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Il est vrai que la capacité des cardes a augmenté

354 LES ÉTATS-UNIS An XX* SIÈCLE

Il est à remarquer que les établissements où Ton travaille la laine peignée sont, en moyenne, beaucoup plus considérables que ceux où l'on travaille la laine cardée. Si l'on considère l'ensemble des deux industries, on voit cependant que leur essor n'est pas extraordinaire, puisqu'on vingt ans la valeur des produits n'a passé que de 194 à moins de 238 millions de dollars. C'est une faible augmentation pour l'Amérique. Il est vrai que l'accroissement en quantité est sensiblement plus fort qu'en valeur ; mais, d'autre part, une des principales raisons des plaintes de l'industrie lainière, c'est la substitution tous les jours plus accentuée, pour les vêtements de dessous, des articles tricotés aux tissus de laine, légers, flanelles et autres.

Plus prospère que l'industrie des tissus propremenc dits est celle des tapis qui a pris en Amérique un très grand développement, de 1860 à 1890 surtout, car dans la dernière décade ses progrès se sont beaucoup ralentis; les droits surles laines ne paraissentpas étrangers à cette crise. La valeur de ses produits a passé de 7.800.000 dollars en 1 860 à 21 millions 700.000 en 1870, à 31 .800.000 en 1880, à 47.770.000 en 1890 et à 48.192.000 en 1900. La valeur des capitaux engagés est de 44 millions et demi de dollars en 1900, contre 38 millions en 1890, 21 millions et demi en 1880, 12 millions et demi en 1870, moins de 5 millions en 1860. Comme dans la généralité des grandes industries un peu anciennes, on constate une réduction du nombre des établissements, de 215, point maximum en 1870, à 195 en 1880, puis à 173 en 1890 et à 133 en 1900. Quant au nombre des ouvriers il a passé de 12.000 en 1870 à 20.000 en 1880, à 28.736 en 1890 et 28.411 en 1900. C'est toujours la même tendance à la concentration de l'industrie et à l'extension du machinisme ; cette dernière est encore attestée par

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le fait qu'en 1890 on employait à la fabrication des tapis 8.300 métiers mécaniques et 2.598 métiers à main, tandis qu'en 1900 on se servait de 9.706 métiers mécaniques et de 4.048 métiers à main seulement. Les Etats- Unis produisent aujourd'hui presque tous les tapis et tapisseries dont ils ont besoin ; ils n'en importent plus que 8:20.000 yards carrés, valant 2 millions et demi de dollars, dont 640.000 yards carrés de tapis de luxe (d'Aubusson, d'Axminster ou d'Orient) estimés à 2.300.000 dollars (le yard vaut 91 centimètres).

L'industrie lainière des États-Unis, aussi bien celle des tissus que celle des tapis et les industries secondaires des articles en feutre et autres, se trouve concentrée surtout dans les quatre États de Massachusetts, de Rhode-Island, de Pennsylvanie et de New-York, qui produisent, réunis, pour 222 millions de dollars de lainages sur 297 dans l'ensemble des États-Unis. La part du Massachusetts seul est de 81 millions de dollars, celle de la Pennsylvanie de près de 78 millions. Le Massachusetts et le Rhode-Island se livrent surtout à la production des tissus ; la Pennsylvanie et le New- York à celle des tapis. La seule ville de Philadelphie fabrique pour 56 millions et demi de dollars de lainages, celle de Lawrence, dans le Massachusetts, pour 25 millions et demi, celle de Providence, dans le Rhode-Island, pour 18 millions de dollars par an. Pour porter un jugement d'ensemble sur cette industrie lainière américaine, il semble qu'on puisse dire que sa concurrence est, pour l'Europe, moins menaçante que celle de beaucoup d'autres. N'étant favorisée par aucune circonstance spéciale, gênée, en outre, par des droits, élevés sur la matière première, soumise à un régime douanier très instable, elle ne se développe, en somme^ que d'une manière assez lente.

