, des Jogues et des Lallemand, apparaît à hi vénération des Canadiens, entourée de l'auréole des bienheureux. Ces existences faites du renoncement aux
joies et aux choses du moiule, manquent à l'histoire de la Nouvelle- Angleterre. La misère de l'Indien la laisse indifférente, et elle ne cesse de comploter son extermi nation. C'est à peine si le puritain peut citer deux ou trois noms de ministres protestants occupés k l'évangélisation des sauvages. Eliott, le plus célèbre de tous, passe soixante ans à Koxbury, près de Boston ; c'est de. là qu'il veut convertir les sauvages pendant que le missionnaire canadien vit sous la tente infecte du Huron ou de l'Algonquin, partage ses souffrances, le suit à la chasse et se plie à un genre de vie qui répugne à sa nature. La mission d'Eliott n'eût guère de succès. '' Vert/ soon, dit Hov^dson, un historien américain, the praying indians ivere looked on ivith dislike (wd distruat hy bot h red men and whitr.