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CHAPITRE XX

GUERRE DE l'iNDÉPENDANCE

Situation critique des Américains au début des hostilités.— Après avoir réorganisé l'armée, Washington quitte Boston pour se rendre à New-York.— Howe le défait à la bataille de Long-Island et à celle de Brandywine.— Expédition malheureuse de Bourgoyne. — Intervention de la France. -- La Fayette songe à faire la conquête du Canada. — Lord Clinton, à l'arrivée des Français, évacue Philadelphie.—Trahison d'Arnold.— En 1781, Washington, La Fayette et Rochambeau suivent Cornwallis dans la Virginie et la Caroline du Nord.— Capitulation de Yorktown. -Fin de la guerre.

Après avoir accepté le commandement en chef des troupes, Washington se trouve aux prises avec des difficultés qu'il avait bien entrevues, mais qui dépassent la conception qu'il s'en était faite. Il faut qu'elles soient immenses pour qu'il écrive à un ami : ''Si j'avais pu pressentir un tel état de choses, nulle considération au monde ne m'aurait déterminé à accepter le poste de généralissime." Partout le désordre, la confusion, et nulle part les ressources indispensables. Les milices venues du nord et du sud étaient bien loin de former un tout homogène, facile à manier. Les officiers de Virginie, tous gentlemen, regardaient avec dédain ceux de la Nouvelle-Angleterre ; il s'en suivait des querelles difficiles à apaiser. Puis l'élan des premiers Jours avait fait place au sentiment égoïste de l'humanité, r^e soldat réclamait sa solde et Washington

1M4 (;UKRKE DE l'iN1)ÉPENJ)AN(;E

écrivait au Congrès en pressant renvoi de subsides ; *' Il faut autre chose que l'amour du pays pour déterminer les gens a le servir."

D'un autre côté, lorsqu'il était nécessaire de donner un ordre péremptoire aux législatures provinciales, il fallait user de ménagements dans des heures d'urgence Les colonies ayant appris la défiance dans leurs relations antérieures avec l'Angleterre s'en servaient maintenant vis-à-vis du nouveau congrès, comi30sé dans une notable proportion, d'hommes peu recommandables. La division entre le gouvernement central et les provinces était toujours à craindre. Ce n'est qu'en rappelant, sans cesse aux uns et aux autres, que tout est perdu si une entente complète ne règne pas dans tous les rangs des insurgés, que les chefs réussissent à maintenir ensemble ces éléments prêts à s'éparpiller. <^^ Pour peindre à l'esprit les dangers de la désunion, on répand partout une gravure de Paul Révère, artiste d'origine française, montrant un serpent couj)é en treize bouts, avec cette devise symbolique : Unité or die.

De Boston, Washington se porte vers l'ouest où va commencer pour lui une série de désastres. Il ne fait que passer à New-York, que les royalistes et des citoyens retranchés dans une prudente neutralité l'eiiT gagent à quitter. Ses troupes concentrées à Long- Island, engagent la bataille avec celles de Lord Howe, qui inflige au généralissime une sérieuse défaite (27 aoilt 1776), très pénible à l'orgueil américain ; c'était le premier engagement sérieux depuis la déclaration de l'indépendance.

(1) Dans le même ordre d'idées, citons le mot de ce membre du congrès à ses collègues, mot difficile à rendre en français: "Gentlemen, we jnust hang together or we shall hang sépara tely."

Ou a reproché, à bon droit, à Howe de n'avoir pas su profiter de son succès. S'il avait poursuivi Washington, il l'aurait atteint au moment oii les Américains eu désordre se jetaient dans des barques pour traverser la rivière, et le résultat aurait été désastreux pour la république qui ne comptait que six semaines d'existence. La défaite de Long-Island eut pour conséquence l'évacuation par Washington, de New-York et du New- Jersey, qui sera jusqu'à la fin des hostilités la base d'opération des armées anglaises du coté du nord. Washington marche ensuite sur Trenton, oii il surprend et écrase deux régiments hessois qui avaient passé les fêtes de Noël dans une orgie (26 décembre 1776) ; quelques jours plus tard (2 janvier 1777), il défait Cornwallis, un des lieutenants de Howe, à Princeton, à la suite d'une série d'évolutions dignes des meilleurs tacticiens. Les Hessois, dont il vient d'être question, étaient des mercenaires allemands que le grand duc de Hesse avait loués à son parent le roi George. Ils commirent toutes espèces d'excès durant cette campagne et ne contribuèrent pas peu à transformer en ennemis ardents la population des Jerseys, qui s'était renfermée jusquelà dans une neutralité obstinée.