Il en est autrement de la bonneterie, dont les progrès ont été très brillants, et qui a profité de l'emploi croissant des articles tricotés comme vêtements de dessous. Elle présente d'ailleurs, aujourd'hui, aux États-Unis, ce caractère de se servir beaucoup plus de coton que de laine. C'est une transformation qui s'est accomplie au cours des vingt dernières années : le poids total du coton et des filés de coton employés par la bonneterie américaine est, en 1900, cinq fois celui de la laine et des filés de laine, tandis qu'en 1890 le premier n'était encore que de moitié supérieur au second. L'accroissement, des plus rapides, de cette industrie de la bonneterie se trouve résumé dans le tableau ci-dessous :

Nombre d'établissements . .

Capital (millions de dollars).

Nombre d'ouvriers

Salaires (millions de dollars) Valeur des malériaux ( d" ) Valeur des produits ( d° )

Nous arrivons maintenant à l'industrie de la soie. De toutes les industries textiles américaines, c'est la plus prospère et celle qui se développe le plus rapidement. Dans le monde entier, elle n'est plus dépassée que par l'industrie française ; encore l'écart est-il faible, et l'on peut même se demander si notre supériorité subsiste au moment où nous écrivons, car, depuis 1900, l'accroissement de la puissance productive des fabriques américaines a continué d'être très considérable.

La demande des soieries est énorme aux États-Unis, et il est facile de le comprendre. 11 s'y trouve un plus grand nombre de fortunes de premier ordre qu'en tout autre pays, l'Angleterre peut-être exceptée ; l'aisance y

est très généralement répandue ; chacun gagne bien sa vie, aime à dépenser largement et à briller. L'usage des tissus de soie satisfait ce goût. Aussi, sans prétendre encore devenir exportatrice — le moment n'est peut-être pas très éloigné où elle le tentera — l'industrie de la soie a-t-elle pu prendre un très grand essor. La valeur des soieries produites aux États-Unis est deux fois et demie celle d'il y a vingt ans, soixante fois celle d'il y a quarante ans. L'importation de soie brute en 1900 est quadruple de ce qu'elle était en 4880 et centuple de ce qu'elle était en 1850. L'importation des soieries ne se développe plus, au contraire, depuis une vingtaine, voire depuis une quarantaine d'années. Les chiffres que voici montrent ce mouvement :

Valeur

des soieries

Importât, de soie brute

en livres anglaises

de 453 grammes.

en millions

de

dollars.

Indigènes

Importées

Le maximum des importations de soieries étrangères avait été, en 1882, de :-}8.280.000 dollars; le chiffre de 1900 constituait le record de l'importation de soie brute. Mais, depuis, ce record a été dépassé : en 1902, il en a été introduit 13.762.254 livres anglaises, moitié plus que la consommation française. Les achats de soieries au dehors se sont, il est vrai, relevés également et ont

1. Il s'agit ici de la valeur brute ; pour avoir la valeurnette, il faut défalquer les doubles emplois, ce qui donne 92 millions de dollars en 1900.

atteint 35 millions et demi de dollars ; on voit là l'influence de la très grande prospérité, qui a porté les Américains à faire venir du dehors une plus grande quantité des articles de grand luxe qu'ils ne produisent pas encore chez eux.

« Durant les dix dernières années, dit le rapport sur le Census, tous les tissus, articles et qualités tissés mécaniquement, ou susceptibles de l'être par une modification des mécanismes ou une simplification dans la fabrication, ont été produits aux Etats-Unis. A l'exception d'un petit nombre de spécialités lyonnaises qui, pour diverses raisons, ne se prêtent pas à l'emploi du métier mécanique, toutes les sortes de soieries mises sur le marché sont produites dans nos fabriques ». Le caractère essentiel, comme on devait s'y attendre, de l'industrie de la soie aux États-Unis, c'est, en effet, l'extension du métier mécanique. Dès 1880, on y employait, à la fabrication des tissus de soie, 5.321 métiers mécaniques, contre 3.153 métiers à main ; en 1890, on comptait 20.822 métiers mécaniques et 1.747 métiers à main seulement; enfin, en 1900, le métier à main disparaissait, pour ainsi dire, totalement : on n'en recensait plus que 173 exemplaires, contre 44.257 métiers mécaniques.

