‹ Les États-UnisChapitre 59 sur 64 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

I. Prospérité du pays depuis la guerre. Accroissement de la richesse nationale et de la population. — II. Question sociale. Lutte du travail contre le capital ; d'un côté les coalitions d'ouvriers et de l'autre celles des patrons sous le nom de combines, syndicats. Opinion du cardinal Gibbons et de Mgr SatoUi sur la question. — III. Dangers que les organisations politiques font courir au pays.

Le pays dont nous venons d'esquisser à grands traits les origines et le développement, présente le plus remarquable phénomène de progrès matériel que le monde ait vu. La fortune privée de rAméricahi surpasse celle de l'Anglais, du Français et de l'Allemand, et, en moins de cent ans, sa population qui, au commencement du siècle, se chiffrait à 4,000,000 d'âmes, s'élève aujourd'hui à plus de 70,000,000. Le réseau des chemins de fer américains avec ses mille lignes, se croisant en tous sens pour rendre les distances presque nulles, n'embrasse pas moins de 173,420 milles de longueur et donne du travail à 800,000 hommes. Leui* parcours est plus considérable que celui de toutes les voies ferrées de l'Europe, et les frais de construction de cet interminable croisement de rails ont absorbé onze milliards de. dollars, fournis presque en entier par des particuliers, l'aide de l'Etat ne figurant dans cette somme

que pour une fraction insignifiante. Nulle part ailleurs l'initiative individuelle ne peut se vanter d'avoir accompli une entreprise aussi gigantesque.

Le commerce des Etats-Unis avec l'étranger représente un milliard et demi de dollars ; quant à celui de l'intérieur, il prend des proportions fantastiques. C'est le pays du monde qui se suffit le plus aisément à soi-même, grâce à la variété des j^roduits de son sol et à la multiplité de ses industries. L'Ouest est son grenier pour les céréales, le coton abonde au Sud. Non contente de posséder les plus riches mines d'or du monde, la Californie se prépare à fournir à ses voisins le vin qu'ils achètent encore à l'Europe. Les mines d'argent et autres métaux abondent dans le Nevada ; la houille,, en Pennsylvanie, se trouve à côté du minerai de fer. Ses manufactures de coton, de soieries et de lainages rivalisent avec celles de Manchester et de Lyon. Ces richesses naturelles, l'abondance dans la diversité, rendent les Américains indépendants de l'étranger et les poussent vers un protectionisme exagéré, peu conforme de prime abord avec la liberté commerciale, le régime en apparence propre à une république. Mais les contradictions de ce genre se manifestent partout entre les théories gouvernementales et l'économie politique. Notons en passant que Napoléon III, l'homme du gouvernement personnel, a tenté d'introduire le libre échange en France et que la république actuelle a rétrogradé vers le système opposé.

Si, à ces derniers points de vue, l'Amérique l'emporte sur ses concurrents, elle reste bien inférieure à l'Angleterre sur mer, où sa marine marchande ne s'est jamais relevée des coups que lui ont portés la guerre de séces-

sioii et la substitution du fer au bois dans la construction des navires. A l'heure qu'il est, il n'y a qu'une seule ligne de paquebots portant le drapeau étoile entre Liverpool et New-York, et encore doit-elle son existance à la coopération anglaise. Il se peut aussi que les placements de capitaux soient plus profitables aux Américains dans les industries, où la concurrence étrangère n'est pas à redouter, que dans les entreprises maritimes.

C'est surtout depuis la guerre civile que le mouvement progressif des Etats-Unis a pris un essor vraiment extraordinaire. Longtemps comprimée, l'énergie productive du pays, une fois libre, s'est élancée, dans la carrière, avec un nouvel entrain comme pour rattraper le temps perdu. Une autorité en matière de statistique, Mulhall, évalue à 49 milliards de dollars l'accrpîssement de la richesse, durant la période qui va de 1860 à 1890, somme plus considérable d'un milliard que toute la fortune publique de la Grande-Bretagne. ^^^ Chez nos voisins, toutes les forces vives de la nation sont employées au développement du pays, concourrent à la création et à l'accumulation du capital, tandis qu'en Europe, la politique des armements à outrance nonseulement impose l'inaction, au point de vue de la production de la richesse, à trois millions de ses habitants les plus robustes et les mieux doués, mais leur fait prélever sur le reste de la population les frais énormes de leur entretien et les charges ruineuses d'un matériel de

(1) "The iiew wealtli added during a single génération, that is, in the period of thirty years, 1860 to 1890, was no loss than 49 milliards of dollars, which sum, is one milliard over the total wealth of Great Britain." Mulhall. Noi^th Atnerican Review, June 1895.

guerre auquel les progrès de la science apportent d'incessants et coûteux changements.

Bien que la démocratie ouvre un vaste champ à toutes les ambitions, il ne faut pas croire que cette immense richesse, estimée à 95 milliards, soit distribuée avec un semblant d'égalité, et que les petites fortunes soient la règle aux Etats-Unis comme en France. Non, la démocratie la plus large n'a pu empêcher l'inégalité des aptitudes, des talents, de produire l'inégalité des fortunes. Hélas, à côté des grands capitalistes, riches de vingt, de cinquante, de cent millions, s'agite la foule immense des prolétaires, des petits propriétaires, des faméliques, des loqueteux et des sans-travail. Nulle part, de par le monde, on ne voit autant de millionnaires, champignons financiers poussés en quelques années. Chiffres bien faits pour étonner, deux mille personnes seulement détiennent plus du quart de la richesse des quarante-cinq Etats. D'après le recensement de 1890, plus de la moitié de la fortune nationale est concentrée entre les mains de trente mille individus. C'est dans ce milieu que se trouve une grande aisance. Mais en dehors de ces heureux, on aperçoit une multitude de petits propriétaires criblés de dettes, dont le passif est égal à l'avoir et qui ne vivent que d'expédients, en attendant une liquidation inévitable. Le même recensement de 1890 porte à deux milions et quart le nombre des familles dont les fermes et les propriétés sont obérées au montant de leur valeur marchande.

