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CHAPITRE XXVIII

JAMES MONKOE (1817-1825)

Popularité du président. — La célèbre doctrine Monroe. — Révolte des républiques hispano-américaines. — La question de l'esclavage. — lie compromis du Missouri. — La Fayette aux Etats-Unis.

Le colonel Monroe, vétéran de la guerre de l'indépendance, remplaça Madison à la Maison Blanche. Personalité marquante du parti démocrate-républicain, il avait été élu sans opposition, faute d'un adversaire, car à cette époque les fédéralistes, diminués en nombre et à la veille de disparaître de la scène politique des Etats-Unis, ne s'étaient pas sentis assez forts pour livrer bataille à l'ennemi. Imbu au même degré que Jefferson de l'esprit américain, de cette espèce particulière de patriotisme poussé à l'excès qui prend en France le nom de chauvinisme et de jingoism, en Angleterre, il incarnait en lui les préjugés et les ambitions des masses. Sa popularité, qui était très grande lors de son élection, fut portée à l'apogée par la promulgation de la doctrine Monroe.

Depuis plusieurs années, les Etats-Unis suivaient avec intérêt la lutte engagée entre l'Espagne et ses colonies américaines qui avaient proclamé leur indépendance. De 1811 à 1822, la Colombie, le Chili, le Pérou, sous la conduite de Bolivar, le plus célèbre des révolu-

tionnaires de l'époque, et enfin le Mexique, étaient successivement entrés dans le mouvement insurrectionnel. L'opinion publique aux Etats-Unis ne pouvait rester étrangère à ces soulèvements qui rappelaient celui de 1776. La presse et la tribune retentissaient d'expressions de sympathie à l'adresse des rebelles ; partout l'on portait leurs couleurs et le chapeau à la Bolivar devint à la mode. De la multitude l'excitation fit son chemin au congrès, oii Henry Clay et Calhoun ne cessaient de dénoncer la tyrannnie de l'Espagne et de plaider la cause des Hispano-américains. Enfin le congrès invita le président à reconnaître leur indépendance et Monroe se rendit à son désir (1822). Ce dernier ne devait pas s'arrêter en si beau chemin. Soupçonnant que la Sainte- Alliance ^^^ pourrait bien se porter au secours de l'Espagne contre ses colonies, Monroe prit position contre cette intervention probable, bien décidé à la prévenir. C'est alors (^1823) qu'il lança le fameux message auquel son nom est resté attaché et qui introduisait dans le droit public un nouvel article, accepté aujourd'hui par l'Europe. Etendant les ailes protectrices de l'aigle américaine sur la couvée des nouvelles républiques dont l'enthousiasme yankee avait salué l'éclosion, la doctrine Monroe faisait savoir à l'Europe que les Etats-Unis ne toléreraient pas son intervention dans les affaires du continent occidental. L'oncle Sam créait ainsi à son profit un protectorat qui lui permettrait de dévorer, si bon lui semblait, les républiques-

(1) La Sainte- Alliance était une ligue conclue entre la Russie, l'Autriche et la Prusse, après la chute de Napoléon, dans le but de régler les relations entre les peuples, de cornbattre le progrès des idées révolutionnaires en Europe et aussi d'empêcher le relèvement de la France.

sœurs, en tout ou en partie, comme le Mexique et le Texas l'apprirent plus tard à leurs dépens.

Ce message qui porte la date du 2 décembre 1823, est rédigé dans ce style plein d'emphase que les diplomates américains semblent affectionner. Il n'est pas toujours facile de saisir la pensée de Fauteur, au mileu de cette enfilade de périodes ronflantes. Heureusement que la manière de dire de Monroe se fait plus précise et plus claire lorsqu'il touche au point capital de son œuvre. Nous en citerons seulement quelques lignes qui rendent parfaitement son idée et sur le sens desquelles il ne saurait y avoir de doute ;

" Nous devons à la bonne foi, à nos bonnes relations avec les puissances, de déclarer que nous considérerons comme une atteinte à notre paix et à notre sécurité toute tentative de leur part pour étendre leur système à une portion quelconque de cet hémisphère. Nous ne sommes point intervenus, nous n'interviendrons pas dans les colonies ou les dépendances que possèdent telles ou telles puissances européennes : mais quant aux gouvernements qui ont déclaré leurs indépendance et Vont maintenue et, pour de justes et hautes raisons, en ont obtenu la reconnaissance de notre part, nous serions forcés d'envisager toute interposition en vue de les opprimer ou d'exercer un contrôle quelconque sur leurs destinées comme la manifestation d'une disposition hostile envers les Etats-Unis T

Cette doctrine découlait des déclarations antérieures des gouvernements des Etats-Unis. Washington avait conseillé à ses concitoyens, en prenant congé de la vie publique, de se tenir à l'écart de la politique européenne conseil qui comportait l'exclusion des étrangers des affaires américaines. Jefferson était allé beaucoup plus

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loin et avait fortement engagé Monroe à mettre les gouvernements d'outre-mer en demeure de s'occuper exclusivement des questions intéressant l'ancien monde. En fin de compte, la doctrine Monroe était l'expression des idées courantes chez nos voisins depuis un quart de siècle et répondait aux vœux du peuple.