L'ingéniosité des Américains s'est donné carrière en apportant de nombreux perfectionnements à ces métiers ou en en inventant de nouveaux. Le Census mentionne, notamment, qu'ils ont été les premiers à employer le métier mécanique à la fabrication du taffetas ; de même, ils revendiquent l'invention du métier de rubans high speed automatic, tissant plusieurs largeurs. Il est, d'ailleurs, juste de dire que les Américains, comme le rappelle le rapport sur le Cewsws, ont obtenu, à l'Exposition de 1900, un très grand

L INDUSTRIE TEXTILE WoO

nombre de hautes récompenses pour leurs soieries, et notamment le grand prix d'honneur dans la section des fils il coudre. Sauf pour les articles de grand luxe, dans lesquels notre fabrique lyonnaise conservera sans doute bien longtemps, sinon toujours, sa supériorité, l'industrie américaine de la soie ne le cède assurément à aucune autre.

Les progrès de cette industrie ne sont pas près de s'arrêter. D'après la Silk Association of America, dont l'estimation se trouve reproduite dans l'intéressant rapport sur l'industrie textile en France en 1902, présenté à la commission permanente des valeurs de douane par MM. Grandgeorge et Guérin, l'outillage industriel créé dans ce pays en 1902 ou en projet au début de 1903 comprenait 5.533 métiers d'étoffés et 330 métiers de rubans. Cela correspond à un énorme accroissement de la capacité productive, en matière d'étoffes surtout. On peut se demander s'il n'en résultera pas une crise pour la fabrique de soie américaine et aussi un grave contre-coup pour nous, car, le jour où il y aura pléthore aux États-Unis, les industriels de ce pays, protégés chez eux par des droits élevés, chercheront sans doute à se défaire de leur excédent en le vendant à bas prix sur les marchés extérieurs. Une fois le mouvement commencé, il est fort possible qu'il continue. Ainsi ce n'est pas seulement dans les industries communes, c'est dans les industries raffinées et luxueuses que la concurrence américaine commence à menacer la vieille Europe.

Les industries qui ont pour objet la préparation des aliments de l'homme ont, dans certains pays neufs, aux États-Unis, à la Plata et en Australie, une importance inconnue en Europe. Dans notre Vieux-Monde, on ne trouve guère, constituée à l'état de grande industrie, que la fabrication de quelques articles qui ne jouent dans notre nourriture qu'un rôle assez secondaire, le sucre, le chocolat, ou certaines boissons spiri tueuses. Quant aux aliments fondamentaux, la viande est généralement consommée assez près des lieux où elle est produite pour pouvoir être expédiée sur pied, sous forme de bétail vivant. On ne dispose pas d'un grand excédent susceptible d'être vendu au loin, en sorte que l'industrie des conserves n'a pris qu'une importance assez médiocre, s'applique surtout aux légumes, à certains poissons, harengs, sardines ou autres, et n'occupe qu'une place très restreinte dans l'économie générale du pays; la minoterie elle-même n'est qu'assez exceptionnellement une grande industrie. Dans les pays neufs, qui se prêtent à l'élevage en grand, la nécessité d'en exporter les produits à d'énormes distances, auxquelles il est très difficile d'expédier du bétail sur pied, a donné une importance considérable à la préparation des viandes et à la fabrication des conserves Les avan-

tages habituels de la grande industrie sur la petite, encore accentués par la supériorité d'organisation commerciale que donne la première lorsqu'il s'agit de vendre des articles communs sur des marchés éloignés, se sont fait sentir là comme ailleurs. La préparation des viandes est devenue l'objet d'industries très considérables et très concentrées ; la transformation du blé en farine se fait, pour une large part, dans de grands établissements ; le beurre et le fromage se fabriquent, de plus en plus, industriellement.

Les causes qui tendent à développer les industries d'alimentation n'ont agi nulle part avec autant d'intensité qu'aux Etats-Unis. Ces industries viennent au premier rang, en ce qui concerne la valeur des produits, parmi les quinze grands groupes, entre lesquels le Census de 1900 répartit toutes les branches de l'industrie américaine. Alors que l'industrie textile ne donne que 1.637 millions de dollars de produits et l'industrie du fer et de l'acier 1.793 millions, l'ensemble des industries alimentaires — non compris la fabrication des liqueurs et boissons alcooliques, qui est classée à part — en obtient pour 2.273.880.000 dollars, soit 11 milliards 824 millions de francs. Il est vrai que, par le capital qu'elles emploient, aussi bien que par le nombre des ouvriers qu'elles occupent, les industries textiles et métallurgiques reprennent le premier rang sur les industries alimentaires, qui emploient cependant 937 millions de capitaux et 311.000 ouvriers. S'il en est ainsi, c'est que celles-ci ne font pas subir à leurs matières premières de transformations aussi profondes que la plupart des autres branches industrielles; aussi l'outillage dont elles se servent est-il moins complexe, moins coûteux et ne nécessite-t-il pas un capital aussi élevé ; aussi, encore, ont-elles besoin de moins de main-