Howe, que tout le monde accusait de lenteur et de nonchalance, se réveille, attaque Washington et le bat complètement à Brandy wine (septembre 1777). Cette victoire ouvre les portes de Philadelphie au général anglais qui y passe l'hiver dans les plaisirs. Washington tente un grand coup à Germantown pour prendre sa revanche, mais il est encore battu ; cependant les Anglais ont été tellement maltraités dans cette affaire qu'ils n'ont aucune raison de se glorifier de leur victoire.

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Poiuiaut ({ue se livraient ces batailles peu favorab1(\-* aux iVméricains, il se passait du côté du nord un épisode militaire bien propre à leur donner du courage. Le général Bourgoyne, officier aux belles manières, bien en cour, jiyant plus de suffisance que de valeur, avait soumis au JVar office un plan (jui, exécuté avec soin, devait porter le coup de grâce aux insurgés. Il s'agissait de jeter une force? imposante entre les troupes de Washington et celles de ses lieutenants. Un corps d'armée viendrait du (Janada, par la route du lac Champlain, ot un autre partant de New-York irait à sa rencontre à Albany, sur l'Hudson. (jui pouvait mieux exécuteice plan que celui qui l'avait conçu ? Lord (xermaine n'hésita pas à confier le commandement de l'expédition projetée à Bourgoyne. C/elui-ci se mit en marche avec toute la confiance et l'assurance d'un soldat (|ui n'aura que des bulletins de victoires à rédiger. Mais X peine a-t-il mis le pied sur le territoire américain (p'il se voit assailli dans sa marche par des bandes irrégulières, insaisissables, toujours prêtes à attaquer et puis à fuir lorsqu'elles ont porté leurs coups, pour revenir sur ses flancs quelques heures plus tard. Cette guerre de tirailleurs, dans laquelle se distinguent les Vevmont boys, au sein d'un pays inconnu, sans routes tracées, coupé de forêts, déconcerte Borrrgoyne. Rien de décourageant pour un soldat comme d'avoir à redouter les assauts d'un ennemi qui se dérobe sans cesse. L'armée d'invasion perd énormément de monde, et pour comble de mal heur elle reste sans nouvelles de Clinton qui doit veniila rejoindre. On dit que Lord Germaine, pressé lui jour d'aller retrouver des amis qui l'attendaient à un club.

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avait quitté son bureau avant de s'assuier si ses instructions à Lord Clinton avaient été expédiées à leur adresse. Cette négligence retarde leur envoi de plusieurs jours, et ce général reste l'arme au bras à New- York pendant que Bourgoyne s'épuise en vains efforts. Enfin, ce dernier, pressé de toutes parts, avec une année démoralisée, dut se rendre (IH octobre 1777) au général dates, à Bemis Heights, sur FHudson, à une vingtaine de milles <rAlbany où il aurait dû opérer sa jonction avec l'armée de New- York. L'Angleterre perdait par cette capitulation les services de 8,000 hommes, car un article de la capitulation portait qu'ils ne combattraient pas '' en Amérique durant la présente guerre."

La victoire de dates constitue l'avantage le plus sérieux remporté par les Américains depuis le commencement des hostilités. Il eut un immense retentissement en Europe, et c'est ce qui détermina l'intervention armée de la France, de TKspagne et de la Hollande en faveur des Américains.

Mais une question s'imposait : (pi'allait-on faire de Varmée prisonnière ï Le ccmgrès pensa que l'expédier en Angleterre, ce serait permettre au ministère de la guerre de l'envoyer batailler en Europe à la place de troupes ({ui viendraient la remplacer en Amérique, et il l'ésolut de retenii- prisonniers les soldats de Bourgoyne, au mépris des articles de la capitulation. Ce ne fut pas le seul acte malhonnête dont 1(^ congrès se rendit alors coupable. Il se fit [>ayer en or les frais d'entretien de cette aj-mée, frais ac(|uittés pai* lui avec du papier-monnaie.

Durant l'hiver de 1776-77, pendant que Hov^e avec ses officiers, profite du mauvais teuips [)our donner carrière k tous ses goûts pour la vie mondaine, Washing-

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ton, campé sur les hauteurs de Valley Forge, utilise autrement l'arrêt forcé des opérations militaires. Il a remarqué combien l'art de la guerre fait défaut à ses recrues qui ne peuvent tenir contre la discipline de l'armée régulière en bataille rangée, et il entreprend de les transformer en soldats, tâche ingrate dans laquelle la science militaire de l'officier prussien. Van Steuben, lui est d'un grand secours.

