CHAPITRE XVIII
Suite de la comparaison entre la Nouvelle-France et les colonies anglosaxonnes sous l'ancien régime. — Coup d'œil sur l'état de la Nouvelle-Angleterre au point de vue de son gouvernement. —De l'influence de l'Église. — Contraste entre la société canadienne du temps et celle des colonies anglaises.— Gouvernemennt de la Nouvelle-France.
Ce qu'il y a de plus étonnant clans la Nouvelle-Angleterre à cette époque, c'est sa merveilleuse organisation politique. Sans instructions du souverain, sans l'aide d'hommes d'Etat de la mère-patrie, les puritains créent de toutes pièces un type de gouvernement parfaitement approprié aux besoins de la colonie, sans qu'il soit une copie servile du système anglais auquel il ne ressemble que dans les grandes lignes. Dès l'origine ils façonnent, avec deux chambres et un gouverneur, le modèle que les constituants de 1777 trouveront digne de servir de cadre aux institutions d'un grand peuple.
Cet esprit d'indépendance n'avait pas manqué de frapper leurs contemporains étonnés de les voir prendre des allures de nations souveraines. Un écrivain anonyme du temps rendant compte de la prise de Louisbour^î:, nous fait part de l'étonnement que lui cause la conduite des puritains dans cette circonstance.
'' C'étoit moins une entreprise formée par la Nation
OU par le Roi, dit-il, que par les seuls habitans de la nouvelle Angleterre. Ces pimjdes singuliers ont des Lois et une Police qui leur sont particAïUères, et leur Gouverneur tranche du Souverain. Cela est si vrai que, quoiqu'il y eût guerre déclarée entre les deux Couronnes, il nous la déclara lui, de son chef et en son nom, comme s'il avoit fallu qu'il eût autorisé son maître. 8a déclaration portoit, qu'il nous déclaroit la guerre pour lui, et pour tous ses amis et alliés ; il entendoit parler apparemment des Sauvages qui leur sont soumis, qu'on appelle Indiens, et que l'on distingue des Sauvages qui obéissent à la France." <^>
La Common Law de la Grande-Bretagne s'implante avec eux en Amérique : il n'y avait guère à innover de ce côté. Les lois sous lesquelles on a vécu font, avec la langue, partie du patrimoine des nations ; mais les puritains modifient le code criminel anglais, et se donnent un ensemble d'ordonnances d'un rigorisme exagéré. Quelques historiens prétendent que ces lois draconniennes, qui portaient à treize les crimes punissables de la peine de mort, n'ont été que rarement appliquées.
Rappelons ici un trait singulier de cette jeune société.
Durant plus de cinquante ans règne dans la Nouvelle- Angleterre la théocratie la plus stricte que le monde ait
(l) Lettre d'un habitant de Louisbourg contenant une Relation eaa'^tc et circonstanciée de la Prise de Vlsle Royale par les Anglois. A Québec, chez Giiillaujne le Sincère, à V Image de la Vérité. MDCCXLV.
Inutile de dire que cette brochure rarissime, que P.irkinann ne dit avoir vue qu'à la bibliothèque nationale à Paris, n'a pas été imprimée à Québec. Elle porte en guise de nom d'auteur les initiales B. L. N. Une note à la main, attachée à rexempl^,ire que possède la bibliothèque du parlement fédéral, dit qu'un M. Bourgeois, avocat, fut l'éditeur de cette lettre.
vue. La raison déterminante de leur départ de l'Angleterre avait été la conquête de la liberté religieuse. Ce sont avant tout des sectaires, et à leurs yeux la religion doit pénétrer tout le corps social. Il résulte de cette opinion une alliance intime entre l'Eglise et l'Etat, alliance si étroite qu'il est difficile de dire où commence le pouvoir de Tune et oii s'arrête le domaine de l'autre. Si le pouvoir public étend son bras protecteur au-dessus du mentiïKj-hoase et lui assure des privilèges exclusifs, ce sont d'un autre côté les elders de la Congrégation qui confèrent les droits de citoyenneté. Quiconque ne fait pas partie de l'Eglise, ne participe pas à tous ses actes, ne fait pas ouvertement des professions de foi répétées, est exclu de la société politique. L'Ancien Testament sert de loi à la communauté civile autant qu'à la Congrégation religieuse. Pour bien définir d'un trait ce caractère tout particulier, disons qu'il avait été statué, par la cour générale du Massachusetts et des colonies sœurs, qu'en matière criminelle les juges s'inspireraient de l'Ancien Testament pour tous les cas non prévus par la loi. C'est le régime de l'arbitraire à outrance, et il est porté si loin qu'il provoque, vers le commencement du dix-huitième siècle, une réaction violente, et, comme conséquence, un abaissement sensible de la foi. C'est en vain que la secte cherche à ramener le troupeau à la ferveur des premiers jours, en organisant des revivais, en redoublant ses sévérités à l'égard des dissidents et surtout des catholiques ; le principe de la liberté de conscience s'infiltre partout, avec la diminution du sentiment religieux. Lorsque la révolution éclate, l'opinion publique est mûre pour accepter une doctrine contraire à celle qui a servi de pierre angulaire à l'établissement puritain, et la cons-
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titiitioli de 1777 prononce la dissolution de l'alliance de l'Église et de l'État.
Si les premiers puritains se sont montrés conservateurs obstinés en matière de religion ; si par ime singulière aberration, de persécutés ils sont devenus persécuteurs, ne voulant de la liberté religieuse que pour leur Église, ils se sont révélés hommes politiques habiles, plus avancés que les Anglais, leurs contemporains, plus avancés que ne le sont la plupart des peuples de l'Europe du dix-neuvième siècle. Après avoir étudié leur travail d'organisation gouvernementale, il nous paraît qu'il n'y a pas lieu de s'étonner si leur race a produit les hommes d'État éminents, auteurs de la constitution américaine, l'instrument politique écrit le plus parfait que l'on connaisse, et le mieux adaf)té aux besoins d'une société démocratique. On aurait difficilement trouvé en Europe, à la fin du dix-huitième siècle, des légistes de la force de Hamilton, Jay, Jefferson et Aclams. Tous les novateurs en matière de constitution qui depuis soixante ans ont donné au monde leurs savantes combinaisons, avec les travaux de ces derniers sous les yeux, n'ont pas aussi bien qu'eux compris les instincts de la démocratie et ses tendances. Aussi, la constitution américaine, dans l'ensemble, de ses forces si bien pondérées pour maintenir la co-existence de son double système de gouvernement sans amener de chocs, avec ses contrepoids placés à côté de chaque pouvoir, est un chef-d'œuvre d'ingéniosité qui révèle chez ses auteurs une connaissance intime des besoins de la société moderne établie sur les bases du régime populaire.