d'œuvre. La valeur des produits des industries alimentaires est à peine supérieure de 25 p. 100 à celle des matériaux qu'elles mettent en œuvre — et qui atteint 4.837 millions de dollars, — tandis que, pour le fer et l'acier ou pour les textiles, les produits valent deux fois plus que les matériaux, ce qui implique bien un beaucoup plus haut degré de transformation. Les industries alimentaires ne tiennent donc pas, dans la vie économique des Etats-Unis, une place tout à fait aussi primordiale qu'il peut paraître à première vue ; mais, pour employer moins de capitaux et de main-d'œuvre que la métallurgie, les industries textiles, et même les industries du bois, elles n'en jouent pas moins un très grand rôle.

Elles méritent d'autant plus d'être étudiées qu'elles sont parmi les plus importantes industries d'exportation et qu'en outre elles font ressortir, d'une manière particulièrement frappante, les traits les plus caractéristiques de l'industrie américaine, les causes qui ont le plus contribué à sa supériorité : une grande concentration, jointe à la plus extrême division du travail, l'utilisation de tous les sous-produits et résidus, enfin l'usage des machines, môme pour les besognes où l'on s'attend le moins à les voir employer.

La principale et la plus intéressante des industries alimentaires américaines est l'industrie de l'abatage et de la préparation des viandes {slaughtering and méat packing). Elle compte 921 établissements dont le capital est de 189 millions de dollars, qui occupent 10.227 employés et 68.S34 ouvriers, distribuent aux premiers 10 millions de dollars de traitements et aux derniers 33 millions de dollars de salaires, mettent en œuvre 683 millions de matériaux et obtiennent 785 millions de dollars de produits. Pour mesurer la rapidité avec

laquelle se développe cette industrie, il suffit de dire qu'en 1880 ses capitaux atteignaient seulement 49 millions de dollars, la valeur de ses produits 303 millions, et que ses ouvriers n'étaient que 27.000. Ainsi, en vingt ans, les capitaux ont presque quadruplé, la maind'œuvre et la valeur des produits ont été multipliées par deux et demi. Le nombre des établissements, par contre, est à peine plus considérable aujourd'hui qu'il y a vingt ans, il l'est moins qu'il y a dix ans : 921 en 1900, contre 1.118 en 1890 et 872 en 1880. C'est la tendance habituelle à la concentration ; et l'augmentation du capital, bien plus rapide que celle de la main-d'œuvre, montre que cette concentration a été accompagnée, comme toujours, par le développement du machinisme.

L'industrie qui nous occupe est déjà ancienne aux États-Unis : dès l'hiver de 1832-1833, dit le rapport sur le Census, on abattait 85.000 porcs à Cincinnati, alors le centre de la principale région agricole de l'Ouest, et Chicago, qui n'était qu'une toute petite ville, commençait à voir s'établir quelques packing houses. En ces temps reculés, on ne pouvait abattre le bétail et manipuler les viandes que l'hiver et au printemps, puis on les chargeait sur des bateaux qui descendaient rOhio et le Mississipi, pour les échanger à la Nouvelle- Orléans contre du sucre, du riz et autres produits méridionaux; une forte proportion des jambons et du porc salé étaient rembarques à la Nouvelle-Orléans pour Baltimore, Philadelphie, New-York ou Boston, qu'on atteignait par cette voie détournée dans de meilleures conditions que par terre. Peu à peu, l'industrie de la viande se déplaça vers l'Ouest, en même temps que l'élevage auquel elle est intimement liée, et, vers 1860, Chicago supplanta Cincinnati au premier rang, lui enlevant son titre de Porcopolis.