D'autres officiers étrangers, le baron Pulaski, le baron de Kalb, Duplessis et le marquis de La Fayette avaient aussi obtenu l'honneur de combattre sous les ordres de Washington, mais nul d'entre eux ne lui rendit de services plus signalés que ce dernier. A l'âge de dix-neuf ans il disait adieu à ses parents, à sa jeune femme, pour s'embarquer à destination des Etats-Unis sur un navire frété à ses frais. Frappé par sa haute intelligence, Washington se prit d'amitié pour cet étranger à qui le congTes reconnut — fait exceptionnel — son grade de major-général, ce qui lui donnait droit au commandement d'un corps d'armée. La Fayette préféra rester attaché à l'étatmajor de Washington, et ce n'est que vers la fin de la guerre de la révolution qu'il accepta de commander une division.

Au printemps de 1778, la cause américaine paraissait perdue malgré la résistance opiniâtre qu'elle avait faite jusque-là. Mais le congrès manquait d'hommes, ses ressources s'épuisaient sans qu'il vit les moyens d'en trouver de nouvelles. La perspective était tellement sombre que Washington lui-même, malgré son grand courage, sent parfois le découragement envahir son âme. Il désespère de la victoire à moins d'une intervention de la F>ance. Au mois d'août 1778, il écrit : " Ce sera un

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■miracle si nous pouvons résister longtemps. Si l'opinion publique et les ressources du pays ne changent point, nous en seront réduits à voir notre cause soutenue par les armées étrangères." Ce secours indispensable, les Etats-Unis allaient le recevoir. Depuis le commencement des hostilités, le gouvernement de Louis XVI suivait avec un intérêt croissant les péripéties d'une lutte que ses agents avaient encouragée. DeVergennes, le premier ministre, s'employait en négociations avec la cour d'Espagne pour la déterminer à entrer dans une coalition dirigée contre l'Angleterre au profit des insurgés. Franklin (]ui avait déjà rempli deux missions infructueuses —une à Londres, lors des difficultés du Stamp Act, et une au Canada, sollicitait le gouvernement français de coopérer à la délivrance de sa patrie. ^^^ Le congrès ne pouvait pas avoir un meilleur avocat. C'était un esprit éminent que cet Américain et un des hommes les plus distingués de la période révolutionnaire. Faisant de la science à ses heures, il est connu dans le monde des savants par sa belle découverte dans le domaine de l'électricité. Un froid puritain aurait eu chance de glacer la gent philosophe de Paris, mais son latitudinarisnw s'accommodait fort bien de la doctrine des encyclopédistes. Aussi fut-il accueilli avec joie par la frivolité française (pii oubliait que personne

(1) On sait qu'en 1776, le Congrès avait confié à Franklin, (Jhase et CarroU— ce dernier frère de l'évêque du même nom— la mission— qui fut infructueuse, de soulever les Canadiens contre l'Angleterre. Franklin avait apporté avec lui un matériel d'imprimerie destiné à imprimer ses proclamations. Il s'était fait accompagner par un imprimeur français, Fleury Mesplet, qui fonda (1776) le premier établissement typographique de Mfmtréal. Deux ans plus tard, il publia, en anglais et en français, la (Utzeffc dr Montréal.

n'avait poussé autant que l'auteur du Bontwimm Richard, à la conquête du Canada,

Ce qui facilitait la mission de Franklin, c'est qu'il prêchait des convertis ; car toute l'opinion dirigeante était acquise à la cause des insurgés, soit en haine de l'Angleterre, soit par enthousiasme pour ce mot magique de liberté lancé en Amérique et qui sonnait si singulièrement aux oreilles françaises. Les Américains n'avaient pas d'ami plus ardent que Louis XVI luimême, ce qui ne les empêchera pas d'applaudir plus tard à ses malheurs. Dès 1776, la France avait envoyé aux rebelles, par l'entremise de Beaumarchais, 200 canons, beaucoup d'autres armes, 4,000 tentes et des vêtements pour une armée de 30,000 hommes. En outre le congrès reçut de Paris plus de trois millions de livres. Ces secours qui soutinrent les premiers pas des insurgés, leur faisaient espérer l'alliance ouverte de la France qui, après bien des hésitations, signa enfin un traité avec les Etats-Unis dont elle reconnaissait l'indépendance le 30 juin 1778.

Ici se place un curieux épisode qui se rattache à l'histoire du Canada.

