NOMBRE DE BROCHES A FILER LE COTON DANS LE MONDE DEPUIS
(Milliers de broches).
Grande-Bretagne
Continent . . .
Etats-Unis. . .
Inde
Japon
Chine
Canada ....
Mexique. . . .
Il ressort do ces chiffres que les progrès des États- Unis, rapides jusqu'en 1860, se sont trouvés arrêtés ensuite jusqu'en 1870 par la désastreuse guerre de Sécession et ses conséquences. Ils ont repris depuis lors et ont été, en particulier, très considérables dans la dernière quinzaine d'années, le nombre des broches et la consommation du coton ayant augmenté presque au«si vite aux États-Unis que dans tout l'ensemble du continent européen. Au contraire, l'industrie britannique s'accroît beaucoup plus lentement, bien qu'elle tienne encore de très loin la tête. Ceci n'a rien qui doive surprendre et n'est point un signe de décadence, mais tient seulement à ce que l'Angleterre perd nécessairement, au fur et à mesure que le temps passe, l'avantage que lui conférait le fait de s'être lancée dans l'industrie la première de toutes les nations, d'avoir la première exploité ses mines de houille et construit des machines perfectionnées, tandis qu'elle se ressent de l'inconvénient d'avoir une population moindre et moins rapidement croissante que certains de ses concurrents, les États-Unis surtout.
L'industrie britannique se plaint de la dureté des temps ; mais elle n'est pas seule à se plaindre, et il ne faudrait pas croire que l'industrie américaine soit à l'abri des vicissitudes qui assaillent celle du vieux monde. « Le développement de l'industrie, dit le rapport sur le Census de 4900, est une preuve suffisante qu'elle a été profitable. Elle a, néanmoins, passé par des périodes prolongées de découragement et de perte. La marge entre le prix d'une livre de coton brut et celui d'une livre de marchandises, fil ou tissu, se trouve si faible, en présence de l'active concurrence qui existe, que les profits d'une usine durant toute l'année peuvent dépendre de la chance ou du jugement qui a pré-
L INDUSTRIE TKXTILR 345
sidé K l'Achat de la matière première au moment favorable ou délavorable, et ceci dépend, à son tour, de la bonne fortune ou de l'habileté de ra,cheteur dans ses prévisions sur la récolte future... Pendant les dix dernières années deux influences ont agi pour réduire les profits industriels : les très grandes fluctuations dans les prix du coton et l'accroissement de la concurrence dû au développement de Tindustrie dans le Sud. La première influence s'est fait sentir partout ; la seconde n'a porté préjudice qu'aux manufactures du Nord. »
Le fait le plus remarquable et le plus important, non seulement pour les Etats-Unis, mais pour le monde, qui se soit produit depuis une dizaine d'années dans l'histoire de l'industrie cotonnière américaine, c'est, en effet, l'établissement et le merveilleux développement de cette industrie dans le Sud. Cette région des États-Unis, qui produit tout le coton du pays, ne le manufacturait pour ainsi dire pas,jusqu'en 1880. L'esclavage, qui y régna jusqu'en 1865, n'est pas un régime économique compatible avec la grande industrie ; après cette date, les blessures de la guerre civile furent longues à panser; quelques manufactures commencèrent à s'établir après 1870; mais, en 1880, elles ne comptaient encore que 600.000 broches. En 1887, elles arrivaient à 1.225.000 sur les 13 millions et demi que possédaient alors les Etats-Unis; en 1900 à 4.540.000 sur 19.130.000; en 1903, enfin, à 7.040.000 sur un total de 22.240.000. Au contraire, l'industrie cotonnière se développait assez lentement dans le Nord et le Centre, puisqu'on seize ans, de 1887 à 1903, le nombre des broches existant dans ces régions, est passé seulement de 1 2.275.000 à 15.200.000. La Nouvelle- Angleterre est ainsi logée presque à la même enseigne que la vieille Angleterre.