De la différence de caractère des populations et des circonstances particulières aux deux colonies, dérivent
aussi des mœurs spéciales formant deux tableaux d'un vivant contraste. Du côté des émigrés venus de France, la gaieté gauloise, l'indifférence pour le danger, l'activité fébrile de là race latine, le goût des aventures donnent une physionomie bien attrayante au Canada. Làbas, tout autre est l'aspect du peuple. Acharné au travail et trouvant d'énormes prolits dans le commerce, le puritain ou l'anglican ne se sent pas attiré au loin ; l'intérêt l'attache à sa ioum oii le négoce et le travail des champs assurent son avenir.
La fortune publique va partout de pair dans les colonies anglaises avec l'accroissement de la population. Pendant que le gouvernement français met toutes espèces d'entraves sur la voie du commerce de ses colons, '^^ l'Anglo- Saxon émigré jouit d'une liberté relative et s'il se plaint
(1) La France n'a pas encore changé de conduite à l'égard de ses colonies. Au mois de mai 1895. M. de Lanessan, ex-gouverneur de l'Indo- (^hine, écrivait ce qui suit •
" La métropole, il faut bien le dire, n'a jamais su doter ses colonies du régime gouvernemental, administratif et économique dont elles auraient besoin. Elle a la prétention de les tenir toujours en tutelle comme des enfants mineurs, alors qu'elles ont besoin d'une indépendance d'autant plus grande qu'elles sont plus éloignées. Au point de vue politique et administratif elle les soumet à des législations faites pour la métropole, ne répondant ni aux besoins particuliers des population t^ indigènes et des colons, ni aux nécessités imposées par le climat, la situation géographique, le voisinage de tels ou tels peuples, le degré de développement delà colonie, etc. De ce régime découlent des entraves à la colonisation dont ceux qui l'imposent ne peuvent même pas se douter. Dois-je citer cette circulaire adressée en 1898, par l'administration métropolitaine à tous les gouverneurs des colonies françaises, leur prescrivant d'acheter en France tout ce dont elles auraient be?oin, avec désignation des villes dans lesquelles les achats devaient être faits ? les briques à Bordeaux et à Marseille, le porc salé au Havre, la paille et le foin ailleurs etc. L'InJo-Chine dont tout le sol est fait de terre à brique et qui produit d'énormes (|uantités de riz, devait s'approvisionner en France de bri(iues et de riz!" Do Lanessan, la cnlomsation fronçai se en Infht'Chi nr, T*;nis, ISU.',.
des restrictions que la royauté, sous Charles 1er et plus tard le parlement, veulent mettre à son négoce avec rétranger, il ne se gène nullement de passer outre. Aussi ses produits se montrent dans tous les i)orts de l'Europe, qui dans la seule année 1744 lui achète quarante millions de livres de tabac, des milliers de quintaux de poisson pêche dans les eaux canadiennes, des minéraux, des céréales et des bois. En 1763, ses importations s'élèvent à un million et ses exportations à quinze cent mille louis ! Un commerce profitable, la vie publique qui coule à pleins bords et l'absorbe, fournissent à son activité un aliment qui manque à celle de nos ancêtres et le détournent des expéditions lointaines. Pourquoi quitterait-il le certain pour s'élancer vers de nouveaux horizons où l'attendent l'inconnu et lincertain ? Enfin, comme si dans cette rivalité tous les avantages devaient se trouver du côté de nos adversaires, lorsque la guerre éclate entre le Canada et la Nouvelle- Angleterre, c'est toujours notre pays qui sert de champ de bataille aux combattants.
Le puritain regarde modestement sa tribu comme le peuple éhi de Dieu, qui lui a donné la terre promise en récompense de ses vertus. Pour un rien il s'écrierait : non fer/it taliter onini nationi ^^^ Cette conviction le gonfle d'orgueil et lui donne une idée extraordinaire de sa supériorité.. Il est un être à part et il lui est permis d'accabler de ses dédains ses voisins indignes de commisération. Et avec quelle rigueur ne traite -t-il pas tout ce qui est au-dessous de lui î Les nègres demeurent ses esclaves ; les Indiens prisonniers de guerre partagent le sort de ces derniers,
(1) C'est ce que les ministres ne cessent de lui prêcher.
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et il traite comme les uns et les autres les engagés {indented servants) |)endant la durée de leur service. Le mosaïsme exagéré (|ui domine la Nouvelle-Angleterre déteint sur tous les actes ordinaires de la vie et rend difficiles les relations sociales les plus ordinaires. On s'espionne, on se jalouse, et trouver le voisin en faute est œuvre pie. A voir ces farouches sectaires à l'œuvre, on ne dirait pas qu'ils viennent d'un pa3^s qui aime à s'api^eler Mevrij old Ewjland, et qu'ils sont les contemporains des Merry wives of Windsor immortalisées par Shakespeare . Tout ce qui sent la gaieté, la joie de vivre est resté en Angleterre. Fêtes religieuses, fêtes de familles, traditions joyeuses du Christ mas et AmNciv Year, rien de tout cela n'a traversé la mer. La chronique du Massachusetts (1694) enregistre le retour du nouvel an de cette façon laconi(|ue \ '' It ïs netvyear, ive went to work betimesJ'
On est porté \\ croire, sur l'autorité de M. de Tocqueville <|ui a formé les opinions généralement reçues en matière de sociologie américaine, que la démocratie coulait à pleins bords sous le régime quasi ré[)ublicain inauguré par les Winthro]), les Mather, les Roger Williams. ( "est là une assei'tion trop absolue, })eu conforme aux faits et k l'observation. Les colons anglais apportaient avec eux des habitudes, des traditions, et un esprit de caste que la grande poussée populaire anti aristocratique de notre temps n'a pas encore entamée en Angleterre. On ne rom[)t point subitement avec le passé, héritage sacré des ancêtres. En dépit db l'indépendance qui formait un trait distinctif du puritain, il reconnaissait une certaine hiérarchie sociale et s'inclinait devant le rang et les distinctif)ns honorifiques. Cette déférence pour la noblf'«(' se înanifeste de maintes façons au
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Massachusetts et au Coniiecticut. C'est ainsi (]ue la même loi édicté, pour le citoyen ordinaire et le gentilliomme coupables de la même contravention, des peines différentes ; pour celui-ci la simple amende ; pour l'autre l'emprisonnement. Des lois somptuaires attestent encore cet esprit de caste. C'ertaines catégories de citoyens ont seuls le privilège de porter des dentelles, des rubans, des boucles en argent sur leur souliers, tandis que les étoftes grossières sont le partage de l'homme du peuple. Enfin les historiens américains ont constaté qu'au collège d'Harvard et dans plusieurs autres institutions, les noms des élèves prennent rang d'ordre sur le registre de l'institution selon le degré de noblesse de leur famille.