En mettant pied à terre en Amérique, LaFayett;<^i conçoit un projet dont il ne cessera durant plusieurs années de rêver l'exécution. La conquête du Canada lui semble une entreprise digne de marcher de pair avec la libération des colonies anglaises. Quelle gloire s'il parvenait à rendre à sa patrie les contrées que la (Trande-Bretagne lui avait enlevées î Ce serait aussi mettre le comble a la mesure d'humiliations que l'on est en train d'infliger à l'ennemie séculaire. Allant au devant des désirs de La Fayette, le congrès de 1778

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<iéeide de chasser les Anglais de leurs possessions du nord et le nomme commandant de Tarmée d'invasion. (*)

On aurait lieu d'être surpris de la décision de cette assemblée après l'échec de 1775. Mais, il n'y avait en cette attitude du congrès qu'une feinte destinée à cacher une conspiration montée contre Washington, que l'on voulait brouiller tout d'abord avec La Fayette.

Celui-ci, nommé général sous la seule dépendance du ministre de la guerre, ne voulut pas accepter le commandement à moins qu'il ne fût placé sous les ordres <lirects de Washington. Ce point ayant été réglé à sa satisfaction, il se met en route pour rejoindre l'armée qui, d'après les instructions du congrès, devait l'attendre à Albanv. Il n'arrive dans cette ville, après une course de quatre cents milles à cheval, que pour constater <|u'il n'y avait aucunes troupes à ses ordres. Grande fut son indignation, en s'apercevant alors qu'il avait fait partie, sans le savoir, du complot monté contre Washington par ( -onway et dates.

Ce dernier, tout fier de son personnage depuis sa victoire sur Bourgoyne, n'aspirait à rien moins (j^u'à supplanter le général en chef Une partie du congrès associée k son projet l'avait nommé ministre de la guerre, dates s'était hâté de profiter de sa position pour essayer de créer de l'inimitié entre Washington et La Fayette. Ce dernier écrivit à son ami pour lui r(*ndre compte de (-e qui se passait et lui renouveler sa }>rofession d'attachement, en se mettant à sa disposition.

Malgré sa déconvenue, l'ambition de faire la conquête

(1) lù'noLved. That an irruption be made into Canada and that

the coramand of the army to conduct said irruption be given to Majorixeneral the Maïquis de La Fayette and Major-General Conway. {Journalt* of CnngrrHs, .Tan. 22 and 28, 177S).

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du Canada le hantait toujours. Lorsque la France eût décidé de déclarer la guerre à l'Angleterre, l'occasion lui parut propice pour reprendre son projet. Son premier soin fut de gagner à sa cause l'amiral d'E^taing, commandant de l'escadre française. Ce fut chose assez facile, et le jour où il fait savoir à notre jeune enthousiaste qu'il se range à son avis, La Fayette exultant lui écrit :

*' Voti'e à pnypos du Canada fait un admirable effet* Toutes les imaginations sont huchées sur des raquettes (sic) et glissent le long du lac Champlain. La mienne est vivement occupée du bonheur de me l>attre avec vous, avec telle quahté et commandement que ce puisse être."

Les deux amis élaborent un plan de campagne comportant la coopération de la France et des Etats-Unis. Chacun de ces deux pays devait fournir cinq mille hommes de troupes qui marcheraient sur Montréal et Québec, j)endant que la Hotte de d'Estaing remontant le Saint-Laurent viendrait les appuyer. Ce projet parut réalisable au congrès qui consentit à participer à son exécution. Kestait à obtenir l'approbation de M. de Vergennes. (lérard de Rayneval, représentant de la France aux Etats-Unis, se chargea de mettre son gouvernement au courant de l'affaire.

Sa dépêche est fort curieuse. 11 y est question de *' chefs Canadiens qui sont venus le voir à Philadelphie et qu'il a présentés à F amiral à bord du ''Languedoe'' Ils virent, par leurs yeux, la présence des marins du roi et entendirent la messe dont ils étaient privés depuis dixsept ans." '' C'étaient, dit M. Doniol (^) (pii analyse la

(1) Histoire de la participation de la France à V indépendance de.-< Etats-Unis. Il est évident que ces chefs canadiens étaient des sauvages. De Rayneval et d'Estaing se montrent en tout ceci peu renseignés sur le Canada.