Au début de son administration, Monroe parcourut les Etats-Unis en tous sens. Partout le peuple se précipitait à sa rencontre, heureux d'être accueilli par le premier personnage de l'Etat avec une cordialité tout à fait démocratique. Son grand sens pratique lui fit voir que le développement extraordinaire du pays exigeait des moyens de communication plus étendus que ceux qui existaient alors. Il encouragea les entreprises de travaux publics et sous son administration, Clinton commença le canal Erié, long de 600 milles. Celui du lac Champlain et de l'Hudson date de la même époque.

Monroe favorisa l'annexion de la Floride ; l'Espagne eut le bon esprit de vendre cette province depuis longtemps convoitée par les Etats-Unis, et que la guerre lui aurait tôt ou tard enlevée.

L'ère de la bonne entente, the era of goodfeeling, telle est l'appellation qui désigne le régime Monroe. Les fédéralistes étaient disparus et les républicains se trouvant sans adversaires, l'esprit de parti sommeillait. La paie et l'harmonie donnèrent un élan inconnu jusqu'alors aux affaires et la fortune publique suivit une marche ascendante.

C'est toutefois durant cette période bénie des historiens, que parurent les premiers nuages avant-coureuis de la tempête qui, quarante ans j^lus tard, ébranla l'Union, portant la ruine et la mort sur le pays. Les pères de la

constitution, comme nous l'avons dit plus haut, n'avaient pas osé trancher la question de l'esclavage, sentant que la force de cohésion qui soutenait l'édifice n'aurait pas résisté au choc (ju'une tentative d'abolition de la servi-

JAMES MUNROR

tude lui aurait imprimée. Cependant, dès 1790, cette question se posait à l'ijori/on comme un point noir, plein de menaces pour l'avenir. Franklin et un grand nombre de l)l)ilantliropes i)riaient le Congres de décréter l'émancipa-

tioii des noirs. Comme nous l'avons vu plus haut, la chambre des re])résentants déclara son incompétence dans l'espèce, affirmant en même temps qu'il appartenait à chaque Etat de maintenir ou de supprimer la servitude dans ses limites. <^^ Ne faisons pas aux Etats du Nord l'hommage d'une supériorité morale et intellectuelle sur l'autre partie du pays, parce que l'esclavage n'était pas toléré au Massachusetts et chez ses voisins ; l'absence de la servitude de ce côté s'explique par le fait que le travail libre lein* était plus utile, plus profitable que celui des nègres.

Les deux sections du pays avaient vécu en paix jusqu'en 1820 sur ce sujet ; il avait été convenu que chaque fois que le Sud ferait entrer un nouvel état dans l'Union il en serait aussi admis un au Nord, afin de ne pas rompre l'équilibre qui existait dans la représentation des Etats au sénat. En 1820, la demande d'admission dans l'Union faite par le Missouri remit tout en question. Cet Etat se trouvait au nord de la rivière Ohio au-delà de laquelle la servitude était proscrite. Mais on alléguait d'autre part qu'il n'était qu'un démembrement de la Louisiane, admise dans l'Union au titre de province à esclaves. La question était épineuse et les partis en présence décidés à ne rien céder de leurs droits respectifs, qui paraissaient aussi bien fondés à droite qu'à gauche. Il n'y avait plus à reculer. 11 incombait au congrès d'aborder de front le j)roblème auquel Washington et les autres pères de la constitution n'avaient pas osé toucher.

