LE GÉNÉRAL TAYLOR ET FILLMORE
de rUtali, de l'esclavage dans le district de Colombie, du droit des propriétaires d'esclaves de poursuivre les noirs fugitifs jusqu'en pays libre, et de la délimitation de la frontière du Texas et du Nouveau-Mexique. C'est ce que Henry Clay, appelait " les cinq plaies saignantes de la patrie." Le célèbre paciflrateur, longtemps absent du sénat, y était revenu, en même temps que Calhoun, pour reconstituer, avec Webster, le " grand triumvirat." Au milieu des passions chauffées à blanc, la branche d'olivier de Clay, offerte aux combattants, produit un effet aussi étrange que les lamentations de Calhoun qui, avec ce sens prophétique qui semble parfois être un don des grandes intelhgences sur le point de s'éteindre, trace le tableau des malheurs prêts à fondre sur la république. Webster met ce qui lui reste de sa grande éloquence au service de la conciliation et conjure le congrès de prêter l'oreille aux supplications de Clay, et d'accepter sa mesure, Y omnibus hill destiné, dans les desseins de son auteur à guérir toutes " les plaies saignantes y
C'est la dernière fois que ces illustres orateurs paraissent ensemble au congrès. Calhoun, malade et trop faible pour prendre la parole, se fait porter à son siège pour assister à la lecture de son discours faite par un de ses collègues au sein d'un silence solennel Quelques jours plus tard, il tombe malade et meurt au milieu de la tourmente (31 mars 1850), heureux de n'avoir pas vu les déchirements de la patrie, et emportant dans sa tombe les regrets de ses concitoyens frappés dans leur affection. Enfin, de guerre lasse, les partis en viennent à une entente, sur les bases du compromis ('lay. D'après cet arrangement, la Californie entre
dans l'Union comme Etat libre ; comme compensation on accorde au Sud le droit de rechercher sur tous les ])oints du territoire américain les esclaves fugitifs. De plus, il est décidé qu'à l'avenir, — ce qui est l'annulation du pacte du Missouri, — il appartiendra à chaque Etat, quelle que soit sa position par rapport à la ligne SQ^ 30' de décider, si la servitude existera, ou non, dans ses limites. Le dénouement tant redouté est ainsi ajourné. On se félicite de toutes parts ; la prévoyance humaine, disant son dernier mot, a enterré toutes les causes de querelle entre les différentes parties de la république. Dans son enthousiasme, le président Fillmore, qui avait succédé à Taylor enlevé dix-huit mois après son installation à Washington, déclarait qu'il regardait le compromis Clay comme le " règlement filial, " en princÀpe et en acAion, rfe questions dangereuses aua- " quelles il se rapportait.''
L'enthousiasme officiel passa à la multitude et, durant l'élection présidentielle de 1852, c'est à qui, des whigs et des démocrates, feraient le plus d'éloges du dernier compromis, nouveau gage de la concorde universelle. Le candidat démocrate, Franklin Pierce, fut élu son concurrent, le général Scott, s'étant aliéné le Sud par ses réticences au sujet de l'esclavage. lia défaite des whigs conduisit à la désagrégation complète de ce parti, dont les survivants se fondirent dans les rangs des républicains, qui avaient aussi absorbé les Free soilers.
Le compromis Clay, résultat de concessions réciproques qui paraissaient naguère inacceptables, n'avait pas désarmé les anti-esclavagistes. LTne campagne très active fut menée contre la loi qui permettait aux propriétaires d'esclaves de poursuivre les noirs dans les
Etats libres. Cette loi tenait beaucoup au cœur du Sud, à tel point qu'elle l'avait engagé à accepter l'entrée de la Californie dans l'Union à titre de terre franche. Les abolitionnistes en gênèrent le plus possible l'exécution en favorisant la fuite des esclaves. Leur hostilité ne s'arrêta pas à cette manœuvre, elle réussit à faire passer par plusieurs législatures d'Etat des mesures appelées : Personal liherty Acts, qui déclaraient nul et non aijplicable (nuUifled) le statut fédéral. Rien ne pouvait autant que cette législation soulever les passions du Sud.
C'est vers cette époque que l'on vit entrer en scène une faction qui fit beaucoup de bruit durant un certain nombre d'années. Elle avait pris le nom à' American Party ; mais elle est mieux connue sous celui de Knoiv Nothing, parce qu'à toutes les interrogations faites sur le but secret de leur association, ses membres répondaient : " 1 know nothing, je n'en sais rien."