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iiarration de Gérard, d'anciens amis de la France. L'un d'eux en parlait encore la langue et portait au cou une médaille donnée par M. de Vaudreuil ; la sœur de sa mère avait été la femme de Bougainville et il trouvait un cousin sur l'escadre. Cette visite, qui arriva au milieu des projets sur le Canada, parut à l'amiral fournir Fà-propos dont il avait besoin pour adresser à ces Français d'autrefois l'appel prévu par les instructions du roi. Il comptait appareiller aussitôt que La Fayette serait de retour ; en publiant maintenant cet appel, il pouvait faire accroire aux Anglais que l'escadre prenait une autre direction que celle de leurs îles. Le "28 octobre, en conséquence, du Languedoc oii elle avait été imprimée, il expédia la pièce à Boston. Elle rappelait aux anciens Français de l'Amérique Septentrionale le temps passé, les biens et la grandeur dont ils avaient joui, elle leur présentait la perspective de voir ce temps revenir."

De son côté, d'Estaing annonce au comte de Vergennes qu'il a lancé une proclamation aux Canadiens, proclamation qui n'arriva jamais à son adresse, car elle tomba entre les mains des Anglais. Il écrit en ces termes :

'' En mer, à bord du vaisseau de Sa Majesté, le Languedoc, ce 5 novembre 1778.

'' Monseigneur,

'' J'ai l'honneur de vous rendre com})te que j'ai choisi pour publier la déclaration énoncée dans mes instructions le temps le plus rapproché de celui du départ de réscadre du roy, et le moment où quelques sauvages sont venus de très loin pour s'assurer par eux-mêmes et pour savoir a bord si nous étions bien réellement de.s

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Français, pour demander à voir le pavillon blaijc dont Faspect les fait toujours danser, à entendre la messe dont ils étaient privés depuis 1 7 ans, à recevoir l'accolade du révérend père récollet qui est notre aumônier, sans parler de quelques fusils, de la poudre, des balles et de Teau-de-vie dont ils ne se sont occupés qu'avec modération, mais qu'ils ont acceptée avec grand plaisir." ^^^

La réponse de M. de Vergennes vint jeter de l'eau froide sur l'enthousiasme de La Fayette. Il voyait toutes espèces d'objections au projet et pour le présent et pour l'avenir. Il se trouva, pour combler la mesure de désappointement de notre héros, que Washington, pour des raisons autres que celles que faisait valoir le ministre français, refusa de donner son concours au projet de conquête du Canada. Les longues luttes engagées durant plus d'un siècle, entre les colonies anglaises et la Nouvelle-France, avaient laissé assez d'animosité de part et d'autre pour lui faire appréhender une reprise d'hostilités, le jour où la France déploierait encore son drapeau dans ses anciennes possessions. Le plan de La F\yett^i fut écarté en conséquence de toutes ces oppositions.

L'alliance franco-américaine eut pour premier résultat l'évacuation de Philadelphie par Lord Clinton, qui craignait d'y être bloqué irdv la flotte de l'amiial d'Estaing. Celui-ci arriva trop tard dans la Chesapeake pour contrarier ce mouvement. Il dut faire voile pour New- York et Newport dans le but de combiner avec le général Sullivan une action commune contre les troupes anglaises. Par malheur, Sullivan se trouva en retard d'une semaine et d'Estaing, redoutant d'être pris à revers

(1) ArcJiives de la marine.

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par la Hotte onneinie, partit pour Boston où il fit réparer ses navires maltraités par une tempête. Les Américains (îe Boston, irrités contre lui, insultèrent ses marins, pendant (|ue Sullivan de son côté l'accablait d'injures. D'Estaing indigné et dégoûté mit le cap sur les Antilles.

Après ces fâcheux malentendus, une escadre française transporte enfin en Amérique 6,000 hommes commandés par le marquis de Rochambeau, qui débarque à Newport et (jue le découragement des Américains frappe tout d'aborJ. '' A notre arrivée, écrivait-il en France, le pays était dans la consternation, le papier-monnaie avait subi Vénorme dépréciation de 60 p. 100. Débarqué seul avec mon état-major, sans troupe, nous ne vîmes personne dans les rues. Ceux qui se trouvaient aux fenêtres paraissaient tristes et abattus. Envoyez-moi des troupes, des vaisseaux, de l'argent. Ne comptez ni sur ce peuple ni sur ses ressources."

("e général était un homme de grand mérite, tout entier à sa besogne. Le duc de Lauzun, un des chefs de l'expédition, qui se montra aussi brave sur le champ de bataille qu'il avait été brillant courtisan à Versailles, nous a laissé dans ses Mémoires ce léger portrait à la plume de M. de Rochambeau.