Soumis à l'influence du Nouveau Testament, le Canada se complaît à respirer le parfum plus suave de l'Evan gile. De mœurs aussi simples que celles de son voisin, le colon normand ou picard n'aurait rien voulu sacrifier de ce qu'il était possible de conserver des (coutumes de France, susceptibles de donner du charme à l'existence et embellir la vie. Dans les courts intervalles de sou histoire que la guerre ne désole point, le Canada offre le tableau d'une société de relations agréables et où s(* pratique l'hospitalité la plus large, avec une extrême courtoisie ])our les étrangers. Le voyageur suédois Kalm nous représente nos ancêtres sous les dehors les plus aimables. Le jésuite Charlevoix écrit à la duchesse de Lesdiguières que " les Canadiens ne perdent aucune occasion de s'amuser.'' Leur tempérament élastique résiste à toutes les causes de tristesse, et la gaieté suit le coureur des bois jusqu'aux profondeurs des forêts auxquelles il apprend ces gais refrains qui, survivant aux générations successives, égaient encore nos réunions de
famille et i-etentissent, comme un joyeux écho du passé, dans les fêtes ([ui font tressaillir notre patriotisme. Jamais cette société ne s'est réunie autour du bl\cher d'un sorcier, connue cela s'est vu souvent dans la Nouvelle-Angleterre, et si l'on a cru à un pouvoir surnaturel chez certains individus, c'était là une croyance indécise, sujet de jjlaisanterie plutôt qu'objet de terreur. En 1690, durant l'épidémie de sorcellerie, il y eut dans la petite ville de Salem, Mass., vingt personnes condamnées à mort pour avoir entretenu des relations mystérieuses avec le malin esprit.
Au regard des colonies anglaises, créant elles-mêmes leur gouvernement, la Nouvelle-France accepte le sien tout fait de Paris. Il est implanté à Québec de par le roi et les gouvernés y restent étrangers. Il est fort rudimentaire : le gouverneur et l'intendant sont tout, se se partageant des pouvoirs mal définis, toujours prêts à s'entre-choquer lorsque les titulaires sontd'humeur batailleuse. Des instructions venues de France leur tracent, il est vrai, la ligne de conduite à suivre, et si le gouverneur empiète sur le domaine de l'intendant, celui-ci s'empresse de se plaindre au roi (^ui reçoit souvent, en même temps, les protestations du premier fonctionnaire contre la conduite de son subalterne armé d'autant de pouvoirs que lui. Ces deux hauts officiers s'appuient sur un conseil à la dévotion de l'un ou de l'autre. D'organi.sation municipale, il n'en existe point. En dehors de Québec, l'autorité se concentre entre les mains du seigneur qui, avec son droit de haute, moyenne et basse justice, transmet l'impulsion donnée de Québec. C'est là un mécanisme primitif qui a subi le feu de la critique; mais n'était-il ]>as, en dépit de ses défauts, le meilleur
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qu'il fut possible de donner à la colonie ? En cette matière de constitutions les théories sont de nulle valeur. Le meilleur gouvernement est celui qui est le mieux approprié aux besoins du pays, qui s'adapte le mieux aux exigences d'une situation particulière. Pour l'époque et les nécessités du moment, il fallait un régime énergique, un instrument peu compliqué aux mains d'hommes d'action. Il s'agissait de parer, à l'instant, à toutes espèces d'éventualités auxquelles les lenteurs et les atermoiements d'une assemblée populaire n'auraient pas pu souvent faire face. Au reste, que l'on examine l'ensemble des actes des gouverneurs et des intendants, leurs mesures d'économie interne, leurs ordonnances, et qu'on dise si une assemblée selon la conception moderne de la chose, aurait agi plus sagement que le conseil supérieur de Québec.
Ce régime, malgré ses imperfections, aurait suffi pour donner un corps à la vaste conception de Richelieu et de Colbert qui avaient l'intuition des grands avantages que la France retirerait des colonies. Malheureusement avec le dix- huitième siècle parait l'école des économistes, hommes plus brillants que profonds, versés dans l'art d'habiller pompeusement de pauvres idées, de donner une forme scientifique à des paradoxes. Ce sont ces faux savants qui propagent cette idée fausse : '' Que '' les colonies dont les productions sont les mêmes que '' celles de la métropole, coûtent plus qu'elles ne rappor- '• tent." C'est cet axiome formulé par l'auteur de Y Esprit des lois que répétera bientôt la classe influente, axiome qui diminue la valeur du Canada et augmente celle des colonies des Indes. Le même philosophe qui du fond de son cabinet explique les causes de la gran-
ileiir et de la décadence des empires, conclut, en parlant <les causes de la richesse, à la nécessité de la liberté du commerce, car c'est " la concurrence qui met un juste prix aux marchandises et qui établit les vrais rapports entre elles," mais ce bienfait il refuse de l'étendre aux colonies. Cette liberté doit appartenir en privilège à la métropole, car, pour Montesquieu, '* le grand objet des colonies est de faciliter le commerce à de meilleures <:onditions qu'on ne le fait avec des peuples voisins avec lesquels les avantages sont réciproques." Ce n'est pas seulement Voltaire et madame de Pompadour ^^ qui poussent à l'abandon du Canada, mais aussi les classes dirigeantes, la bureaucratie imbues de ces idées que les colonies n'existent que pour le profit du commerce, qu'il ne s'agit point "de la fondation de villes ou d'un empire," et que les établissements lointains ne sont pas des parcelles du territoire national. Voilà l'état des esprits à regard du Canada au dix-huitième siècle, et il n'est pas surprenant que sa perte n'ait pas provoqué de grands regrets. Choiseul lui-même, le seul des ministres de Louis XV qui ait été un homme d'Etat, semble en prendre son parti gaiement ; mais cette attitude n'estelle pas affectée ? On a lieu de le présumer, lorsqu'on voit ce même Choiseul favoriser, dès 1763, la création à la Guyane de la Nouvelle - France équmoœiale ^'^^ et déployer dans cette entreprise un zèle que jamais ses
(1) Dans son niagistial travail sur l'alliance autrichienne, le Duc de Broglie établit jusqu'à l'évidence que Madame de Pompadour a été étrangère aux négociations qui ont rapproché la France de l'Autriche.