Après la guerre de l'indépendance, La Fayette avait, à

(1) Voir cette résolution, page 2.31.

maintes reprises, sollicité son ami de travailler avec lui à un plan d'émancipation graduelle de noirs : " Unissonsnous, écrivait-il, pour acheter une petite propriété où nous puissions essayer d'affranchir les nègres et de les employer seulement comme des ouvriers de ferme. Un tel exemple donné par nous pourrait être suivi et si nous réussissons en Amérique, je consacrerais avec joie une partie de mon temps à mettre cette idée à la mode dans les Antilles. Si c'est un projet bizarre, j'aime mieux être fou de cette manière que d'être jugé sage pour une conduite opposée." A cet appel, Washington se contenta de répondre : " Le plan que vous me proposez, mon cher marquis, pour encourager l'émancipation des nègres dans ce pays et les faire sortir de l'esclavage, est une frappante preuve de la bienfaisance de votre cœur. Je serai heureux de me joindre à vous dans une œuvre si louable, mais j'attends pour entrer dans le détail de l'affaire le moment où j'aurai le plaisir de vous voir." Ils se rencontrèrent au cours de l'année 1784. Leurs conversations durent sans doute rouler parfois sur l'esclavage, et Washington fit comprendre à son jeune ami que leur philantrophie viendrait se heurter aux intérêts des propriétaires qui regardaient le travail des noirs comme une des assises de leur état social. En tout temps les hommes se font des principes qui s'accommodent avec leurs intérêts. Ceux-ci obscurcissent la vue et font voir sous des couleurs acceptables des choses qui blessent les regards du reste de l'humanité. Le Sud en était arrivé à considérer l'esclavage comme une institution bienfaisante et pour les maîtres et pour les esclaves, comme un espèce de régime patriarchal qui faisait revivre les mœurs des premiers âges du monde.

Il fallait sortir de l'impasse, liquider pour le moment la terrible succession que les pères de la Constitution avaient léguée à la postérité.

Les Américains avec leur tempérament d'anglo-saxon qui leur permet de supputer les avantages et les inconvénients d'une situation, se décidèrent en fin de compte à accepter un compromis qui ajournerait pour longtemps la solution de la difficulté, s'il n'y mettait pas tin pour toujours.

Il se rencontra, heureusement, dans la ^jersonne de Henry Clay un homme de juste milieu assez influent pour offrir une transaction acceptable au Nord et au Sud. Représentant le Kentucky à la Chambre, Clay était, au dire de ses contemporains, une individualité hors de pair, jugement que la postérité n'a pas ratifié. Dans la question en litige, il ne s'était engagé ni d'un côté ni de l'autre, et son nom ne soulevait pas ces profondes antipathies que le champion d'une cause provoque généralement. Grâce à son double prestige d'homme d'Etat et d'orateur, il fit agréer le célèbre compromis du Missouri, qui a donné un répit de trente années aux Etats-Unis. D'après ce pacte, le Missouri entrait dans l'Union (1821) comme état esclavagiste, mais avec la stipulation expresse que l'esclavage serait prohibé au nord de la ligne 36.30, frontière méridionale de cet Etat, interdisant à jamais la servitude à l'ouest et au nord du Missouri. Comme l'entrée du Maine dans l'Union se faisait à la même époque, l'équilibre entre le Nord et le Sud ne fut pas rompu dans la représentation au sénat. Le Missouri compromise fit pousser un soupir de soulagement aux amis de la concorde, mais les plus clairvoyants ne se faisaient pas illusion sur sa durée. Monroe

et Calhouii, membre de son cabinet, que nous retrouverons plus tard acharné à la défense de l'esclavage, ne regardaient la paix que comme une trêve, persuadés qu'ils étaient, que cette question s'imposerait encore avec de nouvelles complications à l'attention des hommes d'Etat américains.

Au mois d'octobre 1824, Monroe eut le plaisir de recevoir, comme l'hôte des Etats-Unis, son ami La Fayette, invité par le congrès à faire une visite au pays dont il était, selon son expression, '' le soldat et l'enfant adoptif." Ea rencontre de ces deux vieux compagnons d'armes au déclin de leur carrière, évoquait tout glorieux passé et un monde de souvenirs. Le voyage de La Fayette à travers cette contrée, jadis arrosée de son sang, ressembla à une marche triomphale. Partout il était accueilli comme un souverain. Aucun nom n'est resté plus populaire aux Etats-Unis que celui du général que Washington aimait à l'égal d'un fils. Le congrès, comme témoignage de reconnaissance, lui vota 200,000 dollars et La Fayette retourna en l'rance comblé d'honneurs, le cœur plein de gratitude pour le pays qu'il regardait comme sa seconde patrie. Sa correspondance avec Monroe nous a conservé les impressions que lui laissa son voyage. La réception de La F'ayette fut le dernier acte officiel de Monroe qui se retira de la vie publique en 1825. Avec lui se ferme la liste des présidents choisis parmi les hommes de la Révolution. Il mourut le 4 juillet 1831 : coïncidence singulière notée à la mort de deux de ses prédécesseurs, A dams et Jefferson, qui eux aussi rendirent le dernier soupir le jour anniversaire de la déclaration de l'indépendance.

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