'' Tl ne parlait que de faits de guerre, manœuvrait et [)renait des dispositions nécessaires dans la plaine, dans la chambre, sur la table, sur votre tabatière si vous la tiriez de votre poche ; exclusivement plein de son métier, il l'entend à merveille."

Parmi les autres ofiiciers accourus au secours des Américains, on remarquait le comte Dillon,de Chastellux, auteur des Voyages dans r Amérique Septentrionale, le vicomte» de Custine, le marquis de Deux-Ponts, le mar-

quis de Laval-Montmorency, le comte de Fersen, noble suédois ami dévoué de Marie- Antoinette qui accompaj4:nera la famille royale de France dans sa fuite en 1791, et le comte de Saint-Mesmes.

L'armée française ayant été obligée de passer l'hiver <lans l'inaction à Nev^rport, Lauzun et ses amis profitèrent de ces loisirs forcés pour nouer des relations avec la société de cette ville. Leurs belles manières, l'exquise politesse de ces brillants cavaliers de la cour la plus élégante du monde, ravirent les Américaines. A un point de vue plus sérieux, l'admiration que provoquait la discipline du corps expéditionnaire n'était pas moins grande. Du côté des Français, aucun pillage, aucune maraude ; vivres, marchandises, tout était payé aux négociants, tandis que les Américains ne se gênaient nullement pour rançonner les gens du pays, dont Fersen fait un assez piquant tableau. " Ils sont, dit-il, d'une cupidité sans égale, l'argent est leur dieu ; la vertu, l'honneur, tout cela n'est rien jjour eux auprès de ce précieux métal. Dans tous les marchés que nous avons conclus avec eux, ils nous ont traités plutôt comme ennemis que comme amis. Ils vendent des vivres aux Anglais qui les paient cher. "

C'est après l'arrivée des Français que le peuple apprend que la trahison s'est glissée dans les premiers rangs de l'armée, et que Benedict Arnold a formé le projet de vendre au général Clinton un fort qui couronnait les hauteurs de l'Hudson. Le major André, officier anglais envoyé auprès d'Arnold pour traiter de la reddition de la place, tombe entre les mains des Américains et est passé par les armes comme espion. Arnold, voyant sa conspiration découverte, prend la fuite.

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1 "était un officier de talent, qui avait commandé l'armée d'invasion du Canada en 1775, après la mort de Mont- ^'omery. Washington le tenait en haute estime et le considérait comme un de ses meilleurs lieutenants. Le nom de Benedict Arnold est voué à l'exécration des Américains. Sa conduite infâme, au moment où les armées du congrès luttaient péniblement, aurait porté le coup de grâce à leur cause, s'ils n'avaient pas été à <-ette époque soutenus par les Français.

Si les Anglais avaient battu les rebelles en maintes rencontres, leurs victoires étaient restées sans suite. Depuis cinq ans que durait la guerre ils n'étaient pas plus maîtres du pays qu'au début des hostilités. Ils résolurent de changer le théâtre des opérations militaires et de porter tous leurs efforts du côté de la Virginie. Bien différentes des populations du Nord par la diversité d'origines, celles du Sud ne devaient pas être, aux yeux des ministres anglais, imbues au même degré que les puritains de l'esprit révolutionnaire. D'un autre côté, l'élément aristocratique y dominait et l'Eglise anglicane, royaliste à son titre de religion d'Etat, y exerçait une grande influence. Enfin le Sud était plutôt agricole que commerçant et par conséquent les lois restrictives de la métropole l'atteignaient moins que la Nouvelle- Angleterre.

Au début de la campagne de 1780, les Anglais s'emparèrent de Charleston et, grâce à la vigueur de Corn vvallis, battirent les Américains à Cambden, dans la (yaroline du Sud. Le même fait que l'on avait vu ailleurs se reproduisit ici : les troupes régulières avaient raison des rebelles en bataille rangée, mais ceux-ci remportaient l'avantage dans les actions moins sérieuses.

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Cependant la soumission du pays n'avançait point : les troupes royalistes n'étaient maîtresses que de trois points sur la côte.