(2) Dans le total des embarquements pour la Guyane, relevé au minist<^re de la marine, nous remarquons ce qui suit : " De mai 1763 à juin 17ftl, Acadiens, Canadienfi embarqués à Rocheforf, à Boidognc, à Morhi'iv, pour ht (rtiyaiw, à diverspfi époques, 3,580.''
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devanciers n'ont témoigné pour le Canada. Durant une seule année, la métropole verse dans ces régions meurtrières 10,446 colons, que la fièvre et la famine ont bientôt fait de dévorer. Lorsqu'on songe que pendant cent vingt années, l'émigration de France au Canada s'est élevée à peine à 8,000 âmes et que celle du même pays, à la Guyane, a dépassé 10,000 en douze mois, on se sent envahi d'une immense tristesse à la vue de tant d'existences sacrifiées inutilement là-bas, et qui auraient été une force si considérable au Canada !
C'est la concentration des pouvoirs en une seule main qui a permis à la Nouvelle France de prolonger si longtemps une lutte désespérée contre la vaste supériorité numérique de sa rivale, ou de ses rivales devrions-nous dire, puisque chacune des colonies anglaises l'emportait sur elle par le nombre de ses habitants. Mais si les- Canadiens du dix-septième et du dix-huitième siècle ne forment qu'une faible légion, comme ils comptent cependant par la valeur, l'honnête î La guerre fait éclater leurs qualités et nous les montre en haut relief Jamais le dévouement à la patrie n'a été porté plus loin. C'est une société d'élection qui conserve la forte empreinte de son origine, marquée par un choix sévère des colons au point de vue de la moralité, de l'intelligence et de la force corporelle. Les émigrés du dix-septième et du dixhuitième siècle n'avaient rien de commun avec ceux de nos jours. Il fallait à ceux-là cet audace, cet œs triplent qu'Horace attribue aux hommes qui osèrent les premiers affronter les périls de la mer, pour les pousser hors de leur pays, à la recherche d'une patrie nouvelle, où tout était à créer, dans des conditions pénibles, avec l'inconnu et son cortège de terreurs. C'était au Canada
comme dans la Nouvelle- Angle terre, des hommes d'élite qui entreprenaient cette lutte corps à corps avec la sauvagerie et les misères sans nombre d'un nouvel ëtablissement. Il n'est pas étonnant qu'il soit sorti de cette sélection deux races vivaces, remarquables à des titres dissemblables, mais dont le type s'est conservé sans îilliage seulement sur les bords du Saint-Laurent.
Ces deux rejetons de la France et de l'Angleterre furent animés de sentiments bien différents à l'égard de leur métropole respective Les fils des Normands, des Picards et des Parisiens, transplantés sur les bords du Saint-Laurent, enveloppent leurs pays d'origine d'une affection plus forte que toutes les épreuves, bien faites pour l'aliéner, et qui survit à la séparation que la France fit si peu pour prévenir. Les Angio- Américains cuirassés d'indifférence, se détachent de jour en jour des liens de parenté, et finissent par s'arracher violemment eux-mêmes des bras de la mère-patrie.
Le duel engagé, sous le drapeau des deux métropoles, entre les Anglo-Américains et les Canadiens-Français, a été long, cruel et accablant pour les uns et les autres. Certes, le sort des premiers n'était pas enviable durant la lutte, mais ils l'avaient voulue. N'étaient-ils pas les agresseurs ? Combien plus dur le sort de nos ancêtres t Leur pays sert toujours de champ de bataille. L'invasion avec ses ruines s'ajoute aux horreurs habituelles de la guerre qui leur enlève jusqu'aux dernières gouttes de sang. Tout le moncU s (Mil ! Telle est la loi au Canada tandis que les colons anglais, après avoir fait face aux exigences de la situation, voient encore des bras employés aux travaux ordinaires de la vie. Il faut chez nous que la femme remplace l'homme aux champs pour éloigner
la famine, pendant que la population niàle s'épuise lentement et glorieusementen des combats terribles. C'est le dévouement qui lutte ici avec des traits qui le haussent jusqu'à l'héroïsme, car il pressent dans les dernières phases de la guerre de Sept- Ans, l'inutilité de ses efforts et dans ses dernières victoires le prélude de l'agonie suprême. O ! quelle sera éternellement vraie cette observation de l'écrivain qui, après avoir étudié les luttes des Français aux Indes et au Canada, s'écriait : " Là, ce sont quelques hommes qui se distinguent ; ici, c'est tout un peuple qui se montre grand !"
( HAPITRE XIX
l.A RÉVOLUTTON
Les frais de la guerre de Sept- Ans provoquent une querelle entre l'Angleterre et ses colonies. — Celles-ci ne veulent pas accepter les taxes que le parlement leur a imposées. — L'acte du timbre est abrogé. — Autres mesures vexatoires. — Congrès tenus à Philadelphie en 1774 et en 1775. -- Batailles de Lexington et de Bunker Hill. — Invasion du Canada, — Déclaration de l'indépendance des colonies, le 4 juillet 1776.
Le cri de triomphe que poussèrent, à Boston et à l^ondres, les vainqueurs de la puissance française en Amérique, avait à peine fini de retentir qu'un sourd murmure de mécontentement courait d'une colonie à l'autre. La victoire de l'Angleterre avait été achetée au prix d'énormes sacrifices et si la (Irande- Hretagne était à l'apogée de son pouvoir ; si la politique de Pitt lui avait donné la souveraineté des mers, et un immense empire colonial, elle avait aussi creusé un goufth» dans le trésor. Où trouver le moyen de le remplir ? Lord (xrenville, qui avait remplacé ce grand homme d'Etat, crut qu'il devait demander aux colonies de prendre leur part du fardeau, comme si elles ne s'étaient pas déjà, elles aussi, saignées à blanc pour parer aux frais de la dernière guerre.
Au lendemain du traité de Paris le parlement, secondant Lord (Irenville, passa l'acte du timbre (1705) cpii
176 lA RÉVOLUTION
frappait d'un certain droit peu onéreux tous les billets, effets de commerce et conventions emportant hypothèque. Le Stamp Art comportait dans son application la reconnaissance par les colonies d'un principe auquel elles répugnaient fortement. Le parlement, disaient-elles, outrepasse ses pouvoirs en nous taxant sans notre participation au vote de l'impôt.
