CHAPITRE XXXIX
L'instruction publique aux Etats-Unis. — Son caractère pratique. — Son défaut. — Elle est placée sous le contrôle des Etats qui le cèdent aux communes. — Principaux établissements. — La littérature. — Le journalisme. — Les arts.
Nous nous figurons l'ensemble de la société civile américaine comme une immense machine développant dans son inépuisable activité une force incommensurable, et le système scolaire comme l'agent chargé de renouveler sans cesse les rouages multiples appropriés à ses besoins.
Ici rien de commun avec le système de la vieille Europe. A une organisation appuyée sur une démocratie pleine de sève, dévorée par la soif de vivre vite et bien, de gagner promptement de l'argent, il était nécessaire d'adapter des moyens de la maintenir en rapport avec ces exigences inconnues ailleurs, du moins avec la même intensité. Aussi l'enseignement américain a su se plier aux besoins présents. Il s'est fait pratique, en dehors des théories pédagogiques, ayant pour seul objectif de transformer, dans le plus court délai possible, un jeune homme, voire un enfant, en un citoyen capable de se suffire à lui-même, de se tirer d'affaires seul dans la vie. Nulle part au monde plus qu'aux Etats-Unis
voit-on l'adolescent mieux préparé à la lutte pour l'existence, envisager l'avenir avec plus de confiance. En tout Américain il y a un conquérant de la fortune, certain de l'asservir, et il est assez rare qu'il se trompe.
Le jeune Américain sort de l'école parfaitement équipé pour accomplir sa mission. Son savoir est la résultante d'une instruction toute positive, excluant comme bagage inutile les connaissances d'agrément que l'on regarde comme indispensables en Europe. Il les acquerra plus tard, après fortune faite. En somme, éducation très démocratique, très précise, menant droit à un but bien déterminé : l'aisance ou la richesse ; mais éducation aussi très superficielle quoique très répandue. Si elle a plus de surface relativement au nombre qu'en Europe, elle a par contre moins de profondeur.
Signalons la grande lacune qui subsiste dans l'enseignement américain : il lui manque le cachet religieux, peut-être encore plus nécessaire dans une démocratie que dans une monarchie, car là oii le peuple est appelé à participer d'une façon plus immédiate au gouvernement, les lumières les plus étendues sur ses devoirs lui sont indispensables. Ayant posé en principe la séparation de l'Eglise et de l'Etat, les Américains ont cru être logiques en poussant cette ligne de démarcation jusqu'à l'école. Sans doute, l'autorité suprême aux Etats-Unis n'est pas hostile à l'enseignement religieux ; mais inculquer les principes de la morale est une obligation qui, pour eux, incombe à la famille et à l'Eglise. C'est donc au Sunday school que le jeune Américain puise ses connaissances sur ses devoirs envers Dieu, envers son prochain et envers lui-même. C'est une source avare qui ne coule que d'une façon intermittente et non avec
cette abondance ininterrompue que réclame rame de l'enfant.
Ce système constitue pour les catholiques américains une injustice contre laquelle ils ne cessent de protester. Les contributions scolaires pèsent sur eux comme sur tous les autres citoyens, et il leur faut en plus faire les frais de leurs écoles confessionnelles. La campagne entreprise il y a déjà longtemps pour obtenir justice, est restée jusqu'ici sans résultat. En 1874, les conventions respectives des deux grands partis, démocrate et républicain, ont affirmé de nouveau le principe de de l'instruction publique en dehors de tout enseignement religieux.
Les écoles publiques américaines sont ouvertes gratuitement à tous les enfants et la gratuité s'étend à la fourniture des livres. L'enseignement est de plus obligatoire, mais nulle part il n'a été possible de faire exécuter la loi qui, en certains endroits, compte de nombreux transgresseurs.
La gratuité des écoles et les salaires comparativement élevés, payés aux instituteurs, font monter à un chiffre énorme le budget de l'instruction publique dans l'Union, comme on peut en juger par le tableau comparatif suivant'de la dépense qui se fait sous ce titre aux Etats- Unis et ailleurs :
Dépenses Contributions
annuelles. par tête.
Etats-Unis $156,000,000 $2.40
Grande-Bretagne 48,000,000 1.30
France 31,000,000 80
Allemagne 26,000,000 50
Autriche 12,000,000 30
Italie 7,000,000 25
L'instruction publique aux Etats-Unis ne tombe pas sous la direction du gouvernement de Washington, mais elle est laissée au contrôle éloigné des Etats en ce qui regarde la régie de ses intérêts généraux ; pour le reste, elle relève directement de la Commune, ou de la ville. Elle se trouve ainsi plus rapprochée du père de famille. Cette absence de direction générale, venant du centre aux extrémités, donne au système une grande variété de méthodes. Ce n'est pas chez nos voisins qu'on trouve cette unité et cette uniformité que l'on remarque dans les pays d'autorité centralisée comme en France, par exemple, où à la même heure, tous les élèves étudient les mêmes leçons dans un manuel identique. La plus grande latitude au point de vue des cours d'études existe dans toutes les villes, mais tous concourent à faire de l'étudiant, en moins de temps possible, un homme pratique, apte à se tirer d'affaires sans l'aide de ses parents. C'est ici surtout que l'école est l'apprentissage de la vie, et c'est aussi aux Etats-Unis que la transition entre le collège et le monde est la moins sensible.