Au commencement de l'année 1781, Greene, le plus habile des lieutenants de Washington, prend le commandement des armées du Sud. Le général Morgan, vainqueur à Cowpens, seconde ses efforts, et une série d'actions brillantes opérées sous leur direction, démoralise lord Cornwallis qui bat en retraite. Le général anglais passe ensuite en Virginie où il est bientôt aux prises avec La Fayette, ce général de vingt-deux ans qu'il se flatte de mettre en déroute, ce hoy, comme il l'appelle avec dédain. Mais l'ami de Washington a bientôt fait de prouver à son adversaire qu'il est de l'étoffe dont sont faits les bons officiers. Manœuvrant avec l'habileté et la prudence d'un vieux soldat, il déjoue les ruses de Cornwallis, et lui tient tête partout avec vigueur. Vers le même temps, Washington et Rochambeau se portent aussi vers le Sud, et forcent Cornwallis qui allait au secours de Clinton immobilisé à New-York, de prendre position à Yorktown (baie de Chesapeake), où il serait en sûreté tant que la mer lui resterait ouverte. Mais l'arrivée de l'amiral de Grasse avec une flotte puissante changea la situation de ce général, qui se trouva bloqué par mer et par terre. Après une résistance opiniâtre, prolongée dans l'espoir de voir apparaître des voiles anglaises à l'horizon, il se rendit avec toute son armée à Washington et à Rochambeau, le 19 octobre 1781. C'était la fin des hostilités. Le peuple anglais qui n'avait jamais eu d'enthousiasme pour cette guerre dirigée après tout contre ses propres enfants, ne voulait plus la prolonger. Le roi et ses ministres se

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soumirent au sort des armes, et en 1782 on jeta les bases d'un traité de paix qui fut définitivement signé à Paris en 1783. Les Etats-Unis d'Amérique, bientôt réconnus par tous les pays de l'Europe, prenaient place parmi les nations de l'univers qu'ils allaient étonner par leur prodigieux développement.

CHAPITEE XXI

L'expérience démontre les vices de la constitution de 1777. — Washington et ses amis se décident à la remplacer par une nouvelle, qui donnera plus de force au pouvoir central. Leur travail commencé en 1787, est terminé en 1789. — Coup d'œil rapide sur l'œuvre des constitutants. -- Pouvoirs du président, du sénat et de la chambre des représentants.

Une scène sublime, digne de tenter le pinceau d'un artiste, est celle que nous présente Washington après le rétablissement de la paix, remettant au congrès son épée et ses pouvoirs de dictateur, et disant ensuite adieu à ses compagnons d'armes avant de rentrer dans la solitude de Mount Vernon. Comme toujours, ce héros sans peur et sans reproche, nous apparait dans cette phase de sa carrière, avec une noble simplicité de manières, une dignité faite du respect que ses vertus inspirent à tous. Mais sa retraite n'allait pas être définitive. Il lui restait encore à se montrer aussi grand dans les conseils de la nation, qu'il l'avait été sur le champ de bataille. Dans quelques années, la patrie réclamera encore ses services et malgré l'amour du repos et de la tranquilité qui le domine, le patriotisme lui imposera le sacrifice de ses goûts et de ses intérêts particuliers à l'intérêt général.

Ce fut une morne période que celle qui suivit la paix

de Versailles : le découragement pesait sur le pays qui ne se sentait nullement rassuré sur son avenir. N'avaiton échappé à la tyrannie anglaise que pour tomber dans l'anarchie ? C'est ce que se demandaient tous les esprits soucieux effrayés par l'absence d'autorité, la désorganisation sociale^ le relâchement des mœurs publiques et le mécontentement des soldats rentrés dans leurs foyers, sans leur solde, parce que le gouvernement était dans l'impossibilité de faire honneur à sa signature.

Les Américains souffraient de tous les maux que les guerres, même les plus avantageuses, traînent après elles, mais il leur incombait, en plus, de mettre en œuvre un nouvel ordre de choses. Au regard de cette situation périlleuse, le congrès se débattait en vain impuissant à faire face aux exigences de l'heure présente. Il aurait bien voulu appliquer les remèdes nécessaires pour ramener l'ordre, mais les moyens de les trouver lui faisaient défaut. La source de tous ces maux découlait du manque d'autorité au centre du pays, des vices de la constitution élaborée au cours de la guerre en 1777.

Jetons un coup d'œil sur ce document, qui constitue la première tentative faite en vue d'unir les colonies en confédération.

Tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire du gouvernement central, sont concentrés dans une chambre unique : le congrès formé des délégués élus par les autorités régionales, qui se réservent le privilège de les révoquer ou de les rappeler chez elles quand bon leur semblera. La charge de président telle que nous la connaissons, n'existe point. Le fonctions executives du congrès sont confiées, durant l'intervalle des sessions, à trois comités.