C'était un argument irrésistible et irréfutable qui dénotait chez ceux qui s'en servaient une grande habileté. S'ils étaient sujets de la Grande-Bretagne, ils devaient l'être à tous les points de vue, pour les avantages de cette qualité et pour ses charges. Tous ces colons, qui avaient organisé leur régime politique sur les principes de la constitution anglaise, ne reconnaissaient comme légales chez eux que les taxes votées par leur législature. Le parlement venait heurter carrément cette doctrine passée à l'état d'axiome en Angleterre et pratiquée en Amérique. Il fallait que les hommes politiques anglais de l'époque fussent bien aveuglés par leurs intérêts pour soutenir la thèse contraire en ce qui concernait les colonies et surtout pour croire que les fils des puritains, qui avaient renversé Charles let Jacques II pour revendiquer ce dogme si essentiellement anglais du vote de l'impôt par le peuple, se soumettraient à la tyrannie du parlement.
Ce conflit d'idées entre la métropole et ses colonies avait été précédé par un conflit d'intérêts. Il y avait longtemps que leurs rapports se sentaient d'une méfiance réciproque ; on n'envisageait plus de la même manière, à Boston et à Londres, la politique coloniale. Querelles de famille, disait-on, que tout cela; mais on oubliait que les querelles entre parents convoitant le même
avantage Ksoiit souvent les plus difficiles à apaiser. Les premiers dissentiments remontaient à l'année 1651, aux anciennes mesures votées par le parlement poiu* restreindre la liberté commerciale de ses possessions d'outre-mer. Après la chute de Charles I^"", la classe mercantile commença à acquérir de l'influence à la chambre des connnunes, et elle s'en prévalut pour monopoliser, au détriment des colonies et au profit de la Grande-Bretagne, le commerce et la navigation des deux côtés de l'océan.
On se soumit alors à Boston, à Charleston et à New- York, à une réglementation que l'on regardait comme vexatoire, parce qu'on était trop faible pour y résister et parce qu'on trouvait moyen de l'éluder. Aussi, est-il vrai de dire que ces différentes lois, qui forçaient les colons à ne faire le commerce que par l'entremise des Anglais, ne les frappaient pas aussi vivement que la levée d'une taxe votée sans leur concours.
Le parlement, d'une mesure restrictive à l'autre, en était arrivé à ne regarder la création des colonies que comme un moyen d'enrichir la métropole. C'étaient des tributaires que l'on cherchait et peu importait leurs plaintes et leurs remontrances. Leur rôle était de se faire consommateurs de marchandises anglaises. Pitt, lui-même, le grand admirateur des hommes de 1774, ne voulait pas qu'il fut permis aux colonies de fabriquer quoi que ce fût, '' pas même un clou," ajoutait-il. C'était là, au reste, les idées que les économistes du dix-huitième siècle avaient mises partout à la mode en Europe. Comment pouvait-on accorder aux Anglo- Américains la participation au vote de l'impôt, alors que l'on proclamait que la seule raison d'être des colonies, était le profit de leur métropole ? 12
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Mais le parlenieiit n'avait pas sous ses ordres une race lualléable, disposée à prendre l'attitude qu'il plairait aux ministres du roi de lui imposer. Il avait à traiter avee des individus, héritiers du génie positif des Anglo- Saxons, aussi âpres au gain que les marchands de Londres et de Liverpool, et n'entendant nullement se laisser tondre sans crier. Un éclat était à prévoir et l'Angleterre aveugle ne ht rien pour le prévenir.
Il existait donc un courant de mécontentements ({ui n'étaient pas inconnus des ministres de George III, mais leur mépris pour l'opinion des Bostonnais et des Yirginiens était profond. Si leur audace les portait à des coups de tête, pensaient-ils, la vue de quelques habits rouges ferait tout rentrer dans l'ordre. Il n'était donc pas question de faire de la politique d'apaisement et de conciliation. Cependant c'était bien la politique indiquée, car les esprits étaient aigris par les interventions antérieures du parlement toujours inspiré par ses intérêts. La réglementation du commerce ne constituait pas leur seul grief Longtemps avant les troubles de l'acte du timbre, le bureau des colonies avait imposé la traite des noirs à la Virginie, la province la plus royaliste, et à ses voisines qui l'interdisaient, non par principe humanitaire, mais parce qu'elles avaient un surcroît d'esclaves.
La Virginie fit entendre protestations sur protestations. Elles restèrent lettres mortes, car l'Angleterre continuait à la forcer de recevoir les cargaisons de noirs enlevés par ses négriers sur les côtes de l'Afrique alors que les hommes d'Etat anglais dénonçaient l'esclavage.
L'hommage de la conquête du Canada que la mèrepatrie semblait faire à ses colonies n'était à leurs veux
<(iruiieamère ironie. Qu'en retireraient- elles en échange «les trente millions de louis dépensés en frais de guerre 'i La fermentation des esprits était à son plus haut point lorsque parvint en Virginie la nouvelle de la sanction par le roi du stamp mt, 8a législature alors.
PATRICK HKNRV
en session s'agitait sous le coup de sentiments divers (|ue l'éloquence de Patrick Henry chauffait à l)lanc. C/'est une des grandes figures de la révolution aniéri- (îaine, que celle de cet agitateur né pour jouer un autre rôle que (îelui (|ue lui avait fourni jusque-là une
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obscure plantation anglaise. Son heure venait de sonner; il sut en profiter pour se couvrir de gloire. Trois propositions préparées par lui demandaient à la législature d'affirmer les droits de sujets britanniques des colons et de protester contre les actes du parlement.
Au cours de la discussion, Henry emporté par son audace eut un mouvement oratoire qui fit tressaillir ses auditeurs, et qui est resté célèbre dans les annales de l'éloquence américaine.
Reportant sa pensée sur le roi, auquel on faisait remonter la responsabilité de l'acte vexatoire, il s'écria : '' César eut son Brutns, Charles F'^ son Cromwell et George m. . . .—Trahison ! trahison ! " clama le président de la chambre, mais Henry continuant son discours ajouta ce correctif inattendu, qui cachait mal la menace, et George III devrait profiler de leur exemple. Si cela est de la trahison, tirez-en parti. "
Si la Virginie, province la plus royaliste des treize colonies, accueillait avec une telle opposition les actes du parlement, que ne devait-on pas attendre de la Nouvelle-Angleterre où dominait l'idée démocratique ? Voilà la pensée qui se présentait à l'esprit de tous les hommes sensés en dehors de la coterie de la cour. Elle était aussi juste que naturelle, et les événements ne tardèrent pas à la justifier, car les ministres anglais apprenaient peu de temps après, la réunion à New- York, au mois d'octobre 1765, d'une assemblée de délégués venus de tous les grands centres du pays.
Cette assemblée se hâta de se faire l'écho des remontrances de la Virginie et d'y joindre ses protestations contre les ministres du roi. Cette attitude menaçante produisit un certain eftet à l^ondres.