Vers 1850, avait commencé la construction des chemins de fer dans l'Ouest; en assurant des transports rapides, elle permit une plus grande concentration ()• l'industrie, qui avait été, jusque-là, obligée de se disséminer pour ne pas imposer de trop longs trajets au bétail. Cette concentration facilita les progrès techniques, mais la grande révolution industrielle fut produite par les applications du froid, grâce auxquelles on peut se livrer toute l'année à la préparation des viandes et les transporter au loin, simplement refroidies, sans leur enlever la plus grande partie de leurs qualités ; c'est en 1868 que furent brevetés les premiers wagons-réfrigérants, et peu d'années après, les grands établissements, les packing houses de Chicago et d'ailleurs, commencèrent à ne plus se limiter à la viande de porc, mais à s'occuper aussi de la viande de bœuf, qui se prête moins bien à la salaison et à la fabrication des conserves, mais que l'on expédie surtout fraîche, grâce à ces précieux wagons-réfrigérants. Plus tard encore, et surtout depuis une dizaine d'années, les progrès de la chimie ont permis d'utiliser le sang et maintes parties du corps des animaux dont on ne savait que faire autrefois, et qu'on était obligé de faire enlever et enterrer coûteusement. C'est parce que l'Amérique a fait de la préparation des viandes une grande industrie, qu'elle a pu appliquer ainsi tous ces progrès scientifiques, utiliser les sous-produits les plus divers, diminuer ses prix de revient [et qu'on y trouve, aujourd'hui, des produits meilleur marché que partout ailleurs.

« Les Union Stock Yards, c'est-à-dire les grands parcs à bestiaux de Chicago, autour desquels sont situés les principaux établissements d'abatage et de préparation des viandes, sont, dit le rapport sur le Census, un monument au sens des affaires du peuple

américain. » Et de fait, si vulgaire que puisse paraître celle industrie, si peu appétissantes que soient toutes CCS opérations faites en vue de satisfaire l'appétit de tant de gens, peu de choses témoignent mieux des étonnantes capacités, du merveilleux esprit de combinaison, qui ont donné aux Etats-Unis une si énorme puissance économique. J'ai visité, il y a quelques années, les Union Stock Yarda et les établissements d'Armour, le roi de la viande ; je me souviens n'y être entré qu'avec quelque dégoût ; mais le degré de perfection de toute cette organisation, la rapidité, l'habileté, si l'on peut dire, avec lesquelles les machines exécutent des tâches où l'on croirait impossible de remplacer la main humaine, m'eurent vite tellement intéressé que mon impression première se dissipa presque aussitôt. Ces Union Stock Yards sont un monde ; ils couvrent 2S0 hectares, contiennent 16 kilomètres de rues, 120 kilomètres de conduites d'eau et de tuyaux de drainage, 240 kilomètres de voies ferrées, qui sont, de même que les locomotives et les wagons qui y circulent, la propriété de la Compagnie qui les exploite. En 1900, ils ont reçu 8.696.000 porcs, 2.729.000 bœufs, 3.548.000 moutons; un tiers des bœufs, un sixième des porcs et des moutons a été réexpédié vif; tout le reste, plus de 12 millions de bêtes, a été abattu à Chicago.

Le bétail arrive en général, aux Stock Yards la nuit ou le matin, après avoir fait souvent bien des centaines de kilomètres en chemin. La Compagnie des Stock Yards en est, dès lors, responsable ; on donne à boire et à manger aux animaux, puis on les vend aussitôt. Ce marché a lieu au milieu de la confusion la plus inexprimable qu'on puisse imaginer : les cris des courtiers, des acheteurs, des conducteurs, se mêlent aux beuglements des bœufs, aux grognements des

