CHAPITRE XXXIII
Les Etats-Unis déclarent la guerre au Mexique.— Ce dernier ne peut résister aux forces américaines.— Il est obligé de céder, parle traité de Guadeloupe-Hidalgo, le Nouveau-Mexique, le Nevada, la Californie et l'Arizona. — Les abolitionnistes attaquent l'esclavage au congrès.
Depuis longtemps un groupe considérable d'hommes politiques des Etats-Unis jetaient un regard d'envie sur les fertiles régions qui s'étendent des irontières de la Louisiane à l'océan Pacifique. Ce territoire aussi vaste que l'Europe ne cessait d'exciter les convoitises des Etats voisins qui en connaissaient les richesses incalculables. Déjà le Texas était possession américaine, et sa Facile conquête avait excité la rapacité des vainqueurs bien décidés à dépouiller d'une partie de ses terres, ce Mexique que, vingt ans plus tôt, ils avaient accueilli, avec enthousiasme, comme république -sœur pour la présenter à l'assemblée des nations. Toutes les démonstrations faites à cette voisine, lors de la promulgation de la doctrine Monroe, cachaient mal les desseins dès lors formés de ne l'embrasser que pour mieux l'étoufter.
Il fallait un prétexte à l'agression américaine et la diplomatie sût le trouver. Elle prétendit que les frontières du Texas, placées i)ar le Mexique à la rivière
Nueces s'étendaient jusqu'au Kio Grande. Eemarquons que le gouvernement américain, lorsqu'il dût régler des affaires de ce genre avec la Grande Bretagne, soit du côté de rOrégon, soit du côté du Nouveau -Brunswick, a toujours eu recours à un arbitrage international. Mais ici la partie contestante n'ayant pas à sa disposition une puissante marine comme l'Angleterre, il n'était pas de mise de lui témoigner le moindre égard. Aussi, ordre fut tout de suite donné au général Taylor d'occuper militairement le territoire situé entre ces deux cours d'eau. Il ne restait plus au Mexique qu'à prendre les armes. L'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Si ce pays n'avait pas été de force à résister au Texas comment pouvait-il tenir devant les armées des Etats- Unis ? Il s'est trouvé des historiens qui ont conclu de l'attitude des Mexicains cherchant à repousser l'invasion, qu'ils avaient été les agresseurs. Oui, sans doute, tout comme l'agneau de la fable a commencé la querelle avec le loup.
La résistance du Mexique fut longue et désespérée. Chaque pouce de terrain dût être enlevé de haute lutte. Mais la victoire devait rester au nombre et le général Scott, qui avait pris le commandement en chef, finit, après deux années de combats, par amener les ennemis à ses pieds. Ils ne se rendirent que le couteau du vainqueur sur la gorge.
Pendant que cet officier faisait la conquête du Mexique, dictant les conditions de la paix à Mexico, la sinistre comédie du Texas se répétait dans la Haute- Californie. Des aventuriers venant des Etats-Unis s'y étaient établis et lorsqu'ils se sentirent assez forts, ils formèrent le complot de l'annexer aux Etats-Unis. La
marche à suivre était toute indiquée ; l'exemple du Texas était récent et très encourageant pour des gens sans scrui^ule. Quel moment pouvait être plus favorable pour faire éclater la conspiration que celui où le Mexique succombait sous les coups de son puissant adversaire ? La république fut proclamée dans la région convoitée et le capitaine Frémont, qui se trouvait comme par un heureux hasard à la frontière du territoire voisin, à la tête d'un nombreux corps d'explorateurs, se porta au secours des victimes de la tyrannie mexicaine. Peu de temps après, la Californie passait sous le drapeau étoile. C'est dans ce beau pays oii semble s'être réalisé le rêve d'un poète, tellement la douceur du climat, la richesse et la fertilité du sol y ouvrent à l'homme des perspectives de bonheur, qu'avaient été établies les célèbres et admirables missions de San Gabriel, de Monterey et de San Diego. Leur fondation remontait à Tannée 1679 et l'œuvre qu'elles poursuivaient : la conversion et la civilisation des sauvages, avait eu pour initiateur le P. Junipero Serra, dont le nom est tenu encore aujourd'hui en haute vénération dans toute la Californie. Durant environ cent-cinquante ans, il régna, au sein de ces communautés sur lesquelles veillait le dévouement inspiré par la religion, une prospérité et une félicité auxquelles l'humanité aspire sans cesse, mais qu'elle ne connaît que rarement. D'année en année, les Indiens venaient se grouper dans ces saints asiles consacrés à leur bien être. L'existence régulière qu'il leur fallait y accepter leur semblait bien supportable en face des misères inséparables de la vie aventureuse d'autrefois. Au centre de chacune de ces missions, s'élevait un vaste établissement comprenant
une église, un couvent, des ateliers et des habitations où logeaient les indigènes. Au son de l' Angélus du matin, presque tous les habitants partaient pour les immenses fermes qui dépendaient des missions et le labeur varié des champs commençait sous la direction des moines. La culture de la vigne, introduite en Californie par les Franciscains y réussit admirablement ; ce fut l'origine d'une industrie qui aujourd'hui promet de devenir avant longtemps une des principales sources de la fortune publique de cette partie des Etats-Unis.