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Les esprits les plus éminents passèrent coiidaninatiou sur la conduite du gouvernement. Burke, Pitt et Camden se firent les avocats des sujets anglais d'outremer : le premier dans un discours enflammé, plein «l'audace, déclara que s'il avait été en Améri(|ue il aurait fait cause commune avec les protestataires. L'opinion publique se rangea à l'avis de Pitt et de Burke, et la pression exercée sur le ministère fut si grande, (|u'ils mirent le stainp art de côté (1706).
C'était une victoire pour les mécontents, mais au lieu de s'en donner le mérite, ils l'attribuèrent à leurs amis de Londres. Dans un de ces élans d'enthousiasme si fréquents aux jours des grands mouvements populaires, la reconnaissance publique aux colonies décida de commémorer la réconciliation de la mère et de la fille, naguère prêtes à s'entre-égorger, en élevant des statues à Burke et à Pitt. Cette bonne entente fut de courte durée, car (îeorge lll et ses ministres, forcés de céder un instant sous l'orage, n'en persistèrent pas moins dans leur détermination d'humilier l'insolence des marchands de Boston et d'affirmer le droit du parlement de taxer les sujets du roi où qu'ils fussent.
Profitant de l'absence aux Communes de Pitt, devenu lord Chatham, et dont l'immense influence faisait obstacle à ses projets, le ministère, à la session de 1768, imposa des droits sur le thé et autres articles de consommation aux colonies. De suite l'agitation reprit de plus belle en Améi*i(|ue, c^t quel({ues fauteurs de troubles tirèrent f)artie de la faute du gouvernement de (xeorge III pour soufflcH" la sédition. On n'en était plus au temps où les puritains proscrivaient l'imprimerie. A cette époque. soixant(\jouî-nau\ (»nviron se publiaient en Virginie et
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dans la Nouvelle -Angleterre, discutant les questions d'intérêt public avec une intelligence et une entente des affaires qui auraient fait honneur aux pays les plus avancés de l'Europe. A la tête des agitateurs se faisaient remarquer des hommes de la plus haute valeur et qui étaient bien supérieurs en force intellectuelle aux ministres anglais.
Pendant que Patrick Heiu'v tenait les Virginiens en état d'effervescence, John Hancock, Sanuiel et John Adams dirigeaient le mouvement dans la Nouvelle- Angleterre. A mesure que les événements marchent — et ils se précipitent au pas de course des révolutions — de nouveaux acteurs entrent en scène. A Boston surtout, l'agitation monte et gronde, lorsqu'un incident imprévu vient encore Fintensifiei*. La populace se porte un jour (mars 1770) contre un poste de sentinelles, insulte les soldats, cherche à leur enlever leurs armes. Ceux-ci mis en état d(^ légitime défense, font feu sur leurs agresseurs dont deux tombent sous les balles. Comme dans les temps d'excitation populairt% l'imagination surchaufiée donne des proportions énormes aux moindres événements, cette collision prit bientôt dans les récits du peuple, les apparences d'une tuerie que l'on appela le masmcre de Boston. Du côté de la (Irande- Bretagne, on prenait connue lui stupide plaisii* à ne pas tenir compte des protestations des Américains.
En 1770, un acte du parlement avait décidé (jue les causes politiques coloniales pourraient être jugées en Angleterre, s'il y avait lieu d'appréhender des dénis de justice à Boston, à Philadelphie et à Richmond, étant donné l'état des esprits, mais la proposition contraire n'était-elle pas également vraie, si les procès des
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accusés s'instruisaient à Londres ou à Liverpool. Il y avait cette aggravation en plus dans ce dernier cas, que les Anglo- Américains ne seraient pas, au-delà de l'océan, jugés par leui's pairs au sens de la Grande Charte.
Durant cette même année 1770, Lord Nortli supprimait une partie des impôts votés à une session précédente, ne conservant que l'impôt sur le thé, pour bien affirmer le droit de la métropole de taxer ses sujets d'outre-mer.
( -est à ce moment que se constituèrent dans toutes les villes de la Nouvelle- Angleterre ces célèbres associations connues sous le nom de : Fils de la liberté, dans lesquelles s'enrôlèrent malheureusement des gens sans aveu, ayant tout à gagner à un bouleversement. On résolut aussi, pour atteindre la mère-patrie à son point le plus sensible, de ne })lus acheter de marchandises anglaises, dans le but de remplacer ces dernières, le patriotisme fit décréter que l'on ne mangerait plus d'agneau afin de trouver dans l'élevage des moutons la laine nécessaire à la confection des étoffes d'habillement. ^^^
(Jette proscription frappe aussi le thé que la métropole entreprend de vendre elle-même, personne en Améi'ique ne voulant faire le commerce de cette denrée. A New- York, on fit très mauvais accueil aux navires ((ui en apportaient et (pii durent retourner en Angleterre sans avoir pu débarquer leurs cargaisons. A (vharleston on le laissa pourrir dans des caves humides ; k Boston, des hommes masqués en versèrent trois cent-
(1) Nos patriotes canadiens de 1837 se condamnant à ne porter que des étoffes de fabrication indigène, et en formant à Montréal, un club des Fils de la liberté, s'étaient évidemment inspirés de la conduite des Américains. Dans le môme ordre de choses, il est à remarquer que les résolutions de l'assemblée des six comtés, tenue à Saint-Charles, reproduisent le préambule de la déclaî.ition de rirulépendance.
cinquante caisses dans le port de cette ville. On donna à cette dernière dënionstrati(jn le nom de Boston teji
En 1774, un congrès, la pi'eniière asseml)lée aniéri- (îaine de ce nom, se réunit à Philadelphie pour délibérer sur la situation. El énunière ses griefs contre l'Angleterre, parmi lesquels figure le reproche davoir laissé aux (knadiens le li])re exercice de la religion catholique. Une déclaration des droits, espèce d'ultimatum posé à la métropole, termine ses travaux et les congressistes se séparent avec l'entente qu'une autre convention se réunira l'année suivante.
Leurs travaux avaient été si remarc[uables ([ue le grand Chatham, après en avoir pris connaissance, s'écriait : " fJ'ai étudié et admiré l'it^uvre des plus grands esprits du monde antique ; je ne trouve nulle part réunion d'hommes qui aient égalé les membres du congrès, en sagesse, en puissance de raisonnement et en logique dans leurs conclusions."
Comme en temps de révolution tout marche de façon à dérouter les prévisions humaines, il se produisit, avant la réunion du nouveau congrès, un conflit inattendu entre les troupes anglaises et les milices coloniales. Le général Gage, qui connnandait à Boston, apprenant que les Américains avaient concentré des munitions à Concord, donna ordre au colonel Smith de s'en emparer. Les milices allaient être surprises sans la l)ravoure et l'intelligence de Paul Kevere (|ui, s'échappant de Boston, courut prévenir les insurgés de Lexington et de Concord de se tenir sur leurs gardes.