Mais leur programme fut bientôt connu : c'était l'exclusion des catholiques de toutes les charges publiques au profit de l'élément puritain. Le terrain que les émigrés irlandais, arrivant en grand nombre, gagnaient de jour en jour, avait servi de prétexte à la formation de ce parti de fanatiques, qui fut assez nombreux pour mettre un candidat. Van Buren, sur les rangs à l'élection présidentielle de 1852. Leur influence devint prépondérante aux congrès de 1854 et de 1855. Mais l'exagération de leur doctrine provoqua une réaction qui leur fut fatale. Leur tempérament avait des affinités avec celui des Free soilers, dont ils ne tardèrent pas à grossir les bataillons. Qui ne reconnaîtrait dans les Know-nothings les ancêtres de V American Pro-
test'int Association actuelle et de sa contrefaçon canadienne la P. P. A ? Ce sont ces éléments qui vont former une nouvelle organisation politique : le parti républicain, la grande armée de la liberté. Il ne lui entre pas alors à l'esprit de monter à l'assaut de l'esclavage ; mais lorsque ce choc inévitable prévu par JefFerson et, plus tard, par Seward, se produira la logique implacable des faits le mettra au service de la politique agressive de Lincoln.
Il ne manque rien pour la discipliner, cette armée, et l'exciter à la lutte ; chaque jour lui apporte un nouveau stimulant. Tantôt c'est le Sud qui pousse les flibustiers Lopez et Walker à s'emparer de Cuba pour annexer aux Etats-Unis cette île vouée elle aussi à la servitude ; tantôt c'est le Nord qui s'oppose à l'exécution de la loi qui permet aux propriétaires d'esclaves de poursuivre chez lui les noirs fugitifs. La chaire, la presse et la littérature se mettent de la partie. Mme Beecher Stowe jette dans la fournaise (1852) un aliment combustible d'une intensité extraordinaire. Partout on dévore les pages émues de la Case de Fonde Tom, on se passionne sur ces descriptions des malheurs de l'esclavage. La peinture était-elle vraie ? Certes, elle était poussée aux couleurs sombres ; mais elle reflétait un grand fonds de réalité : personne n'a contesté l'existence des ventes de nègres, avec la dispersion aux quatre coins de l'horizon des membres d'une même famille ; les faits de brutalité journalière mis à la charge de certains planteurs ; les chasses aux noirs fugitifs avec des chiens dressés à les traquer, et mille autres horreurs de la servitude avec son cortège d'immoralités dépravantes. Ce livre eut un succès inouï ; traduit d'abord dans toutes les langues de
l'Europe, il passa ensuite dans plusieurs idiomes de l'Orient. Il s'en vendit 400,000 exemplaires aux Etats- Unis, et 500,000 en Angleterre. Les pages vibrantes de passion de VUncle Tom créaient partout, contre l'institution chère au Sud, une répulsion universelle.
Grâce à son alliance avec les démocrates de la Nouvelle-Angleterre et de l'Ouest, le parti esclavagiste fait tête à l'orage avec succès, et se montre d'une imprudence incompréhensible. Il s'exalte à la lutte ; au lieu de se tenir sur la défensive, cantonné dans ses retranchements, que personne ne songe encore à forcer, il provoque ^es adversaires et foule lui-même aux pieds le principe du compromis du Missouri, sa sauvegarde, qu'il fait déclarer nul et non avenu par le fameux acte du Kansas-Nebraska.
En vertu de cet acte passé en 1854 et dont M. Douglass, un des chefs des démocrates et représentant surtout l'opinion sudiste, était l'auteur, les territoires du Kansas et du Nebraska pouvaient se constituer en Etats sur les bases les plus larges. Faculté était laissée à leurs habitants de décider si l'esclavage y existerait, ou non, bien que cette contrée soit sise au nord de la ligne 36° 30'. Un article de la loi donnait à tous les colons le droit de participer à l'élection de la convention qui serait chargée de préparer une constitution, quelle qu'eût été la durée de leur résidence dans le territoire. Sumner et Seward, deux des hommes les plus marquants de l'époque, dénoncèrent cette loi comme une violation de la foi jurée, comme une odieuse tentative d'introduire l'esclavage au-delà de la ligne du Missouri. Douglass, surnommé le " petit géant ", à raison de sa petite taille et de sa grande énergie, ne voulut
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rien entendre, bien décidé qu'il était de mettre à exécution un projet destiné selon son dessein à fortifier le Sud, mais qui ne réussit qu'à précipiter la crise et à tourner à la perte de ses auteurs.
Au premier rang des anti -esclavagistes se faisaient remarquer Seward et Summer dont nous venons de mentionner les noms, Ce dernier attaquait sans ménagement le Sud qui rugissait sous les pointes acérées de son éloquence. Sa violence à l'adresse du sénateur Brooks fut telle que le fils de celui-ci se porta à des voies de fait sur la personne de Summer en pleine chambre (1856). Les blessures que reçut, en cette occasion, le chef des abolitionistes l'obligèrent de se tenir éloigné de la vie publique durant trois ans.