porcs, aux bêlements des moutons, aux sifflements des locomotives, aux roulement des wagons, pour produire une fantastique cacophonie ; mais un ordre latent règne malgré tout, et chacun retrouve les siens, les pèse et les mène à l'abattoir. Aux bœufs et aux moutons on donne, le plus souvent, un répit de vingtquatre heures, parce qu'ils sont trop échauffés du voyage ; mais les porcs doivent mourir sans désemparer. Attachés, par une patte de derrière, à l'une des chaînes que porte une haute roue, ils sont enlevés par celle-ci, puis, automatiquement, fixés à un crochet qui se meut sur un rail situé à quelque trois mètres de hauteur et vient les présenter au boucher. D'un geste, presque mécanique, celui-ci leur coupe la gorge, et, tandis que leur sang coule à flots dans de grandes conduites qui l'évacuent vers des réservoirs, ils sont entraînés de nouveau, et, quelques dizaines de mètres plus loin, plongés, toujours mécaniquement, dans une chaudière d'eau bouillante, enfin jetés sur une table où une chaîne sans fin les fait passer à travers un râcloir qui les écorche mieux que des hommes ne pourraient le faire ; ceux-ci revoient, d'ailleurs, la besogne. Ensuite, le dépeçage du corps commence : la tête, les membres postérieurs sont coupés, le lard enlevé, la carcasse ouverte et coupée en deux, les entrailles retirées. Depuis le moment où la bête a été saisie par la roue, jusqu'à celui où elle est ainsi découpée c'est à peine s'il s'écoule cinq minutes et il passe vingt porcs à la minute.

Les deux moitiés de la carcasse sont dirigées dans une chambre froide, où la température est voisine de zéro, de façon que la chaleur apimale disparaisse complètement ; après vingt-quatre heures, on les reprend et on les coupe en morceaux qu'on laisse ensuite, pour

la plupart, ainsi que les jambons, dans le sel ou le bain de marinage, pendant deux mois ; on fait, mécaniquement autant que possible, des saucisses « avec les restes de tout », comme dit le Census, et c'est ce qui est le plus profitable. Un porc donne 80 p. 100 de son poids vif de produits alimentaires, dont les neuf dixièmes sont des salaisons; le reste, 20 p. 100, se compose d'issues, dont rien n'est perdu. Les soies des porcs, comme les cornes des bœufs, les poils, les os, les muscles, les sabots, tout ce qui dtait inutilisé autrefois est, aujourd'hui, transformé en colle, en gélatine, en feutre, en savon, en glycérine, en sels d'ammoniaque, en pepsine, en huile, en manches de couteaux, en nourriture pour la volaille, en engrais. Chaque grand établissement a son laboratoire où l'on ne cesse d'essayer de nouveaux modes d'uilisation des résidus.

Le gros bétail est traité d'une manière analogue aux porcs. Après l'avoir fait reposer vingt-quatre heures, on l'abat dans des salles situées aux étages supérieurs des bâtiments ; la carcasse est alors précipitée dans les salles de boucherie, attachée par les membres postérieurs à un anneau qui se meut le long d'une tringle, saignée, puis écorchée, mais cette fois à main d'homme. Seulement, pour rapprocher autant que possible la perfection et la productivité de lamain-d'œuvre humaine de celles de la machine, on divise extrêmement le travail : « Chaque ouvrier, dit le rapport sur le Census, ne coupe qu'une très petite portion de la peau, après quoi la carcasse passe à un autre ; la tâche de chacun est extraordinairement réduite ; mais il en résulte une plus grande rapidité dans l'accomplissement du travail. » Les corps des animaux sont ensuite dirigés sur la chambre froide pendant vingt-quatre heures, puis la plus grande partie d'entre eux sont simplement divisés

en quatre quartiers et envoyés à la vente dans des wagons réfrigérants, d'où ils passent, s'il y a lieu, dans les chambres réfrigérantes des bateaux qui vont les porter outre-mer ; une faible portion de la viande de bœuf seulement est salée et marinée.

Si les Union Stock Yards de Chicago n'ont pas encore de rivaux aux Etats-Unis, ni même dans le monde, il y a cependant, dans l'Amérique du Nord, d'autres grandes « villes de viande ». L'importance des centres situés à l'ouest et au sud-ouest de Chicago s'est même beaucoup accrue dans ces dernières années, à mesure que la colonisation et, avec elle, l'élevage et la culture du maïs, qui est la base de la nourriture des animaux domestiques aux Etats-Unis, s'avançaient de plus en plus au delà du Mississipi. Les quatre principaux de ces centres sont : Kansas-City, Saint-Louis et Saint- Joseph, dans le Missouri, et Omaha, dans le Nebraska. Voici quelles ont été leurs opérations en 1900, d'après le Census :

Milliers d'animaux arrivés. Milliers d'animanx abattus. Porcs. Bœufs. Moutons. Porcs. Boeufs. Moutons.

Chicago . . .

Kansas City .