La prospérité de l'industrie du Sud ne tient pas seu-
lement à ce que les salaires y sont plus bas. II est incontestable qu'ils le sont : les 97.559 ouvriers employés dans les fabriques de cotonnades du Sud n'ont touché, en 1900, que 17.509.000 dollars de salaires, ce qui ne fait guère que 180 dollars, soit seulement 934 francs par tête, tandis que les 164.944 ouvriers de la Nouvelle- Angleterre ont reçu 56 millions 258.000 dollars, soit 340 dollars ou 1.762 francs par tête. Dans les États du du Centre, où l'industrie cotonnière est, d'ailleurs, beaucoup moins développée, les salaires se rapprochent de ceux de la Nouvelle-Angleterre. Il est vrai qu'on emploie dans le Sud, comme en tout pays où l'industrie est très jeune, beaucoup plus d'enfants que dans le Nord. En Nouvelle-Angleterre, 48,2 p. 100 des ouvriers cotonniers sont deshommes, 45,1 p.lOOdes femmes, 6, 7 p. 100 des enfants; dans le Sud, 41,6 p. 100 sont des hommes,
33.4 p. 100 des femmes et 25 p. 100 des enfants. Ce sont les chiffres de 1900. Vingt ans plus tôt, on comptait, en Nouvelle-Angleterre, 36, 2 p . 1 00 d'hommes, 49, 7 p . 1 00 de femmes et 14,1 p. 100 d'enfants; dans le Sud (où l'industrie était embryonnaire), 28,4 p. 100 d'hommes,
46.5 p. 100 de femmes, 25,1 p. 100 d'enfants. Partout, aux États-Unis, on voit donc le nombre des femmes occupées dans l'industrie diminuer et tomber même à une proportion remarquablement faible pour l'industrie textile : « L'emploi de certaines machines modernes, dit le Census, oblige à avoir recours aux hommes, parce qu'il dépasse les limites de la résistance physique et surtout nerveuse des femmes. » Il en est ainsi, notamment, des métiers automatiques à grande vitesse dont un grand nombre (huit et même au delà) sont confiés à un seul ouvrier. Il est heureusement probable que le nombre des enfants va bientôt se mettre à diminuer dans le Sud, comme il l'a fait dans le Nord. On com-
l'industrie textile 347
moncc h noter déjà un mouvement en ce sens, depuis que le Census a él6 fuit.
Mais, h côté et au-dessus des bas salaires, il y a une autre cause au développement de l'industrie dans le Sud : c'est que les usines sont toutes pourvues du matériel le plus moderne. La première manufacture de coton où toute la force est distribuée électriquement, sans aucun emploi de courroies ni de transmissions métalliques, a été construite dans le Sud. Ayant, grâce aux houillères de l'Alabama et du Tennessee, ainsi qu'à diverses chutes d'eau, la force motrice à aussi bon compte, sinon meilleur marché, que dans le Nord, et la matière première de même, il n'y a pas de raison pour que l'industrie cotonnière du Sud ne devienne pas aussi prospère que celle du Nord; jusqu'à présent, elle se consacre surtout à la fabrication des gros numéros de fils et de tissus communs; mais déjà elle a pris le pas sur le Nord pour l'exportation. C'est de la Caroline du Sud, l'un des Etats jadis le moins manufacturiers de l'Union, que viennent 45 p. 100 des exportations de cotonnades des Etats-Unis, et l'ensemble du Sud figure pour les deux tiers dans ce commerce. C'est pourquoi la création de cette nouvelle industrie intéresse non seulement l'Amérique, mais le monde. Le Sud des États-Unis sera d'ici peu le plus rude concurrent de l'Europe pour les exportations de cotonnades communes dans les pays neufs.
L'industrie lainière, qui avait été la principale industrie textile des Etats-Unis de 1860 à 1890, sinon par l'importance de ses capitaux et le nombre de ses ouvriers, du moins par la valeur de ses produits, a dû céder la première place, depuis une dizaine d'années, à l'industrie du coton, qui reprend ainsi le rang qu'elle occupait avant la guerre civile. L'Union américaine est moins
favorisde de la nature pour la fabrication des lainages que pour celle des cotonnades : elle est beaucoup moins bien pourvue de matières premières; en outre, si grand que soit le rôle des perfectionnements mécaniques dans la première de ces industries, il y est sensiblement moindre que dans la seconde, et, de ce fait, la terre par excellence du machinisme voit s'atténuer un des éléments habituels de sa supériorité. Enfin, en tout pays, l'usage croissant des étoffes en coton fait que les manufactures de laine voient croître leurs débouchés moins rapidement, et la production règle naturellement sa marche sur la consommation. Malgré tout, l'industrie lainière est encore fort puissante aux États-Unis et, bien que 1900 ait été pour elle, en Amérique comme ailleurs, une année de crise, les statistiques recueillies par le XIP Census attestent sa vitalité.