Ce n'est pas un tel système qui élève le niveau des études, et ce n'est pas ce que l'on recherche là-bas. Parkman constate que l'instruction est bien moins complète aux Etats-Unis qu'en Angleterre. La même observation ne peut-elle pas s'appUquer à toutes les colonies d'origine européenne comparées à leurs métropoles en possession de trésors de science, de richesses accumulées aux âges passés, qui manquent aux pays nouveaux oii les grands corps enseignants sont relativement de création récente.
Les institutions qui se consacrent à l'enseignement de la jeunesse sont sans nombre dans la république. A
côté des écoles publiques s'élèvent des établissements de tous genres, œuvres des différentes sectes, et surtout fondations philantropiques ; car dans nul pays la générosité individuelle en matière d'instruction et de charité ne se montre plus large. L'enseignement supérieur se donne dans des universités dont la plus célèbre est celle d'Harvard, fondée en 1629 par John Harvard qui lui légua sa fortune. Elle se trouve à Cambridge, aujourd'hui partie de Boston. Près de 8,000 élèves suivent ses cours.
Vient ensuite, l'université de Virginie, appelée avant la révolution le collège de William et Mary ; il fut établi en 1693, grâce à la générosité de Guillaume d'Orange.
Le Connecticut a fondé en 1700 le Yale Collège.
Ce n'est qu'en 1746, que le New- Jersey a fondé le Princeton Collège.
Le riche état de New York ne possède son célèbre Columhia Collège que depuis 1754, c'est-à-dire un siècle après l'arrivée des Anglais sur les bords de l'Hudson.
L'Université de Pensylvanie fait remonter sa création à l'année 1755, quoique cette colonie n'ait été établie qu'en 1682.
Parmi les grands établissements américains, consacrés à l'éducation de la jeunesse, figure avec honneur la Gebrgetoivn University, avec ses quatre facultés bien organisées. Sa fondation remonte à l'année 1780, et elle est dirigée par les Jésuites. Le 19 novembre 1889, les catholiques voyaient avec bonheur l'inauguration d'une nouvelle institution d'enseignement supérieur, the Çalholic University, de Washington. A la cérémonie d'ouverture de cet établissement, la province de Québec était représentée par l'honorable M. Mercier, alors premier ministre.
Parkman a un jour déclaré, comme nous le notions tantôt, que ses compatriotes n'ont pas poussé les hautes études aussi loin que les Européens. La métaphysique, avec ses obscurités, n'est pas faite pour attirer cette société emportée vers le côté pratique des choses. Rien de moins spéculatif que l'Américain en général. Ce qu'il vise c'est ce qui rapporte de l'argent. Si le sol des Etats- Unis n'a pas vu de ces grandes éclosions intellectuelles qui ont fait la gloire de la France de Louis XI Y, de l'Italie de Léon X et de l'Angleterre d'Elizabeth, ils comptent dans les lettres des noms fort remarquables. Washington Irving nous charme par la finesse et l'esprit de ses récits, l'éloquence de son style. On le regarde comme le père de la littérature américaine, bien que Benjamin Franklin ait plus de droit à ce titre qu'Irving. La Science du bonhomme Richard était connue en France à la fin du siècle dernier. Fenimore Cooper a eu son heure de vogue, et bien qu'un peu démodé, il est encore fort goûté de la jeunesse. Il a fait école pendant quelque temps ; Gustave Aimard et Gabriel Ferry ont évidemment marché sur ses traces. Le roman politico-social de Madame Beecher Stowe a trouvé de nombreux lecteurs dans toutes les parties du monde. Parmi les écrivains les plus rapprochés de nous figure en première ligne, Oliver W. Holmes, dont les pages si pleines d'humour de VAutocrat of the hreakfast table lui ont valu une grande renommée, partout où pénètre la littérature anglaise. Les romans de Hawthorne, surtout The Scarlet Letter et The house ofthe Seven gables, le placent à côté des meilleurs romanciers du siècle. Dans le domaine de la littérature d'imagination, James et Howells sont aujourd'hui les hommes les plus en vue aux Etats-Unis.
William C. Bryant est le plus ancien des poètes américains dignes d'être cités. Après lui, comme rang d'âge, mais bien au-dessus comme valeur, se place Longfellow. Avons-nous besoin de faire son éloge ? Son poème si touchant à' Evangeline a rendu son nom aussi populaire au Canada que dans sa patrie. La légende sauvage à'Hiawatha est une des plus jolies conceptions que la vie primitive des aborigènes ait inspirées. Le poète quaker Whittier n'est goûté que des Américains, seuls en état de savourer son fort goût de terroir ; Emerson, Edgar Poë comptent aussi parmi les plus connus des enfants des muses aux Etats-Unis.