Le colonel Smith se met en route avec toute l'assurance que déploient souvent les officiers des armées
régulières lorsqu'ils ont des milices à combattre. Sa marche parait d'abord justifier sa confiance, et il a facilement raison de quelques groupes épars à Lexington, village qu'il lui faut traverser pour arriver à Concord. Mais l'alarme a été donnée ; de toutes parts surgissent des minute men qui embusqués derrière les arbres, les haies et les rochers, fusillent sans danger les Anglais massés en colonne. Ceux-ci n'atteignent le but de l'expédition (ju'avec peine. Leur retraite s'eiïectue dans le désordre et ils rentrent à Boston, défaits et déconfits. Tel fut le premier choc entre les Anglais et les rebelles (19 avril 1775) et il remplit les Américains de joie et d'orgueil. Deux mois api'ès Lexington, ncmvelle rencontre à Bunker Hill, (éminence qui conmiande Boston), occupée par les Américains et d'où (Tage veut les déloger. Deux fois, il mène ses soldats à l'assaut des retranchements (ju'il ne réussit à enlever qu'après un troisième effort et des sacrifices énormes. C'est une victoire chèrement achetée et qui ne décourage pas les vaincus peu éprouvés dans cette bataille, l^es troupes insurgées voient des renforts arriver de toutes parts et elles comptent dans l'enthousiasme provoqué par ces premières actions avoir bientôt raison de l'ennemi.
J^'a-ffaire fie I^exington fut comme l'étincelle (|ui allume les grandes conflagrations. L'indignation se répand de proche en proche ; partout l'on court aux armes : les tièdes se laissent emporter et le même sentiment anime tous les lial)itants du pays. La Caroline du Nord rompt avec l'Angleterre, proclame son indépendance et les autres colonies suivant son exemple se constituent, elles aussi, peu de temps après en Etats a,utr)nomes.
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Le sort en est donc jeté ; les négociateurs vont céder la place aux soldats. Le congrès de 1775 parlant, pour la première fois au nom des United Colonies, tend encore, il est vrai, la l)ranclie d'olivier aux ministres du roi. Mais il compte si peu sur le succès de cette démarche In exU-emis, qu'il se met vigoureusement à l'œuvre pour organise!' la résistance à l'autorité anglaise sous la direction des hommes les plus considérables, créant une espèce de dictature, au riscpie de blesser les susceptil)ilités des Etats si jaloux de leurs droits et que cette concentration de pouvoirs pourrait alarmer, eux si prompts à ressentir tout empiétement sur leurs privilèges. ^^* Enfin, pour compléter l'œuvre de la défense nationale, il nomme (19 juin 1775) George Washington, généralissime des armées en voie de formation. De tous les officiers américains, c'est le plus digne d'occuper cette haute charge. L'expérience qu'il a acquise dans les guerres contre les Français, sa modération, sa prudence, le placent au-dessus de ses compagnons d'armes. Cet acte du pouvoir suprême inspire un nouveau courage aux milices, fières d'obéir à un tel chef. Il quitte Philadelphie après sa nomination pour se rendre à New- York, qu'il place sous le commandement du général Schuvler et court ensuite à Boston pour travailler à la réorganisation de l'armée.
L'audace caractérise les débuts des Américains dans ces hostilités. Non contents de tenir tête chez eux aux Anglais, ils forment le dessein de s'emparer du Canada.
(1) C'est le Congrès de 1775, qui a donné aux troupes américaines le nom de Continental army. Son papier-monnaie décoré de la même rpithète, donna lieu lorsqu'il fut déprécié à sa dernière limite, à l'expression : / douH care a continental.
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Le colonel Etlian Alleu, qui, au printemps, (10 mai 177.)), s'est emparé, par un coup de main, des forts de Tic(mderoga et de la Pointe-à-la-Chevelure, persuade au congrès qu'une action prompte et décisive, peut lui donner le C'anada. Cette proposition agrée à ses membres qui décident de lancer contre cette j)rovince deux corps expéditionnaires, l'un par la voie du lac C'hamplain sous les ordres de Montgomery, et l'autre obéissant à Arnold par celle des rivières Kennébec et Chaudière. L'automne de l'année 1775 vit les Américains fondre sur la partie sud du Saint-Laurent. S'emparer des forts Cliambly et Saint-Jean fut une affaire de quel(]ues semaines et ce succès leur ouvrit la i-oute de Montréal. Le général Carleton, gouverneur du Canada, résolut de s'opposer à leur marche envahissante. Mais ses troupes ne pouvant tenir devant l'ennemi durent battre en retraite. Les Américains traversent le Heuve, enlèvent Montréal, se rendent maîtres di? la i*ive nord, n'éprouvant mille part de résistance sérieuse. Ils arrivent à la tin de décembre sous les murs de Québec oii Carleton, qui aA^ait échappé aux Américains, grâce à (|uelques soldats canadiens-français, était venu s'enfermer. Nos lecteurs au courant de l'histoire du Canada savent ce qui se passa alors. Il nous siithra de leur présenter sommairement la suite des faits. Montgomery voulut surprendre la ville durant la nuit du :]1 décembre 1775. Pendant qu'Arnold, qui l'avait rejoint sous les murs de (Québec, attaquait la porte Saint- Jean, son frère d'armes tente de pénétrer dans la place par la barrière de Près-de- Ville, sise au bord dii Heuve, au pied de la citadelle Les Canadiens l'arrêtèrent dans sa course et repoussèrent l'assaut. Montgo-
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inery paya de sa vie cette audacieuse entreprise. (^Hiébec et le (yanada étaient sauvés, et l'Angleterre doit certainement la conservation de sa colonie en cette cireonstîince aux Canadiens, si habilement conduits par leurs braves officiers Dambourgès et Chabot. Voilà un fait d'armes que ceux de nos concitoyens qui paraissent si heureux de vivre sous le drapeau anglais devraient connaître, ou ne pas agir comme s'ils l'avaient oublié, s'ils ont étudié l'histoire. L'expédition se termina donc par un désastre. Le froid, le manque de vivres et la maladie décimèrent l'armée qui avait été bien près de s'emparer du Canada. Cette campagne semble au premier abord ne pas avoir eu sa raison d'être, car les Américains en détachant un corps de troupes si considérable de l'armée principale, l'affaiblissaient beaucoup. Le congrès s'était fait illusion sur les sentiments des Canadiens à qui il avait écrit que s'ils faisaient cause commune avec les rebelles, leur religion recevrait toute la protection désirable. " Saisissez, disait-il, l'occasion que la Providence elle-même vous présente. Osez être libres. Nous connaissons trop bien les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour croire que la difllérence de religion vous détourne de faire alliance et amitié avec nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de la liberté d'élever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité : ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant ils jouissent d'une paix parfaite ; grâce à cette concorde, qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de défier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir."