Les Etats-Unis, avons-nous dit, sont au troisième rang des pays du monde en ce qui concerne la consommation de la laine : le dernier Census estime que cette consommation s'est élevée chez eux, en 1900, à 394 millions de livres anglaises ou 177 millionsde kilogrammes, alors qu'elle a dû être de 226 millions de kilogrammes en Grande-Bretagne et 206 millions en France; en 1890, la consommation américaiBe était d'un peu moins de 373 millions de livres ou de 168 millions de kilogrammes. Il y a donc eu, dans l'intervalle des deux recensements, une augmentation, assez modique, d'environ 6 p. 100; c'est peu de chose, comparé à l'énorme accroissement de la consommation cotonnière qui, dans le même laps de temps, s'est élevée de plus de 60 p. 100. Il est vrai qu'on paraît avoir consommé, en 1900, sensiblement moins de laine que durant les années qui ont immédiatement précédé : les cours de la matière première avaient démesurément haussé et nombre d'industriels,
(levant l'impossibilité de faire accepter à leur clientèle des prix correspondants pour les articles manufacturés, avaient suspendu ou ralenti leur fabrication. En faisant la somme des laines indigènes produites chaque année, et des importations, puis déduisant les exportations (qui sont insignifiantes), on arrive à une moyenne annuelle, pour la période 1891-1900, de 444 millions de livres ou 200 millions de kilogrammes, ce qui doit bien représenter à peu près la moyenne de la consommation, car rien ne permet de supposer qu'il y ait eu, à la fin de 1900, lin stock beaucoup plus considérable qu'à la fin de 1890. Sur ces 200 millions de kilos, 128 millions représentent la production indigène, et 72 millions l'importation étrangère; pour la décade 1881-1890, on peut estimer, parle mêmeprocédé,laconsommationmoyenneannuelle à 167 millions de kilos, dont 117 millions de laines indigènes et 50 millions de laines d'importation. La quantité de ces dernières a, d'ailleurs, beaucoup varié, suivant les années et suivant surtout les variations des droits do douane. De 1890 à 1894, sous le régime du tarif 31ac Kinley l'importation annuelle était de o7 millions de kilos en moyenne; de 1894 à 1897, sous le régime du tarif Wilson, qui supprimait toute taxe sur la laine, elle monte à 123 millions de kilos; de 1897 à 1900, les droits élevés du tarif Dingley la font retomber à 53 millions de kilos. En 1900, elle tend, cependant, à se relever, parce que les stocks considérables, que l'on avait constitués en 1896 et au début de 1897 en prévision de la réimposition des droits, s'épuisent. Il est intéressant de remarquer que sur 58 millions de kilos de laines importées en 1900, 44 millions de kilos sont destinés à la fabrication des tapis, et 14 millions seulement à celle des tissus, lainages divers et bonneterie de laine. Les laines indigènes de l'Amérique du Nord, qui
3 iO LES ÉTATS-UNIS AU XX° SIÈCLE
sont généralement fines, monopolisent presque ces derniers usages. Aussi, sur les laines importées, io p. 100 seulement viennent d'Australie, le grand fournisseur des laines fines, à peu près autant, mi-parties fines, mi-parties grossières, de l'Amérique du Sud, un peu plus de 25 p. 100 d'Europe et 45 p. 100 d'Asie, notamment de la Chine, qui est devenue le plus grand importateur de laine dans l'Amérique du Nord. On voit que les Etats-Unis sont très loin de suffire à leur consommation lainière, surtout en ce qui concerne les laines que l'on y qualifie de « troisième catégorie » et qui sont les plus grossières. Il semble y avoir fort peu de chances pour que cette situation se modifie dans l'avenir, car les troupeaux augmentent lentement : en maints endroits le pâturage recule devant l'agriculture et la sécheresse du climat de l'Extrême-Ouest ne permet pas un élevage bien intensif.
C'est un fait remarquable que, dans ces dernières années, la consommation de laine augmente, aux États- Unis, moins rapidement que la population. En estimant la quantité de laine brute contenue dans les lainages importés, ce qui ne peut se faire qu'approximativement, — mais une erreur dans cette appréciation n'aurait qu'une importance secondaire, car l'importation est, depuis 1870 tout au moins, inférieure à la moitié de la production nationale, — on voit que la consommation qui était de 2.220 grammes par tête d'Américain en 1840, s'est élevée rapidement jusqu'à 3.580 grammes en 1870, puis, plus lentement, jusqu'à 3.940 grammes en 1890; elle est retombée, en 1900, à 3.130 grammes. 11 faut voir là, en partie, la conséquence des droits presque prohibitifs, que le tarif Dingley a mis sur les lainages, en partie, aussi, l'effet de la concurrence croissante des tissus de coton.