La république possède des historiens d'une grande valeur. La science de Bancroft est bien connue ; Hildreth, auteur comme lui d'une histoire des Etats- Unis, mais plus impartial, nous parait bien préférable, Parkman a exploité avec grand succès les a-nnales du Canada, on regrette qu'un étroit esprit de sectaire dépare ses plus belles pages ; The Mstory of the Netherlands de Motley et The Conquest of Mexico de Prescott, offrent une lecture aussi instructive qu'attrayante.
Il n'y a guère chez nos voisins de productions marquées par l'originalité dans le domaine des sciences naturelles. Faisons cependant une exception pour les œuvres du grand botaniste Audubon. Pour ce qui est de la science appliquée, ils y excellent.
Le drame, les beaux arts, la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture ne sont pas sortis de la période des tâtonnements. C'est à l'Europe que nos voisins vont demander des œuvres artistiques de valeur. L'école américaine de peinture et de sculpture est une expression inconnue en dehors des Etats-Unis.
Sur le terrain du journalisme la supériorité des Américains sur leurs concurrents s'affirme sans conteste. Sous la poussée de leur génie entreprenant, la feuille éphémère a pris un développement en rapport avec la soif de savoir qui dévore leur société enfiévrée. L'information complète, intense, n'a pas de secret pour le reporter ainécain, inventeur de Y interview et pour qui rien n'est sacré, pas même la vie privée, fouillée à fond par cet impitoyable chercheur de potins et de nouvelles. Il faut voir le tirage spécial des grands journaux du samedi, avec leurs vingt-cinq pages de petit texte, leurs cent colonnes d'articles, portant sur les sujets les plus variés. Le journal devait, certes, atteindre ce prodigieux développement dans un pays où l'instruction s'est infiltrée partout. Il est à l'Américain de nos jours ce qu'était l'Ancien Testament au Puritain du dix-septième siècle. Les premiers imprimés américains remontent à 1639. ^^^ Ce ne fut que plus d'un siècle après que l'on vit un matériel d'imprimerie au Canada. Détail assez singulier, le premier ouvrage publié en français dans l'Amérique du Nord l'a été à New- York en 1696.
Nul peuple n'a su tirer un parti plus profitable des
(1) Voici les titres des pins anciens americana des colonies angl/uses :
An Ahnanac for 1639, calculated for Nevj Englaiid, hy Wm. Pterce, Mariner, Cambridge, Prinled by Stephen Day.
Freeman's Oatli by S. Daye.
Le premier journal anglais américain, le Boston News Letter, a vu le jour en 1704.
Nous croyons faire plaisir à nos amis les bibliophiles en leur donnant le titre complet de l'ouvrage français, dont il est question plus haut :
Le trésor des consolations divines et humaines ou Traité dans lequel le Chrétien peut apprendre à vaincre et à surmonter les Afflictions et les Misères de cette vie.
A New- York, chez Guillaume Bradford, à l'Enseigne de la Bible, 1696.
progi^ès de la science que les Américains, ni faire des applications plus heureuses de ces deux forces comparativement nouvelles : la vapeur et l'électricité. Entre les mains ingénieuses de leurs inventeurs, elles ont été domptées pour se mettre docilement au service de l'homme. Depuis le jour oii Fulton (1808) lançait le premier bateau à vapeur sur l'Hudson, quel prodigieux progrès dans la locomotion sur terre et sur mer 1 Pascal, ce sublime frappeur de pensées, appelait les rivières '' des chemins qui marchent J' Quelle expression ne trouverait-il pas, pour peindre ces immenses paquebots qui centuplent la valeur des voies de communications fluviales et maritimes ! En tête des inventeurs américains, apparaît Franklin qui, après ses fameuses expériences à Paris, découvrit le paratonnerre. Mais ce n'est que soixante ans plus tard que les lois de l'électricité, mises au jour par Ampère, permirent d'utiliser ce fluide mystérieux qui jusqu'alors n'était connu que par les ravages de la foudre. En 1826, Morse découvrit le télégraphe électrique. De nos jours, Edison a fait entrer l'éclairage à la lumière incandescente dans le domaine des choses pratiques, après nous avoir doté du téléphone. Comment donner la liste des cent inventions américaines, plus ingénieuses les unes que les autres, depuis la machine à coudre jusqu'à la faucheuse, qui décuplent les forces humaines et simplifient le travail. Les Américains ne se sont guère distingués dans le domaine de la science pure. Que l'on puisse leur nier la suprématie de ce côté, nous n'y contredirons point : mais il est incontestable qu'ils sont restés sans rivaux comme vulgarisateurs de la science, et comme auteurs de ses applications les plus précieuses et les plus serviables.