La population des Etats-Unis s'est aussi développée en dehors de toutes les règles ordinaires de la démographie, grâce à l'immigration qui depuis le commencement du siècle n'a cessé de verser ses flots, des rives

du Maine à celles du golfe du Mexique. L'Irlande s'est dépeuplée au profit de nos voisins, l'Allemagne et les pays Scandinaves leur ont envoyé de véritables armées d'ouvriers. Cet apport constant d'éléments étrangers qui se sont fusionnés pendant de longues années dans la masse du peuple américain, s'est élevé en moins de quatre-vingt ans à seize millions. Ce sont surtout ces nouveaux venus qui ont augmenté le chiffre de la population primitive qui, laissée à elle-même, se serait accrue dans une faible mesure, car la natalité dans les souches anciennes est au-dessous de la moyenne. De 1870 à 1890, le dénombrement a accusé une augmentation de 38 à 65,000,000, soit 1,250,000 par douze mois. Durant ces vingt années, l'immigration a importé 8,000,000 d'Européens aux Etats-Unis. Séduits par la civilisation américaine ou bien noyés dans le flot, les émigrés ont disparu, absorbés par l'élément anglo-américain avec lequel ils ont fait corps, s'assimilant ses qualités et ses vices. On les voit souvent, fiers de leur nouvelle nationalité, chercher à faire oublier leur pays d'origine, tous travaillant à la grandeur de l'unité nationale. C'est ainsi que plusieurs membres de l'épiscopat catholique américain, recruté surtout parmi la population irlandaise, s'efforcent d'empêcher la formation de groupes distinctifs italiens, allemands ou canadiens-français, en refusant de leur donner des desservants parlant leur langue. On sait que nos nationaux ont résisté jusqu'ici à cette tentative d'assimilation. Il y a eu, dans ces dernières années, une espèce d'antagonisme à la fusion jadis si à la mode, même parmi nos compatriotes. Dans l'Ouest, on voit des centres considérables, presque tous Allemands ; dans

l'Est, des colonies considérables de Canadiens-Français armés contre cette dénationalisation, se cantonnent dans certaines parties des villes, ayant, comme postes avancés pour se défendre, leurs églises et leurs écoles, refusant d'oublier la patrie quittée à regret. Et viventes, dulces reminiscentnr A r(/os.

Cette ligne de conduite du clergé irlandais ne cachet-elle pas un dessein politique ? Vienne l'assimilation de tous les groupes catholiques, une même pensée animerait cette masse d'au moins dix millions, et cette pensée hostile à l'Angleterre pourrait avoir une grande influence sur la politique américaine.

Lorsque l'Europe se trouvait, en 1848, aux prises avec le communisme, c'était un lieu commun aux Etats-Unis de vanter l'excellence des institutions américaines, obstacles insurmontables, disait-on, aux doctrines antisociales. Il était alors de mode de tirer, de la bonne entente existant entre les différentes classes, un argument en faveur de la démocratie. Il est passé ce beau temps, cet âge d'or qui faisait la gloire de nos voisins, et les voici depuis vingt-cinq ans en face du même problème, si pénible pour l'Europe, et aussi insoluble à New-York qu'à Paris ou à Berlin. L'antagonisme du capital et du travail les a posés comme deux adversaires en apparence irréconciliables. Nulle part,les conflits entre patrons et ouvriers n'ont été plus âpres, plus dangereux qu'aux Etats-Unis ; nulle part les grèves n'ont revêtu un caractère plus menaçant pour l'ordre

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public qu'à Pittsburg, Baltimore et Chicago. C'étaient, dans leur cadre restreint, comme les combats d'avantposte d'une guerre sociale. Plusieurs causes ont provoqué la lutte anti-capitaliste ; l'influence de l'Europe dévorée par le socialisme, influence exercée par la propagande de nombreux déclassés que l'immigration traîne avec elle et qui, par leurs discours révolutionnaires, attisent la discorde et enveniment le conflit ; la concentration rapide, en quelques mains, d'énormes fortunes plus ou moins avouables et, partant, de nature à exaspérer le travailleur honnête. Cet état de choses a favorisé en premier lieu la création de la société secrète des C/ieraliers du travail, et plus tard de la fédération américaine du traavil, qui enserre dans les mailles de ses filets la presque totalité des syndicats ouvriers de l'Amérique du Nord. En 1893, ses membres étaient au nombre de 800,000. Son programme est très explicite : guerre à l'immigration étrangère qu'il faut restreindre par des mesures législatives, et aux ouvriers non syndiqués ; mainmise par l'Etat sur les chemins de fer, les télégraphes, les téléphones, les mines d'or et d'argent, les houillières etc. ; nationalisation de ces différentes exploitations ; voilà, pour le quart d'heure, le minimum des revendications de la Fédération. ^^^

(1) La Fédération américaine du travail a adopté à une convention tenue à Chicago, au mois de décembre 1894, le programme indiqué plus haut. Nous citons le texte môme des principaux articles.

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