Omaha . . .

Saint-Louis .

Saint-Joseph .

Soit pour les abatages, dans ces cinq villes, quelque 15 millions de porcs, plus de 4 millions de bœufs, environ 5 millions de moutons. Depuis une dizaine d'années, l'importance de Chicago a peu augmenté pour les porcs, a décru pour les bêtes à cornes, mais s'est fort accrue pour les moutons ; les abatages de toute catégorie ont presque doublé à Saint-Louis, à Kansas-City et à Omaha; Saint-Joseph n'existait presque

LES INDUSThlES ALIMENTAIRES 369

pas en 1890 an point de vue industriel. L'industrie de la viande continue donc h se développer aux Etats- Unis. Pour qu'elle marche du môme pas à l'avenir, il faudra, cependant, que le perfectionnement de l'élevage compense la diminution des étendues dont il dispose, car la culture occupe maintenant, et tend de plus en plus à occuper, les terres qui, par leur fertilité, se prêtaient mieux à l'entretien de beaux troupeaux.

Donnons, maintenant, la statistique des principaux produits de l'industrie des viandes aux États-Unis. La voici, pour 1890 et 1900, avec les poids en millions de livres (de 453 grammes), et la valeur en millions de dollars :

Millions Millions

de livres, de dollars, de livres, de dollars.

Bœuf frais 2.708 152,6 2.920 211,0

— conservé. ... 133 8,9 112 9,1

— salé 576 23,3 137 9,6

Mouton frais 267 22,0 404 33,0

Porc frais 1.125 66,7 1.123 84,0

— salé 1.265 77,7 1.375 88,7

Jambons 529 48,7 787 73,8

Lard {bcfcon), côtes et

épaules de porc fumés. 666 44,6 986 74,8

Saucisses 149 9,3 292 21,5

Lard raffiné 536 33,4 891 52,6

— neutre 105 6,7 129 8,6

Peaux 384 21,2 336 33,9

Laine 11 2,0 13 3,3

Huile à margarine (millions de gallons) . . 16 12,2 19 11,5

Autres huiles (millions

de gallons) 4 3,5 8 3,4

Engrais (milliers de

tonnes) ...... 115 2,3 168 3,3

Divers » 26,1 » 63,2

Total. . . . 561,6 785,6

On remarque que ce sont surtout, avec les viandes de mouton et les jambons, les produits inférieurs ou accessoires, lards, saucisses, engrais, qui ont augmente', grâce à une meilleure utilisation de tous les résidus.

Sur cette masse considérable de produits, il a été exporté (en 1900) 329 millions de livres de bœuf frais, 55 millions de livres de bœuf conservé, 49 millions de livres de bœuf salé, soit ensemble 433 millions de livres de viande de bœuf, valant 37 millions et demi de dollars ; 512 millions de livres de bacon ou lard maigre, 196 millions de livres de jambons, 26 millions de livres de porc frais, 8 millions de livres de porc conservé, 133 millions de livres de porc salé, 661 millions de livres de lard, au total plus de 1.530 millions de livres de viande de porc, d'une valeur de 112 millions de dollars. En y joignant 10 millions et demi de dollars d'huiles animales, 4 millions et demi de dollars de suif, 7 millions de dollars de produits divers, on arrive à un ensemble de 170 millions de dollars, soit près de 900 millions de francs, sans parler de 150 millions de francs en animaux vivants, pour l'exportation des viandes et produits de viande des États-Unis.

Les deux autres grandes branches des industries de l'alimentation sont la minoterie et la laiterie-beurreriefromagerie. La première, dont la valeur des produits atteint 560 millions de dollars, est encore constituée, en grande partie, à l'état de petite industrie, puisque ses 25.258 établissements n'ont que 218 millions de dollars de capital — moins de 50.000 francsen moyenne chacun — et n'occupent que 5.790 employés et 37.000 ouvriers salariés; le perfectionnement des procédés mécaniques a, il est vrai, sensiblement réduit le nombre de ceux-ci, qui étaient 47.000 dix ans plus tôt. Ce qui montre aussi le caractère de petite production,

qu'a conservé en maints endroits cette industrie, c*cst que, dans 59 p. 100 des moulins, on moud exclusivement à façon ou en donnant une quantité équivalente (le farine en échange du blé reçu; dans 31 p. 100 on travaille, soit h façon, soit en payant en espèces le blé reçu, au gré du client; 10 p. 100 seulement des moulins broient exclusivement du grain acheté par eux contre espèces.