Ce régime quasi patriarchal, reflet de la vie simple des premiers âges du monde, exerçait l'influence la plus salutaire sur les indigènes, dont les mœurs, sous le double effet de la foi et d'une instruction appropriée à leur intelHgence, s'adoucissaient de jour en jour.
Cet âge d'or prit fin après la révolution du Mexique. La prospérité des missions ne pouvait manquer de frapper les chefs de la nouvelle république. Leur trésor était vide et il y avait sous leur main assez de richesses amassées par une sage administration pour le remplir en partie. A l'heure où ce contraste s'établit dans l'esprit des radicaux maîtres du pays, le sort des missions fut décidé. Sous prétexte que les moines exploitaient les Indiens et que toute leur œuvre n'était que de la servitude déguisée, on fit main basse sur les propriétés de ces religieux qui durent s'exiler. Les Indiens retrouvèrent forcément leur liberté et la misère. Durant de longues années ces prétendues victimes de l'esclavage ne cessèrent de demander la bienfaisante oppression, hélas, évanouie des bons Pères.
La religion et l'esprit de travail s'étaient associés pour créer une de ces communautés idéales que les réforma-
teurs modernes rêvent sans cesse, mais ne réalisent jamais parcequ'ils échappent à l'influence bienfaisante qui dominait la mission de St-Gabriel et ses voisins de la Haute-Californie. La réputation de vertu des moines a survécu aux changements politiques, et aujourd'hui encore le nom du P. Junipero Serra le plus célèbre d'entre eux, est tenu en haute vénération, aussi bien parmi les protestants que chez les catholiques.
La paix de Guadeloupe-Hidalgo (1848) donnait aux Etats-Unis les immenses contrées du Nevada, de la Californie, de l'Arizona et du Nouveau-Mexique. Comme si les Américains eussent senti que leur conquête avait été trop facile et trop peu honorable, ils donnèrent au Mexique quinze millions de dollars à titre de compensation pour le territoire qu'on lui enlevait. Les peuples comme les individus voient souvent les châtiments suivrent leurs fautes de près. Les Etats-LTnis firent la triste expérience de cette vérité ; ce fut de ces annexions, faites au mépris du droit que surgit, de nouveau, avec une intensité inquiétante, la grande lutte, — la hitte mortelle du Nord et du Sud — sur la question de la servitude. La responsabilité de ces conquêtes retombait au premier chef sur les Etats à esclaves et c'est sur eux que s'abattra, par un juste retour des choses d'ici-bas, le plus fort de la tempête dont les horreurs se préparent. Dès ce moment toute la politique américaine gravite autour de la question servile avec une fatalité qui déroute les prévisions de la sagesse humaine. On avait pensé au sud de la ligne 36.30 que cet accroissement de territoire fortifierait la cause de la servitude, car le travail des noirs s'imposait au Texas et au Nouveau Mexique, placés dans les mêmes conditions climatériques que la Louisiane et
ses voisines. Leurs adversaires avaient bien vite deviné ce plan et aussi s'ingénièrent-ils à y faire échec. Lorsqu'en 1846 le Président Polk demandait au congrès un crédit de trois millions pour soutenir la guerre, M. Wilmot essayait de greffer à l'octroi de cette somme la condition qu' '' à l'avenir l'esclavage serait exclus de tous les territoires qui entreraient dans l'Union."
Cette proposition fut écartée à la session de 1846, mais la députation sudiste, dirigée par Calhoun, ne put, l'année suivante, l'empêcher d'être incorporée à la loi. Ce fut la première attaque et le premier succès des abolitionnistes auxquels la verve et la violence de Lloyd Cxarrison gagnaient sans cesse de nouveaux adhérents. C'est vers ce temps que les négrophiles surnommés, Free soilers, mirent un candidat sur les rangs : l'exprésident Van Buren. Ce dernier ne put obtenir la victoire Elle se rangea du côté du général Taylor, un des héros de la campagne mexicaine, représentant des whigs, qui battit le général Cass, le porte-drapeau des démocrates, mais le pays apprit avec étonnement que les Free soilers étaient entrés en campagne au chiffre de 300,000. Leur nombre ira toujours en grandissant jusqu'au jour oii il sera assez considérable pour assurer l'élection de Lincoln et le triomphe de la cause de l'émancipation.