William H. Sev^ard fut aussi un adversaire ardent de l'esclavage. Sa parole enflammée soulevait les masses, et ses discours au sénat dans lesquels il annonçait comme prochaine la lutte de la liberté et de l'esclavage, the irrépressible covflict, et montrait le pays obéissant à une loi supérieure à celle des hommes, higher law, créèrent une profonde sensation aux Etats-Unis. Candidat rival de Lincoln à la convention de Chicago en 1860, il dut s'effacer devant ce dernier qui, après son élection à la présidence, en fit son principal ministre.
A peine l'acte du Kansas-Nebraska a-t-il reçu la sanction du président que, de tous les points de la Virginie, de la Caroline et du Missouri, partent des colons qui vont planter leur tente dans ce territoire. Il s'agit de contrôler l'influence politique de façon à donner au futur Etat une constitution autorisant la servitude. Que va faire la Nouvelle- Angleterre en face de cette entreprise si hardie de son ennemi ? Ce serait mal con-
naître l'esprit puritain que de penser qu'il restera indifférent à l'affaire. Pour déjouer la conspiration esclavagiste, les abolitionnistes se mettent en campagne, prêchant la croisade de la liberté, et envoient, de leur côté» des émigrés qui chercheront, eux aussi, à s'emparer du pouvoir. Comme des collisions sont à craindre entre ces fanatiques, Henry Ward Beecher, frère de Mme Beecher Stowe, fait des quêtes dans son église pour payer les armes expédiées aux anti-esclavagistes. Trois mille dergymen de la Nouvelle- Angleterre l'aident dans cette œuvre pie.
Cette double course au pouvoir amène la formation, dans le territoire, de deux conventions, l'une siégeant à Lecompton, et l'autre à Topeka. La première reconnaît l'esclavage comme institution du futur Etat, et l'autre le proscrit. C'est à la première que l'administration de Franklin Pierce finira par donner son approbation (1856). L'agitation amène des conflits à main armée ; les incendies, les meurtres sont à l'ordre du jour. C'est au milieu de ces scènes de désordre, prélude de la guerre civile de 1861, qu'apparaît pour la première fois sur la scène la figure sinistre de John Brown, espèce d'illuminé que la littérature anti-esclavagiste a jeté dans le mouvement. C'est avec grande peine que le général Geary, envoyé par le gouvernemeut pour rétablir la paix, accomplit sa mission.
L'élection présidentielle de 1856 se fait au milieu d'une émotion générale. Trois candidats sont sur les rangs : James Buchanan représente les démocrates du Nord alliés à ceux du Sud ; le général Frémont, ^^^ les
(l) Le général était d'origine canadienne-française. Il était le fils de Louis-René Frémont, parti de Québec v^ers 1800 pour s'établir en Virginie.
républicains ou anti-esclavagistes, qui, dans leur programme, proclament " qi£il est du devoir du congrès de proscrire dans les terriioii^es ces deux restes de la harharie : la polygamie et r esclavage'' etFillmore, Y American party. C'est Buchanan qui l'emporte avec 174 voix ; son concurrent en obtient 115 ; les Know-nothings n'en recueillent que 14. *^'
A l'époque de sa candidature, le général Frémont entra en corrr spondance avec le Dr Frémont, de Québec, son cousin-germain et père de M. Jos. Frémont, représentant du comté de Québec aux Communes (1896). Ses adversaires prétendaient que le général était né à Québec, non citoyen américain et par conséquent inéligible. Il obtint de sou cousin la preuve authentique que c'était son père et non lui qui était né à Québec. Le célèbre général, dont la mère était une américaine, Ann Beverley Whiting, épousa en 1841, Miss Benton, belle-sœur du baron de Gauldrée Boileau, qui fut le premier consul de France au Canada.
(1) Les mormons, secte religieuse qui doit sa fondation à un certain .John Smith, étaient allés s'installer sur les bords du lac Salé après avoir été chassés de l'Illinois ( 1847) où leur désordre avait révolté la population Leur croyance, fondée sur les prétendues révélations d'un prophète appelé Mormon qui n'a jamais existé, offrait un bizarre mélange de faussetés mêlées à quelque vérités. Elle autorisait la polygamie. Le président Fillmore avait nommé Brigham Young (1850) gouverneur de l'Utah avec instruction de maintenir l'ordre. Ce fonctionnaire se rangea du côté des Mormons, devint leur chef et refusa de reconnaître l'autorité des Etats-Unis (1851). Le général Johaston fut envoyé dans rCJtah pour les ramener à la raison. Il ne réussit qu'avec difficulté (1859) à remplir sa mission. En 1882, le congrès passa la loi Edmunds qui enlève le droit de voter à ceux qui pratiquent la polygamie.