L INDUSTME TEXTILE 3!)1
La manufacture de laine se sert, d'ailleurs, beaucoup, elle-mûme, de coton en Amérique : 20 millions de kilogrammes de coton brut et 25 millions de kilogrammes do fils de coton (pour la production desquels il a dû être employé 30 millions de coton brut par an). Si, aux chiffres que nous avons donnés plus haut pour la laine et qui s'appliquent à la laine en suint, nous substituons les poids de laine lavée, nous verrons que l'industrie lainière en emploie seulement 110 millions de kilogrammes : le poids de coton qu'elle absorbe n'est donc pas éloigné d'égaler la moitié du poids de la laine. Il est vrai qu'il faut ajouter à ce dernier 46 millions de kilogrammes de produits d'effilochage. On voit que les étoffes mélangées sont très en honneur aux États-Unis. Le rapport sur le Census déclare s'en féliciter : « L'emploi des effilochages a rendu possible, dit-il, la fabrication d'un plus grand nombre d'étoffes chaudes; le mélange du coton et de la laine a rendu possible la production de tissus légers, propres aux usages pour lesquels on demande peu de poids, une chaleur modérée et un faible prix; en conséquence, la masse des gens se trouve mieux habillée qu'avant l'adoption de ces combinaisons. »
La situation d'ensemble de l'industrie lainière, bonneterie non comprise, se trouve résumée dans le tableau ci-dessous que nous empruntons aux statistiques du Census de 1900 :
Nombre des établissements . . 2.330 1.693 1.414 Capital (millions de dollars) . . 143,5 245,9 310,2 Nombre des ouvriers 1 132.672 154.271 159.108
1. Parmi les ouvriers, le nombre des hommes âgés de plus do seize ans est de 52,4 p. 100 en 1900, au lieu de 50,6 p. 100 en 1880, celui des femmes de 40,3 p. 100 au lieu de 37,5 p. 100, celui des
Salaires (milUons de dollars). . 40,7 Valeur des matériaux (millions
de dollars) 149,2
Valeur desproduits (mil. dedol.) . 238,1
Gomme dans presque toutes les industries américaines on observe ici une grande tendance à la concentration; le nombre des établissements a diminué de 40 p. 100 en vingt ans, tandis que les capitaux ont plus que doublé, que la valeur des produits a augmenté de 25 p. 100, le nombre des ouvriers de 20 p. 100 et les salaires de plus de 40 p. 100; l'augmentation si importante du capital est due en notable partie au perfectionnement de l'outillage.
Sans entrer dans des détails d'ordre trop [technique, il convient de signaler quelques traits particuliers de l'industrie lainière américaine : en premier lieu, le travail à façon, fréquent chez nous en ce qui concerne la filature, est fort rarement usité aux Etats-Unis ; en second lieu, dans la généralité des cas, et sans que ceci soit aussi marqué pour la fabrique de laine que pour celle de coton, filature et tissage sont réunis dans un même établissement et la quantité de filés produits pouj" la vente est relativement faible.
Les tissus de laine cardée ont été longtemps les seuls confectionnés aux États-Unis, en partie parce que leur fabrication comporte des opérations plus simples, convenant mieux aux premiers âges de l'industrie, en partie parce que la laine courte des mérinos américains so
enfants de 7,3 p. 100, au lieu de 11,9 p. 100. On ne constale pas une aussi grande diminution de la proportion des femmes et enfants que dans l'industrie cotonnière. Il est vrai qu'elle n'avaU, jamais été aussi élevée. La durée moyenne du travaU est de soixante heui'es par semaine.
prêtait mal au peignage par les anciennes machines. Aujourd'hui que bêtes et mécanismes ont été perfectionnés, cet inconvénient a disparu. A partir de 1870 et surtout de 1880, la production des articles en laine cardée a cessé d'augmenter et a même diminué, tandis que les articles peignés se sont développés à pas de géant. Il n'y avait encore, en 1870, aux États-Unis, que 261 machines à peigner: en 1880, ou en comptait 515, puis 839 en 1890 et 1.451 en 1900, tandis que le nombre des cardes passait, aux mêmes dates, de 8.705 à 6.989, à 7.015 et à 6.605 ^ Les chiffres ci-dessous rendent compte de la révolution qui s'est opérée dans l'industrie lainière :
Nombre d'établissements :
Laine cardée. . 1.990 1.035
— peignée 76 186
Capital (millions de dollars) :
Laine cardée 96,1 124,4
— peignée 20,4 132,2
Nombre d'ouvriers :
Laine cardée 86.504 68.893
— peignée 18.803 57.008
Valeur des produits (millions de dollars) :
Laine cardée 160,6 118,4
— peignée 33,5 120,3
Nombre de broches :
Laine cardée . 1.756.746 1.906.581
— peignée 240.118 1.371.026
Nombre de métiers :
Laine cardée 35.634 34.881
— peignée 14.411 26.372