, Ces derniers et une partie seulement de ceux de la catégorie précédente sont de grands établissements travaillant pour l'alimentation des centres urbains et l'exportation ; les autres n'ont pour clients que les petits propriétaires de leur région. Sur 13.188 établissements qui ont fourni ces statistiques, 5.500 produisent moins de 1.000 barils de farine par an — le baril contenant 88 kilogrammes — 4.310 produisent de 1.000 à 5.000 barils, ce qui est encore médiocre, 2.584 de 5.000 à 20.000 barils, 034 de 20.000 à 100.000 et 135 plus de 100.000.

Les deux dernières catégories constituent la vraiment grande industrie. On les trouve surtout dans les États très grands producteurs de céréales : le Minnesota, leKansas, ITllinois, les deux Dakotas, l'Ohio, l'Indiana, l'Iowa, et aussi aux abords de New-York. Il est intéressant de noter qu'aux États-Unis on moud, en dehors du froment, non pas beaucoup de seigle comme en maint pays d'Europe, mais de très grandes quantités de maïs : les chiffres sont, pour 1900, de 178 millions d'hectolitres de blé, et de 87 millions d'hectolitres de maïs, plus 4 millions et demi d'hectolitres de seigle, à peu près autant d'orge et 3 millions d'hectolitres de blé noir. Une partie de la farine de maïs est consommée par les animaux; mais, dans un assez grand nombre d'États, le pain de maïs est d'un usage aussi

général parmi les hommes que le pain de blé, et il est même plus répandu en quelques Etats du Sud.

Nous avons assez longuement parlé de l'industrie du beurre, du fromage et du lait condensé en traitant de l'agriculture pour n'avoir pas h y revenir ici : rappelons que sur 1.492 millions de livres de beurre produites aux États-Unis, 1.072 le sont sur les fermes et 420 dans desbeurreries; sur 299 millions de livres de fromage, la presque totalité, soit 282 millions, viennent de fromageries industrielles; enfin l'on fait 187 millions de livres de lait condensé ; le beurre est estimé en moyenne à 18 cents, soit 94 centimes, le fromage à 9 cents ou 47 centimes, le lait condensé à 6 cents et demi, soit 34 centimes la livre de 433 grammes. La proportion du beurre et da fromage produits industriellement augmente d'année en année et très vite.

De 1880 à 1899, le nombre des beurreries et fromageries a passé de 4.712 à 9.335, leur capital de 16 millions et demi à 36 millions et demi de dollars, la valeur de leurs produits de 62 millions à 131 millions de dollars ; le nombre des ouvriers, sans doute grâce aux perfectionnements mécaniques, n'a monté que de 12.600 à 12.800; mais les salaires se sont accrus de 40 p. 100. Chose surprenante, d'après le Census, le nombre des établissements coopératifs diminue. En 1900, on n'en a relevé que 1.813 contre 4.509 gérés par un propriétaire individuel, 1.340 appartenant à une société non coopérative, 1.628 montés par actions. En Nouvelle-Angleterre, il n'existait que des laiteries coopératives il y a vingt ans; c'est à peine aujourd'hui si elles forment la majorité; dans l'Iowa où elles étaient en grande majorité jadis, elles ne sont plus que le tiers du total; dans le Wisconsin, Tun des principaux États producteurs, il n'y en avait que 377 sur 2.018, dans le Kansas 12 sur

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174, en Californie 7 sur 278. Il est curieux d'observer ce recul de la coopération, dans un pays où l'association est pourtant en honneur, et dans une des branches où elle était le plus fière de ses succès.

Nous arrêterons ici, car il faut se borner, nos études sur les industries américaines. Il y aurait certes beaucoup d'intéressantes remarques à. faire sur d'autres branches, mais nous en avons assez dit pour montrcMles traits caractéristiques du développement industriel des États-Unis et, notamment, les avantages que le génie industriel des Américains a su tirer de l'application du machinisme et de la division du travail aux tâches les plus variées, ce qui leur permet de produire à bon marché tout en payant les salaires les plus élevés du monde.

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