Mais ce même congrès (1775) oubliait que celui qui l'avait précède en 1 774 mettait au nombre de ses griefs, dans une requête à Georges III, le fait qu'il avait permis aux Canadiens de ''pratiquer cette religion qui avait inondé de sang la Grande-Bretagne et répandu l'impiété, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la sédition dans toutes les parties du monde. "
En présence de ces paroles contradictoires, les Canadiens que l'Angleterre avait cherché à se concilier par Vacte df" Québec, qui leur donnait un conseil législatif oii figuraient un certain nombre d'entre eux, permettait l'exercice plus complet de la liberté religieuse et leui' rendait les lois civiles françaises, se renfermèrent, les uns dans une prudente neutralité, tandis que d'autres prirent carrément partie pour Carie ton qui avait su gagner l'amitié des gens influents du pays. Un petit groupe fit ct^pendant, cause commune avec les Américains. A ces partisans du congrès, le Canadien né malin comme le Français, donna le nom de Congrégaiiisles.
Douze ans s'étaient écoulés depuis le traité de Paris, et le souvenir des horreurs de la guerre qui avait séparé nos ancêtres de la France, était encore vivace dans leur esprit. Or, à qui devaient-ils tous ces malheurs, si ce n'est surtout aux Bostonais, leurs ennemis de plus d'un siècle ? Sans affection pour les Anglais ils voyaient encore dans la main que leur tendaient les rebelles, cette épée jadis si souvent tournée contre leurs poitrines.
Washington, a])rès avoir mis en bonne voie l'œuvre de la réorganisation des troupes, se rend au camp des insurgés, près de Boston, dans le dessein de chasser les Anglais de cette ville. En quelques heures, la nuit, ses soldats fortifient les hauteurs de Dorchester qui dominent
la place. How e, le successeur de (xage, craignant (rêtre écrasé, se hâte de s'embarquer pour Halifax avec ses troupes et environ quinze cents loi/cf listes, réfugiés auprès de lui pour échapper aux mauvais traitements des rebelles. Par une étrange contradiction, les Américains qui levaient l'étendard de la révolte au nom des grands principes de la liberté, faisaient endurer à ceux d'entre eux qui ne partageaient pas leur manière de voir, une persécution bien pire que celle qu'ils reprochaient à rx\ngleterreJ^^
N ous sommes arrivés au point culminant de la crise dont l'origine remonte à 1764. Il y a douze ans que l'on s'épuise en récriminations d'un côté, et en une résistence obstinée de l'autre. Les Américains cmt perdu tout espoir de reconciliation, et leur esprit s'est habitué, par degrés, à accepter l'idée de la séparation avec la métropole, extrémité qui leur paraissait impossible aux premiers jours de l'agitation. Jusqu'ici la résistance n'a eu pour objet que la défense des droits communs à tous les sujets anglais, avec l'arrière-pensée, sans doute, de passer de la résistance à l'agression si justice ne leur était pas rendue. A la fin de l'année 1775, la rupture est un fait accompli; il ne reste plus qu'à la ratifier. C'est à quoi s'occupe le congrès de 1776 réuni à Philadelphie.
Le 4 juillet 1776, date mémorable entre toutes aux
(1) Les colons loyalistes, qui étaient restés fidèles à la Grande-Bretagne, furent forcés de quitter la Nouvelle- Angleterre. Ils vinrent s'établir au Nouveau-Brunswick, à la Nouvelle-Ecosse et dans le Haut- Canada. Carleton, dans la Baie des Chaleurs, doit sa fondation à un contingent de ces victimes de la révolution, dont les biens furent confisqués. Le roi Georges III leur donna des terres, à titre de compensations. Le plus célèbre de ces émigrés fut sir William Johnson, qui commanda les sauvages durant la guerre de la révolution.
Etats-Unis, il déclare au monde que les plus jeunes des colonies fondées par les Européens, depuis la découverte de Colomb, prennent i)lace avant leurs aînées parmi tes nations de la terre.
La déclaration de l'indépendance des Etats, préparée par Jefferson, est comme la Grande Charte des libertés américaines ; mais elle est loin d'avoir dans sa forme la simplicité de l'acte que les barons normands arrachèrent à Jean -Sans -Terre.
Son préambule se dévelopj)e dans ({uelques phrases sonores afttrmant : que tous les hommes sont créés égaux et dotés, par le Créateur, de certains droits inaliénables parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Puis, suit une longue énumération des griefs — au noml)re de vingt-six — dont il a été impossible d'obtenir le redressement. *^^ Ce document était bien en situation, mais que cette évocation des principes primordiaux, bases des sociétés sonne faux se mêlant aux bruits des chaînes des esclaves noirs et rouges, hommes pourtant créés égaux et dotés, au même titre que les blancs, de certains droits î
Au luoment de la déclaration de l'indépendance, un immense chemin avait été parcouru ; les treize colonies sont devenues treize états indépendants, et le congrès, composé de leurs délégués siégeant à Philadelphie, s'occupe d'organiser la défense commune.
(1) Outre l'acte du timbre, l'acte imposant des droits sur le thé, le plomb et le verre, l'acte (jui permettait de juger les causes coloniales en Angleterre, les Américains comptaient au nombre des mesures vexatoires ou tyranniques, le Quarteriny act qui les forçait de loger gratuitement les soldats anglais envoyés à Boston et ailleurs pour les tenir en respect, et la loi qui fermait le port de Boston m la navigation.
Cette lutte engagée contre l'Angleterre, ressemble à un défi jeté au sens commun, tellement la disparité des forces des deux ennemis est grande. Le congrès n'en à cure et, plein d'audace, il contracte des emprunts, appelle sous les drapeaux tous les hommes valides de seize à cinquante ans, négocie en sous main avec les gouvernements de France et d'Espagne, pour obtenir leur intervention armée en faveur de la jeune république. D'une usurpation de pouvoir à une autre, — car il n'a aucun mandat défini, — il arrive à créer une dictature collective, justifiée par la crise suprême où se trouve la nouvelle nation.
La fortune a souri jusqu'ici aux Américains dans leur lutte contre l'Angleterre, mais voici venir pour eux des jours bien sombres qui vont diminuer l'enthousiasme né à la suite des affaires de Lexins^ton et de Boston.