Le congrès a le pouvoir : de déclarer la guerre, de conclure des traités de paix et d'alliance avec les puissances étrangères, mais non des traités de commerce, car les Etats se réservent les revenus provenant des douanes et il peut y avoir aiitant de tarifs douaniers qu'il y a de gouvernements ;

D'effectuer des emprunts, d'émettre du papier-monnaie ;

D'arrêter le chiffre des forces de terres et de mer et de fixer le contingent que devra fournir chaque confédéré ;

De statuer sur les différends qui peuvent surgir entre les divers gouvernements.

Les revenus du gouvernement fédéral proviennent de contributions fournies par les Etats, d'après une proportion établie sur la valeur de leurs terres et maisons.

Le congrès a le droit d'exiger de la part des gouvernements de provinces, obéissance à ses actes.

Voilà, en résumé, les principaux traits de la constitution de 1777. Il suffit de les examiner, pour voir que l'on avait constitué un corps auquel on refusait de donner les moyens de subsister par lui-même. Il reste sans vie et sans mouvement vis-à-vis de ses subordonnés, qui font mine de lui donner des forces, mais les gardent en réalité. Où trouverait-il des ressources, privé qu'il est des revenus de douanes, et du droit d'imjîoser des taxes directes ? Il a bien le pouvoir de contracter des emprunts ; privilège illusoire, puisque son crédit ne repose que sur le bon vouloir de treize Etats plus ou moins bien disposés à lui fournir des garanties. Il possède la faculté d'exiger la soumission à ses actes, mais aucune force coercitive pour contraindre les récalcitrants à l'obéissance.

Les constituants de 1777 sentaient bien le côté faible de

leur œuvre, mais l'impossibilité d'obtenir des concessions plus considérables des parties contractantes les frappait encore davantage. Celles-ci n'entendaient, comme le dit le préambule de la constitution de 1777, que former une ligue d'amitié qui laisserait intacte la souveraineté de chaque Etat. Pour s'expliquer l'incohérence, le manque de logique de cette charte qui, confondant tous les pouvoirs, législatif, judiciaire, et exécutif, les concentrait dans une chambre unique, sans contrepoids, il faut bien se rendre compte des idées et des influences ataviques dominantes alors aux Etats-Unis.

La révolution avait débarrassé les colonies du seul contrôle qu'elles pouvaient redouter, et on venait inopinément leur demander d'aliéner une partie de l'indépendance tant convoitée, et à peine acquise, en faveur d'un autre gouvernement. Ne devaient-elles pas, tout naturellement, redouter la création d'un pouvoir qui serait plus agissant que celui de l'Angleterre et partant plus gênant ? Aussi, leur défiance se trahit à chaque ligne de l'œuvre du congrès de 1777. Ce n'est pas la seule inquiétude qui pèse sur l'esprit des hommes de l'époque. Si l'Angleterre avait inspiré de l'antipathie à ses colonies, il ne faut pas croire qu'elles fussent animées, les unes envers les autres, de sentiments de grande cordialité. La jalousie les séparait et si, à certains moments, on les voyait agir de concert, ce n'était que pour conjurer un danger commun.

Franklin affirmait à Londres, lors de la négociation du traité de Paris, que les colonies s'entendraient mieux avec l'Angleterre qu'entre elles. Leur but, en se séparant de la mère-patrie, était donc de conserver leur souveraineté individuelle sous l'empire des chartes primitives.

Dans le cours de leur histoire coloniale, on les voit rarement s'adresser à l'Angleterre, malgré leurs déclarations empreintes d'un royalisme exagéré, l'attachement à la métropole ne tenant que peu de place dans leur cœur. Comment pouvait-il en être autrement ? Les traditions de famille ne leur rappelaient-elles pas la cause première de leur transplantation en Amérique ? Au cours des débats engagés au parlement anglais sur le projet de taxer les colonies, Charles Townshend exprimait l'espoir que " ces evfants de V Angleterre, établis par nos soins, nourris par notice bonté et protégés par nos armes, contribueraient à payer leur part de la dette commune''

Ces paroles soulevèrent l'indignation du colonel Isaac Barré, ancien compagnon d'armes de Wolfe au Canada, et qui connaissait bien les rebelles. " Etablis par vos soins, s'écriait-il, quelle ironie ! C'est votre oppression qui les a poussés vers l'Amérique où ils se sont mis à l'abri de votre tyrannie .... Nourris par votre bonté ! Ils ont grandi, hélas î grâce à votre indifférence. Lorsque vous vous êtes occupés d'eux, ça été pour leur envoyer des tyrans, qui ont parfois glacé le sang de ces

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